samedi 7 mai 2022

le chapitre - 10B -

                                                                                10B

 

Vietnam

 

Il se présenta à l’heure prévue, celui que les deux membres du ministère de l'Intérieur vietnamien avait fixé, sans ouvrir de portes par lesquelles il aurait pu se dérober.

- Bonsoir Hai. Nous voici arrivés là  nous aurions dû être il y a bien longtemps. Ce soir, tu es convié à écrire l’épilogue de la Phalange, dit Tuan.

- Depuis toutes ces années, j’ai toujours répété n’avoir rien à ajouter à mes déclarations précédentes.

- C’est pour cette raison que tu es toujours vivant. Vois cet homme caché derrière le banian de l’autre côté de la rue. Je lève le doigt et notre meilleur tireur d’élite s’exécute. Il ne manque jamais sa cible.

- Je reconnais bien la menace.

- Alors, tu n’as que très peu de temps pour déballer ton sac, je te conseillerais d’y aller maintenant.

L’atmosphère lourde et tendue ne présageait pas un combat, mais un aveu. L’habile colonel 2 rencontrait pour la première fois celui qu’entre eux, on surnommait le contact ; “Celui qui écrivait “, il le connaît très bien. Difficile d’exploiter les faiblesses de celui dont on a aucune information, il n’avait aucune autre option que celle de lâcher le morceau, question de vie ou de mort.

- Les rubis des Khmers Rouges sont en sécurité.

- Combien de kilos ? Demanda Tuan, laissant à Ngọc Bích la tâche de suivre à la lettre l’exposé que s’apprêtait à faire le colonel adossé au mur pouvant se transformer en poteau d’exécution.

- Il aura fallu la collaboration expresse de Douch pour s’approcher de l’endroit cachant ces rubis que dans leur fuite, les Khmers Rouges n’ont pu récupérer. Personne, sauf Pol Pot, Nuon Chea et lui-même n’étaient au courant de l’existence de ces pièces inestimables qu’on se préparait à monnayer sur les marchés de Thaïlande. L’argent devait servir à l’achat d’armes auprès de la Chine qui commençait à ne plus se satisfaire du riz provenant du Kampuchéa afin de défrayer les coûts du gouvernement en place depuis 1975. On m’avait prévenu lors de la formation sur l’Île de Côn Dau que j’aurais une responsabilité additionnelle. Des trois commandants, je suis le seul à ne pas provenir des forces armées. Ma spécialité, vous la connaissez, aura servi bien des gens. Cette charge est venue avec toutes les informations entourant lobjectif officieux de la Phalange. J’ai laissé ce qui entourait les actions de nettoyage aux deux autres, même lorsque j’ai pris le commandement en chef des troupes. On m’avait bien décrit la personnalité de mes deux collègues, de sorte que cela a été facile de les manipuler. Je laissais Một jouer les semblants de héros et Ba s’adonner à ses perversités. Lorsque Douch s’est joint à nous, j’avoue humblement que là je grimpais à un niveau supérieur. Cet homme pour qui j’ai une grande admiration...

- Ce qui ne t’as pas empêché de le livrer au journaliste suédois et par le fait même à la justice cambodgienne, coupa Tuan.

- ... c’est exact, mais les circonstances m’y ont obligé. 

“Celui qui écrivait” avait appris très tôt les raisons qui poussaient Hai à se rendre à Hà Tien, que cela ne faisait absolument pas partie du scénario prévu au départ des activités de la Phalange tout comme le fait d’accepter ce fugitif dans l’espèce d’état-major du groupe. Ce nouveau venu changeait la donne, mais la favorisait du même coup.

- Il prenait trop de place, en fait, il la voulait toute, ce qui pour moi a signifié que ses intentions cachées lorgnaient vers les rubis qui lui auraient permis de s’évaporer dans la nature et nous de rentrer bredouille, sans aucune explication à fournir, sinon d’expliquer au mieux notre retentissant échec. Je savais que cela équivalait à la réclusion à perpétuité.

- Il y avait aussi toute la question des tests sur la mémoire.

- Je peux vous assurer, sans jamais avoir lu tes comptes rendus, avoir cru que tu tenais un registre complet sur l’évolution de l’expérience. Tu avais une confiance indéfectible en Hermès, aucune raison de t’en méfier puisqu’il remplissait sa tâche correctement. Tu as peut-être eu tort.

- Que veux-tu dire ?

- Douch s’amusait de ce surnom, t’en souviens-tu ?

- Parfaitement bien.

- Je vais te le dire.

Hai reprenait du poil de la bête, n’oubliant pas la kalachnikov braquée sur lui.

- Hermès avait un double, une sorte de Mercure, si je peux dire. Il s’agit d’un Cambodgien, allié des Khmers Rouges et qui a travaillé avec Douch à la prison S-21. La distance séparant le Mékong et Phnom Penh est importante. Cela devenait impossible pour notre commissionnaire d’accomplir sa mission sans un transport sécuritaire, surtout qu’on commençait à fermer les frontières, du moins à se faire plus vigilants. C’est ici que Douch, malgré le fait qu’il ne percevait pas le bien-fondé de ces communications, a mis Hermès en relation avec le Cambodgien. Les deux bonshommes se rejoignaient quelque part dans Phnom Penh, les lettres passant de l’un à l’autre, puis une voiture banalisée se chargeait de le mener vers le Mékong. Pour le courrier cambodgien, bizarrement, le plus difficile aura été de se faire accepter par le chien habitué au premier facteur qui s’y présentait lorsque la Phalange était encore au Vietnam. Il n’a pas eu à utiliser de produit anesthésiant pour se défaire de la bête qui semblait s’être habitué à des venues nocturnes. Puis il rentrait, remettant la réponse à Hermès. Le tour était joué.

- Avait-il un autre rôle que celui de facteur ?

- Je suis heureux que tu poses la question Tuan. Le courrier cambodgien est médecin et pharmacien. Hermès n’avalait pas les pilules, cela le ralentissait dans ce qu’il avait à faire, disait-il. Il en a informé son homonyme cambodgien qui s’est mis à la tâche de découvrir la composition de la médication.

- Revenons au sujet de ce soir, dit l’homme au bracelet de jade.

- Une seule et unique personne peut vous instruire sur les rubis et ce n’est ni moi ni Ba.

Les dernières paroles de Hai jetèrent un froid. Mentait-il ? Voulait-il sauver sa peau ? Gagner du temps ?

- Nos pas vers ce trésor doivent donc s’orienter vers les deux courriers ? Enchaîna Ngọc Bích.

- Je vous répète que les rubis sont en sécurité. Eux seuls savent. Nous sommes, vous l’avez mentionné en début de rencontre, à écrire l’épilogue. Je sens qu’un coup fatal pourrait me faire taire, moi qui possède des informations provenant de Douch lui-même. Je n’ai plus rien à gagner, tout à perdre, alors aucun bénéfice à les retenir pour moi.

- Ta collaboration serait appréciée.

- Je n’ai jamais été en présence de près ou de loin du trésor des Khmers Rouges. Hermès et Mercure, oui, dès le début de leur association. Parleront-ils, j’en ai aucune idée.

- Divers moyens sont à notre portée, ajouta Tuan.

- Je n’en doute pas un seul instant. Je finirai mon plaidoyer par ceci. Lorsque la ville de Phnom Penh est libérée par notre valeureuse armée, pour moi, les deux objectifs confiés à la Phalange sont atteints : les tests médicaux sont une réussite sur toute la ligne et je connais ceux qui savent à quel endroit se trouvent ces rubis qui valaient à l’époque des centaines de millions de dollars américains. Imaginez un court instant leur valeur aujourd’hui, on doit assurément parler de milliards de dollars.

- Tu comprends aussi la raison pour laquelle vous trois, deux maintenant, car un AVC est si vite arrivé si on sait bien le provoquer, vous êtes demeurés en vie. Je suis celui qui sert d’intermédiaire entre vous et nous par l’entremise de Một. Ses angoisses nous ont fait craindre le pire, allait-il tomber dans un délire pouvant nuire à la conclusion de cette affaire ? Nous l’anticipions.

- J’avoue que depuis quelques semaines, son anxiété prenait le dessus le menant à la paranoïa.

- Voici ta dernière tâche : tu rencontres les deux types, même si pour cela tu dois te rendre au Cambodge rejoindre le médecin-pharmacien et tu nous reviens avec ce qu’on attend, acheva l’homme au bracelet de jade.

 

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Berlin


    C’est une docteure Méghane complètement éblouie qui se trouvait devant le célèbre Wolfgang Plischke, ce vétérinaire devenu célèbre pour sa création d’un fauteuil roulant fabriqué à partir de blocs Lego qu’il fit installer chez une tortue ayant perdu l’usage de ses pattes. Pourquoi ce brillant homme se présentait-il au siège social de l’IIC, accompagné par son collègue, ex-responsable du dossier Douch, afin de la rencontrer ?

- Je ne crois pas nécessaire de vous présenter notre invité. Comme son temps est précieux, je lui demanderai de vous fournir les éléments qu’il détient, liés à l’affaire

- Merci. Je serai bref et le plus clair possible. Lorsque j’ai été invité à participer, en 1977, à ce groupe de recherches réunissant des sommités en neurosciences, pharmacologie et toxicologie, le tout sous l’égide de la compagnie pharmaceutique Bayer, je me suis questionné sur le pourquoi de la présence d’un vétérinaire à cette table. J’ai très vite compris que nous recevions le mandat de créer, je choisis ce mot à bon escient, un médicament unique, dont les propriétés spécifiques étaient d’affecter la mémoire à court et à long terme. Je savais pertinemment que les spécialistes neuro-scientifiques travaillaient à ce moment-là sur la question qui vous occupe Docteure, soit le transfert de la mémoire. Nous avions tout au plus dix-huit mois pour le mettre au point et que par la suite, un groupe de volontaires vietnamiens serviraient de cobayes. Si ma mémoire est fidèle, une trentaine d’individus composerait le groupe de contrôle et le groupe témoin, quatre personnes seulement. Nous ne comprenions pas tout à fait cette exigence qu’on nous imposait, mais nous avons fait avec. Les premiers tests ont été réalisés ici, en Allemagne, sur quelques chiens de la race spitz, deux catégories de spécimens : le spitz nain ainsi que le spitz-loup. On s’amusait à dire que ces chiens feraient bien l’affaire puisqu’ils ont la queue en faucille, tout à fait communiste. Je ne m’attarderai pas aux détails, mais je vous remets, Docteure, le protocole de recherche que vous pourrez examiner.

- Vous y êtes arrivés rapidement ? Questionna-t-elle.

- Plus rapidement que nous l’espérions, sauf que nous nous butions constamment sur un obstacle de taille, à savoir les illusions.

- Le médicament créait ce type d’effets ?

- Impossible de s‘en débarrasser, à tel point que joignant ce fait à nos conclusions, la compagnie Bayer, commanditaire du projet, déclara que cela ne comporterait aucun problème, que l’on pouvait aller de l’avant. Votre collègue m’a appris que vous êtes en possession d’échantillons de ce produit qui n’aura été utilisé qu’à une seule occasion, que vous l’avez fait expertiser par un pharmacien-toxicologue vietnamien. Vous avez les résultats en main.

- Tout à fait, répondit la docteure.

- Je mettrai un point final à cette démonstration en qualité de vétérinaire ; jamais au grand jamais ce médicament qui défie la science elle-même, ne devrait être administré à des animaux. Les tests que nous avons effectués avant qu’il ne quitte le laboratoire, ne se sont pas rendus jusqu’à l’absorption du produit final qui, de toute évidence, aurait rapidement causé la mort des sujets.

- Deux petites questions avant de vous quitter. La première porte sur les illusions, la seconde sur la qualité du produit à traverser le temps, comme si la péremption avait été annihilée.

- Le produit, soluble dans l’eau, aucunement nuisible aux fonctions gastriques, est enduit d’une substance qui m’est totalement inconnue, mais qui la préserve pour vingt-cinq ans. Ceci est certainement une avenue dont les compagnies pharmaceutiques ne veulent pas entendre parler. Vous en déduisez qu’elle joue sur la péremption. Quant aux phénomènes d’illusions, j’ai le souvenir des explications d’un neurologue, membre du groupe de travail, qui les reliaient directement à certaines fonctions cérébrales agissant sur ce qu’il a nommé “ la suspension consentie de l’incrédulité “.

- A-t-il précisé que cela pouvait aller jusqu’aux hallucinations, jusqu’au délire ?

- Exactement, mais je ne veux pas m’avancer en terrain inconnu. Il me semble l’entendre dire que cette médication pouvait, à long terme, induire la mémoire à un fonctionnement inverse, c’est-à-dire qu’elle ne percevrait plus de véritables souvenirs, mais plutôt des sentiments de “déjà-vus” qui confondraient les individus soumis à ce traitement, les plaçant dans l’incertitude, le doute et la confusion. Les écoutant, toute personne normalement constituée, en arriverait à la conclusion qu’ils sont dérangés mentalement, donc peu crédibles.

- Merci docteur.

 

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Vietnam


    Bao et Daniel Bloch, main dans la main par ce soir agréablement doux, marchaient dans la rue Lê Duẩn, quasiment vide. Elle fut si encombrée lors du 30 avril, qu’elle s’accordait un repos bien mérité. À quoi ressemblait ce grand boulevard portant le nom de Norodom, avant la Libération de 1975 ?

Ils se dirigeaient vers le Palais de la Réunification, la tête bourrée de tant et tant de renseignements, qu’ils ressentirent le besoin de s’évaporer l’esprit. Sans se le dire ouvertement, l’assurance que d’ici vingt-quatre heures, la lumière se ferait sur cette histoire qui aura agi comme une potion magique enfermée dans un bien étrange grimoire.

L’homme aime cette femme. La femme le lui rend bien. Entre eux, s’est confortablement infiltrée une complicité rapidement transformée en amitié, puis ils n’allaient plus le cacher maintenant, éclairée par la lumière de l’amour. Ni l’un ni l’autre ne songeaient aux suites de cette aventure, ils étaient dans le moment présent, celui qui relie de manière indéfectible.

Être en amour à 70 ans, n’envisager que la minute succédant à celle-ci, ne songer qu’aux échanges de regards, aux élans du coeur et ceux de l’âme, sans penser ni à demain ni après-demain, savourer chaque matin qui vous ouvre aux merveilles d’être corps à corps, rapprochés, percevant l’éternité dans un sourire offert, l’électrique premier souffle redonnant l’énergie d’être en vie, rassure sur la béatitude d’être un humain.

Cet homme aime cette femme, le lui répète, tout de lui en est la réverbération. Ne pas chercher à comprendre, ne pas organiser l’avenir, ne souhaiter qu’être avec elle. Mille ans encore !

La femme qui marche à ses côtés, celle qui lui permet d’être heureux au quotidien, ralentit la fuite du temps inexorablement éphémère et transitoire, si totalement elle-même, lui tient la main, la mène vers son bracelet de jade, l’autorise à s’y arrêter comme s’il caressait le passé. Il lui demanda de devenir sa compagne.

Des larmes coulèrent de ses yeux, embuant les lunettes rondes qu’elle  nettoya. Elle répondit par une légère pression des doigts.

Ils poursuivirent leur marche, tournèrent les yeux vers la Cathédrale Notre-Dame. Essoufflés de bonheur, ils prirent place sur un banc de parc.

 

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    Le 9 février 2005, dans le calendrier chinois luni-solaire, lance à l’occasion du Têt, l’année du Coq de bois. Encore maintenant au Vietnam, certaines gens utilisent deux calendriers pour suivre l’ordre du temps et chez les plus incrédules, connaître le sexe du bébé que pote la femme enceinte. Si l’on cherche le 8 janvier 1979, jour du grand départ de la Phalange pour sa mission, on constate que nous sommes dans l’Année du cheval, à quelques jours de l’arrivée de celle de la Chèvre. Son correspondant dans le calendrier chinois, le 10 décembre 1978. Ce détail porte une intéressante question :  auquel de ces deux calendriers “ Celui qui écrivait “ se référait-il en datant ses lettres ?

Cette deuxième journée au royaume de la Phalange, ils la souhaitaient aussi productive que la veille. Revenus à l’appartement de Bao, ils se mirent immédiatement au travail. La femme fit du thé, désolée de ne pouvoir offrir à son amant le café robusta dont il raffole.

 

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Kep-sur-Mer, Cambodge


    Dans sa maison surplombant l’océan, Saverous Pou, celle qui a développé un système de translittération, ne cessait de jongler à cette transcription en langue khmère dans laquelle apparaissait régulièrement : ត្បូងទទឹម. Sans y avoir porté une attention spéciale, puisque cela lui semblait hors propos, ce mot khmer signifiant “rubis“, jamais elle n’avait pu le retrouver dans sa formulation vietnamienne, “hồng ngọc“ qui, reportée en langue française, la reliait à “perle rouge“. Sans crier Euréka ! elle s’empressa de signaler sa découverte à ses deux amis de Saïgon.

 

Vous deux. Je vous fais part presque en urgence, car vous devez respecter une échéance qui approche à grands pas, de cette découverte que je traduirai en mots simples. La Phalange avait pour objectif de récupérer non pas Pol Pot, mais les rubis des Khmers Rouges. Je sais pertinemment que cette nouvelle circulait dans les milieux bien informés, même qu’un émissaire thaï aurait été affecté à une opération visant à convertir les rubis en yuans chinois, mais on la qualifiait de légende urbaine. Les finances de ce gouvernement présentaient d’énormes difficultés et on devait  rapidement y remédier. Vendre ces rubis qui devaient valoir, en 1979, des millions de dollars américains, représentait une solution envisageable, simple et rapide. J’en conclus que cette mission secrète, déguisée en une honorable opération de sauvetage du peuple cambodgien par les Vietnamiens et qui allait être saluée dans le monde entier comme un arrêt du génocide que menait les Khmers Rouges contre son peuple, n’avait pour objectif ultime que la récupération de ces fameuses pierres précieuses, les faisant passer du côté vietnamien. Vous conviendrez avec moi que tout cela dormait dans le plus profond secret et ne pouvait être connu que chez des responsables en mesure de le garder. Qui de mieux que le ministère de l'Intérieur ou celui de la Défense pour ce faire ? Cela expliquerait leur implication. La docteure, dont vous m’avez si souvent entretenu de ses recherches, serait qualifiée pour déblayer la question du médicament, mais cela tombe sur le sens qu’il pourrait s’agir d’un outil de dissimulation auprès des engagés dans la Phalange. Je sais qu’encore plusieurs mystères entourent une affaire qui ne réussit pas à s’éteindre. Doit-on penser que les rubis sont en possession de ceux qui, supposément, les attendraient encore ? Il ne reste qu’à accréditer cette hypothèse. Je vous laisse là-dessus, en attente de la suite.

On échafaudait, détail sur détail, une hypothèse laissant place à une autre, questions et réponses amenant vers d’autres ; un édifice qui prenait forme lentement.

 

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Vietnam


    Hermès arriva au café du District 10 en compagnie de p-M-24. On l’attendait, toutefois, les deux hommes du ministère de l'Intérieur se montrèrent surpris par la présence du soldat sourd-muet.

- Tu me laisseras mener l’interrogatoire, je les connais depuis si longtemps, fit Tuan.

- Sans souci mon frère.

- Asseyez-vous.

La dernière circonstance les ayant mis en contact remontait aux funérailles de la grand-mère et de sa petite-fille, quelques jours auparavant. Lorsque Ba, le colonel 3, avait provoqué ce mouvement irréversible chez les 30 soldats, leur annonçant qu’une section du groupe s’en prendrait à une autre, sans préciser exactement laquelle, “ Celui qui écrivait “ avait utilisé le terme de “mutinerie” pour le décrire, les trois hommes s’enfuirent, se réfugiant à Hà Tien.

Les trois fugitifs assis à la même table, se quittèrent, mais les liens tissés à cette époque ne furent entretenus qu’entre “ Celui qui écrivait “et p-M-24. Ce dernier revenait de chez l’enfer, entièrement détruit, envahi d’idées suicidaires. Retourné dans sa famille, il fut accueilli comme le plus illustre des étrangers ; on lui fit rapidement comprendre qu’il n’avait plus sa place parmi eux. Il se retrouva donc à Saïgon, végétant sous les ponts.

À l’occasion, Tuan, sachant  il rongeait son frein, lui confiait quelques commissions, ce qui le tint en vie. Un jour, ne s’attendant pas à revoir Hermès, ce dernier l’invita à l’accompagner à Phnom Penh pour accomplir une besogne particulière, dont il s’acquitta efficacement.

Quant au facteur, sa vie se déroulait plus aisément. Il se maria quelques mois après le démantèlement de la Phalange. Se faufiler partout sans être remarqué, lui aura été d’un précieux secours. En plus de cette responsabilité, celle de porter des messages, il assistait “ Celui qui écrivait “ dans ses travaux de cartographie du Mékong, de sorte qu’il s’y déplace maintenant les yeux fermés.

Prenant le bras de p-M-24 afin de l’installer à côté de lui, Tuan porta son attention à Hermès qui prit la parole.

- Vous n’aurez pas à faire de dessins, je sais pourquoi vous nous convoquez. Tu m’as-tu souvent cité des proverbes vietnamiens, Tuan, je vais t’en offrir un à mon tour : La vérité n’est pas toujours agréable à entendre. Eh bien la voici, celle qui répondra à la question que vous vouliez me poser. Les rubis des Khmers Rouges sont bel et bien au Vietnam. p-M-24 et moi les avons transférés ici depuis Phnom Penh, il y a maintenant dix ans de cela. Sois certain, ils se trouvent en toute sécurité.

- Tu nous indiques l’endroit ?

- Là  personne ne peut l’imaginer. Permets-moi d’abord de te dire que des Thaïlandais reconnus pour leur expertise dans le domaine des pierres précieuses, ont eu le mandat de les vendre. Les négociations ont été menées par mon collègue cambodgien qui participait à la livraison des lettres vers le Mékong, un médecin-pharmacien très sérieux. Lorsque nous sommes arrivés à son cabinet, il y a dix ans de cela maintenant, il nous a indiqué les résultats de son travail sur le fameux médicament. Il est un génie en pharmacologie et je suis certain qu’il saura vendre ce produit à des commanditaires internationaux. Il m’a également parlé des centaines de millions de dollars américains qu’il a obtenu de la vente des rubis. C’est par lui qu’ils ont été transformés en argent.

- Deux questions, s’interposa l’homme au bracelet de jade. Un, comment était-il au courant de l’existence de ces richesses et deux, les récupérant, elles ont été déposées à quel endroit ?

- Par Douch, bien évidemment. Collaborateur essentiel à S-21, une sorte de confiance est née entre eux. Lorsque l’armée vietnamienne entre à Phnom Penh, le directeur de la prison s’enfuit vers Hà Tien, lieu des rencontres entre lui et le colonel 2. Il tentera de s’y installer, mais la méfiance des habitants le rebute. Il communique alors avec le médecin-pharmacien cambodgien pour qu’il réponde, en son nom, à l’invitation de la Phalange, laissant entendre qu’une association pourrait être intéressante pour les deux parties. Il choisira de partir dans la jungle cambodgienne, sa présence et son rôle au sein du groupe paramilitaire vietnamien ne lui convenant plus.

Tuan le suivait chronologiquement et constatait l’exactitude des faits. 

- Si tu me permets une opinion toute personnelle, je dirais que les agissements de Ba ont joué un rôle dans le fait qu’il quitte notre groupe.

- Tu t’éloignes du sujet, reprit Tuan.

- Personne ne pourra oublier cette période, p-M-24, le premier.

- Alors ?

- Au début, je conduisais Hai au lieu des rendez-vous, à Hà Tien. Vous vous doutez bien que je n’allais pas perdre l’occasion qui s’offrait à moi d’épier les conversations. Jamais Douch ne fait allusion au trésor, les rubis en provenance de Birmanie. Cherchait-il à ne pas échapper un panier aux oeufs d’or ? Il est assez rusé pour ça.

- Pourquoi, au retour de cette expédition, ne m’en as-tu pas soufflé un mot ?

- Tu es assez intelligent, Tuan, pour comprendre que chacun de nous, les 30 soldats, n’avions qu’une seule idée en tête : s’échapper de ce merdier et il me semblait que je pouvais détenir un espace pour le faire, mais mon engagement auprès de toi dans la transmission des lettres et les travaux de cartographie du Mékong qui pouvaient m’assurer un certain avenir une fois cette mission conclue, cela m’a poussé au silence.

L’homme au bracelet de jade tint à ajouter son grain de sel. Il insista sur le fait que l’arrivée du tortionnaire de Tuol Sleng ne faisait pas partie de la stratégie. Ce sont les colonels eux-mêmes qui élaborèrent le plan visant à s’adjoindre une ressource cambodgienne, de préférence un membre influent de la hiérarchie des Khmers Rouges et ont accepté qu’il se réfugie auprès de la Phalange.

Hermès reprit.

- À ce moment-là, il possède une carte majeure dans son jeu : il connaît la cachette des rubis. Son ex-associé à S-21 lui voue une admiration hors du commun. En 1995, quatre ans avant son arrestation, je suis convoqué par le médecin-pharmacien cambodgien afin de le rencontrer dans la jungle au sud du Cambodge, car vivre dans la capitale suite au démantèlement de la Phalange représente trop de risques pour la sécurité de Douch. Je peux vous jurer que Hai maintenait, à ce moment-là, des relations avec lui, mais qu’il n’a pas assisté à cette rencontre pour le moins étonnante. Pour quelle raison, pour servir quel objectif nous donne-t-il l’information sur l’emplacement qui abrite le trésor, je ne saurais le dire. Arrivés à l’emplacement que Douch nous avait indiqué, une pagode bouddhiste tout juste à côté de la prison Tuol Sleng, nous retrouvons les sacs contenant les fameux rubis. p-M-4, le médecin-pharmacien et moi les déposeront à son cabinet. La suite est fort simple : après avoir monnayé le tout, un mois plus tard, il me convoque à nouveau, cette fois avec le mandat de livrer l’argent à la personne qu’il m’a indiquée, ici à Saïgon.

- À qui remettez-vous le tout ?

- Un employé du ministère de l'Intérieur que l’on a rejoint rue Tran Long, dans le quartier Binh Thanh.

 

 

Il est sorti du monde des faits pour entrer dans celui des illusions,

et il m’arrive de penser que l’illusion

est peut-être la forme que prennent aux yeux du vulgaire

 

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vendredi 6 mai 2022

le chapitre - 10A -

                                                                         10A

 

Vietnam


    Daniel Bloch et Bao recevaient des informations à un rythme accéléré, des commentaires judicieux et des questions pertinentes, en provenance de cette équipe qui, telle une famille d’abeilles revenant à la ruche, piochait laborieusement sur le décodage des lettres du grand-père : les deux amis installés dans un squat du President Hotel, la docteure Méghane qui donnait enfin signe de vie, sans être en mesure de fixer une date de retour et finalement, Saverous Pou, directement de Kep-sur-Mer, au Cambodge.

Travaillant à l’appartement de la professeure, ils se montraient optimistes quant aux résultats attendus, ce qui ne les obligerait pas à repousser la date butoir fixée pour mardi. Pouvait-il, bientôt, espérer passer à autre chose, ne penser qu’à eux !

- Daniel, les dernières notes que nous possédons permettent de concentrer nos recherches, non plus sur l’ensemble de l’opération menée par la Phalange, mais davantage sur certains points primordiaux de cette aventure : un objectif en cache un autre, une quête plus qu’une mission, l’engagement de bien des organismes hétéroclites et le fait que Pol Pot ne pouvait qu’être un subterfuge brouillant les pistes, alors qu’il s’agirait plutôt, d’une importante somme d’argent.

- Tu résumes bien. Que dirais-tu de départager les sujets, assignant un point précis à explorer de plus près pour chacune des équipes ? Nous pourrions nous attarder aux personnes mêlées à l’affaire, Lotus et Thi déblaieraient la question des symboles, laissant s’amuser notre amie de Kep-sur-Mer avec la langue des oiseaux. Bien sûr, la collaboration de la docteure est incertaine pour le moment, elle a en a suffisamment à gérer à Berlin.

- Je suis d’accord. Elle me semble emprisonnée là-bas. Le résumé de sa journée, je l’espère, nous rassurera sur la suite des choses, autant celle qui la touche directement que notre démarche.

- Je donne un coup de téléphone à notre jeune poète qui n’a d’ailleurs plus tellement le temps d’écrire et de mettre en boule ses papiers avant de les lancer dans le fleuve.

- N’oublions pas que les anciens colonels ne sont plus que deux.

- Tout comme nos deux autres compères du ministère de l'Intérieur. Là-dessus, j’oserais cette question. Comment reçois-tu le fait que l’homme au bracelet de jade soit bel et bien le soldat que tu as croisé en 1975 ?

 

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    Au café du parc Lê Thi Reng, Tuan et Ngọc Bích achevaient une conversation qui, à n’en pas douter, portait sur les mouvements à orchestrer pour ce dernier mois d’ultimatum lancé par l’IIC. La conférence téléphonique à laquelle l’homme au bracelet de jade venait de participer, ne lui avait insufflé aucune crainte. Son frère et lui avaient marché si longtemps entourés d’aléas, navigué sur des cours d’eau en furie et des ruisseaux calmes, survolé combien de collines abruptes pour maintenant, au crépuscule de leur vie, se laisser envahir par l’angoisse.

- Mon frère, j’ai une question à t’adresser. Auparavant je n’ai pas osé, maintenant, oui dit Tuan. Pourquoi n’avoir jamais tenté un rapprochement avec Bao ?

- Au cours de notre vie de compagnons d’armes, ce sujet n’a pas été soulevé. Le respect que tu manifestes à mon endroit et à mon intimité t’honorent. Aujourd’hui, je peux parler à coeur ouvert.

Il s’arrêta l’espace d’un instant, laissant à sa mémoire le temps de bien classer les choses.

- La grand-mère de Bao a été une femme exceptionnelle, je la compare à celle du Mékong. J’ai eu à lui annoncer deux mortalités : celle de Hô Chi Minh, puis celle de son petit-fils, le frère de Bao. Les missions les plus difficiles que j’ai eu à effectuer. Lorsque je me suis vu en présence de cette femme, comment te dire l’aplomb et la dignité qu’elle a manifestés, à tel point que cela a changé ma vie. Élevé à la communiste, l’éducation qui servait de modèle dans la famille de l’oncle Giap, que je ne renie pas et critique encore moins, cela avait fermé mon coeur, afin que l’engagement militaire s’y installe. À ces deux occasions, elle m’a très peu parlé, quelques mots à peine, dans lesquels j’ai découvert ce que jamais il m’avait été donné d’éprouver. La Révolution, elle la concevait comme un sacrifice personnel afin de servir la Patrie, la rendre possible et humaine. Lorsque, de ses mains calleuses, elle étreignit les miennes, je me suis senti enserré par un étau d’amour. Elle me faisait comprendre à quel point l’Amour ne réside pas dans ses manifestations extravagantes, ses élans charnels ou jouissifs, ses fausses apparences. L’amour véritable fait son nid lorsque les mains s’enchaînent, s’enrobent d’une inaltérable glu. Après cela, de 1975 à maintenant et il en sera ainsi jusqu’à mon dernier battement d’ailes, Bao, la petite-fille de cette femme, en devint la réincarnation, celle de la “semeuse d’amour” dont l’image ne me quittera plus.  

- Je vois, mon frère. Tu es grand, dans tous les sens du mot. Faire passer ton engagement pour la Révolution au-dessus d’une recherche d’alliance personnelle avec une femme qui, je m’en doute un peu, aura hanté tes nuits.

- Bao est une belle femme. De cette beauté inclassable, en raison de son unicité. Elle est et restera à mes yeux, le portrait de sa grand-mère.

L’après-midi glissait fragilement, échappant des taches de soleil ici et là, alors que les oiseaux entourant les deux hommes offraient une pastorale symphonie.

- Loin de moi l’idée de relancer les confidences, mais si tu le veux, parle-moi de ta femme du Mékong.

- Nous avons été témoins si souvent durant nos années d’actions et de combats, du travail silencieux, mais indispensablement essentiel de toutes ces Vietnamiennes qui, dans le Mékong comme partout ailleurs, ont soutenu la Révolution. Elles en sont la matrice. Sans elles, rien ne serait arrivé. Je pense à celle qui m’a donné ce premier fils que je n’ai pas connu, puis rapidement adapté à la civilisation occidentale. Lui en vouloir, serait si facile, mais complètement stérile. Sa mère ne lui a jamais glissé un mot sur ce qui nous liait : mon éloignement de la maison, n’usant que le discours officiel que tous partageaient. Elle a été le pont qu’empruntait Hermès pour livrer nos messages et rapporter ceux que tu me destinais. Combien de fois a-t-elle risqué sa vie ? Combien de fois ? Rapidement soupçonné de collaborer avec le gouvernement de marionnettes dirigeant le Vietnam du Sud, en raison du refus des Việt Cộng de me joindre à eux, elle a été étiquetée de collaboratrice. J’ai su les supplices, les affronts et les martyres qu’elle a endurés pour me protéger ; les remémorer me fait encore frissonner. Jamais, elle n’a cessé de remplir sa promesse envers la Révolution et celle de m’attendre. Toujours. Elle devait souhaiter qu’une seule fois, à la place de Hermès, ce soit moi qui vienne, de nuit, enfiler ces bouts de papier autour du collier de son chien. Au début, je menais le commissionnaire sur les lieux, afin de m’assurer que par la suite tout se fasse correctement. La dernière fois, en 1993, après avoir déposé l’ultime message dans le trou du potager, l’opération complétée, caressant le chien qui avait pris l’habitude de ne pas japper, j’ai cru, un instant, qu’elle me surveillait par la fenêtre de sa chambre à coucher ; c’était peut-être sa soeur, je ne le saurai jamais. En dépit du risque que cela comportait, assister à ses funérailles représentait un devoir pour moi.

Deux hommes, frères, toute leur vie consacrée à la réalisation du grand projet d’édifier une patrie à la hauteur des aspirations de Hô Chi Minh, parlaient ici d’autre chose qui, il y a si peu de temps encore, étaient des bagatelles, mais que la fuite du temps amenait à réexaminer sous un autre angle. Ils ont cartographié des lieux, établi des stratégies pour une mission cruciale, inventé un code complexe protégeant leurs actions, réussi parfois, échoué souvent, pour arriver là, assis sous des cages d’oiseaux, les écoutant distraitement et ouvrir leur coeur à ces autres choses que seule la vieillesse permet de nommer.

- La femme du Cambodge, il m’aura fallu près de vingt ans avant que je brise ma promesse faite à celle du Mékong et qu’elle devienne la mère de celui qui agit avec une équipe que l’on pourrait qualifier d’adverse. Je sais qu’elle vit encore à Hà Tien et m’attend. J’irai la rejoindre une fois cette affaire classée .

- Ce qui ne saurait pas tarder.

- Il nous rejoindra ce soir, ici même, et comprendra que cette rencontre sera une finale.

 

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Berlin


    L’homme costaud au visage rougi par la vodka roumaine s’assied devant une jeune femme qui manifestement adoptait une attitude décontractée. Rien dans son langage corporel ne laissait présager qu’elle le craignait. Il lui faisait pitié.

- Je n’aime pas parler, je suis du genre actif. Les résultats doivent constamment être ce que j’anticipe.

- Vous adressant à moi, quels sont-ils ?

- Demain, en début de matinée, un avion vous ramènera au Vietnam. Tout comme pour l’aller, votre ticket ne comprendra pas de retour.

- Je reprends là  j’ai laissé ?

- Pas exactement. Votre sujet de recherche ne m’intéresse pas du tout. Les balivernes ne sont plus de mon âge. Le rôle que vous devez accepter se résume ainsi : entrer en contact avec monsieur Ngọc Bích du ministère de l'Intérieur, le talonner jusqu’à la fin du mois et user de menaces s’il se fait négligeant. Il connaît l’endroit précis  sont les centaines de millions qui doivent nous être remis.

- Ceux qui proviennent de la mission Phalange ?

- Vos bureaux à Saïgon sont logés dans l’édifice de la banque HSBC, on vous remettra le nom de la personne qui attendra la livraison. Pour la suite, monsieur le Président complétera sur l’heure du lunch. Vous lui confierez vos intentions professionnelles, car l’IIC vous libérera. Je ne vous dis pas au revoir, puisque nous ne nous reverrons plus.

Il quitta la pièce. Le suivant vers la porte de sortie, la docteure Méghane vit qu’il possédait une arme à feu accrochée à la ceinture.

Ne lui restait plus, à la suite du lunch avec ce président rustre, au regard de tigre, qu’à attendre le rendez-vous de fin d’après-midi, celui qu’elle devrait apprécier selon son collègue qui devait fermer son bureau pour repartir vers le Japon. Elle décida d’aller marcher dans Berlin.

 

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Vietnam


    La méthode de travail qu’utilisaient l’homme au sac de cuir et la professeure consistait à scruter les lettres du grand-père, s’arrêter aux endroits qui mentionnaient des noms propres, vietnamiens ou autres. L’opération leur permit d’éliminer des dizaines de lettres et d’empiler celles qui répondaient à leur critérium. Il fallut tout l’après-midi pour ce faire. Sans que l’amoncellement soit volumineux, ils notèrent la présence répétée de certains noms, le plus important qui ressortait, celui de Pol Pot.

- Crois-tu, Bao, que l’on puisse substituer ce nom par l’idée de “quête“ ou par “argent“ ?

- Logique.

- Ouf ! Si tel est le cas, nous faisons fausse route. Rappelle-toi que la logique ne doit pas être un critère de compréhension, selon le contenu des lettres anonymes.

- D’accord, mais son contraire c’est l’absurde, le désordre.

- Alors, l’utilisation du nom Pol Pot, dans le sens que je viens de proposer, peut avoir du sens ?

- Vérifions les différents contextes dans lesquels il est utilisé.

Alors qu’il rassemblait les documents le mentionnant, elle s’attardait sur une autre piste, celle  apparaissait le pronom “Lui” écrit en majuscules. Une concordance s’imposa : un renvoyait à l’autre.

- Quelqu’un dans la Phalange avait la responsabilité spécifique de récupérer cette somme d’argent, avança Daniel Bloch.

- S’il s’agit d’argent. On peut monnayer aussi bien des choses, des biens, même des gens.

 

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    À l’autre bout de Saïgon, Lotus et Thi concentraient leur travail sur le domaine qu’on leur avait demandé d’éplucher, gardant en tête l’approche de la langue des oiseaux. Le jeune poète prenait des notes, écrivait chacune des paroles de son collègue, celles relevant de la certitude avec un stylo noir, celles du doute, en rouge.

Ils devaient scruter le domaine des symboles, les relier à la quête devant être celle de la mission, se rappelant les paroles de Daniel Bloch, à savoir que si l’endroit existe, c’est qu’il y a un envers.

La langue vietnamienne se compose de mots ne comportant qu’une seule syllabe, donc cela en requiert deux ou trois afin de la traduire en français. S’agissant de leur langue maternelle, ils pouvaient rapidement remonter vers la symbolique. L’intéressant réside dans le fait que, parfois, une syllabe prise seule n’a aucun sens, mais associée à une autre, tout éclot. Fréquemment, on n’utilise pas de sujet et comme les verbes ne se conjuguent pas, il devient difficile de déterminer qui parle.

- Crois-tu, Thi, qu’on doive davantage s’attarder aux signes qu’à leur évocation ?

- Si j’ai bien suivi les explications de monsieur Bloch sur la langue des oiseaux, cherchons le sens du mot, ensuite nous pourrons faire des associations.

- Bravo !

Du document remis par l’homme au sac de cuir et qui contenait une foule de liens à découvrir sur Internet, une piste en éliminait d’autres. On y écrivait ceci : “l’art d’interpréter les symboles par tout processus ou technique mis à la disposition du chercheur constitue l’herméneutique du symbole.”

- Euréka, s’écria Lotus. Herméneutique ramène à Hermès ; n’est-ce pas là le nom de celui qui déposait les messages de ton père à Mỹ Tho ? Il se faisait le porteur de la symbolique de la langue des oiseaux, le code utilisé pour passer les informations.

- Veux-tu dire que cet Hermès aurait eu un rôle plus important que celui de courir du Cambodge au Mékong ? D’ailleurs, cela soulève une question élémentaire : comment se déplaçait-il ? Il y a quand même une importante distance entre la banlieue de Phnom Penh et la maison de ta grand-mère.

- Qu’est-ce qui nous porte à croire qu’il s’y rendait personnellement ? Il aurait très bien pu avoir un acolyte.

- Tu ajoutes un nouveau personnage à cette histoire. Il me semble que la cour est pleine.

- On ne doit négliger aucun élément, si minime ou farfelu qu’il soit.

- Partons du symbole de Hermès, non pas le type lui-même, mais le dieu messager à chapeau ailé, portant des sandales ailées, un caducée à la main, un casque qui le rend invisible. D’accord ?

- Tu viens de dire une chose qui me semble capitale : caducée à la main. Il s’agit bien d’une baguette surmontée de deux ailes et entourée de deux serpents. N’est-il pas associé depuis à la pharmacie et à la médecine ?

- C’est exact.

- Nos deux professeurs travaillent actuellement sur les noms, il serait intéressant qu’on leur envoie cette information qui pourrait leur être utile. La force de l’équipe !

- Il semble que certains membres de Janus ne l’aient pas appliquée.

 

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Berlin


    La docteure Méghane s’attendait à un lunch, ce fut un snack. Le président de l’IIC fut aussi expéditif que le responsable des dossiers secrets l’avait été le matin même. Il lui répéta qu’elle repartirait sur Saïgon le lendemain, chargée de contrôler de près les agissements du contact vietnamien. Sachant déjà cela, elle attendait des détails sur son affectation après le mois de mai. L’Américain qui préside aux destinées de la multinationale lui annonça qu’elle ne serait plus à son emploi et sous surveillance étroite jusqu’à la conclusion de l’affaire. Si jamais cela tournait mal ou de manière insatisfaisante pour lui, on ne la lâcherait pas d’un millimètre. Elle avait donc avantage à bien jouer le peu de cartes qu’il lui restait entre les mains.

On ne s’amuse pas avec de tels individus. Il y a trop en jeu pour risquer quoi que ce soit. Toutefois, le fait de retourner vivante à son cabinet et tout comme son collègue qui prendra la route vers le Japon, fermer ses dossiers, n’allait pas lui déplaire.

Avant de rentrer à sa chambre d’hôtel, pour y attendre l’entretien mis à son agenda en fin d’après-midi, elle prit au passage le dernier bilan de l’IIC, fraîchement publié. Fin avril, c’est la date ultime pour déposer au conseil d’administration les états financiers de l’année qui s’achève, ainsi que la prospective pour celles à venir.

 

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 Vietnam


    Bao recevait tout juste sur son portable une communication en provenance de Kep-sur-Mer, au Cambodge. Elle s’installa sur son lit, l’homme au sac de cuir à côté d’elle.

Vous deux. J’achève ma promenade sur le bout de chemin que vous m’avez demandé de parcourir. Vous vous doutez bien que depuis le moment  vous m’avez remis l’ensemble des textes, lors de votre trop court passage au Cambodge, curiosité aidant, je m’y suis attablé.

Les derniers éléments résultant de votre besogneuse équipe confirment qu’on a utilisé plusieurs syntagmes khmers imbriqués à la langue vietnamienne. Cela suppose une symbolique intéressante, mais un autre groupe se charge de cet aspect. Pour arriver à ce résultat, cela implique que le scripteur ait vécu assez longtemps au Cambodge et fréquenté des gens ayant une certaine culture, pour ne pas dire une certaine influence Je n’ai décelé aucune erreur de traduction et la forme calligraphique de la langue khmère n’a pas découragé son auteur. Je suis formelle sur ce point : plusieurs vocables sont liés à la médecine et à la pharmacie. Il s’agit de termes d’une grande précision et relatifs à des questions médicales actuelles. Pourquoi le khmer ancien pour nommer des situations modernes ? J’en ai aucune idée et ne crois pas que cela puisse faire avancer quoi que ce soit. Alors, l’hypothèse d’un scripteur de nationalité vietnamienne ayant eu des contacts rapprochés avec des Cambodgiens est à retenir. Une association entre deux membres de chacune de ces communautés m’apparaît probable ; elle correspond aux éléments biographiques du fameux grand-père. Une chose est certaine, on transmettait aussi des informations à saveur pharmacologique et médicale.

Je vous soumets un dernier élément : tout cela a été passé sous le filtre de la langue des oiseaux. Les références aux symboles et aux doubles sens sont manifestes. Voici un exemple pris au hasard. Le traduisant en français moderne, la phrase se lit ainsi : Alors que l’oiseau quitte le nid ne sachant exactement  se poser, il ne peut qu’arriver ailleurs. Il est question ici d’un point de départ fini et d’un point d’arrivée indéfini. L’oiseau, collé à une foule d’autres endroits  l’on en fait mention, me porte à croire qu’il ne s’agirait pas d’un individu, mais d’un ensemble quelconque d’objets possédant une grande valeur qui doit se poser en quelque part de précis, sinon il se retrouvera ailleurs.

Je vous proposerais d’examiner ce qui pourrait représenter “une grande valeur” pour les Khmers Rouges. C’est clair qu’il ne s’agit pas d’argent, ils l’ont banni, éliminé complètement. Cette “grande valeur” se serait déplacée assez souvent. Alors, quoi ? À chercher.

Vous deux, mon bout de chemin est fait. J’attendrai impatiemment la fin des choses qui me semble toute proche. Si mes services sont encore requis, n’hésitez pas à communiquer avec moi. “

 

Il est sorti du monde des faits pour entrer dans celui des illusions,

et il m’arrive de penser que l’illusion

 

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Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...