dimanche 5 janvier 2025

Si Nathan avait su... (16) Revu et corrigé


                                

Jésabelle profita du trajet les ramenant à la maison au bout du rang pour partager avec Daniel les paroles que l’ancêtre ojie-crie lui avait adressées relativement à sa grossesse alors que les femmes se trouvaient à l’intérieur de la maison.

- Cette femme est d’une clairvoyance tout à fait surprenante. Ce qu’elle a dit au sujet de Benjamin et auparavant sur son frère qui naîtra à la date indiquée par Angelle, mi-avril, même période à laquelle la femme de Don doit également accoucher, tout ce qu’elle a dit correspond. Bélier-Dragon, sur un chemin de vie 7, voilà tout ce que je savais avant de recevoir les paroles de la mère de Don. Ce deuxième ne ressemblera pas à son frère aîné, a-t-elle dit, il sera toujours hanté par le dilemme entre le bien et le mal. Difficile de suivre sa propre voie, celle de la liberté ; malgré sa clairvoyance, sa confiance en lui souvent mise à l’épreuve, il nous sera difficile de saisir son type d’intelligence. Davantage chariot que bolide, il transportera les problèmes des autres sans pour autant être en mesure de bien les définir et à la limite s’en désintéressera totalement. Tout comme son frère, il sera un solitaire. Elle a même ajouté un solitaire chronique.
- Particulier quand même que Benjamin et Chelle soient du même âge tout comme le seront les deux qui s’en viennent, dit Daniel.
- Une deuxième fille pour l’épouse de Don, ce qui a semblé tracasser l’ancêtre sans pour autant en dire plus. Sa bru devra maintenant adopter un prénom comme le veut la tradition des Ojis-Cris. Elle m’a demandé de lui en suggérer quelques-uns pour ne pas se voir obligée de prendre celui de l’ancêtre, car… Un silence s’est installé entre nous à l’intérieur de cette maison qui dégage tellement de bonnes odeurs sans que je réussisse à toutes les nommer. Des odeurs d’herbes fraîchement coupées. Dans la cave aux murs de pierres et au plancher de terre dont il m’est difficile de dire la couleur, nous y sommes descendus afin d’être plus à l’aise pour jaser et ne pas réveiller l’ancêtre ; l’humidité ambiante dégage là aussi des senteurs multiples. Ça chasse les mauvais esprits, m’a-t-elle dit avec dans les yeux comme un doute assez flagrant.

La journée aura été longue pour Benjamin qui quitte rarement la maison du bout du rang. Walden avait couru derrière la camionnette lorsqu’ils partirent, maintenant il ne cesse de manifester sa joie de les voir revenus. 
 
*****



 

La fin du mois d’août s’installe, le début des classes approche à grands pas. Un document pendu à la boîte postale en précisait les modalités dont une principalement, à savoir qu’un bus se présentera chaque matin aux alentours de 7 heures 30 afin de prendre Benjamin pour le reconduire à l’école du village des Saints-Innocents. Lorsque le service de transport scolaire sera interrompu, les responsables de l'école avertiront les parents à l'avance. Il sera inscrit dans la seule classe dite «maternelle» gérée par une éducatrice nouvellement engagée, une demoiselle Abigaelle - c’est ainsi qu’on pouvait le lire sur la feuille sans qu’il n’y soit précisé s’il s’agissait d’un prénom ou d’un nom de famille. La feuille contenait également la liste des fournitures scolaires qu’il devait se procurer avant la rentrée prévue pour le vendredi 29 août. Finalement, la liste des activités à l'horaire de la première journée ainsi qu’une invitation à tous les parents d’accompagner leur enfant.


                                      
 
Jésabelle, après avoir lu à voix haute les renseignements qu’elle vient d’obtenir, demande à Benjamin de faire de même. Lecture faite, il dit que l’école sera plus intéressante qu’il ne le croyait au départ puisque Chelle fera partie de son groupe. Cela le rassure, mais davantage le fait que sa nouvelle amie ojie-crie, craignant d’être seule dans le bus, l'y retrouvera et pourront être complices dans la cour d’école. 

Ni la fillette ni le gamin n'ont manifesté un enthousiasme exagéré à l’idée de quitter leur environnement du bout du rang pour se retrouver en territoire inconnu que, sans le dire à haute voix, leurs parents imaginaient hostile.

 
- Je serai dans le bus quand il ramassera Chelle ? demande un Benjamin légèrement soucieux.
- Sans être absolument certain, si je tiens compte de l’heure qu'on t'a donnée, du trajet à effectuer, ça serait logique qu’on vienne d’abord ici pour ensuite se rendre chez nos amis ojis-cris, répondit Daniel.
- Ça serait idéal, Chelle craint de se retrouver seule dans le bus.
- Tu seras son protecteur, avança Daniel qui ne décelait aucune inquiétude dans les yeux de son fils qui déguerpissait avec Walden, ses livres bien tassés sur lui.
 
Le jour s’achève, le soleil ayant pris l’habitude de se coucher plus tôt. Les parents entreprirent d’accélérer la transition de la nuit vers le jour pour qu’à l’entrée des classes Benjamin soit en mesure de bien vivre sa nouvelle routine. Ils se répétaient combien cet enfant répondait convenablement à leurs exigences et maintenait un rythme d’adaptation qu’ils s'expliquaient par ses contacts avec leur chien Walden, la lune, sa «perle fabuleuse» et son poète Alain Grandbois, devenu un fétiche. Maintenant riche de plusieurs nouveaux livres, son esprit et son imagination allaient pouvoir vadrouiller dans plusieurs univers différents.

 

*****





 

 La vie allait changer en profondeur pour les deux 5 ans qui entreprendront leur parcours scolaire, elle et lui qui, jamais auparavant, ne furent mêlés à d’autres enfants, d’autres adultes sauf ceux formant une famille dans les deux cas on ne peut plus singulières

Pour Jésabelle qui allait maintenant pouvoir se centrer davantage, tout comme son amie ojie-crie, sur une grossesse d’automne et d’hiver pour éclore au début du printemps. 

Pour Daniel aussi, envahi de plus en plus par le travail, mais qui appréciait le contact avec d’autres excommuniés vivant en périphérie du village tout comme leurs demeures situées chacune au bout d’un rang parallèle, aboutissant à un cul-de-sac.

Pour la famille ojie-crie, Chelle, nouvelle venue dans un milieu qui les maudissait depuis leur arrivée, tête haute comme le lui suggérait son père Don, devra s’imposer dans un monde qu’elle ne connaissait absolument pas. 

Que dire de sa mère qui, un peu avant la naissance de sa seconde fille, aura à se nommer elle-même sinon le patronyme de l’ancêtre lui serait donné d’office. Elle comptait sur Jésabelle, cette femme totalement à l’opposé d’elle-même, mieux affranchie et qui élevait ce fils premier de manière originale, unique, nullement attachée à des traditions folkloriques comme celles dont l'avait assujettie l'ancêtre, la même qui avait banni la famille de son autre fils, Gord. Une fois celle-ci partie, elle demeurera dans la maison familiale avec Don, partageant l’espace d’une épouse choquée par le départ de sa belle-soeur qui, bien involontairement, lui laissait dans la tête mille et un doutes, mille et une interrogations, et nourris par une rancœur dont elle ne réussissait pas à se débarrasser complètement.
 
Tout cela nourrira un mois d’août de moins en moins pluvieux, apportant des nuits plus fraîches, plus étoilées et une lune dont la présence réjouissait Benjamin malgré le fait que vers les 20 heures, le soleil s’étant caché, il pouvait, quelques minutes encore, s’installer dans le solarium, la regarder, lui lire quelques vers d’Alain Grandbois:
                        De grands arbres d’ancêtres tombaient sur nous
                                Il y avait des moments solennels
                                Où nous étions portés par l’ombre
                                Où nous étions tous tués par les genoux
                                Notre douleur n’égalait pas
                                Les instances nourries de larmes involontaires
                                Les ombres voilaient nos visages
                                Nos pieds nus saignaient sur l’arête du rocher
                                Et le nouveau jour nous tendait son piège
                                Sous les ogives des hauts cèdres
 
 
*****
 
- Bonjour, vous êtes bien Mademoiselle Abigaelle ?
- Monsieur le Président de la Commission scolaire m’a suggéré de vous rencontrer pour louer un appartement dans le village.
- Oui, oui, il m’a effectivement avisé de votre besoin. J’ai justement quelque chose de libre qui pourrait vous plaire. De plus c’est juste en face de l’école primaire. C’est bien là que vous allez enseigner?
- Exactement. Allons-y.



jeudi 2 janvier 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (13)

 



neige chinoise

une vieille dame chinoise balaie la neige morte sur son balcon
silencieuse, elle songe à son fils muet
de la neige que l'ennui a sassée sur son balcon
ne lui reste plus que les silences d'un fils
 
la dame du balcon chinois déploie ses ailes
sorcière au balai blanc
à la main, les grains d'un chapelet usé
qu'elle agite sans se faire entendre

muette de fils, elle lui parle avec ses mains
dans de grandes envolées de balcon
ses silences parlent anglais
ses souffrances, chinois

et elle pleure une neige balayée
les mots, en elle,
se transforment en images
ceux qu'elle avait lus
qui ne contenaient plus de sons
les mots devenus icônes de ciment
des traces sur les trottoirs balayés
     
341
16 mars 2010





 comme un poème géographique
 
                                                                            
 

à une flaque d’eau atlantique, les pieds enchaînés
s’étendront, pacifiques, jusqu’au bout de la terre
au bout de la mer… et des autres liquides
suivant les fuites parallèles des crevasses vierges

à pas timides ils avanceront
tel un grand et long poème géographique
par-delà les distances qui explosent des cartes
s’arrêtant finalement à l’envers du monde
pour chercher dans l’eau… sous l’eau
les vérités qui mentent à l’ordalie du temps
et s’y abreuvent jusqu’à plus soif

sur le piédouche des baies arctiques,
puissamment, ils se relèveront de leurs faiblesses
mesurant la hauteur des falaises volcaniques

et à bout de sang, comme celui qui a tout perdu,
ils s’échapperont avec la fonte des icebergs
comme un grand, un long poème géographique

 

7 mai 2010
353

 

rage d’aimer


rage d’aimer, tu répands tes odeurs
emmêlées d’angoisse et de panique
crucifiant le cœur sur un pilori de nicotine
puis
tu te fais douce comme l’eau qui chatouille les roches

rage d’aimer, tu répands tes couleurs
éparpillées sur des ardoises déboussolées
jusqu’aux sillons d’un cerveau éperdu
puis
six heures, tu ne sauras pas dans le vert brun du ciel
si c’est matin ou soir

rage d’aimer, ta blondeur blanche et bleue
pourchasse compulsivement la raison
dans ses derniers retranchements
puis
les deux bougies allumées au pied de ton lit
n’auront pas suffi

arrogante rage d’aimer terrée dans la violence
des nuits froides et torrides
attend le geste zéro comme un loup inquiet
puis
tu écris un poème d’amour sur fond d’océan
turquoise et coquillage

rage d’aimer, tu enserres de tes griffes
les mots insensés qui ne parlent plus
que dans de longs corridors étourdis
puis
les éternels abandons boiteux marchent
sur les aveugles jointures de nos mains

rage d’aimer, menottes d’or aux poignets
tu rentres de ton univers clos
et puis
consciemment,
ravages la sécheresse des puits…

 

Mai 2010
356

                            

lundi 30 décembre 2024

Un poème de Daniel CYR

À la lecture du poème de mon ami Daniel CYR (Les Lamentations de Mỹ Lai : L’Horreur Impériale) je m'y suis retrouvé... aussi atterré que je le fus alors que quittant Nha Trang en route vers Da Nang, un arrêt à Mỹ Lai s'imposait. Le monument à la mémoire des massacrés, le musée commémorant les horreurs vécues par ces Vietnamien(ne)s innocentes victimes d'un commando américain persuadé que ce village était le refuge des Vietcongs déclencha une boucherie qu'aucun qualificatif ne peut arriver à décrire.





                            Les Lamentations de Mỹ Lai : L’Horreur Impériale


Dans les ombres insondables d’un empire dévorant,
Une nation s'élève, non en sauveuse, mais en bourreau.
Oh, Amérique, ton aigle n'est pas un symbole de liberté,
Mais un vautour vorace, festoyant sur les dépouilles de l'innocence.

Le Vietnam, ce jardin luxuriant,
Devint ton théâtre de carnage,
Un champ de feu et de poison,
Où la vie fut étouffée par 15 millions de tonnes
De bombes et de dévastation.
Le napalm embrasait les villages,
Les défoliants rongeaient la terre jusqu'à son âme,
Et les cieux, témoins muets, pleuraient des pluies acides.

Mais parmi ces horreurs innombrables,
Une nuit se distingue dans le panthéon du macabre :
Mỹ Lai, le cri funeste d’une humanité trahie.

Le 16 mars 1968, sous un soleil implacable,
La Charlie Compagnie descendit dans ce village paisible,
Non comme des soldats, mais comme des bêtes affamées.
Femmes éventrées, enfants fracassés,
Vieillards abattus d’un souffle métallique.
Et pour ces innocents, leur seul crime fut d’être là,
Debout, respirant, vivant sous le joug
De cette machine de guerre insatiable.

William Calley, chef de cette symphonie macabre,
Ne fut pas un homme de justice,
Mais l’architecte d’un génocide masqué.
Son châtiment ? Un simulacre,
Une moquerie drapée dans le vernis de la loi.
L’homme qui commandait la mort reçut,
Non l’échafaud, mais une chambre douce,
Une sentence aussi légère que la cendre des corps qu’il laissa derrière lui.

Et toi, Amérique, chantre de la liberté,
Qu’es-tu sinon le bras d’un impérialisme impitoyable ?
Dans tes mains, les valeurs que tu prônes
Sont des chaînes d’acier, étrangleuses de nations.
Tu parles de démocratie, mais ton langage
Est celui des bombes et des balles.
Tu imposes ta vision, non par la persuasion,
Mais par la destruction et la peur.

Oh, Mỹ Lai, ton nom s’élève dans l’éther,
Comme un spectre vengeur.
Les voix des 504 martyrs résonnent encore,
Hurlant aux vivants la vérité de leur sort :
Qu’un homme sans âme peut tuer sans raison,
Et qu’un empire sans conscience peut massacrer sans fin.

Ce massacre, dissimulé, étouffé,
Émergea finalement sous la lumière froide de la presse.
Les images insoutenables firent trembler le monde,
Non par leur nouveauté, mais par leur brutalité mise à nu.
L’Amérique fut exposée,
Non en héroïne, mais en déesse de la guerre,
Ornée de crânes et d’illusions brisées.

Et que dire des morts ? Ces centaines de milliers,
Ces millions, réduits à des chiffres,
Éclipsés par la gloire illusoire d’un drapeau souillé.
Chaque vie perdue, chaque rêve brisé,
Crie à l’horreur de cette vision impériale.
Et dans cette « Sale Guerre »,
Qui donc fut sauvé, sinon l’orgueil aveugle
D’un empire construit sur des montagnes d’ossements ?

Honte aux hommes qui, au nom d’un pouvoir dévoyé,
Ont fauché les innocents comme du blé mûr.
Honte à l’Amérique, cette main sanguinaire,
Qui étreint le monde et l’étouffe sous le poids de ses crimes.

Mais dans l’obscurité de cette tragédie,
Se dresse une lueur, fragile et vacillante :
Que Mỹ Lai ne soit pas oublié,
Que ce nom, gravé dans l’ébène du temps,
Rappelle à jamais ce que l’homme est capable de détruire
Quand il choisit le pouvoir plutôt que l’humanité.

Oh, que la justice résonne un jour,
Non comme une promesse vaine,
Mais comme une sentence véritable,
Pour que jamais un autre Mỹ Lai ne s’élève
Des cendres d’une démocratie faussement glorifiée.

Daniel Cyr



Arrivé à Da Nang, j'ai pu voir les lieux où les G.I's américains débarquaient à leur arrivée en sol vietnamien. Y subsistent toujours des barricades près la mer de l'Est. Des barraques militaires aussi. 

Les survivants, si peu nombreux maintenant, et leurs descendants peuvent nous parler de ces événements que les médias ont relatés avec force détails et photos, surtout à Mỹ Lai alors que plusieurs Vietnamiens de différentes régions du pays furent témoins d'horreurs similaires. 

La souffrance, transmise de génération en génération, s'est transformée en résilience, mais profondément inextirpable dans leur âme. Plusieurs de ces témoignages m'auront nourri lorsque j'ai écrit mon deuxième roman LES ANCIENS COLONELS.

Merci de tout coeur Daniel pour ce poignant témoignage.



                                          

jeudi 26 décembre 2024

Jeu de mots

         

                                                              
Ce poème, je l'offre à mes ami(e)s Jean Duguay, Réjean Céré, Dominique Chouinard, Daniel Cyr qui partagent le même amour, le même respect, j'ajouterais l'humilité, la circonspection devant notre matière première indispensable à nos écritures, les MOTS.


                                                           Jeu de mots

Nonchalamment, déambule un mot; on le voit de dos.
Négligemment, s’en approchent des quidams; le voient de face.
Si on lui enlève les voyelles ou l’ampute de ses consonnes,
Quel mot nous reste-t-il ? Est-il devenu sourd
Mimant le langage des signes
Ou aveugle pianotant du braille.
 
Dans ta majuscule démarche syllabique
Ralentie par une minuscule cadence boiteuse
Tu transportes, parfois à bout de phrases,
Autant l’amour éphémère que la haine délétère;
Tu charries tant de logiques, tant d’incohérences
Enfouies dans ton lourd baluchon dictionnaire.
                                                                                                       
 
Tu te fais, au gré de mille et une fantaisies,
Coureur de noms sans jupons ni crinolines  
Souhaitant ranimer leurs sens engourdis,
Exalter leur  envergure, louer leur beauté
Qui, depuis mille ans et plus encore,
Sans ton placide secours n’y parviennent.
 
De tes efforts soutenus, hardis, créatifs
Tu deviens cet étonnant adverbe rigoureux
Qui délicatement chatouille l’imprécis d’un verbe,
Fertilisant ses racines d’une nouvelle genèse,
Celle conservée au plus profond de ton grimoire
Et que, telle une chrysalide gigoteuse, tu libères.
 
Entre virgule et interrogation, tu t’exclames,
Toi, joyeux adjectif au contact d’un nom fade,
Masculin, féminin, ou invariable épicène
Hurlant impétueusement sur tous les pluriels
Complexes dans leurs multiples exceptions,
Emprisonnés, captifs de sévères règles.
 
Mot, tu nourris la vitale recherche de sens
Qu’au cours des siècles, d’intenses effeuillages
Toi, revampé ou brutalement relégué aux oubliettes
Tu n’auras cessé d’attiser nos abstraites papilles
Par tes couleurs, tes odeurs, timbres et sons
Qui grouillent en nous comme de juteux caprices.
 
Parfois, estropié ou infirme, tu titubes, te relèves
Tu chancelles et vacilles, tu tangues et zigzagues
Ne cessant de t’exposer devant toute situation
Qu’une certaine normalité académique exige,
Toi, au nom de l’immense confrérie polyglotte,
Arbores, en tout honneur, la banderole langagière.
 
Seul ou composé, invariablement variable,
Tu forges d’innombrables ensembles familiaux,
Cachés croisés fléchés ou mots de passe,
De la flexibilité de tes verticales, cercles et horizontales,
Tu voyages prudemment entre l’infime et l’infini
Conscient qu’un synonyme espion peut tout éclipser.
 
Et tu poursuis ton inépuisable marche vers les inconnus
Vers tout ce qui reste à dire ou à répéter ou à taire
Objectif créant le subjectif, ombres et lumières,
L’éternel duel entre jeux ludiques et corvées sévères
Tu traces le chemin bien avant que nos pas solitaires
Ne puissent, consciemment, s’installer dans le réel.


mercredi 18 décembre 2024

Un peu de politique à saveur batracienne... (19)

 

Trudeau et Freeland


Le CRAPAUD ne pouvait absolument pas laisser passer une telle occasion de crapahuter en pleine politique fédérale canadienne. Les élections américaines ont retenu mon attention autant que leurs suites qui, inévitablement, allaient éclabousser le Canada, «le plus beau pays du monde» disait Jean Chrétien et que le Premier ministre actuel a repris il y a quelques heures à peine lors d'un discours devant de généreux donnateurs du Parti libéral du Canada... mais, quelques ombres flottent au-dessus du gouvernement canadien actuel

1)    
la menace du nouveau Berlusconi américain d'augmenter les tarifs douaniers de 25% pour tous les produits canadiens entrant aux USA;

Berlusconi

2)    
l'explosif bond du déficit pour cette année fiscale se chiffrant autour de 61 milliards de dollars;

3)    
plusieurs ministres ont annoncé leur intention de ne pas se représenter aux prochaines élections fédérales dont cinq femmes;

4)    
la réputation de notre Prime détruit par quelques sobriquets dont celui de Gouverneur du 51e état américain, lui enlève une certaine forme de crédibilité à l'extérieur ainsi qu'à l'intérieur du pays;

5)    
un certain à-plat-ventrisme face à nos voisins immédiats du sud ne peut servir les intérêts d'un pays qui se tient debout et le gouvernement actuel démontre que déjà il s'est agenouillé devant l'empereur;

6)        
les sondages rapportent une profonde  insatisfaction, de l'ordre des 2/3 des sondés, à l'égard du gouvernement et le même ratio à l'endroit du Prime qui, selon les chiffres, devrait démissionner. De plus, les intentions de vote sont à près de 50% dirigées vers le Parti conservateur de l'illustre émule des populistes américains et, pour à nouveau le citer, d'un certain italien répondant au nom de Berlusconi.

Voici, en bref, le fourbi entre les mains des commentateurs et des éditorialistes qui s'amusent à échafauder des hypothèses de solution, des avenues possibles, des voies de sortie de crise, car il faut bien l'admettre, le gouvernement actuel survit de cahots en secousses sur l'échelle de la température ambiante. Bien malin celui qui gagnera à la loterie ayant pour objet de la dénouer. 

Une citation de Machiavel (Le Prince) porte à réfléchir:

Gouverner, c'est mettre vos sujets hors d'état de vous nuire et même d'y penser.    
Machiavel

La sortie fracassante de madame Freeland, désormais simple députée après avoir tant fait pour ce gouvernement à la tête de plusieurs ministères, aura fait éclater au grand jour le fait que l'amitié, fût-elle intimement soudée,  ne peut résister au jeu souvent cruel mais toujours brutal de la politique. L'ancien ministre des finances de monsieur Trudeau, Bill Morneau a goûté à la même médecine et il semble que le prochain, du moins celui  que tous voyaient dans leur soupe, monsieur Mark Carney, qui a dirigé la Banque du Canada à titre de gouverneur, et, soit dit en passant, parrain d'un des enfants de madame Freeland, n'aurait pas, pour le moment du moins, l'intention de se lancer en politique malgré le fait qu'il soit conseiller spécial du Parti libéral du Canada en matière financière.

Que faire face à cette situation ? 

Personne encore n'a  réclamé l'opinion du CRAPAUD, mais je l'énonce tout de même, mentionnant que je me place immédiatement à l'abri des poursuites légales provenant d'un gouvernement dont je ne reconnais pas la légitimité constitutionnelle.

Les tarifs de 25%
Certainement la question la plus facile à régler. Le Canada et le Mexique devraient s'entendre sur un traité de libre-échange excluant les USA pour le proposer par la suite à la Chine. J'imagine l'urticaire qui s'abattrait sur les dirigeants américains voyant à leurs portes - au nord et au sud - la présence de leurs amis chinois. S'il faut choisir son prédateur, choisissons le plus éloigné de soi.

Le déficit
Sans être expert en finances publiques et si nous acceptons l'astronomique somme de 61 milliards de dollars comme étant le montant du déficit pour l'année 2023-2024, je crois que cela ne peut qu'augmenter la dette nationale - le nouveau ministre des finances, monsieur Leblanc, ne pouvait répondre à la question posée, à savoir «combien ?» - je me suis permis d'aller interroger le «Compteur de la dette du Canada» et ça nous donne le tournis à voir défiler ces chiffres à une vitesse folle, sans jamais s'arrêter. Voici ce que j'y ai lu : $1 353 048 605, 650 et ça virevolte toujours, ce qui veut dire que chaque canadien doit $40 845, 30 au moment où on se parle. Que faire ? Très simple. Un enfant de 5 ans pourrait le dire : on déclare faillite. Mais le CRAPAUD n'a plus 5 ans et ma réponse est un peu plus adulte. Comme tous les canadiens aiment leur pays - beaucoup plus que moi - demandons à chacun de régler sa part de la dette, ainsi on remet le compteur à zéro. Faites concrètement preuve de votre attachement au «plus beau pays du monde».

Démissions des minitres

Ils sont :
Chrystia FREELAND,  Sean FRASER,  
Randy BOISSONNEAULT,  Marie-Claude BIBEAU, 
Carla QUALTROUGH,  Filomena TASS,  
Dan VANDAL,  Pablo RODRIGUEZ,  
Seamus O'REGAN,  Jody WILSON-RAYBOULD,  
Gerald BUTTS,  Jane PHILPOTT,  
Bill MORNEAU,  David LAMETTI.

Peu de choses à rajouter...

En vrac

Que le Berlusconi américain et son faire-valoir Elmon Musk s'en prennent aux idées, aux projets, aux intentions du Prime canadien, c'est de bonne guerre. Ils ont plutôt choisi de le faire quasi tous les jours à partir d'une rhétorique nauséabonde et fort peu civilisée; Pierre Poilièvre leur emboîte le pas. J'admire les gens du bureau de monsieur Trudeau ainsi que ses conseillers en affaires médiatiques de ne pas répliquer, évitant ainsi d'entrer dans des insultes belliqueuses complètement superfétatoires.

J'achève ce billet avec une autre citation de Machiavel dont il m'apparaît à propos de relire son petit bouquin (LE PRINCE) datant de 1515.

Ce n'est pas le titre qui honore l'homme, mais l'homme qui honore le titre.
Machiavel




dimanche 15 décembre 2024

Si Nathan avait su... (15) Revu et corrigé

 



Si nous avions l’âge de Benjamin, à la hauteur de ses cinq années passées surtout la nuit à lire des poèmes d’Alain Grandbois à la lune, sa «perle fabuleuse», lorsque celle-ci daignait venir lui accorder quelques instants puisés à son parcours de satellite…

Si nous pouvions, par quelque magie, entrer dans son cerveau, explorer son imaginaire, fouiller dans tous ses mots thésaurisés dont la plupart, pour ne pas dire la majorité, ne sont pour lui que des sons collés bout à bout et auxquels il aura cousu des notes éclectiques de musique, l'insensible aux températures ambiantes, que seul un fanal éclaire jusqu’à ce que l’aurore chasse l’aube par ses couleurs matinales petitement ramassées dans la forêt tout à côté et ces clins d’oeil intermittents du soleil qui s’étire doucement…

S’il nous était possible, l’espace d’un instant, de circuler dans l’esprit de ce lecteur presque analphabète, mais amoureux, déjà, de l’harmonie des mots, de leur parfait équilibre sans jamais connaître ni grammaire ni syntaxe, que la poésie à l’état pur, celle d’Alain Grandbois, le seul poète qui l’enchantait alors et sa vie et son désir lumineux d’entrer en contact avec l’astre de la nuit, croyant, ne serait-ce qu’un court instant, se permettant de croire à tous ces univers sur lesquels il ne peut encore mettre un sens puisé à la réalité des hommes et des femmes autres que Jésabelle et Daniel…

Si nous pouvions… 
 
Mais non, ce n’est pas possible de percer cette bulle que l’on sent lumineuse, seul le miracle de la poésie qui demeure toujours un mystère aura réussi. Nous ne pouvons qu’en être, hommes de peu de foi, que les spectateurs incrédules, ceux qui, d’un revers de page, recueillent ce moment sublime dont nous ne saisissons qu'un sillage de l'envolée.
 
Je n’ai aucune idée de ce que Benjamin a retenu de ces mots de pure merveille, ceux d’un Alain Grandbois nous invitant à fermer l’armoire.
 
                        Fermons l’armoire aux sortilèges
                        Il est trop tard pour tous les jeux
                        Mes mains ne sont plus libres
                        Et ne peuvent plus viser droit au cœur
                        Le monde que j’avais créé
                        Possédait sa propre clarté
                        Mais de ce soleil
                        Mes yeux sont aveuglés
                        Mon univers sera englouti avec moi
                        Je m’enfoncerai dans les cavernes profondes
                        La nuit m’habitera et ses pièges tragiques
                        Les voix d’à côté ne me parviendront plus
                        Je posséderai la surdité du minéral
                        Tout sera glacé
                        Et même mon doute
 
Une ardente prémonition m’habite à la relecture de ces vers, m’interrogeant, à l’occasion de son décès tragique, au moment de se laisser choir de cet arbre au fond de son petit bois derrière la maison familiale, celle qui aura été rénovée lorsque Nathan entra à l’école secondaire, est-ce que ces vers, Benjamin les aura saisis alors que son «univers sera englouti» ? Il les avait du moins écrits dans la lettre que péniblement Jésabelle lut en présence de Daniel, du deuxième fils ainsi qu'un Walden vieillissant mais toujours aussi fidèle à celui qui gisait là devant lui, au coeur d’une si grande tristesse que l’entendement n’arrivait pas à dissiper.

À la fin de ses études secondaires, à la veille d’entrer au CEGEP, il avait annoncé son intention de partir en voyage pour un bon bout de temps. Son père Daniel, pas tout à fait revenu de la déception de voir que son fils aîné n’allait pas poursuivre son travail agricole fit tout pour l’en dissuader, allant même jusqu’à dire que «c’est une idée de fou». Jésabelle l’encouragea du bout des lèvres alors que Nathan s’en foutait carrément. Ce projet ne se sera jamais concrétisé, un autre voyage l’attendait dans son funeste achèvement.
 
 
       *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *     *
 
                                               

  
 

Ce fut comme si la lumière, tout d’un coup, devenait plus éclatante, imprégnant autour d’elle des morceaux de feu qui s’amusaient à enclore un personnage d’une autre dimension. S’y greffa un silence qui s’étendait au-delà du tipi, s’engouffrait dans la forêt à quelques pas plus loin. Présence diaphane, à pas feutrés,qui s’avançait vers le petit groupe que Jésabelle, l’épouse de Don - elle ne peut dévoiler son prénom qu’une fois parvenue à une deuxième grossesse - venait de compléter autour des deux hommes qui se tenaient maintenant comme au garde-à-vous, immobiles dans un entier respect.

- Mère, voici Daniel, le papa de Benjamin et celui qui naîtra dans quelques mois.
 
Les yeux de l’ancêtre, veuve de Gordon, mère de Gord et Don et grand-mère de Chelle ne cessaient de passer de Jésabelle à Daniel, un peu comme s’ils cherchaient à combler une absence.
 
- Votre premier fils n’est pas avec vous, celui que vous transportiez dans un tikinagan ? Demanda-t-elle dans cette langue qu’immédiatement Don traduisit.
 
On l’appela. Il se pointa suivi de Chelle et du chien-loup, immobile face à ce personnage qui fouillait en lui, comme à la recherche d’une clé pour pénétrer son âme. Les mots qu’elle prononça et que son fils résuma, allaient comme suit:          Cet enfant vit ailleurs, quelque part dans le ciel, celui de la nuit quand la lune le regarde. Il lui parle en mots choisis, parfois dans son cœur, souvent dans un livre. Il est «livre». Ouvert pour lui, fermé pour nous. L’astre de la nuit l’écoute, l’attend d’une noirceur à l’autre, part puis revient, cela trace dans son âme un sentiment profond, celui de la fidélité. Ses yeux sont couleur de l’écorce des arbres; ses cheveux, des herbes jaunes qui s’amusent dans le vent. Il est grand, de la grandeur de ceux qui nous quittent trop vite. Son âme cherche la vérité, celle porteuse de lumière naissante et renaissante. Tout se passe à l’intérieur de lui, il devra être prudent et bien saisir ce qui y bouille. Ses voyages, cet éternel voyageur, ne seront pas de ceux que nous faisons. Les îles que cette âme croisera seront imaginaires, mais déjà il les perçoit dans les failles de l’astre de la nuit.
 
L’ancêtre se tut. Ses mains crevassées et veineuses farfouillaient dans les cheveux ébouriffés de Benjamin qui la regardait avec une fixité telle que cela arracha un sourire attendrissant chez celle qui, maintenant, clopinait vers l’intérieur de la maison. Chelle se précipita pour lui prendre le bras, la soutenant dans sa démarche vieillissante.
 
Daniel et sa famille montèrent dans la camionnette, démarrèrent  après avoir salué tout le monde. Ojibwée les suivit jusqu’à la route poussiéreuse. 






jeudi 12 décembre 2024

Projet entre nostalgie et fantaisie... (12)

Créée en 1954, la chanson LES ENFANTS OUBLIÉS de Gilbert Bécaud connut un immense succès surtout à l'occasion des Fêtes de Noël et du Jour de l'An.

Les paroles écrites par Louis Amade ont résonné fort à nos oreilles... à cette époque... il y a 70 ans.

La réalité a beaucoup changé alors que le phénomène, lui, tout en se modifiant reste toujours aussi manifeste.

Je vous offre - et ce n'est pas tout à fait joyeux - ce poème écrit en février 2010. Je demeurais à Montréal. Un an après, je suis installé à Saïgon. Deux endroits, même réel me saute aux yeux. 





enfant de rue


enfant de rue, rapine et tapine,
mains noires d’asphalte et de fumée
yeux jaunes cerclés de vides,
voix rauque qui crache et ment
pieds calleux qui trottent et quêtent

enfant de rue, sang au bras
veine du cœur pendue sous la gorge
tu pourchasses, demain, des météos d’ailleurs
tu t’habilles, aujourd’hui, du même froid qu’hier
comme du silex taillé dans un temps confondu

                                                                                               
 







enfant de rue, tu arpentes la nuit blanche
un sac de couchage jauni lové à ton cou
un autre à la main rempli de néants
tu traînes vers le matin hésitant
et puis tu vas, lui s’en allant

enfant de rue, enfant du rien
négligemment, tu laisses exhaler de toi
charriées par le vent tes odeurs héroïnes
tu transportes de trottoirs en rues tes peurs cocaïnes
jusqu’au fond de tes abris insouciants

enfant de rue, aux prénoms multiples
quotidiennement modifiés
pour mieux habiller ton incognito
tu carbures au monoxyde de carbone
et tu squattes notre indifférence

                                                                             

enfant de rue, tu v i h et tu hépatites
slalom entre une épidémie l’autre
jusqu’à la porte de ces prédateurs
sicaires affamés et inassouvis
t’offrant un don contre un don de toi

enfant de rue, ta parole iconoclaste
toute de mots sens dessus dessous
ressemble à des silences contenus
au coeur d’immenses toiles d’araignée
où, instinctivement, grouillent des oestres

enfant de rue, tu marches ton urbaine liberté
dans cinq cents mètres carrés
et derrière toi disparaissent tes pas
comme des entailles électriques
rayées par le phosphore de l’oubli


enfant de rue, ton âme en bandoulière
désarçonnée d’un cheval de bois cassé
elle girouette de gauche à droite, déjantée,
aspirant à de stériles petits bonheurs
que ta dignité perdue épuise, ton espoir mutile

enfant de rue, on retrouvera ton cadavre
parmi les restes civils des cloaques
on ne saura ni à qui il appartenait
ni à quels parents adresser un avis
pour que les lieux puissent être évacués

et un autre te remplacera
traînant dans ses mains
les mêmes jouets brisés
et
les mêmes scénarios bizantins

 

7 février 2010
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