samedi 23 avril 2022

LE CHAPITRE 7 -

                                                     LE CHAPITRE 7

 

On pense connaître les gens, on leur demande un service, et on ne se doute pas une seconde qu’on va déclencher des phénomènes imprévisibles et terrifiants.

Tonino Benacquista

 

 

    Les trois colonels constatèrent l’absence de Hoa qui se prolongeait. Depuis plus d’une semaine, elle ne se présentait pas à son travail au café Nh Sông, fit remarquer Một à ses deux collègues.

- Je me questionne sur cet éloignement.

- Faudra-t-il maintenant se mettre à sa recherche afin de nous assurer qu’elle ne bousille rien ? Continua Hai.

- On me dit en haut lieu n’avoir aucune information précise. La nouvelle employée saura peut-être nous informer. 

Một héla la serveuse qui s’approcha d’un pas déterminé. Elle revêtait le costume qui habille les travailleurs de restaurants, de bars ou de cafés, soit une courte jupe noire, (un pantalon pour les employés masculins) et une chemise blanche plissée. Sur la petite épinglette dorée qu’elle porte, on y lit son prénom : Linh.

Il est coutumier qu’au travail, on porte l’uniforme fourni par l’employeur, sans doute pour éviter qu’on ne se présente au boulot de façon négligée. Cette règle ne s’appliquait évidemment pas à Hoa qui toujours portait un vêtement notant son laisser-aller.

- Tu es nouvellement engagée dans ce café ? S’enquit Một.

- J’ai été embauchée il y a quelques jours.

- S’agit-il de ton premier emploi ?

- Non, pas du tout.

- L’ancienne serveuse a-t-elle trouvé un autre emploi ?

- Aucune idée, la patronne ne m’a rien dit à son sujet.

- Le serveur de soir est peut-être au courant ?

- Thi ?

- Exact, celui qui prendra la relève sur l’heure du dîner.

- Non plus, la seule chose que je sais, c’est que les deux sont ici depuis plus d’un an.

- Tu as raison. Nous te souhaitons la bienvenue.

- Puis-je vous resservir ?

- La même chose s’il vous plaît.

Linh retourne à son comptoir laissant les trois hommes pantois.

- Ça sera difficile d’en apprendre plus avec elle, reprit le Một.

- Laissons le temps faire son oeuvre, commenta Hai.

- Bon, voyons  nous en sommes. L’opération menée dans le Mékong a rapporté ce que nous attendions. Le faux médecin l’a effectuée avec tact. Les deux femmes ont quitté ce monde et il nous rapporte une lettre qui, de toute évidence, est l’oeuvre de Celui qui écrivait”. Nous avions donc raison de croire que la vieille dame, maintenant partie avec ses secrets, en savait plus que ce qu’elle nous a raconté. Dans le sac à dos de l’étudiante, rien d’intéressant si ce n’est des documents scolaires que l’on est à examiner, le numéro de téléphone de la professeure Bao et le nom de la docteure Méghane transcrit sur un bout de papier. Notre homme de main dérangé par la résistance de la jeune fille qui se débattait, n’a pu s’emparer de son portable, préférant s’enfuir avant d’être surpris. Il est certain qu’une dame l’a croisé, le regardant comme on examine un étranger. Dans ces coins un peu reculés, la présence d’un inconnu s’avère suspecte.

- Qu’est-ce que cela nous apprend ? Questionna Hai.

- Je vous la fais lire. Faites-le discrètement, car notre jeune serveur ne tardera pas à se présenter. Bien hâte d’entendre sa réponse à notre question d’hier. S’il ment pour se faufiler, il sera facile de lui annoncer que nous avons déjà la solution : la professeure est partie au Cambodge avec son inséparable compagnon.

- Au Cambodge ?

- On ne connaît pas la raison qui la pousse à s’y rendre. Est-ce en lien avec son travail à l’Université ? Impossible à vérifier.

- Elle ne sait donc pas ce qui est survenu à son étudiante.

- Toute une surprise à son retour.

Ba, ayant terminé la lecture de la lettre, la passa au colonel 2.

La serveuse se présenta avec leurs consommations.

- C’est bizarre que je vous dise cela, mais il me semble vous avoir déjà vu quelque part, s’adressant à Một.

- Cela me surprendrait puisque tu viens juste d’arriver ici.

- Mon dernier lieu de travail se situe face à l’édifice du ministère de l'Intérieur, dans la rue Nam Kỳ Khởi Nghĩa.

- Je suis, comme mes deux camarades, retraité depuis la fin des années 1990 et n’ai aucun contact avec qui que ce soit au gouvernement.

- Je dois faire erreur sur la personne.

- Sans aucun doute.

- Excusez-moi alors.

Linh quitte la table et un Một grandement interloqué. À chacune de ses visites, il prend mille précautions pour que tout se déroule dans la plus grande circonspection. Depuis toutes ces années à titre d’intermédiaire, c’est la première fois que quelqu’un signale une brèche dans ses agissements devant se dérouler de manière occulte.

- Tu y vois un danger ? Demanda Hai.

- On verra bien.

- Il y a pire, je vous assure, ajouta le colonel obèse.

- Tu fais vraiment une fixation sur les évaporés dans l’air, reprit Hai, faisant allusion au sourd-muet p-24 M, ainsi qu’à Celui qui écrivait”.

- On a liquidé jusqu’à maintenant deux femmes et un chien, mais aucun d’eux ne faisait partie de la Phalange ; on tourne en rond afin de retracer les véritables personnes qui sont la raison de notre mandat, lança-t-il de manière arrogante.

- Puis-je me permettre de clarifier un nouvel élément qui m’apparaît important, coupa Một. Notre contact a rétabli les faits. On est maintenant au courant du nombre exact de survivants au putsch que tu as déclenché Ba, cela ferait six au total, nous inclus évidemment.

- Donc, ceux que je mentionne doivent urgemment être retrouvés et éliminés, ne nous restera qu’à dénicher le troisième.

- Gardons en mémoire que l’affaire ne regarde plus seulement que nous, maintenant. La professeure et ses acolytes piétinent notre jardin. S’ils le font, c’est pour une raison que nous devons découvrir avant qu’eux ne brouillent la soupe.

- On fait quoi maintenant, soupira Ba.

- Mettre le serveur du café au pied du mur. Il faudra que notre camarade expert en combines se mette sérieusement à l’ouvrage, s’adressant à Hai.

Le regard des deux interlocuteurs se dirigea vers celui qui toussait rauquement sans cesser de fumer pour autant. Lorsqu’il roule les yeux, c’est que son cerveau est en marche rapide. Il acheva son verre.

- Une chose est évidente, tout ce que la Phalange a réussi à faire lors des quinze années de son existence a été de creuser des fossés pour y enfouir des collaborateurs de l’ancien régime, entrer au Cambodge, voir circuler des affamés en loques et suivre des pistes dont aucune aura permis de s’approcher de la véritable cible, Pol Pot. Au ministère, on s'attend à des résultats sur le nouveau mandat qu’on nous a confié et ça tarde à venir. On sait aussi que nous ne sommes plus seuls à enquêter là-dessus. Le “nous” inclut le contact du ministère. Je me demande si, étant informé de l’existence de ce groupuscule qui joue dans nos plates-bandes, les plans originels n’auraient pas changé. Serions-nous deux groupes, indépendants l’un de l’autre, mais à la solde du même employeur ?

- Que veux-tu dire ? Demanda Một.

Hai avait en main la lettre ayant circulé entre ses camarades et lui. Il prit un instant de réflexion, consultant quelques passages qui l’avaient aiguillé ou documenté ce qu’il allait déclarer. Des trois, c’est à lui que revenait la tâche d’apporter des nuances aux nouveaux éléments qui se présentaient, remodeler les stratégies.

- Cette lettre, il faut la lire gardant en mémoire ce que nous avions à réaliser et ce qui reste à effectuer. Décortiquons-la ensemble.

Il prit à nouveau quelques instants pour jeter un oeil sur le document.

- D’abord, il écrit “comme les autres, tu ne sais rien”, cela est clair, quelques personnes en connaissent leur contenu. Qui ? Il poursuit, annonçant qu’elles sont codées et que la clé permettant de les décrypter serait enfouie dans le jardin de la grand-mère du Mékong. Nous le savons maintenant, mais il est impossible de mettre la main dessus, car il serait risqué de nous y rendre, même y charger quelqu’un de le faire à notre place, l’endroit doit être sécurisé. Il mentionne par la suite, représailles éventuelles. De la part de qui ? Mystère. La missive prouve qu’il était vivant lorsqu’il a fait parvenir ce message, en 1993, sans que cela nous autorise à penser qu’il le soit encore. Pourtant, en haut lieu, on le confirme. Comment peut-on être certain d’un fait aussi précis alors qu’il n’y a que nous qui rapportons les fruits de toutes les découvertes ? De plus, il a été affecté au Cambodge, non pas à titre de simple soldat, mais auprès des autorités que dirigeaient Norodom Sihanouk, en 1953. Donc, ses talents, ceux qu’ils présentent dans la lettre, ont été reconnus par l’armée sud-vietnamienne d’avant avril 1975 qui voyait en lui un attrayant ambassadeur. Il ne peut et ne veut expliciter les troubles qu’il y a connus. Pourquoi ? Lesquels ?

Les deux autres colonels tombaient des nues.

- Vous ne trouvez pas qu’il existe un lien direct, filial même, entre lui et le serveur de ce café ? Pour moi, cela semble manifeste : les deux froissent le papier. Le fils de “Celui qui écrivait”, nous l’avons entre nos mains, saura-t-il nous mener jusqu’à lui ? C’est la question qu’il faut se poser et s’assurer de ne pas le laisser nous échapper. Je passe rapidement sur son association avec p-24-M, nous le savions d’emblée, puis il aborde directement le sujet de la médication que nos soldats s’administraient chaque jour et que des échantillons se trouveraient dans le fameux paquet enfoui dans le jardin de son épouse. Les deux derniers éléments que j’ai relevés sont, en premier, le fait que sa disparition a été signalée en 1995 et que nous l’ayons appris il y a très peu de temps. On se fait vague et imprécis quant au nombre de survivants. Pourquoi ?

Dans les yeux de Một et ceux de Ba, l’hébétude se lisait aisément.

- Il écrit être certain qu’on les cherche, le sourd-muet et lui, ajoutant : on nous recherche. Pour des raisons autres que leur élimination ? Le dernier point est de taille, ce sont les mots qu’il emploie pour signer la lettre : le fossoyeur de ton jardin. Moi, ça m’interpelle. Un fossoyeur creuse des fosses dans les cimetières, exact ? Je suis habitué aux codes pour en avoir transmis à la tonne ; je comprends qu’il veut probablement dire celui qui participe à la disparition ou à l’anéantissement de quelque chose. Ce type est extrêmement habile, j’aurais tellement aimé savoir cela à l’époque, voir à l’oeuvre un spécialiste dans ce domaine.

Les deux autres colonels n’en croyaient tout simplement pas leurs oreilles. Tout ceci amenait un nouvel éclairage et soulevait une kyrielle de questions.

- Si j’ai bien suivi tes explications au sujet du texte de la lettre, reprit Một, il pourrait y avoir quelqu’un au ministère qui en connaît beaucoup, qu’il aurait pu être présent à cette époque et à la limite, y être toujours.

- Cette conclusion est hâtive, mais une chose devient certaine, on essaie de nous coincer entre l’arbre et l’écorce.

- Peux-tu te faire plus précis ? La question venait de Ba.

- Mon analyse se fonde sur la lettre que l’on vient de découvrir, ainsi que de plusieurs informations en provenance d’en haut lieu qui semblent non pas contradictoires, mais lacunaires. Est-ce qu’on nous indique une route à emprunter sachant fort bien qu’il s’agit d’un cul-de-sac ?

- Qui en tirerait avantage ?

- Nous avons peut-être chacun de nous des choses à cacher ou à taire?

- Mettrais-tu notre honnêteté en doute ? Continua l’obèse.

- Dans ce métier, j’ai vite appris à ne jamais faire confiance à qui que ce soit, amis ou ennemis, ainsi que ceux qui n’ont rien à branler de tes histoires. Une question me taraude l’esprit depuis longtemps, je crois le temps venu de la soumettre.

- Vas-y, mettons cartes sur table, énonça pompeusement Một.

- Pour quelle raison étions-nous dispensés de la fameuse médication que nos soldats avalaient tous les jours, sauf “Celui qui écrivait” qui a invité par la suite p-M-24 à cesser de le faire ?

Les questions de Hai se faisaient de plus en plus embarrassantes. Một reprit.

- Pour le soldat sourd-muet, nous l’apprenons par cette lettre, mais un autre en était exclu par ordre des responsables de la formation. Comme il s’agissait de stimulants, j’ai vite compris que l’écrivain n’en avait pas besoin puisqu’il ne participait pas aux missions. Peut-on conclure pour autant qu’il n’a eu aucune information sur la manière dont elles se sont déroulées et qu’il les inventait de toute pièce ?

- Hermès lui détaillait ce dont il avait été témoin.

La discussion semait les graines de la brouille entre eux. On se regardait en chiens de faïence, cherchant ce qui pourrait, 20 ans plus tard, être perçu comme toujours répréhensible, voire condamnable.

Thi se présenta pour son quart de travail.

 

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Cambodge


    Le type chargé d’accueillir Bao et Daniel Bloch à la gare de Kep-sur-Mer, afin de les conduire chez Saverous Pou, ne leur sembla pas surpris du retard pris par le train qui laissait descendre ses deux derniers passagers dont la fatigue était apparente.

Durant le long trajet, la professeure se fit plus explicite sur ce qu’elle avait dit à l’homme au sac de cuir en lien avec ce souvenir d’un certain soldat rencontré il y a plus de 30 ans. C’est inimaginable à quel point la mémoire stocke des informations qui resurgissent, parfois après un certain effort, pour refaire surface avec clarté, au point qu’on croirait les événements se reproduire en temps réel.

La docteure Méghane aura sans doute à leur expliquer ce mécanisme bizarre relié à l’oubli. Ne dit-on pas que la mémoire est une faculté qui oublie ? Son corollaire peut-il tenir la route : l’oubli serait une faculté qui a de la mémoire.

Bao peut maintenant restituer l’endroit, le moment exact et les circonstances entourant ce souvenir, qu’elle raconta avec une certaine émotion.

Elle arrivait difficilement à dissimuler le fait que cette rencontre, dont la brièveté n’enleva rien à son intensité, l’avait émue, non pas seulement parce qu’on y mentionnait sa grand-mère paternelle, celle qui lui avait remis le bracelet de jade qu’elle porte à son poignet, mais également que lors de cet épisode elle tomba immédiatement sous le charme de cet homme aussi jeune qu’elle.

Comme elle aurait souhaité le revoir, à ce moment-là, afin de mesurer l’ossature du sentiment qu’il l’avait habitée. Il se dégageait de lui une assurance toute militaire, un sens du devoir et de la reconnaissance, cela illuminait ses yeux. Les mots qu’il employa pour parler de son aïeule, pénétrèrent en elle comme un philtre réconfortant. En peu de secondes, l’anxiété qui l’habitait à devoir affronter un représentant du nouvel ordre s’installant dans une Saïgon vaincue, disparut, laissant place au bien-être d’un apaisant élixir, une douce quiétude.

Cette rencontre modifia l’opinion qu’elle entretenait vis-à-vis la situation politique d’après la guerre. Par la suite, sans pouvoir associer les événements qui découlèrent de ces instants échangés avec le militaire, ni sa famille ni elle ne furent ennuyées ou importunées par la police. Au contraire, lorsque ses parents firent une demande d’emploi auprès d’écoles publiques, ils obtinrent un poste très rapidement. Il en fut de même pour elle, alors que manifestant un intérêt à poursuivre des études universitaires afin d’obtenir un doctorat en littérature française, la permission fut avalisée dans un temps n’ayant rien à voir avec les habituelles lenteurs administratives .

Elle obtint la chaire d’enseignement qu’elle sollicitait sans avoir eu à se soumettre à une entrevue ; l’ensemble de ses réquisitions matérielles ne tardaient jamais à être approuvées, ce qui ne suscita ni jalousie ni envie autour d’elle, ses collègues en bénéficiant.

Sa candidature afin de participer à un congrès international sur la littérature française à l’étranger, devant se tenir à Paris en 1990, fut acceptée sur-le-champ et elle put partir munie d’un passeport diplomatique. À cette période, le Vietnam commençait tout juste à s’ouvrir sur le monde.

Rarement s’interrogeait-elle sur ce qui arrivait, notant toutefois la difficulté de ses collègues ayant à se démener pour obtenir une réponse aux minimes requêtes qu’ils adressaient, alors que tout lui souriait aisément.

L’affaire des colonels, sa rencontre avec ce militaire vouant une affection sans limites pour sa grand-mère paternelle, les associant, l’amena à s’interroger sur le fait qu’elle pourrait être protégée par quelqu’un de hiérarchiquement élevé. Est-ce que ce patronage existe toujours ? Si oui, comment renouer contact avec cet homme qui, l’espace de trois instants, changea sa vie au point que jamais elle n’a cherché à s’enticher de quelqu’un d’autre.

Daniel Bloch, ému, ne savait pas comment démêler tout cela. Les informations lui parvenaient au compte-gouttes, le temps que la professeure ramasse tout ce qui dormait en elle. Il dut faire un effort pour mettre à distance ses sentiments personnels et les réminiscences dont elle achevait le récit, inconfortablement installés dans ce train brinquebalant, en route vers Kep-sur-Mer. Le premier amour ou le premier coup de foudre, surtout lorsque cela survient à un jeune âge, poinçonne le coeur d’une marque indélébile que le temps arrive difficilement à radier.

L’embarras ressenti, s’il ne le plaçait pas immédiatement dans la section de son cerveau  se retrouvent les éléments disparates de l’affaire des anciens colonels, saurait le perturber. La femme voyageant avec lui, en aucune circonstance depuis leur tout premier rendez-vous, ne lui procurait que des élans d’une agréable symphonie. Maintenant, il apprenait qu’elle aurait épousé le célibat afin de préserver quelques courtes minutes vécues face à ce soldat. Elle lui devint plus chère encore.

Tout au long de cette déclaration, Daniel Bloch la regardait, cherchant à déceler dans les intonations de sa voix, quelques ombres de nostalgie ou de mélancolie. Rien d’autre que l’intention de découvrir si le lien établi entre ce militaire et la protection qui en découla, pouvait être perçu. Il s’en tint à cette impression, résolu à l’accompagner dans la mission dont elle s’était investi et à laquelle elle l’avait si prestement allié.

- Madame Saverous Pou vous prie de bien vouloir l’excuser. Compte tenu de l’heure tardive, elle vous fait savoir que vous vous verrez demain matin, au petit-déjeuner. Nous avons préparé la chambre d’amis. Je ne sais pas si le tuk-tuk (tricycle motorisé) sera aussi confortable que vos bancs de train, mais nous n’en n’avons pas pour très longtemps, 2 kilomètres à peine.

- Merci, monsieur. Nous saurons profiter de cette nuit de repos, soyez-en certain, répondit Daniel Bloch qui déposait les bagages sur ce petit véhicule.

Une nuit chaude s’offrait à eux dans sa totale noirceur que seuls les feux jaunâtres de ce taxi rudimentaire éclairaient partiellement. Par chance, le chauffeur manifestant un réel souci pour leur confort, roulait à bonne vitesse, de sorte que le vent du Golfe de Thaïlande les rafraîchissait. La maison de leur amie apparut peu de temps après avoir quitté la gare.

Les pilotis qui soutiennent l’architecture de ce que l’on pourrait qualifier de chalet de campagne, s’élèvent sur environ 2 mètres. Un chien en laisse, réveillé par le phare qui répandait son faisceau de lumière sur la cour, se dirigea lentement vers les arrivants.

- Au Cambodge, le commerce de la viande de chien est florissant. C’est pour cette raison que madame Sou (c’est ainsi que nous l’appelons) qui tient à cet animal comme à la prunelle de ses yeux, m’a engagé afin de veiller sur lui. Je passe mes nuits à lui lire des histoires qu’il semble écouter, mais je sais qu’il est complètement sourd. Je m’en suis rendu compte très rapidement. Lorsque ma maîtresse m’a demandé, il y a plusieurs années déjà, de lui procurer un animal de compagnie, je l’ai avisée de l’état de l’animal, mais elle n’y a vu aucun inconvénient.

- Il est sourd et vous lui lisez des histoires, s’enquit Bao.

- Oui, madame. La surdité se mesure chez les êtres humains, c’est plus difficile pour une bête. Mais je me dis qu’elle entend peut-être un peu ma voix et que cela la réconforte. Durant la journée, de retour au village, ma patronne demeure seule avec sa chienne qui la rassure.

Cette histoire canine émouvait l’homme au sac de cuir. Il chassa rapidement les images de Fany, manifestant une certaine envie pour son amie qui ne donnait aucun signe de vie.

- Elle vous a préparé des nems (plat asiatique), se disant que vous seriez affamés après un si long voyage. Vous comptez demeurer quelques jours ?

- Un autre voyage nous attend, celui qui nous ramènera à Saïgon, répondit Daniel Bloch.

- Je vous conseille de traverser au Vietnam à partir de Hà Tien, de là vous trouverez des bus menant à Saïgon.

- Merci du conseil.

- Si vous le souhaitez, il me fera plaisir de vous accompagner jusqu’à la frontière. Il y a moins de 40 kilomètres entre les deux endroits.

- Très aimable de votre part.

- Entrez, je vous mène à la salle à manger, puis dans vos appartements.

Une douce odeur de citronnelle envahissait la pièce servant de cuisine, ainsi que de bureau de travail à la septuagénaire.

 

Il se laissa gagner par sa propre conviction

 

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vendredi 22 avril 2022

Chapitre 6C -

                                                                             6C

 

 

Cambodge


    Bao, en cette deuxième journée à Phnom Penh, lut le message que la docteure Méghane lui avait envoyé sur son portable. Il était parvenu durant la nuit. Elle en fera la lecture à Daniel Bloch au petit-déjeuner, confortablement installés sur la terrasse de l’Hôtel Bougainvillier.

Dévoreuse passionnée de livres, trois bouquins alimentent simultanément son engouement, mais un seul demeure parmi le trio, LE LIVRE D’OR DE LA POÉSIE FRANÇAISE de Pierre Seghers, qui résume ainsi son livre : “ Une anthologie n’est pas un herbier de petites fleurs séchées, elle n’est pas un cimetière. Les aventuriers de la poésie demeurent indéfiniment vivants. Ils sont votre plus secrète, votre plus intime compagnie. Si certains vous distraient, d’autres iront beaucoup plus loin, ils vous révéleront à vous-même. Et quelques-uns, à l’improviste, vous conduiront à la réflexion. Devant tant de richesses et de présence, on se dit qu’il ne faut pas être respectueux, mais avide. D’où qu’il vienne, et même des plus réservés, le poème est un cri d’amour : il appelle à une mystérieuse communion, il cherche une autre voix, une moitié qui est vous-même. Si la poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose. Je la tiens pour essentielle à l’homme autant que les battements de son coeur.”

Elle avait ajouté dernièrement, en fait depuis sa dernière conversation en tête-à-tête avec la docteure Méghane, cette troublante traduction en français de D’ABORD, ILS ONT TUÉ MON PÈRE de la Cambodgienne Loung Ung, un compte-rendu autobiographique de la période qu’elle a vécue sous le régime des Khmers Rouges. Quelques soulignages ici et là, afin de ne pas oublier des passages intéressants dont elle voulait discuter avec l’homme au sac de cuir.

Ayant suivi une formation en lecture rapide qui lui permet de passer à travers des documents importants en très peu de temps, elle a ainsi réussi à augmenter sensiblement sa vitesse d’absorption.

Daniel Bloch lui signifia qu’il serait au restaurant de la terrasse avant de quitter la chambre. Leur journée s’achèverait par le départ vers Kep-sur-Mer, direction Saverous Pou qui les attendait ; auparavant, ils visiteraient le Musée du génocide de Tuol Sleng, le site commémoratif de S-21, centre de détention et d’interrogatoire du régime khmer rouge. Ils pourraient y entendre de la musique, des chants, visionner des documentaires, ainsi que participer à un forum de discussion. Kang Kek Ieu, communément appelé Douch, en fut le directeur, ainsi qu'un des responsables du Santebal, la police politique.

Daniel Bloch choisit une table en retrait sur la terrasse de l’hôtel. La pluie qui s’était invitée, gonflait les eaux du fleuve Tonle Sap tout juste en face. Le serveur de la veille s’approcha.

- Bon matin, monsieur. Vous avez passé une bonne nuit ?

- Excellente, je vous remercie. Mais vous travaillez sans relâche ?

- La situation économique qui sévit dans mon pays n’est pas des plus reluisantes, monsieur, il faut alors s’astreindre à plusieurs heures de travail afin de joindre les deux bouts.

- Je vois. Est-ce que vous servez le café robusta ?

- Certainement, monsieur, de plus nous nous approvisionnons directement chez un caféier vietnamien de la région de Dak Lak, dans le centre du pays. Ne s’agit-il pas là, monsieur, de l’un des meilleurs cafés au monde ?

- Je suis tout à fait de votre avis.

- Est-ce que monsieur a déjà goûté au café kopi luwak ?

- Celui qu’on appelle café animal ?

- Je vois que monsieur est bien renseigné. Exactement. Notre hôtel a souhaité l’ajouter à notre palette d’offres, mais le coût excessif a freiné son élan. Notre distributeur nous a aussi proposé un café provenant de la bouse d’éléphants, le Black ivory. C’est tout nouveau. Je vous sers le robusta alors ?

- Merci.

Le garçon de table, à la fois sommelier et oenologue, disparut, laissant tout l’espace pour l’entrée de Bao.

Daniel Bloch constata à quel point elle était radieuse, ce qui allait certainement égayer la journée. Cette femme possédait un don pour choisir ses vêtements. Ils se mariaient parfaitement aux couleurs du jour. Ce matin, un tailleur gris lui allait à ravir ; un espiègle foulard de soie orangé agençait le tout d’une note vive.

- Vous êtes ravissante.

- Vous avez été servi ?

- Le même garçon de table que lors de notre dîner d’hier soir, s’en charge.

- Un repas tout à fait remarquable. Je ne connaissais pas la cuisine cambodgienne, encore moins le vin choisi, mais tout concordait à merveille. Je vous laisse jeter un oeil au message que la docteure Méghane a expédié sur mon portable la nuit dernière ; j’explore la carte du menu.

Le choix de Bao se porta sur un potage de riz et une soupe Phnom Penh - mélange de nouilles de riz, de viande de porc et de crevettes. Elle fera ajouter du foie et du coeur. La soupe sera accompagnée de beignets longs appelés tchaquai. Un thé chaud et citronné, pour elle. Finalement, quelques fruits dont l’ananas sculpté à la cambodgienne que l’on mange avec du sel et du piment.

Daniel Bloch n’interrompit pas sa lecture lorsque le serveur déposa la tasse de café et nota la commande. Il quitta la table, non sans avoir jeté un rapide coup d’oeil vers cette dame qui, vraisemblablement, l’avait séduit.

- Eh bien nous voici fort bien renseignés, remettant le portable à sa propriétaire.

- On ne peut demander mieux. Cette femme possède un magnifique sens de la chronique.

- Et de l’esquive tout à fait maîtrisée.

- Qu’en pensez-vous ?

- Ma première conclusion : nous serons en possession d’un document capital permettant de décrypter le sens des lettres, ce qui signifie que le code en main, poindra une nouvelle signification. La seconde, qui aurait dû être la première : ces deux meurtres qui s’ajoutent au premier, cela amplifie le poids et la portée de l’affaire. Nous devrons peut-être trouver de l’aide plus solide que nos pauvres moyens.

- Je vous rejoins, mais permettez-moi d’ajouter ceci, de l’ordre de la prudence. Il devient clair maintenant que nous ne sommes plus seuls à agioter dans cela. Le ministère de l'Intérieur devient un nouvel acteur et il est de taille. S’il a choisi de prendre la responsabilité de l’enquête sur des meurtres civils, comme le mentionne la docteure, nous devons croire que cet incident, le mot est léger, peut avoir des racines plus profondes.

- Sur ce point, la docteure Méghane m’apparaît être la personne toute désignée pour jauger ce que nous pouvons agir, laissant aux ministériels la marge de manoeuvre nécessaire afin de faire avancer l’enquête.

- Oui, mais sachez que nous ne serons pas ceux qui recevront des informations de quelque nature qu’elles puissent être provenant des instances ministérielles. À moins que...

Elle fit une pause, laissant au serveur le temps de déposer devant eux le petit-déjeuner qui exhalait des odeurs exotiques.

- Permettez-moi une indiscrétion ? Dit le garçon de table.

- Sans gêne, allez-y.

- Vous en êtes à la dernière journée, ici. Avez-vous envisagé un plan ? Je sais qu’on vient vous prendre vers 16 heures afin de mener à la gare, mais d’ici là ?

- Nous partons sur Kep-sur-Mer retrouver une amie, toutefois, nous nous rendrons au Musée du génocide de Tuol Sleng, avant de quitter la capitale.

La remarque suscita un certain effet chez cet homme dont il serait difficile de deviner l’âge, ce qui est habituel chez les Asiatiques. On les croirait à l’adolescence alors qu’ils sont adultes.

- Je n’ai jamais souhaité m’y rendre. Des parents proches n’ont pas survécu à ces années horribles.

- Vous m’en voyez désolée, dit Bao.

- Bien que j’aie vécu en France, mes parents sont restés en contact, je ne sais trop de quelle manière, avec des gens qui les informaient, directement d’ici, sur la triste situation qui y prévalait. Vous ne pouvez imaginer comme je suis anxieux de voir s’ouvrir, enfin, les procès des dirigeants khmers rouges. Pol Pot est décédé, il y a maintenant sept ans, mais d’autres échappent toujours à la justice.

- On n’a pas de précision sur la date de la tenue de ces procès ?

- Vous savez, madame, lorsqu’il est question de justice, il faut être patient. Les actes d’accusation, tous les Cambodgiens pourraient les rédiger, alors que le langage juridique s’acharne sur des virgules, comme le dit si bien l’expression française, s’enfarge dans les fleurs du tapis.

- C’est ainsi partout dans le monde, ajouta Daniel Bloch.

- Je ne souhaite pas vous embêter avec cela, comme nous n’aurons plus l’occasion de discuter, je me suis permis cette digression.

- Laissez-moi vos coordonnées, dit Bao, nous pourrions garder le contact.

- Vous me faites là un grand honneur, madame. Je les transcris sur un bout de papier. Bon appétit.

Il s’éloigne, plus aérien que la veille. Les deux convives se regardèrent, la connivence emplissait leurs yeux.

 

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Vietnam.

 

    L’immense building de la banque HSBC, situé rue Đng Khi, face à la cathédrale Notre-Dame, ruisselait sous la pluie. Thi trouva rapidement une place pour garer sa moto et se précipita à l’intérieur. Au bureau d’enregistrement des visiteurs, il mentionna son intention de rencontrer la docteure Méghane. L’employée plaça un appel avant d’exiger qu’il laisse sa carte d’identité au comptoir : on le recevrait au quatrième étage.

Le poète s’y présenta, remercia la secrétaire qui lui offrait un thé et l’invitait à s’asseoir. L’atmosphère dans cet immense bureau en est une de dépouillement, de sévérité. Aucun tableau n’orne les murs en plâtre blanc. Un plancher bien astiqué, une machine distributrice d’eau, un photocopieur, quelques chaises en cuir couleur galuchat, voici pour le décor. Certains professionnels affichent, dans de rutilants cadres tout en dorure, leurs diplômes comme s’ils souhaitaient témoigner de leur niveau de compétence, mais chez la docteure Méghane, rien de cela.

La porte de son cabinet s’ouvrit, en sortit cette jeune dame rencontrée il y a quelques jours sans avoir répondu à ses politesses.

- Vous souhaitez me voir ?

- Quelques instants seulement.

- Entrez et assoyez-vous.

Elle demanda à la secrétaire de filtrer les appels durant l’entrevue.

- Votre visage me ramène à notre courte rencontre au café où vous travaillez. La professeure Bao nous a présentés. Que puis-je faire pour vous ?

- Deux choses : d’abord, seriez-vous au courant de l’endroit où elle se trouve actuellement et j’aimerais vérifier avec vous si je peux correspondre au type de gens que vous sollicitez pour vos recherches ?

- Je vois que notre amie commune, dont je n’ai aucune idée de son agenda, vous a parlé du fait que je tente d’engager des volontaires afin de faire avancer mes études sur la mémoire.

- Elle croit que ma connaissance de la langue française, bien que rudimentaire, comme vous pouvez le constater, serait un atout.

- Si vous êtes disponible quelque part cette semaine, fixons un rendez-vous. Vous passerez le test afin de vérifier si vous convenez à mes attentes. Voyez cela avec ma secrétaire.

Là-dessus, la docteure Méghane se leva, tendit la main à son interlocuteur avant de le reconduire dans la salle d’attente.

- Votre patronne se distingue par la concision, si je peux me permettre, dit le poète à la secrétaire qui lui répondit par un sourire narquois.

- Tu prends rendez-vous ?

- L’après-midi me convient mieux, n’importe quel jour, cela n’a aucune importance.

- Alors, répondit-elle, feuilletant le carnet de rencontres, que dirais-tu de revenir demain après-midi, à 14 heures. Sois scrupuleusement ponctuel, car la docteure ne supporte aucun retard.

- Cela semble bien correspondre à sa personnalité. Sans souci, j’y serai quinze minutes à l’avance.

- Bravo, jeune homme, tu marques des points. Souhaites-tu connaître les arrangements financiers ?

- Pas du tout, cela m’est secondaire.

Il quitta l’immense bureau, récupérant sa carte d’identité auprès de l’employée qui lui signifia avoir reçu l’information qu’un rendez-vous était prévu pour le lendemain, qu’il n’aurait donc pas à lui laisser sa carte d’identité, qu’à lui présenter.

Il sortit de l’immeuble, ressentant une certaine ambivalence. Il ne pourrait pas répondre aux militaires sur le lieu où Bao se trouve présentement, mais satisfait de revenir auprès de cette femme énigmatique et combien envoûtante.

La pluie, sans avoir complètement cessé, bruinait toujours. Les rues gorgées d’eau ralentissaient la circulation ; il fallait éviter les flaques, si on ne souhaitait pas asperger les motocyclistes cachés sous leurs imperméables et les piétons qui trottinaient abrités sous un parapluie.

Il s’arrêta au café Nh Sông afin de discuter avec la nouvelle employée qui prenait la relève de Hoa. Devenir un collaborateur auprès de la docteure Méghane lui procurerait un certain avantage sur les trois colonels, du fait que maintenant, sans tout à fait faire partie du groupe sélect gravitant autour de Bao et Daniel Bloch, il s’en approchait quand même. Il ne lui reste plus qu’à trouver la bonne échappatoire pour éviter le harcèlement qu’il allait sans aucun doute subir de la part des militaires.

 

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Cambodge.

 

    Les deux visiteurs déambulaient silencieusement dans ces lieux devenus un musée, celui du génocide cambodgien. Ils s’arrêtaient ici, puis là, lisant les légendes sous de vétustes photos en noir et blanc, fermant les yeux à l’occasion, car des sujets devenaient insoutenables, réalisant que ces horreurs n’avaient rien à voir avec la fiction, mais bel et bien une chronique macabre des interrogatoires, des tortures et des assassinats qui y furent consciemment exécutés, dans cet édifice qui abritait d’abord un lycée - Tuol Svay Prey - parmi les mieux cotés de Phnom Penh.

Le silence s’imposait de lui-même. Ils s’immobilisaient dans certaines salles où les craquelures bariolent les murs, des lits de fer sans matelas, d’autres qui servirent de lieu d’interrogatoire et de tortures inimaginables.

Ils durent quitter un instant cet enfer pour reprendre leur souffle. Partout, les mêmes planchers carrelés jaune et blanc sur lesquels ils marchaient, devaient grouiller d’élèves, devenus par la suite et durant quatre années infernales, des sentiers ayant imprimé dans leur mémoire de marbre, les effroyables souffrances inhumaines et combien inutiles de gens - on parle de 17 000 individus de tous âges, des hommes, des femmes, des enfants dont le nom fut substitué par un numéro, comme pour les animaux de boucherie - ces gens qui ne saisissaient pas le sens des questions qui leur étaient posées. Le règlement les obligeait à répondre ; ils disaient n’importe quoi ou crachaient le nom de quelqu’un d’autre, ce qui, dans les deux cas, signait leur arrêt de mort.

Des femmes, à qui on arrachait sauvagement les nourrissons, assistaient à leur supplice ; les bourreaux les tapaient sur les murs ou contre des arbres, avant de les jeter dans une fosse vaseuse. Ces mères s’évanouissaient ou crevaient étouffées dans leurs larmes et leurs vomissures.

Les deux amis se tenant par la main, grimpèrent aux étages où l’horreur laissait place à plus d’horreurs encore. Les films documentant la visite infiltraient en eux la glaciale impression que la barbarie humaine atteignait, dans ces lieux, le niveau de la plus brutale cruauté.

- Quittons ce lieu, demanda la professeure rudement ébranlée.

- Tout de suite, répondit celui qui ne pouvait s’empêcher de se remémorer, bien que cela soit survenu il y a plusieurs années, ses jours à Auschwitz, là où ses parents périrent.

- Pourrions-nous marcher un peu avant de rentrer ?

- Nous en avons besoin, mais la pluie ne vous dérange pas ?

- Il y a pire, vous savez.

 

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    Ils décidèrent de faire une courte sieste avant de se diriger vers la gare de Phnom Penh, direction Kep-sur-Mer.

- Reposez-vous, je vais descendre à la réception placer un appel chez mon amie qui nous attend afin de la rassurer que nous arriverons bien dans les temps prévus.

- Je vous avoue en avoir besoin à la suite de ces émotions. Je veux vous dire que je pourrai aller plus loin dans le peu que jai raconté au sujet du soldat qui, à la vue de mon bracelet de jade, s’est souvenu de ma grand-mère.

- Vous me raconterez cela dans le train, le trajet s’étend quand même sur plus de cinq heures.

- Il ne sera pas trop tard pour votre amie ?

- Cette femme est une battante. Comme elle n’a pas la langue dans sa poche, elle ne se gênera pas pour nous indiquer qu’il est temps de remettre la suite des choses à plus tard.

- Parfait alors.

Daniel Bloch laissa la professeure se diriger vers sa chambre avant de sortir prendre l’ascenseur le menant au rez-de-chaussée. Dans cet espace clos, il imagina un instant le sort réservé à tous ces Cambodgiens. La souffrance physique, on la voit dans toute sa monstruosité, mais qu’en était-il du fait qu’une fois entrés à S-21, les détenus, réduits au silence total, nuit et jour, ne pouvaient plus communiquer entre eux sous peine d’être fouettés Ils souffraient de faim et d’humiliation de façon permanente.

Il arrivait péniblement à songer à quel point ces personnes pouvaient encore être décrites comme des êtres humains. Sans minimiser la torture du corps, celle de l’esprit devait être pire encore.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Au bureau de la réception, il présenta le bout de papier sur lequel était inscrit le numéro de téléphone de Saverous Pou, demandant qu’on établisse la communication.

- Chère amie, nous quittons Phnom Penh d’ici une heure. Si le train n’enregistre pas trop de retard, nous devrions être chez-vous autour de 21 heures.

La conversation fut brève. Après avoir vérifié que le transport sera bien à l’heure, il régla les frais encourus durant le séjour.

 

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Vietnam


    Thi comprit rapidement que la jeune fille prenant la relève de Hoa ne s’en laisserait pas imposer par qui que soit, ce qui le rassura sur de possibles ingérences de la part des trois colonels. Il prit la route vers le President Hotel, curieux d’en connaître un peu plus sur le message que lui avait remis le mystérieux homme sourd-muet.

Au squat où loge les deux compagnons, le calme régnait. Mister Black était étendu sur une natte en bambou, alors que Lotus griffonnait dans le cahier de notes des compte rendus de chacune des rencontres du groupe Janus.

- Je t’offre un thé ?

- Avec plaisir. Est-ce que tu as pris connaissance du pli que je t’ai remis hier soir ?

- Oui et je crois que tu seras encore plus surpris que lors de sa réception. Je peux te livrer ce qu’il contient, à moins que tu ne préfères attendre la rencontre de la nuit prochaine ?

- J’avoue que ma curiosité l’emporte.

Le leader servit le thé, puis ouvrit l’enveloppe qu’avait reçue le poète. Il lit.

- À QUI DE DROIT,

voici quelques proverbes vietnamiens qui sauront vous aider :

 

(Trăm điều nghe không bằng một điều thấy)      

Cent choses entendues ne valent pas une chose vue.

 

(Ta về ta tắm ao ta, dù trong dù đục ao nhà vẫn hơn)      

Je reviendrai me baigner dans mon petit lac, que l’eau soit transparente ou trouble, mon petit lac sera toujours le meilleur.

 

(Tai vách mạch rừng)     

Les murs ont des oreilles, les cloisons ont des trous.

 

(Giấu đầu hở đuôi)   

Un menteur en cachant sa tête, il découvre sa queue.

 

(Ai trong chăn mới biết chăn có rận)     

Seul celui qui est sous la couverture sait qu’elle a des puces.

 

Le poète, assis par terre, passait sa tasse de thé d’une main à l’autre.

- Des proverbes.

- 5 proverbes.

- Tu y vois un lien ?

- C’est à découvrir.

- Pas de signature ?

- Oui, j’oubliais. La voici : SGiả.

- Cela me dit quelque chose, laisse-moi y songer.

- C’est un vieux mot qui signifiait “l’ambassadeur” ou “le messager

- Voilà, cela me revient. Le même que l’étudiante de Bao.

Les deux jeunes hommes achevèrent de boire leur thé lorsque Mister Black se manifesta.

 

tu connais le dicton:

ça commence par un poil qu’on s’arrache et,

au bout du compte, on s’entretue.

On dit aussi que, pour claquer des mains, il en faut deux.

Hwang Sok-Yong

 

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Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...