lundi 12 août 2024

Une reprise qui s'imposait

 


Le 24 octobre 2020 je publiais un billet intitulé L'OBSCUR MARIAGE. Le titre avait été modifié car au brouillon il portait celui-ci : MARCHER LES RUELLES. Un lecteur s'y est arrêté et a manifesté son ennui quant à la mise en page ainsi que l'abondance de photos qui, selon lui, le distrayaient dans sa lecture tout en apportant rien à la profondeur du poème.

Je m'y suis rendu. J'ai lu. Ma réaction fut semblable à la sienne. Dire que ce poème dans lequel je cherchais à circonscrire le phénomène du « monstre » alors que j'étais en pleine période de documentation pour le roman LES ANCIENS COLONELS, ce poème aurait mérité, en effet, d'être offert avec plus de simplicité, moins d'artifices, lui permettant d'être reçu comme il se voulait, c'est-à-dire obscur et non-dit derrière le mariage de la montagne et de la mer.

Je le reprends ici avec cette nudité de l'esprit qui me guidait à ce moment et cet accueil pour ceux et celles, monstres et tortionnaires, victimes et bourreaux qui allaient noircir les pages de mon deuxième roman.

Recevez-le. Tout simplement. Sans apitoiment ni commisération.

* * * * *

mariage obscur

 

 

... la route court vers le soleil couchant,
 inconfortablement installée
dans ce bus bringuebalant
une dame dévisage le jaune horizon...  

... semble inquiète, du moins peu empressée de quitter ce bus 
aussi vieillissant que la ville qu’elle épie à travers la vitre salie du véhicule 
vert et ne cesse de tripoter un ticket de passage. La dame sans âge 
trimbale un panier duquel les feuilles d’un quelconque végétal soubresaute 
au même rythme que le paquebot urbain qui la transporte. Parfois, elle 
replace le contenu, puis reporte son regard à l’extérieur. Il ne pleuvra pas ; 
hier le déluge a inondé la ville, y versant ses eaux par trombes incessantes. 
La pluie ne la dérange plus... la ramène à son chagrin. Le trajet, la dame 
saurait le faire les yeux fermés, mais les yeux fermés elle ne verrait pas tous ces gens qui déambulent telles des marionnettes sans fils, dans ce lieu qui, 
par défaut, est le sien, devenu un refuge obligé : sa famille lui ayant fait 
comprendre qu’un enfant sans père n’a pas à naître dans ce village adossé 
au pied du Fansipan... Du Nord lointain, la voici dans ce Sud incertain. 
Enfreindre les règles d’une micro société c’est en être chassée, vulgairement expulsée. Difficile d’oublier l’atmosphère qui régnait lorsqu’on lui indiqua la 
route à suivre pour ne plus demeurer ici ; elle dit là, maintenant.
 
 
... deux initiales tracées au coeur du roc
qu’encadrent une volée d’hirondelles,
seules invitées à cette alliance inattendue
une noce sur la montagne...

On en voit partout de ces éraflures couteleés inscrites sur la pierre ; 
de fougueux sculpteurs y ont inscrit, tout à côté du leur, le prénom de 
l’amourachée, espérant que plus tard, dans quelques années peut-être, y 
revenant, ils retrouveront le roc, puis souriront malicieusement à la vue de 
l’épigraphe gravée dans un élan de passion, comme le signe d’un éternel 
amour, fiché à demeure. Le signe a souvent la vie longue...
 
...cette ruelle mène à une mistoufle
la dame seule s’y aventure
un ticket mâchouillé
entre les dents...

L’enfant massacré, devenu un jeune homme aux yeux davantage bridés, 
comparés à ceux de sa mère, étendu au sol d’une masure immonde, aura 
chassé les rats qui le guettaient, attendant un faux mouvement de sa part 
pour attaquer ses orteils difformes, lui arrachant un cri rauque. Il s’amuse de morceaux de bois, des jouets dont lui seul connaît la nature. Il fait obscur ici, et le jour et la nuit... on ne vit pas aux confins de ces venelles sans souffrir la vie urbaine qui n’a rien à voir avec les couleurs de la montagne, aux 
brouillards du matin, aux pluies froides qui alimentent des torrents furibonds. Il est là dans la paralysie de ses mouvements atones, attendant une femme porteuse d’un sac rempli de légumes en feuilles... 
 
...la montagne surplombe l’horizontal de la mer
ses cheveux verts ballottent
au mouvement syncrone d’un vent tiède   
qui charrie de fragiles oiseaux ...

S’y prépare une alliance quotidiennement renouvelé, celle de la mer à la 
montage qui n’a rien à voir avec le Fansipan ; une colline dirait-on dans le 
Nord qui connaît si peu la mer, cette étendue sans fin cherchant à concilier l’éternité à la brièveté des marées. Le vent chante des psaumes tristes 
comme les sentiers menant à son sommet. Les hirondelles bleues et noires 
voltigent gracieusement avant de piquer, tête baissée, vers ces rocs 
stratifiés que des calligraphies difformes retiennent sur leur peau de liais, 
impossibles à délaver. On prépare une alliance par contumace. 
 
... et si le redire encore il le fallait
sous trop de poids gerce le froid calcaire
celui des années qui enfoncent
des regards étonnés sur la velléité du temps...
 
Les pas de la femme frappent le vide d’une ruelle salie par l’humidité des 
saisons ; le bitume n’a pas été refait depuis tout ce temps qui vit passer on 
ne sait trop combien d’entre elles revenant du marché, un sac en rotin 
pendant à l’épaule écorchée, les yeux plissés de fatigue et des combats 
confrontant au soleil. Il sera là, dans son impassible immobilité, certain de 
rien, de personne ; que trois gouttes de clarté imprévue. Ni sourire ni mots, 
quelques clins d’oeil provisoirement échangés, puis, la futilité du néant. Elle 
ne sait plus que faire de cet infirme aux yeux inconnus, aux mouvements 
répétitifs. Lui donne quelques légumes qu’il dévore goulûment avant de 
retourner à la froideur des murs suintants, sa demeure immuablement fixe. 
Elle ne l’aime pas, ne le déteste pas... il a trop vieilli pour cela. Enfant, elle le plaignait ; adolescent, elle le craignait ; jeune homme, elle ne sait plus que 
faire... qu’en faire. Longtemps, trop peut-être, elle lui souhaitait mort et 
délivrance. 
 
... le vent parle à la mer
la montagne-colline répond
en d’incompréhensibles borborygmes
des invitations paralysées...

Au pied du Fansipan, la reine-montagne du Nord, point de macadam, que 
des parcelles de rochers dévalés, puis écrasés là et ici encore, attendant 
d’être ensevelis sous d’autres rochers issus de la même montagne. Sisyphe y perdrait patience. La colline qui surplombe la mer et chasse à coups de 
varappes les hirondelles voyageuses, servira de lieu pour cette noce ; elle se prépare à célébrer une alliance bizarre. Les rarissimes promeneurs honorent sa virginité vieille de mille ans, celle de l’âge innombrable des passages du 
jour à la nuit. Jamais pénétrée sa pureté pisolithe ! La mer étale crache des 
ressacs qui lèchent les graviers de la plage. Bientôt foulée par ces silencieux cueilleurs d’escargots de mer, les glissant dans des paniers en osier, puis 
s’en iront... au bout de cette route sablonneuse. 
 
... la dame s’est assise 
courbée dans un silence de cadavre,
retrouvant la régularité du temps
dont elle ne peut se soustraire...

Le jeune homme ne sait pas comment être triste. Il copie l’exactitude de ses gestes paralysés au grand cahier de sa permanence, transcrit les mêmes 
concetti, ceux de la veille, des autres années : des balbutiements 
syllabiques, parfois des grognements qui auront mué avec le temps, 
devenus une épître dont il ne saisit pas le sens. Sa vie n’en a guère plus, 
qu’une ombre arrachée à son sempiternel encadrement uniforme : 
une femme part puis revient... des morceaux de bois sans vibrations, 
de petits quadrupèdes malicieux cherchant à le dévorer, des ombres qui 
grafignent la mouillure des murs... Il n’a pas de nom, n’en aura pas, jamais, ne sera qu’une inerte statue clouée à la mémoire d’une femme qui fut si belle 
dans le Nord, devenue si laide dans le Sud. On ne donne pas de nom à celui 
qui n’aurait pas dû être. Il n’est que l’avoir détestable de celle qui offrit son 
corps croyant célébrer une noce. 
 
... deux embrasures de vent se rejoignent
celle de la colline, l’autre, de la mer
alors qu’y surfent des hirondelles
autour d’êtres humains en marche...

Elle, la dame-mère de celui qui la regarde croquant le légume qu’elle lui a 
remis, n’aura que très peu pleuré. De joie lorsque celui qui l’engrossa promit 
un anneau, un voile avant de la jeter au bas de ses espoirs. Il devait faire 
aussi beau que le geste d’amour qu’ils partagèrent. Quelques instants 
à peine, l’espace entre frissons et soupirs retenus... Leurs mains 
s’abandonnèrent l’une sur l’autre... puis reprirent sans mot dire de 
pantomimes contorsions ... puis quittèrent, titubant d’exaltations vers 
la réalité qui allait bientôt la flageller du diktat populaire... puis.. et puis elle 
se retira vers l’exil devenu son châtiment. 
 
...elle le regarde comme on observe
à partir d’un hublot submergé
des ombres fantomatiques
se bousculant, culbutant...

La candeur de ses hanches fut déchiquetée par des paroles davantage quedes heurts, des espoirs enchevêtrés ; elle ne voyait, la dame-mère qui fut
jeune fille puérile, incrédule, elle ne voyait qu’à travers le rose de ses 
espérances et devint une marchandise bon marché que l’on jette aux rebuts une fois utilisée. La route fut longue entre son désespoir et les chemins 
qu’elle marcha pour arriver là... sa prison. Son ventre enfla, sa foi s’éclipsait au même moment. Arrivée, elle fut reçue par personne. Le pont devint sa 
première demeure. Les souffrances qu’elle taisait s’amplifiaient de jours en 
semaines, en mois. Naquit cet être difforme, infirme d’elle. Ses larmes se 
transformèrent en autant d’indigence que de détresse. Elle oublia le 
Fansipan pour mieux installer ses tribulations au coeur de sa vie. Le nourrir, devait-elle éviter de le faire afin de catapulter ce poupon horrible... C’était 
sans tenir compte de l’opiniâtreté de la vie qu’elle berçait sans trop de 
ténacité. Et il grandit comme le font les rocs des montagnes, comme les 
petites hirondelles en attente de becquée, comme les gouttes d’eau séchées que la mer éclaboussent sur la grève... 
 
...qui marche vers le sommet
quels sont ces pas chuintants
et le vent qui ne chasse pas ces inconnus
et les hirondelles qui ne les frôlent pas




F A N S I P A N


samedi 10 août 2024

Si Nathan avait su... (4) Revu et corrigé

 




Lorsque Nathan entre dans la salle, elle est presque vide, écrit-il dans un cahier d’hiver et me semble être postérieure à sa visite aux des Saints-Innocents.

Les rencontres auxquelles il s’est joint, il y a de cela un mois maintenant, lui furent suggérées par la dame âgée croisée dans un bus le menant à son village. Comme le hasard est imprévisible, elle se retrouva à nouveau assise près de lui alors qu’il revenait à Montréal. Peu de mots furent échangés. Arrivée au terminus, elle lui glissa une carte professionnelle, celle d’un groupe de rencontre don’t les réunions se tenaient dans un local du CEGEP Montmorency.

L’animatrice, constatant que tous les participants étaient arrivés, s’adressa à eux.  - Le thème d’aujourd’hui : douleur et joie. Ceux et celles qui souhaitent s’exprimer lèvent la main. J’établirai un ordre de parole. 
 
Lors de sa première présence, Nathan s’était nommé, guère plus, souhaitant davantage écouter afin de mieux s’approprier la démarche.  - Pour le bénéfice de tout le monde, je vous demande de décliner votre nom et vous en tenir à une dizaine de minutes. Il vous sera possible de reprendre la parole si personne d’autre ne manifeste son intention de le faire. Respectons la règle qui veut qu’on n’interrompe pas la personne qui parle. 
 
Ce soir, à sa quatrième participation, Nathan fera le grand saut, surtout que le thème l’y invite.  

- À toi Rachel. Nous t’écoutons. Cette jeune mère monoparentale retenait difficilement ses larmes lorsqu’elle faisait allusion à ses enfants, des jumeaux qui, d'après ses propres paroles, la rendaient à la fois heureuse et inquiète ; elle oscillait entre joie et douleur craignant l'avenir autant que le présent qu’elle gérait péniblement. Se reprochant d’être joyeuse parfois, elle se déculpabilisait en s’enfermant dans  les douleurs dont la vie l’inondait, selon elle. Nathan écoutait. 
                                       
- Merci Rachel. À toi Béatrice.  Toxicomane depuis toujours, cette femme au corps ravagé, n’aborda que le thème de la douleur. La joie, elle n’en parlait plus l’accusant de l’avoir fait culbuter dans la situation désastreuse devenue la sienne et dont elle peine à sortir. Implorant le soutien, l’aide du groupe, elle acheva son propos s’excusant d’être qui elle est et de les avoir ennuyés avec ses histoires qui sont, dit-elle, toujours les mêmes.  Prenons quelques minutes pour se servir un café et nous reprendrons. Nathan, la parole sera à toi.

- Je ne suis pas un habitué de ce type de rencontres. Ce soir, je prends la parole car le thème me parle. Les deux mots proposés se collent l’un à l’autre comme le plancher d’un appartement au plafond de celui en-dessous. Peu de distance, mais tout les sépare. Je viens de quitter ma blonde. Isabelle. Nous venons de la campagne. J’y étais le mois dernier. En fait, je suis retourné là-bas pour tenter de mieux saisir ce que veut dire “ ma vie continue ” après une séparation. Ensemble depuis notre entrée à l’école secondaire, nous nous sommes installés à Montréal pour nos études - elle, en infographie, moi, en électromécanique -  installés dans le même appartement, une occasion de vivre en couple. C’est ici que je veux parler de la joie. Après avoir écouté Rachel et Béatrice nous raconter leur manière de voir cette émotion, je réalise qu’on ne peut pas complètement y entrer ou y participer, sans que la douleur, l’autre côté de la médaille ne soit voisine. Mesurer la joie c’est dur. Ça peut être un simple plaisir passager avant le bonheur continu. Je ne dis pas total car ça c’est irréaliste. Si je compare la joie à quelque chose de réel, ça ressemblerait aux intérêts que les banques te donnent sur les placements que tu y déposes. C’est variable. Sujet à toute une série de conditions sur lesquelles souvent tu n’as aucun contrôle. Tu les reçois et tu es content. Puis la vie continue... Avec Isabelle, nos cinq années passées à l’école secondaire puis les premières semaines au CEGEP ont été joyeuses. Malgré le fait que nous soyons deux personnes extrêmement différentes - elle, c’est une explosion continue d’envies de tout, une volonté active à profiter de chaque instant, une chercheuse à tout expérimenter, alors que moi c’est plus dans le non-dit, la retenue. Je suis très surpris de parler autant que je le fais maintenant. La joie d’être l’un près de l’autre, le plus souvent et le plus longtemps possible, nous habitait, me semble-t-il. Je n’ai aucun souvenir d’un malheur nous ayant atteint, surtout parce que Isabelle n’en voulait pas des malheurs. Tout le monde dans notre école voyait en nous le modèle parfait du couple idéal. On nous mariait bien avant que nous y ayons pensé. Je crois même qu’on servait d’exemple pour les autres jeunes. Nathan et Isabelle, c’était écrit en lettres rouges pour l’éternité dans l’imaginaire des gens comme si ça l'était sur l’écorce d’un arbre dans la forêt, nos deux noms à l’intérieur d’un cœur taillé au canif. La question que silencieusement je me posais, avant que notre projet de s’installer à Montréal ne devienne réalité, ressemble à ceci : est-ce que ça sera toujours comme c’est maintenant ? Je savais que les parents d’Isabelle ne voyaient pas d’un bon œil l’idée de s’établir ensemble dans la grande ville. Trop jeunes. Pas d’expérience de la vie. Avaient-ils confiance en moi ou ne me connaissaient-ils pas suffisamment, moi, le jeune homme taciturne. Un jour, la mère d’Isabelle m’a comparé à une eau dormante, ce qui signifie, pour elle du moins, que mon caractère actuel est difficile à définir et qu’il pourrait bien un jour être n’importe quoi, même un risque pour sa fille. Son père, plus pratique, appréciait mon choix de carrière et n’a jamais manifesté à mon égard quelque ressentiment que ce soit. Je dois dire que dans la maison d’Isabelle, l’atmosphère est la joie permanente. Pas tout à fait le même décor dans celle de mes parents. Mais je ne veux pas m’étendre sur mes histoires de famille... Pas le sujet du jour. Juste dire que j’étais toujours plus confortable chez ma blonde que chez moi. Chez moi, c’est bien installé dans mon grenier que je trouve mon aise. Lorsque nous sommes arrivés à Montréal, pour une première fois nous nous retrouvions l’un face à l’autre, à temps plein. Au début, tout allait comme sur des roulettes, puis Isabelle se mit à noter mes silences les interprétant comme une difficulté à ouvrir mon cœur... mon âme, disait-elle. J’encaissais ce que je percevais comme des réprimandes, me renfrognant davantage. L’impression que le climat entre nous devenait de plus en plus tiède, j’ai opté pour plus de silence encore, ce qui amplifia la distance, exactement à l’opposé de ce qu’elle envisageait. Est-ce à ce moment-là que la douleur s’est fait un nid dans notre appartement ? Je ne savais pas comment dire ce que j’arrivais difficilement à comprendre moi-même. Tout ce que nous avions imaginé dans nos têtes de jeunes adultes comme autant d’occasions offertes à la joie pour se déposer, eh bien ! cela ne se passait pas ainsi. La douleur, à l’opposé de la joie, ne fonctionne pas comme l’électromécanique. Ça s’installe petit pas par petit geste. Ça s’infiltre en vous par des voies diverses. Un phénomène que l’on croit comprendre, mais plus complexe, plus sournois. Moi, je la sentais s’enraciner par la diminution de l’enthousiasme exultant d’Isabelle, par mes épisodes de plus en plus prolongés de retenue, de mystère, ses retours du CEGEP tardifs. Je devenais ce que ma blonde a nommé “ celui qu’elle ne reconnaissait plus ”. Moi-même, est-ce que je me connais vraiment ? Un bain rempli d’eau brouillée au risque de déborder ne se vidange pas en quelques instants… 

L’animatrice interrompit Nathan : - Je ne veux pas t’empêcher de parler, mais si tu souhaites que ce partage te permette de mieux comprendre la situation qui t’a poussé à prendre la parole, il serait intéressant que tu en restes à ce qui t’a amené à parler de douleur, plus précis. 
 
Le jeune homme, surpris par cette intervention l’invitant à mieux clarifier son propos, prit un moment de réflexion, un pas de recul comme on le dit parfois dans ce type de groupe.  - Tu me pousses vers ce qui est le plus difficile pour moi... trouver les mots pour dire les sentiments, les émotions. On ne me l’a jamais appris et c’est comme si jamais j’en avais ressenti le besoin, exactement le contraire de mon frère qui lui a été capable d’écrire ce qu’il ressentait…     Nathan prit un bref instant pour adapter sa respiration à un genre d’émotion devant de le frapper en plein front.     Cette douleur que j’ai depuis le départ d’Isabelle, depuis que j’ai quitté l’appartement que nous partagions, il m’est impossible, non... je dirais plutôt... difficile à en départager le subjectif de l’objectif... tout comme je n’arrive pas à m’enlever de l’esprit cette espèce de certitude que j’en suis responsable. Coupable, peut-être. La joie, je la partageais à côté d’elle alors que la douleur, c’est comme si ça s’était installé seulement en moi, m’obligeant à la traiter sans les outils nécessaires pour y arriver, alors qu’Isabelle lui a fermé la porte pour ne pas être envahie par ce qui pourrait être une sorte d’orage. Il m’arrive souvent de me mêler plus qu’il ne faut quand j’essaie de me démêler... Si j’avais su… mais sur bien des choses, je n’ai pas su…

                                                             

L’animatrice prit la parole. - Tu as peut-être fait un premier pas ce soir en t’adressant à nous. 

Nathan sortit de la réunion, sauta dans le métro. 
- Est-ce que ma vie continue sans moi ?
 
À première lecture on est porté à croire que Nathan, l’introverti, le silencieux, a retrouvé le début d’un certain usage de la parole. Le court séjour dans son village, la rencontre fortuite avec cette dame âgée dans le trajet en bus a sans doute déclencher quelque chose. Un quelque chose incluant un frère au passé.

 
Au prochain billet je ferai une nécessaire mise à jour.
                                                            

                                         
 


 










lundi 5 août 2024

Si Nathan avait su... (3) Revu et corrigé




Ce soir, bien installé au clavier, le Morgon ne m’accompagne pas. Un rosé assume la relève. Rosé d’été. Après avoir réfléchi, mûrement réfléchi à ce projet (Si Nathan avait su…) je me dis, en fait j’essaie de me convaincre qu’il pourrait se situer dans un prolongement du regard qui m’amena à scruter derrière moi, parfois loin derrière, coup d’oeil entrepris avec la psychologue dans le cadre d’une essentielle thérapie.
 
Creusant davantage, ne voulant surtout pas que cela ressemble à des mémoires ( une relation manuscrite qui rappelle la vie, les événements auxquels j’ai été associé ) ce que j’écrirai dans ces billets proviendra à la fois de textes publiés ou non, également d’un cahier entrepris à Da Nang (Vietnam) alors que ma vie vacillait, cahier contenant des pages et des pages ressassant mon enfance, mon adolescence… cahier brusquement arrêté alors que je ne pouvais plus ni écrire ni réfléchir ni lire. La compagnie d’aviation Qatar Airways calculait scrupuleusement les kilos autorisés à nous suivre sur ce vol Saïgon/Montréal du 4 novembre 2021 - rappelons que nous sommes en pleine pandémie, que le Vietnam interdit l’arrivée de plus d’un avion de la même compagnie (Qatar Airways) et son départ dans les heures qui suivent - j’ai malheureusement dû laisser à Da Nang beaucoup de documents qui ne se retrouvaient pas dans mon ordinateur dont le manuscrit du cahier.
 
Maintenant que j’y repense, il démarre à l’occasion d’un congrès organisé par mon père et tenu à Ottawa. J’ai 12 ans.
 
Je note ici que Nathan a débuté son «diary» comme il le nommera, au même âge, l’année de son entrée à l’école secondaire, de son installation au grenier de la maison familiale nouvellement restaurée.)
 
C’est fou comme ça devient facile de se souvenir lorsque, écrivant sur un événement, une foule de ressouvenirs* s’y greffent. Il existe une étonnante différence dans le fait d’écrire manuellement par rapport au clavier. Plus fluide. Plus lent aussi, aussi lent que la rétroaction des souvenirs.
 
Je ne sais pas si Nathan, alors qu’il quitte sa bien-aimée, qu’il se retrouve locataire du logis situé au-dessus de celui qu’il partageait avec elle, qu’il colle son oreille pour percevoir la musique qui était la leur, je ne sais pas s’il appréhende la situation comme outrepassant une simple séparation.   - Sans doute que son cahier personnel nous le dévoilera en cours de route. Se séparer, c’est quitter quelqu’un, renoncer à beaucoup d’acquis. Je le sais pertinemment pour avoir très souvent quitter, que ce soit des gens, que ce soit des lieux. L’écrire maintenant me permet d’en recevoir d’incomplets feed-back. Quitter c’est aussi repousser à plus tard la compréhension d’une situation qui nous déplaît sans pouvoir correctement la formuler ; l'ancienne conjoncture, souvent, ne concordant plus à qui nous sommes devenus. Permettre, aussi, de s’interroger sur les motifs qui nous ont poussé à avoir recours à ce subterfuge.

Réjean Ducharme, dans son roman DÉVADÉ tente, difficilement je l’avoue, de saisir cette dynamique, celle de l’évasion qu’il projette vers des lieux inimaginables. Il existera toujours des choses dont nous sommes incapables de nous évader, de quitter. Moi, en plus des racines qu’un retour prématuré au pays m’a permis de redynamiser, il y a la musique.
 
L’abonnement offert par notre paternel au début des années 1960, celui à la Maison Columbia, section classique, fut un véritable déclencheur. Nous recevions mensuellement un disque. Pour l’écouter on disposait d’un petit «tourne-disques» - je me souviens, il était bleu - absolument pas stéréophonique. Le son qui en émanait, comparé à celui des appareils disponibles aujourd’hui, se classerait parmi les moins bons sinon les pires. Il fallait changer l’aiguille je ne sais trop combien de fois par année souhaitant qu’il ne nous lâche pas en chemin.
 
Je me suis mis à écouter ces 33 tours avec un enthousiasme non partagé par mes soeurs, et mon autre frérot, Jacques, qui accrochait plus avec Petula Clark. Mon frère Pierre qui s’est toujours intéressé à tout, son esprit ouvert cherchant constamment à rejoindre l’universel communiait à cette attirance pour la musique classique. C’est de lui que j’ai appris à forer toujours plus creux, appris à le faire car un message qu’il soit musical ou autre n’est pas évident à décoder à première vue, à première écoute. Oui je sais, je parle souvent de ce frère et ne cesserai de le faire car il fut et est toujours un des êtres humains qui m’aura, parfois dans le silence, poussé vers l’inconnu, poussé à découvrir le pourquoi des événements.  Nous sommes tombés en amour, lui et moi, avec Fritz Kreisler à partir d’un disque du violoniste Zino Francescati. Je ne peux parler pour mon frère, mais déjà, à cette époque, le violon devint ce que je préférais le plus, étant plus dubitatif quant aux symphonies.
 
La musique sous toutes ses coutures m'aura toujours habité, rejoignant mes états d’âme. Aujourd'hui encore le classique, le jazz font partie de mes compagnons les plus fidèles. Il m’est impossible d’oublier une émission radiophonique, LE CABARET DU SOIR QUI PENCHE animée par Guy Maufette, diffusée le dimanche dès 20 heures, s’achevant à minuit sur les ondes de Radio-Canada d’est en ouest du pays. Cet illustre animateur offrait de la chanson d’expression française qu’elle provienne de France ou du Québec, l’enrichissant de propos d’une poésie fort recherchée. Citer les favoris que je retrouvais d’un dimanche à l’autre m’est impossible tellement les découvertes me surprenaient à chaque fois. J’adorais les liens qu’il tissait entre Léo Ferré et le poète Max Pol-Fouchet ; Jacques Brel et Pierre Mertens, deux belges ; son Félix Leclerc dont je ne cessais d’apprécier la voix et les textes. Et ainsi de suite…


Sans doute accaparais-je cet espace de la maison que nous nommions «le bureau» laissant peu de chance aux autres membres de la famille d’y avoir recours. Quelle ne fut pas ma surprise alors que je voyageais en France avec mon frère Jacques (décédé en 2016) d’apprendre qu’il fut lui aussi un auditeur assidu de cette émission, lui demandant de quel endroit, de quel poste de radio pouvait-il bien s’y brancher.

Il existe un rapport direct, je crois, entre la musique et les émotions. L’histoire de Nathan et Isabelle l’illustre bien. La question qu’il faut se poser pourrait se décliner ainsi : la musique dans sa finalité propulse-t-elle les mêmes émotions à chacune de nos écoutes ? Est-ce que les deux tourtereaux, dans plusieurs mois, ressentiront les mêmes émois que maintenant ? Le temps, ce fabuleux complice chargé de bouleversements, de perturbations, érodera-t-il cette musique ainsi que les sentiments qui s’y étaient accrochés ?
 
Je lisais dans le journal LE DEVOIR un article signé par un critique musical spécialisé en musique classique, un article sur le dernier opus du chef Yanick Nézet-Séguin consacré aux symphonies de Brahms que selon les chefs d'orchestre, les orchestres eux-mêmes, l'illustre compositeur peut nous rejoindre de manière différente. Je ne sais trop qui a dit que la musique c’est du son qui se parfume. Il y a tant de fragrances ! Se glisse donc sur tous les genres qui enveloppent la musique classique et le jazz (ici j’aborde presque exclusivement les genres qui me plaisent) un bassin rempli d’émotions et de sentiments. 
 
Lorsque j’écris, il y a toujours de la musique autour. Nathan, du moins ce que je sais de lui, un être à la fois complexe et solitaire découvrira, on le verra bientôt, que la musique est un antidote au malheur et chaman pouvant soulager sans guérir des blessures profondes. Je le sais parce que déjà j’ai pu lire quelques pages de son journal personnel. Un cahier scolaire bourré de fautes d’orthographe, mais quelque part une formidable sensibilité d’adolescent. Il a entretenu ce cahier - en fait il y en a plusieurs - jusqu’au moment de son départ pour Montréal. Le reprendra-t-il ? Mon indiscrétion me permet de vous en présenter plusieurs pages ; j’ai, toutefois, corrigé les erreurs qui s’y sont glissées sans toutefois déformer le sens des textes.
 
ressouvenir : ce mot qui a vieilli ou principalement utilisé en littérature, signifie un souvenir que l’on continue à garder d’une chose passée ou souvenir d’une chose oubliée ; l’évocation, le rappel de ce souvenir.




                                                                           
                                                   








jeudi 1 août 2024

Projet entre nostalgie et fantaisie... (5)

Je me permets de glisser entre les billets de Nathan quelques reprises de poèmes revus et corrigés. 




en appel à la lumière



en appel à la lumière
 clarté au fond des âmes rêveuses
éclaircis la noirceur !

en appel à la lumière
âmes boiteuses pilonnez les icebergs de courage
au centre des lumières boréales !

en appel à la lumière
ni réponse ni écho 
comme ces chevaux dans la nuit
mutilant de leurs sabots de neigeuses étincelles de lune
s’ébrouant à l’aube,
repartis,
hennissant dans l’hésitante lumière
couleur du matin puis du jour
scandant une invisible marche blanche

en appel à la lumière
 puissance, dépose tes rectilignes irisées
sur le chemin des chevaux essoufflés
éclaboussant l’air de grands traits fumeux !

en appel à la lumière
âmes rêveuses, âmes boiteuses
enveloppées d’une fluorescence diaprée
égarez-vous dans les pas des chevaux sur la neige !
 

  
 
  
Saut 262
14 février 2009


 
ombre et lumière d’âme

- s’il y a de l’ombre c’est qu’il y a de la lumière -
sur l’ombre, de l’ombre fut étendue
on retira l’ombre de l’ombre
une âme apparut

… une légère … toute légère couche d’âme à peine lumineuse


- s’il y a une âme c’est qu’il y avait de l’ombre -
on trifouilla l’âme
remit de l’ombre
puis âme et ombre fusionnèrent

… une petite … toute petite couche de lumière chromatique

- et si la lumière sur l’âme déplaçait de l’ombre -
on s’en éloignerait
le vent briserait la lumière
rapetisserait la silhouette

… d’une petite… toute petite couche d’âme à peine lumineuse

et l’ombre comme un ange phosphoré
se retrouverait devant ou derrière de ce côté de l’autre
entre ailleurs et ici à l’abri d’une âme ombragée
coincée dans le clair-obscur

 … d’une petite… toute petite couche de lumière chromatique

l’ombre des lumières se déchiquette
en mille cristaux éparpillés
puis s’éteignent les bougies
se taisent les musiques d’ascenseur

                                                                       

 

14 février 2009
Saut 262

mardi 30 juillet 2024

Si Nathan avait su... (2) Revu et corrigé




J'ai relu ce texte, celui qui suivra, qui a fait l’objet d’un otium. Pourquoi ai-je attribué le prénom de Nathan à ce personnage ? J’en ai glissé un mot dans le premier billet, rien de plus à ajouter.

Je recueille les écrits qui ont rapport à Nathan, ce soir, d'autres qui suivront, sachant qu’ils n’ont pas d’âge et que cela n’a aucune espèce d’importance. Ils voyageront dans le temps, le remonteront, s'attarderont ici, là. Ce sera un peu comme ouvrir son cahier personnel dans lequel Nathan aurait griffonné sur chacune des pages quelques événements, circonstances ou inquiétudes peut-être, lancer le tout en l'air et, toutes échevelées, les rassembler avant de les lire, comme ça tout bonnement…

Ce Nathan aura, dans quelques lignes, l’oreille collée au plancher, ne sera ni moi ni un calque de moi. Ça me rappelle les mille et une questions reçues de la part des lecteurs de DEP s’interrogeant sur le personnage Daniel Bloch : est-ce l’auteur ?

Tout personnage est un fatras de je ne sais trop combien de visages, de caractères imprimés dans l’imaginaire de l’auteur qui se permet de les fusionner. Créer un personnage est une tâche fascinante. Un détail physique ou psychologique, un tic, un accent, tout ce qui peut le définir, le rendre vivant et permettre au lecteur de le distinguer parmi les autres. Cela me rappelle la formidable expérience vécue avec des élèves ayant des problèmes d’apprentissage, résumons-les par des difficultés à lire et à écrire, à qui j’ai proposé d’écrire un roman. Nous avions dix mois pour y arriver. Septembre à juin. Le produit qui en est sorti s’intitule UNE HISTOIRE QUI NE DEVAIT PAS AVOIR DE FIN - pour les curieux, cherchez sur le blogue, vous le trouverez quelque part dans son intégralité. Beaucoup de personnages sont nés, formidablement bien individués et actifs dans ce récit que je qualifierais «d'aventures pour la jeunesse». Un élève, prenant le micro lors du lancement du livre, dit et cela m’a tellement ému : «Je n’ai dans ma vie lu qu’un livre, celui que j’ai écrit.» Pure merveille démontrant, bien que l'échantillon soit embryonnaire, qu’écrire c’est l’acte initial à la lecture. Je ne sais trop qui est Nathan. Dans ce que vous lirez lorsque enfin je cesserai de jacasser, il deviendra un jeune homme conscient de sa réalité et devant l’affronter. Ce sont des extraits de ce qu’il a nommé «mon diary», hétéroclites et épars jusqu’au moment où un véritable narrateur ramassera tout cela depuis le début et en fera quelque chose de cohérent. Le premier texte porte un titre : Nathan, l’oreille collée au plancher. Le voici. J’y reviendrai une fois que vous l’aurez lu ou relu.

Nathan, l’oreille collée au plancher. 

À l’instar de plusieurs prénoms, celui-ci s’avère être le diminutif provenant d’une dérivation, celle de Nathanaël. Lorsque ce garçon vint au monde, il y a de cela vingt ans ou plus, la grande majorité des habitants du village des Saints Innocents où ses parents vivent s’interrogèrent sur la raison pour laquelle on gratifiait cet enfant d’un tel prénom, aussi étranger que bizarre et tellement pas catholique. Mais cette famille aura toujours été atypique, au point qu’elle fut, non pas évitée, mais ignorée de leur communauté. )

Les premières semaines tanguaient entre merveille et découverte, également s'attarder à la tâche parfois difficile de l'adaptation à la vie commune, aux petites habitudes de l’autre jusque là ignorées. L’amour excusant tout, ils surent passer outre à quelques désagréments dont ils apprirent tant bien que mal à se moquer après les avoir intégrés. 

Les parents d’Isabelle craignaient un peu cette organisation précipitamment entendue, ne se gênant pas pour lui prodiguer des conseils qui tombèrent dans l’oreille d’une sourde. Elle connaît Nathan depuis le début de leurs années à l’école secondaire et partir loin de la maison pour vivre avec lui na jamais paru préoccupant, bien au contraire, exaltant. Cette jeune fille alerte, déterminée, est réaliste dans l’élaboration de ses objectifs ainsi que sur les moyens à prendre pour y arriver. Le premier aura toujours été celui de quitter son village qui l'ennuie profondément, l’isolant de tout ce qui l'intéresse. La ville l’a toujours excitée, attirée. C'est là que se trouve la vraie vie, se disait-elle.

À l’inverse, Nathan, jeune homme introverti cultivant le silence depuis toujours, son village et surtout le grenier de la maison paternelle devenu son refuge lui convenait parfaitement.

En fin de journée, alors que les deux étudiants rentrent à la maison, le premier geste aura toujours été de remplir l’endroit de musique, dont une en particulier, celle que Nathan cherche à retrouver en plaquant son oreille au plancher. Pour lui, ces notes échappées d’un violon et d’un violoncelle se sont avérées d'abord un formidable déclencheur et maintenant une cinglante cicatrice. 

Sa vie ne ressemble plus maintenant à ce qu’elle était au départ du village, à son arrivée dans la Métropole. Il découvrait la difficulté de s'ajuster à l’exubérance de sa compagne, sa soif continuelle de nouveautés, lui si solitaire, si fade, si quelconque. 

Cette musique porte un nom : My life is going on. Elle suscite chez lui une réflexion sur le projet de parfaire ses études le contraignant à s’installer dans un nouvel environnement, loin de sa routine qu’il chérissait, peut-être davantage qu’il ne l’imaginait au départ, et surtout, le fait de mutualiser sa vie à celle d’Isabelle. Chez elle, cette musique lui permit de réaliser que vivre avec Nathan s'avérait une tâche beaucoup plus ardue qu'elle s'y attendait. Quoiqu’on fasse, la vie continue lui martelait quotidiennement cette musique ; elle continue du fait qu’elle a débuté. Le destin, comme s’il s’agissait d’un guide, propose des routes inconnues, parfois inquiétantes. Lesquelles ? Exigent-t-elles d’être suivies aveuglément, sans s’interroger, sans comprendre ?

Nathan, l’oreille fichée au plancher, perçoit la vibration des cordes, le jaillissement de la musique. S’interroge-t-il sur la suite des choses qui ont fatalement une suite tout comme cette musique qui ne cesse de le hanter ? 

Demain, il prendra le bus, en route vers son village, persuadé qu’y revenir lui permettra de s’approprier une partie du chemin parcouru depuis la fin du mois d’août, l’occasion de défricher celui ou ceux qui se présentent maintenant que cet hiver frileux et figé engourdit la ville, l’insensibilise. 

Il leur fallut prendre position, choisir la destination commune afin de poursuivre leurs études post-secondaires. Pour elle, le choix était clair, la création artistique par le biais de l’info-graphisme, pour cela Montréal proposait des options adaptées à son ambition. Pour lui, un CEGEP offrant une mise à jour académique accompagné de cours en électromécanique. C’est quelque part en février qu’ils optèrent pour Montréal ; en avril, ils annoncèrent la nouvelle aux parents et se mirent en chasse d'un logement; en juin, ils louèrent cet espace tout près du métro Berri-UQAM presque en plein coeur du centre-ville. Ils emménageront à la fin de l’été. )                                                               

Les buildings ont disparu du paysage alors que le village des Saints Innocents, d’ici quelques kilomètres, surgira de cette forêt de grands pins rouges que le bus traverse. Même si les couleurs que l’hiver barbouille autour de lui sont les mêmes qu'à Montréal, la lumière se fait d'une clarté éblouissante.      Vous appréciez particulièrement cette pièce de musique. Les mots de sa voisine ramènent le jeune homme à la réalité. C’est en boucle qu’il écoute ce My life is going on depuis le départ de Montréal.          Je suis désolé si cela vous importune, répond le jeune homme, coupant le son du baladeur. Pas du tout, au contraire. Les rencontres inopinées revêtent parfois un caractère singulier dont celle-ci : deux voyageurs distanciés par l’âge, réunis par le raccourci d’un trajet en bus et qu’une musique échappée d’un baladeur incite à discuter.  Me permettez-vous d’écouter ce qui accroche vos oreilles depuis le départ du terminus ?      Nathan céda son appareil à la dame âgée qui le mit en marche, ferma les yeux, immobile durant quelques minutes. Elle réécouta la musique. Sourit. Décrocha les oreillettes. Rendit la machine au jeune homme. Je vois bien que cette pièce musicale vous secoue. Vous avez raison.    Il se réfugia momentanément dans un silence bousculé par le brouhaha du bus. La dame respecta son absence, certaine qu’il allait bientôt en resurgir.      Nous l’écoutions tous les jours, ma copine et moi. Plus maintenant, si je me permets cette indiscrétion. Nathan, se tournant vers sa voisine, esquissa un sourire neutre.     Plus maintenant, en effet. Mais vous, vous l’écoutez toujours. 

Lorsque les parents de Nathan avancèrent l’idée de réaménager une partie de la maison ancestrale, le benjamin, celui qui aujourd’hui retrouve son village sous une neige épaisse, renoue avec cette route étroite tellement qu’une seule voiture peut y circuler, avait demandé que dans sa chambre dans le grenier, on y installe plusieurs fenêtres dans le plus de directions possibles. Ceci permettrait au soleil de s’y refléter à longueur de journée, à la lune de s’y mirer à sa guise et lui de pouvoir s’isoler sans complètement disparaître. Idée singulière pour quelqu'un qui cherche à socialiser, argumenta sa mère.  Je ne suis pas sociable et ne cherche pas non plus à le devenir. Il prit possession de son antre comme l'appelait sa mère, dès son entrée à l’école secondaire à la suite d’une effroyable tragédie ayant démolie la famille. 

Remettre les pendules à l’heure, tenter, aussi, de saisir ce qui s’entremêle dans les notes obsédantes de cette musique continuellement présente dans sa tête, puis, ouvrir l’enveloppe qu’Isabelle a déposée devant sa porte quelques jours avant qu’il ne décide de revenir dans sa tanière, comme s’il s’agissait d’une retraite. Nathan s’installa sur son lit, mit en marche le baladeur, accorda quelques secondes à la musique avant de plonger dans la lecture du message de celle qu’il vient de quitter. 

 
Notre musique, la nôtre, même après ton départ, me ramène à toi... Nous étions violon et violoncelle en tempo lento... En profonde hésitation... Retour en avant, puis du sur-place... Une continuité se cherchant dans ses nombreux hiatus... Il est difficile d’être entièrement en communion avec une autre personne... Installer deux destinés pour qu’elles cherchent, ensemble, une même direction... Cette musique, la nôtre, malgré ton départ, me raccroche à toi... Nous étions violon et violoncelle, maintenant qui serons-nous ? Et la vie continue... 

Nathan écoutait le silence qui invariablement suit la fin de toute musique. Est-ce que ma vie continue ? 

Cette génuflexion quotidienne depuis qu’il a quitté le petit logement partagé avec Isabelle ( il est maintenant installé un étage au-dessus, dans plus modeste ) permet à Nathan de saisir les notes d'une musique qui, durant quelques mois, furent leurs préférées. Ils écoutaient tous les jours cette musique, Isabelle, revenant de ses cours d’info-graphisme, lui, d'une mise à jour académique dans un CEGEP. Arrivés à Montréal en provenance de leur village éloigné d’une centaine de kilomètres au nord de la métropole, ils louèrent rapidement ce trois-pièces situé à deux pas du métro ; on leur avait conseillé de trouver un endroit tout près des services utilitaires. 

( La musique qui parle à Nathan n’a rien de classique malgré la présence des violon et violoncelle, est tirée d’une série espagnole la casa de papel et interprétée par Cecilia Krull. Elle m’amène à parler de musique et de séparation lors du prochain billet.












samedi 27 juillet 2024

Si Nathan avait su... (1) Revu et corrigé

 

Si Nathan avait su


                                    PROLOGUE

 

Il y a si longtemps. Long de temps. Je pose mon verre de Morgon sur la table placée tout à côté de mon ordinateur devenu lieu d’écriture depuis quelques années - depuis ma retraite en fait.

Il m’aura fallu déplacer le recueil de poèmes qui m’accompagne depuis belle lurette. Long de temps. Il s’agit des Poésies complètes de Saint-Denys-Garneau, ce poète qui m’a vraiment, mais alors là vraiment fait comprendre ce qu’est la poésie. Cela pourrait se comparer à l’expérience d’un enfant qui goûte aux champignons pour la première fois alors qu’il n’avait, auparavant, mangé que des patates et des carottes.

Lorsque le rouge qui s’appelle Morgon rejoint ma tête, il supplie mes mains de s’installer au clavier. D’écrire. On m’a toujours dit qu’écrire n’était réservé qu’aux écrivains. J’y ai cru. Longtemps. Très longtemps. Mais j’ai dévié de cette route lorsqu’un jour une vieille dame, cousine-germaine de ma grand-mère maternelle, femme moderne pour son époque non pas seulement parce qu’elle fumait et que, devenue veuve assez jeune et orpheline d’un fils décédé à la fin de son adolescence en raison de consanguinité (union d’un oncle avec sa nièce) elle se retrouva avec un important pactole la rendant indépendante, du moins financièrement. Elle fut la première à lire mes poèmes de douze ans. S’y intéressant, elle m’offrit un magnifique livret, je me souviens il était vert à bordure dorée, un signet rouge au centre. Je devais le remplir de mes … oeuvres. Elle les commentait avec tellement de chaleur et d’affection que la poésie qui devait alors m’être qu’un échappatoire devint rapidement un lieu que je me suis mis à habiter. J’y logeais cherchant à mieux l’aménager. Cette cousine m’offrait des recueils de poèmes devant, selon ses dires, m’aider à mieux écrire, à m’inspirer. Je ne savais pas écrire, n’étais pas inspiré. Les alexandrins que je pondais, par chance, ont disparu avec le livret vert à bordure dorée et signet rouge. Un jour, alors que je lui parlais d’un type de poésie tellement, mais tellement loin de ce qu’elle m’offrait, il y eut entre nous une profonde remise en question, de l’ordre du spirituel, du religieux devrais-je plutôt dire. Marie Noël, Octave Crémazie, Louis Fréchette qu’elle m’incitait à lire, à imiter, je les trouvais, honnêtement, plutôt ennuyants. Je passais à Rimbaud, Verlaine, Baudelaire et Saint-Denys-Garneau. Je lisais ces poètes à la porte de l’adolescence. Ils me chaviraient l’âme. Nelligan semblait à ce moment-là plus fréquentable que les poètes maudits de France, mais sans trop savoir pourquoi il ne répondait pas à qui j’étais. On murmurait autour de moi que les poètes étaient des êtres bizarres, destinés à un avenir débouchant sur la folie sous différentes formes. Ce que maintenant je regrette amèrement, c’est de ne pas avoir eu à cette époque un guide qui eut pu à la fois me conseiller et surtout me centrer sur les oeuvres davantage que sur l’aspect «people» entourant leurs vies. On disait : Nelligan est fou, Rimbaud et Verlaine sont des invertis (le mot homosexuel n’était pas utilisé pour les définir, le terme «gay» n’existait pas) et Baudelaire, un drogué.

Je cherchai conseil auprès de mon paternel qui me dirigea vers les mêmes références que la cousine-germaine de ma grand-mère. Un seul m'aura intéressé et j'en reparlerai sans doute, il s'agit de Charles Gill et son Cap Éternité. Mon père a toujours eu la triste habitude de régler rapidement, trop parfois, les questions qui lui étaient adressées en soufflant dessus, espérant les voir s’envoler en fumée ou en dirigeant les interrogations vers un autre sujet.

Ce qui ne fut pas nécessairement désolant puisqu’il inscrivit la famille à la Maison Columbia, section des disques classiques. J’avais donc à m’auto-guider… Et c’est Hector de Saint-Denys-Garneau qui fut - et encore maintenant - le poète qui m’oblige à fermer les yeux à chacun de ses vers, à chacune de ses éblouissantes métaphores, à tous ses poèmes fracassant la poésie traditionnelle. Écrire en vers libres ce n’était pas de la poésie, plutôt de l’hétérodoxie. Mais Hector m’y amena tout d’un coup et jamais plus j’allais le regretter.

Alors que mon verre de Morgon s’achève, que tout doucement le soir descend, qu’un léger vent se faufile par la fenêtre alors qu’un magnifique concerto pour violon de Mendelssohn m’emplit de bonheur, je réalise que le temps passe vite. Que Saint-Denys-Garneau est mort. Que je suis devenu vieux. Très vieux même. Il ne reste que peu de choses de celui qui, un jour, décida de signer ses poèmes d’un pseudonyme : Herman Delage.

J’ai souvent, entre l’enfance et l’âge adulte, joué avec les noms. À titre d’exemple, autour de l’âge de dix ans j’avais décidé que mes deux frères et moi étions devenus des Anderson. Cela m’amusait beaucoup parce qu’il devenait possible pour moi de leur créer un monde, leur faire vivre des aventures desquelles ils sortaient en héros gigantesques adulés par tous et chacun. Le souvenir que j’ai encore vivant à mon esprit est celui-ci : nous étions des fils de titan, d’invincibles coureurs des villes, de solides redresseurs de mauvaises situations, trois valeureux protecteurs de la veuve et de l’orphelin ne reculant devant aucune catastrophe autant matérielle que celle pouvant se présenter aux êtres qui nous étaient chers, même les autres.

Maintenant que je fouille dans des textes partiellement publiés ou volontairement enfermés dans ce que je nomme mon laboratoire, j’en découvre quelques-uns qui me serviront pour avancer dans ce nouveau projet que j’intitulerai : SI NATHAN AVAIT SU… J’aurais pu aussi le nommer SI HERMAN AVAIT SU… mais il faut choisir. Nathan l’emporte. Une raison précise? Deux, en fait.

La première parce qu’un des écrivains qui aura également bousculé ma manière de voir le monde, André Gide, a opté pour Nathanaël afin de s’adresser à nous dans l’initiatique œuvre que représente Les nourritures terrestres. 

 La seconde, alors qu’en compagnie de mon frère Pierre et ma belle-soeur Claire nous nous adonnions à partager des textes à partir d’un même thème, cette activité devenue notre otium, Nathan s’est présenté me permettant de développer une thématique et en même temps, créer un personnage. J’aime, non j’adore créer des personnages. DEP (roman que j’ai publié au Vietnam en 2019) m’aura permis de satisfaire cette passion.

Dans ces prochains billets, je succomberai à nouveau à cet emportement. Évidemment, je broderai entre réalité et fiction, installerai autour de mon verre de Morgon une espèce de mise en scène dont plusieurs éléments puisés à même mon passé sont encore présents à ma mémoire.













Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...