lundi 16 janvier 2006

Le soixante-douzième saut de crapaud

…la suite…

Le wigwam, sur lequel des dessins de poissons et d’animaux - saumons stylisés et ours d’une grandeur impressionnante - fut vidé en deux temps trois mouvements. Tous savaient que les perches d’épinette attachées avec des racines recouvrant leur habitation seraient une proie facile pour l’incendie qui galopait maintenant vers eux.

- Prenons le petit sentier qui mène à la forêt. C’est plus sécuritaire, dit Émile en ramenant vers lui deux des enfants micmacs.

La mère se colla auprès de l’institutrice, un bébé d’à peine deux mois dans ses bras. Grand-père, après avoir mis le talisman dans sa poche, marcherait à côté du plus vieux des enfants, un garçon de son âge. Après avoir jeté un dernier coup d’œil derrière lui, le père Epelgiag lança sa bouteille dans le feu de bivouac, rien en comparaison de celui dont la progression devenait alarmante.

Le groupe déambulait en silence. La flèche que traçait leurs pas dans une neige bientôt noirâtre, telle une ligne de la main menant à l'inconnu, n'aurait plus qu'une direction. On pouvait trancher au couteau de chasse, dans cette atmosphère pesante, des morceaux d’angoisse. Se retrouver au village, dans la seule partie qui résistait encore aux brutales attaques de l’incendie - cinq ou six maisons jouxtant le presbytère et l’église semblaient l’affronter - ne faisait pas partie des plans de la famille micmac.

Ils avaient quitté Pasbébiac, en bons nomades qu’ils sont, voilà maintenant près d’un an. Jamais personne ne leur avait ouvert les bras, encore moins les portes du village. On les surnommait «les sauvages». Dans le discours collectif ils avaient tout, même si rien ne fut vérifié, de l’incarnation vivante de la barbarie et de la sauvagerie. Vivre ainsi? Malpropres en plus? Manger cru? Laisser les enfants à eux-mêmes, la plupart du temps nus, courir ça et là sans aucun encadrement, rien pour adoucir le moindrement l’opinion que chacun avait d’eux.

En sortant de la forêt pour entrer dans la partie sud de la paroisse, Émile et Ève constatèrent de visu l’étendue des dégâts huit heures après le début du brasier. Il leur apparût moins compliqué de dénombrer ce qui résistait que de consigner ce qui avait été ravagé. Les quelques maisons intactes pouvaient espérer échapper au malheur, alors que celles qui s'effondrèrent, offraient à leurs yeux une bien triste allure. La maison des parents de grand-père survivait, le vent courant ailleurs, à l’opposé. Dans les grands malheurs, il est parfois impossible de mesurer jusqu’où cela peut aller.

- Vous allez vous réfugier dans l’église. Nous verrons pour la suite des choses, lança Émile dans un anglais rudimentaire.
- Nous ne sommes pas les bienvenus, répondit le père micmac.
- Tous sont dans la même situation, il ne faut pas s’en faire.

Ils entrèrent. L’assemblée, d’un même coup d’œil, se retourna vers les survivants. Le fait de se retrouver dans ce lieu sacré les protégea de toute marque d’incivilité, pour le moment du moins. Les deux femmes prirent la tête du cortège. S’assirent dans le premier banc de la nef. Après avoir pris le bébé des bras de madame Epelgiag, Ève lui sourit, ce qui sembla rassurer celle qui ne savait plus si elle devait baisser les yeux ou, avec tout ce qui lui restait de fierté, dévisager les hommes, les femmes et les enfants installés dans le chœur.

Grand-père alla reprendre sa place auprès de ses parents, accompagné par le jeune fils micmac. Émile, debout près de la balustrade, tenait les épaules du père qui, de ses larges mains, timidement, offraient la tête de ses deux filles à l’indifférence générale.

Il ne restait plus maintenant qu’à écouler les heures qui allaient les libérer de ce cilice ceinturant la paroisse. Des heures longues comme des jours.

Dans la tête d’Émile, des idées de reconstruction. Dans celle du maire Léo, des idées pour équiper la collectivité de services de prévention des incendies. Chez le curé Boudreau, comment maintenir la foi vivante face à tant de mortifications. L’institutrice, de son côté, ne cessait de regarder les enfants de la famille Epelgiag, envisageant une stratégie afin de les faire entrer à l’école. Mais que se passait-il chez tous les autres? Une fois le feu éteint, devant la dure réalité d’une telle désolation, qu’allaient-ils prioriser? Comment allaient-ils faire pour reprendre le cours normal des choses? Quitteraient-ils l’Anse-au-Griffon pour s’installer ailleurs? Plus loin sur la côte? À Gaspé?

Grand-père avait repris le talisman dans sa main. Il le faisait passer de la gauche à la droite. Habitude qui le suivrait désormais dans toutes ses promenades sur la grève.

La crainte du feu se transfigurait en appréhension alors que la nuit la plus longue de leur vie s’installait dans tout son clair-obscur.

…à suivre…

dimanche 15 janvier 2006

Le soixante et onzième saut de crapaud

…la suite…

La mère de notre grand-père n’eut pas le temps de réagir que celui-ci se retrouvait entre Émile et Ève, l’institutrice. Ils allaient sortir de l’église, en route vers le campement rudimentaire de ceux que les villageois surnommaient «les sauvages». Le père, surpris par cette subite fronde du garçon d’à peine huit ans, jeta un coup d’œil derrière lui mais déjà les grandes portes de l’église se refermaient.

Lorsque plus tard, beaucoup plus tard, quand grand-père se permit de parler de ces événements, la première chose lui revenant à l’esprit, constamment répétée, était que sa décision spontanée de suivre Émile et l’institutrice ne lui fut pas dictée par un élan de courage mais plutôt, on s’en doute bien, dans le seul but de se retrouver auprès de celle qui hantait ses pensées.

Et ce jour-là, celui qui ne semblait pas vouloir éteindre les clartés que l’incendie projetait partout, Ève Gaudreau illuminait plus que jamais. Aux yeux de notre grand-père, du moins. Personne ne l’avait entendue entrer dans l’église. Immobile à écouter l’invitation du marchand général que personne ne relevait. Porteuse d’une nouvelle aussi terrifiante que celle que venait d’entendre l’assemblée et qui désarçonna le curé, elle crut préférable de se taire. Et d’accompagner cet homme qui s’investissait d’une mission hors du commun.

- Vous avez raison, monsieur Émile. La famille Lacasse a péri. J’ai assisté, impuissante, à leur embrasement. Je crois qu’ils ont cru bon de se réfugier dans la grange voyant le feu s’attaquer si férocement à la maison. La mère et les enfants, les douze. Le père a tenté de sauver la grand-mère. Ils n’en sont pas ressortis, ni l’un ni l’autre. Et la grange n’a mis que quelques secondes pour s'envoler en fumée. Ils hurlaient. Seul le chien a su prendre la route contraire au vent.
- Il nous reste peu de temps si on veut se rendre chez les Micmacs.
- Que pourrons-nous faire?
- Les inviter à nous rejoindre à l’église.

Cette famille micmac, le moins qu’on puisse dire, n’avait pas la cote auprès des habitants de l’Anse-au-Griffon. Installés depuis maintenant près d’un an dans une cabane construite en dehors du village, les Epelgiag avaient quitté Paspébiac pour d’obscures raisons. La rumeur, cette assassine aux multiples tentacules, se chargea rapidement de les rendre personnes non grata. Des histoires d’alcoolisme se mêlaient à celles voulant que l’homme était encore plus sauvage qu’un animal, que l’ingratitude sans bornes dénaturait la mère, que les enfants non baptisés et nourris à la viande crue, n’avaient pas d’âme.

À son arrivée, Ève Gaudreau, mise au courant de leur existence, fut invitée à ne pas persister dans son intention de voir les enfants fréquenter l’école. Elle voyait dans l’incendie s’abattant sur tous, une occasion idéale pouvant faciliter leur intégration.

- Je n’ai pas voulu en parler tout à l’heure, mais les bateaux de pêche brûlent également.
- Rien ne sera épargné.

Grand-père écoutait la conversation. Ses pas avaient bien de la peine à suivre. La brave institutrice ralentissait à l’occasion lui permettant de ne pas trop traîner de la patte. Le sourire angélique qu’elle lui adressa, ragaillardit son ardeur.

Ils mirent quelques minutes, cherchant dans le spectacle désolant d’autres manifestations dévastatrices, pour arriver au bout du chemin. Impossible de décrire ce qui défilait sous leurs yeux. À n’en pas douter, si jamais le feu parvenait à s’éteindre, on se retrouverait face à une colossale tâche de reconstruction. Les heures d’incendie auront à se transformer en des mois de travail. La désolation complète.

Les enfants étaient nus. On ne pouvait dire s’il faisait froid ou chaud. Une température tiède, nauséeuse. Le père, une bouteille d’alcool à la main, reçut les visiteurs qui mirent peu de temps à le convaincre du danger qu’ils encouraient tous s’ils ne se décidaient pas à les accompagner. La mère, une femme grande et forte, au regard d’ébène tomba littéralement dans les bras de l’institutrice.

- Vous ne pouvez demeurer ici plus longtemps. Le vent vous est défavorable tout comme il l’est pour nous tous.

Émile s’aperçut bien que ces gens ne parlaient pas français. S’exprimant dans une langue inconnue que péniblement ils traduisaient en un anglais primaire, la première réaction du père fut de tendre la main.

Grand-père s’approcha d’un des enfants, lui offrit son manteau. Le jeune garçon micmac, effarouché, lui remit un talisman qu'il enserrait dans sa petite main rouge : une dent d'ours jaunie. De la couleur du ciel.
...à suivre...




vendredi 13 janvier 2006

Le soixante-dixième saut de crapaud

…la suite…

Des rouges mêlés à des jaunes ignés se profilaient derrière une silhouette plantée debout, droite dans le portique de l’église, dessinant sur les craquements de l’incendie un tableau encadré de fumée et de sons lugubres. Le curé fit silence. Émile s’avança d’un pas chuintant. Tel un cicérone du malheur, il s’adressa au chanoine Boudreau avec une voix emboucanée quasi inaudible.

- Monsieur le curé, puis-je m’adresser à tout le monde?

Le marchand général traversa la nef. Arthur, le bedeau, referma délicatement les portes non sans avoir jeté un regard sur l’extérieur. Impossible de dire sans y être allé dans quel état se trouvait le village à ce moment-là. Une fin de janvier ressemblant à ces jours du mois d’août durant lesquels la canicule vous écrase.

L’assemblée, muette depuis son entrée, rassemblée face à un drame n’ayant rien à voir avec quoi que ce soit de déjà vu, de déjà connu, de déjà entendu dire, vit Émile, les yeux plissés à cause de la fumée et maintenant de l’obscurité que seuls les lampions et le cierge pascal bravaient, prendre la parole alors que l’enfer encerclait l’Anse-au-Griffon, avalant méthodiquement et sans aucune retenue tout devant lui.

- Il ne faut pas penser à ce que nous perdons mais à ce qui nous reste. La famille Lacasse est introuvable. Leur maison est rasée. Ce qui veut dire que le feu progresse plus loin encore. Rien ne l’arrête. Nous sommes impuissants puisque sans moyens. Nous avons essayé, Aldège, le père Guillemette et moi de les retrouver. Le toit s’est écroulé. On croit qu’ils étaient tous à l’intérieur. La grand-mêre Lacasse y a sûrement passé aussi. Tout comme les enfants. À moins qu’ils aient décidé de s’enfuir vers Cap-des-Rosiers. Nous aurions dû les voir.

Grand-père retiendra ce sourd murmure dans la noirceur se confondant au scintillement du cierge que le curé, péniblement, venait de remettre entre les mains d’Angèle, sa ménagère, avant de s’effondrer dans le fauteuil d’honneur.

- Le vent est contre nous, reprit Émile qui arrivait difficilement à chasser le chat qui toussait dans sa gorge. Nous reste à espérer une forte neige. Personne ne peut lire les nuages, on ne les voit plus depuis la fin de l’après-midi. J’aurais aimé dire que mon magasin soutiendrait nos estomacs mais il n’existe plus. Je vous promets, la main sur le cœur de l’évangile, que je rebâtirai, le plus rapidement possible. Mais il y a autre chose.

Au malheur semblait s’ajouter la détresse. À grands coups d’indifférence, l’incendie, dans ses plans diaboliques qui n’épargnaient rien, s’en prenait aux vies humaines. Pour la famille Lacasse, si cela s’avérait exact, on parlait de quinze personnes : les parents, leur douze enfants ainsi que la grand-mère. Mais voilà que le marchand général, devenu sans l’avoir demandé, une espèce de général d’une armée désarmée annonça :

- J’ai besoin d’aide pour secourir là où le feu se dirige. Vers les «sauvages».

On aurait entendu une mouche griller. Sans doute quelqu’un remarqua les mouvements de têtes allant de gauche à droite puis vers le sol. Aucune réponse. Un toussotement, peut-être. Une parole, non. Un geste spontané, encore moins. Vissés au chœur, dans une fragile sécurité, entourés d'une menace qui ne ferait pas de cadeau, les hommes se taisaient, les femmes s’assuraient de la présence de leurs enfants.

- Bon. Je comprends votre silence. J’irai donc tout seul, dit Émile remontant le collet de son paletot qui puait la suie.

Il fit à rebours les pas l’ayant mené jusqu’à l’autel, se signa rapidement avant de se diriger vers les grandes portes de l’église.

Quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver face à face avec l’institutrice Gaudreau dont l’entrée discrète n’avait été remarquée par personne!

- Je vous accompagne monsieur Émile.

Sa voix douce dans l’âpreté ambiante jetait un baume qui rejaillit immédiatement sur notre grand-père. Celui-ci, sans réfléchir, bondissant d’auprès de sa mère, cria :

- Moi aussi.

…à suivre…

mercredi 11 janvier 2006

Le soixante-neuvième saut de crapaud

…la suite…

Il n’y a rien de plus personnel, d’individuel, allons même jusqu’à dire de plus égoïste que la peur. Elle s’attaque, brutale comme un coyote, aux viscères, paralysant les mouvements, refroidissant le dos, faisant perler au front cette sueur froide que la chaleur de la peau immobilise dans leurs sillons d’où ruisselle une eau intérieure qui n’a rien des larmes ou de la sueur. C’est froidement chaud.

Les nuages de cette fin d’après-midi, ouateusement recouverts d’une courtepointe grise et noire, devenaient de plus en plus invisibles. L’incendie, après avoir englouti la boutique du marchand général, les deux maisons adjacentes, se permettait une courte pause alors que les gens regroupés les uns près des autres en spectateurs horrifiés, se partageaient muettement des silences. On entendit :

- On ne retrouve pas Émile?

Maladroitement, le maire Léo tentait de diriger des opérations inefficaces n’ayant aucune mesure face à ce qui se déroulait. Le village ne pouvait compter sur un service de pompiers. Les bénévoles s’activant à d’autres corvées, plus intimes. Il allait à gauche puis à droite. Revenait. Faisait des promesses pour l’après. Cela n’empêcha pas les flammes de rejaillir et bondir, cette fois de l’autre côté de la route. Le brouhaha qui s’en suivit résonne encore aux oreilles de notre grand-père finalement parvenu sur les lieux. Sa peur, il ne pouvait la bloquer, lui interdire l’entrée dans un cœur qui voulait s’arracher. Dans ces moments-là, il lui sembla que de retrouver ses proches, se coller sur eux et attendre étaient l’ultime solution.

La rage s’empara à nouveau du cataclysme. Avec furie. Trois autres maisons s’embrasèrent. Les crépitements devenaient, férocement, les seules paroles du feu. C’est là qu'arriva le curé Boudreau, invitant les villageois à se retrouver dans l’église. Sise à une distance sécuritaire, le curé croyait de son devoir de pasteur de protéger leurs regards de la dévastation grugeant impétueusement le village. Le phare de Cap-des-Rosiers ne parvenait même plus à traverser cette colonne de fumée en ascension fuligineuse vers le ciel. Au loin, sur la mer, elle devait certainement désorienter la route des bateaux.

Toujours pas de nouvelles d’Émile.

Le maire Léo acquiesça à la suggestion du curé et, une fois à l’intérieur, entreprit le décompte de la population. Il n’y avait pas qu’Émile d’absent. La famille Lacasse ainsi que les « sauvages», comme le disait si maladroitement l’édile, ne répondaient pas à l’appel.

Grand-père, il s’en souvient encore comme si le feu éclairait toujours les images hallucinantes d’une journée qui n’en finissait plus, avait les os gelés devant la course folle des flammes qu’alimentait la combustion. Une fois bien assis sur son banc d’église, tout près de sa mère berçant les deux petits frères, calmant son ventre gros d’une prochaine naissance et de son père s’assurant une seconde après l’autre que la grande sœur fut bien installée près d’eux, grand-père se mit à grelotter de cette fièvre unique que la peur installe un peu partout au-dedans de soi. Ève Gaudreau l’aurait rassuré mais elle ne se retrouvait pas présente parmi cette assemblée hésitant entre la prière et la désespérance.

Que fallait-il faire? S’occuper de ceux dont les yeux ne pouvaient ignorer les couleurs magiques s’incrustant dans les vitraux de l’église? Organiser une recherche des absents? Que dire? Comment rassurer? Tout, sauf la panique.

Les lumières de l’église, privées d’électricité, s’éteignirent. Au feu hurlant dans les structures des maisons qui se tordaient sur elles-mêmes avant de s’effondrer dans la neige devenue une eau que la suie rendait boueuse, les lampions avaient bien tristes mines. Personne n’osait les regarder. Les gens, à nouveau, serrèrent les rangs. Les bancs à l’arrière se vidèrent. On envahissait le chœur. La présence humaine était recherchée. Avidement.

La formidable explosion qui souleva la foule annonça que le garage Texaco venait tout juste de rendre l’âme, dans un cri que toute la côte gaspésienne dût entendre, d’aussi profond que l’isolement dans lequel on venait de les plonger. Les limites que bousculait l’incendie n’étaient pas encore arrivées à la frontière. Tous savaient maintenant que le village en entier risquait d’y passer.

Le curé s’avança, le cierge pascal à bout de bras, oriflamme symbolique, minuscule face à ce géant aux yeux ardents, et comme dans une prière inutile, déclara :

- Mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, nous reste-il encore la force de chanter? Offrons au Seigneur nos âmes afin qu’il puisse étendre sur nous la générosité de sa protection.

Grand-père se souvint qu’à ce moment-là, les portes de l’église, dans un bruit éclatant, s’ouvrirent.

…à suivre…

mardi 10 janvier 2006

Le soixante-huitième saut de crapaud

Est-ce l’hiver? Ou encore un innommable besoin intrinsèque de chaleur qui s’installe sur les centimètres de neige et de froid qui nous amènent à voir dans les catastrophes naturelles, celles de janvier ou de février, des allures encore plus dramatiques? Ou un effet déformant que la lunette du temps nous impose?

Grand-père, homme de silence s’il en est un, ne peut oublier les affres qui atterrèrent la région lors du grand incendie de l'Anse-au-Griffon. Tous et chacun sauront retourner à leurs souvenirs afin d’y déceler un événement provoqué par un verglas, une tempête d’eau ou de neige, événement marquant pour soi puis la collectivité. On se souvient, on se rappelle où nous étions, ce que nous faisions, comment cela nous fit chavirer le cœur et bouleversa notre rapport aux autres. Car un sinistre, quelque soit sa nature, provoque toujours un transport de l’âme vers ailleurs.

Vous me direz qu’un incendie n’a rien d’une catastrophe naturelle. À première vue vous auriez raison. Mais celui qui détruisit la quasi-totalité du village de l’Anse-au-Griffon en fut un. De taille.

Nous étions à la fin janvier. L’année importe peu maintenant, ce qui demeure se situant davantage dans ce que devinrent les gens à la suite de cette hécatombe à nulle autre pareille. N’oublions pas que ce qui nous frappe, au-delà de son aspect accidentel, est toujours plus fort que tout autre sinistre que l’on nous raconte.

La grippe espagnole, qui n’avait d’espagnol que le nom, rapportée au pays par les soldats de retour de la première guerre mondiale, fit des ravages qui encore aujourd’hui servent de référence. C’est à croire que la misère se mesure au nombre de pertes encourues. Pour elle, on parle de millions de personnes. Pour l’incendie en question, quelques-uns à peine. Quelques-uns…

Cette histoire ne fit pas les manchettes. Elle permit toutefois de jauger l’étanchéité de la solidarité humaine à petite échelle, celle d’un village gaspésien en plein cœur d’un hiver rigoureux, sans merci quant aux chutes de neige, à la paralysie générale qu’il instilla dans la population et qu’un feu, mais alors là on parle d’un feu de première classe, secoua de plein fouet en une fin d’après-midi qu’encore aujourd’hui le calendrier se souvient.

Grand-père assumait la responsabilité de déblayer les entrées de la petite école du rang. Celle où Ève Gaudreau enseignait. Celle pour qui grand-père entretenait une si profonde affection. L’institutrice comptait sur lui afin qu’il entre le bois, celui fourni par la commission scolaire, chauffant l’immeuble et réchauffant l’atmosphère dans laquelle vivait une trentaine d’enfants heureux d’y être, heureux d’apprendre.

Il reprenait la route vers la maison, une fois sa tâche qui en n’était pas une lui, tellement le bonheur d’étirer de quelques instants les moments de présence auprès de l’institutrice représentaient pour lui un privilège dont il n’aurait su se passer. Nous étions donc à la fin du mois de janvier. Le jour recommençait tout doucement à grafigner sur des noirceurs implacables, celle du matin et celle de la fin d’après-midi. C’était un jeudi. Longtemps ce jeudi portera le nom de «jeudi du feu». Il sifflotait, son sac d’école en cuir bien accroché au dos, ses mitaines de laine encore mouillées et porteuses de petits glaçons colorés de bran de scie. Plus il avançait dans une neige grinçante, plus l’odeur du vent se remplissait, vaguement au début, jusqu’à devenir suffocante par la suite, d’exhalaisons propres aux incendies. D’instinct il se retourna vers l’école. Tout paraissait normal. Devant lui, les couleurs s’emmêlaient rapidement dans une boucane blanche, beige puis noire.

Il prit les jambes à son cou. Arriva tout près du village de l’Anse-au-Griffon. Il faut signaler que l’école du village il eut mieux fallu la surnommer l’école des villages. En effet, malgré qu’elle fût située à Cap-des-Rosiers, les enfants de l’Anse-au-Griffon d’où devait grand-père, la fréquentaient également. Quelle ne fut pas sa surprise de voir que le magasin général brûlait comme si en plein cœur d’un feu de camp on l’y eut déposé. De loin encore, il pouvait remarquer que les gens, impuissants, attroupés devant ce qui bientôt deviendrait des ruines, dans des postures immobiles, que la froidure du temps n’inquiétait plus, se tenaient debout dans un silence que seule la crépitation du brasier enterrait.

Certains recherchaient Émile, le marchand général, d’autres, revenus du presbytère où ils convainquirent le curé Boudreau de faire retentir le tocsin, constatèrent que le vent du large, celui qui ne demande de permission à personne pour charrier aussi loin qu’il le veut tout ce qui ose se lever devant lui, s’infiltrant par les fenêtres éclatées, transportait des flammèches rouges vers les maisons d’en face. En aussi peu de temps qu’il fallut pour le constater, la maison d’Aldège, puis celle du capitaine Carbonneau grésillaient à leur tour. On assistait à un spectacle horrible. Il fallut que les gens, et de toute urgence, quittent les lieux, l’incendie cherchant à les encercler.

Grand-père, stupéfait, les jambes maintenant coupées et les yeux en larmes, insuffisantes toutefois pour éteindre quoi que ce soit, eut peur.
...à suivre...


vendredi 6 janvier 2006

Le soixante-septième saut de crapaud

La vie est belle. On ne le dira jamais assez. Et ce matin, grand-père fait voguer ses pensées, parmi les plus douces et les mieux senties vers sa grande amie, Claudette, dont c’est l’anniversaire. Elle n’aime pas qu’on le lui rappelle. Cela rend les pensées plus charmantes. Surtout quand elles proviennent en ligne directe du cœur.

Aimer quelqu’un c’est facile. Aimer quelqu’un que l’on aime exige de la raison qu’elle se taise laissant toute la place à ce qu’il y a de plus pur et de plus vrai dans les relations humaines : l’unicité. Voilà pourquoi notre grand-père aime cette femme qui sait, de jour en jour un peu plus, devenir et rester unique pour lui.

Il n’y a pas, sur terre, deux êtres identiques. Rechercher puis trouver avec toute l’authenticité possible chez quelqu’un ce qui la rend unique à nos yeux, essentielle tout à la fois, c’est regarder à travers ce qu’elle fait, ce qu’elle est, ce qui nous rend meilleur à nos yeux et aux siens.

L’amie Claudette, celle que des vents violents assaillent, celle qui ouvre les yeux sur le monde avec une telle volonté d’apprendre, de s’apprendre, procure à notre grand-père de bien chaleureuses émotions. Il n’est jamais facile, encore moins lorsque les autres semblent nous dire que c’est plus facile qu’on le pense, de découvrir au fin fond de soi des souffrances, des peurs et des anxiétés enfouis depuis si longtemps, de les regarder en face, les affronter non plus comme des ennemis mais des messages à décrypter, des appels à soi.

Comme il admire son courage et sa franchise! Le courage de marcher entre des obstacles qu’elle doit débusquer, la franchise d’accepter avec force et parfois faiblesse de vieilles blessures que le temps a déposées en elle et que maintenant, tête haute et fière, elle affronte, résolument orientée vers le bonheur.

C’est ce qu’elle est, une escaladeuse de bonheur. Longtemps, trop dirait-elle, elle a cherché dans les actions entreprises le bonheur des autres, le bien-être des autres. C’est au sien maintenant qu’elle s’attèle avec tout l’acharnement d’une femme qui s’oxygène au soleil et à la lumière.

Notre grand-père aime cette femme dont la fidélité ne connaît ni frontières ni limites. De la fidélité à l’état pur. Du diamant. Envers les siens, proches, les siens en allés aussi, mais dont les voix résonnent toujours dans son cœur grand de la grandeur des géants.

Il le disait, ailleurs dans ses écrits, notre grand-père, que les géants ne sont pas nécessairement hauts, forts ou affublés des tous les épithètes que l’on colle habituellement aux êtres hors du commun. Un géant, c’est la qualité que l’on attribue à ceux que l’on aime.


Et Claudette est une géante pour lui. La tête si proche du cœur. Le cœur à la main. Et la main ouverte. Comme l’oiseau assuré de son nid prend son envol, déploie timidement puis majestueusement de fortes ailes colorées, dessinant dans le ciel les traces uniques de son passage.

À cette Claudette, grand-père souhaite une journée d’anniversaire toute en beauté auprès des êtres qu’elle chérit, qui l’aiment. Également, de poursuivre, les yeux hauts vers le sommet de la montagne à gravir, avec l’assurance que le pas franchi pousse sur celui qui suivra.

jeudi 5 janvier 2006

Le soixante-sixième saut de crapaud



Une autre année dans la vie de notre grand-père. Longtemps, à l’arrivée du Nouvel An, il prenait des résolutions qui bien souvent, sous la neige ou encore aux moments de sa dégelure, fondaient ne laissant derrière elles qu’amères frustrations. Cette fois-ci, rien. Pas de je-vais-faire-ceci, de je-m’engage-à, de je devrais-m’organiser-pour. Rien. Ou à peu près rien…

On dirait que dans le fait de prendre des résolutions, c’est un peu comme si on se parlait à soi-même, se lançait des défis ou mieux encore, examinait ce qui a fait défaut au cours de l’année disparue pour tenter de remédier aux absences, aux carences dont les traces nous auraient marqués comme de la suie sur la glace bleue. Une marche vers le mieux-être, vers le bonheur.

Ses résolutions, on les partage avec d’autres quand elles sont partageables… Autrement, on les enfouit en soi, les laissant cheminer doucement vers leur réalisation, bien souvent oubliées d’être inscrites dans un échéancier réalisable. Arrêter de fumer, se lever encore plus tôt le matin, téléphoner à ses enfants régulièrement, augmenter le nombre de pages à lire hebdomadairement, couper les gras trans, manger biologique, pousser le verre de vin jusqu’à la fin de semaine… voilà du partageable… une espèce d’appel à un surveillez-moi, à un rappelez-moi-si-jamais-je-succombe… Dans le fond ce sont des résolutions pratiques. Rarement, quand vient le bilan de fin d’année, on retourne vers elles afin de mesurer si elles nous ont servis.

Dans les non-partageables, celles qui relèvent du tune-up de l’esprit, se retrouvent les plus intimes, les plus secrètes. Peut-être les plus essentielles? De deux ordres : les personnelles et les collectives. Je ne me rappelle plus qui au juste disait que les petits gestes individuels résonnent sur la collectivité. Si comme citoyen du monde, je m’engage à mieux respecter l’environnement écologique et humain, et que cela se traduit par des transformations d’habitudes néfastes entretenues depuis des années, les effets ne sont pas fulgurants, ne font pas les manchettes, mais modifient mon rapport à la société. Ramasser un bout de papier sur la rue. Moins utiliser la consommation comme moyen d’être. Favoriser la simplicité volontaire dans nos rapports aux gens et aux choses. Se conscientiser aux phénomènes de plus en plus envahissants de la pauvreté matérielle et surtout de la pauvreté intellectuelle en agissant par une approche «small is beautiful», une approche du petit pas et le garder, l’imprimer dans notre quotidien. Réaliser que la mondialisation rime souvent avec déshumanisation. Continuer de saluer le voisin qui tond son gazon avec un appareil manuel et non à essence. Continuer de saluer la voisine qui se rend au marché à pied ou à vélo. Planter une fleur et l’entretenir. Dire au soleil, tous les matins, son bonheur de le revoir.

Dostoïevsy, dans Les Frères Karamasov, écrit magnifiquement ceci :

La véritable sécurité se trouve dans la solidarité sociale plutôt que dans les efforts solitaires de l’individu.

Deux grands courants politiques ont cours actuellement. Celui qui veut que les changements de société passent par des lois poussant les collectivités à évoluer et l’autre qui incite les individus à la conscience personnelle comme catalyseur de transformations. Ils s’affrontent un peu comme la gauche et la droite. Mais tous les deux visent à davantage de bien-être. Peut-on véritablement être bien dans un monde où les disparités économiques, cela est très visible, vont en s’accroissant? Dans un monde où le temps d’être n’a plus cours? Où le terme «humain» nous interpelle, nous pousse vers des solutions immédiates, non pas sur des sentiers par lesquels tous et chacun y auraient sa place?

Prendre des résolutions en début d’année, c’est peut-être à la fin, une occasion de sortir de soi-même au lieu de s’y enfermer. Entrer en contact avec l’ensemble de l’oxygène qui permet au monde d’aspirer à quelque chose de plus grand.

On verra si en janvier 2007, ces paroles auront besoin à nouveau d’être réécrites.

mercredi 4 janvier 2006

Le soixante-cinquième saut de crapaud

Quoi de mieux, pour entreprendre l'année 2006, que ce merveilleux poème de Charles Vildrac. En fait, il s'agit de celui que j'ai travaillé lors d'un cours de poésie à l'Université de Sherbrooke dans le cadre de mon baccalauréat en pédagogie. Il m'est cher car, par lui, j'ai appris que jamais l'on ne devrait «travailler» un poème mais y plonger afin de découvrir, différemment à chacune des fois, que les images qu'il enferme ne demandent qu'à s'envoler.
Bonne Année 2006 !





SI L’ON GARDAIT…
Charles Vildrac

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont sur la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent,
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permit de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens des cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

vendredi 30 décembre 2005

Le soixante-quatrième saut de crapaud

Pour clore l’année 2005 en beauté, voici quelques lignes de poètes québécois abordant le thème de la mer.


RÉVEIL

Éloi de Grandmont, 1921-1970

Depuis des heures,
Le soleil dort dans tes cheveux.

Ton corps nageait
Au fond des mers,
Frôlant les poissons translucides
Et les coquillages du rêve.

Les flots crieurs
T’ont déposée
Sur une grève toute en feu
Où le jour maintenant te guette.

Depuis des heures,
Le soleil dort dans tes cheveux.


VIDE DE LA MER
Gatien Lapointe

Aux plages du jour
L’aube arrive seule triste et seule
Aucune figure aucun serrement de mains

Dans le sable dorment mes songes
Les parfums d’hier

Nulle demeure à offrir
Ni fleur ni verdure
Inutile intolérablement je regarde l’aube
Qui s’étonne du vide de la mer

Je ne sais plus accueillir
Les navires au port
Et les quais sont glissants et confus
Comme de vieux espoirs

J’ai besoin d’un autre cœur d’enfant.


SOUFFLE SALIN
Andrée Maillet

Le rocher tremble
J’exerce un droit
sise peu loin du rivage roulé
blancs débris lames coruscantes
chants d’amour amor amor oh mer
le sable rouge avale nos traces

un cent d’oiseaux m’assourdit et m’enchante
et sise auprès de la grève ourlée perlée
je dors un œil ouvert un œil
au chaud dans ma paume creusée

je souffle sur mon brise-larmes
je respire la salin
et le vent qui vient de toutes ces ailes
et des voiles trop dures hissées
par des matelots vierges et purs
aux yeux chatoyants comme l’eau

l’eau des perles l’eau de l’âme
l’eau mille flammes jaillie
au pied de ce rocher marin
où je trouble de faim

ô bien-être désiré comme la vie
de se savoir renaître
et de se reconnaître renaissant de la mort
renaissant de la mer
comme au tout premier âge
- de la vie multiple animée –
où je n’avais pas l’insigne
et divin avantage
de pouvoir en criant par-dessus
les vagues bousculées bruyantes brûlantes
dire et redire au monde
et surtout à moi-même

mon nom mon nom
mon être

être
et se nommer à la mer
c’est renaître…




Je souhaite que l’année 2006 vous soit bonne, heureuse et vous invite à nous retrouver ici sur le blogue et bientôt sur un site web encore en construction mais qui sera, j’en suis certain plus convivial.

mardi 27 décembre 2005

Le soixante-troisième saut de crapaud

Voici trois magnifiques poèmes dont la mer est le thème.

LA SIRÈNE
Philippe de Thaun (XIIième siècle)

Sirène la mer hante
Dans la tempête chante
Et pleure par beau temps,
Car tel est son talent.
De femme elle a la forme
Jusques à la ceinture
Et les pieds de faucon
Et la queue d’un poisson.
Quand se veut réjouir,
Haut et clair elle chante
Et quand le nautonier
Qui va sur mer l’entend
Il en oublie sa nef
Et bientôt s’endort.
Gardez-en la mémoire,
Car cela a du sens.

Que sont sirènes? Sont
Richesses de ce monde :
La mer montre ce monde,
La nef, gens qui y sont,
L’âme est le nautonier,
La nef, le corps qui nage.
Sachez que font souvent
Les richesses du monde
Pécher l’âme et le corps :
C’est nef et nautonier,
L’âme en péché s’endort
Pour ensuite périr.

Les richesses du monde
Font de grandes merveilles :
Elles parlent et volent,
Vous tirent par les pieds
Et vous noient. Pour cela
Et de cette façon
Les sirènes peignons :
Le riche a la parole,
Sa renommée s’envole;
Les pauvres, il les étreint,
Les attire et les noie.

Sirène est du même être,
Chante dans la tempête
Comme richesse au monde
Aux riches confondue.
C’est chanter en tempête,
Quand richesse est si maître
Que pour elle on se pend
Et se tue de tourments.

La sirène en beau temps
Pleure et se plaint toujours.
Quand on laisse richesse
Et pour Dieu la méprise,
C’est alors la belle heure
Et la richesse pleure :
Sachez ce que veut dire
Richesse en cette vie.






LE NAVIRE
Max Elskamp (1862-1931)

La troisième, elle, est d’un navire
Avec tous ses drapeaux au ciel,
La troisième, elle, est d’un navire,
Ainsi qu’ils vont sous le soleil.

Avec leurs mâts, avec leurs ancres,
Et leur proue peinte en rouge ou vert,
Avec leurs mâts, avec leurs ancres,
Et tout en haut leur guidon clair.

Or, la troisième elle est dans l’air,
Et puis aussi elle est dans l’eau,
Or, la troisième sur la mer
Est comme y sont les blancs bateaux.

Et les rochers, et les accores,
Et terre dure ou sable mol,
Et les rochers, et les accores,
Et les îles et les atolls;

Et la troisième est seule au monde
En large, en long, en vert, en bleu,
Et la troisième est seule au monde
Avec le soleil au milieu.





Paul Verlaine (1844-1896)


Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi? Pourquoi?

Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.

Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au loin le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole vers la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi,
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi? Pourquoi?



vendredi 23 décembre 2005

Le soixante-deuxième saut de crapaud

Conte de Noël

Ce matin-là, d’une éclatante blancheur, ne pouvait qu’appeler notre grand-père vers la grève. Une froidure hivernale à geler la mer. Un vent en provenance du nord soulevait la neige. Aveuglante. À quelques heures de la fête de Noël, journée que la mélancolie rend plus belle encore, il ne put résister à aller s’emplir les poumons d’un air qui, s’infiltrant en lui, s’amusait à secouer des souvenirs profondément enfouis, juste derrière les images que l’on déballe à cette période pour se redire, une fois de plus, que la vie est belle.

Autant que l’institutrice qui arriva à l’Anse-au-Griffon, la première que le village reçut. Elle portait un prénom prédestiné : Ève.

À cette époque, celle où notre grand-père entra à l’école pour une première fois, et longtemps par la suite, la maîtresse d’école demeurait sur et dans les lieux. Je veux dire par là qu’une fois en place, elle risquait d’y demeurer un bon moment. Voilà sans doute l’ancêtre de la sécurité d’emploi. On lui offrait, à titre d’avantage relié à la tâche, la résidence, le bois pour l’hiver et un chèque mensuel, dont je tairai la teneur…

Éve Gaudreau. Grand-père peut encore, si longtemps après, redessiner dans son cœur et son âme, la beauté de cette jeune fille provenant d’un tout petit village à quelques minutes du sien, Saint-Maurice-de-l’Échouerie. Sa vie durant, lorsqu’elle en parlait, c’est en le nommant l’Échouerie avec un mouvement des lèvres donnant l’impression qu’un baiser s’en dégageait. Une chevelure noire, remontée en toque, des yeux balançant vaguement entre le bleu et le vert, un visage si fin, si doux sur lequel les reflets des bougies qu’elle aimait installer un peu partout dans la salle de classe, s’y arrêtaient laissant une légère et gracieuse teinte oranger…

Je crois que notre grand-père tomba amoureux de l’institutrice dès le premier jour. Lorsqu’elle se dirigea vers lui, prenant sa main afin de l’assigner à une place, il jugea être trop éloigné de son bureau. Elle disposait les élèves de façon à ce qu’un ancien puisse prendre en charge un nouveau. Même chose pour les filles.

- Quel est ton prénom?

La voix qui venait de chatouiller ses oreilles, encore maintenant il sait la faire rejaillir en lui. Minuscule tintement, celui que le vent accroche dans les capteurs-de-rêves…

- Jean, répondit-il avec comme des larmes dans la voix.
- C’est ton premier jour. Je comprends que tu puisses trouver cela difficile, mais tu verras tout ira bien.
Il la vit, de dos, retournant vers la table qui allait lui servir de pupitre et de bureau tout au long de sa carrière. Lorsqu’elle réapparut dans toute sa grâce, lui adressant un sourire comme un envol d’ange, notre grand-père sut que l’école devenait le portail du ciel.

Ève demeura la maîtresse d’école de l’Anse-au-Griffon si longtemps, qu’elle enseigna à plusieurs générations de petits Gaspésiens. Tous l’aimaient. Tous, mais aucun comme notre grand-père.

Ce qui caractérisait l’enseignante et s’incrusta dans l’âme même de notre grand-père, c’est bien ce rituel du conte qu’elle avait instauré dans sa classe, en fait dans ses classes. Elle racontait avec cette voix chantante d’où sortaient des sons mélodieux, des histoires tellement fantastiques, magiques parfois, que les rêves qui en naissaient, se paraient de couleurs et d’odeurs tellement vraies que la réalité devenait fade à l’entendre. C’est le vendredi, quelques minutes avant qu’elle ne laisse partir les élèves pour un trop long congé selon notre grand-père, qu’elle s’assoyait à sa table, s’éclaircissait la voix avant de littéralement projeter les enfants dans l’imaginaire.

- Comme nous arrivons aux portes de Noël, je vais vous raconter une histoire qui vous suivra durant toute la période des Fêtes. Mais avant de commencer, je veux que vous sachiez que les contes reposent toujours sur un peu de vrai. On s’arrange pour que cela soit beau mais il y a toujours un fond de réalité. Aussi, celle-ci je ne vous la lirai pas, je vous la raconte de mémoire puisqu’elle s’est passée dans mon village de l’Échouerie.

Notre grand-père Jean ne savait trop s’il devait se concentrer sur les paroles qui allaient venir d’une voix qui le chamboulait ou sur l’histoire qui lui en apprendrait davantage sur son institutrice. Il se plaça en mode écoute. Il ne fut pas déçu.

- Il était une fois, à l’époque où la Gaspésie se trouvait encore isolée du reste du monde, une jeune fille qui ne croyait pas que la terre était ronde. Elle voyait bien, fixant l’horizon au bout de la mer qu’une courbe s’immobilisait et semblait regarder vers la côte. Elle s’amusait tous les jours à descendre vers la grève. Les saisons transformaient ses traces en de petits trous de la grandeur de son soulier qu’aussitôt la mer remplissait, puis en des pistes neigeuses s’imprimant derrière elle. Un matin de 24 décembre, comme à son habitude, alors qu’elle marchait dans une neige qui fut pendant quelques instants poudreuse puis immobile comme un lièvre au garde-à-vous, elle vit tout au loin, accrochée au bout de l’horizon, une espèce d’oiseau qui lui sembla immense. Elle connaissait bien les mouettes et les cormorans de l’été, mais un oiseau de cette nature s’envolant vers les berges enneigées et granuleuses, elle ne pouvait dire exactement qui il était. S’approchant d’elle, la majesté de ses ailes, la couleur de son plumage et ses griffes acérées lui inspirèrent de la crainte. Dans un long geste de ralenti, il se posa aux pieds de la jeune fille abasourdie, secoua le frimas que son lent atterrissage avait versé sur lui comme une poudre farineuse emmêlée à la neige fondante. Ses yeux, telles des billes d’une noirceur infinie, la regardaient. Aussitôt l’inquiétude de l’enfant se dissipa.

- Je viens du pays rond, dit-il dans un caquetage facilement que la jeune fille facilement déchiffra, elle qui n’en revenait pas de l’entendre lui parler et de pouvoir si bien le comprendre.

- Mais il n’existe pas ce pays, reprit-elle une fois la surprise apprivoisée.

- Si, il est là-bas, accroché sur la ligne d’horizon. En regardant bien, ne te laissant pas distraire par le parallèle des lignes, le perpendiculaire des objets qui s’y dirigent ou toute géométrie qui essaie de te démontrer que le paysage est un long chemin qui tombe dans le néant, tu peux voir le pays rond. J’en reviens et j’y retourne. Ne pouvant venir de nulle part et retourner vers nulle part, c’est qu’il existe, m’attend et me recevra quand j’arriverai.

- Comment puis-je être certaine que ce que tu dis est la vérité?

- Tu n’as absolument pas besoin de l’être. Comment es-tu certaine que la porte du vide soit cet horizon qui se profile devant tes yeux que tu viens saluer sur la grève? Que devant lui, cet immense invisible à tes yeux, soit la fin de tout et le début de rien?

- On me l’a dit. À moi ainsi qu’à tous les autres avant moi et nous le répéterons à ceux qui suivront. Parce que voilà la vérité.

- Laisse-moi te dire quelque chose. Les grandes vérités qui alimentent ton monde proviennent souvent de légendes, d’histoires ou de contes se transmettant des uns aux autres afin de combattre l’ignorance. Vous, les humains, avez ce besoin absolu d’immobiliser tout ce qui bouge afin d’en comprendre les dangers. Vous vivez dans la peur continuelle. Les étoiles ne devraient pas susciter la crainte, elles sont vos ancêtres. Le vent ne devrait pas vous effrayer, il vous apporte des ambassades. Les saisons, et vous voilà situer dans le temps et dans l’espace. La nature vous donne l’occasion de vivre et de rêver. Et l’horizon, la permission de voir plus loin et plus grand.

L’oiseau poussa sur ses pattes avec une ardeur telle qu’en quelques envolées, la jeune fille le perdit de vue. Pas entièrement, car elle suivit cette tache dans le ciel jusqu’au moment où elle devint un minuscule point allant se percher sur l’horizon. À ce moment-là, pivotant la tête de gauche à droite, elle s’aperçut que la grève s’étendant vers les villages du côté du soleil levant puis ceux du soleil couchant, était bien petite par rapport à la vastitude s’étendant devant ses yeux.

La jeune fille fit quelques pas. S’arrêta. À son grand étonnement, une fleur rouge se hissait de sous la neige. Un 24 décembre, sur la grève, une fleur. Un miracle ou encore un cadeau abandonné par l’oiseau du pays rond souhaitant lui démontrer que la réalité dépasse ce sur quoi nous nous appuyons pour la définir. Elle se pencha pour la cueillir afin d’apporter avec elle la preuve de sa découverte. Puis elle hésita, se disant que les preuves ne servent à rien d’autres que de tenter d’enfoncer l’ignorance et d’écraser les rêves.

Elle lui donna le nom de poinsettia. Enfin, c’est comme cela qu’on l’entendit prononcer de sa bouche, mais en fait elle l’appela le point qui est là… là, pour là-bas.



Ève, l’institutrice, marqua un long moment de silence après avoir raconté son histoire. Elle promenait un regard sur chacun de ses élèves avant de s’arrêter dans les yeux de notre grand-père toujours sous le charme. Elle sourit. Leur souhaita de joyeuses fêtes et les laissa partir.

Ce fut à ce moment-là que notre grand-père entreprit ses longues promenades sur la grève, cherchant quelque part dans l’atmosphère et au fond de l’horizon, le minuscule point noir qui saurait s’approcher de lui un poinsettia au bec.


Joyeux Noël.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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