samedi 12 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (9)





Chapitre 25


Il n'y eut pas de feux de camp la nuit dernière et les chars allégoriques tirés par des tracteurs empruntés aux fermiers de la région étaient rangés à l'entrée du terrain, tout à côté de la grande porte d'arche. Les personnages, redevenus eux-mêmes. Il y aura certainement quelques enfants, qui, au lever ce matin, se rendront près de la piscine où le superbe et gigantesque arbre de Noël trônait toujours, vérifier si, par hasard, le Père Noël dans un élan de générosité n'y aurait pas oublié quelques cadeaux.

Monsieur Gagnon, fier de son organisation, triomphant sur son quatre-roues, s'était promené sur le terrain, dirigeant la circulation et avait vu à ce que tout le monde participa. Trop occupé, il n'avait pas remarqué l'absence de la gang. - Quand on a tellement de chats à fouetter, seuls les choses qui clochent nous préoccupent. - De toute manière, la conversation qu'il avait eue avec Bob avait entièrement dissipé ses craintes. Il n'y aurait pas de problèmes et il lui apparut probable qu'à son lever, le lendemain, le groupe serait déjà parti en direction du parc national.

Il avait pris en note d'avertir les garde-forestiers et qu'un téléphone en provenance de Rodon Pond pouvait toujours bondir durant le semaine. Il leur avait trouvé un endroit où ranger le surplus de matériel et réservé les deux mêmes emplacements pour le retour. Il allait pouvoir dormir sur ses deux oreilles, du sommeil du juste.

L'alarme de Mario se fit entendre: il était 9 heures. La journée s'annonçait aussi belle que la veille.

- As-tu bien dormi, à la belle étoile, demanda Mario s'étirant devant la tente.

Joe sortit la tête de son sac, y replongea pour récupérer Raccoon:
- Y a pissé, s'étonna Joe.
- Rien de plus normal, répondit Mario.
- Pour un bébé raton laveur, continua Rock qui, en sortant de la tente, jeta un coup d'oeil vers Joe comme pour vériifer son allure, ce matin.

Le grand, discrètement, regarda du côté de Rock, cherchant encore dans sa tête ce qui avait bien pu se passer la nuit dernière. Rock partit illico avec ses affaires de toilette et sans dire un seul mot.

La tente des Poulin tardait à bouger.

- Fais entrer Raccoon daans la tente, tu vas voir comme ça va se lever, dit Mario en riant et retenant un éternuement.

Joe ne l'écoutait pas alors qu'il se dirigea vers l'abri cherchant quelque chose à manger pour son bébé raton laveur. Pour une rare fois, il le déposa par terre et le petit le suivit docilement comme s'il s'était agi de sa mère. Drôle de voir le grand aux jeans troués, pieds nus, en route vers un abri avec derrière lui, cette petite bête trottant et titubant. Passant près de la tente des Poulin:
- Debout, chef. L'aventure nous attend.
- As-tu bien dormi, Joe, s'inquiéta Annie se projetant dehors, une cigarette à la main. En veux-tu une?
- Rien de mieux pour starter une journée qu'une bonne bouffée d'air pur mêlée de boucane.
- C'est joli de le voir te suivre, poursuivit Annie.
- Y a pissé dans mon sac de couchage.
- Je vais aller te l'aérer, Joe. Sitôt dit, Annie était déjà rendue près de l'arbre où avait dormi le grand, tourna le sac à l'envers et l'étendit au soleil.

Caro se leva au même moment et s'attarda auprès de Raccoon en sortant de la tente. Ses yeux allèrent vers Joe qui se retourna vers elle:
- T'es ben belle à matin, lui lança Joe.
- Juste à matin? rit Caro. Raccoon est tellement mignon, surtout quand il te suit pas à pas.
- On doé avoir queque chose de pareil, lui pis moi.
- Es-tu sûr que c'est un bébé gars?
- C'est vrai, j'le sais pas. Comment on fait pour savoir?
- Bob le sait certainement.

Mais Bob n'était plus dans la tente parce que vers 7 heures, il s'était levé, fit le tour du terrain de camping désireux de rendre un service à monsieur Gagnon, comme pour consolider leur confiance mutuelle.

Mario partit à son tour vers les douches alors que Bob et Rock revenaient.
- Aie, Bob, peux-tu savoir si Raccoon est gars ou fille? l'interogea Joe.
- Puis-je, au moins, m'en approcher, répondit Bob, un sourire en coin.
- À 10 kilomètres. Joe venait de lancer son mégot de cigarette dans le sous-bois.
- Joe, il va falloir que tu t'habitues immédiatement à ne jamais lancer tes mégots. C'est la période des feux de forêt. Le ton de la voix de Bob ne portait à aucune équivoque. Il prit le raton laveur dans ses mains et annonça à Joe qu'il avait là une gentille petite femelle.
- Dis-moi pas qu'il va y avoir une autre femme dans ta vie, déclara Annie, constatant que l'urine de raton laveur, ça sent assez fort.
- Toi aussi, Annie, pas de mégots dans le bois, acheva Bob s'affairant à démonter la tente.
- Attends, sante bine, j'ai pas ramassé toutes mes choses, dit-elle passant près de Joe, surprise de ne pas sentir la même odeur que dans son sac de couchage.
- J'allume le poêle à gaz pour le déjeuner ? Rock cherchait depuis son arrivée à s'occuper.
- J'ai pas faim, dit Joe, retournant avec Raccoon près de l'arbre où il avait dormi. Assis, il flattait son raton qui mangeait des morceaux de banane coupés en rondelle. Il se prit une cigarette.








À son retour, Mario fit un détour, s'éloignant ainsi du responsable de son allergie.




Chapitre 26




11 heures. Les deux emplacements que leur avait assignés monsieur Gagnon étaient redevenus libres. Le matériel que la gang n'utiliserait pas lors de leur camp sauvage venait d'être rangé dans un petit hangar derrière le bureau du propriétaire du Domaine du Rêve. Le voyant arriver vers eux, Joe cacha Raccoon puis s'éloigna suivi d'Annie alors que Caro jetait un dernier coup d'oeil afin de s'assurer que rien n'avait été oublié.

- Vous êtes déjà sur votre départ? demanda un monsieur Gagnon incapable de dissimuler sa fatigue.
- Félicitations pour votre fête d'hier, dit Bob.
- Je n'ai pas tellement eu la chance de voir mais vous avez aimé?
- Particulièrment réussi, surtout le char du Père Noël. On se croyait en plein coeur de Montréal lors de la parade d'Eaton, continua Bob dont le sac s'alourdissait rapidement.
- Vous me promettez de bien faire attention. Il y a de mauvaises langues qui disent que le parc national est parfois le lieu d'affaires bizarres, mais vous savez les légendes ça existe encore, dit monsieur Gagnon dont le front devint tout en sueurs juste à voir le sac de Bob.
- À mardi prochain, monsieur Gagnon, acheva Bob tout en lui tendant la main.
- Bonne route, les jeunes et soyez prudents, termina le propriétaire remarquant le comportement inhabituel de Joe. Mais il se rappela ce que Bob lui avait dit à son sujet et, encore une fois, apprécia à quel point ce jeune homme possédait un tempérament de chef.

Les Six + un franchirent la porte d'arche. Personne ne regarda derrière lui.

- Nous allons nous séparer ici, dit Bob. Je vais partir en premier avec Annie. L'équipe qui arrivera en premier à l'entrée du parc national installera son repère à un arbre, ce sera le signal d'où elle se trouve. Séparons-nous. À tout à l'heure.

Annie salua les autres mais fixait surtout Joe avec qui elle aurait souhaité voyager et cela du plus profond de son coeur. Mais elle avait, depuis longtemps, compris que les ordres de Bob, on ne les discutait pas.

Dans cette partie des Laurentides, beaucoup de camions y passaient, charriant du bois: en allant vers le nord, ils étaient vides; en revenant, si chargés que leur vitesse en était réduite.

Les quatre qui devaient partir après, étaient assis près de la porte d'arche surveillant Bob et Annie qui offraient leur pouce à tous les véhicules. La chance collait vraiment à la peau du chef, car en moins de dix minutes une imposante voiture américaine s'arrêta, les fit monter. Les autres eurent le temps de voir qu'il s'agissait d'un couple en provenance de New York, accompagné d'une jeune fille si blonde qu'on l'aurait crue blanche. Bagages dans le coffre et hop!, c'était à Mario et Caro de prendre place au bord de la route.

- Une chance que cé pas nous autres qui ont pogné les Américains, j'sais pas dire un maudit mot d'angla à part de bargouiner les chansons d'Ozzie.

Pendant que Joe parlait - on ne savait pas trop à qui il s'adressait, à Raccoon ou à Rock ou à un rêve - le petit de la gang sentait monter sa nervosité:
- As-tu déjà fait du pouce, Joe?
- Jama, ma mère a veut pas, répondit-il.
- Sérieusement?
- À chaque fois, il mé toujours arrivé des affaires effrayantes...
- Joe, peux-tu être sérieux?
- Quand j'dors, dit Joe avec dans le visage une tonne de questions.

Rock retourna à sa nervosité pendant que Joe flattait son bébé raton laveur tout en jetant un regard du côté de Mario et Caro, découragés tellement personne ne passait.
- Il me semble qu'un vendredi matin, il devrait y avoir du monde qui monte dans le nord, s'interrogea Caro coiffée d'un grand chapeau de paille lui faisant de l'ombre autour du visage.
- Soyons patients, de toute façon ça nous permet de jaser un peu.
- De quoi veux-tu qu'on jase, Mario?
- On dirait que tu es toujours sur la défensive.
- Tu sais, Mario, dans le cours de danse que je suis, il y a toujours un gars qui t'approche justement pour jaser, mais dans le fond on sait bien pourquoi il s'intéresse à toi.
- Penses-tu vraiment que tous les gars soient comme ça? Mario regardait Caro comme jamais il avait pu le faire auparavant. Il l'avait devant lui, à côté de lui, juste pour lui.
- C'est une question à laquelle je réponds seulement dans mon journal. Attention, Mario, voilà une voiture.

Une belle familiale ralentit en voyant les deux jeunes sur le bord du chemin. Une dame baissa la fenêtre et demanda:
- Allez-vous loin?
- À l'entrée du parc national, répondit Caro qui venait de s'approcher.
- Si vous n'avez pas peur de deux enfants et d'un chien, eh! bien montez, on vous y laissera, reprit la jeune mère de famille.

Le père rangea leurs bagages à l'arrière puis démarra laissant la place à Joe, Rock et Raccoon qui tendirent machinalement le pouce.

- Cache le raton, sinon personne ne va s'arrêter.
- On é trois à partir d'icitte pis chacun a les mêmes droits, rétorqua Joe, des flèches empoisonnées dans la voix.

Il fallut on ne sait trop combien de voitures avant qu'un camion de bois ne s'arrêta. Les trois montèrent. Sur la portière était inscrit LES TRANSPORTS McCRIMMON. La cabine pouvait recevoir trois personnes à la condition qu'une d'entre elles soit minuscule.



- Comment vous vous appelez? demanda le chauffeur du camion, le bras accoudé à l'extérieur de sorte que le vent entrant, cela obligeait les occupants à parler très fort. Moi, c'est McCrimmon, père.
- On est trois, avança Rock.
- Où il est le troisième?
- Joe a trouvé un bébé raton laveur, moi c'est Rock Béliveau. Nous demeurons à Rodon Pond. On est venu faire du camping sauvage dans le parc national. Rock parlait vite, voulant tout dire dans le même souffle ce qui permettait à Joe de se taire, bien écrasé sur l'autre portière.

- Il y a mon frère et mon gars dans la compagnie. On voyage du bois. Deux, parfois trois voyages par jour, selon les bûcherons. Là, ça va ralentir pas mal. Les mouches et les bibittes vont faire sortir pas mal de monde du bois. Un camp sauvage, tu dis, c'est quoi ça?

Rock entretenait la conversation avec monsieur McCrimmon, lui expliquant de long en large toutes les coutures du projet.
- T'es pas jasant, le grand, dit le chauffeur à Joe dont la moitié de la chevelure flottait dehors.
- Y dit toute, coupa un Joe satisfait de laisser à Rock le soin de meubler le temps.
- On est à environ une heure de route, si on crève pas en chemin. Dans quelques kilomètres on laissera l'asphalte pour un chemin de terre pas mal pierreux.
- Les autres arriveront dans pas grand temps, continua Rock que la politesse obligeait à écouter le chauffeur. Joe avait abandonné depuis le moment où il prit place dans le dix-roues.

La route tortueuse ne cessait de monter. Des deux côtés de camion, une forêt d'épinettes, de sapins s'étendant sur des dizaines de kilomètres. Plus on avançait plus on sentait que d'ici peu de temps il n'y aurait plus une âme qui vive. Les arbres étaient parfois tellement hauts qu'ils cachaient le soleil.

Caro avait prévu un lunch pour le voyage. Rock offrit un sandwich au chauffeur qui l'accepta alors que de sa main libre, fouilla derrière le siège. Il trouva ce qu'il cherchait: une canette de bière qu'il ouvrit avec ses dents. Joe nourrissait Raccoon mais ses yeux se tournèrent vers monsieur McCrimmon qui devait se sécher les mains sur son pantalon tout sale tellement la canette était froide.

- En veux-tu une, mon grand? Le chauffeur remarquait bien que Joe semblait être plus du style buveur que mangeur.
- On n'a pas le droit en voiture, se précipita à dire Rock faisant le ping pong de la tête entre les deux.
- On n'é pas en voiture, on é en truck, dit Joe tout en prenant la canette qu'on lui offrait. Il l'ouvrit et en versa un peu dans le fond de sa main. Raccoon lécha avec beaucoup de plaisir, ce qui fit sourire Joe et un monsieur McCrimmon achevant une canette qu'il projeta à l'extérieur sous les yeux scandalisés de Rock. Il mangea son sandwich, se disant que la vie lui apprenait bien des choses que sa mère aurait filtrées.
- Y a tellement de ramasseux dans le coin, je les encourage.
- Pas certain qu'on en voit aujourd'hui, reprit Rock percevant un soupçon de moquerie dans ces propos.

Joe rit puis cala la cannette. Il s'alluma une cigarette après en avoir offert une à monsieur McCrimmon qui ne fumait pas, n'ayant pas de défauts, se plaisait-il à dire.

La route était longue et les canettes de bière se suivaient à un bon rythme. Pour deux que le chauffeur engloutissait, Joe s'en envoyait une, n'oubliant pas les quelques gouttes pour Raccoon.

- Vous savez qu'il n'y a plus personne qui vit dans cette région depuis au moins trente ans, dit le chauffeur qui rotait aux dix minutes. Les garde-forestiers qui surveillent le parc national sont à Mont-Laurier, à plus de cent kilomètres d'ici. Si jamais vous vous perdez, on en a pour un mois avant de vous retrouver.
- C'est flyé, continua Joe qui trouvait le chauffeur pas mal à son goût. Il se demandait si son père qui faisait du camionnage dans l'ouest du Canada était aussi sympathique avec les pouceux qu'il ramassait.
- Moi, je passe ici des fois trois par jour et je ne vois jamais personne. Seulement de la poussière en arrière de mon camion et des courbes en avant. Des chevreuils que mes phares surprennent la nuit, à part ça, rien.
- Ça doit être trippant?

Rock, depuis l'arrivée de la bière, s'était fait subtilisé la parole et trouvait que le raton laveur sentait moins fort que les deux fonds de tonneau qui l'encadraient.

- Trippant? C'est toujours pareil! Neige pis blanc en hiver; bouette pis glissant au printemps; de l'eau pis de la couleur en automne; poussière et bibittes, en été. Y a pas de poste de radio qui se rend jusqu'ici, juste du grichage à rendre fou. Y a même des fois qu'on part mon gars pis mon frère le matin, et on se croise même pas. Les places où on ramasse le bois, c'est tellement creux dans la forêt qu'on en sort que la nuit. Une vie ben trippante comme tu vois.
- Payante? osa Rock comme pour leur rappeler sa présence.
- J'ai tellement le dos en compote, les reins sonnés par tous les trous du chemin pis la tête qui suit pas, que c'est si payant que ça à la fin, rota le chauffeur tout en s'ouvrant un «xième» canette, en lançant une à Joe qui commençait à avoir besoin d'air pur.
- J'ai mon quota, dit Joe.
- Tu avais l'air « toffe » mon grand, mais tu lâches vite. Un voyage pour moi, c'est en moyenne 24 bières.

Rock se demandait si les autres étaient arrivés et remarqua que Raccoon était complètement endormi sur les jambes de Joe.
- Vous savez que le parc national a une mauvaise réputation, reprit monsieur McCrimmon.
- On nous en a glissé quelques mots, hier, dit Rock inquiet de cette information incomplète.
- Je sais pas si c'est des légendes ou des histoires d'ivrognes, mais il y en a qui dise que pas grand monde s'aventure dans le parc parce que des fois des affaires bizarres se passent.
- Comme quoi? questionna Rock.
- Tu sais, mon jeune, moi je charrie du bois pas des histoires de vieilles mémères.
- Vous avez sûrement entendu certaines choses, insista Rock qui donna un coup de coude à Joe somnolant à côté de lui. On dirait qu'il était à prendre les habitudes de Raccoon.

La poussière, derrière le camion, cachait complètement le paysage alors que devant il n'y avait personne. On ne pouvait même pas présumer que d'autres véhicules s'y étaient aventuré quelques minutes ou quelques heures auparavant. Monsieur McCrimmon leur dit qu'ils avaient emprunté un raccourci et cela depuis quelques kilomètres. Qu'ils arriveraient probablement en même temps que ceux qui empruntèrent la route nationale.

- Des affaires bizarres, je le sais tu moi, continua le chauffeur du camion.
- Pas des histoires de fantômes, de loups-garous, de sorcières ou de sacrifices humains à la pleine lune. Les orbites disproportionnées des yeux de Rock ne rivalisaient qu'avec la peur que ses propres mots venaient de lui insuffler.
- T'en as de l'imagination....
- Avec le peu que l'on sait, ça laisse beaucoup de place à n'importe quoi.

Monsieur McCrimmon arrêta son camion au beau milieu de la route et descendit. La portière ouverte, il pissa pendant au moins deux bonnes minutes. Rock était convaincu que toute la bière ingurgitée venait d'y passer.

Joe, ne se faisant plus brasser, ouvrit un oeil et prit Raccoon:
- Moé itou j'ai envie de pisser. Les deux inséparables se jetèrent en bas du camion. Le bébé raton laveur suivit son maître ou sa mère ou son frère... mais ne le lâcha pas d'une semelle alors que Joe pissait devant le camion. Rock, seul dans la cabine du camion, entendait les deux buveurs se vider la vessie. Raccoon passa devant Joe et se mit à courir sur la route. Joe, ne perdant pas une seconde, partit derrière lui et le ramassa quelques mètres plus loin. Le prenant, il lui dit:
- Non, non ma p'tite, cé pas encore l'heure de t'en aller. Il revint vers le camion et y monta. Monsieur McCrimmon ouvrit une nouvelle canette en reprenant le volant.

- Encore vingt minutes et vous êtes à l'entrée nationale du parc... euh! je veux dire... à l'entrée du parc national.

Joe ferma la portière et au même instant Raccoon lui grimpa sur les épaules, le nez dans la chevelure de son maître, sa mère ou son frère, on ne le savait pas parce que Raccoon était trop jeune pour parler.


Chapitre 27




Aucun être humain ayant suffisamment appris à compter aurait été en mesure de dénombrer combien de fois Mario, assis derrière la familiale, éternua durant le voyage depuis la porte d'arche du Domaine du Rêve et l'entrée du parc national. Il ne se fit pas prier pour descendre de l'auto laissant le soin à Caro de remercier cette gentille famille de les avoir conduits jusque là. Mario cherchait désespérément à reprendre son souffle que lui manqua tout au long de la route, en plus des piquements aux yeux et des encombrements dans le nez. Dehors, il pouvait respirer à fond ce qui dégagea ses sinus.

- T'as l'air de quelqu'un en train de mourir.
- Ce maudit chien à trois centimètres du nez c'est parfait pour les allergies.
- En effet, toute une. Mets-en, et Mario éternua. Le bruit se répercuta très loin transporté par l'écho. Il ouvrit son sac pour en sortir le repère noir, couleur du ruban de la deuxième équipe. Il se dirigea vers un arbre d'où pendait le repère jaune: celui de l'équipe de Bob et Annie.
- La première équipe est arrivée.

D'en retrait de la route, où Bob et Annie confortablement installés, l'une à fumer et l'autre à fouiner sur ses cartes, ils entendirent:
- Y a longtemps que vous êtes là, demanda Caro.
- Une vingtaine de minutes au moins, répondit Bob, tout absorbé dans la topographie.

L'entrée du parc national, bien visible de la route, était bien indiquée sur une pancarte, la seule que nos campeurs virent depuis leur départ, ce matin. Bob et Annie s'étaient tapé un voyage au cours duquel ils parlèrent anglais comme cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pu le faire. Nos bons Américains qui ne connaissaient aucun mot de français, se dirigeaient vers Mont-Laurier pour visiter les réserves autochtones foisonnant par là.

Ils leur posèrent des dizaines de questions afin de comparer la vie ici et celle du Wyoming où le père venait tout juste d'être nommé conservateur d'un musée d'anthropologie. Il se captivait pour un unique sujet: les mutations des aborigènes dans toute l'Amérique du Nord. Il expliqua à Bob et Annie, qu'auparavant, il travaillé auprès de certaines tribus du Montana, au nord de Sheridan, la ville où ils résidèrent pendant un certain temps.

Alors que l'Américain décrivait à Bob avec plusieurs exemples en quoi consistait son travail, Annie rageait de ne pouvoir fumer, devant plutôt discuter avec la jeune fille aux cheveux blancs tellement ils étaient blonds. Pas très à l'aise de tenir une conversation sur les échecs dont la mignonne petite Américaine de 11 ans - elle en paraissait 5 - était championne.

La dame jetait des regards du côté de son mari, surprise comme lui de constater à quel point le jeune homme était parfaitement bien informé sur la région et savait prévoir tout ce qui allait se dérouler dans les jours, les heures et les minutes à venir... une fois son camp sauvage entrepris.

Elle se questionnait aussi sur le fait que la soeur de Bob, une jeune fille pourtant bien mise et à la charmante allure, ne semblait absolument pas s'intéresser mais alors là pas du tout, à la joueuse d'échecs et son activité.

La route sinueuse et le risque de rencontrer des chevreuils obligeaient les voiture à rouler selon la limite de vitesse imposée, soit 70 km/h.

Lorsque les Américains les laissèrent sur le bord de la route à quelques pas de l'entrée du parc national, il devait être environ 14 heures. La première impression laissée par l'endroit en était une de totale solitude. On était assuré de n'y voir personne, c'était écrit dans l'air. L'isolement.

Annie rongeait son frein et fumait. Lorsqu'elle était un bon bout de temps sans fumer, ses nerfs se nouaient à l'intérieur d'elle-même, ses yeux manifestaient une formidable tension. De plus, Joe elle ne l'avait pas vu depuis quelques heures... Lorsqu'elle pensait à lui, elle ne pouvait s'empêcher de constater qu'un nouvel adversaire venait de se placer entre eux: Raccoon. Ce bébé raton laveur qui prenait toute la place dans sa vie, eh! bien il le fit en l'espace de quelques instants alors qu'elle dépensait ses énergies à le flirter depuis près d'un an, sans résultats satisfaisants. Son baladeur aux oreilles, elle n'entendit pas arriver la deuxième équipe.

- Comment s'est passé le trajet?, demanda Bob.
- Éternuant, répondit Caro qui expliqua qu'une fois assis derrière la familiale, Mario s'était retrouvé à un nez d'un superbe collie.

Lui qui n'avait aucunement peur des chiens mais devait les fuir comme la peste, dut le supporter pendant deux heures, sous les regards tendres et compatissants de Caro. En plus, monsieur Riendeau, le mari de Ghislaine comme elle leur avait demandé de les appeler, conduisait sa voiture toutes fenêtres fermées craignant que les enfants soient pris dans un courant d'air.

Chauffeur au style hyper prudent, monsieur Riendeau donnait un peu de vitesse à la voiture pour tout de suite après freiner ce qui donnait des allures de bateau en haute mer à une familiale bien garnie... Excellent pour le mal de route!

Mario chercha, tout au long du voyage, à se distraire en faisant des guilis-guilis aux enfants qui ne le trouvaient absolument pas drôle. Caro pouffa de rire à un moment donné, voyant le pauvre Mario tout poigné avec son allergie et des enfants paraissant bien inquiets de le voir changer de couleur ou tenter de retenir un éternuement. Le pire se produisit quand le chien toussa à son tour, ce qui fit sursauter Mario au point où monsieur Riendeau stoppa la voiture croyant qu'on venait de crever.

Caro, n'étant pas très jasante et préoccupée par l'état vers lequel s'enlisait son compagnon d'équipe, suivait d'une oreille distraite la conversation de Ghislaine et son mari qui trouvaient la région remplie de merveilles, d'une telle beauté en ce début de saison estivale et du plaisir d'être en vacances avec des enfants en pleine santé.
- Quelle belle famille nous formons, n'est-ce-pas? dit-elle soit à son mari ou Caro, en fait à la personne qui trouverait cela intéressant.

Mario éternua une autre fois, mais cette fois-ci tellement fort que monsieur Riendeau se passa la main derrière la tête.

- Il ne manque que Rock et Joe, mentionna Bob.
- Et Raccoon, acheva Mario qui reprenait une allure plus reconnaissable.
- Nous allons nous avancer sur le chemin du parc. Vous venez, les filles?
- Je pense qu'Annie est en période de repos, mentionna Caro ajoutant qu'elle aussi profiterait de ces moments d'attente.
- Comme vous voulez, on revient dans dix minutes, termina Bob s'avançant sur ce qui ressemblait davantage à un sentier qu'autre chose.

Il était maintenant 14 heures 30; la journée, toujours superbe; le soleil brillait sans être dérangé par aucun nuage; une brise rafraîchissante glissait entre les arbres... les filles respiraient le calme et le repos, jusqu'à ce Annie éclate:
- Joe n'est pas encore arrivé?
- Décroche un peu, Annie. On dirait qu'il n'y a que lui. Respire par le nez!
- Es-tu jalouse parce que je l'aime?
- Tu peux bien aimer qui tu veux, ma pauvre Annie mais ne le laisse pas paraître autant que cela. D'ailleurs, j'ai l'impression que Joe est pas mal plus en amour avec « sa » Raccoon que personne d'autre. Il ne voit plus rien d'autre.
- Je te jure qu'il va me voir d'ici pas grand temps, reprit Annie fixant l'entrée du parc national avec, dans le regard, une détermination qu'on ne lui connaissait pas.

Caro savait que dans ces moments-là, il était préférable de ne rien dire. Pour elle, se taire c'était si facile!

- En tout cas, Caro, c'est pas toi qui vas me le voler, précisa-t-elle regardant sa soeur avec l'espoir d'une réponse encourageante.

Rien du côté de Caro qui venait de s'étendre sous un érable, les yeux fermés.



vendredi 11 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (8)

Raccoon

Chapitre 22


La journée fut superbe. Bob, même si le goût de ne rien faire, de prendre du soleil le tenaillait, savait que plusieurs préparatifs l'occuperaient. Réaliser qu'une bonne partie de la nuit on ne dormira pas, le laissait songeur. Pour lui, il n'y avait qu'une seule et unique pensée: le camp sauvage. Idée qu'il avait ruminée toute l'année et même à l'époque où il demeurait au Nouveau-Brunswick alors qu'un groupe d'une dizaine de pionniers (scouts les plus âgés) avaient organisé un camp de survie. Ils y avaient mis tellement de temps, d'énergie. Ils ne parlaient que de cela et chacun de leurs gestes, mêmes les plus anodins, étaient en fonction de leur projet: deux semaines en forêt, sans cartes, seulement à la boussole, dans des conditions minimales.

Bob, tout petit, les écoutait avec tellement d'admiration qu'il s'était juré qu'un jour, à son tour, il organiserait une activité semblable. Il l'avait suggérée mais ses animateurs scouts lui répondirent que ce n'était pas de leur âge. Depuis ce refus, Bob se préparait à en parler à la gang.

En acceptant toutes les propositions de sorties et d'activités des membres de la gang, surtout la danse du vendredi soir au Badaboum, Bob se préparait à ce que, amenant l'idée du camp sauvage, on soit un peu mal à l'aise de lui dire non. C'est de cette façon qu'il fut comme nommé chef de la gang, parce qu'il savait accepter les initiatives des autres et participer même à ce qui ne l'intéressait pas énormément. Même Joe le reconnaissait.

Arrivant aux tentes, Bob vit que Rock faisait le tour de l'emplacement, semblant chercher quelque chose:
- Qu'est-ce que tu as perdu?
- Rien, lui répondit Rock
- Crains-tu que le soleil te dérange demain matin, interrogea Bob.
- Non, mais je suis sûr que Joe va faire une crise quand il saura qu'il dormira dans la tente des Villeneuve.
- Pourquoi?
- Elle est très bien montée mais n'est pas aérée. Ça sent l'humidité comme c'est pas possible, dit Rock qui semblait prendre cela personnel.
- Si Joe remarque ça, mon Rock, je la tourne de l'autre côté, répondit Bob en riant. Fais-toi en pas avec si peu.
- Peut-être que c'est moi que ça dérange dans le fond.
- Arrête donc, Rock, et profite un peu de ton après-midi. Tu sais demain ça ne sera pas nécessairement facile. Le parc national est reconnu pour être très dense. On risque de suer pas mal avant de retrouver de bons emplacements. Sur mes cartes, j'ai déniché deux ou trois endroits près du lac d'Amour mais je ne sais pas ce que l'hiver a bien pu faire comme ravages. En plus que c'est un endroit peuplé de chevreuils.
- Ça peut être dangereux?

Bob vit dans le visage de Rock cette espèce d'insécurité qui le caractérisait mais cette fois-ci elle était associée à quelque chose de précis. On savait que Rock avait peur de tout et de rien, mais jamais on ne l'avait vu réagir lorsque sa mère n'était pas là pour le prendre dans ses bras et le rassurer. Un Bob sceptique ajouta:
- Il n'y a pas de quoi mourir mais nous devrons être prudents et suivre à la lettre les recommandations que je vous donnerai.
- Tu peux compter sur moi, Bob, je vais faire tout ce que tu me demanderas.

Alors qu'ils jasaient, Annie complètement essoufflée, arriva en courant:
- Venez vite, venez voir ce que Joe a trouvé.




Les trois repartirent, Annie en tête. Au fond du terrain de camping, c'était carrément la forêt, même pas une petite clairière, juste une clôture délimitant le Domaine du Rêve face au mur immense que constituait la forêt. Rien à voir avec le petit boisé au bout de la rue, près du parc à Rodon Pond.

Annie s'arrêta alors que Mario et Caro, marchant à reculons, cachait Joe devant eux. Elle se retourna vers Bob et Rock qui cherchaient à voir ce que Joe portait dans ses bras. Mario, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, reniflait. Joe, fier de lui, avait trouvé un bébé raton laveur et le tenait contre sa poitrine.

- Où l'as-tu trouvé? demanda Bob.
- Y a une grosse roche au boute d'la rue. On était à s'faire griller quand j'ai entendu gratter. J'pensais que Ti-Cote faisait une farce mais en me levant, j'ai vu ce p'tit raton qui essayait de grimper. J'lai ramassé.
- Pourquoi tu pleures, Mario, s'inquiéta Caro.
- Je suis allergique aux poils d'animaux, dit-il en éternuant.
- T'as juste à t'éloigner, dit Joe serrant l'animal contre lui.

Tous regardèrent Joe qui n'avait d'yeux que pour le petit raton laveur:
- Il va s'appeler Raccoon.
- C'est-tu un beau nom ça, précisa Annie s'approchant de Joe qui se retourna, croyant qu'on voulait lui enlever son animal.
- Raccoon, c'est parfait pour un raton laveur, dit Rock, mais je me demande s'il a encore sa mère.
- Cé pas toé ça, répondit Joe suspectant tout le monde

Bob invita Mario à le suivre. Ils avaient des choses importantes à régler avant le départ du lendemain. En partant, le chef jeta un coup d'oeil vers Joe et sa nouvelle découverte. Poussa un profond soupir...
- Ça ne sera pas facile de le lui enlever des mains, ça m'a l'air, dit Mario reniflant moins plus il s'éloignait.
- Impossible, je pense.
- Il va falloir qu'un des deux n'entre pas dans la tente, insista Mario.
- À quelle heure penses-tu que la fête devrait finir, ce soir?
- D'après ce qu'on entend dans le fichu d'haut-parleur, la parade débutera vers minuit et le Père Noël arrivera vers 2 heures. Ensuite, il y aura un réveillon au petit centre communautaire du Domaine. C'est pas fini avant 5 ou 6 heurtes du matin.

Mario et Bob s'entendirent pour fixer le départ vers le parc national pour 11 heures et proposèrent qu'après le souper, le groupe se réunisse afin de recevoir les dernières instructions. Mario avait hâte d'annoncer que c'était sur le pouce qu'ils feraient le trajet vers le parc national. Avant la fête, chacun devra avoir achever ce qu'il avait à faire et deviendrait responsable de son heure de coucher. Mais à 11 heures, demain, on partait.

- On a trouvé un petit restaurant à la sortie du camping, reprit Mario, éternuant une autre fois.
- Quand?
- Alors que tu jasais avec monsieur Gagnon, on a fait le tour des lieux, dans le camping et à l'extérieur. À quelques mètres au sud on a découvert ce petit restaurant, genre bar laitier. Il y avait des jeunes. Quelques-uns sont du Domaine, d'autres de la région. Joe leur a parlé et on doit se rencontrer vers 11 heures. Je ne suis certain que la fête de Noël intéresse tout le monde, Rock peut-être.
- Bon.

Les deux achevaient l'examen des cartes et la liste du matériel à apporter. Les autres arrivèrent... Joe avait son nouvel ami dans les bras.



Chapitre 23



Vers 6 heures, l'appétit se faisait sentir chez les membres de la gang. Tout en mangeant, Bob et Mario achevèrent leur discussion sur le programme de la soirée, de même que les modalités du départ du lendemain matin. Un problème venait de survenir et il fallait le régler: Raccoon. Ce septième partenaire, pour les deux complices qui voyaient bien que Joe ne le laissait pas d'une semelle, devait maintenant faire partie des plans. Aucun argument logique ou non ne réussirait à l'inciter à retourner l'animal dans son milieu naturel.

Également, l'enthousiasme pour la fête de Noël en été organisée par le camping, sur une échelle l'évaluant, n'établirait pas de record. La rencontre avec les jeunes au petit restaurant apparaissait plus intéressante.

- Selon ce qu'on peut entendre, cette fête devrait se terminer tôt demain matin, dit Bob. Il y a aura certainement beaucoup de bruit. Comme nous ne voulons pas partir trop tard demain, n'oublions pas que nous sommes quand même à 50 kilomètres du parc national, et que de l'entrée, il nous faudra marcher à travers les bois durant quelques heures pour arriver à l'un ou l'autre des deux points de campement prévus, organisons notre soirée de façon intelligente.
- De plus, ajouta Mario, vous devrons faire le trajet d'ici au parc national sur le pouce, en équipes de deux: Annie et Bob; Rock et Joe; Caro et moi.
- T'oublie Raccoon, mon Ti-Cote. Il sera avec moé, ajouta Joe aussi rapidement que l'éclair.

Personne ne parla. Le message était clair maintenant: le petit raton laveur ne quitterait pas le groupe. Pour démontrer son sérieux, Joe rajouta:
- Raccoon, Joe et Rock.
-Raccoon avec Rock et Joe, conclut Bob.

En lui-même, Rock jubilait. Pour une des rares fois de sa vie, un désir intérieur se réalisait. Il ne pouvait savoir comment ça allait se passer mais de se retrouver sous la dépendance de Joe, ne serait-ce que quelques heures, lui faisait un énorme plaisir, au point que Raccoon ne le dérangeait plus, au contraire.

- Tu dis rien? questionna Mario en scrutant l'attitude de son associé.
- Moi, je suis les ordres, répondit Rock.
- Ben élevé mon p'tit, reprit Joe qui n'en dit pas plus, même si le fait de partir avec Rock ne l'enchantait pas; au moins, il était sûr que son bébé raton laveur faisait partie de la gang. Ses yeux resplendissaient.

- Qui a fait les équipes? La question provenait d'Annie.
- Mario et moi, lui répondit sèchement Bob. Ça ne te va pas?
- Et si on se perd? relança-t-elle.
- Avec moi, ça sera difficile, ma petite soeur.
- Je pense surtout aux autres.
- Si tous et chacun écoutent comme il faut les consignes, on devrait se retrouver autour de 3 heures à l'entrée du parc national.
- On part à quelle heure? interrogea toujours Annie.
- 11 heures. Pas plus tard. Voilà pourquoi, il faut prendre une décision pour l'activité de ce soir.
- De toute façon, Raccoon et moi, on couche dehors. Officiel.

La discussion dura un long moment entre une bouchée, une gorgée, un rire, une engueulade, un silence... et la décision de se rendre au petit restaurant. Mario et Bob profitèrent de l'occasion et commencèrent à donner les instructions pour le lendemain alors que Rock s'était élancé dans la vaisselle et que Mario réalisait avec bonheur que le septième arrivé dans la gang ne coucherait pas dans la tente. Ses allergies en seraient épargnées.

À 8 heures, les Six + un entrèrent dans le petit restaurant. Le jour déclinait tout doucement; la soirée s'annonçait douce avec cette légère brise transportant toutes sortes d'odeurs et maladroitement, tentait de chasser les bibittes. Ce petit restaurant se trouvait à moins de 5 minutes de marche du Domaine du Rêve. Lorsqu'ils entrèrent, c'était aussi vide que Chez Pit. Une dame, en service derrière le comptoir, offrait le visage de celle qui n'aime pas jaser: Pit au féminin...

- Une bière d'épinette frette, commanda Joe.
- Pas un autre, répondit-elle.
- Un autre quoi? Cé t'y la mode dans vot bois de boire d'la bière d'épinette, interrogea le nouveau père adoptif.
- Non, c'est pas ça. Elle leur tourna le dos, aussi sociable qu'une statue de sel plantée au beau milieu de nulle part.

Alors que les membres de la gang s'asseyaient près de la moustiquaire dans une pièce ressemblant à un grand salorium, le bruit de quelques scooters se fit entendre. Huit jeunes se pointèrent: quatre garçons, quatre filles vêtus de manière tout à fait spéciale. Cheveux coupés inégalement: rasés d'un côté, longs de l'autre. Jeans noirs déchirés un peu partout, t-shirts qui déjà furent blancs. Le plus frappant était certainement les colliers et les boucles d'oreilles. Joe portait une boucle d'oreille cachée par ses longs cheveux de même qu'un collier en chaîne, mais rien de comparable à ce qu'eux portaient.

Les filles arboraient des gants en cuir coupés aux jointures, des bottes noires lacées devant certainement leur donner assez chaud aux pieds. Celle qui conduisait un scooter, la seule d'ailleurs, transportait deux rats sur ses épaules: un albinos blanc, l'autre tacheté noir et blanc.

La gang comprit ce que voulait dire la dame du comptoir. Joe se pencha vers Mario:
- Si y en a un qui approche Raccoon, j'y sèche les crottes dans l'nez.
- Tu sècheras rien icitte, mon Joe, répondit Mario, examinant les réactions des filles de la gang .
- Je ne veux pas de bibittes dans mon restaurant, dit la dame sur un ton plus ou moins convaincant.
- Le chat sauvage dans le coin là-bas, y a ben une bibitte avec lui, répondit le plus grand, ses yeux pas commodes plantés sur Joe qui sentit monter en lui grande bouffée de rage. Il se leva tout d'un coup:
- Approche, pis té mort, le rat d'égoût.

La tension devint insupportable. Les filles Poulin n'en menaient pas large; celles des scooters s'en aperçurent. Bob demanda à Joe de se calmer alors que Rock se dirigeait vers les toilettes.

- J'appelle la police, si ça continue, reprit la dame, dirigeant son message vers les deux coins du restaurant où se tapissaient les groupes.

La fille aux rats dans le cou se tourna vers la gang:
- Les petits enfants de la ville sont venus camper avec papa pis maman.
- On n'est pas venu ici pour avoir du trouble, répondit Bob se dirigeant vers les nouveaux arrivés tout en revoyant dans sa tête quelques techniques de boxe.

Joe tenait Raccoon, ne laissant pas des yeux les punks vers lequels Bob approchait. Se plaçant devant le comptoir, son regard chercha celui ou celle qui pouvait être son émule. Mario alla le rejoindre pendant qu'Annie, cachée derrière Joe, soufflait comme un engin.

- Connaissez-vous le parc national? À la surprise générale, c'était Caro qui venait de lancer cette question qui refroidit l'atmosphère.

La fille aux rats l'examina avant de se retourner vers celui qui , de toute évidence, cherchait à faire éclater Joe. Un grand silence s'abattit sur le restaurant que brisa un «Come on, gang!» lancé le querelleur, les yeux enfouis dans ceux du grand de la gang des Six + un.

Les scooters partirent dans un nuage de poussière et de roches que les pneus poussés à fond formèrent. Rock revint des toilettes et s'enquit de la suite des choses. Personne ne pouvait vraiment l'informer, mais cette fois-ci les autres se questionnaient: était-ce Joe ou Raccoon qui avait surchauffé l'atmosphère, y déposant une bonne couche d'agressivité?

Les jeunes que les Six - moins Mario et Bob - rencontrèrent au cours de l'après-midi se présentèrent au restaurant vers 11 heures. Ils jasèrent jusqu'à minuit, heure à laquelle le petit restaurant fermait. Ils revinrent au camping tentant de s'imaginer ce que sera cette fameuse parade de Noël en été. Ils s'amusèrent avec les jeunes de la région mais une courte phrase lancée au hasard par un des jeunes, chicotait Bob. Il disait que dans le parc national, « il s'y passait des choses bizarres ». Lui, c'était cela qui l'accrocha; les autres en avaient que pour leur rencontre, le camping chromé et Raccoon qui passait des bras de Joe, par terre, puis revenait à Joe.

À quelques pas du Domaine du Rêve, les cantiques de Noël leur écorchèrent les oreilles.
- Dis rien, Joe, on s'en doute, lança Annie qui durant toute la soirée tenta de prendre Raccoon des mains du grand qui, pas une seconde, ne l'avait laissé.

La parade démarrait à peine. On y voyait des lutins, des rennes, de la neige artificielle ou en papier mâché accrochée à des traîneaux, des enfants courant partout comme pour s'assurer qu'on était le 24 juin et non pas le 24 décembre. Les hauts-parleurs, vraiment poussés au maximum, entrecoupaient la musique de circonstance des rires du Père Noël. Le bonheur semblait total et contagieux. Les Six + un s'étant assurés que le spectacle n'en valait pas la peine, retournèrent vers leur installation.

- Maudite tache que je suis fatigué, dit Rock ressortant de la tente, son matériel de toilette sous le bras. Je vais à la douche et je me couche.
- J'y vais avec toi, dit Mario en éternuant.

Les filles étaient couchées depuis un bon moment quand Bob entra dans la tente. Joe, écrasé au pied d'un arbre, s'enroula dans son sac de couchage. Il surveillait son raton laveur assoupi près de lui et au loin, une fête semblant perdre de son ampleur. Le haut-parleur ne crachait plus rien depuis un bon moment alors que le grand s'endormit après avoir pris soin de faire entrer Raccoon dans son lit portatif.

Mario ne dormait pas, pas avant que le fête fut belle et bien achevée. Il plaça l'alarme sur sa montre pour 9 heures, s'enroula, éternua puis tomba dans le monde des rêves...




Chapitre 24


C'était silence dans la nuit quand Mario s'endormit... et que Joe fit cet étrange rêve : il se retrouvait dans son sac de couchage, le même que chez lui, toujours le même, un bébé raton laveur dormant sur son ventre, respirant au même rythme que lui... il entendit le bruit de quatre scooters s'arrêtant à quelques centimètres... une jeune fille aux cheveux coupés ras, deux rats posés sur chacune de ses épaules, le regardait... un albinos blanc et l'autre tacheté de noir et de blanc... les yeux de la jeune fille aussi noirs que les vêtements qu'elle portait... les boucles d'oreilles, les chaînes à son cou et à son poignet firent jaillir une drôle de lumière dans les yeux de Joe... instinctivement, sa main chercha le bébé raton laveur pendant que la jeune fille le dévisageait et que le bruit des scooters devenait de plus en plus terrifiant... impossible de mettre la main sur l'animal... la panique s'empara de lui... la jeune fille ouvrit la bouche, d'une grandeur anormale où des dents noires se confondaient à une odeur fétide, puis se mit à rire... sans arrêt... il voulut lui sauter dessus mais, tel un mirage, elle disparut, son rire se confondant à un très fort vrombissement de moteur... il avait chaud, suait et se mit à crier; « Raccoon! ».

Rock était devant lui. En sueurs, Joe fouilla dans son sac de couchage et dénicha son bébé raton laveur qui poussa un petit cri.
- J'ai rêvé une maudite folie. Il colla Raccoon sur sa joue.

À Rock qui le dévisageait, Joe dit:
- Pourquoi tu m'r'gardes de même, le p'tit?
- T'es bizarre, Joe.
- J'ai repensé à l'affaire des punks, au restaurant.
- Quels punks, Joe?
- Ceux qui sont venus à soir avec les scooters, continua Joe qui se sentit tout croche.
- Y a pas eu de punks, au restaurant, Joe, seulement ceux qu'on a rencontrés cet après-midi, martela Rock se demandant qui sa sécurité serait adéquate en compagnie du grand, lorsqu'ils partiront sur le pouce.
- T'es pas ben, Béliveau. La fille avec les rats pis les chaînes, relança Joe cherchant dans les réactions de Rock un indice pouvant le rassurer.
- D'après ce que je peux voir, t'as fait un super cauchemar, Joe. Veux-tu que j'aille te chercher de l'eau pour te ramener un peu?
- Aie!, t'es pas ma mère, répondit sèchement Joe, de plus en plus perdu. Va te coucher asteure.

Le grand ne pouvait cacher son inquiétude devant cette histoire. Depuis l'âge de 12 ans, il a touché à toutes les drogues surtout pour remplir le vide autour de lui et combler sa solitude: seul à la maison, seul dans l'ancienne gang avec qui il se tenait. La drogue devint l'unique façon de chasser la tristesse de son coeur.

Lentement, doucement, épisodiquement, au début... Puis tout a basculé, au point que son problème devint la manière de pouvoir payer sa ration quotidienne. Sans trop de difficulté, il utilisait l'argent que son père lui donnait pour manger mais il dut, par la suite et sans que le paternel s'en aperçoive, le voler; la présence dont il avait besoin lui coûtant de plus en plus cher.

Un rêve collé à des évévnements dont il était certain avoir vécus dans la journée même et que Rock venait de démentir, en pleine nuit, quelque part dans les Laurentides, sur un terrain de camping « chromé » comme il se plaisait à le dire, cela le tracassa. Et si c'était Rock qui capotait? Est-ce que Raccoon existait vraiment? L'animal était bien vivant, en chair et en poils, devant lui, se léchant les pattes. Cette fille et les scooters?

Joe s'imagina que son cerveau déraillait. Même s'il avait cessé de consommer depuis plus de 10 mois - il ne considérait pas la cigarette comme une drogue - mis à part quelques joints très occasionnellement, est-ce que son cerveau réagirait par manque de substances? Les yeux ouverts, fixant le firmament, Raccoon dans les bras, il décida que de se poser des questions ne l'amènerait nulle part et cessa... Toutefois, d'avoir eu l'air fou devant Rock, cela le travaillait fort.

Les cheveux toujours mouillés par la sueur, il compta les étoiles et aurait souhaité que Raccoon puisse lui parler, tout comme il avait le goût de lui dire que même s'ils ne se connaissaient que depuis quelques heures, il tenait énormément à lui. Les yeux pesants, il s'endormit.

Rock, lorsqu'il revint dans la tente, remarqua qu'il avait fait pipi dans son sac de couchage. D'entendre crier Joe en pleine nuit l'avait réveillé et surtout, bien énervé. Par chance, il avait placé un piqué de sorte que le sac de couchage ne s'en retrouva pas trop humide. Il sortit sa bouteille de parfum, en échappa quelques gouttes de même que sur son pyjama, jeta un coup d'oeil du côté de Mario qui dormait - il semblait dormir, du moins - ferma la lampe de poche et se recoucha.



Ce qui restait de la nuit fut doux. Un vent léger, entre les tentes, ramenait les campeurs du Domaine du Rêve à la douce réalité de l'été. Nous n'étions pas jour de Noël, mais l'atmosphère des Fêtes semblait avoir, pendant quelques heures, traversé ce camping familial, première étape des Six + un.

jeudi 10 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (7)

Chapitre 19

La halte routière était située près de Mirabel. Madame Poulin ne venait pas de se faire des amis dans la camionette, puisqu'entre l'arrêt et le moment où elle l'annonçait, 30 minutes s'écoulèrent. L'endroit qui se caractérisait par une masse d'épinettes, fit dire à Mario:
- Par chance qu'on n'a pas oublié le stcok à bibittes.
- C'est vrai, les bibittes, reprit Annie. On est en pleine saison.
- Au terrain de camping, tout est prévu, continua Bob. Mais c'est beaucoup chimique.
- Malheureusement, constata Mario. C'est incroyable les déversements d'insecticides que ces campings répandent et qui se ramassent dans la forêt. Protéger l'environnement, ça ne devrait pas être simplement des mots ou des bonnes résolutions. Des gestes, s'il vous plaît.
- C'est quand même pas très agréable de se faire manger par les bibittes, alors je pense que des insecticides, il en faut un peu.

Alors que la discussion démarra sur l'environnement, les Six constataient que pour un peu de conscience sociale il faut délester autant de confort personnel.

- Du parfum, cé-tu comme insecticide? demanda Joe, regardant du côté de Rock.
- Drôle, très drôle, avança ce dernier, frappé de plein fouet.
- En tout cas, si le parfum ça attire les bibittes j'couche pas dans la même tente que toé. Le message de Joe paraissait assez clair.
- On verra, coupa Bob.
- Comment alllez-vous partager les places, demanda madame Poulin se levant pour regagner la camionnette.
- It's very simple, mom.
- Y va pas recommencer avec son anglais, dit Mario.
- Les filles et moi, dans ma tente; les trois autres, dans celle des Villeneuve, coupa le chef, d'un ton qui ne laissait pas beaucoup de place à la discussion.
- J'm'en douta, soupira Joe. Me v'la pogné avec l'parfum pis les «gougounnes» en phentex.
- Y a-t-il d'autres possibilités, interrogea madame Poulin fixant Joe dans les yeux.
- Oui, madame. Moé, j'couche à la belle étoile dans mon sac à poux.
- T'as pas peur que les vidanges te ramassent?, demanda Mario.
- Et que t'es plate, dit Annie qui regarda Joe, l'imaginant dehors, dans le sac de couchage qu'elle avait vu dans sa chambre.
- Tu ramasseras rien icitte mon Ti-Cote, se mit à rire Joe, présentant son air habituel de l'après-midi.

La camionnette reprit la route. Prochain arrêt: le Domaine du Rêve à environ 50 kilomètres du parc national. Il était neuf heures trente alors que le soleil sembla prendre le contrôle du ciel. Les derniers nuages, lentement, disparurent.

Joe eut le temps de fumer deux cigarettes qu'Annie savourait sans pouvoir y toucher. Combien de fois souhaita-t-elle avoir la permission de ses parents l'autorisant à fumer, mais chaque fois, ce fut un mur de refus qu'elle rencontra. « Une fille de 14 ans ne fume pas. »; « C'est pas joli à voir, une fille qui fume. » Une foule d'autres raisons s'ajoutèrent mais aucune ne l'empêcha, en cachette, de s'adonner à cette habitude qui devint presque compulsive.

Afin d'oublier l'odeur et surtout le goût de la cigarette qui la tenaillait, la rendant impatiente, Annie plaça son baladeur sur ses oreilles pour se replonger, les yeux fermés, dans «La Légende de Jimmy». Seuls les mouvements de Joe à côté d'elle la ramenèrent à la réalité.

Rock s'était endormi, malgré le fait qu'il ait toujours eu de la difficulté à le faire en voiture, sans à cause du fait qu'il soit somnanbule. Mais là, la tête appuyée contre la vitre, il dormait profondément. Ses traits devinrent calmes et détendus; le repos semblait total.

Rien ne semblait pouvoir arrêter Bob et Mario de discuter. Le chef revenait aux plans alors que Mario tentait de lui parler de sa collection de vieil argent. Il dit qu'il aurait aimé recevoir le journal des collectionneurs avant de partir; que durant l'été il projetait se rendre à Québec afin de participer à une rencontre internationale au cours de laquelle on pourra y voir des collections de toutes sortes de choses.
- Sais-tu c'est quoi la collection la plus bizarre qui sera présentée au colloque? demanda Mario.
- Not, répondit Bob, s'imprégnant de la carte topographique du parc national.
- Une collection de boîtes en styromousse des différents fast-food...
- Pas sérieux?
- Je suis toujours sérieux, moi.

Caro, assise près de sa mère, ne lui avait pas adressé la parole sauf des réponses ordinaires aux questions habituelles. Pour elle, cette semaine de vacances lui permettrait de faire le point sur ce qu'elle vit. Lorsque sa mère la regardait, elle ne pouvait s'empêcher de la trouver de plus en plus énigmatique.

- Robert, as-tu l'adresse précise du terrain de camping? demanda madame Poulin.
- C'est à la jonction des routes 113 et 312, huit kilomètres au nord sur une route secondaire, répondit automatiquement Bob.



Chapitre 20

Le Domaine du Rêve leur apparut, il devait être environ 10 heures 30. Joe se cacha la tête dans le creux de ses bras, ne croyant tout simplement pas à ce qu'il avait devant les yeux: une superbe porte d'arche sculptée sur laquelle s'offrrait à la vue de tous les passants, le nom du camping en belles lettres gothiques. Rock se réveilla, s'étira et dit en baîllant:
- Ça y est, on est arrivé?
- Beau dodo, mon tout p'tit? lui demanda Joe alors que la camionnette franchissait l'entrée, se dirigeant vers une cabane en bois rond sur laquelle un écriteau indiquait qu'il s'agissait de la «réception».

Tout le groupe se précipita à l'extérieur, respirant le soleil. Ici, on aurait cru qu'il n'avait pas plu depuis un mois. La chaleur matinale semblait garder endormi tout le camping.

- Quelle superbe place, Robert, lança madame Poulin ravie de constater de ses propres yeux que les jeunes avaient déniché un endroit fort respectable. Il faudrait trouver le responsable.

Au même moment, un monsieur chauve sortit de la cabane et se dirigea vers le groupe d'arrivants.
- Bonjour madame et bienvenue au Domaine du Rêve, le camping le mieux tenu des Laurentides.

Joe le toisa et eut beaucoup de peine à se retenir de rire jusqu'aux larmes. Annie dit qu'elle allait aux toilettes.

- Je vous amène six jeunes dont mon fils Robert, un peu le grand manitou du groupe, mes deux filles... l'autre est partie aux toilettes... et leurs trois amis. Ils ont décidé de venir s'amuser chez vous durant cette semaine.
- S'ils sont calmes et tranquilles, c'est le meilleur endroit dans la région, déclama le propriétaire, monsieur Gagnon. Ici, le plus important c'est le calme et la tranquillité. Vous savez, madame, notre camping a une excellente réputation. Nous recevons des familles qui nous reviennent depuis dix ans. À chaque année, elles retrouvent toujours cette ambiance reposante, cette atmosphère de franche camaraderie, les grands symboles du camping le mieux tenu des Laurentides, le Domaine du Rêve.

Joe laissa le groupe n'en pouvant plus d'entendre monsieur Gagnon répéter sans cesse les mêmes affaires devant une madame Poulin complètement séduite et surtout, empressée de recommander au propriétaire de garder un oeil sur ses jeunes.

En quelques minutes, les Six apprirent qu'ils seraient installés sur deux terrains à l'extrémité ouest du camping; cela leur coûtera 5$ par jour/par tête, le tout devant être réglé dès maintenant. De plus, une fois installés, ils devront l'aviser afin qu'il vienne leur expliquer en long et en large les règles en vigueur au Domaine du Rêve.

La camionnette se dirigea aisément vers les emplacements et, en moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, le stock était sorti de la remorque. Encore une fois, madame Poulin trouva que pour une semaine, il y en avait beaucoup. Bob la rassura pendant que Mario, demeuré avec monsieur Gagnon, réglait les coûts pour la semaine; les autres avaient déjà entrepris de monter les tentes, l'abri dans lequel la nourriture et le poêle allaient être installés.

- Est-ce que tu restes à dîner avec nous, maman? demanda Caro qui lui dit qu'ils allaient manger des hot dogs.
- Non merci, je vais retourner surtout que je dois m'arrêter à Montréal rencontrer un client. Puis-je te parler une minute, Caro? dit-elle, se dirigeant vers la camionette, à quelques mètres des tentes qui lentement prenaient formes.

Bob, parfois maladroit pour certaines tâches, était un expert dans l'art de monter et solidifier une tente. Avec l'aide de Rock, il en fit surgir deux d'entre les arbres, une sur chaque terrain. L'abri entre les deux. Le soleil plombait maintenant sur chacune d'elles, s'étant frayer un chemin entre les grandes épinettes et les pins touffus. L'endroit, il faut en convenir, était magnifique: beaucoup d'arbres, rien à voir avec le parc de Rodon Pond, un emplacement bien aménagé, un espace pour le feu de camp. On croirait que les arbres avaient parfaitement poussé au bon endroit, avec juste ce qu'il faut de branches pour tamiser le soleil et protéger de la pluie.

- Caro, je t'avoue que je n'aime pas tellement ce grand garçon qui se tient toujours auprès d'Annie, dit madame Poulin qui sentait le besoin d'être sécurisée.
- Tu parles de Joe?
- Je ne sais pas pourquoi, mais il ne m'inspire pas confiance.
- Tu n'as pas de crainte à avoir, maman, Joe est dans la gang depuis le début et jamais il n'a fait de choses niaiseuses.
- Peux-tu avoir un oeil sur ta soeur qui est toujours collée sur lui? Il me semble que je serais plus à l'aise si tu me promettais de bien t'en occuper.
- Aucun problème, Bob...
- Robert, ma chérie, Robert.
- ... et moi, on s'en occupe, termina Caro.
- Merci, ma grande. Bonne semaine et surtout repose-toi, dit madame Poulin tout en l'embrassant.

Elles revinrent et constatèrent combien l'endroit était joli. Le soleil entre les arbres faisaient comme de la fumée et les tentes, bien plantées, en ligne droite l'une par rapport à l'autre. Madame Poulin s'approcha de Bob et d'Annie qui arrivait à peine, les serra dans ses bras puis monta dans la camionnette. Elle démarra. Une légère trace de poussière la fit perdre de vue alors qu'elle se dirigeait vers la sortie du terrain de camping.

Les Six se regardèrent et, comme poussée par l'urgence, Annie s'alluma une cigarette après en avoir mis une sur les lèvres de Joe. Ils étaient maintenant arrivés au point de départ de leur projet. Il faisait beau, l'endroit sentait bon l'épinette, le pin et les restes de feux de camp de la veille donnait sur un terrain de camping qui encore se reposait, où tout était au ralenti, ne bougeait, comme englué dans un étrange silence.

- Comme camping chromé, c'en é tout un, dit Joe qui demanda au chef quand ils partaient pour le parc national.

Bob allait répondre mais l'arrivée de monsieur Gagnon, assis sur son quatre-roues, le stoppa. Le propriétaire descendit et dans son air, on voyait qu'il avait besoin de mieux connaître le nouveau groupe. Bob s'avança vers lui et, d'un seul trait, sec comme une lame, scanda:
- Nous n'avons pas l'intention de rester longtemps ici. Nous devons monter vers le parc national pour un camp sauvage. Nous nous sommes arrêtés à votre camping seulement pour faire plaisir à ma mère. Si elle avait su que nous partirions en excursion sauvage, elle n'aurait pas apprécié du tout. Ce que nous vous demandons, c'est de pouvoir vous laisser du matériel inutile et nous recevoir mardi prochain, à notre retour. Nous souhaitons que vous ne disiez pas à ma mère ce que nous avons fait cette semaine mais plutôt que nous sommes très gentils, que vous n'avez rien à nous reprocher.
- T'es un petit rapide, mon gars.
- Notre projet est clair. Nous ne voulons pas de problèmes techniques qui pourraient nous embarasser. Peut-on compter sur vous, monsieur Gagnon?

Le propriétaire du camping se grattait le chauve de la tête pendant que Bob ne le quittait pas des yeux.
- Quand partez-vous? demanda-t-il.
- Nous voulons être dans le parc national demain pour revenir mardi prochain. Ma mère revient nous chercher mercredi, à 10 heures.
- Pourquoi ne restez-vous pas pour la fête de Noël en été qui commence ce soir par une superbe parade de nuit?

Bob sentait qu'il venait de se faire un allié de monsieur Gagnon. L'idée de passer au moins une journée (et une nuit) au Domaine du Rêve, lui parut intéressante surtout que cela leur donnerait des sujets de conversations au retour.
- Merci, monsieur Gagnon, nous allons en jaser. De toute façon, nous nous reverrons avant de partir.

Le propiétaire, accoudé à son quatre-roues, ne quittait pas Joe du regard. Celui-ci lui envoya son plus beau sourire. Un sourire chromé.
- Vous savez, les jeunes, il y a des règlements dans le campiong et le plus important, c'est pas de drogue.

Entendant cela, Joe prit un air offensé:
- Nous, d'la droille, vous n'y pensez pas.

Ça se sentait que monsieur Gagnon préférait discuter avec Bob et que l'allure de Joe le préoccupait.
- Pas de party après dix heures; pas de couteaux ni d'armes blanches; pas de boisson pour ceux en bas de 18 ans; le feu de camp doit être éteint à minuit et après ça, on n'entend plus rien dans la place.
- Aucun problème, monsieur Gagnon, rassura Bob remarquant à quel point Joe était la cible des paroles du propriétaire. N'est-ce pas, Joe?
- De toute façon, moé j'bois que d'la bière d'épinette frette pis j'fume des cigarettes offertes par ta soeurette, dit Joe avec son air de chien battu.

Annie se mit à rire. Caro lui pinça le bras. Il fallait éviter que Bob se retrouva dans de mauvais draps avec le monsieur chauve qui entendit son nom hurlé dans le haut-parleur dont le son couvrait toute l'étendue du terrain.

- À quelle heure qu'à commence vot'fête d'Halloween? demanda Joe le plus sérieusement du monde.
- Pas d'Halloween, Noël en été, mon jeune, dit monsieur Gagnon tout en se dirigeant vers son quatre-roues au moment où pour une deuxième fois on entendit son nom projeté un peu partout par un haut-parleur d'une formidable puissance:
- Monsieur Gagnon, monsieur Gagnon, demandé à l'office. Monsieur Gagnon.

Rock avait sursauté, ne s'attendant pas à un autre appel et se boucha les oreilles. Le bruit du moteur s'emmêla à la fumée qu'il laissa derrière lui de même qu'à la poussière soulevée par monsieur Gagnon quittant les terrains de nos Six prochains aventuriers.


Chapitre 21


Le Domaine du Rêve était organisé comme s'il s'agissait d'un quartier urbain. Les emplacements, tous de la même superficie, étaient disposés de chaque côté de rues aux noms aussi originaux que: rue Gagnon, rue du Domaine, rue du Rêve... imaginez les autres! Les activités qu'on y proposait tenaient de l'inimaginable de sorte que les membres n'avaient qu'à se laisser aller, suivre ce qui était annoncé et tout allait bien! Et pour ne pas «mélanger» les campeurs, à tous les ans, c'était le même programme, aux mêmes dates. Personne n'est «mêlé» au Domaine du Rêve et c'est ce que les gens recherchent.

Les douches et les toilettes: super propres. Besoin d'un peu de bois pour le feu de camp: un endroit était prévu pour remédier à ce problème surtout qu'il était inerdit de couper des arbres, même pas une branche. On veut jouer au baseball, au volley-ball, au hockey-balle: on s'inscrivait et le tour est joué. On pouvait même s'adonner aux quilles car une allée extérieure avait été prévue.

Vendredi soir: deux discothèques; une pour les jeunes (genre Badaboum) et une autre pour les plus âgés (genre country). Samedi soir: messe en plein air. Dimanche soir: grande soirée du bingo. Tous les autres soirs, une activité spéciale était prévue à l'horaire.

Une garderie permettait aux parents de pouvoir, quand ils le voulaient, s'offrir une soirée tranquille ou même une journée à l'extrérieur du terrain. La sécurité prévoyait que seulement ceux inscrits sur un emplacement du terrain pouvaient passer la porte d'arche.

Bob fit la recommandation au groupe de rester au Domaine du Rêve jusqu'au lendemain. Il avait l'intuition que monsieur Gagnon ne leur ferait pas de trouble si, de leur côté, ils étaient corrects avec lui et participaient à cette activité de Noël à laquelle le propriétaire tenait et semblait si fier.

Pendant que les Six mangeaient leurs hot dogs tout en envisageant l'après-midi, le haut-parleur accroché tout près d'une de leurs tentes annonça à tue-tête que la parade de la fête de Noël en été aurait lieu cette nuit, qu'elle ferait le tour du terrain donnant ainsi le coup d'envoi à la vingtième saison estivale du Domaine du Rêve.

Vers quinze heures, on entendit une autre fois le haut-parleur:
- Monsieur Robert Poulin, monsieur Robert Poulin, demandé à l'office. Monsieur Robert Poulin.

Bob s'y rendit en courant. Monsieur Gagnon l'invita à entrer dans son bureau où une gigantesque tête d'orignal empaillé ornait le mur principal.
- Ta mère est partie avec la carte de visite du camping et m'a demandé de faire attention à vous autres. Elle ne semble pas tellement apprécier le plus grand gars de votre groupe. Moi non plus, d'ailleurs.

Monsieur Gagnon avait la mauvaise habitude de se ronger les ongles tout en regardant la personne à qui il s'adressait. Comme il faisait très chaud, un ventilateur lui séchait le front qui, dans son cas, allait des yeux jusqu'à l'arrière du cou.

- Monsieur Gagnon, comme je connais ma mère, elle devrait soit téléphoner cette semaine ou bien donner votre numéro à madame Béliveau, la mère d'un du groupe, une personne fort inquiète pour son fils. Je sais que lui direz que nous sommes partis en excursion et que tout va bien. Pour ce qui est de Joe, vous n'avez pas de crainte à avoir. Il est avec nous, donc il se conduira comme nous.

Bob constatait, une autre fois, l'effet que Joe avait sur les adultes. Il leur faisait peur. Sans doute les adultes ont dans leur tête une image de ce que devrait être un adolescent et que tous ceux qui n'y ressemblent pas deviennent suspects. Pourtant, Bob lui-même n'avait pas toujours eu confiance en Joe, mais il s'était rapidement rendu compte qu'en le prenant comme il est, tout allait. Pas grand monde ne savait qui il était... lui aussi, peut-être!

- Pas mal pour un jeune de ton âge, mon Robert, dit monsieur Gagnon qui venait de s'arracher un gros morceau d'ongle lui faisant saigner le doigt.
- Depuis que j'en ai l'âge, je suis scout.
- Très bon mouvement, mon jeune. Tu sais, il y a beaucoup de camps scouts qui se tiennent dans la région. Mais dans mon camping, ce n'est pas possible. Nous, comme tu peux le constater, c'est surtout familial.
- C'est pour cela que vous voulons nous enfoncer dans le parc national. Les cartes que j'ai étudiées me montrent qu'il y a de nombreux lacs et des endroits intéressants.

Bob aimait discuter de choses qu'il connaissait bien et avait le don d'épater les gens par ses informations extrêmement précises.
- Il faudra quand même avertir les garde-forestiers. Je me rappelle, il y a cinq ans, un groupe de jeunes Américains s'est perdu et il a fallu plus d'une semaine avant qu'on s'en rende compte.
- Nous y verrons.

Monsieur Gagnon venait de s'assurer qu'il pouvait faire confiance à Bob. Ça se voyait.

Bob reprit, lentement, la rue le ramenant vers la gang.

mercredi 9 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (6)

Chapitre 16

C'est d'un pas accéléré qu'Annie et Joe arrivèrent finalement au centre d'achat. À chaque vitrine des boutiques, Annie s'arrêtait pour regarder un morceau de linge, ce qui tomba rapidement sur les nerfs de Joe:
- Les cartes... on est icitte pour les cartes, pas pour renifler les magasins.
- Regarde le bel ensemble!
- Reste si tu veux, moé j'm'en va aux cartes.
- Je te suis, Joe.

Dix pas plus loin, Annie s'arrêtait pour examiner autre chose. Joe s'approcha d'elle, l'accrocha par un bras et la fit presque virevolter, la replaçant sur le chemin du bureau de tourisme.

Le jeune dame qui y travaillait semblait avoir de la difficulté à bien comprendre la demande de Joe.
- Veux-tu des cartes du parc national ou une brochure sur les terrains de camping de la région des Laurentides? Il faudrait que tu sois un peu plus précis.
- Cé clair. J'veux des cartes du parc national, dit Joe en soupirant.
- Ça va pour cela. Mais je te fais remarquer que ce sont cartes topographiques.
- Ça veux-tu dire qu'un scout y é capable de lire ça? On sentait que Joe commençait à perdre patience.
- En effet, un bon scout qui a suivi des cours d'orientation est en mesure de repérer sur la carte les points cardinaux et ...
- Ça marche. Bob, c't'un bon scout, ça va être correct, coupa Joe. Maintenant, j'ai besoin d'une place pour camper proche de là. Tu sais un camping chromé!
- Pardon?
- Un camping familial, reprit Annie qui se retenait pour ne pas rire.
- Je peux vous offrir un dépliant sur l'ensemble des services récréo-touristiques de la région des Laurentides. Vous pourrez certainement découvrir de petits coins charmants où vous installer.
- Organisé avec tout cé qui faut pour avoir rien d'autre à faire que faire c'qui a à faire, s'emmêlait un Joe pour qui cette rencontre commençait à s'éterniser.
- Comme tu le dis si bien.

Annie était pliée en deux de le voir se démêler avec toutes les informations que la jeune dame ne cessait pas de lui fournir.
- Merci et salut, finalisa Joe.
- Pardon, jeune homme. Les documents vous coûteront 10$, enchaîna la dame.
- Comment 10 piasses, pour juste deux p'tits livres qu'on lira même pas jusqu'au boutte.

Annie pleurait. Son compagnon devenait rouge, bouillant de rage. Il s'apprêtait à tout remettre sur le comptoir du kiosque quand sa compagne tendit un billet de 10$ et le prit par le bras.
- Allons-y.
-Pas d'problème avec le cash?
- Même que je t'invite à dîner au restaurant. Il y en a un bon juste à côté du Zeller's.
- Non, cé pas vra que tu vas m'amener manger des fruits de mer. J'aime autant manger mes bas, ça sent pareil, répondit Joe qui se dégagea de la main d'Annie. De toute façon, j'n'ai assez mangé quand j'étais petit.
- McDonald's?
- Hé man! Là tu parles. Moé, j'ai pas une cenne, j'ai laissé mon cash dans ma chambre.

Les deux sortirent du centre d'achat par la même porte qu'ils avaient empruntée pour y venir et se dirigèrent vers le restaurant. La pluie semblait s'être un peu apaisée.



Chapitre 17


Les camelots venaient tout juste d'achever leur distribution et entraient chez Mario, dans cette maison vide située à côté de chez Rock. Celui-ci téléphona à sa mère pour lui indiquer qu'il dînait chez son ami. Il en profita pour appeler Bob afin de lui dire qu'ils verraient à trouver la tente qui manque:
- Les Villeneuve, avait dit Mario, vont nous prêter la leur, j'en suis certain. Tu sais, celle qu'ils montent sur la terrasse derrière chez eux et qui y reste tout l'été.

Alors que chacun des membres de la gang achevait son petit bout d'organisation, la journée passait et la pluie, doucement, s'arrêta. Joe, revenu chez lui, avait laissé à Annie les documents qu'elle remit à Bob. Il y découvrit un terrain de camping super bien organisé à 50 kilomètres de l'entrée du parc national. Le terrain portait un nom de prédilection: LE DOMAINE DU RÊVE. En partant de Rodon Pond vers 7 heures du matin, Bob prévoyait que les Six se pointeraient le nez au terrain à 10 heures.

Les deux associés firent le tour de leurs bagages; Mario ne pu s'empêcher de demander à Rock pourquoi il apportait avec lui, une bouteille de parfum. Il n'eut pas de réponse car pour une cinquième fois la mère de Rock téléphona, vérifiant si tout allait bien et surtout pour annoncer à son fils que Brigitte venait à la maison passer la fin de semaine de la Saint Jean-Baptiste. Dans la voix de madame Béliveau, Rock sentit qu'elle aurait souhaité qu'il modifie ses plans, surtout que sa soeur ne venait pas souvent à Rodon Pond puisqu'elle étudiait dans une université américaine douze mois par année. Rock ne réagit pas.

Pendant ce temps-là, les deux soeurs Poulin bouclaient les sacs à dos avec l'aide de Bob. Ils en auront un chacun et le quatrième, que portera Joe, sera rempli du matériel essentiel au camp sauvage. Voyant les bagages, Bob demanda à son père un coup de main et ils installèrent la remorque à la camionnette. Après souper, le plus important était fait.

La gang aurait souhaité se réunir comme d'habitude, au parc. La pluie de la journée et surtout le fait qu'ils devaient partir tôt le lendemain matin, il fut convenu de ne pas s'y rendre et de se coucher tôt. À part Mario, le couche-tard, à 9 heures tout le monde était au lit... Sauf Joe, encore écrasé devant la télévision, les deux pieds sur son sac de vidange vert qui lui servira de sac à dos. Il ne lui restera qu'à y mettre son sac de couchage, celui de sa chambre, et le tour sera joué. Un instant, il songea à ce qu'il aura l'air avec son bel uniforme militaire... mais, ça sera pour demain.

Caro tremblait un peu tout en fixant la poignée de la porte de sa chambre. Elle s'endormira bien après Annie qui aurait aimé fumer une dernière cigarette avant de s'étendre.

Bob, le chef, se disait en lui-même que tout était prêt et que si tous et chacun avaient bien suivi ses ordres, rien ne devrait manquer. La météo annonçait des nuages pour le lendemain avec un dégagement en fin d'après-midi, du beau temps par la suite.

Ce fut, pour les Six, leur dernière nuit en ville, en toute tranquillité.


Chapitre 18

- C'est quoi l'idée, Joe, d'arriver juste avec un grand sac vert? demanda Mario.
- Un grand sac de poubelle, monsieur Ti-Cote, répondit Joe qui avait encore les yeux pochés.
- Tu vas me changer ça tout de suite.
- Tu changeras rien icitte mon Mario, continua Joe tenant son sac comme s'il s'agissait d'un trésor.
- Ça commence bien une semaine de vacances, coupa Bob en sortant de la maison les bras chargés.

Il faisait une journée plutôt moyenne. On sentait encore dans le vent que la pluie venait de partir sans être encore bien loin. Les nuages, à l'occasion, laissaient paraître de fragiles rayons de soleil mais ce n'était pas encore le temps pour se faire griller comme le dit Annie en courant de la camionnette à la maison, refaisant le même trrajet par l'allée centrale.

Ce jeudi matin, 7 heures, ce jeudi matin était tout à fait spécial surtout à cause du fait que Joe n'était pas en retard et Mario, de mauvaise humeur. Jeudi du départ. Monsieur et madame Poulin plaçaient le matériel sur le trottoir après avoir vérifié la remorque à la camionnette.

- Il me semble qu'il y a beaucoup de matériel pour une semaine, s'inquiéta madame Poulin qui ne cessait de surveiller du côté de Joe, «poqué» comme jamais. Elle l'examinait sous toutes ses coutures; ce n'est pas tellement son jean usé aux genoux et son t-shirt, jadis, blanc qui lui paraissaient suspects comme son grand sac vert qu'il reluquait continuellement comme s'il contenait on ne sait trop quoi de spécial. Se voyant épié, Joe lança son kangourou vers le sac et chercha quelque chose à faire sauf de faire réagir tout le monde. Il cherchait Caro mais ne le vit pas.

Monsieur Poulin acheva son tour de la camionnette et voulut commencer à placer les choses mais Bob l'arrêta:
- On attend Rock pour l'inspection. Nous placerons par la suite. Bob avait les yeux tournés vers le fond de la rue souhaitant y voir arriver le plus petit de la gang, certainement accompagné de sa mère.
- Sa mère a pas fini d'y dire tout c'qui faudra qui fasse asteurre qu'à sera pas là, rit Joe.
- Fallait qu'il s'arrête chez les Villeneuve, prendre la tente, expliqua Mario.

Ce fut à ce moment-là que Caro sortit de la maison, un cabaret rempli de verres de jus d'orange dans les mains. Elle en offrit à chacun; Annie en prit un deuxième qu'elle tendit à Joe qui s'écrasa sur la pelouse mouillée s'allumant une cigarette sous le regard scandalisé de madame Poulin. Le grand se demandait si les parents Poulin étaeint au courant du fait qu'Annie fumait comme une cheminée mais pour ne pas envenimer les choses, il s'occupa à fumer sans déranger personne. Encore moins Caro dont le père venait tout juste de lui demander d'entrer avec lui dans la maison.

Caro, embarassée par son cabaret sur lequel trois verres suintaient, chercha un regard qui pourrait l'aider et s'arrêta sur les yeux de Joe. Yeux que l'on croirait sans vie, comme remplis de fumée ou de toute autre chose difficile à identifier.

Monsieur Poulin était déjà à l'intérieur quand sa fille le suivit. Joe remarqua le départ des deux Poulin et dans son cerveau, longtemps étouffé par de la fumée autre que celle de la cigarette, des images se collaient les unes aux autres: une fenêtre de sous-sol... une lueur écrasée sur la pelouse du soir provenant de la fenêtre ... des personnes presque collées l'une sur l'autre... Il se leva. Entrant dans la maison sans demander la permission, il se dirigea directement vers la cuisine où le père et la fille lui semblèrent en pleine discussion, en fait pour Joe ça ressemblait à un momologue...

- Je m'excuse mais y faudra que j'téléphone, dit Joe fixant Caro droit dans les yeux, comme pour vérifier le sens des images qui défilaient dans sa tête.
- Vas-y, dit monsieur Poulin qui quitta la cuisine pour retourner dehors, après un profond soupir.
- À qui dois-tu téléphoner, demanda Caro d'une voix soulagée.
- À Rock, y nous retarde, répondit Joe, la regardant comme jamais il ne le fit auparavant.
Caro lui renvoya son regard et se sauva dans sa chambre. Elle ramassa toutes ses choses et ressortit son journal intime toujours caché sous le matelas.

Alors que Joe revint, Rock était déjà là, sa mère lui donnant ses dernières recommandations. Les yeux du plus petit de la gang allaient de l'un à l'autre et tous remarquaient à quel point il n'était pas à l'aise. Le problème c'est qu'il n'était pas bien quand sa mère était là et pas bien non plus quand elle n'y était pas... C'était devenu comme une habitude; chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, tout ce qu'il faisait passait par l'approbation de sa mère, l'opinion de sa mère. Une seconde nature!

Pauvre Rock, sa mère l'avait habillé en neuf pour son camping. Ce qu'il portait semblait faire mourir de rire un Joe qui s'efforçait de ne plus le regarder. Un pantalon de jogging, trop long et d'une couleur si voyante que Joe ne put s'empêcher de dire:
- Pas danger qu'on te parde avec des culottes vartes d'même.
- De la même couleur que ton sac, lui lança Mario à la défense de son associé.

Madame Béliveau embrassa son garçon sous les yeux gênés des autres puis remonta promptement dans sa petite voiture afin qu'on ne la vit pas pleurer.

- Inspection, cria Bob qui s'approchait du matériel, y jetant un coup d'oeil connaisseur.
- Oui, mon colonel. Moé, cé pas compliqué, dit Joe, toute est dans mon sac à poubelle. Pis toute est totodégradabe... à part le gars.

D'entendre Joe s'essayant de prononcer un mot aussi long et aussi compliqué...les autres se regardèrent, envahis par la surprise et le goût de pouffer de rire.

- Interdit de regarder dedans, au risque de mourir...

Le chien du voisin hurla. Annie dit qu'elle était tannée de l'entendre, qu'on devrait faire une plainte à la ville mais passa à autre chose voyant qu'elle avait oublié son baladeur.
- Il faut que j'arrête au centre d'achat, dit-elle.
- Oh! non, pas encore. On é là pour la s'maine, reprit Joe qui venait de se rallumer une cigarette remarquant qu'Annie ne fumait pas en présence de ses parents.
- La cassettte de «La légende de Jimmy» vient juste de sortir et je veux me l'acheter.
- Moé, les chansons en frança, ça m'tombe su les nerfs, continua Joe qui semblait reprendre un peu de vigueur.
- Aimes-tu mieux l'opéra, demanda Rock avec le plus grand sérieux du monde.
- L'opéra? Oh! oui, cé ça. En plein ça.... l'opéra. Y a rien comme l'opéra pour pas m'tomber sur les nerfs. J'te l'dis tu suite Béliveau, mets une toune d'opéra pis tu manges ta tente.
- On mangera rien ici mon Belleau, comme tu dis, reprit Mario avec un sourire éclatant dans la figure.

Bob commença l'inspection avec un grand souci. Muni de son petit carnet dans lequel tout se retrouvait inscrit, il passa en revue, vérifia chacune des choses une après l'autre avec une précision quasi militaire.

Madame Poulin annonça qu'elle était prête, qu'une fois l'inspection terminée, on pouvait démarrer. Monsieur Poulin s'approcha de Bob et Annie, les embrassa en leur souhaitant un bon camp. Passant près de son père, Caru fut retenue par le bras. Elle reçut un baiser sur chaque joue. Derrière elle, Joe lança:
- Ça fa les mamours, on dégage. Il poussa Caro vers la camionnette. Elle s'assit devant, à côté de sa mère.

Il y avait de la place pour sept. Joe se précipita et s'installa dans le fond sans s'apercevoir que d'où il était, madame Poulin avait le privilège d'avoir sa figure dans le rétroviseur. Tout au long du voyage, elle ne le lâchera pas un instant du regard surtout qu'Annie avait bien manoeuvré afin de s'asseoir à côté de lui. Bob et Mario, l'un près de l'autre, s'entendirent pour profiter du trajet afin d'examiner leurs cartes, ce qu'ils n'avaient pu faire la veille. Rock, seul, se retrouva sur la deuxième banquette. Il espérait que l'on ne passerait pas devant chez lui...

Ils quittèrent rapidement Rodon Pond, une petite ville située à environ 50 kilomètres sur la rive sud de Montréal, reconnue pour ses espaces verts et ses terrains vagues. Certainement que cette réputation incita les Poulin à s'y installer, il y a presqu'un an maintenant. Le quartier où la gang provenait était, de plus, reconnu comme étant celui qui comptait le maximum de rues donnant sur le parc. Mais c'était vers un tout autre parc que les Six se dirigeaient.

Plus on roulait, plus madame Poulin dévisageait Joe. Plus on roulait, plus Annie se rapprochait de lui. Plus on roulait, plus les nuages semblaient quitter le ciel laissant poindre un soleil qui annonçait la chaleur.

- La piscine est-elle ouverte au Domaine du Rêve, s'enquit Annie.
- De l'ouverture à la fermeture de la saison, répondit rapidement Bob démontrant ainsi à sa mère qu'il était bien au courant du système en vigueur sur ce terrain.



Ils traversèrent le tunnel Hyppolite-Lafontaine, se retrouvèrent sur le boulevard Métropolitain puis ce fut l'autoroute des Laurentides. Joe, à travers la fenêtre, avait examiné cette grande ville de Montréal qui l'attirait tellement, l'envoûtait. Ses yeux n'étaient pas sassez grands pour tout voir.
- T'aimes ça les grandes villes? demanda Annie.
- Tu sé pas cé quoi mon rêve? Disant celà, Joe s'assura que madame Poulin l'écoute bien. Ça serait de pouvoir vivre l'heure de pointe de toutes les grandes villes du monde: Montréal, New York, Londres, Paris, San Francisco. Voir tout c'te monde en même temps qui essaye de traverser la rue, les autos qui foncent, les lumières qui s'allument, qui s'éteignent. Ça doit être capotant!
- En tout cas, Joe, c'est pas ce que tu vas voir cette semaine, dit Mario, le ramenant vite sans la réalité.
- On peut ben rêver.
- Tu rêves jamais toi, Ti-Cote? l'apostropha Annie encore sous le choc des paroles de Joe et avait tellement hâte d'arriver pour fumer.


Joe aussi et commençait à souhaiter un petit arrêt:
- T'as pas envie d'un p'tit pipi mon Rock?
- On s'arrêtera à Laval pour se dégourdir les jambes, dit madame Poulin.
- Excellente idée, dit Caro dont c'était les premières manifestations de sa présence depuis le départ de Rodon Pond.

mardi 8 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (5)

Rock Béliveau


Chapitre 13



Mercredi matin: il pleuvait à boire debout.

- Je le savais qu'un temps plate arriverait avant qu'on parte. Avec tout ce qu'on a à faire, sainte binne. J'espère qu'au moins il fera beau au camping.
Annie, en se levant, était descendue en courant vers la cuisine, où déjà Bob achevait de déjeuner. Sur la table, près de lui, un crayon reposait sur la liste de tout le matériel indispensable pour le camp sauvage auquel il avait sans doute jonglé toute la nuit.
- J'espère que Joe n'oubliera pas d'aller chercher les cartes, se répéta Bob.
- Quand Joe dit quelque chose, il le fait. Tu en doutes? interrogea Annie.
- Je ne doute pas, je fais seulement me demander s'il n'oubliera pas. C'est tout.
- Je vais aller le lui rappeler.
- Par un temps de même?
- En camping, j'imagine qu'il ne fera pas toujours beau.
- Souhaitons-nous du beau temps, lança Bob en se levant pour monter à sa chambre.
- Ta vaisselle, mon Robert, lui fit remarquer sa mère qui venait tout juste d'entrer, finissant de se coiffer.
- C'est vrai, excuse-moi maman, j'ai tellement de choses en tête.
- Toujours demain le départ?
- Oui, répondit Bob qui déposa ses choses dans le lave-vaisselle et détala en courant.
- J'ai prévu prendre congé du bureau. Avez-vous trouvé votre terrain de camping?


Bob bafouilla une réponse alors qu'il arrivait à l'étage que ni sa mère ni Annie ne comprirent.


- Je suis heureuse d'y aller, dit Annie à sa mère qui semblait moins enthousiaste. Tu sais que ce sera la première fois que nous partirons Caro, Bob...
- ... Robert, ma chérie, Robert.
- ... et moi, sans vous.
- Annie, il faudra que tu sois prudente. À ton âge, et celui de ta soeur également, on peut avoir parfois la tête étourdie. Il est bien important de tenir sa place. Les garçons imaginent vite des choses qui ne sont pas dans certains agissements des filles. Je compte sur vous.
- Mais oui, maman, mais oui.
- Joe, ... je ne sais plus qui...
- Belleau.
- ... ce Joe Belleau m'apparaît un bien drôle de jeune homme.
- Qu'est-ce que tu veux dire? Lorsqu'on pose des questions sur Joe ou que l'on tente seulement de passer un commentaire sur lui, Annie réagit tout en prenant un air arrogant comme si attaquer Joe devenait une déclaration de guerre personelle.
- Je ne pourrais pas te dire, ma chérie, mais je ne lui fais pas immédiatement confiance, reprit madame Poulin occupée à ses cheveux qui lui donnaient du fil à retordre et son café posé tout près de l'évier.
- Joe, on le juge à son apparence alors qu'il est tout autre.
- Je sais que les apparences sont parfois trompeuses, mais...
- Mais quoi? poussait Annie.
- Prends ton père. Tu vois bien que c'est un homme honnête, à sa place et qui respire la bonté.


Au même moment entre Caro dans la cuisine. Son regard devint aussi vide qu'un désert où sévirait une sécheresse. Elle ne se sentit pas bien. Sa mère le remarqua:
- Ça va, Caro?
- Oui, oui, juste un peu fatiguée.
- Je t'avais prévenue que cette année scolaire serait difficile. En plus, ce boulot au bar laitier! Il me semble que vous partez en peu tôt pour votre camping. Vous reposer quelques jours n'aurait pas été superflu.
- Tout est décidé, maman. Nous partons demain.
- Eh! bien moi, je pars tout de suite voir si Joe fait ce que Bob lui a demandé, annonça Annie en se levant pour quitter la maison.
- N'oublie pas ton imper, ma chérie. Et...


Annie ne lui laissa pas le temps de placer un autre mot:
- O.K., O.K.. Elle claqua la porte.
Caro restait debout devant sa mère qui rangeait, tout en replaçant une autre fois la mèche rebelle.
- Maman, j'aimerais...
- Tu aimerais quoi, ma Caro?


Un long et pesant silence tomba entre elles pour se répandre dans la pièce. La jeune fille, une fois encore sentit cet énorme baillon se poser sur sa bouche. Elle regarda sa mère mais ses yeux s'éloignaient comme s'ils venaient de se rappeler que cette femme ne pouvait ni l'écouter ni l'aider.
- Rien, maman. Rien.


Madame Poulin a toujours trouvé sa fille adoptive un peu bizarre et distante. Elle se disait que le fait que Caro soit arrivée chez elle à l'âge de 3 ans pouvait constituer une réponse à son interogation. Plus elle y pensait, plus elle remarquait que cette bizarrerie s'était installée graduellement en elle, et seulement depuis quelques années, cinq ans tout au plus...


Caro s'assit alors que sa mère quittait la cuisine:
- Si je veux prendre congé demain, il me faut partir tout de suite. Salut. Fais attention à toi, ma grande.


Caro prit un jus d'orange dans le réfrigérateur, s'installa devant la fenêtre donnant sur l'arrière de la cour. Elle entendit le doux ronronement du moteur de la piscine, un son qui la ramena à ses pensées. La pluie faisait des clapotis sur la toile solaire alors que les feuilles laissaient dégouliner leur eau sur la pelouse.



Chapitre 14


Annie ne s'était jamais rendue aussi vite chez Joe. Elle s'imaginait, en courant, que peut-être elle le retrouverait seul chez lui, en train de faire ses bagages. Empruntant un raccourci, Annie se retrouva en moins de temps qu'il ne faut pour le dire en face de ce quatre-logis un peu à l'extérieur du parc. Joe habitait un demi sous-sol où elle entra après avoir frappé sans attendre qu'on lui réponde. Joe, en pantalon de jogging, fut surpris de voir la soeur de Caro lui apparaître sous son imper ruisselant.


- Cé pas déjà l'heure du départ, y m'sembe?
- Je suis venue voir si tu es allé chercher les cartes que Bob a demandées, lui énonça une Annie au coeur battant.
- J'partais justement pour y aller. Après avoir dit cela, il retourna à sa chambre, mal à l'aise de voir Annie dans cet appartement où la propreté laissait à désirer.


On aurait cru que les pièces étaient des lendemains de guerre nucléaire. Tout était à la traîne. Le téléviseur fonctionnait, mais pas le son. De la chambre de Joe surgissait la musique de Ozzie. Il ne la maintenait pas trop forte car le propriétaire avait bien avisé le père de Joe qu'à la prochaine plainte des locataires, ça serait la porte. Partout, une odeur de renfermé mêlée à celle de la nicotine ou quelque chose dans le genre...


- Joe, c'est la première fois que j'entre chez vous, dit Annie tout en lui offrant une cigarette après s'être informé si on pouvait fumer dans l'appartement.
- Ici, on fa ce qu'on veut à moins qu'le proprio nous fasse des crottes, répondit Joe, allumant la sienne à celle d'Annie. Veux-tu un coke?
- Non, pas le matin.
- Moé, ça sera mon déjeuner, dit un Joe au sourire fatigué.


Les deux jasaient: lui, de sa chambre; elle, de la cuisine-salon où elle continuait de jeter des regards indiscrets. Ce logis lui donnait une autre image du grand.
- Ton stock est-il prêt?
- Tu peux v'nir dans chambre, y a rien de dangereux à part l'odeur, et il éclata de rire. Ce rire qui résonnait comme de la musique métallique.


Annie entra doucement et vit, par terre, un sac de couchage qui semblait avoir le même âge que Joe. Un drapeau américain servait de toile pour la fenêtre et sur les murs, en-dessous des toiles d'araignées, des posters frippés de groupes «heavy metal». Dans chaque coin de la pièce, des vêtements, pêle-mêle... Des mégots de cigarette avaient brûlé un vieux tapis gris que l'usure finirait bien par déchirer. Un sac d'école, oublié dans un coin, laissait échapper des livres qu'il n'avait pas remis avant de partir en vacances.


Annie osa:
- Aimes-tu ça ta chambre?
- Pas toi?
- Disons que c'est pas mal différent de chez nous...
- Ça se pourra qu'on n'ait pas le même cash tes vieux pis moé. J'aime pas jaser d'ces affaires-là. J'finis mon ménage pis on part!
- Je ne voulais pas te choquer, Joe. Juste dire que c'est pas pareil.
- T'me choques pas, cé d'même pis cé d'même. Un point cé toute.


Alors qu'il achevait de répondre à Annie, celle-ci fut estomaquée de voir le grand sortir de la garde-robe un super vêtement militaire. Elle ne put se retenir:
- Sainte binne, où t'as pris ça?
- Nulle part.
- Voyons, Joe. C'est un super d'habit que tu as là. Veux-tu bien me dire d'où ça vient?


Joe, pour une rare fois, se sentit mal à l'aise. On serait porté à croire qu'il refoulait quelque chose qui montait dans sa gorge. Annie s'en rendit compte et lui dit de ne pas en parler s'il ne le souhaitait pas.
- J'lai pas volé.
- Pourquoi penses-tu toujours comme si ce que tu fais est croche? dit Annie regardant Joe prendre son air triste et abattu.
- J'ai p't-être été habitué de même.


La musique venait de s'arrêter sur le système de son rempli de poussière. Les deux regardèrent dans la même direction.
- J'm'habille pis on court aux cartes.


Annie, sortant de la chambre de Joe, put encore mieux apprécier cette pièce. Elle ne voulait pas écouter ce qui montait en elle et comparer la tannière du grand à l'image qu'elle entretenait de lui. Mais jamais de sa vie, Annie n'aurait pu imaginer un tel endroit pour vivre. Depuis qu'elle est au monde, ses parents lui ont toujours fourni une maison où propreté et ordre règnent en maître et font loi. Sa chambre, malgré que sa mère le lui rappela régulièrement, était rangée de manière exemplaire et surtout, combien plus grande. Ici, tout manquait d'air. On avait juste le goût de s'en aller, de sortir. Sans doute ce que ressentait Joe.


Joe revint de sa chambre:
- On y va, vite la p'tite.
- Je ne suis pas Rock pour que tu me parles de même, répondit Annie avec son air insulté.
- Envoye, envoye.


Ils sortirent sous une pluie diluvienne et se mirent à courir. Ils passèrent par le parc pour se rendre au centre d'achat où se trouve le bureau de tourisme.



Chapitre 15



Mario était au téléphone avec Rock. Dans la voix de ce dernier, on sentait un peu plus d'assurance maintenant que sa mère avait crevé ce nuage d'incertitude en lui parlant... comme avant.


- Maudite belle journée pour passer les journaux, dit Mario.
- Superbe!
- J'apporte ma canne à pêche et mon coffre à outils; tu sais celui que mes parents m'ont donné comme cadeau à ma fête?
- Pourquoi ton coffre à outils?
- On sait jamais. C'est la première fois que je pars en camping sauvage et je ne veux manquer de rien.
- Il serait peut-être utile d'avoir du stock contre les bibites, des sacs de vidange et des produits autobiodégradables.
- Ça c'est vrai Rock. On en a parlé toute l'année à l'école de protéger l'environnement, on a maintenant une occasion de faire quelque chose.
- Moi, je pense que j'oublierai rien. Ma mère était à côté de moi et on a revu tout ce que j'ai mis dans mon sac à dos, deux fois plutôt qu'une.
- C'est bien.
- Trouves-tu, Mario, que ma mère s'occupe trop de moi?
- Pas mal, mais tu sais il y a tellement de jeunes dont les parents se foutent de leurs enfants, alors.
- Tu dis ça sérieusement?
- Je suis toujours sérieux, moi.
- Imagine-toi donc que c'est elle qui ira faire le gazon chez les Villeneuve pendant qu'on sera parti.
- Ta mère?
- Ben oui. Quoi?
- Rien. Les journaux sont arrivés plus de bonne heure cette semaine et avec cette pluie, il va falloir s'organiser pour ne pas trop les mouiller en les distribuant.


Les deux amis jasaient sans se douter que Bob, pour une dixième fois, tentait d'appeler chez l'un puis chez l'autre et se rivait l'oreille à des lignes occupées.
- C'est sûr qu'ils placottent ensemble.


Chez les Poulin, chaque pièce possède un appareil téléphonique. Ainsi, Bob pouvait continuer à ramasser son matériel tout en essayant de nouveau de rejoindre l'un ou l'autre des deux camelots. Essayant chez Mario, occupé; chez Rock, engagé.
- Des vraies mémères, se dit-il alors que Caro entrant dans la chambre de Bob lui demanda si on devait prévoir la nourriture pour toute le semaine ou les premiers jours quitte à voir sur place pour la suite.


Finalement, chez Mario, ça fonctionna.
- J'aimerais que nous puissions comparer nos plans, dit Bob qui n'eut pas le temps de répondre à sa soeur.


Il raccrocha et se préparait à téléphoner chez Rock lorsque Caro reprit:
- Annie est partie avec Joe pour les cartes. Pauvre elle, c'est incroyable comme elle est poignée sur lui. Disant cela, elle revit dans sa tête, la figure du grand fouinant par la fenêtre de sa chambre.
- Pas toi?
- Ça va pas la tête? lança Caro aussi vite que l'éclair.
- C'est juste une question, dit-il, la regardant d'un oeil distrait. Bob, à ses plans, pas grand chose ne peut le sortir de sa réflexion. Il nettoya ses lunettes, tout en regardant par la fenêtre:
- J'espère que ce n'est pas pris pour la semaine, soupira-t-il.
- Tu parles de Joe et Annie, ou de la pluie?
- De la pluie, c'est bien évident.


Le téléphone sonna. Bob bondit. C'était Rock.
- Mario m'a dit que tu as essayé de me rejoindre.
- Ça fait juste une heure!
- Excuse, Bob, mais on faisait le tour du stock pour ne rien oublier.
- Voici, Rock ce qu'il faudra que tu fasses d'ici demain.


Alors que le chef allongea toute une litanie de recommandations, Caro se levait et retournait à la cuisine. En un tournemain, elle réussit à planifier les deux premières journées, côté menu. Elle se rendit compte que le fait de travailler au bar laitier - même si ce n'est pas là que la clientèle y est la plus nombreuse - lui permerrait de mesurer rapidement ce qu'il fallait pour le repas d'une personne.


Bob, raccrochant la ligne, se rappela que Mario lui avait dit que le budget de la gang s'élevait à deux cents dollars. On s'imagine bien que ce montant amassé depuis le mois de septembre dernier, comprenait aussi les intérêts.



Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...