mercredi 21 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-septième saut de crapaud



Lors de sa visite au Salon du Livre de Montréal, lundi dernier, s'arrêtant au stand d'une maison d'édition dont il a oublié le nom, son attention fut attirée par un livre au titre spécial: Les 1001 livres que chacun devrait avoir lus...

Est-il possible de lire 1001 livres? Le crapaud s'est posé la question et, avant d'y répondre, il est retourné à ses cahiers de lecture qui datent... de l'autre siècle... des années 1960... L'écriture a bien changé depuis! Bon. Mettons un livre par semaine (semaine régulière), cela donne environ cinquante-deux livres. Multiplions cela par... heum!!!! quarante-sept.... Nous voilà à deux mille et des poussières... C'est donc possible d'avoir lu plus de 1000 livres. Mais voilà que ça se complique, à cause du conditionnel passé. Il faudrait avoir absolument lu lesdits 1001 livres. Malheureusement, après feuilleté le livre, jeté un coup d'oeil sur ce qu'on proposait... le crapaud doit avouer, bien humblement, plusieurs me sont toujours inconnus.

Voilà pourquoi, vite vite de retour aux cahiers, j'y ai déniché des citations des «incontournables»... À vous maintenant de faire l'expérience!


. Personne ne me promettait que la grille s'ouvrirait si je devenais comme eux; on ne promet rien en échange de réalisations qui semblent impossibles; mais, les réalisations opérées, les promesses apparaissent après coup juste là où on les avait cherchées en vain. Kafka

. Toute vérité crée un scandale. Marguerite Yourcenar

. Préparer l'avenir n'est que fonder le présent. Il n'est jamais que du présent à mettre en ordre. À quoi bon discuter cet héritage! L'avenir, tu n'as pas à le prévoir mais à le permettre. Saint-Exupéry

. Ceux qui luttent, ceux dont les jours sont pleins, ceux-là vivent, les autres je les plains. Victor Hugo

. L'ordre est le plaisir de la raison; mais, le désordre est le délire de l'imagination. Paul Claudel

. Le plus beau discours est celui qu'on ne prononce pas. Élie Weisel

. Comment pensera-t-il si vous pensez pour lui? Jean-Jacques Rousseau

. Aimer un être c'est accepter de vieillir avec lui. Albert Camus

. J'étais ainsi en ce temps: toujours tourmenté avec une force égale par les choses graves et celles qui ne l'étaient pas, incapable de juger différemment les dangers réels de ceux nés en mon esprit. Alain Asbire

. Mais personne ne vint, parce que personne ne vient jamais... Thomas Hardy

.Étrange comme nos passions nous entraînent, nous poursuivent et nous fouaillent, nous imposent des rêves indésirables, des destinées contraires. Truman Capote

. Aimer qui change quand changement rencontre n'est pas amour. Shakespeare

. ... il n'est pas d'horreur perpétrée dans le monde réel que l'on ne connaisse déjà à travers ses rêves. Anthony Burgess

. En ce temps-là, le ciel était si bas qu'aucun homme n'osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l'on n'entendait jamais le meilleur en ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire. Amin Maalouf

. Nous n'allons pas; on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l'eau est rieuse ou bonasse... Et puis, y ayant tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance. Montaigne

. Vivre, c'est être condamné à avoir la tête bourrée. Jacques Prévert

. Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer, à éclairer par notre effort personnel, et qui était clair avant nous, n'est pas nous. Proust

. La tristesse se résout dans un bar, jamais dans la littérature. Hemingway

. Des mensonges jailliront de ma bouche, auxquels il se peut qu'un atome de vérité soit mêlé. Virginia Woolf

.Le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable que nous rencontrons. Rilke

. Écrire, c'est vivre deux fois. Léautaud

. La supersition, c'est une manière d'espérer. Balzac

. Si l'on veut retrouver sa jeunesse, il suffit d'en répéter les erreurs. Oscar Wilde

mercredi 14 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-sixième saut de crapaud



Francis Carco, né le 3 juillet 1886, décédé le 26 mai 1958, le crapaud le redécouvre actuellement. Par BRUMES, entre autres, aussi L'HOMME TRAQUÉ et L'HOMME DE MINUIT de même que RUE. Mais c'est par ce poème qu'il m'est venu, ce poète de la bohème, des rues, de la nuit et des personnages à la fois immenses et fragiles.
Bonne lecture.


L'Ombre


Quand je t'attendais, dans ce bar,
La nuit, parmi des buveurs ivres
Qui ricanaient pour avoir l'air de rire,
Il me semblait que tu arrivais tard
Et que quelqu'un te suivait dans la rue.
Je te voyais te retourner avant d'entrer.
Tu avais peur. Tu refermais la porte.
Et ton ombre restait dehors:
C'était elle qui te suivait.

Ton ombre est toujours dans la rue
Près du bar où je t'ai si souvent attendue,
Mais tu es morte
Et ton ombre, depuis, est toujours à la porte.
Quand je m'en vais, c'est à présent moi qu'elle suit
Craintivement, comme une bête.
Si je m'arrête, elle s'arrête.
Si je lui parle, elle s'enfuit.

Ton ombre est couleur de la pluie,
De mes regrets, du temps qui passe.
Elle disparaît et s'efface
Mais envahit tout, à la nuit.

Sous le métro de la Chapelle
Dans ce quartier pauvre et bruyant,
Elle m'attend, derrière les piliers noirs,
Où d'autres ombres fraternelles,
Font aux passants, qu'elles appellent,
De grands gestes de désespoir.

Mais les passants ne se retournent pas.
Aucun n'a jamais su pourquoi,
Dans le vent qui fait clignoter les réverbères,
Dans le vent froid, tant de mystère
Soudain se ferme sur ses pas...

Et moi qui cherche où tu peux être,
Moi qui sais que tu m'attends là,
Je passe sans te reconnaître.
Je vais et je viens, toute la nuit,
Je marche seul, comme autrefois,
Et ton ombre, couleur de pluie,
Que le vent chasse à chaque pas,
Ton ombre se perd dans la nuit
Mais je la sens tout près de moi...

Cependant tu n'étais qu'une fille des rues,
Qu'une innocente prostituée,
Comme celle qui apparut,
Dans le quartier de Whitechapel,
Un soir, à Thomas de Quincy
Et qu'il chercha, plus tard, sans jamais la trouver,
De porche en porche et d'hôtel en hôtel...

Il le raconte dans un livre.

C'est là, que pour la première fois, que je t'ai rencontrée.
Tu étais lasse et triste, comme les filles de Londres,
Tes cheveux conservaient une odeur de brouillard
Et, lorsqu'ils te voyaient à la porte des bars,
Les dockers ivres t'insultaient
Ou t'escortaient dans la rue sombre.

Je n'ai pas oublié l'effet que tu me fis
Dans ce livre désespéré,
Ni le vent, ni la pluie, ni le pavé qui luit,
Ni les assassins dans la nuit,
Ni les feux des estaminets,
Ni les remous de la Tamise
Entre ses mornes parapets...
Mais c'est après bien des années
Qu'une autre qui te ressemblait
Devait, le long des maisons grises,
Me faire signe et m'accoster.

Ce n'est pas toi. C'est tout ce que tu me rappelles:
Comme j'étais triste, avant de te connaître,
Comme je m'enfonçais, avec délices, dans ma tristesse.
En marchant dans les rues, en entrant dans les bars,
En suppliant la nuit les ombres de parler,
Sans cesser d'errer et d'aller...

Mais partout il était trop tard.

Un air d'accordéon s'achevait en hoquet.
On décrochait, l'une après l'autre, les lumières
Et le passant, à qui je demandais du feu,
Me tendait un cigare éteint.
Où me portaient mes pas, c'était la même histoire.
J'allais toujours vers les sifflets des trains,
Sur un grand boulevard trouble et peuplé de fantômes.
Mais les trains passaient en hurlant,
Et cette attente avait l'air d'un départ.

Tu es venue pour t'en aller.
Je t'ai pourtant conduite en ces lieux désolés
Et tu m'as dit: « Quoi que tu fasses,
C'est moi, dorénavant, que tu verras parmi tous ces fantômes.
Tu me sentiras près de toi,
Tu penseras que je suis morte
Et jamais tu ne m'oublieras.»

Je t'écoutais, je te suivais sous les lumières.
Il n'y avait que nous de vivants en ces lieux,
Nous seuls mais je savais que des deux, la première,
Ce serait toi qui me dirais adieu.
Et j'avais beau ne pas vouloir,
Te retenir par ta petite main,
Le cri, le roulement et la fumée des trains,
Les rails et leurs feux en veilleuse,
Le pont noir tout retentissant
Du bruit des lourds wagons entre-choqués,
Par un présage obscur déjà nous séparaient.

Une autre fois, dans ce quartier sinistre,
Nous nous sommes assis sur un banc, à la nuit,
Et le vent qui chassait la pluie,
Les globes des hôtels meublés,
Les marlous aux chandails humides,
Les filles qui nous regardaient
Accumulaient, autour de nous, les maléfices
Dont le cercle se rapprochait.
Alors tu t'es mise à pleurer.

À m'expliquer, sans élever la voix,
Qu'un jour tu me délivrerais
De ces larves qui sont en moi...
Tu parlais et la pluie tombait.
C'était la pluie qui te faisait pleurer,
Comme un chagrin que rien n'apaise,
Comme une peine inconsolée.

Et la ronde des ombres et des feux des maisons
Tournait infatigablement
Avec ses voyous et ses filles,
Ses bars, où les phonos grinçaient,
En nous jetant quelquefois, par la porte,
Comme l'appel d'une voix morte...

La ronde que rien ne lassait,
Tournait et m'emportait, avec toi qui es morte,
Tourne et m'emporte encore, avec tout mon passé,
Hors du temps, hors du monde, hors de tout ce qui est
Ou qui n'est pas, mais que toi, dans l'ombre, tu sais...

mercredi 7 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-cinquième saut de crapaud



Le crapaud est né en 1947… sans doute cela explique-t-il bien des choses… un 24, celui de juin. En fait, 3 ans et 4 mois après le décès de Hector de Saint-Denys-Garneau, le 24 octobre 1943. Vous connaissez mon attirance pour la numérologie!

Ce poète arriva drôlement dans la vie du crapaud. Je vous raconte en deux mots alors que l’essentiel de ce saut tourne principalement autour du spectacle qui se déroulera (le deuxième en deux soirs) à la Grande Bibliothèque et présentera des œuvres du poète.

C’est en fait par Anne Hébert (sa cousine) que le crapaud l’a découvert. REGARDS ET JEUX DANS L’ESPACE est devenu, une fois que le crapaud se le fut procurer (il n’avait pas 15 ans), son livre de présence. Il achevait de lire quelques poèmes d’Anne Hébert (LE TOMBEAU DES ROIS) et une allusion, toute petite, toute frêle, à ce cousin piqua la curiosité de celui qui, à l’époque, lisait Marie Noël, Charles Gill, Émile Nelligan et surtout des anthologies de poésie française.

Ce fut le coup de foudre! Il n’eut, pour on ne sait trop combien de temps, que Saint-Denys-Garneau en tête et un certain agacement à découvrir qu’on le «critiquait» principalement à partir d’une grille dite spirituelle. Dans sa tête de crapaud, c’était comme si on le lui présentait comme un être en permanente crise religieuse. Comme si son génie littéraire qui faisait basculer tout ce qu’il y avait avant lui ne pouvait pas, tout simplement pas, n’être que le génie de la modernité.

Saint-Denys-Garneau est toujours demeuré le poète préféré du crapaud et quel ne fût pas son bonheur lorsque le groupe Villeray mit en musique quelques-uns de ses poèmes. S’il est encore disponible, il vous suggère fortement de vous le procurer.

D’ici là, ce soir, 19 h 30 à la Grande Bibliothèque, c’est un rendez-vous.



À souligner
Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux



En collaboration avec le Théâtre Barbare, BAnQ présente le spectacle littéraire Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux, mis en scène par Christian Vézina et interprété par Maude Guérin, Jean Maheux et Christian Vézina. La vie de l’écrivain, étonnant alliage de grâce et de culpabilité, sera mise en lumière par cette lecture-spectacle réunissant certains passages de son journal intime ainsi que les lumineuses révélations de sa poésie.



Mardi 6 et mercredi 7 novembre, 19 h 30 à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque. Entrée libre





Communiqué de BAnQ


Lecture-spectacle sur Hector de Saint-Denys Garneau Trois comédiens pour un poète




Montréal, le 31 octobre 2007– Les 6 et 7 novembre à 19 h 30, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), en collaboration avec le Théâtre Barbare, invite le public à assister à la présentation de Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux dans l'auditorium de la Grande Bibliothèque. Cette fascinante lecture-spectacle fera revivre l'œuvre de ce grand poète québécois, souvent considéré comme notre premier poète moderne.



Ce spectacle porte la signature de Christian Vézina, directeur artistique et concepteur. Celui-ci incarne le poète tourmenté, mort dans la fleur de l'âge. Deux autres comédiens, Jean Maheux et Maude Guérin, viendront assister le metteur en scène dans l'interprétation complexe de Saint-Denys Garneau. Chacun révélera une facette de cette personnalité étonnamment créatrice et originale.



Le portage miraculeux explore d'abord la prose brillante du journal intime de Saint-Denys Garneau pour se consacrer ensuite à ses plus beaux poèmes. Ce spectacle célèbre ainsi de belle façon l'œuvre magistrale du poète et permet de mesurer le lourd tribut que celui-ci dut verser pour exprimer l'inexprimable : un véritable « portage ».



Le portage miraculeux nous offre aussi la découverte d'un personnage plus grand que nature : un jeune homme sensible, volontaire et rigoureux qui, contraint d'abandonner ses études en raison de problèmes de santé, décida à 19 ans de se consacrer entièrement à la peinture et à la littérature. Il décédera à 31 ans, le 24 octobre 1943, lors d'une excursion de canot en solitaire. Le jeune poète aura passé les dernières années de sa vie au manoir familial de Sainte-Catherine de Fossambault, près de Québec. Fait à noter, son unique recueil de poèmes et seul ouvrage diffusé de son vivant, Regards et jeux dans l'espace, a été publié à compte d'auteur en 1937. Heureusement, amis et admirateurs assureront ultérieurement la parution de certaines de ses œuvres inédites. Dès 1944, Hector de Saint-Denys Garneau recevra de vibrants hommages et sera dès lors reconnu comme l'un des plus importants écrivains québécois.




En résumé



Lecture-spectacle Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux


Les 6 et 7 novembre 2007 à 19 h 30
À l'Auditorium de la Grande Bibliothèque de BAnQ 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal Métro Berri-UQAM


dimanche 28 octobre 2007

Le cent quatre-vingt-quatrième saut de crapaud


Dernier dimanche d'octobre. Déjà à la porte de novembre qui risque de nous balayer quelques épisodes de froid, de pluie et de tombée de feuilles. Admettons, toutefois, que les deux derniers mois - le réchauffement de la planète y est-il pour quelque chose? - nous furent plus que favorables.


Ce matin, je vous offrirai quelques rélexions d'Albert Jacquard, ce scientifique, essayiste et généticien né à Lyon en 1925 qui a déjà été membre du Comité consultatif national d'éthique (en France). Son discours humaniste vise à l'éveil des consciences tout en prônant la paix et la non-violence.


Il est un adepte de la décroissance soutenable, un concept « politique, économique et social se plaçant à l'opposé du consensus politique actuel, selon lequel la croissance économique conduit à l'augmentation du bien-être social » . Les partisans de cette idée proposent de lui substituer « une diminution de la consommation et de la production afin de respecter le climat, l'écosystème et les êtres humains. »


Titulaire de deux doctorats, un premier en génétique et un deuxième en biologie humaine, Jacquard fut nommé en 1973 expert en génétique auprès de l'Organisation mondiale de la santé; il y demeura jusqu'en 1985. Parallèlement à cela, il mena une carrière universitaire autant en Suisse, en France qu.'en Belgique.


Albert Jacquard dit « ne pas avoir de solution; mon objectif, ce n'est pas de construire la société de demain, c'est de montrer qu'elle ne doit pas ressembler à celle d'aujourd'hui. » De fait, on le retrouve auprès de plusieurs altermondialistes.


Il fréquente des personnes comme l'abbé Pierre (en militant pour le logement), Edgar Morin (en parrainant une liste électorale pour le Parlement européen), Philippe Merrieu, Régis Debray et Axel Kahn ( la Cité des Savoirs du XXIième siècle).


Je termine cette courte présentation en rappelant ses grands talents de vulgarisateur scientifique.


Les citations offertes aujourd'hui proviennent d'un tout petit livre extraordinairement parlant: 5 milliards d'hommes.


. Le réel semble errer comme un aveugle dans le labyrinthe des possibles, se heurtant sans cesse aux obstacles qui font d'un chemin une impasse. Le temps détruit systématiquement ce qu'il a permis au hasard de construire; chaque succès est provisoire, aucune accumulation de pouvoirs neufs ne peut se produire.


. Le réel est une fraction infime des possibles; ceux-ci sont inépuisables.


. Être unique, c'est nécessairement être provisoire.


. ... l'instant présent est ainsi mis au service de l'instant à venir...


. Dans tous les domaines, la réalité des choses nous échappe définitivement; nous devons nous contenter de développer un discours à propos de notre vision de cette réalité.


. Pour aller à l'essentiel, on peut présenter l'homme comme: un animal qui reçoit individuellement de la nature le pouvoir de s'attribuer collectivement des pouvoirs.


. L'homme est un animal qui a reçu la capacité d'utiliser l'écoulement du temps pour imaginer et réaliser un projet.


. L'humanitude c'est l'ensemble des cadeaux que les hommes se sont faits depuis qu'ils existent, qu'ils continuent à se faire et qu'ils peuvent à peu près sans fin continuer à se faire.

À la prochaine

mardi 23 octobre 2007

Le cent quatre-vingt-troisième saut de crapaud






En feuilletant mes cahiers de lecture afin d'y puiser quelques belles réflexions, je tournais les pages et m'apparaissais de fabuleux noms (Anne Hébert, Albert Jacquard, Jean O'Neil, Jean Bédard, Robert Lalonde, Saint-Denys-Garneau et j'en passe). Je me disais que chacun d'eux pourraient, ce matin, être de mise. Mais j'ai préféré vous offrir un registre plus «neutre». Pourquoi? Pour la simple et unique raison qu'après cet épisode qui vient de me plonger dans le deuil, il faut un certain temps avant de retomber sur ses pattes. Je veux le prendre. Et aussi, chacune des citations d'aujourd'hui auraient très bien pu servir de discussion avec mon ami Yvan.

Je me suis arrêté au cimetière, dimanche soir dernier. Le vent avait fait basculer le bouquet de fleurs, celui de Danielle (je l'ai replacé) et l'amoncellement de terre recouvrant le cercueil, encore proéminant. Je me disais, même si la température en cette fin d'octobre est presque estivale, je me disais que de se retrouver dehors, sous terre, devait être pour mon ami Yvan un grand isolement.

Je vous offre ce qui suit un peu comme si nous le prenions pour sujets à «jasette»...



. Le sens et la fin d'un problème semblent résider non pas dans sa solution, mais dans la recherche incessante qu'il exige de nous. Jung


. Si les choses ne vont pas dans le monde quelque chose ne va pas chez moi. Ainsi, si je suis intelligent, je dois me corriger d'abord. Jung


. On ne peut expliquer et connaître qu'une fois que l'on a réduit les intuitions à une connaissance exacte des faits et de leurs liens logiques. Jung


. La solidarité humaine est la condition nécessaire pour l'épanouissement de l'individu. Eric Fromm


. «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même.», tel est l'un des principes fondamentaux de l'éthique. Il est aussi juste d'affirmer: « Ce que tu fais aux autres, tu te le fais à toi-même également.» Eric Fromm


. Un système doit avoir son utopie. Erikson


. La structure c'est d'abord ce lien invisible qui impose un ordre à la collection.
Claude Lévi-Strauss


. La véritable grandeur de la connaissance consiste à ne pas laisser ce que nous ne savons pas obscurcir ce que nous savons. Emerson


. Il faut que la solution de ces questions se trouve dans une vie et non dans un livre. Un drame ou un poème est une réponse approximative et oblique. Emerson


. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances et nos faiblesses. Benjamin Constant


. Ce qui ne me tue pas me donne de la force. Nietzsche


. Tous nos actes sont essentiellement inconnus. Nietzsche


. Le plaisir suggère la peine. Neitzsche


. Ce serait mieux s'il n'y avait rien. Comme il y a plus de douleur que de plaisir sur terre, toute satisfaction n'est que transitoire, créant de nouveaux désirs et de nouvelles détresses, et l'agonie de l'animal dévoré reste plus grande que le plaisir du dévoreur. Schopenhauer


. Un homme est aussi heureux que son esprit le lui permet. Lincoln


. On ne peut renforcer le faible en faiblissant le fort. On en peut former le caractère de l'homme en lui enlevant toute initiative. On ne peut aider les hommes de façon permanente en faisant pour eux ce qu'ils peuvent et devraient faire eux-mêmes. Lincoln


. Le commencement n'est le commencement qu'à la fin. Schelling


. La loyauté envers une idée dépassée n'a encore jamais brisé de chaînes ou libéré d'âme humaine. Mark Twain


. L'expérience, ce n'est pas ce qui arrive à l'individu. C'est ce que l'individu fait de ce qui lui arrive. Aldous Huxley




À la prochaine

mardi 16 octobre 2007

Le cent quatre-vingt-deuxième saut de crapaud

Yvan-Alain Fournier
1943-2007

Mon ami Yvan est décédé.

De cette maladie insidieuse à la démarche résolument destructrice, du cancer. Mon ami Yvan l'était depuis près de quarante ans. De ces amitiés marquées au fer rouge... au coeur et au temps. Définissable par tant et tant de doux moments et de si profondes richesses ancrées dans la communication. Que maintenant cela, la communication, soit coupée m'est le plus difficile.

J'écrivais à ma très chère Claire, cette belle-soeur qui sait si bien toucher mon âme et mon cerveau par la pertinence de ses questions projetantes dans la réflexion, je lui écrivais ceci suite au décès de mon ami: « la dernière fois que j’ai parlé à Yvan (dimanche vers 21h) et qu’il ne me répondait que par un râlement, j’ai ressenti que mon ami partait, s’occupait à nettoyer son intérieur comme s’il ramassait l’essentiel avant de s’en aller. S’en aller tout en sachant qu’il n’allait pas revenir.

Danielle, son épouse, me disait qu’il a ouvert les yeux, une dernière fois, quelques secondes avant de mourir et qu’elle y a vu une telle douceur, un peu comme les yeux des personnages sur les anciennes images saintes. Un dernier souffle, puis plus rien. Tellement qu’elle se demandait si c’était cela la mort; juste cela.»

Danielle m'a demandé de préparer un texte pour les funérailles et toujours à Claire, je confiais ceci: « je le veux, à la fois, chargé de l’émotion qu’une telle circonstance dépose sur notre cœur et dire à toutes celles et tous ceux qui l’ont connu combien Yvan, que j’appellerai «l’homme au regard à fleur d’ange», combien cet homme nous aura marqués par son courage et flagellés par ses silences intérieurs.

Je sais, aussi, que ce décès, cette mort ou ce départ – je m’emmêle à trouver le mot juste – porte un message. Il me faut le découvrir. Il voltige entre la souffrance et la réconciliation, entre la solitude du temps et l’ouverture à l’éternité. Je ne sais pas encore. Yvan, mon ami courbé par les souffrances qu’il taisait, je lui demande de s’installer ici, chez moi, sous la vigne et ses raisins qu’il a tant aimés, qu’il trouvait «parfumés», jusqu’au moment où son esprit aura réussi à faire le tour de ce qu’il doit faire, et me souffler dans le dos comme de grands coups de soleil, comment faut-il accepter la mort d’un ami?

Ce que je trouve d’étrange dans cette mort c’est qu’une fois qu’elle a envahi le corps d’un homme, qu’elle y a délogé la vie parfois à grands coups de martyrs, parfois à grands coups de douceurs, elle s’en va. La mort ne reste pas. Elle est en marche, inviteuse puis quitteuse… une grande charmeuse sachant s’adresser à chacun dans le langage qui le rejoint. Elle part. Sans doute intéressée par quelqu’un d’autre. Elle ne s’occupe, la mort, que des hommes. Les choses ne meurent pas, elles demeurent «sang-froid» alors que les hommes sont «sang-chaud»… appeleurs de mort… »

Je finissais le courriel à Claire par ces mots: « j’aurais presque le goût de dire qu’il faudrait, quand on sait la mort à l’œuvre chez quelqu’un que l’on aime, tout de suite, se centrer sur son esprit qui n’a rien du «sang-froid» et du «sang-chaud». Si vite le corps devient une «chose» alors que l’esprit, l’au-delà du «sang-chaud», demande à être porté dans cette zone où l’immortalité est possible, voilà je pense, une façon de s’accompagner vers sa propre mort, la main déposée dans celle de l’autre.»


Voici le texte lu à la cathédrale de Saint-Hyacinthe, le lundi 15 octobre 2007, devant la tombe de mon ami Yvan que j'embrasse ici une dernière fois.


Cher Yvan,
Ce matin, j'ai fait un peu plus de café qu'à l'habitude... au cas où tu viendrais. D'un même mouvement, j'ai ramassé de la chaleur, du soleil afin de les déposer sur tes épaules; ces épaules qui depuis quelques mois s'arquaient... à la fin se courbaient.

Tu ne pliais pas, non, tu ne pliais pas, tu ne faisais que compresser l'autour de toi afin de mieux te l'accaparer, comme on fait sa valise qui suivra tout au long de son voyage.

Et nous aurions parlé. Jasé. Beaucoup moi, la grande gueule, mais aussi toi, mon ami silencieux. L'homme qui sans larmes pleurait.

Je savais, à la fin du mois de juillet, lorsque Jean-Luc m'apprit la teneur de la maladie qui t'affectait que je me magasinais de la peine. Mais sache que pour rien au monde je n'aurais souhaité autre chose que les heures toutes remplies d'une intense humanité, d'une tendre amitié, ces heures passées ensemble.

À l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, au neuvième, sous les ailes d'un papillon... sous les soins de ce personnel qui, rapidement, se mit à t'aimer. Déjà, à ce moment de l'été, tu utilisais le mot «merci» comme la porte à emprunter pour bien exprimer ce que tu voulais dire à tout le monde.

Tu t'y es pris dès cette époque, que dans ma frénésie à vouloir t'amener ailleurs je jugeais prématurée, tu t'y mettais dès cette époque, regardant derrière et tout à côté de toi, puis notait dans ces cahiers arc-en-ciel que tu distribueras plus tard aux gens que tu aimes, les mots enrubannés de mercis, afin de bien les leur rappeler.
À Douville également, dans ta maison retrouvée après quelques courts séjours à l'hôpital, la maison Viens, celle que tu auras si longtemps habitée, marchée par coeur, celle où ton esprit s'est logé, nous en sommes assurés, avant que tu partes. Il y restera. Il y a bien aussi celle qu'aux environs de 5 heures le matin tu retrouvais, cette deuxième demeure de la rue des Cascades.

Yvan,
Tu as beaucoup écrit. Peu parlé. Tu as beaucoup réfléchi. À tant de questions pour lesquelles les réponses, souvent, se transformaient en d'autres questions. Tu te rappelles nos grandes envolées philosophiques sur le temps que toi tu appelais… l'éternité… sur la vie que toi tu appelais… la liberté… La République de Platon.

Je suis convaincu que nous trouverons, bientôt, cachés à gauche ou à droite, à la maison ou à la pâtisserie, une feuille, un carnet sur lesquels de ton écriture à la si parfaite calligraphie, nous trouverons des textes permettant de mieux saisir encore qui tu étais.

Nous, ces tous et chacun qui eurent l'occasion de découvrir une partie de ce Yvan, l'être secret, intérieur, généreux et amoureux du bonheur, du tien et de celui des autres.
Nous, ces tous et chacun qui partagèrent avec toi, Yvan, l'homme au regard à fleur d'âme, des espaces de vie, des occasions privilégiées, des activités aussi diverses que diversifiées… qui partagèrent des espaces d'amitié, de fraternité et d'amour.

Tu nous as quittés. Dans la plus entière dignité. Te disant, sans doute, que tout se déroulerait sans acharnement. Tu nous as quittés. Apportant une partie de chacun de nous avec tes «mercis» qui, à la fois, nous appelaient à toi et nous en séparaient.

Jamais je n'aurai vu chez toi, ô mon grand ami, avant, pendant et maintenant, un seul instant de hargne ou de haine, jamais, un seul instant je n'aurai rencontré - et tous peuvent en témoigner - autre chose que cette chaleur et ce soleil que tu recherchais tant cet été, cet automne.

Souvent tu disais, comme dans la chanson, « Je n'aurai pas le temps »... Sache que tu as eu le temps de rendre Danielle heureuse. D'aimer Diane, Étienne-Manuel et Annabelle. Sache que tu auras eu le temps de vivre des instants uniques avec Mario, France et Jocelyn. Et Léola, Lorraine, Gérald. Nicole et Julie. Et tes chats, inséparables compagnons de silence.


Très cher Yvan,
Permets-moi de te dire que d'avoir vécu avec toi ces combien trop courtes heures qui remplirent quelques mercredis fut pour moi, pour Jean-Luc aussi, des instants d'une incomparable qualité.

Certainement plusieurs autres amis, de maintenant et d’avant, en diront autant.

Yvan,
Au nom des tiens, de celles et ceux qui eurent à te croiser, à un moment ou à un autre de leur vie, reçois tout comme tu le donnais si bien, un profond merci, un merci-gâteau...

Et retrouve, là où déjà tu es en marche, ceux qui t'attendent les bras ouverts.


samedi 6 octobre 2007

Le cent quatre-vingt-unième saut de crapaud



Aujourd'hui, je vous offre des citations provenant de personnes que j'appelle affectueusement « mes inconnus ». La seule, l'unique raison me poussant à pousser cette porte c'est qu'à un moment donné de mes lectures, je suis arrivé à eux, à ce qu'ils ont écrit et que cela m'a réjoui. Si vous en connaissez un ou plusieurs, faites-moi un signe.

. Ne prononce jamais ces mots:« Je n'ai pas connaissance de telle chose, donc elle est fausse.» Il faut apprendre pour connaître, connaître pour comprendre, comprendre pour juger. Apophtegme de Narada


. Elle était la seule femme au monde pour laquelle je puisse imaginer qu'un homme fût prêt à mourir. Ned Field en parlant de Fanny Stevenson

. Sa propre vie lui apparut dérisoire, solitaire, fragile colonne dressée parmi les décombres des années perdues. Carson McCullers

. Cependant, tu dois demeurer. C'est effrayant mais c'est comme ça. Tu ne peux pas sans cesse vouloir t'en aller. Ce qui te pousse parfois à fuir est en même temps ce qui cherche à te tuer. Barry Lopez

. Si je ne m'occupe pas de moi, alors qui s'en occupera? Et si je ne m'occupe que de moi, alors qui suis-je? Et si je m'en occupe pas maintenant, alors quand? Hillel

. L'universel, c'est le local moins les murs. Miguel Torga

. Le fait imaginaire possède par la concentration d'expériences «fictives» qu'il permet, une valeur incomparablement plus grande que le fait réel. Edmund Husserl

. La mer enseigne la liberté de se connaître vaincu et de lutter quand même. Claudio Magris

. L'homme ne vit pas, il dirige sa vie. Arnold Gehlen

. Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour. Pierre Reverdy

. L'égoïsme est le véhicule de la mort quotidienne. Panaït Istrati

. On ne perd rien quand on se livre entièrement. Autrement, autant dire du soleil qu'il s'épuise quand il se livre sans ménagement ni choix. Panaït Istrati

. Abstinent: Personne faible qui cède à la tentation de se refuser un petit plaisir. Ambrose Bierce

. Il faut laisser vivre ses pas. Philippe Deleron

. Un seul être vous manque... et tout est dépeuplé... Léon-Paul Fargue

. Sans métaphores, nous ne pourrions ni nommer ni même percevoir un grand nombre d'objets. Anne Cauquelin

. La disposition constante de l'homme est de souhaiter être ailleurs que là où il est. Jacques Réda

. Chaque chose dispose d'une autre ombre derrière son ombre ordinaire et on l'entend la traîner, même lorsque la nuit est noire. Tomas Transtsömer

. Une rencontre: ce qui arrive de face, mais toujours par surprise; ce qui exige l'attente et que l'attente n'atteint pas; l'irruption d'un dehors, l'extériorité ébranlant tout et qui perce le moi. Blanchot

. Se perdre est le seul endroit où il vaille vraiment la peine d'aller. Tiziano Scarpa

. Voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister? Stig Dagerman



À la prochaine

vendredi 5 octobre 2007

Le cent quatre-vingtième saut de crapaud



Le crapaud a découvert, caché il ne savait trop où, ce poème. Normalement, il ne devrait pas le placer ici et cela pour deux raisons indépendantes l'une de l'autre. La première c'est qu'il n'est qu'une ébauche, une esquisse, un croquis de poème; c'est-à-dire devant servir à lancer la poétique non pas l'emplir. La deuxième c'est que jamais le crapaud n'écrit de poème à la première personne du singulier: le « je » est proscrit.

Alors, pourquoi le présenter?

Comme le cycle du fantôme est maintenant dans le dos du crapaud, retrouver ces quelques strophes lui fait bizarre. C'est un peu comme si vous retrouviez un vieux billet de loterie, que jamais vous n'auriez pris le temps de vérifier s'il est gagnant ou pas et que là, vous allez voir, au cas où… si jamais…

Il y a aussi dans le poème oublié, le dormeur solitaire, une espèce de nostalgie qui se réveille tout d'un coup et vous frappe en plein coeur ou en plein cerveau. Reprendre quelque chose d'inachevé, quelque chose qui s'est cristallisé dans le temps, un peu engourdi également et revoir si les images qui s'y cachent peuvent encore faire un petit bout de chemin.

Le voici. Il s'intitule - et cela depuis on ne sait trop quand - l'anxieuse solitude impatiente.


je suis à l'hiver de l'écriture
alors que les fantômes du passé
solitude impatience anxiété
ne cessent de me harceler…

la saison se vide de l’intérieur

après les courses folles
comme paralysée de vivre son passé au présent

... et elle sera là à écrire l'hiver
spectre passé et harcelant
de solitude d’impatiences d’anxiétés...


... et restera là les pieds dans la glue de l'hiver
promenant dans les ruelles tristes et blanches
comme des brouillards effilochés
tout un passé à l'avenir trop présent
qui neige encore ses fulgurantes tempêtes...

... et au printemps revenu
au coeur d'une ville noyée
deux immobilités ploieront sous d'immenses placards d'érable

croulant tant et tant sous le poids du temps...

... et demanderont
fouettés par les grands vents d'avril
si pour toujours encore
les rêves inanimés que l’hiver aura sauvés
du feu des étables…
vieilliront...

jeudi 27 septembre 2007

Le cent soixante-dix-neuvième saut de crapaud

Très tôt ce matin, le soleil encore bien emmitouflé dans les nuages, le vent charriant quelques gouttes de pluie, j'entendis le cri des bernaches passant au-dessus de l'île. Elles passent, en chemin vers leur sud, semant autour d'elles des trous dans le silence du jour, ouvrant des taches que les suivantes envahissent de leurs puissants coups d'ailes.

Les bernaches m'ont réveillé, me précipitant vers elles, vers leur route. Comme il est étrange de constater qu'une année, pas l'autre et l'autre avant, on ne sait trop, l'on suive et leur vol, leurs chants et les traces invisibles qu'elles dessinent au-dessus de soi! Pourquoi ce matin d'un septembre automnal aux allures d'été qui s'accroche, pourquoi leur porter une attention toute particulière? Que signifie leur passage? Leur départ? Leur partance?

Enfant, je m'en souviens parfaitement, mon grand-père disait que « les grands oiseaux passent au printemps transportant avec eux les couleurs du sud et repassent à l'automne laissant tomber sur nos têtes les microbes du nord ». Il voulait sans doute expliquer la magie des couleurs du printemps et de l'été de même que les grippes qui s'installent vers la fin de septembre et nous quittent une fois l'hiver achevé. Mais ce vieil homme qui ne parlait pas beaucoup, il comptait surtout, voyait dans les mouvements du ciel des messages, des augures. Le type de formation qu'utilisaient les bernaches lui indiquait l'arrivée de l'été. Le nombre de retardataires, la durée de la belle saison. L'angle plus ou moins aigu de leur grand « V », si la pluie allait être abondante. Toujours, il associait les grands oiseaux aux saisons. Jamais à des événements des hommes. Sauf...

Les bernaches de ce matin, celles que je n'ai qu'entendues, celles que si je les avais vues j'en n'aurais certainement pas mesuré les mouvements, le nombre, les angles de vol, celles qui ramassent autour d'elles les retardataires ou les névrosées, je me serais plutôt demandé quel message, quel signe voulaient-elles me laisser dans leurs microbes sans parachutes s'abimant vers le sol. Emporteraient-elles dans leur course inévitable des gens qui me soient proches? Suis-je en train de fabuler? L'ami d'ici, celui de là-bas, ont-ils un lien avec ce voyage? Un peu comme mon grand-père qui, une seule fois dans sa vie, l'a-t-il regretté par la suite?, dut associer l'étrange volée de cet automne-là à des auspices défavorables...

Une vieille dame vivait avec lui, sous son toit, comme il était dans la coutume à l'époque: quand la mère de la mariée était veuve, elle suivait une de ses filles dans sa demeure. Mon grand-père la respectait, mieux, l'idolâtrait. Cette vieille femme, petite et agile qui allait vivre jusqu'à tout près de cent ans, comme un meuble essentiellement indispensable suivit mon grand-père et ma grand-mère dans tous les bonheurs, dans tous les malheurs. Elle parlait peu, elle aussi, mais marquait profondément les décisions que cet homme de peu d'instruction dut prendre tout au long de sa vie. Elle savait tout faire et faisait tout avec cette élégance discrète qui pouvait passer pour de la noblesse. De l'argenterie parmi le plomb, c'est ainsi qu'on aurait pu la décrire.

De tôt le matin à tard le soir, d'un autonne à l'autre, d'un enfant suivant l'autre, cette vieille dame, petite et agile, au regard qu'elle donna si généreusement à sa fille et plusieurs de ses petits-enfants, cette vieille dame besognait, et besognait encore. Elle ne prenait pas le temps de regarder passer les oiseaux, peut-être, à l'occasion, les grands oiseaux, ceux qui vont et viennent selon un cycle précis.

Cette année-là, la date importe peu, sauf que les deux guerres étaient passées, ces gestes des hommes qui les rendent inhumains disait-elle, cette année-là, son pas avait ralenti. Dans la volée des bernaches, elle ne serait plus devant mais pas encore tout à fait à l'arrière, la vieille dame se mit à souffrir des ailes. Tout d'elle se mit à ralentir. Ce fut l'année où mon grand-père remarqua que la volée des grands oiseaux, inexpliquablement, s'arrêta l'espace d'une journée sans soleil et appeleuse de pluie, derrière la maison, dans un pré aussi grand qu'une main ouverte. Combien étaient-elles? Il ne saurait le dire mais, à leur départ, dans un concert discordant de cris retenus et jetés dans l'ombre des pins, demeura un oiseau. Un seul. Était-il de l'âge de ceux qui connaissent la route? Avait-il traversé à maintes reprises les frontières de ce continent? Personne ne saurait le dire. Mon grand-père le remarqua. Son immobilité simulait le camouflage. Il maquillait de son silence le pré entièrement recouvert des traces d'oiseaux s'y étant, quelques heures, reposés ou par respect pour le volatile épuisé, stratégiquement arrêtés, puis repartit, amputés d'un oiseau fragile.

Il en parla à la vieille dame. Leur échange fut bref. L'oiseau aurait la journée pour leur indiquer l'attitude à prendre. Dans les yeux de la vieille dame, encore vifs mais fatigués, sous ses pattes-d'oie, un signe se traça. Elle allait mourir avant le retour des grands oiseaux. On devait traiter l'esseulé de la même manière que l'on s'occuperait de la vieille dame avant le printemps prochain.

L'oiseau tenta quelques essors infructueux. Il était tout près de la fin de l'après-midi. L'oiseau marcha quelques pas. S'arrêta. Mon grand-père se tenait loin, mais prêt à intervenir au cas où un renard devait se pointer le nez. Il entendit deux cris. Un feulement d'ailes... Puis rien.

La vieille dame s'approcha de mon grand-père et lui dit:
- Il a déjà connu le sud, le nord aussi. Ne lui reste maintenant qu'à connaître ce qu'il y a au-delà des pôles.

Mon grand-père répondit:
- Nous lui laisserons jusqu'au soir pour que s'envole ce qui doit s'envoler. Après je brûlerai ce qui restera.

Ce fut, je crois, la seule conversation entre ces deux êtres. La vieille dame quitta mon grand-père, lui laissant l'inquiétude des grands oiseaux lorsqu'ils passent et repassent. Après cette année-là, il les suivait mais c'est derrière, au bout des longues lignes que se fixait son regard y cherchant un signe quelconque.

Et moi, ce matin, suis-je comme lui?

mercredi 26 septembre 2007

Le cent soixante-dix-huitième saut de crapaud

Qu'ont en commun des auteurs comme Edgar Morin, Érik Érickson, William Glasser et Henri Laborit? Ils sont tous les quatre dans les cahiers de lecture du crapaud... assez évident! Mais surtout, se sont retrouvé sur la route du crapaud à différents moments de sa carrière en éducation. Morin... lors de crises et de conflits. Érickson quand il fallut saisir toute la complexité de l'identité. Glasser, afin de bien s'ancrer dans le réel. Et finalement Laborit, quand il s'est interrogé sur la cybernétique et ... la fuite.
Voici ce que le crapaud a déniché puis réuni.

. L'auto-examen nous convie non pas à nous enfermer narcissiquement et à nous délecter de nous-mêmes, mais à dialoguer avec nous-mêmes... Une pensée qui essaie de se comprendre a besoin de se décentrer et de se distancier par rapport à elle-même et a donc besoin du regard d'autrui et de la pensée d'autrui. L'auto-examen est donc nécessairement auto-exo-examen. C'est dire que la logique de la pensée complexe nécessite un milieu de confrontation, opposition, voire discordre: elle ne saurait concevoir une pensée autosuffisante. Ici encore, nous voyons réapparaître les idées d'ouverture et de fermeture. La pensée close du dogmatisme refuse à la fois l'examen par autrui et l'auto-examen. La pensée complexe a besoin de l'un et de l'autre. EDGAR MORIN


. L'identité prend les multiples formes de l'évolution affective. D'après ÉRICKSON, elle pourrait se résumer ainsi:
Je suis ce qu'on me donne. Je suis ce que je veux. Je suis ce que j'ose. Je suis ce dont je suis capable. Je suis ce que je choisis d'être. Je suis ce que j'aime. Je suis ce que je crée, ce que je produis. Je suis ce que j'ai eu et donné.



. Le «self-management skills» (habiletés à se diriger) selon GLASSER:
Ces habiletés comportent spécifiquement l'aptitude à s'engager dans une exploration autodirigée et intentionnelle de l'environnement; l'aptitude à fixer des buts et à reconnaître quand ils sont atteints; l'aptitude à prendre des décisions et à reconnaître les conséquences d'une décision; un sens de la maîtrise et la confiance fondé sur l'aptitude à contrôler son environnement d'une manière socialement mûre.


. Il n'y a pas d'objectivité en dehors des faits reproductibles expérimentalement et que tout autre que nous peut reproduire en suivant le protocole que nous avons suivi.
Il n'y a pas d'objectivité en dehors des lois générales capables d'organiser les structures.
Il n'y a pas d'objectivité dans l'appréciation des faits qui s'enregistrent au sein de notre système nerveux.
La seule objectivité acceptable réside dans les mécanismes invariants qui régissent le fonctionnement de ces systèmes nerveux, communs à l'espèce humaine. Le reste n'est que l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes, celle que nous tentons d'imposer à notre entourage et qui est le plus souvent, celle que notre entourage a construit en nous. HENRI LABORIT


. Tout commence par une marginalité. Ce qui ne veut pas dire que tout ce qui est marginal est vrai. Mais tout commence ainsi pour ensuite se propager par les moyens de communication, de la contamination, de la diffusion, de l'amplification et de la réflexion. Et je crois que chacun d'entre nous est sommé de tenter de refaire sans cesse son propre départ. Chacun peut trouver dans son être, dans sa réflexion et dans sa conscience la volonté de penser autrement que de façon mutilante. EDGAR MORIN

. Il est bon de noter combien la charge affective des mots: bien-être, joie, plaisir, est différente. Le bien-être est acceptable, la joie est noble, le plaisir est suspect. Ce dernier mot sent le soufre. Alors que pour nous le bien-être apparaît lorsque la pulsion ou l'automatisme acquis sont satisfaits et qu'il s'accompagne de satiété, la joie semble ajouter à cette satisfaction la participation de l'imaginaire et le plaisir, lui, est lié au temps présent, à l'accomplissement de l'acte gratifiant. Il n'est ni plus sale, ni plus laid, ni plus amoral que les deux autres. Qui ne voit que les sens différents qui sont communément donnés à ces mots résultent d'automatismes sociaux et culturels, de jugements de valeurs qui viennent avant tout de la répression sexuelle qui s'est abattue sur les sociétés occidentales pendant des millénaires et dont la cause principale pourrait bien être la crainte du bâtard ignoré, profitant de l'héritage de la propriété privée. HENRI LABORIT

Bonne lecture et à bientôt.

vendredi 21 septembre 2007

Le cent soixante-dix-septième saut de crapaud

Dans un saut antérieur... je vous disais que le cycle «fantôme» avait pris fin avec le poème sous les ombres d'un fantôme...Un nouveau semble s'installer, et ce poème tente de l'illustrer.





une longue ligne blanche


une longue ligne blanche assombrit l’horizon
s’exalte dans mille et une nuits
(puis)

l a m e n t a b l e m e n t
au pied d’un catafalque de bronze pourri jusqu’à la moelle
s’étend



une longue ligne blanche noircit les étoiles
satellites éphémères et centrifuges
(puis)
i n e x t i r p a b l e m e n t
glisse sur le dos des aurores boréales
que cueillent au matin les géants désenchantés



une oblongue ligne blanche effiloche l’oued
empêtré dans ses ancres rouillées
(puis)
l a m e n t a b l e m e n t
,d’un souffle éteint, reprend la surface
qu’empoussièrent, fouettés par le vent, les vagues marins



une oblongue ligne blanche confond la neige
choreute enrayée de notes blanches, rondes, noires et croches
(puis)
s y m p h o n i q u e m e n t
catapulte les sons retenus
par des gorges enserrées dans leur cadenas



mince, étendue tout juste au bout d’une couche d’ozone
bleue, étirée d’un pôle à l’autre
l’italique ligne blanche pointille un cilice d’espoir
(puis)
s y s t é m a t i q u e m e n t
immobilise de son formidable coup de pied un ballon couleur d’hélium




Bonne lecture et à la prochaine.

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...