lundi 21 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (16)




Chapitre 40


- Je pense que j'en ai un, dit Mario en tirant sur sa ligne à pêche improvisée.
- Une belle petite truite!
- L'eau est si pure que le poisson sera certainement succulent, reprit Mario qui venait tout juste de sortir du ruisseau une truite d'environ vingt centimètres et la jeta sur la berge.
- Ça nous fera un très bon dîner.
- Es-tu capable de faire cuire cela?
- No problem!
- Si on pouvait en prendre encore deux ou trois de plus, il y en aurait pour tout le monde.
- Pas sûr que Joe soit amateur, dit Bob, un sourire aux lèvres.

Mario se demanda s'il ne profiterait pas de ces moments, seul avec le chef, pour avoir une conversation compte tenu de ce que Rock lui avait dit plus tôt ce matin. Il jugea préférable d'attendre:
- À quelle heure prévois-tu aller visiter la grotte?
- Dans deux ou trois poissonns!

Plus la journée avançait, plus elle devenait merveilleuse: les nuages, hauts et d'une blancheur immaculée; une toute petite brise ramasseuse d'odeurs de fleurs des champs les promenait partout dans la clairière.

Raccoon gambadait devant Annie et Joe, s'arrêtant, se retournant puis repartant aussi vite.
- Ça te fait bien ton habit, Joe, dit Annie se collant sur lui.
- Connais-tu ça toé, les champignons?
- Non, mais Bob va les trier.

Ils avancèrent, se penchant parfois pour ramasser des fraises sauvages. Annie cueillit quelques fleurs sauvages qu'elle épingla dans la chevelure volumineuse de Joe, reculant pour mieux le regarder:
- Tu es pas mal beau comme ça, lui dit-elle avec un sourire admiratif.
- Ça pousse où des champignons? Joe désirait changer l'atmosphère devenant un peu trop... romantique à son goût.

Annie s'approcha de lui, fixa ses yeux dans ceux du grand militaire sans bérêt. Son coeur battit très fort alors qu'elle posa ses lèvres sur celles de Joe se demandant ce qu'il devait faire. Il recula. S'immobilisa. Ferma les yeux, laissant monter en lui une bien étrange émotion.

- Je sais que dans le fond de toi, c'est Caro que tu aimes. Annie lui tourna le dos.
- Qu'est-ce qui t'fait dire ça?
- J'ai seulement à te voir la regarder. Elle n'a qu'à ouvrir la bouche, dire un mot et tu te tais, tu deviens sérieux et tu l'écoutes comme t'as pas l'habitude de faire.
- Pis cé toé qui m'embrasse?
- Parce que je t'aime, Joe.
- Lé filles aiment n'importe quel gars en autant qu'y en ont un.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- J'veux dire qu'lé filles, en autant qu'y ont un gars pour dire à leu amies qu'y ont un chum, cé toute s'qui compte.
- Tu penses vraiment ça, Joe?
- Oui.
- Vous autres, les gars, vous vous sauvez tout le temps quand ça commence à être sérieux. Toi, c'est ça en tout cas.
- J'me sauve pas là.
- Dans deux secondes, tu vas te mettre à chercher Raccoon.
- Cé vra ça, où est-ce qu'y'é lui, dit Joe regardant autour de lui.
- Tu vois, je te l'avais dit.
- J'toujours ben pas pour l'laisser tu seul.
- Pis moi, tu me laisses bien toute seule.

Annie retint Joe par la main, lui serra le poignet au point qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir qu'elle était sur le point de se donner à lui.

Dans sa tête... Les longues soirées avec la gang du parc, celle qu'il fréquentait avant septembre dernier... Le goût des cigarettes de marijuana dans sa bouche... Les discussions inutiles dans les sous-sols humides, chez l'un ou chez l'autre... Les effets dans son cerveau de toutes ces drogues dont il ne connaissait même pas le nom... Les nausées... La gorge serrée où la bière peinait à passer avant de tomber dans un estomac mal en point... Les filles étendues par terre... Inconscientes... Les garçons s'enroulant sur et dans elles... Les gémissements de douleur ou d'écoeurement...

Joe regarda Annie. Elle lui semblait si fragile, si loin de tout ce qu'il avait connu auparavant. Il s'avoua que c'était le regard de Caro qu'il cherchait dans celui d'Annie, toute proche de lui.

Annie enleva la fleur des cheveux de Joe, la mit dans sa bouche et se lova contre lui. Cherchant à reprendre ses esprits, son corps lui criait de se laisser aller. Le corps de Joe, immobile et droit devant elle, l'appelait. L'espace d'un instant, elle oublia toutes les recommandations de sa mère pour ne pas étouffer ce désir qui surgissait en elle. Annie enleva le veston de Joe, puis son t-shirt. Torse nu dans cette matinée chaude, le grand regardait Annie et cherchait à ne pas la comparer à toutes les autres qu'il avait connues.

La jeune fille, mesurant ce qui lui restait de courage, se laissa tomber par terre, Joe à côté d'elle. L'impression qu'ils tombaient dans le ciel alors qu'ils regardaient au-dessus d'eux. Elle chercha la main du grand. La trouva. La déposa sur son coeur.

- Ça bat vit' la d'dans.

Annie se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avant de laisser sa tête se déposer sur sa poitrine. Son âme chavirait. Sa gorge devint sèche. Pour cacher sa grande nervosité, elle respira tout doucement, la tête sur le coeur du grand.
- Tu sé, les filles qu'j'ai connues y étaient pas comme toé. Sa grande main, timidement, ébouriffait les cheveux d'Annie.
- Elles étaient comment?
- Silencieuses... pis rapides.
- Tu veux dire quoi?
- J'veux dire c'que j'veux dire.
- Ça veut dire quoi?
- Que... que... on s'déshabilla même pas... on fesa ça vite sans parler pis se r'garder... pis c'ta toute.
- Ce n'est pas la première fois que tu fais l'amour... Joe?
- Tu veux dire baiser, parce que moé, faire l'amour ché pas cé quoi.

Annie, troublée, préféra se taire, ne sachant plus ce qu'elle devait faire. Joe, là, sous elle. Les oiseaux chantaient dans le bois près de la clairière. Personne.

- J'aimerais que tu me fasses l'amour, Joe.

Il la fit basculer sur le dos:
- Imagine toé pas que chu un as! J'sais qu'tout l'monde pense que j'baise toué soirs avec des filles différentes et qui s'meurent de plaisir. Cé pas d'même que ça s'passe.
- Ça se passe comment?
- Euh!
- Dans les livres ou les romans d'amour, la jeune fille vierge attend le beau prince charmant venu la chercher sur son cheval blanc. Il la porte dans ses bras vers un château tellement grand, tellement beau, tellement ensoleillé avec plein de jardins tout en fleurs, des fontaines qui font jaillir des jets d'eau de toutes les couleurs. Reçus par des domestiques habillés de blanc, ils leur ont préparé un festin avant de les conduire dans une magnifique chambre rose. Un lit à baldaquin drapé de soie trône au milieu de la place face à une immense fenêtre donnant sur un paysage montagneux. Ils se couchent. S'embrassent durant des heures. Le beau prince charmant glisse à l'oreille de la douce jeune fille des mots si doux, si tendres, qu'elle en pleure. Puis, ils s'endorment dans les bras l'un de l'autre. La nuit laisse entrer un vent tiède dans la chambre fraîche. Au matin, dans les rayons du soleil qui s'étire, les bruits de la nature les réveillent. Ils sont beaux. Se regardent amoureusement. Il la prend dans ses bras. Les longs cheveux blonds de la jeune amante traînent sur l'oreiller encore chaude de sommeil. Il l'embrasse dans le cou. Elle devient folle de désir. Il lui fait l'amour comme Don Juan. Elle le regarde dans les yeux. Il lui dit l'aimer plus que tout au monde, que rien jamais ne les séparera.
- Cé tu une légende, ça aussi?

Annie, enivrée par ses propres paroles, reconnut le prince charmant dans Joe, colla ses lèvres sur les siennes se laissant aller à sa seule présence.

Au bout d'ils ne savent plus combien de temps, ils entendirent Rock crier au bout de la clairière. Annie prit ses vêtements et rapidement, se rhabilla. Joe la regarda:
- C'éta tu comme ça dans ton roman?

Annie ne dit rien. Des larmes coulaient alors que Joe, à moitié nu, ses membres démesurément grands, se fondait au sol. Où était toute cette poésie d'il y avait quelques minutes? En elle, une blessure ou une amère déception, elle ne saurait le dire. Rien d'aussi tendre, ce qu'elle attendait, ne s'était produit. Seulement un grand gars malhabile qui lui fit mal... au coeur, au corps... à l'âme.

Rock ne cessait de crier: « C'est l'heure de dîner. ».

Caro attendait près de la table improvisée. Bob et Mario, revenus de la pêche avec quatre truites, les préparaient pour le repas.

- Faudrait trouver un peu de champignons avant de rentrer au campement, dit Annie essuyant une larme et s'allumant une cigarette.
- Pourquoi tu pleures?
- Pour rien. C'est ça... pour absolument rien.

Ramassant son bouquet de fleurs, elle s'avança vers l'orée du bois où elle cueillit en quelques instants une dizaine de champignons. Joe, debout, grand dans le soleil mais petit dans les illusions d'Annie, tenait machinalement son veston à la main.

- As-tu vu Raccoon dans les parages?
- Personne.
- Rentre au campement, j'va essayer d'le trouver.

Annie, jetant un dernier regard vers Joe, se dirigea lentement vers la voix de Rock. Elle marchait sans trop d'assurance. Les choses n'étaient plus tout à fait les mêmes, maintenant: son coeur, ses sentiments venaient de chavirer. Son corps lui parlait de déception plus que de blessure.

- Pourrai-je encore regarder Joe dans les yeux?



Chapitre 41







Joe entra dans le bois, enfilant son t-shirt car hors du soleil le temps était plus frais. Il cherchait Raccoon. Il appela son raton laveur: pas de réponse:
- On dira qu'on peut pas s'occuper d'deux affaires à fois. Si nous a vu, la jalousie l'a pognée pis è partie. Cé-tu assez mal faite la vie! La droille... c't'a p't'être moins compliquée... Au moins les filles y pleure pas eux autres.

Tout en avançant, il se sentit épié ou suivi, Joe ne pouvait pas le dire. Il cria le nom de Raccoon au même moment qu'un courant d'air froid lui passa dans le dos. Rien. Il se retourna. Toujours rien.

- C'tu bizarre, iciite!

Vitement, le bois s'opacifia et s'il continuait à avancer, Joe n'était plus certain de pouvoir retrouver le chemin pour revenir. C'est alors qu'il vit, à quelques mètres devant lui, la carcasse d'un animal mort. Il s'approcha. À ses pieds gisait un squelette; de quelle famille provenait-il, difficile à dire? « Au moins cé pas Raccoon!». L'odeur qui s'en dégageait puait la charogne. Joe plaça son veston en plein sur son nez puis changea de direction. Là aussi, dans celle qu'il venait de prendre, un autre. Un autre encore. Quelle que fût la direction qu'il prit, il se retrouvait en face de ces carcasses nauséabondes. Elles avaient toutes la même forme, la même couleur, le même aspect et surtout la même odeur répugnante. Si ces animaux avaient été tuées, ils le furent de la même manière et déposées de la même façon, la tête pointant vers la même direction.

- Si Bob voyait ça, y dira qu'les têtes sont toutes au nord ou ché pas quoi. P'être qu'y'm'dira que je voé rien aussi. Ou que ca a un sens....





Joe était entouré. Partout où il avançait, les carcasses obstruaient le passage. Il se sentit totalement perdu. Les arbres, aussi hauts que sur le chemin entre l'étang et le premier campement. Joe ne voulait pas succomber à la panique et concentra son attention à la recherche de Raccoo.

- Chu sur qu'dans dix pas, j'le r'trouve éventré lui itou.

N'ayant pas la formation scoute de Bob, encore moins le sens de l'orientation, il ne pouvait se fier qu'à l'observation. Il s'arrêta. Chercha des repères. Mais les arbres étaient tous semblables et le soleil peinait à se faire un chemin entre eux. Plus il avançait, plus il avait l'impression de marcher sur ces espèces de carcasses fétides.

- Un vra cimetière de chats morts!

Il écouta du mieux qu'il put afin de percevoir un bruit ou un cri, peut-être celui de Rock s'étant avancé près de la clairière l'appelant à venir manger. Non. Le vide total.

- Raccoon, cria-t-il avec l'énergie du désespoir et pour faire passer ce malaise l'enveloppant.

Rien ne bougeait, quelques feuilles à peine, Joe ne saurait le dire, lui qui puisait dans ce qui pouvait lui rester de calme pour trouver une solution à son problème: perdu au beau milieu du parc national, les autres de la gang à quelques mètrees de lui, sans doute, mais incapable de les rejoindre, de les avertir... sauf sa voix qui tremblait:
- Raccoon. Il y eut deux ou trois tons dans ce cri déchirant.

Il se souvint que, une fois perdus en forêt, les gens avaient tendance à tourner en rond alors qu'il leur serait préférable de ne pas bouger puis attendre les secours. Lui, dont jamais personne et cela depuis les premiers instants de sa vie, n'était venu à son secours... de qui aurait-il pu attendre de l'aide? De Raccoon, certainement, mais il devait être mort à l'heure actuelle et ressembler aux carcasses qui se multipliaient autour de lui...

- Raccoon. Ce cri s'adressait au raton laveur mais aussi à qui ce que ce fut, tellement il se sentait abandonner la lutte.

L'immobilité se collait aux feuilles des arbres... Quelques chants d'oiseaux, Joe ne pouvait dire s'il les entendait devant ou derrière lui... Il était dans un état second que seule la peur réussit à installer dans le sang qui glaçait de plus en plus... Assis au pied d'un arbre, un érable comme ceux que la ville de Rodon Pond avait plantés le printemps dernier dans le parc, il s'adossa au tronc, sentit ses yeux fixer devant lui, là où les couleurs se confondaient entre le vert et le noir... Joe Belleau allait mourir, ça devenait évident, ne restait plus qu'à en déterminer le moment où il finirait comme ces carcasses... L'obscurité se dirigeait vers ses pensées...

Ce fut à ce moment qu'il entendit gratter derrière lui. Sursautant, il se leva en troisième vitesse pour apercevoir Raccoon:
- Veux-tu ben me dire où cé que t'éta?

Joe en avait les larmes aux yeux. Ne plus se sentir seul... À deux, ils s'en sortiraient. Raccoon ne perdit pas une seconde, se dirigea vers une destination qu'il semblait très bien connaître. Joe le suivit. En moins de deux minutes, les deux inséparables se retrouvèrent dans la clairière, en plein soleil, en pleine liberté.

Le grand prit le bébé raton laveur dans ses bras, le serra si fort que ce dernier laissant tomber un petit cri sauta par terre, s'assit sur ses pattes postérieures et regarda son maître, sa mère ou son frère... peut-être ne le saurons-nous jamais.

- Tu sais, Raccoon, cé la promière fois d'ma vie que j'pense que j'va mourir. Pis tu m'as sauvé la vie, dit-il, les larmes aux yeux, comme si elles ne voulaient plus partir.

La peur venait de prendre un nouveau sens pour lui. Lorsqu'il prenait de la drogue, tout le monde le savait à l'école. Les professeurs et les « bollés » lui disaient qu'il allait en mourir ou que son cerveau sècherait. Il ne croyait rien de cela. Ça ne lui faisait pas peur, alors que chez les autres on sentait que leurs paroles y nageaient. Mais là, dans le bois, avec son petit raton laveur, l'expérience de la peur qu'il venait de vivre, accrochée aux trippes sans le lâcher, avait transformé la réalité à un point tel que maintenant il se regardait différemment.

Joe savait que personne au monde ne pourrait lui faire abandonner la drogue. Elle lui était une compagne à la fois fidèle et traitresse, mais toujours elle était là lorsqu'il en avait besoin. Ici, entouré de carcasses puantes, sentir dans ses veines la froideur de la peur, comme si elle remplissait son sang, se logeant en lui, le paralysant; l'inquiétude de ne pas savoir quand la peur laissera la place à la mort, celle qui viendra te lécher le visage avant de t'engloutir... Mort et drogue se rejoignaient par des chemins inversés...

- J'ai eu peur, Raccoon. Joe mit son veston d'armée malgré la chaleur, c'était en-dedans que le froid s'était installé.

Joe se mit à courir de toutes ses forces, et plus vite encore, arriva au campement en peu de temps.

- Où tu étais? Ça fait une demi-heure que je crie comme un perdu, demanda Rock à un Joe complétement détrempé par la sueur.
- Au bord du bois, répondit Joe, se dirigeant vers son sac vert dans lequel il déposa son veston. Bob, j'peux-tu te parler?

samedi 19 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (15)

Chapitre 36


Rock revint avec sa radio, l'installa tout près de la cantine. On entendit d'abord des grincements, des grichements et des chuintements autant sur la bande FM que la bande AM. Après quelques minutes de manipulation, des couinenements une voix se détacha:
- Bulletin spécial. Bulletin spécial.
- Ça fonctionne, cria Rock, fier de son coup.
- Un important vol de pierres précieuses évalueées à près de 27 millions de dollars a eu lieu ce matin à Montréal. Pour de plus amples informations, voici notre envoyé spécial sur place, Claude Verrieux.
- Écoutez, dit Mario.
- Vers 8 heures 10 ce matin, un camion de la Brink's transportant des pierres précieuses évaluées à 27 millions de dollars a été attaqué et volé. C'est derrière l'édifice Saint-Antoine, dans une ruelle menant au Musée, qu'un groupe de voleurs en scooters formant un triangle autour du camion a réussi l'audacieux coup. Le camion venait y déposer les pierres précieuses devant être exposées au public. Les quatre employés de la Brink's ont été assommés mais aucun d'entre eux ne fut blessé sérieusement. Nous avons rencontré l'inspecteur Mike Jackson, chargé de l'enquête. On se souviendra qu'il s'était illustré dans la fameuse affaire du vol des équipements de hockey du club Les Canadiens de Montréal, il y a de cela quelques mois.
- 27 millions, tout un vol, dit Caro buvant son jus d'orange à petites gorgées, pas trop rassurée par la qualité de l'eau du ruisseau.
- Inspecteur Jackson, auriez-vous des informations supplémentaires à transmettre à notre auditoire?
- Nous sommes, Roger-Ninja et moi-même, sur l'enquête depuis quelques minutes et tout nous porte à penser qu'il s'agit là d'un vol.
- Vraiment?
- Il n'y a pas de doutes dans notre esprit?
- Avez-vous des indices, des pistes, des détails, quelque chose qui orienterait vos recherches?
- D'abord, il faut se demander pourquoi a-t-on bien pu faire un geste aussi répréhensible.
- Et vous en pensez quoi, Inspecteur?
- Nous allons examiner tous les indices, toutes les pistes, tous les détails qui orienteraient nos recherches... Nous interrogerons les employés du camion et soyez assuré que nous éluciderons cette histoire spectaculaire dans le temps de le dire.
- Merci, monsieur Jackson et nous souhaitons être tenu au courant de tous les développements de cette affaire.



La radio, finalement, réussit à réveiller Bob qui rejoignit le groupe intrigué par cette affaire de vol de pierres précieuses.



Chapitre 37


L'inspecteur Jackson était un personnage bien spécial, physiquement très imposant: plutôt gros et grand, ses cheveux sales se camouflaient sous un grand chapeau noir à larges rebords qu'il portait douze mois par année. Son imperméable couleur Colombo possédait de multiples poches - il le portait depuis le jour il fut engagé par la police de Montréal - lui permettant de transporter tout ce dont il avait besoin: un calepin de notes, sa pipe, un appareil-photo, sa bouteille whisky, une loupe, une lampe de poche, un arme de petit calibre, un cellulaire, et encore, et encore plus...
Les lunettes fumées, souillées comme ses vêtements, ne le quittaient jamais. Toutefois, ce qui le caractérisait le plus, son chow chow, le fidèle Roger-Ninja, qui le suivait et bien souvent, le précédait...



Les enquêtes qu'il mena furent toutes classées dans le tiroir des affaires non résolues. Rien encore, exception faite des équipements de hockey, n'a abouti soit parce qu'il partait sur une mauvaise piste, soit que tant de détails lui passaient devant les yeux sans qu'il ne les remarqua ou pire, qu'il compliquait tellement les choses que plus personne et lui-même ne comprenaient plus rien.

Cette histoire de pierres précieuses lui avait été confiée... et ce qu'il savait pour le moment lui provenait de la déclaration d'un des quatre employés de la Brink's:
- Nous filions vers le Musée alors que six scooters disposés en triangle nous suivirent. En prenant la ruelle vers l'édifice Saint-Antoine, les scooters étaient toujours derrière nous. Nous nous sommes arrêtés, sommes sortis et ce fut à ce moment que nous fumes maîtrisés, ligotés et avandonnés tout juste à l'entrée arrière du Musée.« Avant d'être assommé, j'ai eu le temps de voir qu'ils étaient armés. Je ne puis dire exactement le type d'armes mais cela ressemblait à des lance-marteaux.» Les voleurs laissèrent leurs scooters sur place et partirent avec le camion. Ils nous semblaient jeunes et il y en avait un qui portait un habit de camouflage vert kaki.

L'inspecteur Jackson fit le tour des lieux et remarqua un insigne sur chacun des scooters : un aigle à deux têtes possédant des griffes gigantesques tenant des objets difficilement indentifiables. Sur un scooter, dans un des sacs, il découvrit des crottes de rat, une bouteille de bière d'épinette, une boussole de même qu'une carte topographique sur laquelle, collée à différents endroits, de gros points rouges.

Toutes ces informations recueillies après le vol indiquaient que le camion de la Brink's serait sorti de Montréal pour prendre la direction de Mirabel.

L'inspecteur Jackson et Roger-Ninja, dans leur Renault 5 toute cabossée, sortirent de Montréal. Conduisant prudemment au point d'en devenir dangereux, Jackson tentait de reconstituer le puzzle d'indices et d'informations. Il souhaitait que son enquête ne dura pas trop longtemps, puisque nous étions samedi et qu'il était en vacances depuis la veille. Étant le seul inspecteur disponible en cette fin de semaine de la Saint-Jean-Baptiste, son chef se vit obligé de lui confier le début de l'affaire tout en se disant qu'il allait mettre quelqu'un de sérieux sur l'affaire au début de la semaine prochaine.





Jackson se versa une rasade de whisky. Son chien le regarda et dans ses yeux tristes on pouvait lire que cela n'était pas tellement bon pour lui. L'Inspecteur avait l'habitude de parler à son chien comme s'il s'agissait d'un humain et dans le regard du chow chow, souvent il y voyait des messages plus intelligents que ceux dont lui-même pouvait être l'instigateur.

- Drôle d'affaire, mon Roger-Ninja. Qui pouvait bien savoir que ce camion contenait ces pierres précieuses? Pourquoi attaquer avec des scooters et des armes non conventionnelles? Et Cette carte qui nous mène vers le parc national par la route de Mont Laurier. Suivons notre pif légendaire!

La petite Renault 5 roulait sans arrêt en ce samedi matin ensoleillé, toutes fenêtres ouvertes. Après quelques kilomètres de route, la voiture se mit à toussoter, donnant des signes de fatigue évidente et finalement s'immobilisa en plein milieu de la route.

- Pas possible, qu'est-ce qui se passe?

L'Inspecteur descendit, se dirigea machinalement vers le capot qu'il souleva. Rien de spécial ne lui sauta aux yeux. Il revint. Redémarra la voiture pour s'apercevoir que l'indicateur d'essence signalait une panne.

- Nous voilà bien pris. Presqu'en plein bois, plus d'essence! se disait un Jackson assis sur le pare-choc arrière, Roger-Ninja à ses pieds.

Il se dit qu'une voiture finirait bien par passer par là et le dépannerait. Mais c'était le calme plat. Il n'entendait que les bibittes lui tourner autour du chapeau alors qu'une idée, timidement, s'installa dans sa tête: envoyer son chien vers le prochain village pour ramener de l'aide.

Avant même d'en parler, Roger Ninja était déjà parti en courant.


Chapitre 38

Les Six + un achevaient de déjeuner quand le solennel Bob prit la parole:
- Nous irons vérifier vers 16 heures si l'emplacement numéro 2 est intéressant. C'est à une heure de marche et en route, nous trouverons une grotte que la carte indique. On pourra la visiter. Nous partirons après dîner. D'ici là, ceux qui souhaitent aller à la pêche, je crois que le ruisseau peut offrir de belles prises.
- On pourrait p't'être organiser une course de guernouilles.
- Je reconnais là ton grand sérieux, répondit Bob.

Le campement numéro 1 était inondé de soleil et dans l'esprit de Bob, il fallait absolument assurer ses arrières et prévoir un emplacement 2 au cas où... mais pour le moment, tout lui semblait correct. Les Six avaient placé leur sac de couchage de manière à les faire aérer. Celui de Joe en avait bien besoin...

- Joe, viens-tu avec moi? On va ramasser des champignons, proposa Annie.
- On amène Raccoon.

Bob demanda si Mario avait de la corde et un hameçon dans son coffre à outils, alors que Caro annonçait qu'elle marcherait autour, sans trop s'éloigner.

Ce fut en amont du ruisseau que le chef et son second se dirigèrent pour la pêche. Mario vérifia du côté de Caro s'assurant que tout semblait correct.

Rock, seul au campement, s'empressa d'aller ranger sa radio dans la tente avant de partir à la recherche d'un petit souvenir qu'il ramènerait à la maison. L'étiquette dans le veston de Joe était toujours bien imprimée dans son esprit.

Chapitre 39


Roger-Ninja revint à l'auto de son maître en compagnie d'une remorque. Le propriétaire de la station-service Stropway - la seule d'ailleurs dasn ce village - fut surpris de voir planté devant une de ses deux pompes à essence, un chow chow, fixant celle qui distribuait de l'essence « régulière ». Grand amateur de l'émission télévisée « Le Vagabond », monsieur Vallerand se dirigea vers l'animal cherchant à découvrir le message que les yeux de Roger Ninja lui envoyaient.

- Sûrement qu'il veut me dire quelque chose: une panne?

Le chien, museau collé à la pompe, lui montra la pompe à essence et fit quelques pas en direction d'où il venait puis s'immobolisa.

- Sûrement qu'il veut que je le suive: où?

Roger Ninja jappa de sa voix forte et rauque tellement fort que le garagiste recula de deux pas.
- Sûrement qu'il veut que je vienne tout de suite: avec de l'essence?

Le chien rebroussa chemin alors que monsieur Vallerand remplit un réservoir d'essence - régulière - sauta dans sa remorqueuse et tout doucement, suivit la bête qui courait devant lui.

Dix minutes plus tard, au bout de la route, il aperçut quelqu'un assis sur le pare-choc d'une Renault 5, pipe à la bouche:
- Bonjour monsieur, sûrement que ce chien vous appartient?
- En effet! Je suis l'inspecteur Jackson de la police de Montréal. J'enquête sur le vol de pierres préciseuses survenu ce matin au Musée Saint-Antoine et je suis en panne d'essence.
- Sûrement que vous si vous n'aviez pas eu votre chien, sûrement que vous seriez encore là?
- Sûrement.

Le garagiste remplit le réservoir de l'Inspecteur et avant de le quitter:
- Votre chien pourrait sûrement jouer à la télévision, comme le Vagabond.
- Sûrement.

L'inspecteur Jackson ouvrit la portière à Roger Ninja qui sauta devant. Après avoir jeté un coup d'oeil sur la carte, il reprit la route. Il se dit qu'il devrait s'arrêter à Stropway emplir le réservoir d'essence - de régulière - prendre quelques provisions, téléphoner au bureau afin de vérifier si des développements étaient survenus depuis son départ et qu'il ajouterait au dossier.

Il entra au garage-dépanneur de monsieur Vallerand, sûrement heureux de le revoir, ramassa des provisions pour le chien - monsieur Vallerand se demandait si Roger Ninja mangeait les mêmes chose que le Vagabond? Sûrement - et pour lui. Il remarqua qu'à la télévision, l'appareil était dans le fond de la pièce et le propriétaire du garage-dépanneur devait sûrement se tordre le cou pour suivre ses émissions canines...on diffusait les images du vol de ce matin. Il revoyait les scooters dans la ruelle, l'animateur qui allait dans un instant l'interviewer puis des passants leur demandant ce qu'ils savaient de l'événement.

- C'est vous! C'est vous! Sûrement que vous allez devenir une vedette, auant que votre chien, dit monsieur Vallerand alors que l'Inspecteur sortait.
- Sûrement, répondit Jackson en se dirigeant vers la Renault 5, sortit son cellulaire pour rejoindre la Centrale.

On lui dit que rien de nouveau n'était à signaler, personne n'avait revendiqué le vol et on cherchait à savoir oì il était maintenant.

Il consulta une autre fois la carte avant de repartir sur la route nationale menant à Mont Laurier, Roger Ninja à côté de lui, tête dehors.

vendredi 18 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (14)


Chapitre 34


Rock, sur la pointe des pieds, se dirigea vers le ruisseau avec sa radio-cassette. Il se préparait pour sa toilette. Et comme à la maison, tous les matins depuis très longtemps, il plaça la cassette de la chanteuse d'opéra Kiri Te Kanawa. Agenouillé devant le ruisseau qui s'était bien rempli avec toute cette eau tombée depuis le début de la soirée d'hier, prêt à se laver, il démarra la cassette. La voix puissante de la chanteuse sortit de la radio dont le volume ne pouvait plus élevé.

Aussitôt, les autres bondirent à l'extérieur des tentes, regardèrent Rock, la figure barbouillée de savon.
- Cé la mort que tu charches, maudit Béliveau en marde?
- Quoi? répondit Rock qui ne semblait absolument pas comprendre ce qui se passait.
- Tu vas réveiller ta mère, man! Joe, sorti de son sac de couchage se dirigeait vers Rock alors que Raccoon n'était pas visible.

Mario ferma la radio sans un mot, passant devant les Poulin surpris de voir Annie ignorer le grand.

- Le lever est prévu pour 9 heures. 9 heures. Il est présentement 6 heures, heure normale de l'est, une heure plus tard dans les Maritimes, insista un Bob sans lunettes, les cheveux droits sur la tête.
- Et un heure de moins dans mon sac de couchage, ajouta Joe repartant vers le dessous de l'abri.

Rock regardait tout le monde avec son air de petit garçon gêné, mais encore plus par la présence d'Annie en robe de nuit:
- Je m'excuse. J'installe mes écouteurs.

Alors que chacun retournait à son lieu de sommeil, pour Caro, l'effet fut automatique: les tentes n'étaient plus placées dans le même angle que la veille. Lorsqu'elles furent montées, les deux moustiquaires d'entrée se trouvaient face à face. Ce matin, la tente des Poulin était perpendiculaire à celle des Viulleneuve, comme si elle avait fait un début de tour sur elle-même.
Rock, en sortant, ne s'était pas aperçu qu'il avait le ruisseau droit devant lui au lieu de l'entrée de l'autre tente.

- Bob!
- Qu'est-ce qu'il y a Caro?
- Tu ne remarques rien de spécial... du côté des tentes?

Après avoir plissé les yeux quelques secondes:
- J'imagine que le vent de cette nuit a fait bifurquer...
- Bifurquer? C'est plus que bifurquer, notre tente a bougé de 90 degrés par rapport à hier.
- Encore une farce de Joe, sans doute. Retournons nous coucher.
- Je veux en avoir le coeur net. Caro se dirigea vers l'abri, là où Joe avait passé la nuit.

En deux enjambées, elle fut sous la toile mais le grand ne s'y trouvait pas. Son sac de couchage une boule permit à Caro de voir qu'il avait dormi dans l'eau, les rigoles n'ayant pas suffi à protéger l'endroit contre le déluge d'hier.
- Joe? Elle ne reçut aucune réponse. Rien autour. Personne. « Il est sûrement à la recherche de Raccoon» puis tourna les talons revenant vers sa tente.

Son regard inquisiteur fit le tour des lieux, principalement sur l'emplacement du feu de camp où les braises flottaient, noires entre les pierres. Curieuse, elle s'approcha du cercle à l'intérieur duquel tous, sauf Bob, avaient remarqué cette espèce de plaque sur laquelle ils crurent voir un aigle à deux têtes et des griffes terrifiantes. Elle fouilla. Rien.

- Qu'est-ce que tu cherches?

Caro laissa échapper un cri de peur n'ayant pas entendu Rock se profiler derrière elle:
- J'essayais de retrouver... Commences-tu à trouver toute cette histoire bizarre?
- Les affaires étranges ont commencé avec le rêve de Joe, lui répondit Rock jetant un regard désintéressé sur les braises nageant dans l'eau.
- Quel rêve de Joe?

Rock la mit au courant du cauchemar dans lequel Joe se débattait contre des punks, des rats albinos, des scooters, tout cela il y avait deux jours maintenant.

- C'est peut-être normal pour Joe de rêver de telles choses, mais ce qui se passe depuis que nous sommes dans le parc national m'apparaît plus inquiétant. Je me demande si on ne devrait pas retourner au camping.
- Vas-tu en parler à Bob?
- C'est sûr qu'il ne voudra rien savoir.
- Aimes-tu l'opéra, Caro?
- Oui, mais pas le matin à 6 heures dans un bois où il se passe des choses spéciales.

Rock n'eut pas le temps de continuer la conversation que Caro retournait profiter de quelques heures de sommeil. Il remarqua qu'en plein jour, on n'avait pas du tout la même vision dans la tente que la nuit.

- J'en parle à Mario.

Il n'avait plus le goût de retourner se coucher, en plus sa toilette était faite. Il fit un peu de ménage autour du campement et s'arrêta à l'emplacement du feu de camp. Avec la pelle à rigoles, il s'affaira à enlever l'eau de même que les braises, espérant découvrir quelque chose. Une fois l'eau enlevée, il retrouva le sol. Rien d'anormal; pas de plaque. Il se dit que le soleil qui plombera de plus en plus fort au cours de la journée devrait sécher rapidement l'endroit, sinon ils devront faire le feu de camp de ce soir au deuxième coin prévu à cet effet.

Absorbé par son organsiation, il n'entendit pas Joe revenir:
- Veux-tu bien me dire où t'as pris cet habit-là?
- Y a pas mal de mouches par icitte, si tu veux pas t'étoufer avec queques-unes, tu feras mieux de te farmer le clapat.

Joe avait revêtu son habit de camoufflage vert kaki. Celui qu'Annie avait remarqué alors qu'elle était chez lui. Quelqu'un ne faisant pas partie de la gang et qui l'aurait déjà vu auparavant, ne le reconnaîtrait tout simplement pas. Il semblait plus grand, plus mince dans ce vêtement militaire: t-shirt, veston, pantalon et ceinturon, tout cela avait certainement déjà appartenu à un grand général.

- R'garde pas mes bottes, j'n'ai pas, cé mes runnings.
- J'ai de la misèree à te reconnaître, Joe.
- Té mieux d'le dire aux autres que cé moé avant qui pensent que cé encore une affaire de fou.
- Qui t'a donné ça? Rock l'examinait de la tête aux pieds, bouche bée.
- Me croiras-tu si j'te disa que cé mon grand-père?
- Il a fait la guerre?
- Les deux.
- Il devait y avoir des bottes avec cet habit-là? Rock ne cessait de questionner le grand.
- J'les ai pas. Seulement un béra, mais avec mes ch'veux y'm rente pas sua tête.
- Essaye-le que je vois.
- Y é dans mon sac mais j'te gage que tu vas mourir de rire, mon p'tit morveux. Joe n'étant pas certain si Rock était intéressé ou se moquait de lui. J'vas l'mettre si tu m'aides à trouver Raccoon. Depuis ton chantage j'sais pas où y é caché.

Les deux partirent à la recherche du raton laveur, se partageant le terrain. Ils n'osèrent pas l'appeler de peur de réveiller une autre fois tout le monde. Joe craignait que son ami ne se soit trop vite habitué à la forêt, qu'il ait senti l'appel de la nature et lui ait répondu. Pour une rare fois, le grand ressentait de l'inquiétude pour quelque... chose. Perdre Raccoon, ça serait perdre la moitié de sa vie.

Plus il cherchait, plus il souhaitait le retrouver avant Rock. Le voici rendu à l'autre bout de la clairière, le premier campement lui paraissait bien loin à ses yeux. Il entendit gratter. S'avançant tout en appelant Raccoon, il s'immobilisa:
- Raccoon, viens mon p'tit.

Au même moment, le raton laveur sortit à toute vitesse de derrière un arbre et, ventre à terre, se dirigea vers Joe. Voyant son maître ou sa mère ou son frère, il ne reconnut pas. S'arrêta. Le fixa comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre mais possédant la même voix. Pris de panique, Raccoon détalla vers l'endroit d'où il était sorti aussi vite qu'il était venu.

Joe comprit que la raton laveur l'avait confondu:
- Viens mon Raccoon. Cé ton grand fou de Joe déguisé en épa d'solda. Il marcha lentement vers la cachette de la petite bête, enlevant son veston, son t-shirt kaki et ce fut trose nu qu'il se pointa devant Raccoon. Celui-ci le regarda venir, et rassuré de bien retrouver le seul être humain qu'il aimait, courut vers lui.
- Quand cé que tu vas arrêter de m'faire peur? Tu cé que si tu t'en vas, j'le prendrai pas. Pas tu suite, en tout cas.

Joe prit Raccoon dans ses bras, ses affaires répandues un peu partout et se dirigea vers le campement où Rock l'attendait.

- Il est drôle ton raton laveur. On dirait qu'il veut rester avec toi et en même temps, une force le pousse à prendre le bois. Ça doit être naturel pour lui d'essayer de retrouver sa famille.
- Sa famille, cé moé, Rock.
- Je parle de sa vraie famille.
- Ça existe tu des pas vras familles?

Voyant qu'il n'aurait pas le dernier mot, Rock lui demanda d'essayer son bérêt.
- J'veux pas faire peur à Raccoon. Y m'a pas r'connu ta l'heure avec mon habit d'armée.
- Là, il sait que c'est toi. Tu peux le mettre.
- Attends moé là.


Chapitre 35


Joe laissa veston et t-shirt près de la table improvisée et alla chercher, dans son sac vert, le bérêt faisant partie de son habit militaire. Alors que le grand, suivi de Raccoon, s'en allait, Rock prit le veston pour l'essayer. Le retournant, les yeux de Rock se posèrent sur une étiquette bordée à l'intérieur:
- Trop c'est trop, dit-il, ne sachant plus quoi penser.

L'étiquette cousue à l'ourlet du collet venait de frapper Rock en plein visage. Il y décela, malgré son aspect délavé, une forme pouvant ressembler étrangement à la plaque imprimée dans les braises du feu de camp de la veille.

- Il me semble que c'est juste dans les livres qu'on peut voir des affaires comme cela. C'est pas possible que tout s'emboîte de cette façon. La seule chose difficile à vérifier, c'est si les symboles sont les mêmes. Ça se peut quasiment pas. Il doit y avoir une machination derrière tout ça. Et Bob qui parle d'imagination. Je suis tout mêlé.

Perdu dans ses pensées, Rock fut ramené dans la réalité par l'arrivée de Joe, coiffé de fameux bérêt vert kaki et suivi d'un Raccoon se tenant un peu à distance. On voyait qu'il avait compris la leçon.

- Té ben blême, le p'tit.
- T'as raison, ton bérêt c'est pas fameux.
- Qu'est-ce que t'as?

Rock rendit le veston à Joe après lui avoir montré ce qu'il venait de découvrir. Les deux, une fois la surprise passée, essayaient de mettre de l'ordre dans ces signes et insignes, symboles ou on ne sait trop quoi, tout ce qui semblait les suivre depuis vingt-quatre heures.

- J'pense qu'on devra pas en parler aux aut's.
- Pourquoi?
- Les nerfs sont assez à vif comme cé là, empirons pas les affaires.
- Cette étiquette était-elle là avant qu'on arrive? questionna Rock tout en souhaitant ne pas recevoir de réponse.
- Ché-tu moé. J'r'garde pas mé guénilles avant dé mettre, l'épa.
- Quand ton grand-père t'a-t-il donné cet habit?
- La darnière fois que j'l'ai vu, yéta mort.
- Ça me dit pas quand!
- Deux, trois ans, j'm'en rappelle pu. Cé l'facteur qui a amené ça dans un paqua à maison. Y a fallu que j'signe mon nom su uin papier avant que je l'rouve pis que j'trouve ct-'habit là.
- Comme un héritage?
- J'sais juste que mon pépère, y a fait deux guerres. Cé mon père qui l'a dit. Mais y me sembe qu'avec les dates, ça pa d'allure.
- Pourquoi il ne l'a pas donné à ton père?
- Le père pis lui y se parla pu.
- C'est compliqué?
- Tu sais, les affaires de parents, cé roffe.
- À qui le dis-tu!

Joe et Rock tentaient de décoder les message imprimé sur l'étiquette quand Mario se leva. Il s'étira et respira un bon coup. Regardant autour de lui, il vit les deux se passant un veston qu'ils scrutaient à la loupe. Qu'ils fussent ensemble le surpris bien davantage. «Encore une chicane!» se disait-il tout en se dirigeant vers eux.

- Raccoon n'est pas là?
- Depuis quand tu t'intéresses aux animaux?
- Depuis que je te connais, mon Joe.
- Approche pis j'vas t'éternuer ça dans face, mon Ti-Cote.
- Qu'est-ce que vous examinez comment ça?
- Rien, lui répondit Rock. Regarde Joe avec son habit de combat!
- Veux-te camoufler? Tu te cacheras pas de monde ici, le grand.
- J'joue à cachette avec Raccoon.
- Qui cherche l'autre?

Rock et Joe se jetèrent un oeil complice alors que le petit se demandait s'il ne serait pas préférable de mettre Mario au courant de leur découverte. Incapable de mentir, il se doutait que dans sa figure quelque chose transparaissait.

- Il me semble, Rock, qu'il y a quelque chose de louche...
- Hummm...
- Quoi?

À son tour, Joe regarda Mario. Puis Rock. Mario encore. Il tournait son bérêt entre ses doigts:
- Dis-y donc.
- T'as raison, Joe.

Rock se mit à tout raconter, sans oublier l'histoire des tentes. Un flot ininterrompu de paroles, de gestes, tout se déversait sur Mario dont le regard passait de son associé à Joe, le militaire. Au fur et à mesure, il tentait de se remémorer chacune des apparitions du symbole dans le temps, de voir sous quelle forme ou quel aspect il se présentait, se manifestait et, péniblement, essayait de les mettre en relation. Il sentait qu'une mission venait de lui tomber dessus.

Le chef Bob - cela devenait clair pour Mario - ne portait aucune attention à ces phénomènes, s'efforçant plutôt de convaincre la gang qu'ils n'étaient que de purs effets de leur imagination. Mais allaient-ils les conduire vers de graves dangers?

Pour Bob, ce camp sauvage était la réalisation de son projet, tout ce qui comptait pour lui.. Point final. Il l'avait pensé, mûri, organisé, planifié depuis si longtemps, maintenant qu'il y était, il n'allait pas y renoncer. Que Caro soit terrifiée ne le touchait pas beaucoup! Qu'Annie devienne un peu plus sérieuse qu 'à l'habitude, ça lui paraissait normal! Que Joe et Rock soient l'un près de l'autre sans que le grand n'enrage, sans doute ne le remarquerait-il pas!

Mais lui, Mario Ti-Cote Chabot, toutes ces choses lui devenaient plus importantes, et les propos de Rock qu'appuyait Joe, n'avaient sur lui aucun effet de surprise, plutôt comme un message.

- On dirait qu'ça t'dérange pas.
- Ce qui me dérange, c'est le fait que l'on s'avance dans le parc national vers un deuxième emplacement et qu'il n'y ait que cela qui compte. Ce qui me dérange c'est que tout ce qui se passe autour de nous n'atteigne pas notre chef, qu'il n'en tienne pas compte, qu'il fasse tout pour le nier.
- Le camp sauvage c'était un projet de vacances, pas une excursion militaire, dit Rock.
- Dis-tu ça à cause d'mon habit?, demanda Rock, insulté.


Les deux soeurs Poulin, sortant de leur tente, se dirent qu'à 9 heures, ça devait bien être l'heure de déjeuner.

- Qui a fait le jus d'orange? demanda Annie qui remarqua les trois gars, au loin, en pleine discussion. et revenant vers l'emplacement. Lorsque la distance lui permit d'être entendue:
- C'est toi qui a fait le jus d'orange, Joe?
- Non, c'est moi, répondit Rock qui l'examinait avec des yeux trop petits pour tout voir.
- Avec l'eau du ruisseau?
- Oui. Bob a dit qu'elle était potable.
- Même si elle était rouge, hier soir, s'inquiéta Caro.
- Où est ta radio, Rock, demanda Mario afin de changer de sujet de conversation.
- Pas encore d'l'opéra. Chu tanné de courailler Raccoon partout dans l'bois.
- Non, seulement pour vérifier si les ondes se rendent jusqu'ici.


jeudi 17 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (13)




Chapitre 32



- Avant que Mario raconte sa légende, j'aimerais dire une chose importante. Nous sommes en plein dans le grand projet. Il faut en profiter au maximum. Je sais qu'on a eu des petits problèmes aujourd'hui. Ce soir, on décompresse tout en se rappelant qu'il ne faut pas laisser notre imagination nous nuire. Dans le bois, loin comme nous le sommes maintenant, à des kilomètres et des kilomètres du village le plus proche, il est normal que l'on se sente seul, peut-être même d'avoir peur. Regardons cette nature, la paix dont nous profitons et reposons-nous. Demain sera une autre journée.
- Cé très très reposant, en effet, mon cher Bob. ma seule paire de runnings pue l'maudit, toutes mes affaires sont mouillées pis moé, j'ai pas pensé amener d'sécheuse... J'adore totalement ce marveilleux bois calme et silencieux pis j'arrête pas d'me dire, chef, que j'me r'pose, dit Joe en faisant sécher ses souliers.
- C'est un peu différent de la ville, ajouta Mario.
- Pas tell'ment. Rajoute deux trois chars pis cé pareil.

Annie se mit à rire tellement fort et de façon si nerveuse que tous les autres, instinctivement, l'imitèrent. Ce fut le fou rire général. Bob dut enlever ses lunettes pour les esuuyer, tellement il riait.

Entre les rires, on entendait craquer le bois qui brûlait en laissant monter dans le ciel une longue fumée blanche.

- C'est le temps de ma légende.
- J'espère qu'elle n'est pas épeurante, Mario, dit Annie se retournant vers Caro pour qu'elle aussi mit son grain de sel.
- Bien non. De toute façon, c'est juste une légende.
- J'te gage qu'y a des loups dans les parages, dit Joe tournant la tête de tous les côtés en même temps.
- Non, non, mon petit chaperon rouge, se moqua Mario.
- Je crois pas ça,reprit Rock. C'est certain que dans une forêt comme celle-ci, les animaux sont nombreux.
- Le feu les éloigne, rassura Mario.
- Pas Raccoon en tout cas, dit un Joe heureux comme un pape.
- C'est peut-être pas un aniumal alors... Annie plongea dans le mystère, un peu surprise elle-même des paroles qu'elle venait de lancer.
- Est-ce que je la raconte ma légende ou pas? insista Mario.

Les Six + un s'installèrent confortablement comme si on allait leur raconter une belle histoire avant de se coucher. Aux premiers mots de Mario, Caro se colla sur son frère.

- Il était une fois, il y a bien longtemps de cela, près d'une immense forêt... Avant, je veux dire que c'est mon père qui me l'a racontée...
- Coup don, vas-tu la conter ou tu vas mourir avec, s'impatienta Joe. Mes runnings sècheront pas, y vont cuire.
- ... près d'une immense forêt tellement reculée dans l'arrière-pays que personne, jamais, ne s'y était aventuré. Des gens prétendaient qu'une maison s'y trouvait et que tous ceux et toutes celles qui s'y étaient rendu, en étaient revenus complètement changés. Transformés. Chaque fois que quelqu'un s'informait sur la forêt ou encore la maison hantée, il se faisait décrire tout ça de manière tellement bizarre qu'il en oubliait l'idée de s'y rendre.
- Est-ce que la forêt de ta légende ressemble à la nôtre? demanda Annie.
- Écoute, pis tu vas l'savoir, répondit Joe surveillant Raccoon, et ses souliers.
- Un beau jour, entra dans le village situé à l'orée de cette forêt, un très vieil homme auquel personne n'aurait pu donner un âge. Il boitait. Pour mieux se déplacer, il s'appuyait sur une canne. Personne dans le village ne le connaissait. Personne, avant ce jour-là, ne l'avait vu. Il demanda aux habitants s'il pouvait traverser la forêt sans problème. On lui raconta toutes les histoires circulant à propos de la forêt et de la supposée maison hantée. Il remercia les gens et continua sa route, vers la forêt. Tout le monde regarda partir le boiteux se tenant sur sa canne.
- Lâche les détails, pis fa nous peur, Ti-Cote.
- Veux-tu bien écouter, dit Caro bien absorbée par l'histoire que Mario racontait d'un ton grave, pesant chacun de ses mots.
- Le vieux marcha dans la forêt, des heures et des heures. Puis, arrivant à une très grande clairière, il y découvrit une maison qui lui sembla inhabitée. Il s'en approcha, s'arrêta face à la porte d'entrée, entrebaillée. Les fenêtres étaient cassées. De sa canne, il poussa la porte qui grinça. Le vieillard entendit, alors, le bruit d'objets se déplaçant dans la maison sans qu'il puisse les voir. S'avançant lentement dans la pièce - un peu comme une cusisine - il remarqua une trappe, par terre. L'anneau qui allait lui permettre de l'ouvrir était affreusement rouillé. Il se pencha et au moment même où sa main allait y toucher, tous les objets de la maison, qu'il ne voyait pas mais entendait, lui apparurent... et il devint comme sourd: plus un seul son.
- Cé focké son affaire. Joe alluma sa cigarette.

Mario, remarquant l'effet de son histoire sur le groupe, décida de faire plus théâtral encore:
- Le vieux regarda par la trappe qui s'était ouverte: des rats couraient dans la cave, des araignées au garde-à-vous au milieu de leur toile... mais, aucun bruit. Il referma la trappe: les sons lui revinrent en même temps qu'il perdit de vue les objets. Pris de panique, il se dirigea le plus rapidement qu'il le put vers un escalier installé tout au fond de la pièce qui, maintenant, dégageait une odeur insupportable. Il se boucha le nez et mit le pied sur la première marche qui craqua avant de s'effondrer. Un trou apparut sous son pied et de nouveau c'était la cave où les objets se firent entendre tout en étant invisibles. Il s'aventura sur la deuxième marche, puis l'autre pour finalement se retrouver en haut, dans une sorte de grenier barricadé derrière une porte en chêne massif. Il poussa. Poussa encore. De toutes ses forces de vieillard sans âge. Lorsqu'il réussit enfin à ouvrir cette porte, devant lui, placés en ordre sur les murs, une quantité innombrable d'outils. La pièce, d'une propreté n'ayant rien à voir avec tout le délabrement de la cave et de la cuisine, respirait la fraîcheur et la clarté. Le vieil homme, ébloui, ne cessait pas d'examiner tous ces outils très anciens mais neufs comme s'ils venaient à peine de sortir de la fabrique. Encore installé sur la dernière marche, il laissa la porte qui, en se refermant derrière lui, fit un bruit d'enfer: comme un coup de tonnerre. Au même instant, automatiquement, le grenier chavira, les outils se déplacèrent, tombèrent par terre... Impossible de décrire le désordre qui s'ensuivit. Tout à fait l'inverse d'il y avait quelques secondes. Des toiles d'araignées apparurent aux fenêtres à moitié cassées; le sol se remplit de poussière et de sciure de bois; les tentures qui tout à l'heure ornaient si bien se déchirèrent, tombèrent en lambeaux; les meubles devinrent des antiquités sans valeur. Apeuré, le vieil homme recula, se questionnant sur ce qui avait bien pu se passer. Surtout, si rapidement. Examinant autour de lui, il remarqua par terre dans un des trois coins du grenier, une forme... recouverte de sciure de bois... rouge. Avec beaucoup de précaution, il s'en approcha . De sa canne, il donna quelques petits coups sur ce qui lui sembla être... un cadavre. C'était mou. Flasque. Y touchant, une oduer fétide s'en dégagea. Il s'approcha un peu plus. S'agenouilla péniblement. De sa main libre, enleva la sciure de bois et découvrit...
- Quoi? Qu'est-ce qu'il voit? demanda Rock entièrement envoûté par la légende au point qu'il ne remarqua pas que son bâton venait de tomber dans les flammes.
- ... un cadavre. Un cadavre dans un état de décomposition avancée. Le vieil homme, pris de peur, paralysé, vit sous la gorge du macchabée un médaillon. Intrigué et tremblant de peur, approchant sa main, ce fut d'un coup sec qu'il l'arracha. Au même instant... spontanément... le vieil homme fut projeté... debout... tout jeune et en pleine forme. Examinant de plus près le médaillon que l'usure du temps lui empêchait de pouvoir y distinguer une forme ou encore une série de lettres ou peut-être même une phrase. Après s'être bien concentré, le jeune vieillard qui avait laissé tomber sa canne décrypta ceci: « s t r y l i n g v o l i n p o u f». Lorsqu'il se mit à prononcer ces syllabes à voix haute, une force extraordinaire le projeta en-dehors de la maison hantée...
- Cé toute, demanda Joe.
- C'est assez, dit Caro, j'ai les dents gelées.
- ... la légende dit que dans le village, jamais personne n'entendit parler du vieillard boiteux s'étant aventuré dans la forêt mais qu'un beau matin, quelques jours plus tard, un jeune homme traversa le village comme provenant de la forêt. Bizarrement, il portait au cou une chaîne avec un médaillon et dans la main, une canne.

Le silence s'étendit autour du feu de camp. La légende de Mario venait de jeter un frisson parmi les membres de la gang. Caro ne regrettait pas son sac de couchage qu'elle partageait maintenant avec Bob et, surprise, avec sa soeur Annie.

- Sûr que mes runnings sont secs.

Rock se leva pour chercher des bûches de bois quand Bob lui dit:
- Apportes-en plusieurs si on veut de la braise pour le déjeuner de demain.
- Avez-vous vu?, dit Annie se levant pour fixer autour des charbons qui brûlaient.
- C'est quoi, la prochaine? demanda Bob un peu énervé par toutes ces choses apparaissant au moment même où tout semblait se calmer.
- Regarde, Bob. Dans le fond. Annie se nettoyait les yeux pour en être bien certaine.
- Qu'est-ce qu'il y a? Il manque de bûches, questionna Rock, les bras chargés.
- Regarde au fond, sous la braise... on dirait...
- C'est vrai, renchérit Caro. On croirait une plaque...
- Avec quelque chose gravée, continua Mario.
- C'est à croire que la légende vous a sonnés, dit Bob, s'éloignant vers la tente des Poulin.

Même si le chef, incrédule, avait quitté l'emplacement du feu de camp, les cinq autres, penchés au-dessus de l'endroit où ils avaient l'impression qu'une plaque ayant la même dimension que le cercle du feu de camp était apparue.

La fumée les empêchait de bien voir, mais il leur paraissait indéniable qu'une forme, étrange, se dessinait sous la braise. Personne ne saurait dire avec précision ce que cela représentait, mais tous pouvaient jurer voir sur la fameuse plaque au moins deux formes... peut-être semblables... difficile d'être infaillible à cause des charbons, de la fumée et aussi, sans doute, de la fatigue.
Cherchant chacun de son côté à découvrir des indices, un formidable coup de tonnerre se fit entendre, crevant les nuages qui laissèrent les gouttes de pluie enfumer l'emplacement du feu de camp.

- La pluie commence, dit Rock.
- Gages-tu que ça va se changer en orage! Moi qui meurt chaque fois.
- Ça fra une fois de plus, Annie. Raccoon et moi, on va dormir dans la tente.
- Sérieux, Joe? Je suis pas capable d'endurer le poil des animaux. Tu veux que je meurs? Mario semblait ahuri et près à éternuer.
- Vas-tu mourir pour vra, mon Ti-Cote?
- Raccoon, va falloir qu'il s'habitue à dormir dehors un jour, précisa Mario.
- Oui, mais pas sous l'orage, cé pas humain.
- O.K. Joe. C'est moi qui couchera dehors. Mario partit en direction de la tente récupérer son sac de couchage.
- Ça n'a pas d'allure, Mario, pesta Rock.
- Y a comme des problèmes qui n'ont pas de solutions, acheva Mario, entrant dans sa tente.
- Joe? Je voudrais te parler.
- Pas besoin, Caro. J'ai compris. Cé moé qui va rester dehors avec Raccoon.
- Deux vraies têtes de cochon ces deux-là, enchaîna Annie qui vit que la pluie commençait à se faire de plus en plus forte. Penses-tu, Joe, qu'on a vraiment vu quelque chose sous la braise?
- C'était comme une forme. Je dira comme un aigle à deux têtes pis des grosses griffes avec des affaires dedans.
- Moi aussi, c'est un peu ça que j'ai vu, finit Annie, jetant un coup d'oeil vers le feu de camp qui s'achevait de mourir dans un nuage blanc et rond. Tu vas pas coucher dehors?
- Tu sé ben qu'oui. Sous la toile du stock... de toute façon, ma place ça toujours été dehors.




Chapitre 33



Avant de se glisser dans son sac de couchage, Joe reprit ses souliers restés près du feu. Il regarda le ciel ennuagé où des éclairs annonçaient tout un orage pour la nuit. Au fond de lui-même, coucher à la belle étoile, en plein milieu d'une forêt qui depuis quelques heures paraissait bizarre, ne l'enchantait pas plus qu'il le fallait.

Joe retourna vers la toile où il passera la nuit avec Raccoon, se protégeant de la pluie par ses souliers qu'il tenait au-dessus de sa chevelure ébouriffée: quelle sorte de nuit? Jetant un dernier coup d'oeil vers le dortoir des Poulin, il remarqua qu'avec la lumière à l'intérieur, on pouvait déceler des ombres accrochées aux murs de la tente. Joe continua sa route, entendit remuer derrière un arbre, s'arrêta, un Raccoon immobile à côté de lui, l'imitant.

Il faisait si noir que Joe ne pouvait distinguer s'il s'agissait d'une forme humaine ou animale. À pas de loup, il s'approcha de l'arbre pas plus brave qu'il ne fallait mais continua tout de même.

À quelques cinq mètres devant lui et de la tente du chef et de ses soeurs, Rock, caché sous son imperméable semblait observer attentivement comme si quelque chose de grave se déroulait sous ses yeux. Le petit s'écoutait respirer fort, aussi fort que cet après-midi, alors qu'il était assis près de Joe, dans le camion. On le croirait davantage fasciné par ce spectacle que l'autre.

Annie se déshabillait. Caro, sans doute couchée déjà, car on ne pouvait distinguer sa silhouette sur les murs de toile de la tente scoute, sans double-toit puisque Bob l'avait ré-imperméabilisée avant le départ. De son point d'observation, Rock vit tous les gestes d'Annie et ne voulait pas en éloigner son regard, au même moment où, derrière lui, il entendit marcher. Se retournant, il ne put apercevoir Joe, il faisait trop noir. Effrayé, il rentra dans la tente des Villeneuve en coup de vent:
- As-tu le diable, Rock?
- C'est tellement noir qu'on ne peut rien voir.
- Une autre affaire bizarre, conclut Mario qui réfléchissait à cette histoire de plaque dans le feu.

Joe pourra sans doute dire, demain matin, qu'il fut en contact avec un animal sans préciser de dont s'il s'agissait, puisque ça s'était sauvé à son arrivée. Et cela ira dans le journal de Bob comme étant une autre manifestation de l'imagination et dans celui de Caro comme la suite d'un plan diabolique qui semblait les suivre depuis le passage de l'étang.

- Allez Raccoon, dans l'sac. Pisse-pas c'te nuitte parce que Joe y va puer demain et pis les autes y s'ront pas contents. On risque de s'faire laver correct si l'orage éclate pis si les rigoles du scout sont pas a bonne place.

Joe referma son sac à l'instant même où la pluie se déchaîna, les éclairs se faisant un plaisir à tout illuminer et l'écho ramassant le bruit du tonnerre pour le faire se répercuter jusqu'au bout du monde. Toute la nuit, Joe ne verra la clairière qu'en bleu métallique, il aurait dit à la Ozzie.

- Vive la nature, se dit Annie aux petites heures du matin, ne réussissant pas à fermer l'oeil une seconde. Elle décida finalement de s'accrocher à son baladeur souhaitant oublier les pétards incroyables autour d'elle, s'attendant à ce que la tente devienne un sous-marin d'un instant à l'autre.

La pluie s'arrêta autour de 5 heures; doucement puis complètement. L'eau dégouttait des arbres que le vent séchait. Le ruisseau, plein à rebord.

À 6 heures, les oiseaux se mirent à piailler dans un soleil intéressé à réchauffer les tentes. Autrement, le silence. Un silence d'ailleurs, d'une planète venue au monde le samedi 25 juin 1991.

Annie s'était demandé avant de fermer le fanal électrique de la tente, comment le groupe survivrait à l'orage. Lorsqu'elle pensait groupe, elle pensait Joe, évidemment, le plus vulnérable au tremblement de ciel.

mercredi 16 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (12)




Mario «Ti-Cote» Chabot


Chapitre 30


Dans cette forêt immense, la gang des Six + un + une boussole + une carte topographique s'enfonçait, Bob devant, heureux et d'une confiance qui se répendait sur les autres. La première épreuve derrière leur dos, on serait porté à croire, les voyant telle une colonie de fourmis marchant à la queue leu leu, que plus rien ne pourrait les arrêter. La magie opérait. Le chef indiquait une direction qu'aussitôt les autres s'y dirigeaient; il annonçait ce qu'ils devaient rencontrer qu'effectivement ils le croisaient.

Ceci n'empêchait pas la faim, et surtout la fatigue, de se faire sentir au fur et à mesure que les herbes devenaient plus hautes ou lorsqu'ils devaient contourner un troc d'arbre pourrissant que le vent se plaisait à en charrier l'odeur.
- C'est écoeurant ce que ça sent, dit Annie.

Les nuages menaçants rendaient le temps gris acier. Le soleil ne faisait que quelques clins d'oeil et très occasionnellement. L'humidité, en plein bois, devint insupportable. Les maringouins et le petites mouches noires attaquaient sans crier gare. Tous, sauf Raccoon, comme s'ils s'étaient donnés un « à tour de rôle » y allaient d'une claque retentissante ou d'un juron personnel: une bestiole venait d'agir. Le bébé raton laveur filait parfois devant mais plus souvent derrière Joe qui remarquait à quel point il prenait de l'assurance et de l'indépendance. Il se dit: « ça va finir mal, c't'affaire-là.»

Annie, n'en pouvant plus qu'on lui bourdonne autour de la tête, jeta son sac à dos par terre et hurla:
- Maudites bibittes!
- Tu devrais fumer, ça les chasserait, lui proposa Mario posté en second derrière le chef.

Une heure environ après qu'ils eurent laissé l'étang, Bob décréta une halte. Personne ne se fit prier pour laisser tomber les sacs à dos au sol; les murmures commencèrent.

- Y a tu rien de plusse intéressant que d'marcher dans les marécages, des bibittes au cul, trente kilos su l'dos et de s'attende à ce qu'la puie nous tombe dessus d'une minute à l'aut', dit Joe s'empressant d'accepter la cigarette offerte par Annie.
- Nous sommes à moins d'un kilomètre du premier campement. On peut penser y être dans une heure et commencer à nous installer pour la nuit. Bob s'épongeait le front avec son foulard rouge.
- On é v'nu en vacances, y'm sembe, dit Joe en s'étirant les jambes sur un arbre.

Un bruit étrange se fit entendre. Tous s'immobilisèrent. Une sensation d'être comme enfermé dans un étau passa de l'un à l'autre:
- Avez-vous entendu? demanda Caro.
- Cé mes jambes qui crient, enchaîna Joe tout en cherchant Raccoon.
- Non, sérieusement, j'ai comme entendu un craquement, reprit Caro.
- Tout craque par icitte, mem' mes dents, continua le grand tout en fixant Caro.
- Écoutez, je suis certaine d'avoir entendu comme le bruit d'un os qui se brise, dit-elle en portant son attention et son regard sur 360 degrés.
- Où est Rock? demanda Mario. Le petit sortit de derrière un arbre.
- As-tu entendu quelque chose, Rock? Où étais-tu? Les questions sortaient de la bouche de Caro comme propulsées par de l'essence pure.
- J'installais le repère derrière ces arbres.
- Entendu? Vu? Quelque chose? Caro insistait.
- Non, absolument rien. Même que de l'autre côté, on ne vous entend même plus.
- Tu as certainement entendu chialer Joe, dit Mario en riant.
- Non, non. Je suis certaine d'avoir entendu... Tiens, encore... Avez-vous entendu cette fois-ci? dit Caro comme transformée en toupie.
- Tu rêves, Caro ou bien la fatigue te fait plus effet qu'à nous. Prenons une bouchée, une goutte d'eau puis repartons.
- Une cigarette avec ça, chef? dit Joe, presque en ligne droite avec le tronc d'arbre sur lequel étaient allongées ses jambes..

Caro se dirigea vers le sac de provisions d'un pas qui manifestait très peu de sécurité. Elle sortit des biscuits enveloppés individuellement qu'elle distribua à chacun. Même démarche avec la gourde d'eau puis vint s'asseoir entre Bob et Mario.

- Ça fait exactement dix repères que je place depuis que nous sommes partis de l'entrée du parc. Si on se perd avec ça!, dit Rock.
- Ta mère nous r'trouvera ben! lança Joe manquant de s'étouffer avec le biscuit qu'il partageait avec Raccoon.


À 18 heures, le temps devenait pesant. Bob, même s'il s'avait cru que les nuages n'étaient pas à la pluie, dut se rendre à l'évidence et ne souhaitait qu'une chose: pouvoir être au premier campement et avoir monté les tentes avant l'ondée. Il se leva doucement, pour n'inquiéter personne, reprit son sac à dos et tout en nouant son foulard à son cou, jeta un regard oblique sur sa carte.
- Moins d'une heure et notre première journée de camp sauvage sera...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'on entendit - et cette fois, ce fut clair pour tout le monde - un formidable craquement à quelques mètres d'eux. Annie lâcha un grand cri, courut vers Joe qui venait de se lever dans un temps record. Mario n'avait pas bougé d'un millimètre alors que ses yeux roulaient de gauche à droite tout en surveillant Caro tremblant de tous ses membres:
- Qu'est-ce que j'avais dit? C'est en plein ce bruit-là que j'ai entendu tout à l'heure. Cette fois, il est plus fort encore, comme plus proche.
- Ça m'énerve, dit Annie.

Sans s'être donné le mot, tous les membres de la gang se retrouvèrent collés les uns sur les autres, oreilles à l'affût du moindre petit craquement pouvant se faire réentendre.

- Dans cette forêt, il y a plusieurs ravages de chevreuils. Comme la saison de chasse est encore loin devant, ils ne craignent absolument rien. C'est sans doute un petit du printemps qui s'est perdu et qui vient de passer pas trop loin.

Bob se voulait rassurant. Chacun bien prêt à croire cette explication surtout que depuis quelques minutes les petits moteurs des bibittes reprenant leur poursuite devinrent les seuls bruits ambiants.
- Partons, dit Bob.

Ce fut en marchant un peu à reculons que la gang reprit sa route. Rock se disait que si les bizarreries allaient en se multipliant, il commencerait à croire que monsieur McCrimmon pouvait avoir raison, de même que le propriétaire du Domaine du Rêve. Pour l'instant, il préféra s'en remettre aux paroles du chef et ne pas quitter Mario des yeux. Il savait lire Mario et si jamais celui-ci trouvait que la situation pouvait tourner au vinaigre, il lui serait impossible de le cacher, à lui son meilleur ami et son associé.

Annie ne lâchait pas Joe d'une semelle comme si elle venait de se trouver une raison supplémentaire pour s'accrocher à lui. Avec sa cigarette, elle se crut en sécurité contre les bibittes et peut-être, les craquements.

Ils marchèrent longtemps. Personne ne parlait. Un claquement sur une joue. Un bras. Une bibitte en moins. Ils s'enfoncèrent sérieusement dans cette forêt qui, un mètre après l'autre, devenait aussi bizarre qu'hostile.

Il ne se passa pas deux minutes sans qu'Annie ne dise qu'il y avait des odeurs suffocantes, des silences pires que des craquements, qu'elle était fatiguée, qu'elle avait faim, qu'elle s'épuisait à traîner le sac à dos, qu'elle allait s'arrêter pour s'allumer une cigarette et qu'elle en offrirait une à Joe.

À chaque pas, les arbres plus gros et plus grands prenaient de plus en plus d'espace. Aucune clairière en vue, Bob leur rappelant que la prochaine était le campement.

Mario remarqua une baisse dans le moral du groupe et que ça ne préoccupait pas Bob, tout à sa seule idée: arriver le plus tôt possible et s'installer. Le second ne critiquait jamais mais savait observer les attitudes chez chacun. Il vit l'épuisement chez Rock qui, pour rien au monde, ne le dirait.

- Une pancarte. Regardez, il y a une pancarte accrochée au gros pin, dit Caro.



En effet, s'avançant et malgré une clarté faiblissante, ils virent une pancarte plantée d'un long clou à ce pin gigantesque. Comment un panneau put-il avoir été installé dans cet endroit perdu où la boussole la plus sophistiquée et des cartes topographiques des plus précises s'avèrent essentielles pour s'y rendre, comment pouvait-il se retrouver ici?

Plus près, ils remarquèrent que sur ce panneau, rien n'y était inscrit, mais se retrouvait un dessin. Le plus étrange: il était recouvert de sang de sorte qu'il fut impossible de distinguer quoi que ce fût. Du sang coagulé. Depuis combien de temps?

- Te souviens-tu, Joe, de ce que monsieur McCrimmon disait dans le camion? demanda Rock.
- Y disa qu'un voyage de bois c'était 24 bières, me sembe.
- Non, à propos du parc national?
- Cé le boutte que je dorma.
- Ça commence à devenir étrange, dit Caro tout en s'avançant près de son frère, lui demandant dans quel bateau ils se retrouvaient.
- Dans un camp sauvage, Caro. Ce n'est pas un bruit de chevreuil et un vieux panneau rouillé qui nous arrêteront ou nous feront imaginer des affaires pas d'allure. La fatigue nous rend plus vulnérables. Accélérons et vite installons-nous. Le souper puis une bonne nuit de sommeil nous seront tous d'un bien énorme.

Bob venait de prendre sa voix autoritaire. Il ne souhaitait pas que l'imagination prit le dessus sur le projet. Il ne reculerait pas d'un centimètre, et cela pour rien au monde; les autres le saisirent autant dans l'anxiété de Caro que dans la réponse du chef.

Rock posa le repère sous le panneau rouillé et devant les yeux des membres de la gang qui le voyaient plus ensanglanté qu'autre chose. Les sacs à dos grimpèrent aux épaules de chacun alors que les premières gouttes de pluie tombaient. Un éclair traversa le ciel, gris comme du vieil asphalte.

Les Six + un, dos courbé, franchirent une ou deux clairières qui auraient très bien pu faire un excellent campement, mais pour Bob, ce n'était pas l'endroit choisi. Lorsqu'ils virent cette nouvelle clairière, bordée d'un ruisseau, ça y était. Le voici ce lieu du premier campement. Ils notèrent quelques petites buttes mais surtout des arbres tellement hauts qu'ils traversaient les nuages gris. Du «sapinage», des fougères de même que plusieurs bosquets remplis de fleurs multicolores: tel était l'environnement où, selon les ordres de Bob, ils érigèrent les deux tentes, et l'abri.

Rock, Annie et Joe éloignèrent les tentes du ruisseau, dos au nord-est et exposés au vent dominant. Personne ne s'amusa à critiquer les indications d'un scout mais tout cela leur paraissait des détails beaucoup moins importants que de s'asseoir et... manger.

Mario s'occupa à ramasser le bois, l'apportant à l'endroit dégagé que Bob avait désigné pour le feu de cuisson et plus tard, si le temps allait le permettre, le feu de camp.

Bob tint à être avec Caro pour préparer le souper: des hot dogs, deuxième édition. Il voulut surtout la rassurer, la sentait fragile suite aux événements survenus durant le trajet depuis l'épisode de l'étang, mais craignant surtout que son attitude ait une influence négative sur les autres. Doucement, il lui parla, la tranquillisa en lui répétant que tout avait été prévu, que rien de surnaturel ne pouvait se produire. De toute façon, nous étions plus sensibles aux histoires à dormir debout lorsque fatigués.

Caro, écoutant son frère, voulait bien le croire mais ne put chasser ces sombres craquements et le panneau ensanglanté, qu'elle avait bel et bien entendu et vu. Elle se dit, portant son esprit ailleurs, qu'elle réussirait bien à relaxer.


19 heures 30: les tentes étaient placées bout à bout; le feu pour le souper laissait monter une douce fumée; la provision de bois, suffisante. Les Six + un mangeaient, profitant d'un repos bien mérité et du crépitement du feu que les quelques gouttes de pluie ne dérangeaient pas du tout.


Chapitre 31


La pluie venait de cesser mais le temps demeura lourd. Des éclairs de chaleur flashèrent dans les nuages donnant à ce coin de forêt des allures macabres. C'était noir maintenant. La gang, au repos, récupérait d'une journée plus agitée que ne le prévoyaient les plans. Bob n'avait prévu que le feu de camp pour 21 heures, souhaitant que la pluie ne nuise pas.

- On entendra péter une mouche, dit Joe à personne en particulier.

Au creux de la clairière, dans cette forêt qu'ils apprendraient à découvrir, régnait un silence d'une profondeur inouïe. Le bruit de l'eau dans le ruisseau s'éclaboussant sur les rochers parvenait à peine à briser le calme et la paix. La gang semblait avoir été déposée au centre d'une absence totale de bruit.

Caro en profita pour récupérer son journal personnel et y écrire dans le détail, comme elle le faisait depuis si longtemps, le minute par minute de la journée. S'il nous était possible de lire, certainement que tous les frissons qui lui parcoururent l'échine furent jetés sur le papier, de l'auto-stop à l'étang sans oublier les craquements et le panneau. Au fond d'elle-même, l'idée de son frère lui apparaissait bien différente de l'image qu'elle s'en faisait alors que les Six en discutaient dans le parc de Rodon Pond.

Rock, étendu dans sa tente, profitait de ce moment de répit pour digérer sa crise d'asthme se disant que pour la première fois de sa vie, il venait de passer à travers, sans l'aide de sa mère. Était-ce normal? Ou tout simplement s'agissait-il d'une crise mineure, qu'il ne fallait pas s'énerver avec cela? Il se rémémorait le voyage en camion, avec Joe. Deux jours après avoir quitté la maison, voilà bien des événements... à vivre seul. Serait-ce un nouveau départ?

- Joe, veux-tu cigarette? Annie sortait de la tente des Poulin en tenue de soirée pour jeune fille qui sort en forêt.
- T'as toujours le mot qui faut pour t'faire aimer, répondit Joe.
- Es-tu sincère quand tu dis cela?
- Non, coupa-t-il sèchement.

Raccoon vint rejoindre son maître, sa mère ou son frère... on ne le sait toujours pas... et l'histoire avance...

- Tu sais, Joe, je trouve cela pénible de voir que tu t'occupes plus d'un animal que de moi.
- Es-tu sure de ne pas parde ton temps?
- Quand on aime on peut perdre du temps.
- J'sais pas moé cé quoi aimer, impatient devant le style de conversation que voulait imposer Annie. Elle ne voulait pas lâcher, tentant un grand coup vers celui qui remplissait sa vie.
- Je serais capable de te montrer, tu sais.
- L'amour, cé des affaires que je cré pas. J'pense que ça exisse que din vues ou les belles familles chromées.
- Comme la mienne?
- Cé pas ça que j'veux dire.
- Mais c'est ça que tu dis.
- J'trouve ça trop compliqué, les filles.
- Pourquoi? Annie sentait qu'elle venait de faire une percée et n'allait pas lâcher le morceau.
- Passe que...
- Pourquoi t'es capable d'aimer Raccoon, et pas moi? Annie le dévisagea avec dans les yeux toute la sincérité possible..
- Pis toé, pouquoi té sérieuse d'même tout d'un coup?
- Parce que c'est sérieux l'amour.

Joe se projeta sur Raccoon qui se glissait dans un bosquet tout près des tentes. Il l'appela. Le raton laveur ne bougeait plus. Joe le rattrapa et s'enfonça dans le bois avec la moitié de sa vie.
- Tout le temps, il se sauvera, se dit Annie en lançant son mégot de cigarette dans le ruisseau.

Mario se dirigea vers Bob, encore, toujours et continuellement plongé dans ses cartes. Mais là, c'était un cahier de bord dans lequel il consignait toutes les étapes du camp sauvage qui l'occupait. Un peu comme Caro mais ici il s'agissait de points techniques, d'informations, de notes qui se retrouveraient dans son livre personnel. Son cahier de chef.

- Toute une journée!
- Mario, en camp sauvage on ne sait jamais ce qui peut survenir. Il pourrait nous arriver encore des affaires sur lesquelles nous n'aurons pas de contrôle. Voilà pourquoi il est important de s'en tenir à l'itinéraire prévu et se fier à la boussole et aux cartes. Plus difficile de se tromper ainsi.
- Il y a aussi les autres. Comment ils vivent ça. Faut pas oublier.
- Tout le monde était d'accord, il me semble, répondit Bob, cherchant à comprendre ce que Mario insinuait.
- T'as raison. Là on est dans le bain, dans le vrai et on a beau avoir pensé à tout, certaines choses ne peuvent se prévoir.
- Tu le sais, Mario, que rien n'a été laissé au dépourvu.
- Le craquement? Le panneau?
- C'est juste des effets de l'imagination. Tu verras qu'après une bonne nuit de sommeil, tout se replacera.
- Je le souhaite mais c'est peut-être important de penser que tout ça énerve Caro.
- O.K. You're reason. I don't forget that.
- Pour que je comprenne rien! J'espère que toi, tu te comprends, et que tu continues à savoir ce qui va arriver.
- No problem! Man.

Mario se dirigea vers l'installation du feu de camp qu'il avait montée avec Bob avant le souper. Le lieu servira également de point de rassemblement, de rencontre et de réunion durant le temps du premier campement. Il examina et tout lui parut en parfait état. Jetant un regard vers le ciel, pour ce qu'il put voir, cela le rassura, les nuages ne verseront aucune larme d'ici quelques heures, du moins, le souhaitait-il, le temps du feu de camp.

- Venez voir, vite, venez voir, cria Annie penchée près du ruisseau dans lequel la pleine lune s'étant fait un chemin entre les nuages, se reflétait dans une grosse boule de couleur rouge.




Les membres de la gang accoururent et remarquèrent l'étrangeté de la lune et surtout l'eau du ruisseau venant de changer de couleur. Un silence passa, enveloppant le silence qui suivit les cris d'Annie. Quelques secondes après, la lune se drapa derrière les nuages disparaissant du ruisseau. Bob qui avait apporté une lampe de poche balayait de son faisceau de lumière la surface du ruisseau. Rien d'anormal. L'eau n'avait plus cette couleur rouge d'il y avait queleus secondes et continuait son refrain coutumier.

- J'aime autant ne rien dire, sinon... Et Caro retourna à la tente.
- C'est l'heure du feu de camp, annonça Bob pour alléger l'atmosphère.
- J'ai une superbe de légende à raconter, enchaîna Mario demandant à Rock de se préparer à allumer le triangle de bois devant sûrement mesurer un mètre.
- Si c'est pour nous faire peur, continua Annie, tu peux bien de taire avec ta légende.
- Attends Annie, cé p't'être la légende de Jimmy, dit Joe en ramassant Raccoon.

Toute la gang s'installa autour du feu que venait de faire jaillir un Rock fier de lui. Ils formèrent un cercle au-dessus duquel des milliers de flammèches prirent le chemin du ciel. La chaleur les obligea à reculer un peu.

Bob s'assit à côté de Caro qui s'était installée dans son sac de couchage, bien emmitoufflée. Rock, debout avec son grand bâton, se tenait prêt à brasser les cendres et ajouter quelques bûches quand cela sera nécessaire. Joe accpeta une cigarette d'Annie, plaça Raccoon entre elle et lui. Le raton laveur avait les yeux bien fixés sur les flammes, comme hypnotisé.


mardi 15 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (11)

Chapitre 29


Bientôt 15 heures et le soleil, haut dans le ciel, tapait fort. Bob annonça que c'était le temps de partir, d'entreprendre une marche d'au moins quatre heures pour atteindre le premier emplacement. Mario sortit sa boussole, fixa l'azimut avec son chef en rappelant à Rock sa responsabilité de placer les repères - ceux-ci seront rouges - tout au long de l'expédition: ils devront être installés assez haut sur un arbre et distancés de telle manière qu'on ne puisse en manquer.

Bob prendra la tête accompagné de Caro, cartes à la main. Annie et Joe suivront - avec Raccoon, évidemment - puis, à la fin du peloton, Mario et Rock. Le chef tenait à ce que tout se déroula selon son plan. Comme cette forêt possédait la réputation d'être capricieuse, les Six + un se mirent d'accord pour ne prendre aucun risque.
Les gourdes remplies de l'eau de source du Domaine du Rêve, Joe les porteraient et ne seraient ouvertes que lors des haltes prévues à des intervalles rigoureusement fixés à l'avance, en fait à chaque quarante-cinq minutes. Selon Bob, le groupe serait en mesure d'installer les tentes au premier campement vers 19 heures, tout près d'un petit ruisseau coulant en aval du lac d'Amour, un des nombreux courants d'eau du parc national.

- En route! L'ordre lancé, aussitôt les sacs à dos grimpèrent aux épaules, le temps de le dire et dans une discipline parfaite.
- Faut souffrir pour être beau, dit Joe se retrouvant sans jamais s'en être aperçu avec un sac tellement lourd, qu'il tomba à la renverse. Annie laissa échapper un petit cri, ce qui énerva tout le monde.
- Allez Raccoon, viens-t-en. J'sais pas si t'as l'âge pour les grandes marches mais là t'en as toute une. Joe poussa le raton laveur de son pied qui, d'instinct, s'installa derrière lui comme s'il suivait son maître, sa mère ou son frère, on ne le savait toujours pas.

Le premier trois-quart d'heure de marche fut facile. La route ressemblant davantage à un sentier allait devenir rapidement un espace entre les arbres que les sacs à dos percutaient. Plus on s'avançait, plus les arbres semblaient vouloir tout cacher devant et derrière eux.

Déjà, à la première halte, les membres de la gang constatèrent qu'il n'était pas naturel de se promener en pleine forêt avec un poids de quarante kilos sur le dos.

- Par chance qu'on a fait du jogging tous les matins, sinon on serait tous morts à l'heure qu'il est, dit Caro, reprenant son souffle.

Le temps de boire un peu d'eau, de vérifier les cartes, de s'assurer que la boussole fixait toujours la bonne direction et la voix autoritaire de Bob annonça qu'on repartait.
- Un p'tit boutte en courant, p't-être, lança Joe surpris de voir Raccoon se débrouiller dans son milieu naturel.

Lorsque la gang se retrouva au coeur d'un espace où les arbres étaient plus distancés, il faisait un peu plus frais autrement la chaleur devenait intense.

Bob avait prévu parmi son lot d'activités, quelque part durant la semaine, une exploration de la flore mais déjà ils étaient à même de constater comment les épinettes, les sapins et les érables faisaient bon ménage.
- Y a-t-y d'l'harbe à puce par icitte, questionna Joe.

La deuxième halte sera plus étirée en raison de ce qui devrait normalement suivre. Du trajet, voivi certainement le plus difficile et le plus long: gravir une colline, traverser un étang dont ni le chef ni Mario ne connaissaient la profondeur et la qualité de l'eau. La carte était formelle: aucun autre moyen d'arriver à l'emplacement numéro un, ici ou ailleurs. La colline était abrupte, couverte de mousse où il était probable de penser que les pieds peineraient à s'accrocher. Et l'étang? L'endroit que redoutait le plus Bob et, en même temps, avait bien hâte de voir.

Le chef préféra ne pas en parler pour l'instant, ayant déjà lu dans un de ses livres scouts que l'on reconnaisait un chef efficace à celui qui disait les bonnes choses au bon moment. Il voulait profiter également de cette halte avant de se mesurer à une première épreuve qu'il ne craignait pas pour chacun des individus mais... pour le groupe. Il avait appris également qu'un groupe ne réagissait pas de la même manière qu'un individu, c'était plus imprévisible et plus difficile à ramasser lorsque ça se décourageait.

- Passe-moi l'eau, Rock.
- Tu en as déjà eu tout à l'heure, Annie.
- C'est pas encore le rationnement à ce que je sache.
- Non, mais il ne faudrait pas en venir là, répondit un Rock qui ne démordait pas.
- O.K., ça va la survie.
- Fume à la place.

Bob entendit les premiers accrochages, y portant une oreille attentive. Il se dit que la fatigue commençait à faire son oeuvre et que lever le camp serait la même solution:
- La prochaine étape s'annonce un peu plus croquignole, informa Bob.
- Croque quoi? dit Joe se demandant bien ce que le chef voulait dire.
- Ça veut dire, d i f f i c i l e, expliqua Rock.
- Merci infiniment monsieur Béliveau, continua Joe tout en appelant son bébé raton laveur. Attention de ne pas t'faire manger par le « croque-qui-gnole » ma belle Raccoon.

L'après-midi avança... Le groupe ralentit... Le sacs à dos s'alourdirent... La fatigue s'empara de plus en plus de chacun... Le dernière nuit qui ne fut pas très longue, pesait autant que la chaleur de plus en plus suffocante. Bob s'interrogeait: devrait-il envisager un scénario d'urgence si jamais celui-ci ne fonctionnait pas, surtout que le premier emplacement lui apparut encore bien loin.

La colline de mousse que Mario gravit avec aisance ne se laisserait pas maîtriser aussi facilement par tout le monde. Arrivé en haut, Mario s'exclama assez fort pour qu'on l'entende, mais l'écho s'en chargea:
- Vite, venez voir comme c'est beau d'ici.
- Écoeure pas Ti-Cote, tu vois ben qu'on glisse de t'sour sur c'te maudite couvarte là.
- C'est de la mousse, lui dit Annie qui ne s'arrêtait pas non plus de monter un bout pour redescendre aussitôt.

Caro donna la main à Mario qui la tira vers lui jusqu'au sommet de la colline:
- C'est vrai que c'est beau. On dirait que des nuages verts tout le tour.

Bob les rejoignit, s'essuya le front avec le foulard rouge qu'il s'était enroulé autour du cou. Rock arriva. Annie ne cessait pas de glisser sur la mousse qui rendait ses souliers verts. Ne pouvant s'empêcher de rire, ce qui la déconcentrait et nuisait â son escalade malgré les conseils que Joe lui criait par la tête.
- Je suis plus capable, Joe, arrête de crier, c'est pire. Annie tentait de dire qu'elle avait des crampes dans les côtes à force rire et dans les jambes à force de glisser.
- Moé non plus chu pu capabe d'pousser, chu pas v'nu au monde avec un sac su l'dos, man. Raccoon, toé, monte pis dis pas un mot.
- J'essaye une autre fois, dit Annie après avoir pris une profonde respiration.

Finalement, les Six + un se retrouvèrent au sommet de la colline qui leur jetait aux yeux un magnifique paysage: des arbres à perte de vue; ici et là de petits trous, sans doute des clairières ou des ravages de chevreuils. Le soleil entreprenait des recherches pour se coucher. Un vent frais chatouillait cette étendue de forêt tout à fait impressionnante.

- Incroyable, dit Bob. En si peu de temps de marche, une si belle vue.
- Ça fait moins de deux heures qu'on est ici et on se croirait dans un autre monde, continua Mario.
- Comment fais-tu pour fumer, Annie, après un effort comme celui-là? demanda Caro qui ne reçut pas de réponse mais vit sa soeur offrir à Joe la cigarette qu'elle venait tout juste d'allumer.
- Cé don dur de dire non!

Bob savait que maintenant serait l'heure du passage de l'étang. Commme « initiation » au camping sauvage, il n'aurait pas pu mieux trouver. Il proposa à Mario d'aller vérifier ce qui en était pendant que le groupe reprenait son souffle. Ils en eurent pour cinq minutes avant de se retrouver face un étang dont l'eau stagnante les rebuta. Inutile de parler, ce qu'ils avaient devant les yeux était assez significatif: ça allait roupéter. Munis de leur bâton, ils réussirent à en déterminer la profondeur, cinquante centimètres. Mais l'eau...



Au retour, Bob s'adressa au groupe:
- Ce qui s'en vient ne sera pas de tout repos. Nous avons le choix entre une marche de plus d'une heure dans une direction dont on n'est pas certain que cela débouche vers l'endroit où nous devons camper ce soir ou traverser cet étang de cent mètres de diamètre et creux de cinquante centimètres d'une eau... pas tout à fait appétissante.
- Impossible de contourner par les bords, c'est du sable mouvant, appuya Mario.
- L'après-midi passe vite et notre seul choix, Mario et moi le croyons, c'est de traverser. On enlève nos souliers, on remonte le pantalon et surtout, ne pas être trop dédaigneux pendant quelques minutes. Bob essuyait ses lunettes avec son foulard rouge.

L'espace s'emplit d'un grand silence. Les filles se regardèrent, comprenant mieux maintemant ce que c'était qu'un camp sauvage. Aucune des deux n'osait parler sachant très bien ce qu'on pouvait lui répondre. Même Joe n'avait pas la tête à rire et songeait à Raccoon se demandant si un raton laveur, ça nageait. De son côté, Rock, ne resplendissait pas d'enthousiasme. Il peinait à respirer et craignait une crise d'asthme. Il préféra se taire afin de ne rien envenimer. Alors qu'il fouillait dans son sac, Mario lui demanda:
- Une crise?
- Ma pompe, au cas où, répondit le petit, pressé de trouver.



Bob, après avoir jeté un dernier coup d'oeil derrière lui à partir de son poste d'observation sur le haut de la colline, enleva ses chaussures qu'il attacha ensemble puis à son sac à dos, remonta son pantalon de jogging, prit une respiration, s'arma de son bagage:
- Je descends et je traverse. Si vous préférez, on peut faire une chaîne pour traverser le stock, mais je crois que cela ne sera pas tellement d'avance.
- Je te suis. Mario jeta un coup d'oeil vers Rock avant d'achever ses préparatifs et vif comme l'éclair, on le retrouva en bas de la colline de mousse, face à face avec l'étang dans lequel Bob pataugeait sans dire un mot.

Cette eau était tout simplement inerte. Morte; quelques nénuphars avaient sous doute tout récupérer l'oxygène qui aurait pu s'y trouver. Des araignées glissaient sur l'eau. L'autre côté se situait à cent mètres, personne n'en doutait; les calculs de Bob à partir de l'échelle de la carte ne pouvaient mentir mais il était fort à parier que dans l'esprit de quelques-uns ce cent mètres représentait cent... kilomètres. De l'autre côté, ni route ni sentier. La boussole deviendra essentielle et sans doute, pour avancer, défricher devant soi.

Rock plaça le repère puis descendit de la colline. Il ne sentait pas bien mais pour tout l'or au monde n'en soufllera mot à personne. Un vague sentiment de culpabilité l'envahit, l'étang devenait pour lui comme une punition de sa mère.

Lorsque Caro et Annie se présentèrent à l'étang, Bob en avait presque la moitié de traversé. Depuis son départ, pas un mot. Maintenant, il soulevait son sac à dos par-dessus la tête.

- Saint binne de sainte binne. Annie était bien d'accord à laisser sa soeur partir la première alors qu'elle entendit le grand » y-a-hou » de Joe, glissant la colline assis sur son sac à dos, Raccoon au cou.
- Raccoon va ponde des oeufs avant que j'travarse ça, dit-il au moment où Mario peinait à avancer dans l'étang, sachant tout comme Bob qu'il ne devait rien dire une fois dans l'eau. Il sentait le fond gluant d'une espèce de boue passant entre ses orteils. Une drôle d'impression qu'il n'arrivait pas à avaler. Il pensa qu'un pneumatique aurait pu être très utile, du moins beaucoup plus que son coffre à outils qu'il avait apporté et devait maintenant transporter avec le sentiment qu'ils étaient d'une complète inutilité. Se retournant vers le rivage:
- Bob est rendu, sans incident. Allez, à votre tour.

Les filles ne savaient que faire. Rock, figé, cherchait à calmer un souffle qui s'emballait, la crise d'asthme, de plus en plus proche.
- As-tu vu toutes ces araignées patineuses? demanda Joe cherchant un moyen l'assurant que Raccoon soit près de lui lorsqu'il sera dans cette flotte répugnante.



Caro se décida et entra dans l'eau. Elle n'avait pas dix mètres de franchis que Joe lui cria de faire attention aux sangsues. Entendant cela, elle détala comme si elle était poursuivie par le feu. Criant, hurlant, courant sans jamais imaginer une seconde qu'elle pourrait tomber dans cette eau dégoûtante. Elle éclaboussait tout autour d'elle; pour une fille pas reconnue comme étant sportive, elle venait certainement d'établir un record de traversée d'étang. Rendue de l'autre côté, elle se jeta par terre, se fouillant afin de vérifier si des bibittes à ventouse ne se seraient pas accroché à elle. Complètement exténuée, elle n'avait pas la force de dire sa façon de penser à Joe qui avançait à son tour tout en disant à Annie de se grouiller.

Il en avait plein les bras. Son sac à dos traînait un peu à l'eau mais étant donné sa grandeur il pouvait le laisser en place et se concentrer sur Raccoon. Il avait environ dix mètres derrière lui quand, à sa surprise, Raccoon se jeta à l'eau. Au grand désespoir de son maître, sa mère ou son frère - ce n'est pas le temps de débattre de cette question alors que le petit raton laveur se débattait avec l'eau, Joe avec son désespoir et Annie avec son écoeurement - Raccoon se mit à nager. Le temps de le dire, il se retrouva avec les trois membres de la gang déjà rendus de l'autre côté.

Joe était sidéré. Planté comme un piquet de clôture au beau milieu de l'étang , le grand constata qu'un raton laveur n'avait aucun problème avec l'eau. Raccoon se secouait et entreprit de se lécher.
- Y aura pu se neiller, dit Joe qui venait de se faire dépasser par une Annie tendue et horrifiée, reculant d'un pas après avoir avancé d'un et lancé on ne sait trop combien de « sainte binne ».

Joe se taisait: Raccoon à bon port, c'était maintenant les paroles lancées vers Caro qui l'agaçaient, n'ayant pas imaginé un instant l'effet qu'elles eurent sur la grande soeur Poulin. Ce fut alors qu'une grenouille sauta d'un nénuphar tout juste devant Annie qui lâcha un cri strident faisant reculer Joe de deux mètres. Elle tomba dans les algues vertes, coula sous l'eau quelques secondes puis se releva en hurlant sa répulsion.



- Accroche-toé, lui dit Joe qui l'aida à stabiliser ses pieds. Elle continua, pleurant de rage:
- Je vais vomir, répétait-elle tout en s'avançant comme poussée par une énergie nouvelle, celle de sortir au plus vite de ce merdier.

Mario, l'air défait, s'approcha de Bob:
- Imagine-toi que j'ai perdu les pièces de monnaie que l'Américain m'a données. J'y tenais pour ma collection. Bob écoutait distraitement, toute son attention étant sur Rock, figé de l'autre côté.
- Passe-moi les jumelles.

Le chef vit bien que Rock n'était pas du tout dans son assiette. Il ne connaissait rien aux crises d'asthme, n'avait jamais vu Rock lorsque celui-ci en était atteint, on lui en avait que parlé. Mais là, il lui semblait bien, à voir le petit hésitant et titubant, que quelque chose dans le genre se préparait. Il lui cria:
- Rock, veux-tu qu'on aille te chercher?

Celui-ci ne répondit pas. Sa gorge s'oppressait et sa respiration de plus en plus saccadée allait se couper. Toujours armé des jumelles, Bob vit que Rock venait tout juste de s'envoyer un coup de pompe mais que cela ne semblait pas avoir eu d'effet. Allait-il prendre son médicament? Rock se le demandait, mais il se rappela qu'une fois ingurgité, ce médicament exigeait une période de repos d'au moins trente minutes. Il ne pouvait pas se permettre d'inquiéter la gang plus qu'actuellement.

Il s'assit, regarda autour de lui. Rien de familier l'entourait. Il comprenait ce que cela voulait dire que de ne pas avoir sa mère tout près de lui pour régler ses problèmes, parfois même avant qu'ils ne se présentent. Si elle était là, en ce moment même, elle saurait quoi faire, trouverait la solution, il n'aurait pas besoin de se mouiller, de se salir en traversant ce fichu étang qui sentait de plus en plus mauvais... Brasser de la saleté ça vous dégage des odeurs!

Rock n'osait plus penser. Il n'entendait pas Bob crier. Par terre, son sac à dos à ses pieds, il ne savait plus où il se situait.

- Moé, j'travarse pu, ça cé sûr et cartain. Té mieux d'avoir une autoroute même payante pour r'venir sinon j'me déguise en raton laveur pis j'reste icitte.
- Fais attention, Joe, en te déguisant en raton laveur, tu sais qu'on en voit beaucoup sur le bord des routes frappés par les autos, lui lança Mario ne cessant de regarder l'autre côté de l'étang. Il savait qu'une décision devait être prise dans les plus brefs délais et laissait à Bob le soin de choisir le moment exact, mais lui était prêt dès maintenant à intervenir.

Caro partit avec Annie se changer, derrière les arbres; l'eau de l'étang lui collait une odeur insupportable.

- Cé pas vra, cria Joe.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Annie, penchée derrière l'arbre.
- Une sangsue! J'ai une sangsue su l'pied.

D'un geste vif et précis, Bob la lui fit sauter d'un coup de couteau:
- Rien à craindre, Joe, une sangsue ne se nourit que de mauvais sang.
- Elle en a pour l'année, poursuivit Mario comme pour chasser son inquiétude.
- Est bonne Ti-Cote, est ben bonne, reprit Joe se lançant vers Raccoon qui depuis sa nage n'arrêtait pas de courir de gauche à droite.

Les soeurs Poulin revinrent. Caro braqua ses yeux vers Joe s'adressant à lui d'un ton sec:
- Encore une farce comme tout à l'heure, Joe et je te jure que je ne t'adresse plus la parole du camp. C'est clair?

Joe, piteux, venait de se la faire boucler. Annie, heureuse de cette altercation, s'approcha du grand et lui offrit une cigarette:
- Elle est mouillée. Mais il la prit quand même, réussit à l'allumer et alla s'étendre un peu plus loin, là où gambadait Raccoon.

Annie en profita pour sortir son appareil-photo - une des ses responsabilités tout au long du camp sauvage - le chargea et tira une première prise: Joe étendu de tout son long, près de l'étang. Pendant tout ce temps, le chef réfléchissait et appela Mario:
- Qu'est-ce qu'on fait pour Rock?
- S'il ne répond pas, c'est qu'il est paralysé par la peur de traverser l'étang ou pire, il est au bord d'une crise d'asthme. Je l'ai déjà vu en crise. Plusieurs fois. Pas beau à voir. Il devient tout bleu, respire difficilement et même qu'une fois il a perdu connaissance.
- Il est mal placé, avec les jumelles j'arrive péniblement à le voir, s'inquiétait Bob autant du temps qui passait que de Rock ne réagissant pas.
- Je vais y aller, proposa Mario se préparant à faire la route de l'étang à rebours.
- Essayons d'attirer son attention une dernière fois. On verra par la suite, selon sa réaction.

Rien ne se produisit. Rock délirait:
- Je le sais, je le sais, maman... je n'aurais pas dû venir... Tu avais raison. je me suis couché très tard hier, j'ai mal dormi puis je me suis levé de bonne heure. J'ai fait pipi au lit, mais personne ne s'en est aperçu... Je te le jure, maman, personne ne l'a remarqué... Je sais que tu aurais mieux aimé que je reste à la maison, surtout que Brigitte venait. Tu n'as pas aimé non plus ce que papa a dit l'autre jour, au sujet du camp sauvage. Je t'ai vu pleurer, maman... Je t'ai fait de la peine... Je te jure que je ne recommencerai plus jamais... Je vais être un bon garçon... Après tout ce que tu as fait pour moi, être si peu reconnaissant... Tu as raison, en camping notre linge est toujours sale... on n'est pas propre... en plus, des personnes que tu n'aimes pas tellement... Je sais tout ça, maman... Mais, tu... sais... des fois, je voudrais faire des choses un peu nouvelles mais ... je ne veux pas te faire de peine. Tu es si bonne pour moi...

Rock suait à grosses gouttes, la respiration bloquée dans sa poitrine en feu. Il sentait l'explosion toute proche:
- Oui, maman! C'est toi qui m'appelle? Je t'entends m'appeler... Veux-tu que je rentre tout de suite à la maison?

S'entendant appeler, il revint dans une espèce de réalité qui le poussa à se lever, voir cette forêt immense autour de lui, la colline derrière et, à ses pieds, l'horreur de l'étang. Il lui semblait que de l'autre côté, des bras s'agitaient. Tout doucement, il revint au monde... Le coeur se calma un petit peu; ses poumons le brûlant un petit moins.

- Il est debout, annonça Bob, soulagé.
- Ça va? cria Mario de toutes ses forces.

Rock, héberlué, un sac à dos par terre tout à côté de lui, se rappela qu'il était en vacances avec sa gang, en camping sauvage et qu'il devait les rejoindre, eux qui avaient déjà patouillé dans ce jell-o gluant:
- Deux minutes, et j'arrive.

Ce que ressentirent Bob et Mario ne pouvait se décrire. Ils demeuraient près de l'étang, les yeux braqués vers Rock qui s'y dirigeait.

Joe fumait et ne pouvait laisser Caro des yeux. Les dernières paroles qu'elle lui avait adressées, faisaient leur chemin à l'intérieur de lui, cherchant l'endroit précis où se loger mais le grand ne voulait pas recommencer à se poser des questions et conclut qu'il venait de perdre une belle chance de se taire. Ne sachant pas comment s'excuser, il renonça à le faire.

Annie achevait de prendre les photos: déjà cinq. Bob lui avait dit qu'à chaque endroit où il s'y passerait quelque chose de spécial, elle devait capter cela sur la pellicule. Et Dieu n'était pas seul à savoir que cet étang resterait gravé dans leur mémoire pour longtemps.

- Est-ce qu'on va vraiment revenir par le même chemin, s'enquit Caro.
Bob lui répondit « non » et toujours debout comme un général, il suivait les pas de Rock en route vers le groupe.

Étant vraiment petit, ce dernier était obligé de porter son sac à dos à bout de bras. Marchant d'un pas régulier, il fixait droit devant lui. Il détestait se salir, mais là il n'avait pas vraiment le choix et déjà, sans sa tête, cherchait des réponses aux inmanquables questions qui allaient lui être posées.

Mario l'encourageait:
- Encore vingt mètres puis t'es rendu. C'est pas plus dur que de passer des journaux, mon Rock. Qui mit enfin les pieds sur le sol et, sans dire un mot, se dirigea vers l'arbre le plus proche pour y accrocher le repère rouge, celui de la route.

- Il ne nous reste plus que deux haltes avant de parvenir au campement numéro un. Est-ce qu'on vient de passer une première bonne épreuve? demanda Bob.
- Mets-en, répondit Mario.
- Raccoon, arrive iciite.
- J'aimerais prendre une photo de toute la gang. Mettez-vous à côté de Joe, dit Annie toute ragaillardie dans son linge sec et propre.

On s'installa pour la photo au même que se fit entendre le cri de deux gros corbeaux passant au-dessus d'eux.

- Encore chanceux qui nous eillent pas chié sua tête.
- Comment ils pourraient faire ça pour toi, dit un Mario rassuré de voir son associé dans le groupe.
- Ça va faire maintenant, reprit Bob. On est ici depuis assez longtemps, il faut que l'on bouge un peu. Continuons notre route.
- Avec ces nuages qui s'annoncent, je savais bien que le beau temps ne pouvait pas durer éternellement.
- Le vent n'est pas à la pluie, Annie. Ce ne sont que quelques nuages perdus. Voici ce qui se passera d'ici le campement un.

Bob, marchant de long en large comme à son habitude, donna ses instructions sur la suite des choses. Il expliqua qu'à partir de la sortie de l'étang on allait entrer dans le bois « à la sauvage ». On emprunterait de mauvais chemins, sur du terrain vaseux. La carte n'indiquait pas si les bûcherons y avaient fait des routes. C'était vraiment à partir d'ici... la grande nature, la profonde solitude... des endroits où on serait peut-être les premiers à mettre les pieds.

- Ta carte est toujours correcte, Bob.
- Infaillible, Caro.
- As-tu déjà vu un seul scout avec des cartes pas correctes. dit Joe, s'assurant que ses paroles tombaient juste. Il serra encore plus fort Raccoon dans ses bras.
- Non, seulement des grands fous qui font peur aux autres, ajouta sèchement Caro.
- Ça va fère, Caro. Tu vas pas m'faire chier tout l'reste du temps parce que j'ai moffé une joke? Une fois cela lancé, il s'éloigna du groupe avec sa fidèle compagne

- L'atmosphère est à la tendresse, dit Mario qui se dirigea vers Joe mais Annie l'avait précédé cherchant à lui faire comprendre l'attitude de sa soeur... à sa manière.

Bob stoppa sa marche:
- Il est 17 heures. À deux haltes du premier campement, il serait important qu'on ne se déchire pas trop entre nous. En route!

Rock ayant repris son souffle, remit son sac à dos en place et passa près du chef ajustant sa boussole à partir de la carte:
- Ça va mieux, Rock?
- Ça peut aller.

Les derniers événements l'avaient boulversé et le goût d'en parler n'était pas là. Il regarda par terre, autour de lui, l'air abattu. La fatigue était présente, on la décelait facilement dans ses yeux mais il cherchait principalement à se faire oublier, considérant avoir été sur la sellette assez longtemps, merci.

Joe et Raccoon revinrent avec Annie; tous les deux une cigarette aux lèvres, ce qui semblait avoir replacé un moral plutôt chancelant. Raccoon, bien à l'aise dans le bois, courait et revenait vers Joe qui le regardait avec une affection remplie de surprise, ayant beaucoup de difficulté à s'expliquer comment quelqu'un pouvait le laisser pour revenir le retrouver aussi vite. Un des grands mystères de l'existence de Joe...

Caro les vit revenir et dirigea un regard vers le grand dans lequel une forme d'excuse se trouvait imprimée. Annie tenta de le cacher, mais trop tard.

Pour alléger l'atmosphère, Mario, tourné vers l'étang adressa au groupe:
- J'ai l'impression qu'il s'est passé pas mal d'affaires ici. L'étang, ok, mais d'autres choses que je pourrais pas nommer. C'est vrai qu'on a poireauté un peu trop, partons si on veut arriver.
- Arriver où? Caro tentait de saisir un message caché dans les propos de Mario.
- Des fois on avance sans trop savoir où ça nous mène, mais on avance pareil. Pis des fois on s'arrête sans trop savoir pourquoi, pis c'est comme si on avait avancé.
- Tu parles comme celui qui a posé les pattes aux mille-pattes, Ti-Cote, dit Joe tout en ramassant ses affaires. Il se dirigea vers les autres en jetant un dernier coup d'oeil derrière lui. En tout ca, j'm'ennuierai pas de c'te place là. Envoye Raccoon.

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...