mardi 8 octobre 2024

Projet entre nostalgie et fantaisie... (7)

 





mémoire des choses à venir


     oublier     avoir déjà tout oublié
     le passé   il y a une minute 
     une heure   une journée
     cela arrive

     découpler mieux ce qui vient que ce qui va
     davantage les pieds sur terre
     la tête vers le ciel
     cela se fait

     tous les dix-sept heures ne sont pas les mêmes
     comme ces putains de la rue Ontario qui trottent sous la chaleur
     à la fenêtre d’un alcôve chaud un ventilateur essoufflé
     défait le lit

     une langue noire tatouée sur le froid du trottoir
     un je t’aime rouge aux lèvres            noir aux yeux
     bleu aux bras violets
     espérer dans un trou de mémoire
     qui s’emplit des choses à venir
     résister au temps
     tout comme le ciment de la rue Ontario
 
27 février 2007
Saut 156



               




vendredi 4 octobre 2024

Amos OZ

 

Amos Oz







Amos Oz est le nom de plume d’Amos Klausner né à Jérusalem (1939-2008), poète, romancier et essayiste israélien.
 
Professeur de littérature à l’Université Ben Gourion de Beer-Sheva, il est le cofondateur du mouvement La Paix maintenant  et un fervent partisan de la solution d’un double État au conflit israélo-palestinien.
 
C’est dans ce cadre - un possible embrasement au Proche-Orient - que je me suis retourné vers lui afin de mieux saisir les tenants et les aboutissants d’une telle situation.
 
De son livre LES DEUX MORTS DE MA GRAND-MÈRE, un essai publié en 1995, j’ai retiré quelques citations que je vous propose maintenant afin d’alimenter la réflexion à partir des mots de cet apôtre de la paix.

                                                        ***
 
 
.    Parlant de la Shoah -
C’est la distorsion du langage qui  a mené à ce meurtre-là. Des générations avant la naissance de Hitler, les auteurs de massacres savaient déjà qu’il faut corrompre les mots avant de corrompre ceux qui les emploient, afin de rendre les gens capables d’assassiner en guise de purification, de nettoyage, de guérison. L’individu qui appelle son ennemi ‘’animal’’, ‘’parasite’’, ‘’pou’’, ‘’bête de proie’’ ou ‘’microbe’’ forme des criminels.
 
.    Nous devons traiter les mots comme des grenades.
 
.   Comment pouvons-nous bénéficier du passé? Que peut encore Auschwitz pour les vivants, en dehors de leur inspirer l’horreur, le chagrin et le silence? Peut-être, entre autres choses, peut-il nous faire prendre conscience sans délai de l’existence du mal. Le mal n’existe pas seulement comme les accidents; ce n’est pas un phénomène social ou bureaucratique impersonnel et sans visage, ni un dinosaure empaillé dans un musée.  Le mal est une option toujours présente, autour de nous et en nous. Les horreurs du préjugé et de la cruauté ne sont pas simplement le résultat de l’affrontement perpétuel entre l’homme de la rue, doux et simple, et le monstrueux establishment politique. Souvent, l’homme de la rue n’est ni doux ni simple. Les sociétés relativement convenables se heurtent constamment à d’autres, qui ont du sang dans les mains. Pour être plus précis, nous devons nous soucier de la fréquente lâcheté d’individus et de sociétés ‘’décents’’ chaque fois qu’ils doivent se mesurer aux oppresseurs impitoyables. Bref, le mal n’est pas ‘’à notre porte’’, il rôde en chacun de nous, parfois habilement déguisé par l’idéalisme et la piété religieuse.
 
. Comment peut-on être humain, c’est-à-dire sceptique, capable d’ambivalence morale, et essayer en même temps de combattre le mal? Comment résister au fanatisme sans devenir soi-même fanatique? Comment combattre pour une noble cause sans devenir un combattant? Comment lutter contre la cruauté sans se laisser contaminer? Comment utiliser l’histoire sans éviter les effets toxiques d’une surdose d’histoire? Il y a quelques années, à Vienne, j’ai vu dans la rue une manifestation d’un groupe d’écologistes, qui protestaient contre les expériences scientifiques sur les cochons d’Inde. Ils portaient des pancartes avec l’image de Jésus entouré de cochons d’Inde martyrisés. Leur slogan était :’’Il les aimait aussi.’’
Peut-être bien, mais certains d’entre eux m’ont paru capables, un jour ou l’autre,    d’abattre des otages pour mettre fin aux souffrances de ces animaux. Le syndrome de l’idéalisme farouche, ou du fanatisme anti-fanatique, doit inspirer de la vigilance aux personnes bien intentionnées, ici, ailleurs, et partout. En tant que conteur et activiste politique, je garde constamment présente à l’esprit l’idée qu’il est assez facile de distinguer le bien du mal. Le véritable défi consiste à identifier différentes nuances de gris; à calibrer le mal et à s’efforcer d’en définir les grandes lignes; à différencier le mal du pire.

                                                                           ***
 
J’achèverai ce billet avec un texte poétique d’Amos Oz tiré de LA TROISIÈME SPHÈRE qui date de 1994, à lire avec en tête la même intention que le précédent.
 
 
Il faut résister à la tentation idiote de croire que l’Histoire finit toujours par punir les méchants.

Cessons de nous comporter comme des enfants et apprenons enfin à gérer une situation provisoire, susceptible de durer encore des années. Les causes réelles de notre impuissance politique ne sont-elles pas à chercher dans notre inaptitude mentale à vivre à long terme, dans notre propension à faire immédiatement le tour de la question en anticipant l’avenir?
 
Existe-t-il une fraction de seconde, un laps de temps infinitésimal où se manifeste l’illumination? La lumière primordiale? Où l’obscurité se déchire et où  ce qui a toujours été opaque et inexplicable s’éclaircit subitement? Où le mot de l’énigme qu’on cherchait laborieusement depuis des années se révèle, sans crier gare, d’une extrême simplicité?
 
Il avait l’impression que ces trois jeunes filles, ainsi que les femmes qu’il avait rencontrées auparavant, y compris sa mère, morte quand il avait dix ans, n’en formaient plus qu’une. Non qu’à ses yeux toutes les femmes fussent identiques, mais en proie à l’illumination intérieure qui l’animait il lui semblait parfois qu’il n’y avait plus aucune différence entre les individus – hommes, femmes ou enfants – sinon, peut-être, sur un plan purement superficiel et éphémère : comme l’eau se transforme en neige, en vapeur, en buée, en glace, en nuage ou en grêle. Ou telles les cloches des monastères ou des églises de campagne qui, tout en possédant un timbre et une résonance propres, ont une finalité identique.
 
Son père avait peut-être raison, finalement :il n’y a pas de carte universelle. Elle n’existe ni n’existera jamais. D’une façon ou d’une autre, chacun doit se repérer dans la forêt en s’aidant des lambeaux de cartes imprécises, quand elles ne sont pas fausses, qu’il les ait reçues en naissant ou qu’il les ait trouvées en route. Bref, tout le monde se trompe. On tourne en rond. On passe du coq à l’âne. On se rencontre par hasard pour se perdre dans le noir, à jamais privé de la plus petite étincelle de lumière.
 
Celui que Dieu a oublié n’est pas perdu pour autant. Au contraire. Il se sent peut-être léger et libre comme un lézard dans le désert. Ce n’est pas l’oubli qui pose problème, c’est la résignation. De la volonté, des regrets, des souvenirs, du désir charnel, de la curiosité, de l’enthousiasme, de la joie, de la générosité, plus rien ne reste. L’âme s’amenuise, tel le vent qui s’apaise sur les collines. La douleur diminue au fil des ans, et avec elle les signes de la vie. Les choses élémentaires, simples, paisibles, celles qu’un enfant contemple avec une stupeur fascinée, les saisons qui passent, un chat qui se faufile dans la cour, une porte en train de tourner sur ses gonds, le cycle de l’éclosion et du flétrissement, la maturation d’un fruit, le bruissement des pins, une colonne de fourmis sur le balcon, le jeu de la lumière dans les vallées et sur les flancs des collines, le halo cernant la lune pâle, une toile d’araignée scintillante de rosée au petit matin, le miracle de la respiration, de la parole, du crépuscule, l’eau qui bout ou qui gèle, un rayon de soleil qui se reflète sur un morceau de verre l’après-midi, voilà les choses que nous avons perdues. Elles ne reviendront pas. Ou, pire, si elles reviennent en clignotant de loin en loin dans notre direction, l’émotion originelle, elle, aura disparu à jamais. Tout s’altère et se brouille. La vie se couvre d’une pellicule de suie …
 
Dans un siècle, vivront ici d’autres hommes, très différents de nous. Des gens raisonnables et réfléchis, qui considéreront nos souffrances d’un œil surpris, circonspect, voire gêné. En attendant, on nous a installés à Jérusalem pour nous en confier la garde. Tâche que nous accomplissons dans la violence, l’obscurantisme et l’injustice. Nous nous humilions les uns les autres, nous nous insultons, nous nous maltraitons, non par méchanceté mais par indolence et pusillanimité. Nous recherchons le bien et faisons le mal. Nous voulons soulager les souffrances et nous les envenimons. Nous rajoutons à la détresse à force de raisonner.
 
« Espèce d’imbécile! Vous n’avez pas encore compris que votre crime est votre châtiment. »



PS:                     

Puis-je espérer que le 7 octobre prochain, date fatidique s'il en est une, sera plus celle d'un espoir de paix que celle d'une recrudescence de la violence ? 

mercredi 2 octobre 2024

Si Nathan avait su (8) Revu et corrigé

                                         

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Si pour élaborer un projet d’écriture il faille un verre de Morgon et un clavier, alors sans ces deux instruments essentiels à celui qui me passe maintenant la main afin de prendre le relais de cette histoire que je connais très bien pour l’avoir, à quelques mots près, vécue, du moins m’être acoquiné avec certains des personnages dont vous avez une idée assez précise de leur charpente, ça sera pour moi davantage comme un retour en arrière, autour des années 1975 et les suivantes, une formidable occasion de me remémorer une époque oui, mais surtout ce que cette époque a laissé en nous, ce qu’elle a pu tracer devant nous… que ce soit du bienheureux, du malheureux ainsi que cet espace entre les deux qui aura pour fonction d'installer des instants d’hésitation entre le passéisme et le désir de tout foutre en l’air pour repartir à zéro.
 
Le Québec de maintenant, cinquante ans plus tard, a brisé des silences, a fait exploser des tabous et aussi, d’une certaine façon, obliger les générations à se donner le droit de tout remettre en doute sans oublier que tout cela a un devoir d'introspection.
 
Les Québécois ont changé. L’homme québécois n’est plus le même. Le traditionnel devant obligatoirement s’avérer l’unique modèle à suivre semble disparaître de plus en plus.
 
Les Québécoises ont changé. Ont fait éclater les cadres rigides faisant d’elles des boutiques à nourrissons, des nettoyeuses de plancher à genoux une fois les repas servis à leur famille nombreuse.
 
J’ai connu Daniel et Jésabelle, travaillé avec Abigaelle, fouillé jusqu’aux entrailles la géographie du peuple québécois en compagnie de Herman Delage, soulevé contre le caporalisme de Madame Saint-Gelais, fréquenté la famille ojie-crie au bout du rang sans nom, sans numéro, sans asphalte et sans entretien, craint les chiens même si Walden et Ojibwée furent des modèles d’amitié, affronté je ne sais combien de curés, qu’ils soient ou non chanoines, débusqué quelques délinquants apprenant d’eux que ce qui pousse à l’intérieur de soi aura été semé par différents composants de la société, observé tout comme Benjamin et Chelle, très tôt, s’y sont adonné, vécu en campagne et dans la grande ville afin de mieux percevoir la distance existant entre la ruralité et l’urbanité…
 
Oui, j’accepte de poursuivre cette histoire, je la poursuivrai à ma manière, sans Morgon mais sur clavier, je la poursuivrai … je la poursuis.

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    Je dépose ceci avant de vraiment poursuivre, parce que nous devons l'avoir en mémoire... continuellement, afin de bien saisir le cheminement des deux frères.


    Nathan a toujours eu la vie facile contrairement à Benjamin, son lunatique frère aîné. Ses parents avaient placé tant d’espoirs en lui, le voyant perpétuer la tradition familiale - prendre la relève de leur industrie agricole - ayant abandonné, depuis longtemps déjà, l’idée que leur plus vieux réalise ce rêve.
 
Une grande partie de ce rêve, c'est aussi cette maison au bout du rang, achetée par le père de Daniel pour les éloigner des cancans qui, encore aujourd’hui, ne cessent de fuser au sujet de cette famille atypique : deux fils trop peu enclins à la vie sociale, une mère excentrique, oui, mais surtout issue de la «grande ville» comme on se plaisait à le rappeler parfois méchamment et un père rêveur, convaincu qu’il devait se lancer dans autre chose que l’agriculture traditionnelle. Il opta, au début, pour l’exploitation du maïs, du blé et du tournesol. La région dans laquelle ils vivent et cela de génération en génération depuis des décennies se spécialise exclusivement dans l’élevage bovin: bâtiments agricoles blanchies à la chaux, des terres permettant à leur troupeau de paître dans de vastes pâturages, tout cela autour de la maison familiale montant la garde.
 
Les cultures qu'il a choisies d’exploiter exigent une machinerie différente de celle qui répond aux besoins des exploitants locaux, à un point tel qu’aucun mécanicien de la région n’ose y toucher par crainte de causer davantage de dégâts que de solutions. La famille de Nathan doit absolument avoir recours, pour la maintenance, à des experts d’une compagnie étrangère dont les bureaux se situent dans une grande ville éloignée du canton. Leur venue captivait l’intérêt du plus jeune fils dont toute l’attention, depuis, n’a cessé de croître, l’amenant à fouiller dans toutes les documentations disponibles pour renforcer son projet d'avenir, l'électromécanique. À l’école primaire, déjà, il en parlait avec une fougue non retenue.  
 
La question qui circulait dans le village: comment le père de Nathan et Benjamin avait-il réussi à financer tout cela ? S'ajoutait: d’où venait cette étonnante idée de cultiver des céréales ? Celle-là : pourquoi a-t-il flanqué entre eux cet éloignement, installant sa maison au bout d’un rang et distante des champs qu’il cultivait ? On n’en parlait plus tellement depuis des années, en fait les derniers bavardages remontent à la naissance de ce deuxième fils: Nathanaël. C’est quoi ce prénom bizarre, même pas catholique ?
 
Lorsque les garçons furent d'âge à fréquenter l’école primaire - au grand désarroi de leur mère Jésabelle - ils eurent droit au ramassage scolaire en raison de la distance importante les séparant du village. Les autorités responsables du transport s’en plaignirent car les chauffeurs devaient effectuer un détour considérable pour arriver au bout de ce rang isolé, sans oublier que l'hiver la route n'était pas déneigée.  
 
Alors que plusieurs habitants de cette région consacrent quelques parcelles de leurs champs à la culture des petits fruits (fraises, framboises et bleuets), qu’ils invitent la clientèle à l’auto-cueillette, le père de Nathan travaille seul sur ses étendues à perte de vue, étendue de maïs prenant des proportions impressionnantes, de blé flottant au vent dans de longues et majestueuses ondulations et ses tournesols suivant religieusement les caprices du soleil. En été, le village et les rangs environnants fourmillent de citadins pendant qu’un homme, seul, surveille la croissance de ses céréales.
 
Tout dans cette famille va à contresens des habitudes ancestrales d’un village éloigné des grandes villes, principalement les deux garçons nés à cinq années d’intervalle. Il n’est pas évident pour une population imbue de traditions centenaires de rompre avec ce qui est, pour elle, l’évidence, la manière de vivre comme s’il s’agissait d’une loi non écrite.
 
L’arrivée de Jésabelle, sa relation avec Daniel, leur mariage sans autre invité que leurs deux témoins, union officialisée à la mairie des Saints-Innocents - ce fut d’ailleurs le premier mariage civil à y être célébré - suivie par une promenade dans le village dans une volkswagen blanche décapotable - et pour amplifier la singularité, les nouveaux époux ne partant pas en voyage de noces.
 
Cet événement fit la une dans cette petite communauté sous le choc. Déjà que Daniel n’avait pas bonne réputation principalement due au fait qu’il s’engueulait régulièrement avec son père, lui reprochant sans cesse son manque d’ambition, son incapacité à faire différent des autres, copiant tout le monde, de la même manière, en même temps. Il s’ennuyait à répéter annuellement les travaux de façon analogue à l’année précédente et qu’il referait l’année suivante. L’ennui s’amplifia à un tel point, qu’à la fin de l’été de ses trente ans, il disparut.
 
Lorsqu’il revint, à la fin du printemps de l’année suivante, au bras d’une jeune dame vêtue comme les comédiennes que l’on voyait à la télévision, son père fut interloqué, sa mère scandalisée et la population sidérée. Personne ne le reconnaissait tellement il avait changé. Certains s’amusèrent à dire qu’il y avait de la drogue quelque part dans cette relation et que le couple contaminerait le village. C’est sans doute pour cette raison qu’ils se marièrent dès l’été s’installant provisoirement chez les parents de Daniel, le temps de voir venir la suite. Il se résigna à participer aux travaux agricoles traditionnels annonçant son intention de se lancer, bientôt, dans une autre direction, la culture céréalière. Le décès de son père survenu un an après le mariage de son seul fils lui permit d’accélérer la réalisation de son projet. Comme sa mère refusait de cohabiter avec Jésabelle, c’est avec beaucoup de regret qu’elle quitta la maison familiale pour aller vivre chez une de ses sœurs habitant au cœur du village des Saints-Innocents, au milieu des ragots. Survivre à tout cela lui parut impossible et à la fin de l’hiver suivant, elle rejoignit son défunt mari .
 
Une nouvelle vie se présentait au couple qui d’abord se départit de la résidence familiale pour s’installer dans la maison du bout du rang achetée dans le but exprès mais non dit d’éloigner Jésabelle de ses beaux-parents. Daniel profita de l’hiver qui fut particulièrement rigoureux pour planifier ses projets de culture alors que Jésabelle, enceinte, modifiait drastiquement leur type d'alimentation et diminuait sa consommation de haschisch.

Puis vint l’été…







dimanche 29 septembre 2024

Sylvia PLATH

 

Sylvia PLATH



… pour Sylvia Plath

 

Le souterrain des hommes vit
de caverne
rêve
de montagne
là où s’enferma le mal-être de Sylvia Plath
sous la stèle d’Ariel le Colosse
 
Naissant, le poème 
entre sous terre
s’abreuve
au thésaurus
mains glacées, bouillantes, ouvertes,
tâtonnant à deux yeux plissés d’étranges univers
 
Du sang aux tempes
coule
jusqu’aux jambes
alors que sous une cloche de verre
quelques histoires
s’entrecroisent
 
entre ici et là
la distance s’allonge
aura-t-elle permis
qu’intimes,
les mots
deviennent vulgaires ?
 
Et tu as fermé la porte...
... l’as verrouillée
les enfants nourris...
... tu pouvais t’en aller...



Sylvia PLATH est née à Boston (27 octobre 1932) et décédée à Londres (11 février 1963).

Principalement connue pour sa poésie, moderne et novatrice, se sentant prisonnière du conformisme de l'époque d'après la Seconde guerre mondiale, fébrilement animée par le désir d'indépendance et de liberté, Sylvia Plath se fait dénonciatrice.

Son humeur oscillant entre grande joie et profond découragement, à l'hiver 1962-1963 qui s'avère être un des plus rudes qu'aura connu Londres, au petit matin du 11 février, malade et dépressive, Sylvia met la tête dans le four de la gazière, ouvre le gaz et attend la fin. Auparavant, elle a calfeutré la porte de la cuisine, déposé sur la table des biscuits et du lait pour ses deux enfants qui dorment à l'étage supérieur et qui échapperont à l'empoisonnement par le gaz.

Elle aurait eu 92 ans le 27 octobre prochain.







 

mardi 24 septembre 2024

Un peu de politique à saveur batracienne ... (Billet 12)




* Texte tiré d’un grand article publié dans BBC NEWS AFRIQUE le 28 janvier 2024 et mis à jour le 29 août 2024.
 
 
« Les Américains se rendront aux urnes en novembre 2024 pour élire le prochain président des États-Unis. La personne assise dans le bureau ovale de la Maison-Blanche a une grande influence sur la vie des gens, tant au pays qu’à l’étranger, de sorte que le résultat de cette élection est important pour tout le monde.
 
Le système politique américain d’aujourd’hui est dominé par seulement deux partis, de sorte que chaque président des temps modernes a appartenu à l’un d’entre eux.
Les démocrates sont le parti politique libéral, dont le programme est largement défini par sa promotion des droits civiques, d’un large filet de sécurité sociale et de mesures pour lutter contre le changement climatique.
 
C’est le parti du président sortant Joe Biden qui ne se représentera pas pour obtenir un second mandat. C’est finalement Kamala Harris qui va porter le flambeau des Démocrates. Joe Biden, l’actuel président des États-Unis, 81 ans, a dû se retirer de la course en raison de la pression d’influents sénateurs de son parti qui le trouvent trop âgé.
 
Les Républicains sont le parti politique conservateur aux États-Unis. Également connu sous le nom de GOP (Grand Old Party) il s’est prononcé en faveur d’une baisse des impôts, d’une réduction de la taille du gouvernement, du droit aux armes à feu et de restrictions plus strictes sur l’immigration et l’avortement.
 
Quand aura lieu la prochaine élection présidentielle américaine ?

L’élection de 2024 aura lieu le mardi 5 novembre 2024. Le lauréat exercera un mandat de quatre ans à la Maison-Blanche à compter de janvier 2025
 
 
Qui sont les candidats et comment sont-ils nommés

La campagne présidentielle de 2024 est bien entamée. Il a commencé avec 15 candidats - neuf républicains, quatre démocrates et deux indépendants - bien que certains d’entre eux se soient déjà retirés de la course.
 
Les deux principaux partis désignent un candidat à la présidence en organisant une série de primaires et de caucus d’État.
Il existe des différences entre les partis et le processus varie d’un État à l’autre.
 
L’une des journées les plus importantes s’appelle le « Super Tuesday », le 3 mars, car plus d’une douzaine d’États tiennent leurs primaires ce jour-là.
 
Le président Biden qui avait annoncé sa candidature à la réélection plus tôt cette année a dû passer le flambeau à Kamala Harris.
 
Au sein du Parti républicain, le président Donald Trump a remporté les deux premières élections d’État et semble déjà prêt à être le candidat.
 
Il y a aussi quelques candidats indépendants à la présidence, dont Robert F. Kennedy Jr, neveu de l’ancien président John F. Kennedy.
 
Comment se déroule l’élection présidentielle américaine ?
 
Les deux candidats s’affrontent pour remporter les votes du collège électoral.
 
Chaque État dispose d’un certain nombre de votes au collège électoral en partie en fonction de sa population et il y a un total de 538 votes à gagner, de sorte que le gagnant est le candidat qui en remporte 270 ou plus.
 
Cela signifie que les électeurs décident des élections au niveau de l’État plutôt que de la compétition nationale, c’est pourquoi il est possible pour un candidat de remporter le plus de votes au niveau national - comme Hillary Clinton l’a fait en 2016 - mais d’être tout de même battu par le collège électoral.
 
Tous les États, sauf deux, ont une règle du « winner takes all », de sorte que le candidat qui remporte le plus grand nombre de voix se voit attribuer tous les votes du collège électoral de l’État.
 
La plupart des États penchent fortement en faveur de l’un ou l’autre parti, de sorte que l’accent est généralement mis sur une douzaine d’États où l’un ou l’autre d’entre eux pourrait gagner. Ceux-ci sont connus sous le nom d’états du champ de bataille.
 
 
Qui d’autre est élu ?
 
Toute l’attention sera portée sur le vainqueur de la présidence, mais les électeurs choisiront également les nouveaux membres du Congrès - la législature du gouvernement - lorsqu’ils rempliront leur bulletin de vote.
 
Les 435 sièges de la Chambre des représentants sont à pourvoir, tandis que 33 sièges au Sénat le sont également.
 
Les républicains contrôlent la Chambre des représentants et les démocrates sont en charge du Sénat.
 
Ces deux chambres adoptent des lois et peuvent donc servir de contrepoids aux plans de la Maison-Blanche si le parti au pouvoir dans l’une ou l’autre chambre n’est pas d’accord avec le président.
 
Qui peut voter ?
 
Si vous êtes citoyen américain et que vous avez 18 ans ou plus, vous devriez avoir le droit de voter à l’élection présidentielle, qui a lieu tous les quatre ans.
 
 
Quand saura-t-on qui a gagné l’élection ?
 
Habituellement, un vainqueur est déclaré le soir de l’élection, mais en 2020, il a fallu quelques jours pour compter tous les votes.
 
La période qui suit l’élection est connue sous le nom de transition en cas de changement de président.
 
C’est le moment pour la nouvelle administration, y compris les ministres, de former et de faire des plans pour le nouveau mandat.
 
Le président prête officiellement serment en janvier lors d’une cérémonie connue sous le nom d’investiture, qui s’est tenue sur les marches du Capitole à Washington DC. »
 
 *****
 
Voilà donc, dans ses grandes lignes, le fonctionnement du système électoral américain que l’on peut qualifier de démocratie indirecte. Vous comprendrez qu’il existe plusieurs subtilités que des experts mieux qualifiés que le CRAPAUD pourront en détailler et en expliquer les  arguties.



samedi 21 septembre 2024

Un peu de politique à saveur batracienne... (Billet 11)

 

Kamala HARRIS

Nos deux derniers billets furent consacrés au Projet 2025 qui est en fait le programme politique du Parti républicain en vue de l'élection présidentielle américaine du 5 novembre prochain.

Par souci d'objectivité, afin de nous permettre aussi de mieux saisir les enjeux liés à cette élection puisque jusqu'à maintenant nous assistons davantage à du «lançage de bouette» et de la démagogie qu'un débat civilisé sur des idées contenues dans les intentions de chacun des candidats, je vous offre les principaux points du programme démocrate tel que défendu par Kamala Harris.

* Voici le site d'où proviennent les informations qui suivent:

https://kamalaharris.com/issues/


Le Programme de Kamala Harris

Vision et Priorités pour l’élection présidentielle de 2024

Philosophie du candidat

La philosophie politique de Kamala Harris se base sur des valeurs de gauche assez traditionnelles, progressistes et inclusives. Elle a longtemps été une avocate des droits civiques, de la justice sociale et de l’égalité des chances pour tous les Américains, quel que soit leur milieu ou leur origine. Harris se positionne entre autres comme la voix des minorités et des communautés sous-représentées, en mettant l’accent sur la réduction des inégalités, la lutte contre les discriminations raciales et sexuelles, ainsi que la protection des droits fondamentaux. Elle croit fermement en l’importance de gouverner avec compassion et pragmatisme tout en se concentrant sur des solutions concrètes aux problèmes que rencontrent les Américains dans leur quotidien.

 

Les points essentiels de son programme

Renforcement de l’économie pour la classe moyenne

Kamala Harris place la classe moyenne américaine au cœur de son programme économique. Elle souhaite continuer à renforcer l’économie en créant des emplois bien rémunérés et en soutenant les petites entreprises. Dans la lignée de l’administration Biden, elle prévoit de poursuivre les investissements dans les infrastructures, notamment dans les technologies vertes et les énergies renouvelables, afin de stimuler la croissance et de lutter contre le changement climatique.

Harris propose également de nouvelles mesures fiscales pour alléger la charge des familles à revenus modestes et moyens, tout en augmentant les impôts pour les plus fortunés et les grandes entreprises. Elle souhaite instaurer une fiscalité plus équitable qui permette de financer des programmes sociaux et éducatifs renforcés.

Système de santé abordable

Harris réaffirme son engagement envers la réforme du système de santé. Elle souhaite étendre l’Affordable Care Act (Obamacare), tout en rendant les soins plus accessibles et abordables. Elle propose également d’introduire un contrôle plus strict sur le prix des médicaments et de limiter les coûts des soins pour les Américains à faible revenu.

L’accès à des soins de santé de qualité, y compris pour les communautés marginalisées et rurales, reste une priorité pour Harris, avec une attention particulière portée aux soins préventifs et à la santé mentale.

Éducation et formation

Dans le domaine de l’éducation, Kamala Harris propose des réformes pour rendre l’enseignement supérieur plus accessible. Elle envisage d’alléger la dette étudiante pour des millions d’Américains et de rendre les collèges communautaires gratuits. Son programme accorde une grande importance à l’éducation précoce et à l’égalité des chances, en proposant d’investir dans des programmes préscolaires universels et de renforcer le soutien aux écoles publiques.

Elle met également l’accent sur la formation professionnelle, en particulier dans les secteurs émergents comme les technologies vertes, afin de préparer la main-d’œuvre américaine aux défis de demain.

Justice sociale et réforme de la police

Fidèle à ses racines en tant qu’ancienne procureure, Kamala Harris place la réforme de la justice pénale et de la police au cœur de son programme. Elle propose de réviser les pratiques policières à travers le pays pour promouvoir une plus grande transparence et responsabilité. Harris prône également la fin des incarcérations massives, particulièrement pour les délits mineurs liés aux drogues.

En parallèle, elle soutient les efforts pour réduire les disparités raciales dans le système judiciaire et plaide pour une réforme des prisons afin d’assurer une réinsertion plus efficace des anciens détenus dans la société.

Protection de l’environnement et lutte contre le changement climatique

Sur la question environnementale, Kamala Harris réaffirme son engagement en faveur de la lutte contre le changement climatique. Elle souhaite faire des États-Unis un leader mondial dans la transition énergétique en investissant massivement dans les énergies renouvelables. Elle propose de créer des emplois verts et de réduire les émissions de carbone.

Son programme prévoit également des mesures pour protéger les communautés vulnérables aux conséquences du changement climatique, notamment en renforçant la résilience des infrastructures face aux catastrophes naturelles.

Droits civiques et égalité

Enfin, les droits civiques occupent une place centrale dans le programme de Kamala Harris. Elle propose de renforcer les protections pour les minorités, les femmes et les membres de la communauté LGBTQ+. En matière de droits reproductifs, Harris se positionne fermement en faveur du droit à l’avortement et entend protéger cet accès pour toutes les femmes, malgré les tentatives de certains États de restreindre ces droits.

Elle prône également l’égalité salariale entre hommes et femmes, ainsi que des mesures pour lutter contre les discriminations sur le lieu de travail.

 

Nouveautés par rapport à la campagne Biden-Harris de 2020

Un engagement plus clair sur la réforme du système judiciaire

Il n’y en a pas beaucoup, vu qu’elle est candidate au dernier moment. Des sujets anciens s’invitent toutefois de nouveau dans l’arène politique, comme par exemple les enjeux liés à l’environnement obligent à évoluer à chaque élection. C’est aussi le cas sur le sujet de l’avortement, qui est beaucoup plus au centre des débats depuis que la Cour Suprême a stoppé la législation nationale et renvoyé la législation à chaque Etat. Le sujet est prépondérant parmi les thématiques avancées par Kamala Harris et résumées par un slogan : « we’re not going back » (on ne revient pas en arrière).

L’objectif de réduction des disparités avec les minorités oblige aussi à une nouvelle approche. Le « defund the police » de 2020 semblant avoir surtout été un slogan populiste de la gauche qui n’aura débouché sur rien de concret au niveau politique. Beaucoup reste à faire pour combler les écarts.






vendredi 20 septembre 2024

Si Nathan avait su... (7) Revu et corrigé





Soyez sans crainte, nous n’entrerons pas dans un récit d’aventures, encore moins dans du fantastique. J’essaie seulement de suivre un personnage créé pour une autre circonstance, lui permettre d’évoluer - si cela est possible - sur une route qui lui semble, jusqu’à maintenant, obscure.
 
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Bizarrement... c’est ainsi que Nathan ressent les choses qui l’envahissent depuis sa lecture des deux lettres. En si peu de temps, trop d’événements l’ont bousculé : la séparation impromptue d’avec Isabelle et le déménagement qui s’en suivit - il n’avait pas eu à beaucoup chercher, l’appartement au-dessus de celui qu’il partageait avec elle s’était libéré et il s’y installa - son court voyage dans le village des Saints-Innocents, la rencontre dans le bus d’une dame âgée qui lui remit la carte professionnelle d’un groupe de rencontre, puis ce livre au beau milieu duquel se cachait une enveloppe postale contenant la lettre de James à Gabrielle - un père à sa fille. Ce paragraphe tiré du livre de Virginia Woolf dans lequel on parlait de paysage à l’intérieur de soi qu’il lui fallait découvrir, identifier puis tâcher d’établir une palpable unicité avec la réalité que nous dévoile le monde extérieur. Tout cela relevait presque de la science-fiction pour lui dont l’intérêt réside dans le fait de n’être jamais surpris par la forme d’un geste résultant d’une action/réaction parce que c’est ainsi que cela doit se dérouler ; pour utiliser un terme se rapprochant de l’électromécanique, le on/off. Le paragraphe qu’il pouvait maintenant réciter par cœur sans avoir recours au texte, sans être en mesure de l’expliquer, l’invitait à réfléchir. Les cours de philosophie suivis dans le cadre de sa mise à niveau au CEGEP ne l’ont jamais captivé ; les inévitables analyses de textes des cours de Français au secondaire, Isabelle les rédigeait pour lui.              Nathan, tu es paresseux, lui disait-elle. Tu devrais te fixer un objectif : lire ce que ton prof de philo propose, prendre le temps de traverser au moins un livre, à l’occasion. Tiens ! Je te donne un truc : associe les deux. LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE de l’écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau te permettrais de couvriras deux matières. Tu le trouveras à la bibliothèque, pas besoin de l’acheter.  

Ce fut pénible pour lui de déchiffrer ce bouquin inachevé, tellement à l’opposé des revues de mécanique qu’il dévore sans jamais se lasser. La langue d’un autre siècle contrariait sa compréhension, l’obligeant à pianoter sur son portable afin de saisir le sens des mots qu’il découvrait au fil de sa pénible lecture. C’est vers cette expérience que les événements récents l’engagèrent. Se promener. Marcher sans un autre but que celui de flâner. Peut-être tenter de connecter l’extérieur montréalais à cette abstraction que représente son intérieur.   Je vois très bien les effets externes de l’électricité sans entrer à l’intérieur de cette énergie produite par le déplacement de particules. Si comme Rousseau, marchant, flânant, j’arrivais à suffisamment intérioriser, à entrapercevoir ce fameux paysage, y repérer du réel, j’arriverais peut-être à l’énoncer de manière compréhensible

Est-ce pour l’expérience ou l’aventure que Nathan se lança dans ce que Rousseau appelait “la nécessité qui commande” ? Il savait que les derniers chambardements ne pouvaient être attribués qu’au hasard. Il devait s’y mettre. Dès maintenant.

Sa première flânerie

Je veux ni penser ni réfléchir, que laisser mes pas aller vers n’importe où, recevoir ce qui arrivera sans l’analyser. La flânerie sera mon guide. Éviter d’emprunter les rues que je connais, sachant ce qui s’y cache, s’y profile. J’irai davantage vers les ruelles.      Il marcha certainement deux heures par un froid glacial, seul, son baladeur branché sur la musique country de Jim Groce. Le vent balayait par des à-coups ininterrompus la neige qui se réfugiait sur le squelette des arbres, aux clôtures immobiles. L’espace se fissurait entre blanc et vert. Parfois, le voltage diminuait faisant grelotter les lampadaires ainsi que la lumière scotchée aux fenêtres des maisons sur lesquelles la chaleur imprégnait un givre froid. Souvent, une bourrasque devenait tornade, tourbillonnant aux pieds du marcheur solitaire perdu dans l’étroitesse des ruelles.      Existe-t-il une gymnastique de la flânerie ? Une grammaire de la rêverie ? Je me le demande, mais ce soir c’est davantage les éléments météorologiques qui se sont fait ressentir. Trois couches nettement identifiables prévalent : celle qu’enrubanne la froidure, une seconde (mes vêtements) qui la combatte et une dernière lovée autour de ma peau s’acharnant à protéger mon corps. Je ne rêve pas, je me défends contre des éléments extérieurs, mais je sens qu’ils cherchent à me pénétrer et que je dois me cuirasser pour me défendre. Non, ils ne se révèlent pas des ennemis ; ils défendent leur territoire. Ce territoire, bien qu’immobile, stable, prend une autre dimension compte-tenu de l’assaut des attaques. Si je refais le même trajet, mais dans des conditions tout à fait différentes, le territoire me semblera-t-il dissemblable ? Moi, serai-je le même ? 

C’est ici que s’arrêtent les lamentations de Nathan. Jérémiades. Gémissements. Dans le fond, nous savons tous que les histoires des autres nous intéressent très peu. Ne nous concernent que superficiellement, et encore. Par voyeurisme, on peut s’y attarder quelques instants, quelques pages, mais rapidement on revient à nos propres affaires, celles qui n’intéressent personne et dont souvent on ne saisit pas totalement ni la profondeur ni la superficialité. Bien sûr que dans le cahier qu’il remplissait à ce moment, celui que l’on qualifierait de «réflectif», on peut y repérer, noircies sur plusieurs pages, quelques réflexions teintées des actualités qu’il vivait, mais il aura fallu se rendre plus loin, beaucoup plus loin, pour y trouver une flânerie différente des autres, plus intime, moins influencée par le raccourci des lieux communs, ceux que l’on entend de la bouche des gens qui vivent l’abandon. Il faut un certain temps - et attendre semble exigeant - pour arriver au cœur de la situation qui en fait se trouve en nous. Oui, le groupe de soutien auquel participe Nathan lui permet, tout doucement avouons-le, à franchir la frontière entre l’extérieur et l’intérieur.  
 
Revenons à une page écrite à la fin de l’hiver que je me suis autorisé à recomposer, page qui se distingue de celles qui tentent de scruter - sans y arriver, je crois - à son fameux paysage intérieur. Les suivantes portaient toutes le même titre : flânerie. De la première, celle dans laquelle je me permets d’en ajouter une autre - la redondance manifeste qu’on retrouve dans «flânerie 1, 2, 3 etc.» ne semble pas faire avancer sa réflexion d’un court centimètre. Il a certainement réalisé la chose et de là découla la décision de ne plus se présenter aux réunions du groupe de soutien. Nous sommes, dans l’extrait qui suit, vers la fin de l’hiver, le dernier avant que le narrateur prenne le relais dans le récit de son histoire accrochée à plusieurs autres.

 

                                                        

Le printemps, bien qu’annoncé, n’arrive vraiment que le matin où ma mère ouvre les portes et les fenêtres de la maison, les refermant au coucher du soleil. Alors, c’est officiel, nous y sommes. Les bourgeons acoquinés aux branches des arbres n’apparaissent qu’aux yeux des plus grands observateurs. Ma mère Jésabelle a amorcé les travaux qui feront que la nouvelle saison ne pourra plus virer de bord, retourner au frileux confort de la neige. De ma chambre au grenier, les fenêtres qui reflétaient toute la blancheur de l’hiver, se patinent de givre à l’arrivée de la saison des réveils, s’embuent, maquillées de longues rayures incolores laissant imaginer derrière elles un monde nouveau. Le printemps réveille tant de choses, bousculent des habitudes. Mon père, un ours sortant de son hibernation, plaçait dans sa tête, dans un formidable ordre chronologique, les travaux qui s’annonçaient. Dire qu’il reprenait vie serait un pléonasme, à un point tel que ma mère, mon frère Benjamin et moi n’existions plus. À peu près comme tous les agriculteurs que je connaisse, il rêvait d’un printemps à la fois doux et lent, d’un début d’été oscillant entre pluie la nuit et soleil le jour, mais une chose manquait à tout cela, ces deux fils ne manifestaient aucun intérêt pour le métier - lui, il disait toujours que travailler la terre c’était une vocation devant se transmettre de père en fils. Son père la tenait de son père qui lui aussi la tenait de son père, cela depuis des générations: on devait labourer les terres dès le début du printemps jusqu’aux aoûtements… mais différemment pour Daniel qui brisait la tradition de sa famille en se lançant au grand dam de ses parents, à la surprise générale des habitants des Saints-Innocents. 
 
Laissons maintenant le clavier au narrateur pour la suite des choses.
                                                      

                                    












SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...