dimanche 21 janvier 2024

Un être dépressif... TIRÉ À PART # 1

 

Janvier 2024



S'achève une semaine à Cuba en compagnie de ma fille, son conjoint et deux de ses enfants.

Mon premier voyage à l'extérieur du pays depuis novembre 2021.

Le choc ressenti alors que l'avion s'immobilise sur le tarmac de l'aéroport, que s'ouvrent les portes, que la chaleur m'explose en pleine figure...

J'entends mon corps dire : "Il semblait que tu ne devais plus revenir !"

Moi, lui répondre : "Nous ne sommes pas au Vietnam. Les effluves te trompent. Il faut retourner aux souvenirs de l'époque au cours de laquelle tu venais ici accompagné de ta famille. L'effluence que tu ressens peut te paraître identique à celle de Saigon, mais tu es bel et bien à Holguin."


Les trucs que m'a suggérés la psychologue lors de nos entretiens fonctionnent, mais voici que la situation est nouvelle. La conjoncture est très différente de celles auxquelles j'ai été affronté depuis 2022.

L'hôtesse de l'air, fort gentiment d'ailleurs, m'invite à descendre afin de laisser les autres passagers sortir. Mon regard rejoint le sien. Elle lit que j'ai besoin d'un moment encore avant de répondre à sa demande. "Quand vous serez prêt, ajoute-t-elle."

Mes compagnons de voyage me rattrapent. Le sourire de ma fille verse la dose de courage nécessaire pour dévaler la passerelle et poser le pied... sur le sol cubain.

                                                   


Il a fait une semaine splendide. 

J'ai pu marcher au bord de la mer d'un pas rasséréné.


À la prochaine

samedi 20 janvier 2024

Un être dépressif - 4 -

 

Un être dépressif

- 4 -

Un chien borgne sur une route brumeuse...


    Mon état d’être à Da Nang (principale ville du Centre du Vietnam) correspond à ceci  : silhouette amaigrie, physionomie fatiguée, incapacité majeure à dormir malgré la médication, appétence devenue inquiétante pour mon ami Phuoc qui propose une foule de menus variés afin de la combattre, se demandant toutefois comment j’arrive à pouvoir refuser un verre de vin rouge.

Les randonnées en bordure de mer s’espacent en raison de mes pas ralentis. Je me sens contraint d’y aller pour CaCao, le chien borgne que mon voisin de palier a adopté dès son arrivée en ville. Un rêve d’enfance auquel ses parents ont toujours opposé une fin de non-recevoir.



    Fin février, deux événements distincts l'un de l'autre m'amènent sur une route inconnue, de plus en plus brumeuse. Malgré le fait que Da Nang, troisième cité en importance du Vietnam, soit moins envahie par les touristes étrangers, perçus comme les agents de propagation de la covid-19, on n'hésite pas à réagir férocement à l'apparition des premiers cas liés à ce que l'on nomme encore "épidémie", par des restrictions dignes de la réputation du régime communiste : un cas officialisé et la ville se retrouve fermée dans son entier pour quinze jours ; la chasse à ceux quipourraient répandre le virus se transforme en véritable inquisition.

Le deuxième événement résulte de l’insistance chez Phuoc afin que je consulte un médecin pour comprendre les causes de cette perte de poids qui, selon lui, devient problématique surtout que je ne m’alimente presque plus. Au Vietnam tout se soigne par l’alimentation, ce qui confirme le vieux dicton “quand l’estomac va tout va”... 













    Le système de santé vietnamien n’est pas gratuit pour l’ensemble de la population, encore moins pour les expats qui, par ailleurs, peuvent s’offrir des services de qualité moyennant, bien sûr, de payer le prix. Les hôpitaux, tout comme les cliniques et les polycliniques, sont régis par des normes extrêmement sévères imposées par le gouvernement et scrupuleusement respectées par le personnel médical.

Phuoc a raison, je décline, et selon lui, durement. Ma visite chez un médecin vietnamien, surpris par l’inefficacité du neuroleptique, me le fait abandonner sur le champ, le remplaçant par une molécule s’apparentant mieux, à son avis, à la paroxétine prescrite par mon médecin québécois et confirmée par celui de Saigon. Arrêt immédiat de l’olanzapine, prise du nouvel antidépresseur joint à un somnifère.

Bang !

Les portes de l’enfer s’ouvrent brutalement...

Les nuits deviennent un écran géant sur lequel mauvais rêves, cauchemars, hallucinations, divagations, chimères se combinent me faisant frissonner davantage d’un scénario à l’autre. Alors qu’avant je pouvais définir mes nuits comme des espaces durant lesquels je pouvais à tout moment ouvrir les yeux, me lever et cela dans un état de conscience qui sporadiquement devenait inconscience. Je ne sais plus, maintenant, qu’être un spectateur terrifié de tout ce qui se bouscule dans ma tête à deux pas d’éclater, avec pour but de m’angoisser.

Et ça réussit.

J’abandonne par moi-même le somnifère persuadé que les dommages s'inscrivent déjà dans mon imaginaire.

Une semaine plus tard, retour chez le même médecin qui, à nouveau, tout comme au premier rendez-vous, annule ledit médicament qui devait ressembler à la paroxétine pour m’en prescrire un autre. Je deviens cobaye d'une pharmacopée qui semble complètement dépassée pour mon état mental. 

La situation s'aggrave. Je le revois une troisième fois et c’est là qu’il admet ne plus avoir de solution autre que celle de me recommander à un hôpital psychiatrique, espérant que l’on puisse me venir en aide.

Nous sommes à la fin du mois de mars 2021...

À la prochaine





samedi 13 janvier 2024

Un être dépressif - 3 -

 




Un être dépressif

- 3 -

Entrer dans l'indéfinissable


    Nous sommes revenus à Saigon en provenance de l'Île de Phu Quoc , Phuoc et moi, avec dans nos bagages notre lot de mauvaises nouvelles. De son côté, les démarches entreprises n'ont pas donné les résultats escomptés, alors que du mien, la fatigue due au manque de sommeil s'accompagne de surcroît d'une perte d'appétit, ce qui ne me ressemble pas tellement. Un seul point positif, LES ANCIENS COLONELS, mon deuxième roman est terminé et j'entreprends le prochain qui s'intitulera MARCHER À L'OMBRES DES FANTÔMES, 

Aux symptômes facilement identifiables, j'arrive mal à cerner ces indéfinissables maux de tête qui, plus tard, seront évoqués comme étant du "brouillard cérébral", accompagnés d'une surprenante perte de concentration, minime mais constament présente alors que je remarque - dramatiquement - une certaine redondance dans ce que j'écris, allant à réécrire - transcrire - les mêmes phrases tirées de mes deux premiers romans.

Ces indéfinissables, je n'en parle à personne et ne fais aucun lien entre le neuroleptique que je continue à prendre quotidiennement ; je ne suis pas médecin et me fis entièrement à ceux dont c'est la tâche. Le rapprochement que je me propose d'examiner, le vin rouge de tous les jours ne pouvant absolument pas être éliminé, est le suivant : les deux premiers projets d'écriture ont été réalisés ici à Saigon - même si DEP naquit à Hanoï et achevé dans un petit café de la capitale vietnamienne - alors que je travaille sur le troisième au même endroit ; idéalement, il faudrait que je change de lieu. Me rapprocher de la mer, entrer en contact avec d'autres gens, apprendre d'une ville inconnue et inexplorée.




Sans trop s'en apercevoir, les astres ont l'ingénieuse tendance à s'aligner. C'est un peu ce qui s'est produit lorsque Phuoc, déçu par l'échec de son projet sur l'Île de Phu Quoc, envisage de quitter Saigon, direction... ailleurs. On s'en parle et ça semble être une solution envisageable pour relancer mutuellement nos desseins.

À l'aube de l'année 2021, la situation du Vietnam en lien avec la covid-19 qui devient pandémie mondiale est loin d'être critique, dans les faits on ne recense que quelques cas isolés. Cela n'allait pas durer alors qu'en février le premier ministre du pays ordonne à tous les responsables des régions administratives d'élaborer un plan pour se protéger contre ce virus qui, sans crier gare, s'abat sur Hanoï et sa région, risquant de s'étendre à la grandeur du territoire. Comme dans tout drame, toute tragédie, il faut un bouc émissaire et à la limte un coupable, eh bien ! le couperet tombe sur les étrangers ; on ferme les aéroports.

Phuoc et moi, sans trop mesurer l'ampleur des impacts à venir, sans trop réaliser - tout comme une majorité de Vietnamiens - qu'une certaine paralysie pourrait s'abattre sur la quasi totalité des activités de l'ensemble de la population, optons pour le Centre du Vietnam, Da Nang. Les appartements que nous louons  sont voisins l'un en face de l'autre, sur le dernier palier d'un building s'étirant sur trois étages situé à cinq minutes à pied de la mer Méridionale.



Le fait que cette ville jeune et dynamique soit sujette à de violents ouragans, parfois dévastateurs lors de la saison des pluies, qu'elle n'offre pas encore tous les services spécialisés que l'on retrouve à Saigon, cela n'atténue aucunement notre volonté de s'y installer à la mi-février afin de poursuivre notre marche en avant.

Phuoc voyait son avenir professionnel avec des lunettes roses, alors que moi je misais sur un nouveau départ qui chasserait les symptômes omniprésents, au mieux à la restitution de ma santé, ce qui signifiait le retour du sommeil et de l'appétit, mais principalement la concentration permettant de mieux plonger dans l'ouvrage sur lequel je piochais.

Il y a trois (3) grandes étapes à franchir avant qu'un roman prenne son envol: un (1) les recherches, deux (2) l'écriture/correction et trois (3) l'édition. DEP a franchi les trois paliers ; LES ANCIENS COLONELS a nécessité un nombre incalculable d'heures de recherches avant de s'arrêter après le deuxième stade puisque les Éditions THÉ GIOI ne souhaitait pas le publier pour des raisons politiques ; MARCHER À L'OMBRE DES FANTÔMES s'est construit jumelant recherches et écriture simultanément. Il demeure et restera... inachevé.

C'est le 15 février 2021 que je pose mon attirail dans cet appartement style loft (un et demi) qui allait devenir lieu de vie, de travail, d'isolement et ... de dépression.

À la prochaine










 


mardi 2 janvier 2024

Un être dépressif - 2 -

 




Un être dépressif 
(2)

Les premiers mois,
les premières années au Vietnam
en bref et en vrac

 

À la porte de l’année 2012, une émotion indescriptible m’habite 

D’ici quelques minutes l’avion se posera  sur le tarmac de l’aéroport Tan Son Nhat de Ho-Chi-Minh-Ville, anciennement Saïgon. Il s’agit du troisième vol que je prends depuis Montréal.

Ce voyage au Vietnam, le plus important pour moi en termes de trajet;

- au-delà de vingt (20) heures dans les airs ; escale de huit (8) heures à Doha au Qatar, sans oublier les décalages horaires qui s’accumulent (12 heures) ;

en termes de durée - trois (3) mois qui s’étireront sur un quatrième (4).

Ce voyage au Vietnam, j’allais le vivre seul sans rien présumer de ce qui m’attendait.

J’ai remis mon intégration dans ce pays à la fois secret et entièrement ouvert sur l'avenir, entre les mains de mon guide YoYo qui allait me servir de traducteur, de conducteur et... agréable surprise, de cuisinier.

Il m’est impossible d’oublier la première nuit passée à Saïgon. Surpris par la chaleur, j’arrivais d’une température frôlant les - 15 degrés Celcius pour entrer dans un taxi qui m’amenait à l’appartement loué pour l’occasion, heureux de savourer la climatisation chassant les 33 degrés ambiants... il était 23 heures. Durant toute cette nuit il m’a semblé que des hélicoptères survolaient la ville et les bruits que j’entendais sont ceux immortalisés par le film APOCALYSPE NOW.

Cet aller-retour se reproduira à plusieurs occasions que ce soit sur les ailes de Qatar AirWays ou Air China, au rythme de deux par année et cela jusqu’au 4 novembre 2021...

Rien n’annonçait que tout prendrait fin de manière abrupte en pleine pandémie de covid-19, près de dix années plus tard.

 

..........

 

    Je ne raconterai pas toutes ces années vécues en sol vietnamien, les billets publiés sur ce blogue en sont comme une espèce de journal relatant les voyages, les rencontres, les différents réseaux créés au fil du temps ; d’agenda de la démarche guidant l’écriture de mes trois (3) romans dont DEP, publié aux Éditions Thé Gioi, maison vietnamienne fort réputée.

Je saute dans le temps et me voici à la fin du mois de décembre 2020 sur l’île de Phu Quoc au large des côtes du Cambodge, dans le golfe de Thaïlande. Accompagné de mon ami Phuoc (personnage hyper important pour l’être dépressif en devenir) qui doit entrer en contact avec un groupe de photographes et vidéastes afin d’établir un partenariat, je loue un bungalow à quelques mètres de la mer.

 

NOTE :  Tous les voyages que j’ai faits en Asie du Sud-Est l’ont été accompagné d’amis vietnamiens ayant une connaissance des lieux que j’allais visiter. Indispensable surtout pour traduire la langue vietnamienne que je n’ai jamais réussi à apprendre.


    Phuoc est hyper occupé et cela dès le lever du soleil qu'il se plait à photographier, alors que je partage mon temps entre le farniente et l’écriture - je suis à travailler sur LES ANCIENS COLONELS, le deuxième roman qui en est à sa touche finale.

Nous avons convenu que le souper serait le moment pour nous retrouver. Une semaine, un restaurant différent chaque soir. Une seule contrainte dans le choix du lieu : il doit offrir du vin rouge que mon ami a découvert et apprécie grandement.

Avant de partir pour l’île, j’avais rendez-vous à l’Hôpital Français de Saïgon situé à quelques rues de mon appartement dans le District 7. Le médecin vietnamien que je rencontre, ayant reçu les résultats des analyses de laboratoire et des rayons-x, confirme que ma santé oscille entre très bonne et excellente.

Je lui dis que mon sommeil n’est pas idéal depuis l’arrêt des antidépresseurs qui s’est fait comme me l’avait signifié le médecin les ayant prescrits. Ne persistaient que ces difficultés à dormir.

De la paroxétine dont je me suis débarrassée je passe, avec l’ordonnance de ce médecin, à l’olanzapine sans savoir qu’il s’agit là d’un neuroleptique particulièrement puissant. Mais, je me fis au médecin et entreprends le traitement.

 

À la prochaine

mercredi 27 décembre 2023

Un être dépressif

 



Aujourd'hui, ça ne sera que photos, images et illustrations.



Par la suite, au cours des jours et sans doute des semaines qui suivront, ça sera plus personnel.




Je suis un être dépressif... 

... en fait, je reviens d'un épisode qui aura duré plus de deux ans, un épisode dépressif.




Aujourd'hui, j'étale sur ce billet comme mise en scène, le début du scénario que j'ai vécu entre les mois de février 2021 et maintenant. Et cela se fait par ces photos, ces images, ces illustrations que j'ai pigées sur Google lorsque tu écris "un être dépressif" et ne consultes que les images... pas de textes, ni essais ni quoi que ce soit qui aille plus loin qu'une photo, une image, une illustration.



L'ordre d'apparition de ces gravures n'est ni chronologique ni thématique, il est tout comme la dépression elle-même, inattendu parfois anachronique.



Combien de questions, d'interrogations demeurent en suspens à son sujet? J'ose avancer qu'elles sont aussi nombreuses que les types de dépression, que les types d'êtres dépressifs. Il en est de même pour les idées préconçues, les préjugés qui souvent tiennent la route et passent pour la véracité.


Les types, les êtres, oui, mais également le rapport établi entre un sujet et cet objet dont le nom générique serait la "dépression".








Il m'aura fallu plus de deux années, presque trois, avant d'arriver à maintenant. Ce n'est pas du courage que d'entreprendre cette démarche d'écriture, c'est plutôt, devrais-je dire, une sorte d'urgence alors qu'il m'est encore possible de me rappeler chacune des journées, chacun des pas en avant et ceux de recul, au Vietnam et ici, toute cette route qui m'a permis d'arriver à maintenant.

À la prochaine.

mercredi 13 septembre 2023

MATHILDE

 



Lorsque j'ai entrepris de publier des billets sur ce blogue, les premiers témoignaient de mon passage en Gaspésie (2005). Je les présentais sous forme de contes qu'un grand-père créaient. Celui-ci raconte la naissance de sa deuxième fille, Mathilde dont l'anniversaire est aujourd'hui. Ce conte illustre la réalité du grand-père et d'Évangéline (Claudette dans le réel) qui est formidablement inscrit dans nos coeurs.

    Notre grand-père ne pouvait pas, ce matin, fouler les pierres humides de la grève sans penser à sa fille dont c'est l'anniversaire. Il faisait, le jour de sa naissance, un temps à faire suer les nuages. Toute la journée, Évangéline, afin de provoquer l'arrivée de l'enfant astiquait les planchers comme pour s'assurer que cela serait fait lorsqu'elle reviendrait chez elle après l'accouchement. Son deuxième. Leur deuxième. Les deuxièmes présentent souvent des particularités. Lui-même ainsi qu'Évangéline sont des numéros deux. Une fille devant lui, un garçon devant elle. Celle-ci ou celui-ci, à ce moment ils ne le savaient pas, les infaillibles échographies qui annoncent si vite la bonne nouvelle n'existaient pas à l'époque. Seulement les pronostics du médecin ou encore les prévisions des vieilles femmes qui savaient voir au travers le ventre des mères la couleur du rejeton. On s'attendait à un garçon mais on souhaitait un enfant en bonne santé. La première fut tellement belle qu'on ne pouvait imaginer que le-la numéro deux soit autrement.

La journée passait tout doucement. Dans les yeux et le corps d'Évangéline, on sentait que ce serait aujourd'hui. Les mères ont cette façon de percevoir si fort la vie intérieure qu'elles se trompent rarement. Et il faisait chaud. On n'était pas habitué aux chaleurs après le mois doux. Souvent, mi-septembre, plusieurs habitudes automnales s'installent. Regarder par la fenêtre devient plus courant que de s'asseoir sur le perron.

Notre grand-père ne quittait pas des yeux son Évangéline dont le corps entier, parfois, se mettait à tanguer comme une barque secoué par le vent du large. Il n'attendait d'elle que le signal pour partir. Déjà, on ne naissait plus à la maison. La médecine moderne s'installait dans de nouvelles croyances où l'asepsie occupe toute la place. Les alertes aux microbes et aux virus tenaient le haut du plancher. Pourtant la demeure d'Évangéline respirait le propre, le net comme le disaient les anciennes sages-femmes.

L'alerte rouge n'était toujours pas donnée alors que midi sonna. Notre grand-père, se souvenant tellement, remémorait les faits et gestes d'Évangéline, du médecin-accoucheur, des infirmières survenus lors de la première naissance. Il sentait qu'il avait de l'expérience mais au fond de lui, berçant la belle Catherine, la nervosité le rendait fébrile. Ce profond sentiment d'impuissance qui l'avait habité tout au long des heures de travail, dans une salle blanche, illuminée, trop à son goût, lui revenait. Il caressait fort sa fille. Il s'approcha d'Évangéline, lui souffla dans le coup ; elle réagit comme dans tous leurs moments intimes, reçut son sourire et savait qu'aucun mot ne remplirait cette réalité de la souffrance à venir. Là se situe cette incapacité masculine à rejoindre la femme qui sera mère à nouveau. Le courage de son Évangéline était sa rassurance. Son nénu-phare. Sa rose des sables.

Tout autour on respectait ces moments uniques. Cela les imprègne d'une telle gravité que le jour semble s'immobiliser, respirant si doucement que le vol des oiseaux devient un bruissement léger, subtil.

Un cri retentit dans la cuisine. Ça y est. Il fallait bouger. Notre grand-père rejoignit la voisine qui arriva sur le champ. Évangéline, la main moite collée à la chambranle de la porte d'entrée, embrassait Catherine. Se lisait dans ses yeux l'espoir et la crainte. Jamais elle ne l'aurait traduit en paroles. En sourires et en baisers, seulement. Cela parlait davantage.

Ils quittèrent. Le voyage se fit enveloppé d'un silence complet, celui qui annonce les grands événements, celui qui foudroie l'appréhension. Et la mer, tout à côté, les accompagnait dans ses roulis incessants. Les attendrait.

La suite fut rapide. L'accouchement selon les techniques médicales. Tous les deux avaient insisté pour que cela se déroule sans violence. Dans une quasi obscurité afin d'éviter un choc de lumière trop grand. Plongée dans l'eau à température du corps quelques minutes après que grand-père eut coupé le cordon ombilical. C'était le soir. Premier soir de vie et d'automne pour cette fille qui recevait le prénom de Mathilde. Cheveux ébouriffés noirs et yeux brillants, de la même couleur. Évangéline respirait maintenant plus doucement alors que son regard voyageait de sa fille au grand-père. On la sentait déjà prête à reprendre la route vers chez elle.

Notre grand-père, plus fier qu'un paon, ne souhaitait que la prendre, la respirer. Il reconnaissait les enfants par leur odeur. Et celle-ci sentait bon. Elle avait de l'Évangéline en elle. Comme il avait hâte que Catherine la reçoive à son tour: son bébé d'amour.

Quelques jours après la naissance, Mathilde ne semblait pas bien se porter. L'air frais du matin ne la ragaillardissait pas. Au lait d'Évangéline, elle tournait la tête. Les belles couleurs de sa peau d'enfant naissant passaient au jaune tirant sur le vert. Ses nuits pénibles à ne pas dormir la fragilisaient. On s'inquiétait. Pourtant, elle naquit sous de favorables hospices entre les mains d'une science qui vantait son infaillibilité. Les vitamines, elle les régurgitait. L'inquiétude s'empara d'Évangéline. Ils la menèrent au médecin. Urgence. Hospitalisation. Isolation. On plaçait la fille du grand-père dans une pièce froide, aux fenêtres bouchées par des toiles noires, interdisant à tout un chacun d'y pénétrer. On parla de septicémie. Mathilde risquait beaucoup. Trop pour son âge. Trop pour ce qu'il lui restait à vivre.

La crise que fit notre grand-père résonne encore dans les corridors de cet hôpital qui s'écroulait de honte: l'asepsie risquait de tuer sa fille. Personne n'osa se placer devant lui lorsqu'il se dirigea vers la chambre d'isolement. Aucun ne risqua à le renseigner sur les risques encourus s'il la franchissait et, malgré les fils, les tubes qui cachaient la frêle Mathilde, notre grand-père entra. À travers les larmes que sa rage avait fait jaillir, son regard rejoignit celui de sa fille. Une intense douceur l'envahit. Elle souriait. Belle comme un malheur que l'on réussit à combattre. Il la prit. La respira jusqu'au plus profond de lui-même. Il jura qu'elle vivrait. Aucun brouillard, aucune tempête, rien ne briserait la vie qu'il tenait dans ses bras.

Et Mathilde, la batailleuse, s'en sortit. Solide dans sa fragilité, elle sera quelques mois à ne pas dormir. Notre grand-père savait qu'elle refusait de le faire pour éviter de ne plus se réveiller.

Évangéline et Catherine la reçurent, quelques jours après l'isolement, dans de grands coups de respiration qui n'étaient au fond que leur manière de l'aider à continuer. Ainsi pris sa place cette deuxième, une deuxième devenue première dans nos espérances et nos amours.

Jamais dire bonne fête ne fut plus doux que ce matin.


13 septembre 2005

 


vendredi 11 août 2023

Texte écrit il y a 6 ans pour les 40 ans de Catherine.




CATHERINE

Se souvient-on quarante ans plus tard d’un certain 11 août 1977 ?

Inoubliable jeudi caniculaire et nuageux.

11 août, alors qu’une livraison spéciale devait nous arriver le 25 juillet.

Déjà, lors de l’Exposition régionale de Saint-Hyacinthe, celle qui se faisait attendre, changea de prénom ; de Fanchon elle devenait Catherine.

Et nous attendions, jour après jour plus impatients, à l’affût de ces mouvements annonçant ta venue.


Première de la lignée des Turcotte, seconde de la lignée des Gervais, on te savait fille.

Ta mère te sentait.

Ton père t’espérait.

Et puis, du fond de l’éternité où tu te terrais, tu lanças un premier signe. Plusieurs autres suivirent, des plus longs, des plus courts.

Au cours de ta gestation, tes parents écoutaient, lors de leurs siestes quotidiennes, Mortimer Schumann puis Serge Lama.  

Nous vivions rue Girouard pour ensuite emménager rue Pratte.


Tu vois, ton goût du voyage date de très loin.


Déjà, en décembre, un mois après ta conception – elle eut lieu au matin du 15 novembre 1976, tes parents se préparaient au travail électoral qui s’achèvera par la victoire du Parti Québécois – en décembre donc, nous partions vers Cuba : «basso leche fria» devint notre mot de passe.

La grossesse fut un monceau de joies, d’incertitudes, de craintes et d’espoir.

On prenait soin de toi, on s’occupait à ce que ta mère soit continuellement protégée. À un point tel que nous dûmes nous séparer de Ti-Gars, notre chat noir et blanc : la salmonellose, c’était sérieux.

Il n’allait plus grimper sur le comptoir de la cuisine pour dévorer le petit gâteau Pique que ta mère adorait.

Tous ces soirs à t’écouter, oreilles attentives comme s’il était possible que tu t’adresses à nous.

Ces jeux de primipares tout à fait débiles, mais combien amusants : tenter de saisir ton pied, sentir te débattre.

Puis ce février outrageusement froid, dans le camion de l’ami François, nous quittions Girouard pour la rue Pratte.

Ça n’allait pas être de tout repos. Un voisin problématique à l’étage supérieur ne nous laissait aucun répit. Jour et nuit.

 

Tu vois, ton goût pour l’action sociale date de très loin.

 

En parents sérieux, nous préparions ton arrivée : on se documentait chez Leboyer pour la naissance sans violence… chez Louise Lambert-Lagacé pour la nutrition…

Parfois, au risque de la vie de ta mère, ton maladroit de père faisait sauter le « presto » qui cuisait tes premières bouchées de zucchini que maintenant tu ne peux plus avaler.

Déjà, nous t’avions choisi un parrain et une marraine.

Mon frère Pierre et Louise Audet, la grande amie de ta mère.

Ils furent des choix unanimes puis des témoins lors de notre mariage.

Ils t’aimaient déjà, t’espéraient tout comme les deux familles.

Ta mère saurait dire beaucoup mieux que moi les intimités qui vous liaient toutes deux ; on pouvait les lire dans les yeux de celle qui ne devait pas être mère.

La vitamine E aura causé une surprise de taille chez Rosaire, notre médecin.

Me souviens encore l’entendre réagir dans la salle d’examen lorsqu’il constata le début de ta vie.

Ce qui me valut ma première boîte de Turtles.

Dès la fin du printemps, qui fut magnifique cette année-là, nous nous rendions en campagne ; à Saint-Hugues, chez l’ami François.

Nous logions à l’étage.

Un magnifique et grand érable servait de rideau pour la chambre.

Il me rappelait celui de Londres, un an plus tôt.

On parlait de toi.

Nous parlions toujours de toi.


L’été fut plus beau encore. 

Nous donnions un coup de main à l’ami François pour l’entretien de son potager.

Ta mère, étendue dans une piscine grande comme ma main, parlait aux chatons autour d’elle qui s’amusaient à se laisser caresser.

Juillet et août, nos deux mois de vacances, furent entièrement consacrés à te voir grandir, ta mère, se transformer : la grossesse n’est pas une maladie, répétait-elle alors que l’on voulait agir à sa place.

Jamais elle ne refusait la cueillette des petits fruits.

Cette habitude estivale, celle de récupérer, après souper, ton grand-père Gérard, nous rendre dans les grands champs de framboisiers de Saint-Damase y prendre notre dessert, nous allions la conserver longtemps après.


Puis arriva le mois d’août.

Se pointa le 11.

Tôt le matin, tu commençais à te frayer un chemin vers nous.

Les cours de préparation à la naissance nous avaient bien informés sur comment respirer, aspirer et respirer encore.

Ta mère s’y employait, experte, mais cela n’avait rien de plaisant.

Je décodais la souffrance, alors que debout, droite comme un arbre solide, elle s’appuyait au mur de la chambre.

Comme je me sentais impuissant !

Devant ma volonté à trop en faire, ta mère m’invita à aller prendre de l’air.

Suis allé à la Pâtisserie Viens.

Danielle et Yvan travaillaient.

Me suis assis, je m’en souviendrai toujours, à cette table séculaire toute enfarinée, ne tenant pas en place.

Danielle me donna un petit gâteau afin que je puisse l’apporter à ta mère qui, déjà, se préparait à partir pour l’hôpital.

Nous y sommes arrivés vers l’heure du souper.

Une infirmière allait nous accompagner tout au long de cette phase préparatoire. Charmante et combien calme.

Puis Rosaire, se pointant le bout du nez, dit : Me déranger un soir de football !

Nous sommes entrés en salle d’accouchement que l’on avait préparée pour une naissance sans violence.

La tienne.

Il était 20 heures 30 lorsque tu naquis.

Moment éternellement gravé dans notre vie, ta mère et moi.

On te déposa sur le ventre libéré de celle qui fut ta première compagne.

Tu reposais. Pas un seul cri.

J’ai coupé le cordon qui te liait à ta mère, te déposai dans un bain d’eau tiède, à la même température que celle à laquelle tu t’étais habituée depuis dix mois lunaires.

Je crois que tu as souri. Du moins, je veux le croire.

Ta mère, fatiguée, épuisée par tant d’efforts avait tourné la tête vers nous.

Une infirmière te langea puis tu disparus de nos yeux émerveillés.

Ta mère demanda à Rosaire si tout lui semblait correct.

Pleine forme, fut sa courte réponse, occupé à recoudre le passage que tu avais involontairement déchiré.

 

Tu vois, ton goût pour la rapidité d’exécution date de très loin.

 

Puis, émus, nous nous sommes retrouvés dans une chambre de l’hôpital.

J’ai offert un collier de perles d’eau douce à celle qui t’avait portée tout ce temps et qui reposait, heureuse du travail bien accompli.

Par la suite, je me suis rendu chez Gérard et Fleurette, leur annoncer ton avènement.

N’eût été de l’heure tardive, je crois qu’ils auraient couru t’accueillir. 

Et le 11 août prit fin.

Et nous voici quarante ans plus tard.

Se souvient-on ?

Oui.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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