lundi 18 avril 2022

LE CHAPITRE - 5 C -

                                                                 5C

 

    La réunion du groupe Janus se tint dans cet habituel salon de massage du District 5 qu’encore maintenant, on appelle Chợ Lớn. De nuit, très peu de masseurs y travaillent, compte-tenu de la rareté de la clientèle. Ils préfèrent arpenter les rues, faisant tinter une clochette pour signaler leur passage et proposer leurs services. Le Phòng mát xa, très peu original comme nom puisque cela signifie “salle de massage” en vietnamien, a pignon sur ruelle, à trois pas du President Hotel.

Lotus, lié d’amitié avec le propriétaire d’origine chinoise, lui expliqua les raisons pour lesquelles son groupe, qu’il qualifia de culturel, se réunissait la nuit. Les membres travaillaient surtout en soirée et provenaient de différents endroits dans Saïgon. Il était donc à la recherche d’un endroit pouvant recevoir une douzaine de personnes, pas plus d’une heure, le temps d’un massage régulier. Il allait devoir chercher deux ou trois autres salles de massage situées près du District 1, afin d’avantager ceux qui sont éloignés du President Hotel. 

Il fallut bien une année, au rythme de deux à trois rencontres mensuelles, avant que le propriétaire propose à Lotus de rencontrer des amis opérant le même type de commerce et susceptibles de les recevoir, aux mêmes conditions que celles qui les lient.

Ainsi, deux nouveaux endroits s’ouvrirent à eux, permettant de diversifier les allées et venues, évitant ainsi d’attirer l’attention. Des lieux passablement identiques au premier quant à la disposition de l’ameublement : une alcôve verrouillée de l’intérieur, quatre tables de massage, deux, côte à côte, séparées par un drap de coton, une armoire pour les serviettes, les huiles, les bougies, les pierres, les bambous et une douche quelque part par là.

Lotus crut bon attendre quelques jours avant de relancer les activités du groupe, question de réorganiser le système de communication et à Mister Black de se remettre de ses émotions. Sa nuit en prison l’avait passablement secoué, de sorte qu’il avait cessé de documenter les dossiers relevant de sa responsabilité. Perturbé, aussi, son rendement au travail, à tel point que le patron l’avait fait venir à son bureau, l’avisant qu’on ne le payait pas pour rêvasser comme il le faisait présentement, mais charger et décharger des conteneurs au même rythme qu’il avait habitué ses camarades.

- La police est venue vous rencontrer.

La question surprit le vieux Vietnamien qui passait sa vie entre le débarcadère du port de Saïgon et un vieil appartement dans le District 5.

- Je ne veux aucun trouble, que ce soit avec les employés ou les policiers.

- Si des ennuis vous tombent dessus, ils ne proviendront pas de moi.

- Alors, retrouve tes sens au plus vite, car maintenant, tu ne gagnes pas ton salaire.

- Pouvez-vous me muter de jour ?

- Tu es engagé pour le travail de nuit.

- Si jamais un poste se libère, pourriez-vous me l’offrir ?

- Je ne promets rien à personne, encore moins à un type dont on ne sait trop s’il est Américain, Vietnamien ou un peu des deux.

- Un mystère pour moi aussi, monsieur.

- Allez, au boulot.

La nuit du nouveau départ de Janus, dans l’esprit de son leader, trois éléments devaient obtenir réponses : le premier, vérifier si le système de communication fonctionne correctement ; le second, s’assurer que tous les membres continuent à participer au groupe ; le troisième, une mise à jour de la situation à la suite de ce qui était passé sur le dos du graffitiste et ses possibles conséquences.

Ce qui retint l’attention de tous, fut l’absence inhabituelle de Hoa. Les explications fournies par son collègue de travail au café Nh Sông semblèrent incomplètes pour Lotus.

- Pas du tout son habitude de s’absenter sans aviser.

- Lorsqu’elle a quitté le café, après son quart de travail, Hoa savait que nous devions nous rejoindre ici. Je n’ai pas suffisamment fait attention à ses salutations, d’autres préoccupations m’attendaient.

- Thi, tu sais que l’attitude que tu adoptes en lançant de l’imprécision dans les airs pour ensuite te retrancher dans un mutisme complet, énerve tout le monde.

Le jeune poète connaît Lotus, le perspicace qui ne lâche jamais le morceau dans lequel il a entrepris de mordre. Il a, bien installé en tête, le fait que le leader possède des informateurs qui lui ont raconté une partie de l’histoire qui la relie aux militaires. Pas d’autre porte de sortie que déballer tout ce qu’il sait des problèmes de Hoa avec les revendeurs de drogue du parc Phm Ngũ Lão, ainsi que de l’aide fournie par trois anciens militaires en échange de renseignements sur certains clients du café, sans ignorer la conversation univoque qu’il avait eue avec l’un des trois.

- Ces trois personnages se retrouvent dans chacune de vos histoires, la tienne et celle de Hoa, commenta le leader du groupe Janus. Un autre dénominateur commun, on tient vraiment à en savoir davantage sur ta professeure et un dénommé Bloch. Qui est ce type ?

Le jeune poète raconta sa première rencontre avec lui jusqu’à la mort de la chienne que sa collègue lui avait annoncée.

- Une intrigue qui rassemble des personnages variés. Deux questions me préoccupent. D’abord, y a-t-il un lien entre elles et la disparition de Hoa ? L’autre, pourquoi ces types vous encerclent-ils, je pense à vous deux qui travaillez au café, la professeure de l’université et ses proches, dont ce Bloch ?

- Ils ont sans doute besoin de sentinelles...

- ... ou de vigies.

Mister Black, renfrogné dans un coin de la pièce, écoutait les échanges, se rappelant que lors du dernier meeting, certains membres avaient reproché à Lotus de s’accaparer tout l’espace de parole, ne leur laissant que de brefs instants pour s’exprimer. Il proposa un tour de table, chacun devant convenir si cette affaire relevait de leur domaine ou tout simplement un intermède qu’il ne fallait pas prolonger indéfiniment.

Thi prit la parole.

- Je ne veux pas que ce sujet accapare tout notre temps. Le fait que ma collègue soit absente sans avoir prévenu personne, que brusquement le chien de cet homme qui porte un sac de cuir soit disparu, que trois militaires soient intervenus dans l’affaire de Hoa et par la suite envoyés un émissaire afin de m’associer à leurs investigations, eh bien, je dois avouer que cela mérite une certaine vigilance de notre part. Je me souviens que le bonhomme qui m’a accosté, a dit que ces camarades et lui avaient accès à des renseignements privilégiés, certains provenant de différents ministères. Voulait-il me dire qu’ils sont informés sur plusieurs éléments, que des bouts manquent et qu’ils entretiennent des doutes ?

- Concluons, acheva Lotus.

- Je veux aller au bout de cette histoire, car elle touche de près mon amie la professeure universitaire, avança le jeune poète.

- D’autres souhaitent se joindre à lui ? Demanda Lotus.

Trois membres du groupe manifestèrent un intérêt, s’ajoutant aux deux interlocuteurs. Lotus proposa aux non-intéressés de se regrouper autour de Mister Black, afin de vider l’ordre du jour de la réunion. Il parut évident que cette scission ne plaisait pas au graffitiste, mais il savait que son amoureux manifestait un sens divinatoire pour des sujets à première vue insignifiants, alors que le temps lui donnait raison, il s’agissait bien d’un sujet à explorer.

Le groupe qui assiégea littéralement Mister Black ne pouvait se concentrer sur ce qu’on leur avait préparé, insistant pour qu’il raconte sa nuit en prison. Ce qu’il fit, insistant davantage sur les idées de dessins qui germèrent en lui. Non, il n’avait pas eu peur, omettant l’épisode de la menace du policier qui exhiba sa matraque. Non, il ne s’était senti pas prisonnier, puisque son esprit fonctionnait à plein régime. Oui, il a craint que l’interrogatoire l’amène à donner des détails sur les activités du groupe Janus. Oui, la couleur de sa peau, l’impossibilité d’en dire plus sur ses origines, outre ce que depuis tout jeune il s’était obligé à répéter lorsqu’on lui en parlait. Oui et non, lorsque au petit jour, quittant les quartiers de la police pour se diriger vers le café Nh Sông, il avait ressenti cette ennuyeuse sensation d’être suivi et l’être pour un bon moment. Il a voulu se cacher, ne pas se rendre tout de suite au President Hotel pour rassurer Lotus.

Une coopération entre le leader et le jeune poète, cela ne s’était pas produit dans le passé. Thi avait opté pour le volet culturel qu’animait le graffitiste. Il aimait découvrir à travers les images que ces jeunes artistes faisaient exploser devant ses yeux, chercher les mots qui leur conviendraient. Depuis une année maintenant, leurs techniques ont évolué, les sujets se sont diversifiés, de plus en plus de couleurs et surtout, on s’éloignait des voies traditionnelles de la peinture vietnamienne à caractère folklorique. Les influences extérieures, Mister Black se chargeait de les leur rapporter, les invitant à développer un style de plus en plus personnel.

De son côté, le jeune poète ne dénotant aucun talent pour ce type d’art plastique, aiguisait son sens de l’observation. Il admirait leur infinie patience à tracer, retracer une ligne, une courbe, y consacrer des heures alors que lui, une fois les mots plaqués sur une feuille de papier, il la froissait, en faisait une boulette qu’il lançait dans les eaux du fleuve Saïgon, face au café. Il n’écrivait que là, nulle part ailleurs. Beaucoup, après une rencontre avec les membres de Janus.

- Si nous résumons la situation en quelques mots, ai-je tort en disant que deux membres de notre groupe sont utilisés comme accessoires dans une mystérieuse affaire. Que dans les faits, les trois militaires semblent exiger d’eux qu’ils surveillent des clients du café connus de Thi...

- ... je dois préciser que je ne connais que madame Bao...

- ... et que celle-ci rencontre un certain type qui vient de perdre son chien ...

- ... de manière mystérieuse, car le molosse me semblait en pleine forme...

- ... ces rencontres ont lieu au café Nh Sông  tout ce beau monde se présente...

- ... les trois types, aussi, sont des clients réguliers...

- Cela fait le tour des faits connus, avez-vous des commentaires à formuler ?

Les propos qui circulèrent entre les cinq ressemblaient plutôt à du bavardage, si bien que Lotus y coupa court.

- Allons-y par questions. La première sera vite répondue par le fait que vous soyez intéressés à l’affaire, la deuxième : devrions-nous, en premier lieu, retrouver Hoa pour recevoir sa version des faits ? Par la suite, selon ce que nous obtiendrons d’elle, envisager une action directe ou indirecte dans le déroulement de cela ?

- Le stratège, c’est toi Lotus, répondit un des membres.

- Je ne veux pas agir sans être assuré de votre participation et que vous me fournissiez votre opinion au fur et à mesure que l’on avancera. Mister Black a raison quand il dit que j’ai souvent tendance à m’approprier la parole au risque de l’enlever à d’autres.

L’heure s’écoulait. Il fut convenu, du côté de ceux qui manifestèrent l’intention de se lancer dans l’entreprise, que le centre nerveux ne pouvait pas mieux se situer qu’au café  travaillaient Hoa et Thi, directement au coeur de l’action, l’endroit que personne ne soupçonnerait qu’il en soit le foyer.

Mister Black salua ses membres et rejoignit Lotus qui l’attendait sur sa mobylette - le modèle Janus de Yamaha.

 

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    Les couleurs des matins de Saïgon, paresseuses à l’est, là  le soleil cligne des yeux entre des nuages caméléons, frissonnent dans leur course javellisante. Que le bleu du firmament survivra !

Thi prit la direction du café pour s’enquérir de la présence de celle qui n’avait donné aucun signe de vie depuis hier. Les pilotis sur lesquels repose l’établissement s’avancent sur environ trois mètres au-dessus du fleuve. Le jeune poète n’a que très peu l’occasion de jeter un oeil sur l’endroit  se retrouvent ses boulettes de papier froissé sur lesquels il a écrit quelques mots, parfois un texte. Le soir, il n’entend que le clapotis des vagues s’écrasant sur les murs de pierre.

Le café est vide. Quelques clients, des habitués, font demi-tour. Le cadenas qu’il avait minutieusement posé la veille à la grille d’entrée, n’a pas bougé d’un millimètre. Il ne se sent pas l’énergie nécessaire pour entreprendre le quart de jour. Un appel à la propriétaire afin de l’aviser calma sa conscience. Elle rejoindra l’employée d’appoint qui était au poste la veille.

La réunion du groupe Janus, à des lieux des précédentes, laissait le jeune poète dans un bizarre d’état. Lui qui s’y rendait afin de recevoir de Mister Black des références artistiques sur ce qui bouge au-delà des frontières vietnamiennes, tendait parfois une oreille sur les grandes théories historico-politiques que développait Lotus, en revint soucieux. La nouvelle affaire impliquait tant de gens, tant d’inconnus qu’il se questionnait sur la prospective que le leader allait y donner. Ce type, jamais ne s’emballe pour des peccadilles, découvre un fil conducteur parmi des éléments disparates et tisse un ensemble. Selon lui, rien n’est isolé, tout se combine. Un rien, ici, un soupçon, là, permettent d’éclaircir les choses, même les plus obscures, au départ.

Pourquoi Hoa n’a-t-elle pas utilisé la procédure d’urgence installée par Janus afin de prévenir les autres s’il y a un problème pour soi ou l’organisation ? Serait-elle à nouveau en rechute de consommation d’héroïne ? D’ailleurs, qui pourrait être au courant de ses problèmes, sauf lui ? Oui, les trois militaires qui un jour lui ont épargné certains troubles. Dans ce domaine, on passe rapidement du plus mauvais au pire. Quel lien entretient-elle avec cet homme au sac de cuir qu’une affaire, au départ complètement ignorée, s’est vue propulsée au niveau des priorités ? Devra-t-il, si jamais on n’avait plus de nouvelles de la serveuse tatouée, jouer le rôle qu’elle tenait auprès des trois militaires ?

“Tu vois donc que ce ne sont ni les contacts ni les informations qui font défaut. Alors, si je souhaite que tu m’en dises un peu plus sur tes parents, c’est que j’en connais déjà pas mal. Vaudrait mieux que tu me précises certaines choses.”

Ces trois phrases dites par le militaire l’étourdissaient. Que savent-ils exactement ? Pourquoi “vaudrait mieux” ? Serait-il, sans le savoir, mêler à cet embrouillamini, attiré vers une toile d’araignée que ces gens tissent ? Si oui, comment et pourquoi ?

Ses yeux plissaient d’eux-mêmes tellement la fatigue l’accablait. Ne rien faire pour le moment, attendre que la réflexion de Lotus débouche sur un plan, une stratégie, puis cesser de s’inquiéter pour sa collègue.

Il quitta le café à l’arrivée de la propriétaire, une dame rigide et inflexible. Elle n’allait pas supporter une autre insubordination de cette jeune fille, mais comment mettre à pied quelqu’un qui ne se présente pas ?

Thi rassura la dame qu’il serait à son poste dès 18 heures et la préviendrait s’il recevait des messages de la part de sa collègue.

 

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- Il est très tôt, docteur...

- Excusez-moi mademoiselle Sứ Giả, mais votre grand-mère m’a fait demander, il y a moins d’une heure. Son état, sans vouloir inutilement vous affoler, m’apparaît grave au point que la présence d’un membre de sa famille, en plus de cette dame qui vit avec elle, sa soeur je crois, me semble opportun.

- A-t-elle exigé que mes parents m’accompagnent ?

- Je ne sais pas comment décoder ses mots, mais elle a semblé dire que vous comprendriez.

- C’est ce qu’elle a dit ? Rien de plus ?

- Cela vous indique-t-il quelque chose de précis ?

- Aurait-elle mentionné...

- ... elle est très faible, vous savez...

- ... oui, je comprends, mais a-t-elle demandé que j’apporte quelque chose ?

- J’ai tous les médicaments nécessaires à portée de main.

- Ce n’est pas ce que je veux dire, a-t-elle parlé de lettres ou autre chose pouvant ressembler à cela ?

- Mon opinion, mademoiselle, irait dans le sens suivant : vous devez comprendre ce qu’il y a à comprendre.

- Merci docteur, le temps que je saute dans un taxi et j’arrive.

- Je vais donc vous attendre avant d’appeler l’ambulance, car elle devra sûrement être hospitalisée.

La jeune étudiante quitta la maison familiale sans aviser ses parents et crut bon d’apporter avec elle cette fameuse dernière lettre que la grand-mère lui avait fait promettre de ne lire qu’à la suite de son décès.

En chemin vers le Mékong, elle laissa un message sur le portable de Bao et contrevenant à son serment, ouvrit ce qui lui avait été présenté comme la dernière missive reçue par son aïeule.

 

Un mois parmi tant d’autres, 1993

Amie-Mékong,

cette lettre, la dernière à recevoir de moi, t’apprendra que tu es la seule qui sait tout, mais comme les autres, tu ne sais rien. Celles qui te sont parvenues au cours de ces années, longtemps après mon départ vers l’armée ont été écrites de manière codée. À la fin, lorsque tu fermeras les yeux sur ce papier, tu sauras à quel endroit j’ai caché la clé pour son décryptage. Il vaudra mieux que tout cela demeure secret, jusqu’à ta mort. Ainsi, tu demeureras à l’abri d’éventuelles représailles.

Elle t’apprendra, aussi, que je fus embrigadé afin de participer à une mission aussi spéciale qu’occulte. Personne ne devait en être informée, personne ne devait en revenir vivant. Tu comprendras que cette expédition en territoire cambodgien, parallèle à l’entrée des troupes de l’armée vietnamienne, ne devait ni interférer ni se rapprocher des manoeuvres militaires qui débutèrent en 1979.

Où suis-je est moins important que  étais-je ? Je suis nulle part depuis que je t’ai laissée, t’ai quittée pour l’armée, alors que dans les faits, je cherchais à m’embrigader dans les troupes du Viet Minh.

Dans le Mékong, ils ne voulurent pas de moi ; on n’aimait pas ceux qui lisent, ceux qui écrivent. Ils mirent alors ma tête à prix. Le seul moyen de la sauver fut de m’enrôler dans les forces qui les combattaient, celles de l’armée sud-vietnamienne. À Saïgon, j’ai découvert les raisons que les nationalistes vietnamiens articulaient dans leurs oeuvres que je lisais, afin de débarrasser le pays de la présence coloniale française, pour ensuite mieux comprendre Hô Chi Minh qui appelait la Patrie au combat vers la liberté, l’indépendance et la paix.

Les années précédant avril 1975, alors que Saïgon tomba, on m’avait déjà affecté au Cambodge. J’y suis arrivé en 1953, l’année de l’indépendance du pays. Norodom Sihanouk souhaitait s’entourer de personnes provenant de l’extérieur et qui maîtrisaient la langue française. Comme je l’avais apprise auprès de l’armée coloniale en poste à Saïgon, je devenais candidat pour m’y rendre.

Cette époque fut pour moi captivante et trouble. Je ne souhaite pas t’en dire plus, tu comprendras mieux une fois les lettres antérieures décryptées.

Dès 1975, les Việt Cộng organisèrent des purges à partir des renseignements leur provenant d’un peu partout, au Nord comme au Sud du 17e parallèle. L’objectif : se débarrasser de tous ceux qui de près ou de loin participèrent au régime pro-américain que l’on venait tout juste d’écraser. Dénoncé par ceux du Mékong qui surent que j’avais gagné les forces opposées, rapatrié de Phnom Penh en décembre de cette année-là, je fus interné dans un camp de rééducation  j’ai passé trois ans.

Fin 1978, mes services étaient requis tout près de l’Île de Côn Dau, auprès d’un groupe sans existence officielle, devant franchir la frontière du Cambodge afin de capturer Pol Pot, le numéro 1 des Khmers Rouges et de l’Angkar. Je savais ce que cela signifiait : servir de guide et de rapporteur.

Cette période aussi, tu pourras la décoder à partir de ce que j’ai laissé, enterré dans ton jardin. Y suis venu une nuit alors que tout dormait autour de la maison, mais il m’a semblé t’entendre respirer. J’y suis venu une nuit, au risque de ma vie, je te le devais, mais aussi, à ceux qui sauront peut-être donner une continuation à cette nébuleuse correspondance.

Avant d’entrer au Cambodge avec la trentaine de soldats et trois colonels, début 1979, je me suis arrêté à Hà Tien afin de retrouver la femme que j’avais connue à Phnom Penh quand je cartographiais la région du Mékong pour le gouvernement alors en place. Par après, longtemps après, mes travaux auront bénéficié à plusieurs régimes autant cambodgiens que vietnamiens.

Travaillant dans les bureaux du Général Lon Nol, cette femme devenait une ennemie jurée pour les Khmers Rouges. Enceinte de moi, il devint essentiel de lui faire franchir la frontière vers le Vietnam, ce que j’ai fait, en 1975.

Oui, j’ai manqué à ma parole, celle donnée lors de mon départ... “il n’y aura jamais d’autre femme dans ma vie”... La vie est cruelle dans ses nombreuses insouciances.

Elle demeurait dans ce village à la porte de la frontière cambodgienne, jamais importunée en raison des papiers officiels que je lui avais fournis. Il m’était facile d’y retourner puisque je bénéficiais d’un statut particulier au sein de ce groupe qui a porté le nom de code PHALANGE. Avec l’appui d’un camarade sourd-muet que j’accompagnais lors de répugnantes missions, cette femme nous fut d’un secours considérable. Tu le liras une fois les lettres décryptées. Je ne veux pas t’en dire davantage... ne peux pas.

Lorsque j’ai découvert que les colonels responsables du groupe obligeaient les soldats à avaler, tous les jours, des médicaments qui altéraient leur mémoire à court terme, j’ai conseillé à p-24-M - le soldat sourd-muet - d’utiliser quelques ruses pour ne pas les prendre et les cacher de manière telle qu’on puisse les faire expertiser... un jour. Dans le petit sac enfoui dans ton jardin, quelques comprimés s’y trouvent.

Puis, nous nous sommes enfuis malgré l’ordre qui nous a été intimé de rester au camp de base alors que les 30 soldats partaient vers une opération quelconque. Le messager t’apportant les courriers m’a avisé qu’une mutinerie se préparait et que personne ne devait en sortir vivant. Il nous a accompagnés dans notre fuite. Nous aurions pu nous réfugier à Hà Tien, chez elle, mais comme pour toi, je ne souhaitais pas qu’elle fût impliquée dans l’affaire.

Notre évasion a été signalée en 1995. Tels des parias, depuis, nous nous rendons invisibles... assurés que l’on nous cherche, nous recherche...

Moi, le fossoyeur de ton jardin.  


Quand on veut enterrer quelque chose,

quand on veut oublier,

il faut d’abord se taire soi-même

et espérer ne plus jamais en entendre parler !

Bao Ninh

 

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dimanche 17 avril 2022

LE CHAPITRE - 5 B -

                                                                         5B

 

    Les trois anciens colonels en étaient à leur première rencontre depuis l’exécution des deux complots que sous-tendaient le plan de Hai : l’élimination de Fany et la conversation entre Một et le garçon de table du café Nh Sông.

Le colonel 1 aborda le sujet du chien de Daniel Bloch.

- Avez-vous revu le bonhomme à la suite de ce qui est arrivé à son molosse ?

- Moi non et toi Ba ?

- Je ne suis pas venu au café depuis que nous nous sommes laissés devant l’hôtel de ce type.

- Je vais demander à la jeune serveuse, mais elle n’est pas à son poste, c’est pourtant son heure de travail.

Il appela la dame qui préparait les bouteilles de bière commandées par les touristes passablement amochés. À sa question, elle lui répondit que Hoa ne s’est pas présentée ce matin pour l’ouverture du café, fait assez inusité puisqu’elle donne toujours signe de vie en cas d’absence.

- Abordons notre sujet principal, reprit Một.

- Peux-tu affirmer qu’une sorte de complicité de la part du jeune poète nous est assurée, questionna celui qui avait fourbi le plan visant à s’en faire un allié d’une part et le placer dans une situation inconfortable par rapport à la possibilité que le ministère de l'Intérieur puisse avoir en main certaines informations à son sujet.

- Complice, non, prudent sans doute. Il sera à l’affût, il est curieux.

- D’accord. Maintenant que ce bonhomme au sac de cuir est déstabilisé et que nous passions à une autre action, sait-on si notre contact en haut-lieu a obtenu quelque chose à son sujet de la part de l’ambassade américaine à Hanoi ? Reprit Hai.

Một, l’intermédiaire officiel entre eux et le ministère fit rapport.

- Tout ce qu’on possède comme renseignements, c’est qu’il est Polonais de naissance, a reçu la nationalité israélienne autour des années 1950, avec passeport à l’appui, pour ensuite travailler quelques années aux USA. On ne sait pas trop comment, mais lorsqu’il a achevé des études à Paris complétant un doctorat dans ses histoires de langues mortes, les Américains l’ont reconnu comme citoyen et remis un passeport diplomatique. Personne dans les services voulait se taper les milliers de pages qu’il a écrites pour déceler quoi que ce soit qui permette d’en apprendre davantage sur lui ou ses activités dites diplomatiques.

- Je n’arrive pas à saisir le pourquoi et le comment de ses rapports avec cette ambassade, poursuivit Hai.

- On connaît aussi la personne, son contact à Hanoi, mais il s’agit d’un sous-secrétaire sans influence.

Leurs breuvages furent déposés devant eux, geste qui, une fois de plus, enveloppa l’espace d’un complet silence. La dame s’éloigna. La discussion reprit, menée par Hai.

- Nous en avons secoué un, bouleversé un autre, passons maintenant à la prochaine étape. Dans ces deux cas, sans avoir ouvertement signé l’action, nous avons semé un doute et une interrogation. Le temps dira quels profits nous en retirerons, mais la suite sera payante, immédiatement.

- Tu aiguises notre appétit, ces mots venant de Ba surprirent, lui qui ne semble jamais s’intéresser outre mesure à tout cela.

- Tiens, tiens, monsieur nous rejoint, dit ironiquement Hai.

- Je comprends parfaitement le déroulement, mais je n’ai pas votre talent de stratège, répondit le colonel obèse.

La bizarrerie de cet homme rendait ses deux collègues suspicieux à son égard. Il n’apportait pas d’objections lors des discussions, ne faisant qu’enrichir les propos des autres à partir de points de vue personnels. Cet idéal béni-oui-oui sursautait seulement lorsque le sujet des années passées dans les tranchées revenait sur le tapis. Avait-il été marqué à un point tel que rafraîchir ces souvenirs activaient dans sa mémoire des épisodes dont il souhaitait ne plus se rappeler ? Un immense halo de mystère le recouvrait, duquel il ne cherchait pas à se dégager.

Hai continua.

- La vieille dame du Mékong n’a pas su faire avancer nos démarches, il n’est pas question qu’elle le fasse avec ceux que nous devons appeler notre trio d’ennemis. Ils l’ont rencontrée et impossible de savoir ce qui est ressorti des conversations.

- L’éliminer ? Avança le colonel 3, comme pour démontrer qu’il était bel et bien actif dans l’affaire.

- Son état de santé est précaire, on nous dit même qu’elle est passablement mal en point. L’aider à rejoindre l’autre monde serait certainement une bonne action.

- Tu as un plan ?

- Simple et rapide.

- Exemple ?

Décidément, Ba manifestait une participation hors du commun.

- Nous avons le numéro de téléphone de sa petite-fille, l’étudiante de la professeure. Tôt demain matin, elle recevra un appel de la part d’un faux médecin l’invitant à se rendre de tout urgence auprès de sa grand-mère très souffrante. Il la recevra, ayant pris soin d’évincer la dame qui vit avec elle. Une injection pour chacune et le tour sera joué. Ainsi, nous frapperons un grand coup dans leur organisation.

- Si la jeune fille ne s’y rendait pas seule ?

- Je me fie entièrement à ce bonhomme pour bien lui faire comprendre que la grand-mère souhaite que ses parents ne soient pas du voyage.

- Tu es certain que la femme de “Celui qui écrivait” ne nous sera plus utile, demanda Một, dubitatif

- Sans l’ombre d’un doute.

Ceci clôt la discussion. Ils convinrent d’un rendez-vous pour le lendemain. Nettoyant la place, Ba ajouta son grain de sel.

- C’est bizarre, mais il me semble plus important de mettre la main au collet de p-24-M. Il a beau être sourd-muet, toujours vivant, il est nuisible.

- Il te collait aux baskets comme un PIM (Personnel interné militaire ou prisonnier interné militaire - Des prisonniers Viet Minh utilisés comme porteurs par l’Armée française pendant la Guerre d’Indochine.) tu dois sans doute avoir une idée de l’endroit  il se réfugie, non ? questionna Một.

- Lors de la mutinerie qui a suivi l’annonce que j’ai faite à chacun des responsables des trois unités...

- ... je me souviens très bien de ces moments déréglés, renchérit Một.

- ... tu te rappelles que j’ai obligé p-M-24 à demeurer au camp de base auprès de “Celui qui écrivait”. Ils se sont éclipsés avant que je décide de leur sort. J’avais un plan précis pour nous en débarrasser, malgré le fait qu’un des deux bénéficiait d’une protection en haut-lieu. Si un trotte toujours, l’autre aussi. C’est comme s’ils avaient été prévenus que m’échapper devenait primordial. Chose certaine, ils ne sont pas dans le Mékong, nous le saurions depuis longtemps et ils me dérangent plus que ce petit groupe à la recherche d’on ne sait quoi exactement. D’ailleurs, comme aucun soldat ne devait sortir vivant de la mutinerie, je n’ai pu vérifier quoi que ce soit à leur sujet, acheva le colonel obèse.

- Le décompte officiel serait-il une ruse, lança Hai.

 

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    Cette mutinerie, est-elle vraiment survenue à la fin de l’année 1993 ? Mit-elle définitivement fin aux activités de la Phalange ? Ce putsch interne, quel en était le véritable objectif : éliminer 30 soldats dont on n’avait plus besoin ou brouiller certaines pistes ?

Quinze longues années, sans qu’aucun secrétaire n’eut à noter quoi que ce soit, officiellement du moins, aucun procès-verbal qui contienne quelques relations que ce soit, c’était voguer dans des espaces sans temps. Seuls trois colonels sortiraient indemnes d’une entreprise dont ils ne connaissaient à peu près rien de ses rouages. Pourquoi prolonger indûment une opération nageant dans le plus parfait anonymat ? Existaient-ils quelque part des manipulateurs de marionnettes, des opérateurs machiavéliques ?

Éliminer, après les avoir dénichés, ceux qui furent actifs à combattre les avancées des forces communistes dans le Mékong vietnamien avant 1975, de possibles membres de mouvements d’insurrection créés à la suite de la chute du régime sud-vietnamien, des loups solitaires, est-ce que cela n’aurait finalement pas été l’activité primordiale dissimulée sous le couvert d’une autre qui normalement aurait pu exiger beaucoup moins de temps ? Pourquoi l’avoir abandonnée cinq ans avant la mort de Pol Pot ?  

La Phalange, en marée dévastatrice, engloutit plus de cinq cents personnages vietnamiens, débusqués, torturés, tués et jamais retrouvés. La discipline de fer instituée à l’intérieur du groupe, les trois colonels qui se sont relayés au poste de commandement, l’ont rigoureusement appliquée, se souciant peu que cela brise ou non ceux qui la subissaient.

Alors que la filature de Pol Pot, malgré les informations indirectement obtenues par l’entremise de Douch, amenait ces mercenaires dans de continuels culs-de-sac. Ce groupe paramilitaire, constatant que la proie leur échappait, en route vers ailleurs, ce pistage permettait-il, constatant combien nombreux étaient les Vietnamiens fuyant l’arrivée des communistes au pouvoir dans leur pays nouvellement réuni, se réfugiant au Cambodge et n’y trouvant pas le paradis, qu’un sauf-conduit contre d’inévitables représailles de la part des Việt Cộng, l’existence de 30 mercenaires qui carburaient à l’insensibilité, la vengeance et la tuerie pouvait-il être les porteurs d’un message afin de colmater l’hémorragie : l’évasion représentait une bien mauvaise option ?

En période de guerre, d’un style de guerre qui ne ressemble en rien à ce qu’habituellement notre imagination alimente, celle que Pol Pot et les Khmers Rouges menèrent cruellement contre le peuple cambodgien, on ne se fie à personne, on cherche à ne pas mourir, voilà tout. Le temps et l’espace auront perdu toute signification. Les visages, ennemis ou amis, ne sont plus que des miroirs reflétant notre propre désespérance. La malnutrition, amplifiée par des rationnements alimentaires de jour en jour plus sévères, affaiblit les facultés cognitives. Les souffrances grimpent au niveau supérieur, multipliées par l’omniprésente peur de se voir arraché à ses proches parents, sa famille. Les vieilles rancoeurs que l’on entretenait, la haine, parfois injustifiable vis-à-vis des gens que l’on côtoyait régulièrement, tout disparaît, laissant place à des questions primaires, des questions de survivance.

Des questions de survie, mais aussi l’occasion de modifier un paradigme en place depuis un bon moment. On n’entre pas en guerre seulement pour tuer ou détruire, il y a également des intérêts sous-tendus qui doivent progresser alors que la diplomatie n’a plus cours. Le faire et le laisser-faire jouent à fond de train.

Est-ce que la question fondamentale dans l’affaire de la Phalange repose sur quelques principes géopolitiques et militaires que seuls des initiés connaissent ?

Lors d’une rencontre entre Douch et Hai, les deux hommes en profitèrent pour discuter des règles de la guerre, prudemment installés dans un café de Hà Tien. Pour le Khmer Rouge, considéré comme le numéro 3 de l’Angkar, ce qu’il a démenti par la suite, les objectifs de Pol Pot n’étaient pas de faire la guerre, mais libérer le pays de la présence étrangère afin d’instituer une société nouvelle. Si parfois l’utilisation des armes s’avérait nécessaire, voire obligatoire, on se devait de le faire.

Le directeur de la prison S-21, maintenant en fuite tout comme les autres dirigeants Khmers Rouges, craignant d’être reconnu dans cette ville frontalière vietnamienne, utilisait divers stratagèmes pour ne pas être intercepté, se sachant quelque peu protégé par des Vietnamiens. Sans être parfaitement à l’aise, cela minimisait les risques.    

Toujours il abordait comme s’il se fut agi d’un mantra, la question de la fragilité des instances politiques par rapport à la solidité de la police. Son champ d’expertise, celui de l’interrogatoire, sans révéler l’entièreté de son contenu, c’est goutte à goutte qu’il en informait Hai, devenu un admirateur de l’homme petit de taille, mais grand de malice.

- C’est un art, colonel. On ne devient pas bon interrogateur du jour au lendemain. Cela exige de l’habileté, savoir par quelle porte entrer et cadenasser les issues. Ne laisser, à celui ou celle qui est devant soi, que la possibilité de mentir, puisque de toute manière, c’est le chemin que le détenu empruntera. Étirer le mensonge jusqu’à ce qu’il s’étouffe dans ses contradictions. Se montrer déçu qu’il ou qu’elle ait tenté de vous berner, de vous duper. Ne jamais perdre son calme, laissant à d’autres le soin d’utiliser la manière forte pour le ramener à de meilleures dispositions. Il ou elle doit comprendre que le gourdin déposé sur votre table, c’est possible que vous l’utilisiez au moment opportun. Lorsque cela survient, vous y mettez toutes vos forces, toute votre âme de policier, convaincu que ce n’est pas un humain qui vous fait face, mais un ennemi. Alors, on reprend l’interrogatoire depuis le début. Sachez être patient, redondant, l’autre n’aura d’autres alternatives que modifier son discours... avant de mourir.

Hai revenait chargé à bloc de ces rencontres, ne partageant que des renseignements essentiels parmi ceux qu’il avait obtenus. Un jour, question de vérifier l’efficacité de la méthode Douch, il s’acharna sur le p-30-V, un soldat qualifié de cabochard par ses camarades. Il le prit en aparté pour mener sur lui un interrogatoire serré. L’homme ne saisissait pas les raisons incitant son commandant à douter de sa loyauté. Toute l’interrogation porta sur un supposé complot visant à se débarrasser un jour ou l’autre, lorsque l’occasion se présenterait, de celui qui se tenait devant lui, une matraque claquant dans sa main.

Hai constata rapidement l’effet produit par la cravache chez cet homme qui reculait dans ses derniers retranchements ; il répondait de manière exacte, tout comme on le lui avait appris lors de sa formation : réponses courtes et neutres.

- Je ne te demande pas si tu sais, tu me dis qui doit exécuter ce plan et quand.

- Pas au courant, mon colonel.

- Excellent menteur.

- Non, mon colonel.

L’homme venait à peine d’achever ces mots qu’il reçut une formidable volée de coups qui lui ouvrirent l’arcade sourcilière. Le sang gicla.

- J’ai mal entendu ta réponse p-30-V.

- J’ignore tout.

La deuxième série, pire que la première, lui arracha de rauques gémissements. Hai s’acharnait maintenant aux oreilles et au nez de l’homme qui glissait par terre, position qui lui fut néfaste, car son agresseur le roua de coups de pieds.

- Tu as certainement autre chose à dire.

- Non, mon colonel.

- Tu seras privé de manger pour les prochaines vingt-quatre heures.

- Oui, mon colonel.

- Dégage.

Le soldat sortit péniblement de cette pièce transformée en bureau de commandement. Du plancher, gras de sang, exhalait une odeur écoeurante qui poussa Hai à l’extérieur. Il regardait partout et nulle part à la fois, cherchant dans les yeux fuyants des soldats, si vraiment cette conspiration qu’il avait lui-même forgée pouvait reposer sur un quelconque possible. Tous évitèrent de reluquer dans sa direction.

 

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    Les trois femmes installées à l’étage du restaurant OLÉ attendaient Daniel Bloch qui se rendait au restaurant, à pieds, un peu pour vérifier s‘il s’orientait correctement sans sa compagne.

 - Vous êtes légèrement en retard, mon ami.

Monica devait certainement avoir été mise au parfum de l’événement dont la chienne fut victime, car elle ne fit aucun cas de l’absence de celle-ci.

On vous attend au salon Parra.

Il avait eu l’occasion de rencontrer Bao depuis cette nuit fatidique, mais ne souhaitait aborder que le sujet des anciens colonels. C’est la docteure Méghane qui revint sur la tragédie.

- Monsieur Bloch, sans vouloir tourner le fer dans la plaie, permettez-moi deux mots au sujet du décès de votre chienne.

- Deux mots seulement, répondit-il de façon lapidaire.

- J’ai demandé au vétérinaire venu récupérer la dépouille, s’il lui était possible de prélever un échantillon sanguin pour en faire l’analyse. Il a accepté et les résultats me sont parvenus aujourd’hui. Le poison mortel est une synthèse sophistiquée de produits ayant chacun une composante délétère, toxique et létale. Il lui a été impossible de comprendre comment on a pu rendre ces produits solubles dans l’eau ; selon son expertise, cela serait l’oeuvre d’un spécialiste particulièrement habile.

- Comment expliquer que les deux employés qui ont été exposés à ce produit n’ont pas connu la même fin ?

- Il aurait fallu demander à ces personnes de subir un test sanguin.

- Cela a été fait.

- On vous a communiqué les conclusions ?

- En attente. Merci, docteure. Passons à autre chose si vous le voulez bien, conclut-il, obnubilé par cette cicatrice balafrant une partie du visage de Sứ Giả.

Monica servit le vin rouge, un nouvel arrivage, avait-elle mentionné, leur proposa de goûter à ce boeuf Kobé que le restaurant venait d’ajouter à la carte. Ce choix s’imposa de lui-même.

- Il sera difficile, Daniel, de passer à côté, mais nous devons maintenant envisager la situation sous un nouvel angle, à la suite de ce que nous regrettons tous, lança la professeure.

- Je l’ai retournée dans tous les sens possibles. Des certitudes me sont apparues.

- Nous vous écoutons.

- D’abord, ce meurtre est l’oeuvre des trois anciens colonels, même s’ils ne l’ont pas signé. On me visait personnellement, constatant la proximité entre nous. Deuxièmement, les lettres du grand-père de Sứ Giả sont assurément codées, il faudra un certain temps pour en déchiffrer le contenu. Ta grand-mère - il fixa la jeune fille - me semble de plus en plus mal à l’aise au fait de se confier à nous, sans doute ne veut-elle pas ressasser des souvenirs et la venue de nos colonels l’aura rendue dubitative face à ce qui, pour elle, la ramène dans un passé trouble.

- Mal à l’aise, vous avez raison monsieur Bloch, enchaîna la jeune fille. Ce qui me préoccupe le plus actuellement, c’est son état de santé.

- Il nous faudra alors bouger rapidement, reprit-il. Avant de plonger davantage dans la démarche, je tiens à vous rassurer sur mon entier support dans cette histoire. Bao m’y a invité, j’ai accepté et il n’est pas question que je recule, quoi qu’il soit arrivé, peu importe ce qui arrivera. Nous irons au bout.

- Merci Daniel, répondit la professeure qui, manifestement, paraissait heureuse à l’écoute de ces derniers mots.

- J’aurais toutefois une question pour la docteure Méghane.

- Je vous écoute, répondit-elle.

- Vous me semblez, ce n’est qu’une impression, attachée par une certaine réserve quant à la divulgation d’informations que vous possédez, non pas en lien direct avec cette affaire, mais en périphérie.

- Exact, monsieur Bloch. Mon employeur est formel sur le fait que tout mon travail doit demeurer secret.

- Celui qui touche vos recherches sur la mémoire ?

- Le dossier Douch également.

- Sans vouloir vous bousculer, comprenez que si cette histoire a un lien quelconque avec cet homme, nous aurons absolument besoin de votre appui.

- Mes employeurs s’intéressent à ce procès qui, personne ne le sait pour le moment, devrait se dérouler à Phnom Penh... un jour.

- De ce que vous avez obtenu de notre amie commune, ajouté à ce que vous connaissez déjà, seriez-vous en mesure d’apporter un certain éclairage permettant d’avancer ?

- Je suis de nature méfiante, sans doute un trait de caractère vietnamien que la génétique a imprimé en moi. J’avoue qu’à votre contact, certaines portes verrouillées depuis longtemps pourraient s’ouvrir.

- J’ajouterai, docteure Méghane, que ce que nous découvrirons ne saurait que faire progresser votre démarche professionnelle.

- Peut-être.

Ce boeuf Kobé servi par Monica fondait dans la bouche. Sa présentation ajoutait une note supplémentaire, elle-même rehaussée par ce vin espagnol de première qualité. Elle semblait satisfaite de la réaction des convives, surtout du fait que son amie trouvait des complices.

- Où en êtes-vous dans la lecture des lettres, demanda Bao.

- De mon côté, c’est à peu près achevé, malgré un problème professionnel embarrassant, répondit la docteure Méghane.

- De quelle nature, si je peux me permettre l’indiscrétion.

- J’ai fait paraître une annonce dans le journal afin de recruter des volontaires pour participer à mes recherches. Les répondants qui se présentent, en plus de ne parler que vietnamien, ne rejoignent pas les critères établis.

- Volontaires...

- En fait, j’ai besoin de quelques individus qui accepteraient de se soumettre à une batterie de tests portant sur la mémoire.

- Je me rappelle que vous en aviez parlé lors de notre dernière rencontre. J’y ai songé et crois pouvoir vous proposer quelqu’un.

- Qui ?

- Vous l’avez salué lors de votre passage au café Nh Sông. Le jeune serveur, un poète tout à fait génial.

- Je me souviens qu’il s’est présenté à nous.

- Vous acceptez que je lui en parle ?

La docteure Méghane remit sa carte de visite à Bao, la remerciant pour son amabilité. L’oeil observateur de Daniel Bloch vit dans le sac à main de la médecin un appareil qui lui sembla être un magnétophone portable. Impossible de savoir s’il était en marche ou non.

- Une cigarette au balcon, ma chère Bao ?

- Je vous accompagne.

Le soir, plus frais qu’à l’habitude, se débattait contre de violents coups de vent qui éparpillaient les détritus que l’employé municipal balayait fébrilement. La noirceur arrivée, Saïgon devient fantomatique dans sa façon toute personnelle de chouchouter ses rues, de rendre invisible ce qui tarabuste ses habitants. Elle masque son visage, ce qui la rend déroutante, cabalistique parfois.

- Daniel, je dois vous confesser ma peur. Elle s’est implantée en moi et je crains de ne pouvoir bien la contrôler.

- Je comprends ce qui vous tourmente ; la route que vous avez empruntée, sans l’avoir choisie, vous devez la suivre. Vous n’êtes pas seule, sachez-le.

- Vous êtes venu à Saïgon dans une tout autre intention que celle qui s’impose à vous.

- Permettez-moi d’ajouter que ce qui a permis notre première rencontre demeure présent à mon esprit. Nous n’avons eu que peu d’occasions de discuter littérature, votre dada, mais j’ose espérer qu’une fois l’affaire achevée, nous nous reprendrons.

- Merci.

- J’ai une suggestion à vous faire.

- Je suis curieuse.

- Une amie, en fait une connaissance professionnelle, demeure au Cambodge, dans la ville de Kep-sur-Mer. Je l’appelle, demain, afin de voir avec elle si nous pouvons organiser une rencontre. J’aimerais vous inviter à m’accompagner.

Ils se fixèrent droit dans les yeux.

 

Quand on veut enterrer quelque chose,

quand on veut oublier,

il faut d’abord se taire soi-même

 

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Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...