jeudi 7 mars 2024

Un être dépressif - 12 -

 


Un être dépressif

-  12  - 

Les derniers longs mois à Da Nang...
reclus, enfermé, claquemuré et cloîtré
comme un pagure inquiet.

 

    Le mois d’avril 2021, finalement derrière moi, j’anticipe maintenant les prochains comme pouvant s’avérer imprévisibles. Trois ans plus tard, scrutant ce passé, relisant des textes écrits au cours de ladite époque*, je réalise à quel point le personnage imaginaire, alors que je quittais  l’hôpital psychiatrique, m’a suivi. Et tellement d’autres choses que je vais tenter d’éclaircir dans ma démarche de remise en ordre de l’espace et du temps.

 

*     Le principal texte datant de cette époque s’intitule MA SITUATION (il n’a pas été publié sur le blogue que vous consultez actuellement) dans lequel j’essaie, le plus régulièrement possible, de circonvenir mon état sanitaire ainsi que le peu d’activités que je réalisais. Relu aujourd’hui, une question me saute aux yeux : quel est le rôle joué par le personnage imaginaire qui m’a accompagné à l’hôpital psychiatrique dans l’écriture de cet agenda dont les premières lignes datent du 19 mai 2021 ? Une seconde : ma tentative de suicide n’est pas liée avec une problématique de santé mentale, mais de santé physique se dégradant et, méthodiquement, installait un dysfonctionnement psychique. À l’époque, je n’ai aucune conscience de cela. Si j’approfondis un peu, je découvre que la routine implantée dès la sortie de l’hôpital, se déroule sous le leitmotiv suivant : “Plus question de retourner dans un hôpital vietnamien.” Je poursuis la marche quotidienne. Progressivement l’appétit revient. Le sommeil, toujours chaotique. Un certain suivi médical une fois que j’eus rencontré le cardiologue Dr Lu qui émit l’hypothèse que les maux de tête seraient en lien avec mes carotides opérées en 2018. L’IRM qu’il me prescrit décèle un anévrisme au cerveau qu’une certaine urgence à soigner imposerait. La reprise de contact avec mes Filles, mon frère Pierre et ma belle-soeur Claire et mon amie F* de Montréal avec qui j’avais voyagé à Paris et à Prague, consolait mon isolement en raison des interdictions dues à la covid. Finalement, répondre à l’incessante question : demeurer au Vietnam ou retourner au Québec ?.

 

L’image du pagure (ou bernard-l’hermite) est celle qui peut le mieux définir qui je suis au moment de mon retour au 401. Crustacé invertébré, il ressemble à un homard, mais aucune carapace ne protège son mol abdomen. Il a huit pattes, deux pinces, deux yeux ainsi que deux antennes. À mesure qu’il grandit, il change d’habitation pour une carapace plus grande, la coquille vide d’un autre crustacé pour se protéger.

Complètement démembré, me déplaçant avec une lenteur inouïe, vivant dans ce brouillard enveloppant qui m’habite, m’obligeant à un immobilisme déconcertant et surtout, peu de volonté de me reprendre en main, soumis à la tutelle de mon ami Phuoc, sans qui, mon retour au monde eut été impossible. Il sera boussole et gyroscope jusqu’à mon départ pour le Québec, en novembre 2021.

Ayant étudié en philosophie, cet être spirituel a vécu une situation semblable (au Québec on la définirait comme “proche aidant”) alors qu’il prit en charge ses grands-parents souffrants, à la porte de l’au-delà. Je crois qu’il maîtrise la distance entre lui et ceux qui souffrent.

Je me sens dépendant et aussi peu combatif que le pagure, cette  espèce de crabe ; étant né sous le signe du Cancer, la similitude tombe sous le sens. La dépendance, de cette période jusqu’à tout récemment, est ce qu’il faut retenir et ce qui le mieux définit ces interminables mois. Ai-je appris à mieux la gérer, voire, à la limite, la délimiter ? Je crois qu’entre avril 2021 et octobre 2023, elle m’a complètement embobeliné.

Pour y aller chronologiquement, je diviserai cette période en quatre temps :

Vietnam (1);

Montréal (2);

Saint-Hyacinthe (3);

Saint-Hyacinthe bis (4).


 VIETNAM

DA NANG  

 


                                                           Un être dépressif et le chien CaCao.

 

    La première partie, d’avril à novembre 2021, se déploie à Da Nang. Phuoc, à la demande du médecin qui m’a vu avant de quitter l’hôpital psychiatrique, devient responsable de la gestion des médicaments. Lors d’un renouvellement de ceux-ci, je rencontre le Dr Lu qui établit un lien entre mes maux de tête et les carotides, me proposant un traitement au “barolex” - injection quotidienne du produit devant éliminer ou du moins atténuer les étourdissements et maux de tête. Ce cardiologue s’exprime très bien en français, ayant vécu en France durant une dizaine d’années,  m’a également prescrit un examen IRM à la suite duquel on diagnostique un anévrisme qu’il faut, selon lui, corriger rapidement. Un neurologue parle du “gamma knife”, chirurgie disponible qu’à Saïgon ; tous les moyens de transport pour s’y rendre étant inaccessibles en raison des restrictions liées à la pandémie, on reportera jusqu’en octobre.

En plus de gérer la médication, mon voisin de palier m’impose une routine quotidienne comprenant deux pôles : marche seul autour du quartier en avant-midi et une marche plus longue avec le chien CaCao et lui à 17 heures. Je dois aussi continuer à m’alimenter.

Ce régime concomitant doit s’harmoniser avec les règles sanitaires imposées par la ville de Da Nang auxquelles s’ajoutent celles du gouvernement vietnamien. Elles auront pour conséquence de m’empêcher de prendre un avion pour revenir au Québec au mois d’août ; les aéroports ayant annulé tous les vols quelques jours avant le départ. Il faut décoder ici que ma décision est prise : ça sera retour au pays.

Ma condition physique devient bifonctionnelle : un jour il me semble que ça va mieux, puis le lendemain, repli à la case départ quand ce n’est pas un recul plus prononcé. Phuoc exige qu’à tous les matins j’attribue une cote en pourcentage afin de qualifier mon état général. Ça fluctue entre 45% et 75%, ce qui n’est pas rigoureusement scientifique et sans doute bien difficile pour lui d’en décoder le caractère.

Il y eut un temps - cela dura plus de deux semaines - au cours duquel nous fûmes contraints de demeurer dans l’appartement, interdiction de sortir sans raison valable. C’est au moment combien tendu du renouvellement de mon visa. Le principe est simple à comprendre : pas de visa, on est dans l’illégalité, ce qui signifie qu’il faut quitter le pays avec interdiction formelle d’y remettre les pieds, mais sans visa, impossible de quitter le pays. Par chance (certains ont dit par imprudence) risquant de le perdre, je poste mon passeport à une amie à Saïgon afin qu’elle voit à le renouveler. Cela mettra un certain temps, exigeant un certain... “pushing”, en d’autres mots, sortir le porte-monnaie.

C’est à cette période que, tous les jours, je discute avec F*, mon amie de Montréal devenue une confidente. À mes plans A qui trop souvent s’effritent, elle suggère des plans B.

 

SAIGON

 

    Lorsque Phuoc et moi partons pour Saigon, vers la fin du mois  d’octobre, je m’installe chez des amis dans le District 2. Le rendez-vous avec un neuro-chirurgien à l’hôpital Cho Ray a été programmé par le Dr Lu à Da Nang. Nous dûmes le déplacer en raison d’une tempête tropicale nous paralysant dans le wagon du train, de sorte que la durée du trajet passe de 19 à 29 heures.

La chirurgie (“gamma knife”) aura lieu fin octobre à l'hôpital Cho Ray ; rassuré par le médecin que cela ne m’empêchera pas prendre l’avion le 4 novembre 2021, à 23h50.

 

Hôpital Cho Ray (Saïgon)

 

À minuit mon visa ne sera plus valide.

J’ai souvenance qu’une fois assis dans l’avion, la pression qui flottait au-dessus de moi depuis des mois sans que je ne puisse la faire disparaître, me tombe dessus comme une tonne de briques.

Tout mon système nerveux s’écroule.

Le voyage durera vingt-neuf (29) heures.

En transit à Doha (Qatar) je réalise que les dernières heures avant Montréal seront infernales..

Ça sera le pire voyage de ma vie...

 

À la prochaine


 

mardi 5 mars 2024

Un être dépressif... TIRÉ À PART # 4



 TIRÉ À PART... # 4

                        DÉPRESSION

 

    La dépression appelée dépression caractériséedépression clinique ou dépression majeure, est une maladie psychiatrique caractérisée par des épisodes de baisse d'humeur accompagnée de plusieurs autres symptômes tels qu'une faible estime de soi, des difficultés à se concentrer ou à mémoriser, d’une perte ou prise de poids plus ou moins importante, de troubles du sommeil, ainsi que d'une perte de plaisir ou d'intérêt (anhédonie) dans des activités habituellement ressenties comme agréables par la personne.

Cet ensemble de symptômes (syndrome individualisé et anciennement classifié dans le groupe des troubles de l'humeur par le manuel diagnostique de l'association américaine de psychiatrie) figure depuis la sortie du DSM-5 en mai 2013 dans la catégorie appelée « troubles dépressifs ».

Le terme de « dépression » peut s’avérer ambigu ; il est en effet parfois utilisé dans le langage courant comme abus de langage pour décrire d'autres troubles de l'humeur ou d'autres types de baisse d'humeur moins significatifs qui ne sont pas des dépressions proprement dites.

La dépression est une maladie handicapante qui peut retentir sur le sommeil, l'alimentation et la santé en général avec notamment un risque de suicide dans les cas les plus graves (notamment dans la dépression mélancolique), ainsi que sur la famille, la scolarité ou le travail. Aux États-Unis, approximativement 3,4 % des individus souffrant de dépression meurent par suicide et plus de 60 % des individus qui se sont suicidés souffraient de dépression ou d'un autre trouble de l'humeur. Les individus souffrant de dépression ont une espérance de vie raccourcie par rapport aux autres individus, en partie à cause d'une plus grande susceptibilité à d'autres maladies et au risque de suicide. Les patients actuellement ou anciennement dépressifs sont parfois stigmatisés.

 


Hypothèses causales

 

    Les facteurs causant la dépression peuvent être, selon les hypothèses, biologiques, psychologiques, sociaux et environnementaux.

Le modèle biopsychosocial, par exemple, met en avant une interpolation de ces facteurs.

Le modèle diathèse–stress propose que la dépression, provenant d'une vulnérabilité préexistante, survient lors d'événements stressants dans la vie d'un individu. La vulnérabilité préexistante peut comprendre une influence génétique.

Des chercheurs concluent que la variation du gène codant le transporteur de la sérotonine (5-HTT) affecte les risques de dépression lorsque des individus font face à des événements très stressants. Plus précisément, la dépression peut succéder à de tels événements, mais semble plus probable chez des individus possédant un ou plusieurs allèles (variants)courts du gène 5-HTT.

L'héritabilité de la dépression sévère (c'est-à-dire le degré avec lequel les différences individuelles d'apparition sont dues à des différences génétiques) serait d'environ 40 % chez les femmes et 30 % chez les hommes dans la population européenne.

La dépression peut être causée directement par des lésions du cervelet, comme dans le cas du syndrome cognitivo-affectif cérébelleux (i.e un syndrome combinant des signes cognitifs et affectifs).

Les modèles interactifs avancent une validation empirique. Par exemple, des études par cohortes démontrent la manière dont la dépression apparaît depuis un comportement dit normal..

Cependant, d'autres chercheurs contestent l'hypothèse sérotoninergique ainsi que de tout déséquilibre chimique cérébral comme facteur causal, en ce sens la dépression ne serait pas réductible à un désordre biologique, mais le consensus actuel reste en faveur d'une intrication entre des facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux.

 

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    Les troubles de l'humeur identifiables au syndrome dépressif majeur peuvent aussi être causés par la consommation de drogues à long terme, l'abus de drogue, ou le sevrage de certains sédatifs ou de drogues hypnotiques.

Des recherches en psycho-nutrition établissent un lien entre alimentation et risques de dépression. Divers aliments sont associés à une augmentation de l'incidence des dépressions : les aliments ultra-transformés, les aliments frits, la viande transformée, les produits laitiers riches en gras, les céréales raffinées, le sucre. Inversement, la consommation de fruits, de noix, de légumes et de céréales complètes ainsi que le poisson diminue le risque. Une intoxication chronique au mercure peut entraîner l’apparition d'un état dépressif.


À la prochaine                


 

vendredi 1 mars 2024

Un être dépressif... TIRÉ À PART # 3

 


TIRÉ À PART... # 3

DÉPRESSION

 

La science est un ensemble structuré de connaissances qui se rapportent à des faits obéissant à des lois objectives (ou considérées comme telles) et dont la mise au point exige systématisation et méthode.
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La médecine est une science qui a pour objet l’étude, le traitement, la prévention des maladies : art de mettre, de maintenir ou de rétablir un être vivant dans les meilleures conditions de santé.
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La santé est un état physiologique normal de l’organisme d’un être vivant, en particulier d’un être humain qui fonctionne harmonieusement, régulièrement, dont aucune fonction vitale n’est atteinte, indépendamment d’anomalies ou d’infirmités dont le sujet peut être affecté.
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Selon l’OMS (l’Organisation mondiale de la Santé) la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.
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Quels sont les principaux déterminants de la santé ? 4 champs sont identifiés: 1) les caractéristiques personnelles; 2) les milieux de vie; 3) les systèmes; 4) le contexte global. Tous les déterminants de la santé se retrouvent dans l’un ou l’autre de ces champs.
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    Les billets regroupés sous le thème “Un être dépressif” que vous lisez ou avez lus, relatent mes problèmes de santé mentale, expérience vécue au Vietnam de février 2021 jusqu’à maintenant... l’année 2024. Je ne crois pas que notre santé mentale soit toujours à son meilleur, mais ce que je sais, pour l’avoir éprouvé et craindre de l’éprouver encore, que nous demeurons une personne à risque.
 
Subjectifs, personnels, intimes, ces billets se révèlent une tentative de répondre à la commande faite par la psychologue qui me suit. J’ai mis un certain temps avant d’être en mesure de les écrire. Regarder en face ces mois atrocement difficiles, les mettre en mots puis les publier sur mon blogue, voici le travail thérapeutique que je me devais de faire afin d’arriver à sortir d’une période remplie d’anxiété, de stress, de peur, de souffrance psychique, tout cela éclatant en un long épisode de choc post-traumatique aigu.
 
Ce tiré à part se veut plus objectif, vous le constaterez en lisant les notes que j’ai prises - sans mentionner toutefois leur source, ce serait trop fastidieux - une fois récupérée assez de concentration pour lire et comprendre ce que je lisais. Elles apparaîtront en vrac. Une définition, une explication menant à une autre, puis une autre.
 
Je possède très peu de connaissances dans le domaine de la santé mentale, n’ayant pour expérience que les ecchymoses que m’ont laissé son dysfonctionnement.
 
 

 
Psychopathologie

État psychique caractérisé par une altération  de l'humeur, la perte du sommeil, de l'appétit et du goût du plaisir, ainsi que divers autres symptômes  et dans lequel le malade éprouve une vive douleur morale. 

§ Stress, dépression, infarctus… Les maux sont nombreux. 20 % des arrêts de travail de deux à quatre mois résultent de troubles mentaux du comportement.

§ Aussi contre-culturelle soit-elle, la tristesse, passagère, est une émotion « normale ». Elle se distingue de la dépression qui, elle, est une maladie définie par l'association de plusieurs symptômes installés durablement : humeur triste, perte d'intérêt pour des sources de plaisir, manifestations corporelles concernant l'appétit, le sommeil et la fatigue. Elle s'accompagne parfois d'idées de mort. 

§ Le diagnostic différentiel de l’apathie et de la dépression reste un véritable défi lancé au clinicien, certains symptômes étant communs, le manque de motivation en particulier. 

§ Comme le souligne le professeur de sociologie Marcelo Otero, à chaque époque correspond une manière de souffrir. « Au début du siècle dernier, c'était la névrose. Aujourd'hui, c'est la dépression.
 
À suivre



 

dimanche 25 février 2024

Un être dépressif - 11 -

 




Un être dépressif

- 11 -

Une saison en enfer
c’est entreprendre
un voyage au bout de la nuit
à la recherche du temps perdu...

    
    On s’attend à recevoir des soins lorsque, dans une institution comme celle qui m’a pris en charge, on se spécialise à panser des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Je dois admettre que l’approche de cet hôpital -  si approche il y a  - en plus d’être inefficace, s’avère complètement déficiente. 

Il aura fallu trois jours d’attente avant que je sois invité à rencontrer une technicienne soit-disant spécialisée dans la passation de tests dont l’objectif est de cerner ma problématique. Pour ce faire, elle a utilisé le Myers-Briggs Type Indicator, un test qui est, disons, plutôt dépassé et dont les réponses sont prédictibles.

Aucun feed-back depuis cette rencontre à laquelle je me suis rendu accroché aux bras de deux camarades qui m’appelaient “ ông nội “ c’est-à-dire grand-père. Je ne me doutais pas qu’il serait compliqué, par la suite,  de me débarrasser de leur présence.

Une infirmière m’annonce, par l’intermédiaire du coloc prisonnier politique pas encore passé à la kalachnikov, mais qui s’y attend d’heure en heure, qu’il me faut marcher, ne pas demeurer continuellement étendu sur mon lit. Quelque chose comme une (1) heure par jour. Sitôt dit, sitôt fait. Le duo syncrétique que nous formions se mit en marche. Première séance d’une durée approximative de dix (10) minutes. Pour la première fois depuis mon arrivée dans cette aile, je peux m’approcher du jardin et remarquer combien immobiles sont les patients allongés sur la pelouse, ainsi que ceux assis sur les marches ou encore ceux qui contournent les couloirs à un rythme dont j’ai la certitude de ne jamais être mesure d’atteindre. On me dévisage. Aucune idée si l’indifférence que mon personnage imaginaire a plaquée sur mon visage se reflète dans mon attitude générale ; aucune idée comment c’est reçu, mais l’atmosphère est lourde. Les deux camarades m’ayant escorté vers le bureau dans lequel j’ai passé mon test de personnalité, suivent les deux lambinards revenant vers leur chambre.

Le même scénario se reproduit quelques heures plus tard : nous devons reprendre la marche pour un deuxième dix (10) minutes. À la troisième ronde, toutefois, je perds mon acolyte. Remplacé par les deux compères qui m’associent à leur aïeul ou leur ancêtre, encadré comme si j’étais prisonnier dans une camisole de force, je sens qu’on me soulève pour accélérer l’allure.

Ces randonnées m’épuisent. Étourdi comme jamais, je ne pense qu’à retourner dans notre salle qui vient d'accueillir un quatrième pensionnaire. Un paravent dissimule l’individu. On doit le bouger légèrement pour nous permettre d’entrer. Mes deux béquilles humaines m’aident à m’étendre. Le plus costaud des deux, rictus aux lèvres, dans un geste rapide, baisse mon pantalon et caresse mon sexe, puis son collègue y va du même jeu de mains. Ils ne résistent pas à pousser l’écran qui nous sépare du nouveau venu. Un jeune homme repose, figé sur son grabat, complètement nu. Les deux s’amusent sur lui un instant, se regardent en souriant, puis déguerpissent.

 


 

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   Je vous épargne l’abjecte description des crises de paranoïa de mon compagnon prisonnier politique ; celle de mon second camarade qui vit carrément ailleurs, multipliant les aller-retour de l’intérieur à l’extérieur de la chambre, le regard vague et tout à fait inconscient de la présence des autres patients ; celle du nouveau venu qui nous afflige de son trouble panique l’amenant à se coller au mur, cherchant à s'y enfoncer ; celle de ce jeune garçon - il n’a certainement pas quinze (15) ans - qui hurle jour et nuit, la peur imprimée dans sa figure totalement égarée ; celle de tous ces autres compagnons/camarades qui n’ont de cesse d’attendre les deux repas quotidiens, de tourner en rond dans le rectangle de couloirs autour du jardin, faire la queue afin de recevoir le médicament de nuit ; celle de ce jeune homme, étudiant en sociologie à Hanoï, interné par ses parents en raison de son homosexualité, me proposant de discuter en anglais avec lui afin de se perfectionner et qui, un jour, me dit que les “patient” sont en fait des “boarder” entièrement oisifs, ayant peu d’espoir de quitter cet établissement psychiatrique ; celle des infirmiers/infirmières aussi inactifs que nous tous, mais remplissant leurs tâches du mieux qu’ils le peuvent.

Aucune nouvelle de Phuoc, en fait je n’ai de nouvelles d’absolument personne. Il m’est difficile voire impossible pour le moment de me situer dans le monde. Aucune idée si ma famille est au courant de la situation, moi qui suis entièrement imprégné de honte, ne cessant de me répéter que tout aurait été plus simple si mon voisin de palier n’était pas venu frapper à la porte de mon 401, me laissant crever comme je le souhaitais. Je lui en ai voulu, sauf que ma dépendance est telle que je ne peux me permettre de lui en tenir rigueur. Nous en discuterons beaucoup une fois sorti de cet endroit lamentable. J’y reviendrai dans un billet subséquent.

La septième journée libératrice. Le psychiatre en chef de l’hôpital, accompagné par je ne sais trop qui, passe de salle en salle, mais comme il s’adresse en vietnamien à tous mes compagnons/camarades, je ne saisis rien de ce qu’il dit. Devant moi, un peu surpris je crois de constater qu’un étranger se retrouve ici, il m’adresse la parole en anglais. “ Nous allons vous aider. Le taux de réussite de nos traitements est vraiment intéressant. Vous devriez mieux vous porter d’ici quelques semaines. “ La seule chose qui me vient à l’esprit, je la lui transmets : “ je veux partir, retourner chez moi. “ Étonné, il interroge les assistants qui le suivent dans une sorte de parade. Personne semble être au courant de mon dossier, si dossier il y a. Il pointe ce qui me semble être un interne. Ce dernier me dévisage. Je le reverrai le lendemain. Il sera la clé permettant de rouvrir la porte de cette aile. Phuoc viendra me chercher. Retour au 401.

 

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À la prochaine

mardi 20 février 2024

Un être dépressif - 10 -

 


 

Quelques passages de ce billet pourront irriter la sensibilité de certains lecteurs, lectrices.  Ayant choisi de tout écrire sur ce qui s’est réellement déroulé lors de mes sept (7) jours dans cet hôpital, je ne censurerai rien. N’y voyez aucun jugement porté sur mes compagnons d’asile, mes camarades aux prises avec les tribulations de la maladie mentale.

Un être dépressif

 - 10 -

One flew over the Cuckoo’s nest !
Vivre, c’est survivre à hier...




    Phuoc, se portant garant de moi, a assuré le médecin qui nous a reçus que j’allais coopérer à mon traitement. Celui-ci fit alors avancer un fauteuil roulant ; on m’y installa pour me conduire vers l’aile psychiatrique de l’hôpital Trung tâm điều dưỡng sức khỏe tâm thần de Da Nang (Centre de soins infirmiers en santé mentale de Da Nang).

Permettez-moi, avant d’entrer dans le détail de ce séjour,  de préciser deux trois éléments qui doivent être pris en compte autant par le lecteur/la lectrice que moi-même qui regarde ces sept jours avec le recul de près de trois ans.

Le premier : mon niveau de conscience depuis les gestes suicidaires et un peu auparavant. Étais-je lucide, sagace avant de les poser, ce qui déboucha sur mon arrivée dans cet endroit sinistre ? Conscient ? Ma réponse se résumerait ainsi : oui, je savais pertinemment bien, non pas ce que j’allais faire, mais ce que je devais absolument faire afin de me libérer du piège dans lequel une série d’erreurs médicales m’avaient enfoncé. Le 13 avril, autour de 8 heures du matin, je sombrai dans l’inconscience. Si celle-ci induit un agir irréfléchi, j’avoue, qu’ingurgitant des pilules j’étais tout à fait conscient, sachant très bien ce dont j’attendais de ce cocktail. Idem pour la chaise dans les WC de l’hôpital Général de Da Nang. Par la suite, ma dépendance aux autres accapara la place de ma conscience.

Le second : l’immense difficulté à soutenir le rythme stupéfiant du sevrage qui n’alimentait aucun espoir que ma condition - autant physique que mentale - puisse s’améliorer. Mon arrivée à cet hôpital spécialisé coïncida ou précipita une nécessité, celle de créer un personnage imaginaire devant se conformer à  un environnement qui dissolvait toutes mes capacités d’adaptation. Un environnement dans lequel évoluaient que des hommes - des très jeunes jusqu’à des assez vieux - dégageant une ténébreuse aura de solitude. Ce n’était pas un environnement, c’était un isolement.  Ce personnage qu’il m’est possible maintenant de regarder agir, devait tâcher d’être parmi des êtres qui, manifestement, avaient été soutirés à leur milieu naturel pour je ne sais trop quelles raisons, quels diagnostics. 

Le dernier point : ma santé physique. Depuis les bouleversements liés aux brusques modifications de ma médication, ma vue devient de plus en plus floue, j’aurai perdu le sommeil, l’appétit et 25 kilos. J’entre donc ici dans un état de total épuisement, n’ayant aucune souvenance d’avoir dormi et cela depuis plusieurs semaines. Étendu, les yeux fermés, et cela autant de jour que de nuit, je savais pertinemment qu’il m’était possible d’ouvrir les yeux à tout moment.

Aucune souvenance d’avoir pris un repas et cela depuis plusieurs semaines. Tout ce que je sais c’est que maintenant je dois me nourrir... c’est l’assise même de la santé selon les Vietnamiens, c’est la question sine qua non pour y demeurer.

Entrons...

 

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    Il aura fallu contourner d’étourdissants couloirs avant de parvenir à l’aile où l’on m’assigne. Dépourvu du sens de l’orientation, il m’est impossible de mémoriser le trajet. On s’arrêta devant une porte triplement verrouillée. Phuoc est avec moi. Ne parle pas.

On nous ouvre. Deux employés prennent le relais. Me conduisent à cette chambre disposant de trois lits. Trois grabats. Celui qui sera le mien est collé à une grande fenêtre donnant sur le poste occupé par ce que j’imagine être des infirmiers. On croirait un mirador.

Étourdi, j’évalue le matelas qui semble aussi dur qu’une planche. Sans oreiller, sans drap. Au plafond, un ventilateur tourne à vitesse réduite. Phuoc parle avec un de mes compagnons de salle. Chacun opine de la tête. De plus en plus étourdi, je m’affaisse lourdement. Position fœtale.

Phuoc doit quitter les lieux, les règles anti-covid en vigueur l’y obligent. Il me salue, mais je n’ai aucun souvenir de son départ. Une préposée arrive, me remet une tenue similaire à tous les patients qui se sont agglutinés à la porte de la salle. Bleue. Pour une première fois depuis des lustres, j’habille du “small”. C’est à ce moment précis que j’apprends qu’ici, l’intimité n’existe pas. Ils déshabillent leur nouveau camarade. Un étranger. Le seul sur tout le plancher. Et il est mal en point.


 

     C’est une odeur de remugle qui me ramène à la réalité. J’opte - c’est mon personnage imaginaire qui m’y incite - j’opte donc pour l’indifférence. Mon voisin numéro 1 sera le seul et unique individu à pouvoir converser en anglais avec moi. Il m’annonce être ici parce qu’il a critiqué le Parti communiste du Vietnam dans son patelin, quelque part dans le centre du pays. Il s’attend à être fusillé d’un jour à l’autre. À 50 ans, c’est sa deuxième semaine à l’hôpital, auparavant, en prison  il a intenté à ses jours plusieurs fois. Sa famille l’a renié non pas à cause de ses idées politiques, mais en raison de sa volonté de se donner la mort. Inacceptable pour les bouddhistes.

Mon colocataire numéro 2 entre et sort de la pièce à intervalles réguliers. S’il a 20 ans, c’est récent. Dans notre salle, il est étendu sur son lit, la figure contre le mur. À l’extérieur, aucune idée sur ce qu’il fait. Sept jours et je ne l’aurai jamais entendu dire un seul mot.

Ma thérapie par la nourriture débute sévèrement : un plateau sur lequel il y a une soupe (pho) typique de Da Nang le Bun Bo Hue ainsi qu’un Cao Lau, nouilles de porc laqué et aux herbes. La préposée m’invite à sortir de la salle et m’installe à la porte, sur un banc qui donne sur une cour intérieure très ensoleillée. Autour de ce jardin rectangulaire, des couloirs qu’arpentent d’autres hommes en bleu. Plusieurs s’arrêtent devant moi, examinent les deux plats, salivent puis continuent leur marche dans un régulier froissement de savates. Sans que je puisse réagir, un pensionnaire se précipite vers moi avec l’intention évidente d’attraper l’un ou l’autre des deux plats. Ses yeux percent littéralement la carapace que j’essaie d’afficher. Des patients l’immobilisent avant de le conduire je ne sais trop à quel endroit, sauf que j’entends, au loin, des râles qui tiennent davantage de l’animal que de l’humain. Je ne connais pas encore les règles du jeu, ses lois internes.

Je mange, mais comme j’aurais apprécié que le pillard eut été plus efficace.

 

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    L’obscurité enveloppe la totalité de l’aile. Aux dix mètres environ, une ampoule électrique jette par terre un éclairage inadéquat. Mon prisonnier politique me prend par le bras et m’amène à pas de tortue vers un attroupement. Distribution de pilules. La même pour tous. Je ne sais trop de quoi il s’agit, sans doute un somnifère. Si certains guettent la nourriture, d’autres épient les médicaments. Des échanges se trament. Du  troc : médicaments contre services sexuels. Les plus jeunes s’y adonnent allègrement. Ils craignent d’être seuls la nuit. Bientôt je vivrai l’objet de leur inquiétude.

Ce scénario sera le même tous les soirs, tout comme se répète celui du jour se résumant... à attendre. Pas de petit déjeuner. Midi, on ouvre une grande salle dans laquelle chacun des patients se présente pour y recevoir sa ration. Fin d’après-midi, on ouvre la même grande salle dans laquelle on leur distribue le dernier repas de la journée. Plusieurs profitent de la générosité de leurs parents qui envoient des victuailles qu’ils ont avantage à cacher pour ne pas qu’on les leur dérobe. Comme ma thérapie se veut centrée sur l’alimentation, je n’ai pas à me rendre à cet endroit, on me sert à l’entrée de la chambre.

 

Puis c’est la nuit.

 

    L’horrible nuit. Cauchemardesque. Terrifiante. Inhumaine. Je les ai comptées : huit. Encore maintenant, comme un reflux, elles me reviennent à l’esprit dans toute leur répugnance. Leur monstruosité. C’est véritablement ici que se développe l’atmosphère de ONE FLEW OVER THE CUCKOO’S NEST...

Je suis convaincu qu’une personne ayant vécu cela, une fois sortie de cette aile psychiatrique, n’aura jamais le courage d’en parler, encore moins de le décrier, seulement... l’oublier, si cela est possible. Il m’aura fallu près de trois années avant de regarder cela en face.

À la suite de la distribution du remède devant favoriser le sommeil, le personnel de nuit entre en action : un seul préposé pour plus de cinquante patients. Je le vois par la fenêtre adjacente à mon lit qui donne sur le poste des infirmiers. Autant que je me souvienne, ce sera le même individu toute la semaine. Casque d’écoute aux oreilles, nez plongé dans un livre. Aucune intervention de sa part. Il surveille le bureau et un trousseau de clés déposé sur celui-ci.

Mon colocataire prisonnier politique ferme la porte, ce qui n’empêche pas d’entendre d’abominables cris provenant de derrière les salles les plus éloignées de nous. Ils s’entremêlent à ceux du jeune adolescent, celui qui pleure toute la journée et que d’autres patients frappent pour donner un sens à ses hurlements, et qui habite la chambre à côté de la nôtre.

À ce vacarme infernal, le bruit que font quatre individus entrant dans notre chambre - ils sont armés de bâtons pouvant servir de matraques - est assourdissant. Je ne bouge pas. Un des leurs vide la petite commode dans laquelle nos objets personnels sont rangés. Balance tout le contenu par terre avant de se diriger vers moi. Il s’adresse en vietnamien. Son gourdin sous ma gorge n’a pour but que de m’apeurer. Figé, je ne bouge plus. Ses yeux démoniaques m’observent. Il grimace un sourire arrogant qui me glace littéralement.

L’invasion n’est pas terminée. Le colocataire numéro 2 devient la cible du quatuor. Immobile sur son lit, en deux secondes on le dénude. Chacun, l’un après l’autre, l’aura brutalement sodomisé. Toujours immobile et silencieux, une fois les agresseurs disparus, il se lève pitoyablement, ne regarde rien autour de lui, revêt le pantalon bleu... taché de sang.

 Le carnaval durera huit nuits.


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À la prochaine

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