lundi 4 avril 2022

Le chapitre 2A

                                                                     2A

 

Delta du Mékong, Vietnam

Bao confirma le programme de ce mercredi auprès de Daniel Bloch. Du café Nhớ Sông près du fleuve, la voiture de service de l’université les recueillerait pour les conduire dans le Mékong, chez la grand-mère de Sứ Giả. Fany serait également du voyage ; évident, sinon il n’y aurait pas participé, étant intraitable sur ce sujet.

Le trajet entre Saïgon et Mỹ Tho exigera un peu plus d’une heure, ne leur resterait par la suite qu’à trouver la petite maison de cette dame de qui on attendait beaucoup. Ce ne fut pas difficile. Lorsque le chauffeur, suivant à la lettre les indications de la jeune étudiante, stoppa le véhicule, un chien se précipita vers les nouveaux arrivants. Il fera un compagnon pour Fany, ce qui l’occuperait alors que le trio, se présentant devant une femme chez qui il leur eut été fort difficile d’en préciser l’âge, les salua poliment. La tante se dirigea vers sa nièce et comme le veut la tradition vietnamienne lui serra la main, la plus grande marque d’affection que l’on puisse se permettre. La grand-mère, debout derrière sa soeur, les invita à prendre le thé.

La maison, vétuste, comprend deux pièces : une salle à manger servant à recevoir les gens et derrière, ce qui semble être une chambre à coucher. À l’extérieur, un grand balcon débouche sur un jardin servant de potager, quelques arbres fruitiers regorgeant de mangues et de jacquiers. Deux palmiers projettent un semblant d’ombre.

- Vous accepterez bien le thé.

( La petite-fille traduisait les paroles de cette femme dont la vie a creusé des rides barrant un visage inquiet et que des mains élimées par le travail tentaient de cacher une dentition noircie par les années. Des yeux vitreux et cuits cherchaient à dénombrer les invités.)

- Grand-maman, je vous présente monsieur Daniel Bloch, un ami de Bao que vous avez rencontrée le mois dernier. Son chien Fany semble s’être lié d’amitié avec le vôtre.

- Ils n’ont absolument pas la même taille.

- Votre vue est encore bonne, me semble-t-il.

- On s’aperçoit qu’ils n’ont pas eu droit à la même alimentation. Prendriez-vous quelque chose à manger, la route a été longue pour vous ?

- Nous avons apporté quelques spécialités de Saïgon que vous apprécierez, je crois.

Les présentations, une fois faites, le thé servi, la tante s’éclipsa pour déballer les sacs remis par la professeure, remiser ce qui n’allait pas faire partie du repas, puis quitter, empruntant un petit sentier qui la mènera on ne sait .

Le Mékong (on fait allusion à la région du delta du Mékong) est chaud et humide. La maison des deux femmes n’est ni climatisée ni équipée d’un ventilateur. Cela annonçait un après-midi torride, mais l’essentiel ne résidait pas dans le confort, plutôt l’obtention d’un maximum d’informations sur son mari, le grand-père de Sứ Giả, qui écrivit toutes ces lettres à l’origine de la recherche d’un passé mystérieux et intrigant, d’une histoire énigmatiquement tissée.

Le repas agrémenté d’échanges impromptus, coulait d’un sujet vers un autre sans vraiment plonger dans l’essentiel de ce qui amenait ces trois convives dans un petit village isolé du Mékong. Situé à bonne distance du fleuve, il ressemble à un oeuf demeuré trop longtemps dans son nid, ne sachant plus comment éclore.

Des informations reçues par l’homme au sac de cuir, il n’en retint qu’une seule : cet endroit avait été une importante cache des Việt Cộng lors de la guerre du Vietnam. Soupçonné par les militaires à la solde du régime sud-vietnamien d’abriter des partisans de Hô Chi Minh, plusieurs fois, il fut investi par des troupes cherchant désespérément à endiguer leurs efforts d’implantation à quelques kilomètres à peine de Saïgon.

Il n’allait pas retenir les malheurs, les atrocités et les souffrances de ces villageois pris entre deux feux : les forces au service des Américains, le jour, les Việt Cộng, la nuit. Porter deux chapeaux ne convient à personne. Les habitants de ce village et bientôt une majorité d’autres sur les rives du Mékong, optant pour la Révolution, devinrent des collaborateurs actifs dans la marche inexorable qui allait, en 1975, chasser les envahisseurs du pays et enclencher la réunification de son territoire.

La question religieuse, un aspect qu’affectionne Daniel Bloch, devint un acteur incontournable du conflit. Lors des années du régime Diêm (Premier ministre du Vietnam du Sud de 1953 à 1954, puis Président jusqu’à son assassinat en 1963), d’obédience catholique, la condition des bouddhistes ne fut pas de tout repos. On n’a qu’à rappeler l’immolation par le feu du moine Thích Quảng Đức lors d’une imposante manifestation tenue à Saïgon, en 1963, réunissant 350 moines qui s’opposaient à l’interdiction d’arborer leur drapeau lors des Fêtes de Vesak, date fort importante pour les bouddhistes qui la célèbrent en mai. Faut-il croire que cet acte qualifié de barbecue par la sinistre Madame Nhu, la célèbre belle-soeur de Diêm, fut son chant du cygne ? L’histoire le confirmera, puisqu’un coup d’état éclatera le 3 novembre de la même année et qu’il sera assassiné.

Les gens du Mékong, tout comme la grand-mère et la tante de Sứ Giả, sont majoritairement bouddhistes. Se doutaient-ils que l’oppression de la part des catholiques laisserait place à une autre idéologie, le communisme. Force est de constater que s’en prendre à quelque doctrine que ce soit, équivaut à mettre le feu aux poudres.

- Ma fille, dit la grand-mère, je dois te dire quelque chose d’important.

- Oui grand-maman.

- Tu as en ta possession une multitude de courriers que ton grand-père m’a fait parvenir, parfois difficilement ; j’ai conservé sa dernière lettre. Elle est bien cachée, même toi, ma petite fouineuse, n’aurais pu la trouver.

- Sans doute est-elle plus personnelle et souhaitez-vous la conserver ?

- Pas du tout. C’est la plus explosive de toutes.

- Tu tiens à ce que je la voie ?

- Je te la remets aujourd’hui en échange d’une promesse : celle de ne pas l’ouvrir tant et aussi longtemps que je vivrai.

- Mais tu as encore bien des années devant toi.

- Seul le Bouddha sait.

La vieille dame se leva, se dirigea péniblement vers lintérieur de la maison, puis revint avec en main cette ultime correspondance qu’elle remit à sa petite-fille dans un geste déchirant.

- La voici. Fais-y attention et surtout, jamais elle ne devra servir à qui que ce soit, d’officiel ou non.

- Reçois, grand-mère, mon serment que je ferai comme tu me le demandes.

Un profond silence se moulait à la chaleur ambiante que le jappement de Fany brisa.

- Qui y a-t-il mon chien ? Daniel Bloch bondit vers elle.

La chienne, accompagnée de son ami d’un jour, reniflait et grattait à un endroit précis du potager. S’arrêtant à l’arrivée de son maître, elle s’assit, immobile, alors que celui-ci examinait les lieux, remarquant que rien ne poussait sur environ 30 centimètres carrés, du moins rien d’apparent en ressortait.

- Il ne faut pas déterrer à cet endroit, cria la grand-mère.

Les deux acolytes revinrent, Fany visiblement déçue que l’on fasse si peu attention de sa découverte. Pour la distraire, on lui servit un bol d’eau et quelques restes du repas. Cela lui changea les idées, mais titilla la curiosité de son maître qui remarquait un certain embarras chez la vieille dame.

Bao profita d’une porte qui s’ouvrait pour interroger celle dont la fatigue accumulée se jumelait à une certaine nervosité, le tout modifiant sa physionomie.

- Vous savez que votre petite-fille m’a remis la liasse de lettres écrites par votre mari. Si vous pouviez éclairer ma lecture, cela faciliterait l’accompagnement qu’elle m’a demandé de lui offrir.

- Vous aimeriez savoir quoi exactement ?

- En fait, c’est tout simple : nous situer le personnage, l’auteur de cette complexité que j’arrive difficilement à décrypter.

- Je nous sers le thé et tenterai de vous éclairer, en autant que cela m’est possible.

Sa démarche hésitante, soutenue par un bâton de vieillesse taillé dans du bois de lim, la ramena vers la table  les convives l’attendaient.

Une fois le thé servi, s’adressant à S Gi, elle enclencha son récit.

- Je t’ai rarement parlé de lui, ainsi qu’à ton père d’ailleurs, pour une simple et unique raison : je l’ai peu connu. Il fréquentait une petite école qui m’était interdite. Ma famille, d’une rare pauvreté, ne pouvait se permettre de perdre une paire de bras pour travailler dans la rizière. Le fait d’être une fille a sans doute pesé dans la balance. Si j’ai appris à lire, c’est grâce à lui qui adorait tout ce qui s’adresse à l’esprit des mots, des idées. Souvent, je n’arrivais pas à bien le suivre dans ses grandes explications, mais il m’aura mis en contact avec la lecture. Ce fut un immense cadeau. Nous nous sommes fréquentés quelques années et les circonstances que tu connais nous obligèrent à nous marier. Puis il est parti sans avoir vu naître et grandir son fils. J’ai longtemps pensé que la culpabilité le faisait se taire, la raison pour laquelle il ne prit jamais de nouvelles de nous. Mais il avait ouvert le livre de son engagement militaire, fermant celui de notre passé.

- Vous aviez quel âge ? Demanda la professeure, afin de lui permettre de reprendre son souffle et l’encourager à se faire plus précise.

- Le même tous les deux. Nous sommes de l’année du Cheval de métal, 1930. Vous savez qu’à cette époque, nous vivons en plein colonialisme français. Le règne de l’Empereur Bảo Đại s’achèvera en 1945, alors qu’au nord, on assistait à la création par le Général Giap de cette armée de bô dôi (Soldat des unités régulières de l’Armée populaire vietnamienne) et que Hô Chi Minh déclarait l’indépendance. Je n’y connais rien à toutes ces affaires, mais dans le Mékong, il devenait clair pour les gens que quelque chose se produirait au Vietnam, ainsi qu’au Cambodge. Ma famille parlait de profonds changements pointant à l’horizon.

- C’est donc dans ce climat que votre mari s’engage dans l’armée, renchérit la professeure.

- Oui, il a toujours été attiré par l’engagement envers la Patrie. Il lisait les écrits des nationalistes vietnamiens, ainsi qu’un livre qui le passionnait énormément, L’ART DE LA GUERRE de Sun Tzu. Encore maintenant, il m’est facile de réciter les cinq éléments que l’on doit avoir en mémoire pour gagner des batailles : doctrine, temps, espace, commandement et discipline. Il quitte le Mékong en 1950, tout juste au lendemain de ses 20 ans.

- Quelle mémoire grand-maman !

- Je n’arrive toujours pas à comprendre que cet auteur insiste sur le fait que les campagnes doivent être brèves, ce qui ne fut pas le cas pour mon mari, puisqu’une fois parti, on ne l’a plus jamais revu en personne.

- Vous en conservez de l’amertume ?

- Une certaine nostalgie. J’ai dû m’en remettre à ma mémoire, à notre mémoire, si je voulais préserver mes souvenirs de lui.

- Les lettres qu’il vous envoyait, devaient vous être utiles, insista la jeune étudiante.

- Lorsque vous attendez plus de vingt-cinq ans, parfois sans trop espérer, un mot, une ligne ou un peu plus encore de la part de votre mari, l’homme de votre vie et que, vingt-cinq ans plus tard, sans aucun avertissement, sans rien qui vous y prépare, vous recevez ce genre de lettres, celles que vous avez en votre possession, dans lesquelles rien d’intime, de personnel ne s’y retrouve, cela affecte l’espérance, celle qui quotidiennement vous raccroche à l’avenir. J’en suis rapidement arrivée à la conclusion que le lire devenait la seule manière d’apprécier qu’il ait eu encore des sentiments envers moi.

- Vous le ressentiez à travers ses mots ?

- Oui et non. Plus elles m’arrivaient, moins je le reconnaissais.

S’en suivit une longue pause que seul le bruissement sec des feuilles dans les palmiers et au loin, très loin, les gazouillis d’un village  vivent des gens encore étrangers aux réalités urbaines. Ce qui se passe, ce qui grouille en ville n’est toujours pas arrivé ici.

La vieille dame reprit son propos.

- Je recevais les lettres de mon mari par un messager drôlement vêtu et pas toujours le même. Ma soeur qui s’était installée ici n’a jamais été mise au courant, n’a pu croiser les facteurs qui passaient de nuit. Vous êtes les seules personnes qui en ayez pris connaissance.

- Quel genre d’homme était-il ? Demanda Bao.

- Mon mari était un homme discret, secret même. Comme le Cheval de l’horoscope, il est indomptable et nomade. Venez à l’intérieur, vous verrez combien cet homme était beau ; la seule photo qui reste, a été prise lors de nos noces en 1950.

Le groupe suivit celle qui s’installa devant l’ultime souvenir visible d’une union qui aura duré peu de temps.

- Il est parti, me laissant seule à gérer ce qu’il avait appelé notre geste révolutionnaire et celui d’en porter les conséquences... ton père.  

Elle se tut, absorbée par cette image reflétant les traits d’un visage d’un homme aux yeux tournés vers l’aventure et d’une superbe jeune fille délicate. Ils revinrent retrouver Fany, confortablement installée près de la chaise qu’occupait son maître.

- À son départ, que je croyais durer l’espace d’un conflit qui, je l’ai bien constaté par la suite, ne finira plus de se complexifier, il me prit dans ses bras. Ses paroles me glacèrent au point qu’un instant j’ai craint pour l’enfant que je portais. Elles allaient dans le sens suivant, du moins c’est ce que j’en retiens : nous ne nous reverrons plus, je ne connaîtrai jamais l’enfant que tu fais et qui portera mon nom, mais je veux que tu saches que jamais une autre femme ne fera partie de ma vie.

Les participants aperçurent une larme perler à ses yeux roussis, mais la force vietnamienne circulant en elle la ramena à parler de cet homme qui demeurait aussi énigmatique qu’à leur arrivée. Les Vietnamiens savent enfouir en eux toute émotion avec une déconcertante facilité.

- Puis il gagna Saïgon. Les années passèrent au rythme qu’évoluaient les déchirements entre le Nord du pays et le Sud. La présence militaire américaine prit, un jour, une importance de plus en plus inquiétante. Hô Chi Minh allait mourir en 1969 sans que nous, ceux du Mékong, puissions vraiment avoir compris autre chose que son désir de réunir le Vietnam. Son successeur, Tôn Đức Thắng, dirigea donc un pays en guerre contre les Américains et deviendra le premier Président du pays réunifié, en 1975. Vous avez sans aucun doute remarqué qu’à aucun endroit dans les lettres, il n’est fait mention de cet homme. Lê Duẩn, Secrétaire du Parti communiste de 1960 jusqu’à sa mort en 1986, pour sa part, y est cité.

- Croyez-vous que votre mari ait entretenu certains contacts avec lui ? S’informa Bao.

- Aucune idée, je sais seulement qu’il s’agit de celui qui commanda l’invasion du Cambodge au début de l’année 1979, afin de le libérer des Khmers Rouges.

- Si j’ai bien suivi la chronologie des lettres écrites par votre mari, elles datent de cette époque. Ce que je ne réussis pas à comprendre, c’est la raison pour laquelle, ayant quitté le Mékong en 1950, il ne vous écrit qu’à partir de 1979 et qu’une grande partie d’entre elles proviennent du Cambodge.

- Tout à fait exact. Qu’en était-il de lui durant ces presque trente années précédentes ? Rien. Son silence, puis ce que je pourrais appeler un déluge de lettres. Je me souviens m’être mise à rêver qu’il puisse vivre près d’ici, mais ce ne sont que rêvasseries de femme seule.

Presque muet depuis son arrivée, Daniel Bloch s’immisça dans la conversation, craignant toutefois que son intervention n’intervienne dans la suite du récit.

- Madame, si vous me permettez une question sans vouloir interrompre vos  propos.

- Allez, monsieur.

- Êtes-vous certaine que l’homme que vous avez épousé et celui qui se manifeste trente ans plus tard par l’envoi de ces lettres, soit le même ?

- Combien, mais combien de fois me suis-je posé cette question. J’en suis arrivée à une conclusion qui risque de se modifier demain, dans un mois tout comme elle n’a cessé de le faire depuis l’arrêt des courriers. La mémoire retient ce qu’elle veut bien. C’est une grande capricieuse, vous savez. Elle possède une fourchette de couleurs que le temps dilue lentement sans en altérer la forme, le cadre qui l’entoure. Si mon mari est toujours vivant, ce dont je doute, s’il m’apparaissait un bon matin, saurais-je le reconnaître ? Selon les jours, je lui attribue différents noms. Le sien, celui de père de mon fils, celui-ci, mon mari, ou parfois, l’homme qui écrit. Combien, mais en combien de circonstances l’ai-je imaginé, installé quelque part au Cambodge ou ailleurs, rivé à son cartable, racontant les événements dont il était le témoin.

- Un homme de vérité ?

- Vous avez raison, mais la vérité est sans doute la chose la plus facile à détourner si on cherche à donner aux événements le sens qu’on veut bien leur attribuer.

- Êtes-vous en train de nous dire que le contenu des lettres cerne une certaine vérité ?

- Monsieur, il existe une très large différence entre les faits et la propagande. Lorsqu’il lisait les articles des nationalistes vietnamiens, il se montrait critique à tout endoctrinement. Ce mot n’avait aucune résonance pour moi avant qu’il ne me l’explique. Il m’est devenu, ce mot si compliqué, tout ce dont j’ai eu besoin pour comprendre et expliquer ce qui se passait dans mon pays, d’abord, puis au Cambodge par la suite.

- Votre mari s’est enrôlé dans l’armée sud-vietnamienne ou chez les Việt Cộng ?

- Lorsqu’il a quitté le Mékong, il partait vers les derniers que vous avez cités.

- Vous n’en êtes pas certaine ?

- Comment être certain de quelque chose ? Un élément a semé le doute dans mon esprit. Il y a deux ou trois années, je ne saurais pas le dire avec précision, des hommes se sont présentés ici. Ils m’ont dit être à la recherche de soldats qu’ils avaient connus durant la période de la guerre au Cambodge, souhaitant les retrouver afin de partager des souvenirs communs. J’ai appris assez tôt dans la vie à ne jamais faire confiance aux inconnus. Je leur ai dit que mon mari ne m’avait jamais donné de nouvelles depuis son départ. Ils ont semblé surpris. Une grande majorité des soldats de l’armée du régime sud-vietnamien, une fois la défaite consommée, ont été envoyés dans les camps de rééducation, les autres, tout simplement morts. Ces trois hommes me rassuraient sur le fait qu’il s’était bien enrôlé dans le camp des vainqueurs, ce qui me rassura sans toutefois m’expliquer ses activités entre 1950 et 1975. Une autre bribe d’information allait dans le sens qu’eux l’avaient bel et bien connu, puisqu’ils auraient fait partie d’un même bataillon, escadron ou je ne sais trop quoi à partir de 1979. Je devais ajouter quatre autres années de mystère à son sujet. Si j’ai saisi exactement le sens de leurs propos, mon mari disparu réapparaît cette année-là. Quelles ont été ses activités ? Pourquoi, un jour, tout s’arrête ? Ce que je me dis, c’est que j’ai été présente durant une quinzaine d’années et qu’il me fallait maintenir un devoir de mémoire envers lui.

- Vous avez revu ces hommes par la suite ? Demanda Bao.

- Oui, ils sont revenus deux autres fois.

- Avec la même intention ?

- Je crois qu’ils déguisaient les questions, mais le fond demeurait le même : avais-je reçu des messages de lui autres que personnels et ai-je des nouvelles récentes ?

- Quelle conclusion en tirez-vous ? Étaient-ils trois ?

- Ils sont à la recherche d’autre chose que des compagnons d’armes. Quoi exactement, il m’est impossible de le dire. En effet, ils étaient trois.

- Grand-maman, je vous sens fatiguée à raconter ces choses, mais ceci avant de vous quitter.

- Vas-y ma fille ?

- Sentez-vous qu’ils pourraient être dangereux pour vous ?

- Tu sais, à vouloir déterrer le passé, on doit s’attendre à tout. Si tu ne peux pas accepter de recevoir ce qui s’y cache, autant les souvenirs que ce qui brouille ta mémoire, alors laisse tomber. Ces types ont des choses à vérifier, cela m’apparaît évident. Quoi ? La présence de mon mari au cours de certains événements dont ils furent acteurs, semble les perturber. Ce que je retiens, c’est que les troupes qui occupaient le Cambodge sont rentrées au Vietnam en 1999 et la dernière lettre de mon mari m’est parvenue en 1993. Il y a comme un jeu de dates rempli de ténébreux secrets.

On ne pouvait aller plus loin sans risquer de l’ennuyer. Les invités se levèrent, la remercièrent, lui annonçant qu’ils souhaitaient revenir la voir bientôt.

- C’est toujours du bonheur que de recevoir ma petite-fille. Tu salueras tes parents, répète-leur que je ne viendrai pas à Saïgon pour répondre à leur invitation, mais qu’ils sont toujours les bienvenus dans le Mékong.

- Je n’y manquerai pas, grand-maman.

Quelques instants après, la voiture de service de l’université démarrait, laissant derrière elle un chien à l’air penaud enveloppé d’un nuage de poussière.

 

Quand on se souvient...

il faut lutter contre soi-même.

 

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dimanche 3 avril 2022

Le chapitre 2

                                                         LE CHAPITRE 2

 

Il faut résister à la tentation idiote de croire

que l’Histoire finit toujours par punir les méchants.

   Amos Oz

 

     L’Airbus de la compagnie aérienne Vietnam Airlines, en provenance de Phnom Penh, vient tout juste d’atterrir à l’aéroport Tan Son Nhat de Saïgon. Les formalités d’usage réglées, la docteure Méghane attend patiemment l’arrivée de ses bagages. Fatiguée, du fait qu’elle vient de voyager entre Montréal et Bangkok, puis transiter quelques jours dans la capitale cambodgienne. La voiture de l’International Investigation Company (IIC) l’attend à la porte de l’arrivée des vols internationaux  un chauffeur la mènera directement à son appartement situé dans le District 2 de Saïgon.

Le déplacement qui s’achève aura été pénible en raison du court laps de temps qu’il a duré et les nombreuses activités professionnelles inscrites à son agenda, autant à Toronto, Montréal et finalement Phnom Penh. Faire un saut chez les membres de sa famille installée dans une petite municipalité située en Gaspésie, au Québec, fut une priorité. Comme elle ne quitte son lieu de travail, en Europe ou au Vietnam, qu’à raison d’une ou deux fois par année, il était inconcevable de ne pas leur rendre visite, eux qui souffrent énormément de son éloignement.

Docteure Méghane est une spécialiste en neurosciences, principalement des questions relatives à la mémoire. Ses recherches, revêtant un caractère tout à fait original, intéressèrent une multinationale dont le siège social est situé en Allemagne. Cette compagnie aux innombrables ramifications s’intéresse à plusieurs domaines, dont l’intelligence artificielle et ses applications concrètes. Acceptant un contrat d’une année, on l’installa à Berlin, ce qui lui permit de visiter l’Europe d’est en ouest, arrêtant sa préférence sur la Pologne.

Qu’est-ce qui l’amena au Vietnam au début de 2003 ? Étrangement, c’est le procès de Douch (le directeur de la prison Tuol Sleng - S-21 - et membre de Santebal, la police politique au service des Khmers rouges de Pol Pot, au Kampuchéa démocratique) qui devrait bientôt s’ouvrir, une fois toutes les preuves déposées devant le tribunal de la Cour internationale de justice (CIJ) parrainée par les Nations-Unies, ce qui ne semble pas être demain la veille, les plus optimistes avancent 2009.

Pourquoi ne pas s’installer à Phnom Penh puisque c’est vraisemblablement là que se tiendront les audiences ? La raison est à la fois simple et complexe. Les autorités cambodgiennes, associées au tribunal international ayant pour mandat de juger les dirigeants Khmers Rouges accusés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, suspicieuses d’ingérence dans cette affaire délicate, ont refusé de fournir un visa de travail à une employée de la multinationale pour qui elle oeuvre, la soupçonnant d’entretenir des accointances plus ou moins proches avec la CIA (Central Intelligence Agency) américaine.

On lui fournit donc un pied-à-terre à Saïgon, avec pour mandat de suivre à distance les avancées de cette affaire, en parallèle avec ses recherches sur la mémoire. Rapidement, elle se retrouvera mêlée à une intrigante histoire pouvant s’avérer concomitante avec le cas cambodgien.

Tout se sait à Saïgon, à votre insu parfois, se multipie également de manière incroyable sans que l’on devine qui tire les ficelles. Comment et par qui, la docteure Méghane fut avisée, il y a environ un an, qu’une professeure de littérature de l’Université des Sciences Sociales et Humaines avait en sa possession certains documents datant des années de la guerre au Cambodge ? Sans doute, ne le saurons-nous jamais.

Elle avait fait parvenir un courriel à sa secrétaire, directement de l’hôtel Bougainvillier à Phnom Penh, l’informant qu’elle serait de retour au bureau le lendemain de son arrivée. La jeune employée avait reçu l’ordre de détruire tout ce qu’elle recevrait de sa patronne après en avoir pris connaissance. Docteure Méghane allait donc être à son poste ce mardi.

La limousine noire roule doucement, son chauffeur ayant été averti de ne klaxonner qu’en cas d’extrême nécessité par cette jeune femme que tous ceux qui ont l’occasion de la rencontrer, de partager quelques moments avec elle, se montrent unanimes à décrire son caractère comment étant exécrable. Exemples : impossible de supporter les gens qui n’ont rien d’intéressant à dire ; refuser sèchement une invitation à dîner ; claquer la porte de son bureau pour manifester son impatience ; couper une conversation téléphonique n’apportant rien de plus à ce qui venait d’être dit ; apostropher rudement un individu aux comportements inadéquats. Tout cela la caractérise assez bien.

En contrepartie, elle ne compte pas le temps qu’elle consacre à un dossier, l’épluchant dans ses moindres détails. Elle parle couramment le français, l’anglais ainsi que l’allemand. Bientôt, elle se donne moins d’une année pour y parvenir, le vietnamien s’ajoutera à la liste. Aucun hobby. Ses lectures se limitent à des ouvrages traitant des neurosciences.

Entrée à son cabinet très tôt le matin, elle n’en ressort que vers 21 heures. Pas de petit-déjeuner, qu’un café et une orange ; l’heure du lunch n’est réservée qu’à sa secrétaire qui s’empresse de quitter le bureau, craignant des sautes d’humeur de la docteure Méghane qui ne s’accorde du temps que pour dîner, tous les soirs au même endroit, au restaurant OLÉ. Il n’y a que là qu’elle socialise un peu, puisque Monica est rapidement devenue une amie avec qui elle partage peu de choses personnelles, encore moins des éléments de sa pratique. Pour la restauratrice, cette femme-médecin travaille dans un grand building et entretient le plus grand secret sur qui elle est. La cuisine ferme au moment  elle entre, mais on fait une exception pour l’accommoder.

Aucun autre intérêt que celui qu’elle porte à son travail ; faire du tourisme, fréquenter les musées ou assister à des spectacles à la Maison de l’Opéra, cela ne l’interpelle pas. L’expression boulot métro dodo lui colle bien à la peau. Tous les matins, à six heures précises, le chauffeur de l’IIC la mène au coeur du District 1 pour la reprendre vers 22 heures, à sa sortie de chez OLÉ. Elle s’y sera rendu, à pied, depuis tout à côté de la Cathédrale Notre-Dame, là  se trouve son bureau.

Elle refuse carrément qu’une employée à l’entretien ménager de son cabinet s’y présente afin de nettoyer la place. Il en est de même pour son immeuble d’habitation : balayer et lorsque le besoin d’un récurage plus en profondeur se fait sentir, l’ouvrage doit se faire en sa présence. La voir scrupuleusement surveiller la besogne laisse à penser que ses tiroirs renferment des documents classés TOP SECRET. Tout doit être expéditif. À combien d’occasions a-t-elle mis à la porte cette employée parce que cela retardait son travail !

Facile de la reconnaître parmi les autres femmes - elles sont nombreuses à bosser dans cet immeuble géré par la banque internationale HSBC : deux tailleurs, l’un blanc, l’autre noir, se répartissent les jours de la semaine ; aucun bijou, qu’une montre-bracelet suisse au poignet gauche ; même paire de souliers noirs ne répondant plus à la mode du jour ; un attaché-case d’une main, un parapluie de l’autre. Passer incognito fait partie de ce personnage aussi discret qu’anonyme. Saluer le gardien de sécurité qui barre la porte d’entrée, contrôlant le passe des employés qui se présentent, relève d’un effort considérable pour elle, cela frise l’asocialité.

Il s’agit d’une très jolie femme. Son père vietnamien et sa mère québécoise se sont connus alors que celui-ci, pharmacien très en vue à Hué dans les années 1960, quitta le pays en raison de sa religion - il est un fervent catholique. L’avancée fantastique du Việt Minh ( parti politique vietnamien fondé en 1941) à la suite de l’offensive du Têt de 1968 qui ravagea la ville impériale annonçant la venue d’un régime communiste à la grandeur du pays devait, a posteriori, lui donner raison. Quelle ne fut pas sa peine lorsqu’il apprit que les derniers membres sa famille furent décimés lors de féroces combats dans la ville de Khé Sanh  ils vivaient ! Le grand-père du pharmacien, l’unique survivant de la famille, mourra dans un camp de rééducation quelques mois après.

Si elle accrochait un sourire à ce visage d’une blancheur mêlée d’un léger hâle tirant sur l’abricotier en raison de ses gènes vietnamiens, des cheveux noirs à peine bouclés, des yeux bridés et un front partiellement dégagé, elle apparaîtrait tout autre. Mais l’aspect extérieur se révèle être son dernier souci.

Une fois rentrée à son appartement, le temps mis par le chauffeur pour parcourir la distance entre l’aéroport et le District 2 raccourci en raison de l’heure avancée, l’automate prit le dessus. Défaire les bagages, ranger quelques nouveaux bouquins dans sa bibliothèque, ceux qu’elle s’est procurés au Canada, faire le tour du propriétaire afin de vérifier si tout est en place et à sa place, laver quelques vêtements, tout cela dans un silence claustral.

Parmi ses auteurs favoris, elle affectionne particulièrement Tzvetan Todorov bien qu’elle s’en éloigne quant à ses positions tranchées sur la question de l’altérité, le “nous” et les “autres” ne l’intéresse nullement. Elle avait assisté, lors de son passage à Toronto, à une conférence au cours de laquelle il présentait la pensée de Germaine Tillion ; elle garde en tête cette phrase qui l’avait dérangée : “Au terme de mon parcours, je me rends compte combien l’homme est fragile et malléable. Rien n’est jamais acquis. Notre devoir de vigilance doit être absolu. Le mal peut revenir à tout moment, il couve partout et nous devons agir au moment  il est encore temps d’agir.” Le conférencier précisa que pour cette auteure, l’incarnation du mal était le nazisme.

À la suite de cette causerie, y associant le mandat reçu de la part de son employeur, la docteure Méghane s’interrogea sur le concept de perversité enroulé autour de l’idée que l’on se fait des monstres. Elle devait approfondir la question et pour ce faire, fit des pieds et des mains, appuyée par l’IIC, pour obtenir un face-à-face avec Douch, le tortionnaire à la solde des Khmers Rouges, noyau du dossier sur le Cambodge.

Sans qu’on l’ait inondé de renseignements, sans avoir reçu force détails sur le pourquoi de cette commande, elle ne pouvait encore moins imaginer que cela la préoccuperait autant. L’année précédente, elle rencontre une certaine dame Bao qui avait sollicité un rendez-vous ; à la suite de leur rencontre, l’affaire fut rangée, la jugeant secondaire.

 

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Cambodge

 

    À la volonté de fer de cette femme-médecin, bien malheureux celui ou celle qui prétendrait lui obstruer la route. Lorsque les contacts en haut-lieu entretenus par sa multinationale se mirent en branle, il y a de cela deux mois, afin qu’elle puisse développer le dossier Cambodge, elle ajouta Phnom Penh aux transits entre Montréal, Bangkok et Saïgon. De la capitale cambodgienne, elle ira à la prison de Kandal située à quelques kilomètres de là. Cet endroit qui lui fut ouvert, n’a rien à voir avec Tuol Sleng, communément appelé S-21, sinistrement célèbre en raison des atrocités commises, commandées par Douch.

Elle rencontrera cet homme à qui différentes appellations sont attribuées : tortionnaire zélé, monstre implacable, bourreau sans pitié, boucher sanguinaire, sadique barbare et combien d’autres encore.

L’entrevue acceptée par Douch, sans qu’on sache exactement pourquoi, aura lieu le lendemain de son arrivée. Souhaitait-il sen faire une alliée qui, le temps venu, plaiderait en sa faveur ? Une crise de narcissisme ? Une rare opportunité de clamer haut et fort son innocence ou son innocuité en réponse aux accusations qui l’accableront ?

Un homme frêle et squelettique se présenta devant elle. Quatre doigts à la main gauche qu’il tentera de dissimuler à plusieurs occasions.

- Madame, il m’est difficile de rester debout longtemps, je vous invite à nous asseoir.

- Votre nom n’est pas Douch à ce que je sache.

- Je me nomme Kang Kek Leu.

- L’International Investigation Company (IIC) m’a assignée au Vietnam en 2003.

- Vous possédez des traits vietnamiens. Vos parents ?

- Par mon père, toutefois ma mère est canadienne.

L’entretien devait durer au plus trente minutes, se dérouler en français et sans intermédiaire. On s’était entendu que si un second s’avérait nécessaire et convenait aux deux parties, elle serait avisée. L’atmosphère qui remplissait la pièce, heureusement climatisée, restait à installer. Détestant au plus haut point les civilités et les pertes de temps, elle alla directement au but.

- Vous croyez que votre procès aura bel et bien lieu ou vos avocats trouveront-ils un subterfuge afin de l’éviter ?

- On ne peut échapper à son destin.

- Et votre destin est-il d’accepter l’entière responsabilité du génocide cambodgien commis sous Pol Pot ?

- Votre question comporte certains éléments qui méritent d’être mieux définis. D’abord, qu’est-ce que le destin, sinon l’action d’une puissance extérieure à la volonté humaine régissant l’univers et fixant irrévocablement le cours des événements. Cela signifie-t-il que cette puissance extérieure a force prépondérante sur nous et notre libre arbitre ? Je ne le sais pas, mais je puis dire que le destin du Cambodge devait absolument passer par ces années que l’Histoire massacrera.

- Vous êtes donc d’accord avec l’idée que le mouvement auquel vous avez participé de manière très active se devait d’être ?

- Je laisse aux historiens cette responsabilité de mémoire, demeurant convaincu que s’il s’était rendu à son point ultime, le Cambodge serait différent maintenant.

- Sur la responsabilité ?

- Deux axes à considérer : la responsabilité personnelle et la responsabilité collective.

- Vous y voyez une nuance ?

- Majeure.

- Précisez votre pensée ?

- Les trains en route vers les camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale, chargés de Juifs en autres, qui en portait la responsabilité ? La personne qui cadenassait les wagons ? Celle qui sifflait le départ des convois ? Celle qui les a fait remplir ou encore celle qui avait reçu l’ordre de le faire ? De belles questions métaphysiques.

- Mais le résultat final fut la Shoah ?

- Vous avez raison. On a longuement débattu ce point lors du procès de Nuremberg. Le risque qu’il en soit de même pour moi est présent, vous vous en doutez bien.

- Abordons la question du génocide, si vous me le permettez.

Devant ce monstre à l’apparence inoffensive, à la limite impotent, comment définir le personnage, agent de tant et tant de persécutions, de martyres, de tortures alors que tout semble lui couler sur le dos comme sur celui d’un canard ? À quel niveau d’inconscience serait-il parvenu pour considérer ses actes comme allant de soi ? Aurait-il ressenti, à un certain moment, une forme de culpabilité ou tout au moins un questionnement sur l’inhumanité de ses gestes ?

Douch agissait comme le fait un pédagogue. Expliquer, définitions à l’appui, qu’il n’a été qu’un rouage, certes important, d’un plan bien orchestré quil légitimait graduellement.

- Un génocide, c’est effectivement le mot qui sera utilisé afin de tenter de circonscrire ce qui, dans les faits, n’en fut pas un. Permettez-moi d’exposer ce qui constituera la base de mon argumentaire, lors de ce procès qu’on repousse de mois en mois. Le suffixe -ide a pour signification “tuer, abattre”, accolé à “géno” dont le sens nous mène à l’idée de peuple, nous obtenons “tuer ou abattre un peuple”. Comme le peuple cambodgien ne fut ni tué ni abattu, encore moins exterminé, le terme “génocide” ne tient pas la route.

- Pourtant, près de deux millions de Cambodgiens sont disparus de la carte démographique lors de la période qui nous intéresse.

- Cela correspond tout à fait à une certaine réalité, mais ne présuppose nullement que ces individus furent systématiquement éliminés. Ne seraient-ils pas tout simplement morts en raison de leur opposition aux changements que l’Angkar proposait pour le plus grand bien de la société khmère ?

- Les accusations portées contre vous...

- Il faut toujours un coupable...

- Le seriez-vous ?

- Les juges trancheront. Puis-je vous soumettre une question avant de nous quitter ?

- Je vous en prie.

- Croyez-vous en la justice ?

- Le concept philosophique ou le système judiciaire ?

- J’admire votre intelligence, madame.

- Je ne crois ni en l’un ni en l’autre.

- J’accepte donc de vous revoir avant que vous retourniez à Saïgon.

Douch se leva péniblement, quitta la pièce capitonnée d’, du moins cela apparaissait évident à son interlocutrice, l’échange dut être enregistré. Alors que se refermait la porte derrière lui, qu’un monstre regagnait sa cellule, la docteure Méghane attendait qu’on lui permette de quitter la salle de rencontre, éprise par cette pensée qu’elle ne pouvait, pour le moment du moins, s’expliquer : qui fabriquent les monstres ?

 

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    Elle logeait à l’hôtel Bougainvillier, situé entre le Palais royal et le Musée national du Cambodge, face au fleuve Tonle Sap qui rejoint le Mékong. Revenue à sa chambre, elle mit de l’ordre dans ses notes avant d’envoyer un bref courriel à la maison-mère de Berlin, indiquant qu’une deuxième entrevue aurait lieu et que si l’on souhaitait lui indiquer des pistes à exploiter, elle les incorporerait à son scénario.

Dans le message en réponse à son courriel, parvenant d’un collègue allemand, il signala deux éléments pertinents à aborder, mais, ajoutait-il, persuadé qu’elle irait à la pêche sans qu’aucun poisson ne morde à l’hameçon. Était-ce là lui lancer un défi ou manifester sa certitude que de s’entretenir de l’Unité 731 (créée entre 1932-1933 par mandat impérial, elle était une unité militaire de recherche bactériologique de l’Armée impériale japonaise) ainsi que d’une certaine milice vietnamienne ayant agi au Cambodge lors du conflit entre les deux pays, frères ennemis ?

La docteure Méghane connaît bien le signataire de cet envoi, un type directement lié à ce qu’on appelle au bureau de Berlin “les dossiers secrets”. Très proche de la haute direction de l’International Investigation Company (IIC), son rôle consiste à informer le conseil d’administration de tout ce qui, de près ou de loin, touche l’histoire des pays vers lesquels on se retournerait, cela afin de sécuriser les investissements à venir. Lui sait parfaitement bien que les conflits d’ordre politique, économique ou social peuvent avoir des répercussions longtemps après leur avènement.

Comme cette multinationale s’intéresse actuellement aux pays du Sud-Est asiatique, on n’y mettrait pas les pieds sans avoir obtenu au préalable la complète assurance que des éléments du passé resurgiraient, fragilisant des échafaudages économiques en chantier.

Lors de son transfert à Berlin, il revenait de cinq ans en service au Japon. Ses contacts sont précieux, certains avançant même qu’il aurait été invité en Chine ainsi qu’en Corée du Nord. La réputation l’ayant précédé était remplie de coups spectaculaires dont les résultats propulsèrent la multinationale à des niveaux en Bourse jamais égalés auparavant.

Elle ne fut aucunement surprise qu’il fasse mention du Japon. Cette histoire de l’Unité 731, toujours secrète à l’heure actuelle pour une majorité de Japonais, avait provoqué la curiosité à une époque pas si lointaine, mais tout porte à croire qu’il fut prudent. Il ne l’a pas ébruitée, alors que l’étouffer s’avéra une tâche prioritaire parmi ses choses à faire. Comme cela remonte aux années 1930, s’étendant sur toute la période de la Seconde Guerre mondiale et pouvait éventuellement éclabousser l’Allemagne de maintenant en raison des traités ayant lié les deux pays à cette époque. Qu’on l’enterre rapidement serait peut-être une raison pour laquelle les responsables de cette unité spéciale ne furent pas inquiétés lors des différents procès qui suivirent la signature de reddition du Japon.

La seconde affaire, celle d’un commando vietnamien ayant agi au Cambodge, lui était totalement inconnue. Aucun renseignement autre celui qui a alimenté la rumeur de l’existence d’un quartier général vietnamien en poste au Cambodge précédant l’arrivée des troupes en 1979, lui permettant de la faire avancer ne lui parviendrait ; elle est bien au courant de la méthode de travail de ce collègue. Elle aura donc, avec Douch, à tâter le terrain, surveiller son langage corporel lorsque la question sera soulevée.

 

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    Plus qu’une quinzaine de kilomètres à franchir et la docteure Méghane se présentera pour sa deuxième entrevue avec celui qui, par sa présence même, pousse à s’interroger sur le sujet des monstres ? De façon superficielle et si l’on souhaite en rester là, un monstre peut se définir comme un individu dont la morphologie est anormale et provoque de par sa laideur une certaine répulsion. 

Toutefois, on y trouve d’autres sens : quelqu’un qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion. Cela peut aussi être associé à des créatures animales qui par leur grandeur, leur laideur ou encore leur aspect féroce inspirent l’étonnement ou la crainte.

Qu’en est-il de Douch - Kang Kek Ieu ? Où le situer dans cette fourchette de désignations ? Âgé de 63 ans, il aura pris Chim Sophal pour épouse et serait père de deux enfants. On a dit de ce futur enseignant de mathématiques dans un collège tout près de son lieu de naissance, unique garçon d’une famille d’origine chinoise de cinq enfants, souffreteux durant une bonne partie de son enfance, mais qu’il fut fort brillant à l’école. Il prendra le maquis en 1967 pour être mis sous arrêt l’année suivante, puis condamné à 20 ans de prison en raison de ses activités révolutionnaires. À la suite de deux années comme responsable d’un camp de rééducation, le M-13, on lui confie la prison Tuol Sleng, la tristement célèbre S-21, située dans le centre-ville de Phnom Penh. Étrangement, ce lieu avait été un lycée très en vue de la capitale cambodgienne. Arrêté en 1999, il est toujours en attente de procès.

Docteure Méghane traite ce dossier sans y consacrer toutes ses énergies. S’ajoute, en parallèle, la poursuite de ses travaux portant sur la mémoire. Elle a vite compris que sa multinationale, en plus de s’intéresser au déroulement de l’affaire, cherche à en expurger tout doute afin d’assurer une entrée libre de rebondissements au Cambodge, une route sans embûches. Mais qu’en sera-t-il des résultats qui surgiront de son laboratoire ?

Malgré la chaleur torride qui règne sur le Cambodge, elle a choisi de revêtir un tailleur noir afin que son interlocuteur y voit une marque de respect envers cette couleur qui fut, durant les années Pol Pot, la seule tolérée par l’Angkar. Tous les habitants devaient se conformer à cette prescription, ainsi qu’à plusieurs autres qu’imposait la ligne officielle du parti. Détruire l’individualisme, faire naître une nouvelle société à l’image de celle qui prévalait avant l’arrivée des étrangers, cela était en tête de liste de ce que tout Cambodgien devait respecter au risque de sa vie.

Lors de l’expurgation de la capitale Phnom Penh, de l’entrée fracassante des Khmers Rouges dans la ville le 17 avril 1975, tous les habitants durent se réfugier vers les campagnes, astreints à des travaux collectifs, principalement la construction de rizières, de digues afin de renflouer les finances du nouveau pays qui prit le nom de Kampuchéa démocratique. Les caisses devaient se remplir alors que les habitants assistaient à l’interdiction de la monnaie.

Elle ne peut se considérer comme une spécialiste de l’histoire récente du pays du Prince Sihanouk, n’ayant lu que deux bouquins: D’ABORD, ILS ONT TUÉ MON PÈRE, de Loung Ung et LE PORTAIL, de François Bizot. Elle s’y référa avant sa rencontre avec Douch car l’auteur français l’a connu alors qu’il fut prisonnier à ce qui semble être le camp M-23, ayant été en contact avec lui d’assez près pour en dessiner un portrait réaliste.

Et il entra...

 

Quand on se souvient...

 

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Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...