lundi 5 avril 2010

Le trois cent quarante-sixième saut / Le trois-cent-quarante-sixième saut



Prêts pour un septième petit coup d’orthographe nouvelle?

Allons-y!

7) La soudure s’impose dans un certain nombre de mots, en particulier dans les mots composés de contr- e- / et entre –e ; dans les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra ; dans les mots composés avec des éléments «savants» (hydro-, socio-, etc.); dans les onomatopées et dans les mots d’origine étrangère.

Quelques exemples :

(AN) contre-appel (NO) contrappel

(AN) entre-temps (NO) entretemps

(AN) extra-terrestre (NO) extraterrestre

(AN) tic-tac (NO) tictac

(AN) week-end (NO) weekend

(AN) porte-monnaie (NO) portemonnaie

La soudure est étendue; au-delà des cas cités dans cette règle, les auteurs des dictionnaires sont invités à privilégier la graphie soudée.

Je vous suggère un site fort intéressant (Le Centre collégial de développement de matériel pédagogique – CCDDMD -) qui propose de très belles pages d’exercices :

www.ccdmd.qc.ca/fr/jeux_pedagogiques/?id=5099&action=animer

Vous devriez bien vous amuser!

CADAVRE EXQUIS

NUMÉRO 7


(alors que la mer étire ses bras électriques la vie de gauche à droite circule accrochée à du roc rouge accueillant sur la grève une mer incertaine)


mille millions de gouttelettes émiettées

jaillissent de son voyage

suivies par des oiseaux blancs

ceux qui étirent les ressacs

devenus silencieux


comme des marins au regard séculaire

main dans la main

se dirigent vers les miroirs érodés

des plages si longues

que le temps s’y perd


dans ta brouette liquide

tu bourlingues l’écho de nos peurs

les distribues

ne les ayant pas encore complètement échappées


… lèche sournoisement

du marcheur les illusions

les rêves les songes les deuils

agglutinés au bout des pieds

comme des coquillages étourdis


les crabes boitent sur une musique de Bach

les oiseaux de mer planent sur un quatuor de Bartok

les grands poissons jazzent sur un air de Berlioz

les coquillages vides transportent des échos de Borodin

les vagues blanches lèchent une symphonie de Brahms


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A M P H I S B È N E (nom masculin)

. serpent fabuleux à deux têtes;

. reptile fouisseur, lézard apode capable de se déplacer dans les deux sens.


A P P E A U (nom masculin)

. instrument avec lequel on imite le cri des oiseaux pour les attirer au piège;

- (leurre, pipeau, courcaillet)

. oiseau dressé à appeler les autres et à les attirer dans les filets;

- (chanterelle, appelant)

. servir d’appeau à quelqu’un / se laisser prendre à l’appeau : se laisser duper / se laisser leurrer

Au prochain saut

jeudi 1 avril 2010

Origine du POISSON d'AVRIL !



Depuis quand les plaisanteries et canulars du 1er avril, communément appelés LE POISSON D’AVRIL, courent-ils ? Certains avancent une date aussi reculée que 1564, sans que cela ne soit scientifiquement documenté. LE CRAPAUD a mené son enquête et vous en dévoile les résultats, étrangement, un 1er avril.

Oublions tout de suite les blagues scolaires que l’on faisait tout jeunes alors qu’on accrochait un poisson de papier dans le dos des camarades tout en souhaitant qu’un plus hardi que soi l'hameçonne à celui d'un  professeur : ce sont les ligues mineures. La vérité s’avère plus importante, plus grave et combien plus complexe.

Au XVIième siècle, parmi les grands débats de l’heure, primait celui du calendrier, se posant ainsi : la nouvelle année devait-elle débuter en janvier ou en avril? Le premier jour du mois, évidemment. Puisque nous n’avions pas encore le rapport d’impôts obligatoire et le début ou la fin de l’année fiscale quelque part en avril comme maintenant, janvier possédait une longueur d’avance que certains jugeaient insurmontable. Le roi français Charles IX privilégiait le premier avril, l’ayant même officialisé par l’Édit de Roussillon. Une des principales raisons était évidemment économique : la saison de la pêche était plus productive à ce moment de l’année et il retirait des redevances sur chaque poisson sorti des eaux françaises. Une autre raison relevait de l’ordre de la cueillette desdites redevances : en janvier, certaines régions de son royaume s’embourbaient littéralement sous la neige, de sorte que les percepteurs (ils ne passaient qu’une seule fois l’an) peinaient à se rendre partout, de sorte que les filets ne se remplissaient pas autant que Sa Majesté l’aurait espéré, sans oublier qu’en janvier personne n’avait d’argent.

Certains astrologues de l’époque - en 1564, la rencontre annuelle de leur confrérie allait se tenir fin mars, début avril, dans une petite ville de France du Haut-Rhin, Colmar - se disputaient sur cette épineuse question tout en acceptant de l'approfondir et le point fut mis à l'ordre du jour. Rappelons qu’ils avaient beaucoup d’ascendant, parfois même un certain pouvoir sur les gens influents de la haute société, que leurs décisions prenaient illico la forme d'une loi, à tout le moins d'une ligne à suivre une année suivant son adoption. On n’a qu’à référer à la proposition d’un des grands scientifiques de l’époque, le Japonais Fugu, qui fit déplacer la date d’entrée sous le signe des Poissons en mars, alors que depuis des temps non colligés dans les annales astrologiques, ça tombait en avril.

Cette histoire de calendrier provoquait un tollé mondial. Si l’on met cela en perspective, un tollé mondial dans les années 1500 n’a pas la même envergure qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’on se doit d’admettre que débattre du calendrier risquait de faire mouche. Modifier le cours des astres, ce n’est pas rien, et va droit au cœur de l’astrologue moyen du temps.

Afin d’assister à la réunion de Colmar, Fugu, que plusieurs collègues surnommaient « l'homme à la dure carapace », partit du Japon au début du mois de mars. Il retarda le plus possible son départ car notre éminent astrologue s’attendait à recevoir le titre de conseiller particulier auprès des dictateurs de la période Azuchi-Momoyama qui avaient décrété cette période comme étant la saison des trophées. Fugu voyagea près d’un mois sur une minuscule barque - pas tellement rapide - escomptant ne pas rater les débats de la confrérie. Notons au passage que pour la première fois une telle rencontre, celle de Colmar, aurait lieu dans une ville occidentale et que le principal problème qu’on risquait de rencontrer était relié à celui de la traduction : les interprètes du temps se consacraient presque exclusivement à dépecer  des textes écrits, très peu à l’oral et encore moins en simultané.

Les Occidentaux, que les Orientaux considéraient comme des réformateurs peu éclairés, avaient beaucoup à gagner - et à perdre - lors de ce congrès. Je vous rappelle que le mot congrès date du XVIième siècle, mais ne peux absolument pas vous certifier qu’il fut employé en 1564; chose certaine et tout à fait vérifiable, il le fut par la suite pour toutes les autres rencontres des astrologues du monde.

Les Occidentaux pouvaient s’enorgueillir de compter dans leur rang, un jeune et très brillant astrologue, Devon, qui avait beaucoup réfléchi sur les nuances sémiotiques entre astrologie et astronomie – petit détail au passage, il reçut de Charles IX, suite à la rencontre de Dolmar, le titre de Dauphin - comptait bien ébranler certaines colonnes du temple de l’astrologie traditionnelle dont Fugu en était l’illustre représentant et, geste politique sans doute, vider, une fois pour toutes, la grande question séculaire : à quelle date le début de l’année? Rappelons la position traditionnelle : les Poissons, on avait réglé cela pour mars, il n’était donc absolument pas question de modifier la date du début de l’année et encore moins d’envisager le 1eravril, l’année devant irrémédiablement suivre le cours du Zodiaque.

Je vous épargne l’essentiel des débats qui, on s’en doute bien, se complaisaient dans l'exégèse, l'herméneutique, des études poussées sur la géométrie céleste, la courbure des angles - concept qui ne fit pas long feu, noyé dans le flot ininterrompu des échanges - mais principalement sur la philosophie des chiffres, ce qui permit, je le note au passage, de rediscuter la pertinence de maintenir le décret excluant la numérologie des rencontres des astrologues, décret remontant aux années 1450-1500, sans que j’en sois tout à fait certain. 

Ce fut les légendaires affrontements entre Fugu et Devon qui retinrent toute l’attention, sans faire l'objet des dépêches médiatiques, pour les raisons que vous imaginez. Certaines langues sales diront toutefois que la barrière linguistique les séparant, n’a pas favorisé leur compréhension, mais cela fait actuellement l’état d’une recherche post-doctorale dans la célèbre université finnoise Kala, de sorte que nous attendrons les résultats avant de nous avancer sur un tel sentier.

Alors qu’au fil des discussions, les arguments de Devon s’avéraient de plus en plus rigoureux et de moins en moins attaquables, le face-à-face mena à un dilemme : le Japonais Fugu usa d’un stratagème - quasiment un leurre - que l’on pourrait qualifier aujourd'hui d'anguille sous roche. L’astrologue japonais lui fit parvenir une sommation : l’affronter en duel. Celui qui en sortira gagnant verrait sa proposition adoptée, l’autre rayée à jamais. Puisque vous savez ce qui est advenu du 1er avril, vous connaissez donc le résultat du duel et pourquoi l’année s’amorce le 1erjanvier. Mais vous ne savez pas tout, rien n’étant tout à fait ceci ou complètement cela !

Nous sommes en France. Le duel (en japonais on dit dugong) est légal ; au-delà même de sa légitimité, il est considéré comme un acte héroïque. Devon le sait, Fugu également. Nous sommes à l'embouchure d'une grave décision : astrologie traditionnelle versus astrologie moderne. Tout cela alors que le Japon vit des heures politiquement pénibles, que la France se dirige tête haute vers la fin de la Renaissance. Deux hommes, deux conceptions, deux dates… peut-être trois.

Il fait un brouillard en ce matin de duel alors que Devon et Fugu joueront la suite du monde. La rencontre des astrologues de 1564 prenait ici une tournure inattendue. Des astrologues présents à la rencontre sur les lieux du duel, certains diront avoir préalablement lu dans le ciel la prémonition d’une tragédie, d’autres s’exclamèrent que l’astrologie se retrouvait dans la poisse, tout pouvait tomber à l'eau. Depuis la veille, le défi parvenu  de Fugu à Devon, tout l’aspect scientifique de la rencontre s’en trouva occulté. De mauvaises langues avancèrent même que l’astrologie n’allait peut-être pas s’en remettre.

Revenons plutôt à notre duel. Brouillard du matin, à couper au harpon. Une foule départagée qui hésite à prendre position : les Occidentaux à l’ouest, les Orientaux à l’est d’un petit sentier sinueux menant à une semi- clairière où on ne voit rien, on entend que des murmures qui ruissèlent de gauche à droite, semblables à des sons de carpes.  Atmosphère poisseuse !

Les arbitres et les juges semblent être là, visiblement ennuyés par l'heure matinale. Les témoins, sans doute. La foule, on en a déjà parlé. Ne manquent plus que les deux belligérants à qui on a donné des surnoms; « requin » pour le Français, « espadon » au Japonais. Je note au passage, question de tout dire, ne rien oublier, qu’à la suite de cette confrontation historique, les adeptes du dualisme en astrologie firent une percée idéologique remarquable, une prise quasi miraculeuse ; ça serait trop long à expliquer, mais nous y reviendrons peut-être un jour.

Devon arrive. Personne ne le remarque en raison des conditions brumeuses ambiantes et l’atmosphère que nous avons tenté de couper il y a quelques instants. Comment pouvait-on être certains qu’il s’agissait bien de lui ? Pouvait-on réussir à lire entre les filets de brume ? Question d’horoscope tout simplement : après étude de sa carte du ciel, les éminents astrologues surent qu’il devait se présenter le premier  - facile à prédire alors que tout le monde sait que lors d’un duel, l’outragé se présente toujours avant le provocateur. Question d'éthique et de bienséance. Autre raison : son adversaire Fugu se laisse attendre. 

La patience a tout de même ses limites.

Devon est là, invisible dans le matin du Haut-Rhin. Fugu, absent ou en retard, personne ne peut le certifier. Le duel rencontre un évident problème de logistique !

Voici comment se dénoua cette histoire qui risquait de filer droit vers nulle part et obliger les spectateurs à en revenir bredouille. Après plus d’une heure d’attente, le doyen des astrologues le Danois Fisk se mit à crier en latin – cette langue, aujourd’hui morte, était en usage à l’époque lors des congrès majeurs – que le duel s’achevait en queue de poisson. C’est alors qu’une rumeur fit des vagues : on aurait vu Fugu, debout sur le plus vieux quai du port de Colmar, attendant la venue du jeune astrologue français.

Tout ce beau monde, dans une cohue qui passera à l’histoire, fila à l’anglaise vers ledit quai, redoutant qu'un appât fut lancé par le Japonais dont les membres de sa famille étaient reconnus comme étant d'illustres fabricants de nasses. Fugu s’y tenait effectivement, fièrement revêtu de sa tenue officielle, hautement japonaise. Il y avait, placée devant lui, une table qu’un filet coupait en son centre. Une petite balle blanche, deux raquettes y reposaient, sinistrement invitantes.

Devon s’avança. Dans une langue qu’encore aujourd’hui on peine à définir, il comprit que le duel serait un match de ping-pong, sport inventé quelques semaines plutôt par le japonais Sakana-ya. Saisi des règles, l’astrologue français salua bien bassement son adversaire. Le match, sur le quai du port de Colmar, eut lieu.

Il n’est pas dans mon intention de vous décrire la partie, seulement son achèvement. Fugu, tout comme Devon d’ailleurs, n’avait jamais joué à ce sport et se tenait au bout du quai. Lorsqu’un coup - on le classerait aujourd’hui dans la catégorie des vicieux - le surprit, il recula et, ne pouvant retenir son fragile équilibre, tomba dans l’eau froide de ce premier avril 1564, alors qu’au loin la brume matinale s’estompait à peine. Fugu coula si rapidement que la foule réunie, frétillant d'horreur, se dit, d’un commun accord, que l’illustre astrologue japonais venait de se noyer.

Par un effet surprise du destin, quelques instants plus tard, il jaillit sur la berge alors que tout le monde le cherchait encore au bout du quai. Tout près de la table de ping-pong, une petite balle blanche roulait vers le fleuve qui voguait inexorablement vers des ailleurs méconnus. De là, vous ne le croirez certainement pas, on aperçut fort distinctement, accrochés dans son dos mouillé, trois poissons sur lesquels étaient inscrits en chiffres arabes : 1er janvier, 1er mars et 1er avril.

Lorsqu’on réussit finalement à déchiffrer ce qu’il balbutiait en grelottant, les astrologues décodèrent l’augure : l’année devait commencer le 1er janvier; le 1er mars serait la journée des Poissons et le 1er avril serait désormais la journée du POISSON D’AVRIL.


(Ce texte est écrit en nouvelle orthographe)



dimanche 28 mars 2010

Le trois cent quarante-quatrième saut / Le trois-cent-quarante-quatrième saut


Mario Cyr vient de faire paraitre deux livres - annoncés comme étant deux romans - jusqu’à épuisement des stocks et mono_, aux éditions LES INTOUCHABLES.

Il nous avait surpris lors de Visite tardive (roman, 2004) puis Revenir à toi (variations sur un même thème, 2009) avec des formats plus courts, plus concentrés, certains diront plus minimalistes… que ses premières oeuvres.

Les nouveaux-nés se ressemblent donc de par leur facture : moins de 90 pages chacun. Comme ils paraissaient au même moment, je me suis lancé d’abord sur mono_. Il aurait fallu, pour suivre la chronologie de l’édition, que j’y arrive en second, mais voilà… Ce roman (selon Mario) est plutôt une suite de réflexions qui partent de l’énoncé suivant : l’homme est un animal grégaire. Puis, tout au long de ces coups de lucidité, s’installe une espèce de soliloque interrogeant en mono une foule de sujets s’imbriquant les uns aux autres ou s’en distançant à des années-lumière pour nous amèner à un corollaire : le grégaire du départ débouche, par la suite, au solitaire?

Chacun des chapitres, appelons-les ainsi afin d’installer la structure du livre, possède son propre titre. Partant du regard introspectif (Mario le qualifierait de photographique) d’un narrateur, un peu comme s’il réussissait à se tenir stable sur une roue en mouvement, il examine, s’examine et en tire des conclusions caustiques, parfois fatalistes.

«Sauf qu’on ne peut pas aimer la vie à demi : elle vient avec la vieillesse, et la mort.»

On a l'impression d’enfourcher un monocycle, de tournoyer sur soi-même, surpris de ne perdre ni pied ni tête, de revoir continuellement les mêmes choses sous des aspects différents. Parfois nous les reconnaissons, parfois non, sans doute en raison de notre marche aveugle dans le cycle du naitre-vieillir-mourir. Regarder à travers cette roue en marche sur elle-même à la recherche de la différence entre centrifuge et centripète.

Le livre nous amène à revisiter des trajets, recomposer des réflexions, réfléchir sur ce que devient, en naissant, l’essence des êtres et des situations (chez Mario les choses se transforment généralement en évènements) s’en allant inexorablement vers la mort; nous interroger sur le niveau de lucidité acceptable pour que la démarche demeure cohérente.

Plus près, selon moi, des variations sur un même thème ou plusieurs thèmes que du roman, mono_ plonge dans l’enfance, émerge à l’âge adulte et pointe le bout de son nez dans le vieillissement. Questionner la vie avec une certitude que l’on pourrait croire blasée, cette route que chacun se doit de composer avec ou sans GPS, ce livre se veut, beaucoup, un arrêt sur l’exigence, l’obligation de répondre au dilemme grégaire/solitaire. « À quoi sert d’avoir une vie si on ne peut pas s’y jeter, et s’y vautrer?»


Lorsque je suis arrivé au second jusqu’à épuisement des stocks, j’ai compris qu’il eut mieux fallu lire celui-ci d’abord; beaucoup plus près du roman, sans doute par la présence de personnages (un peu trop peut-être pour un aussi court texte), d’une intrigue (qui suit des méandres parfois compliqués).

Il y a quelques clins d’oeil du premier au second quel qu’en soit l’ordre dans lequel on les ait lus. Non pas au niveau du contenu mais de la réflexion. Est-ce que mon ami Mario nous prépare un traité de philosophie? Mais les éléments que je pourrais nommer comme relevant de la «sagesse» - cette espèce de condensé des expériences de vie qui nous rendent soit blasés ou bêtement optimistes - j’ai eu comme l’impression qu’ils remontaient à la surface d’une conscience, toujours lucide, et tellement corrosive.

« Seulement la liberté n’existe pas. On choisit pas ses origines, ni ses bagages, ni le lieu, ni l’heure, ni la société, rien, on dispose à la rigueur d’une marge de manœuvre, oui, bien mince, balises étroites, dans un registre défini, qui correspond à l’espace probable du bonheur. Sans plus.»

Et encore :

« On s’élève de la poussière pour y retomber. Entre les deux, il y a l’ahurissement de vivre, le reste, le style, dépend de soi.»

J’écrivais dans le saut 261, à la sortie de Revenir à toi que Mario travaillait beaucoup sur le style. Utilisant l’ellipse avec un réel succès - ce procédé littéraire qui consiste à supprimer des mots nécessaires à la construction du texte mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude – il va plus loin encore. Il nous lance ce procédé au niveau des idées. Ici encore ça donne d’excellents résultats.

Je vous invite à la lecture de ces deux livres, dans l’ordre que vous choisirez, et vous laisse sur ces derniers mots tirés de mono_ :

«… j’ignore ce que je redoute, sur le qui-vive constamment…»

Au prochain saut


(Ce saut est écrit en nouvelle orthographe.)

mercredi 24 mars 2010

Le trois cent quarante-troisième saut / Le trois-cent-quarante-troisième saut


Poursuite et fin des citations de Jean Bédard, cette fois-ci… Selon Comenius.

. Consulter pour entendre; consulter pour refléter; consulter pour décider.

. Il faut enseigner tout. La pansophie ne consiste pas à acquérir des connaissances éparses, mais à rencontrer la totalité. Son but consiste à libérer. Que tout soit libéré en chaque enfant, la nature dans sa totalité, l’homme en sa totalité.

. Il y a sacrement lorsque le corps et l’esprit nous apparaissent indissociables, lorsque le plaisir tire vers le bonheur. C’est par la conscience et la prière qui en est le moyen que la nourriture devient substance divine. Chaque besoin humain a son sacrement : le sacrement de la propreté, c’est le baptême; le sacrement de la vie sociale, c’est le pardon; le sacrement de la parole, c’est l’enseignement; le sacrement de la mort, c’est l’abandon et le sacrement du désir, c’est le mariage.

. La connaissance jaillit de la rencontre entre l’esprit qui est à l’intérieur de soi et les esprits qui sont à l’extérieur de soi. La médiation de la nature est essentielle. Les âmes assoiffées de vérité prennent chaque chose dans leur intuition, la vérifient dans l’expérience, en découvrent le sens par la syncrise, en expriment la vie dans des œuvres. Par la synthèse, on peut reconstituer une horloge que l’on a démontée, par la syncrise, on peut voir le principe d’une chose dans chaque chose.

. Le désespoir est incompatible avec la démocratie, puisqu’il engendre le désengagement.

. Le poids des enfants est décidément un bien étrange fardeau. Il nous écrase et pourtant c’est par lui que nous tenons debout.

. Une raison qui a rompu avec sa propre enfance est tout simplement incapable de penser. Elle suit machinalement une habitude, une logique. Elle pousse en direction de la mort. L’art de la liberté, c’est l’art de se commencer. Lorsqu’on a perdu la liberté, tout à coup, la naissance est derrière soi et la mort devant soi. Dans la liberté, la mort est derrière soi et la naissance devant soi.

. Tant que l’on ne se consacre pas à une véritable éducation à la liberté, la tolérance ne fait que répartir la violence, elle ne la réduit pas. Je l’ai observé mille fois dans les écoles, la répression est le corollaire du vide pédagogique. La violence de l’État mesure son incompétence.

. La pacification de l’humanité est une impossibilité sans la justice économique. Les collèges doivent toujours agir en amont de la violence, et le premier pas dans cette direction consiste à éliminer la pauvreté et l’exclusion. Tout individu a le devoir et donc le droit de participer aux décisions, de participer à la production de la richesse et de jouir des richesses qu’il produit. Mais cela ne suffit pas encore, la pacification est impossible sans le désarmement des individus et des organisations.

. Le fanatisme construit un labyrinthe où plus l’uniformité est visée, plus le chaos est engendré. Tel est le principe de la guerre. Pour survivre, les civilisations de l’avenir devront engendrer l’amour de la différence.

. Terrible souvenir d’avoir été une femme, d’avoir goûté à la sève des dieux, au pouvoir de créer, et de l’avoir perdu… veuve, vide : horribles synonymes. Être devenu un vase de grès, avoir perdu tout le vin, sécher en tremblant de froid, sentir sa chair se racornir, devenir la momie de soi-même et être vivante dedans.

. Elle ne manque jamais de force la vie, car elle se nourrit des morts et recrache des vivants.

. C’est quoi une découverte? C’est la première fois que tu vois une chose assez pour savoir que tu ne l’avais pas vue auparavant. Aller de découverte en découverte, c’est le jeu du bonheur. Va mon petit. Ne t’habitue à rien.

. Tous les obstacles sont gros sous la loupe de la peur, mais pour vrai, ce sont des tunnels de fourmis.

. … même si un lapin meurt de faim, la carotte ne mûrit pas plus vite pour autant.

. L’espoir sans lucidité n’est qu’un rêve. La lucidité sans espoir n’est qu’une démission. Deux chemins faciles et sans fruit. Si tu les fais se féconder, alors naîtra la philosophie.

. … laisser à chacun sa sincérité et il sera dans la meilleure position pour trouver son chemin.

Au prochain saut

samedi 20 mars 2010

Le trois cent quarante-deuxième saut / Le trois-cent-quarante-deuxième saut

À l’occasion de l’entrée de Simone Weil à l’Académie française, cette magnifique phrase :

. C’est un devoir pour chaque homme de se déraciner (pour accéder à l’universel), mais c’est toujours un crime de déraciner l’autre.

Nous avons, avec Jean Bédard, reçu quelques citations de Maître Eckhart – je vous réfère aux sauts 310 et 311 – cet illustre personnage à partir duquel Bédard a écrit un roman historique fort intéressant.

Aujourd’hui, un deuxième personnage tout aussi captivant, Comenius et un second roman OU L’ART SACRÉ DE L’ÉDUCATION, qui scrute la pensée de Jan Amos Komensky, écrivain et humaniste tchèque (un autre) qui vécut de 1592 à 1670. Il est intéressant de noter qu’étymologiquement son nom komenty, en tchèque, signifie «commentaire», «explication». Je vous rappelle que nous avions déjà entrepris une première visite chez lui lors du saut 269.

Nous en aurons probablement pour deux sauts. Bonne lecture.

. On ne donne pas la vie, la vie prend feu dans l’espace inflammable du cœur.

. La partie préparatoire, rigide et cruelle du temps, c’est le passé; sa partie subtile, vitale et malléable, c’est l’avenir.

. On doit déposer la vie lentement sur le dos des enfants, par petits paquets bien pesés. Trop d’atermoiements, ils restent chétifs, trop d’empressement, on risque de les éteindre. Préserver l’enfant, c’est protéger sa joie naturelle. L’enfant aime le difficile, il grimpe, escalade, saute. Par le difficile, il renforce son corps, sa volonté, sa sagacité, sa mémoire. Mais le trop difficile écrase. L’éducateur doit moduler les exigences. Cela suppose qu’il assume lui-même le poids. Tel est le terrible métier de parent.

. Messieurs les renfrognés, j’en ai trop vu des comme vous. Depuis des millénaires, vous guerroyez pour vos idées. Figurez-vous que durant ce temps, vos guerres tuent. Alors, pourriez-vous, un siècle ou deux, cesser d’avoir des idées.

. Si la vérité n’est pas ce qui arrive par soi dans la plus grande des solitudes, elle n’est rien.

. Qu’une partie domine le tout, c’est l’essence même de la violence.

. … la connaissance résulte de la rencontre de quatre sources : soi, la nature, la Révélation et autrui.

. S’il y a une souffrance, c’est que nos enfants doivent poser le pied dans nos lacunes…

. Un homme, c’est une femme, la cervelle en moins. Ça veut fortune, ça dilapide son bien; ça aime la vie, ça la risque; ça veut commander, ça obéit; ça veut une femme, ça se tient entre mâles; ça sème, mais ça fuit la récolte; ça a la tête plein d’idéaux et ça fait la guerre.

. Ce n’était pas la mort qui était passée dans ces villages, c’était l’enfer. La mort relève de la nature, Lucifer relève de l’homme. La mort, on en revient, l’enfer on n’en revient jamais.

. Le démon pousse la victime à ressembler au bourreau. Voir s’infiltrer dans son cœur ce qui nous a fait si horreur dans l’ennemi, c’est le pire de la guerre. La paix était signée, mais qui pouvait fêter? Qu’était cette paix? En fait, la guerre était entrée. Elle se cachait dans les entrailles humaines. Tant qu’il y a combat, la guerre est à l’extérieur, on la voit, on la hait. Mais lorsque les combats cessent, la guerre dévore du dedans.

. … le mal surgit toujours d’une guerre qu’on laisse couver contre soi-même. Toute violence contre les autres n’est que le surplus d’une violence contre soi. Un homme qui a fait la paix avec soi ne fait plus de mal autour de lui. De ce fait, il est plus sage de chercher la réconciliation avec soi que tenter de se punir. Les sages, lorsqu’on leur impose une douleur injuste, une humiliation, une souffrance, dès que ce malheur cesse, ils ne le continuent pas dans leur imagination. Ils n’ajoutent pas à la haine qu’ils ont reçue, ils ne se croient pas coupables parce qu’on les a humiliés. Alors ils souffrent moins longtemps et ils éprouvent moins souvent le besoin de tuer. Et s’ils éprouvent le besoin de tuer, ils attrapent une mouche, ils lui écrasent la tête, lui arrachent les pattes et les ailes. Ça les soulage un moment, après ils apprennent à rire et ils peuvent y voir plus clair.

. Après avoir tout pulvérisé, ils (les excès de la souffrance) se métamorphosent en calmes brises, reviennent sur leurs pas et réconfortent leurs victimes.

. Mais l’amour est l’amour, il ne repousse pas à la surface, mais amène dans la profondeur.

. La guerre est un instinct. Après un carnage, la vengeance. La vengeance est une pure imitation et cela tisse des liens de haine. Rien n’est plus savoureux que cette haine. L’homme est un chasseur, lorsqu’il a goûté au sang, il en devient ivrogne. La campagne se couvre de cadavres et la vue des morts, le pousse à se reproduire. Un besoin de femme le dévore. Ce qu’il a pris en sang, il doit le rendre en semence. Tel est le cycle. La femme refait les chairs, l’homme les dévore. C’est le règne de la bête. L’humanité n’est pas née et le tourbillon du feu perpétue l’espèce comme un espoir : un jour, un homme véritable sortira bien d’une femme. Hélas! la quantité d’engendrement ne semble pas accroître la probabilité d’arriver à l’humanité.

. C’était peut-être cela la minuscule graine de l’amour, une demi-seconde de contact suffisait pour la recevoir. Le reste consistait à la cultiver.

Au prochain saut pour la suite...

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...