mercredi 5 avril 2017

5 (CINQ) (CENT VINGT-DEUX) 22





     1x)      de nouveau six à table

Aussi surprenante qu’inattendue, l’entrée de Dep au café Con rồng đỏ accompagnée par Khuôn Mặt (le visage ravagé), surpassa le peu d’émotions manifestées quelques instants auparavant alors que les moines se retiraient avec les cendres des deux défunts. Daniel Bloch, en premier, se leva :

– Je ne sais trop si dans votre culture il est de mise d’offrir nos condoléances en de telles occasions, mais permettez-moi de vous les offrir tout de même.

Dep s’inclina :

– Je ne vous connais pas encore, nous nous sommes croisés qu’une seule fois, mais je vous remercie de vous être déplacé. Il m’est impossible de dire si mon oncle et celui qui l’accompagne maintenant vers le Nirvana auraient remarqué votre présence puisqu’ils n’ont pas eu le plaisir de vous rencontrer de leur vivant.

Le ton était sobre mais l’ambiance cherchait à bien se situer autour de cette table qui, depuis quelques mois, n’avait que rarement accueilli six personnes à la fois.

Le malaise était tout à fait palpable chez Cây (le grêle). Tous s’en aperçurent, Dep aussi.

– Je ne vous connais que très peu. Certains matins j’en salue un. D’autres jours, toi, en moto s’arrêtant pour s’informer de sujets toujours d’actualité. Et celui qui m’a gentiment invité à partager votre dîner, que je remercie pour sa délicatesse. Vous, que j’appellerai encore l’étranger, je me souviens vous avoir conseillé ce café. Ne reste que toi dont je vois que ma présence semble perturber.

Daniel Bloch a aimé cette fille dès leur première et trop courte rencontre, davantage lors de la fameuse réunion du comité de citoyens et aujourd’hui, par sa manière élégante et distinguée, sa prestance alors qu’elle lut la prière, tout cela mis ensemble la rendait plus intrigante à ses yeux. Il ne pouvait qu’espérer la mieux connaître.

Dep, fixant droit dans les yeux celui qui se dandinait maladroitement sur sa chaise s’adressa à lui :

– Quel est ton nom?

La réponse lui parvint dans un bafouillage de mots inintelligibles.

– Tu n’as pas à me craindre. Sois tranquille. Un souvenir me revient. Lors du samedi soir dont tous vous connaissez maintenant les détails, je retiens bien des choses, entre autres le regard que tu as porté vers moi. Il m’a semblé y lire un avertissement, comme si tu prévoyais déjà des événements à venir et qu’ils t’indisposaient ne sachant trop comment m’avertir de ne pas monter à bord de ce train qui se préparait à bousculer la nuit. Tu n’as pas à me craindre. Éloigne cette peur qui transparaît dans tes yeux. Répète-toi, souvent, ce vieux proverbe de notre pays : l’or véritable ne craint pas le feu.

Madame Quá Khứ déposa quelques plats sur la table dont sa spécialité, des beignets. Trois sortes de beignets: beignets salés, beignets farcis à la pâte de haricots sucrée et beignets au miel. On sert, dans la restauration vietnamienne, à la va-comme-je-te-pousse, sans autre ordre que celui qui se présente. Le partage des différents mets est une coutume bien établie et lorsqu’une personne se joint au groupe déjà constitué, on rajoute un autre plat. Le service est rapide, on sert et dessert à la vitesse de l’éclair. Sans oublier le décapsulage des bouteilles de bière, opération qui ne nécessite aucun consentement de votre part; on les dépose près du verre dans lequel des glaçons s’agitent. Sans doute par respect pour l’invitée surprise, on ne commanda pas d’alcool.



      2x)      de nouveau six à table

Ils sont également six, réunis dans la salle à manger fort exiguë du local du comité de citoyens, à davantage discuter qu’autre chose. Le président prit la parole :

– Je vous ai convoqué afin de m’entretenir avec vous d’une activité à organiser puisque les fêtes de Têt, cette année, ont été particulièrement entachées par tout ce que la communauté a vécu. Il m’apparaît de toute importance que nous envisagions quelque chose de rassembleur. Si nous réussissons à bâcler l’affaire de la maison, nous pourrions en faire l’annonce à ce moment-là.

On leur servit des bières qu’ils ingurgitèrent après avoir trinqué. Le président acheva en ses mots :

– Cette jeune fille m’a beaucoup impressionné. Son calme lors des deux événements auxquels elle fut l’actrice principale m’a énormément plu. Elle se fait discrète mais je sens que son influence grandit auprès de la population. Il vaut mieux qu’elle soit avec nous que contre. Sans bien connaître son tempérament, il est évident qu’elle a du cran. On ne peut rien lui reprocher. Des élus m’ont rapporté qu’elle reçoit des enfants dans la maison du vieux afin de leur lire des histoires, de les aider dans leurs travaux scolaires. C’est tout à son mérite.
Le chef de police prit la parole à son tour :

– C’est exact. Nous la découvrons mais il ne faut pas oublier qu’elle vient du Nord. Le petit village de Loc Binh, tout près de Lang Son, je le connais. Il repose aux pieds de ces montagnes magnifiques. Ce que je retiens de mon court passage, ce sont les potagers en ligne droite et régulière, les chevaux blancs qui broutent dans la prairie tout près des buffles couverts de boue entourés d’oiseaux blancs qui n’attendent que le bon moment pour leur monter sur le dos et les débarrasser des parasites qui les assaillent. Ces vachers qui circulent sur les routes, un long bambou à la main pour les inviter à poursuivre leur marche alors que les chiens, les chats courent autour.

Le chef de police s’émouvait à parler de ce patelin où tout lui semblait respirer la liberté. Il reprit son propos :

– Elle n’a pas de racines ici mais elles semblent pousser. Lorsque je me suis entretenu avec sa mère, c’est à une femme pas comme les autres à qui j’ai parlé. En aucun moment elle m’a proposé de converser avec son mari. C’était elle. Aussi, cela m’a paru étrange, aucune question au sujet de sa fille, elle ne m’a pas demandé de ses nouvelles. Je me doute bien qu’elle soit informée de ce qui est arrivé mais n’en a pas soufflé un seul mot. Les élus qui l’ont rencontrée tout juste à quelques heures des funérailles m’ont signalé que Dep, c’est son nom, n’est pas apparue surprise par le fait que son oncle n’ait laissé aucun testament. Je suis certain que s’il lui en parlé cela ne l’aurait pas affecté. Elle n’est pas venue ici avec un plan précis comme celui de s’approcher d’un membre riche de sa famille, vieillissant, sans descendance et qui pourrait léguer sa fortune à une parente qui l’aurait accompagné dans les derniers moments de sa vie. Cette fille est intelligente et poursuit une autre quête.

Sans qu’on l’ait autorisé à prendre la parole, l’inspecteur-enquêteur, ne voulant certainement pas être en reste, dit :

– Quelques détails traînent toujours dans mon esprit. Savait-elle où son oncle cachait l’argent dans sa maison? Quelles sont ses relations avec le voyou de la bande des xấu xí…? Quant aux faits qu’il ait été prévenu par la jeune fille du décès de l’oncle et que le fameux tiroir ouvert de force à coups de poignard à l’étage de la maison de l’oncle, sans établir de lien direct entre lui et l’événement, des doutes subsistent à mon esprit. Les travaux qui l’occupaient au chantier sont maintenant terminés, il devra obligatoirement se trouver autre chose, je vais me mettre à vérifier tout ça. Je dois admettre que depuis la pendaison et la présence de cet étranger, le groupe se tient bien tranquille. Finies les balades du soir et leur beuverie du samedi. Ça m’apparaît un point positif. Je suis d’ailleurs à la recherche de plus d’informations sur cet étranger, ce Daniel Bloch à qui on a délivré le visa de séjour d’un an. Possède-t-il des liaisons en haut lieu? Je devrais être renseigné sur cela très bientôt, je vous tiens au courant.

Tout bon enquêteur désireux de voir progresser ses investigations doit forcément compter sur des informateurs crédibles, des délateurs prêts à tout pour de l’argent. Celui qui nous intéresse pouvait se fier sur deux sources sûres : la propriétaire du café Con rồng đỏ et son gardien de sécurité. Il les faisait chanter à son gré, menaçant l’une de dévoiler quelques coins obscurs de sa vie antérieure, l’autre, en raison de son alcoolisme légendaire. Placés au cœur d’une importante partie de la vie du quartier, ils pouvaient être à l’affût de bien des choses. Dans sa quête afin de coincer une fois pour toute Thần Kinh (le nerveux), il avait échafaudé ce plan : la propriétaire du café l’engagerait pour rénover son plancher et ses murs alors que le gardien de sécurité, jaloux d’avoir été ignoré dans ce qui lui semblait être de l’avancement, se chargerait de les surveiller. Sachant que le jeune homme, adepte de boisson et de bétel, le fait de lui mettre sous les yeux la vodka de même que la pipe à eau l’inciterait à accepter le boulot. La rumeur circulant à l’effet que la tenancière avançait de l’argent à qui était dans le besoin, laissait supposer qu’un bon magot pouvait être caché, tout comme l’oncle de Dep, quelque part dans le café. L’inspecteur-enquêteur avait donc entre les mains assez de matériel pour enfin le coffrer. Il avait vérifié auprès de ses parents les allées et venues de leur fils, le jour du décès de l’oncle. On ne savait pas où il était mais chose certaine, pas à la maison.

      3x)      de nouveau six à table


Dep interrogea madame Quá Khứ sur la raison l’ayant incitée à faire pousser un frangipanier*   en face de son café. On sait que sa fleur est symbole de vie, de mort et d’amour. Cet arbre reconnu comme étant éternel – raison sans doute pour laquelle on le retrouve principalement devant les temples et dans les cimetières – trônait seul de son espèce dans le quartier. La tenancière à l’œil sceptique examina la jeune fille, sourit avant de parler :

– Je vois que tu connais bien la signification des choses. En effet, la question se pose puisqu’il est reconnu que cet arbre s’il est planté devant la maison peut apporter la souffrance, la peine. Ma grand-mère n’aimait pas cet arbre qu’elle associait à l’agonie. Mais c’est plutôt de Thaïlande que provient cette légende.

– Pour vous il s’agit d’une grand-mère, pour moi c’est de ma mère que j’ai appris que le frangipanier, autrefois, se retrouvait surtout devant les monastères, surtout ceux qui abritent les cendres des défunts. Cela lui a valu une mauvaise réputation.

Madame Quá Khứ reprit la parole :

– Je ne sais pas si ta mère t’a également dit qu’ici au Vietnam, cet arbre serait habité par les fantômes des jeunes filles mortes à l’adolescence. Afin de leur être agréable ou pour qu’ils ne les embêtent trop, on place de petites balançoires en papier sur ses branches pour les occuper.

Il y eut dans le regard échangé entre les deux femmes comme une espèce de complicité.

Il fallait voir les yeux des convives alors que Dep parlait. Daniel Bloch le remarqua esquissant un léger sourire. Ça lui devenait évident que cette jeune fille n’était pas n’importe qui, qu’elle pouvait apporter un bien énorme à chacun d’entre eux. Tùm (le trapu) lui apparut celui qui semblait le moins tomber sous les effets de son charme. Il n’aurait pu dire la même de Khuôn Mặt (le visage ravagé) qui buvait littéralement ses paroles.

Le dîner s’acheva sans que d’aucune façon Cây (le grêle) ne se montra désagréable. Comme à son habitude, Thần Kinh (le nerveux) s’isola, sans doute préoccupé à établir un plan pour les travaux qu’il allait entreprendre ici dans quelques jours.

Daniel Bloch, saluant ce qui apparaissait comme l’édifice d’un nouveau groupe, s’adressa à Dep qui acceptait l’invitation de Khuôn Mặt (le visage ravagé) d’aller la reconduire chez elle.

– Mademoiselle, ce fut un immense plaisir pour moi de vous rencontrer à nouveau, cette fois-ci plus longuement.

– J’espère que nous pourrons renouveler ce plaisir très bientôt.

– Il n’en tient qu’à vous. Je crois que les autres n’y verront aucune objection. Vous savez, nous nous réunissons ici à l’heure du dîner au moins deux ou trois fois la semaine.

Il lui tendit la main, salua la compagnie et demanda au gardien de sécurité d’appeler un taxi.

     4x)      de nouveau six à table


Le café se vida ainsi que le local du comité de citoyens. La journée fut longue et combien fertile en nouveaux événements. Dep se retrouva accompagné de Khuôn Mặt (le visage ravagé) en route vers la maison de son oncle. Elle n’avait pas encore envisagé la suite des choses. Allait-elle continuer à entretenir le kiosque ballons? Allait-elle rencontrer le distributeur du matériel afin de voir avec lui si un contrat attachait l’oncle décédé et qu’elle devait respecter? Vendeuse de ballons multicolores ne lui apparaissait pas comme l’avenir qu’elle désirait. Recevoir à la maison les enfants du quartier, leur lire des histoires, enseigner la lecture aux analphabètes d’entre eux, donner un coup de main pour les travaux scolaires, tout cela la satisfaisait davantage. Mais elle devait bien se rendre compte qu’à partir de maintenant, elle était sans le sou. Trouver un emploi s’avérait une urgence.

De son côté, Cây (le grêle) se dirigeait vers la demeure de sa mère. S’y rendre sans courber le dos, le surprit lui-même. Qu’est-ce que cette fille voulait dire lorsque, le fixant droit dans les yeux, non pas de façon impolie mais avec un regard où toute la compassion de la terre pouvait se lire, elle lui dit de ne pas avoir peur d’elle? Depuis les premiers instants de la rencontre inopinée entre la jeune fille vendeuse de ballons multicolores et les groupe des xấu xí…Cây (le grêle) ne retenait que ce regard qu’elle fit plonger en lui sans l’éclabousser, sans l’accuser, sans aucun autre message que celui du réconfort et pour une première fois depuis trop longtemps, il avait redressé son long corps, marchant vers chez-lui.

Dep:

– Tu sais que je ne connais pas ton nom.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) s’arrêta. Suite à sa réponse, il ne put s’empêcher d’ajouter :

– À cause de ma laideur, personne ne m’a jamais demandé mon nom. Personne ne s’adresse directement à moi sans regarder ailleurs.

– Tu te moques de moi, ajouta Dep. Qu’est-ce que cette histoire de laideur? Ma mère, celle dont je te parlerai très souvent, si nous continuons à nous rencontrer, m’a toujours enseigné que le beau est en toute chose, il ne s’agit que de le découvrir. Poussant dans la boue, le lotus n’en a pas l’odeur nauséabonde dit le proverbe vietnamien.

– Je ne souhaite qu’une seule chose, continuer à te rencontrer.

Elle ne se souvient pas la dernière fois qu’elle a souri, mais Dep lui envoya le plus beau sourire qu’elle alla chercher dans son cœur.

Une pluie douce et fine, une pluie du Sud comme le dirait les gens du Nord, se mit à tomber sur une nuit s’avançant au même rythme que les pas de deux jeunes gens qui marchaient l’un à côté de l’autre, n’empêchant pas leurs mains de se toucher parfois.


À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT ET UN) 21





      1w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Plusieurs diront que le hasard n’existe pas. Dans certaines circonstances, cela s’avère exact. Comme ce matin-là… alors que Dep croisa l’inspecteur-enquêteur. Elle venait de passer la nuit chez son amie couturière et souhaitait rentrer à la maison de son oncle afin de se rafraîchir, changer de vêtements et récupérer ses sacs de ballons laissés la veille à la porte du disparu. La vue du policier la rassura.

– Quelles sont les dernières nouvelles, monsieur?

Celui-ci, fort affable, lui annonça qu’on avait transporté le corps de son oncle dans un hôpital de Hanoï et qu’on l’autorisait à rentrer chez elle. Ce fut les mots qu’il employa : chez elle. On apprendra après les funérailles que l’oncle en question n’avait aucun testament, donc toute la question de la propriété de la maison poserait problème.

– Si tu m’accordes une minute, j’aurais à vérifier une ou deux informations avec toi.

L’habileté du policier à interroger les gens passera certainement à l’histoire. Il savait se rendre complice de son interlocuteur et ne laissait jamais aucun sentiment le trahir. Son cerveau notait tout, jusqu’au langage corporel. Les yeux, principalement, lui parlent.

– Avec le chef de police, le président et quelques membres du comité des citoyens à qui j’ai fait rapport de ma visite des lieux, nous en sommes arrivés à une conclusion que devrait confirmer l’autopsie : ton oncle est bel et bien décédé de mort naturelle.

– Aurait-il pu en être autrement?

L’inspecteur-enquêteur hésita un instant avant de continuer.
– Tu sais, personne n’était présent lors du décès. Tu as été la première à arriver dans sa maison. On doit examiner toutes les pistes possibles. Sauf qu’ici, l’exactitude de tes propos correspond en tout point avec ce que j’ai pu constater de visu. Ma question est la suivante : entre le moment de ton arrivée à la maison, celui où tu es venue au poste de police et après, alors que tu t’es rendue chez ton amie, aurais-tu rencontré quelqu’un?

Dep, qui allait répondre spontanément fit une courte pause afin de se remettre dans la situation. L’inspecteur-enquêteur nota l’embarras.

– Tu ne te souviens pas?

La jeune fille lui répondit :

– Oui, j’ai croisé Thần Kinh (le nerveux).
– Tu lui as parlé?

On peut imaginer l’immense joie chez le policier comme s’il venait d’achever un casse-tête auquel il manquait un morceau.

– Il m’a demandé la raison pour laquelle je sortais du poste de police; je lui ai dit.
– Dernière petite question : serais-tu d’accord à ce que l’on organise les funérailles de ton oncle dès cette semaine?

Dep ressentit un immense malaise suite à la deuxième question du policier. Ce qui trotta dans son esprit était pourtant très simple :  "comment organiser si rapidement des funérailles alors que je suis sans le sou et que la famille n’est pas encore informée".

– Tu sembles préoccupée?

Devait-elle se confier à ce policier? Avouer sa situation la rendait pitoyablement nerveuse et hésitante.

– Y aurait-il un empêchement majeur à ce que cela se fasse? De toute façon on doit y penser maintenant que la question se pose.
– Je n’ai pas l’argent nécessaire et vous savez tout comme moi que des funérailles coûtent très cher.

Devant l’aveu de la nièce, plusieurs options surgirent dans la tête de celui qui se souvenait très bien de la discussion de la veille avec les élus et le chef de police. Il se fit complaisant, voire condescendant.

– Donne-moi la journée pour y réfléchir et je te reviens là-dessus.

Ils se quittèrent sans se saluer.



      2w)      la loi du roi cède à la coutume du village

L’inspecteur-enquêteur avait obtenu de cet entretien beaucoup plus qu’il en espérait. Une chance inestimable de coffrer Thần Kinh (le nerveux) s’offrait à lui sur un plateau d’argent; de plus il tenait des informations substantielles sur les finances de la jeune fille qui ne pourrait plus refuser une offre alléchante faite par le comité des citoyens :  "tu ne fais obstacle à la vente de la maison de l’oncle et nous nous occupons des funérailles auxquelles on ajouterait celles du pendu". Trop beau pour être vrai, l’inspecteur-enquêteur se congratulait en chemin vers le bureau de son chef.

Souvent au Vietnam, il arrive que lors du décès de quelqu’un dont il est évident qu’il soit sans famille connue, que de prétendus cousins éloignés, de la parenté dont on n’avait jamais entendu parler auparavant se pointent avec l’idée bien ancrée de profiter de la situation. Afin d’éviter un tel chaos, l’inspecteur-enquêteur déploya toutes ses énergies à la recherche d’un quelconque indice pouvant le mener vers d’éventuels fraudeurs. Voilà la raison de ses multiples appels tout comme celui du chef de police aux parents de Dep.

Ceux-ci reçurent, d’un voisin qui possédait une ligne téléphonique, l’information que les policiers de Hanoï souhaitaient leur parler. La mère de Dep fut dans tous ses états, mais comme il n’est pas dans ses habitudes de préjuger de quoi que ce soit, elle rappela.

– Comment avez-vous réussi à nous rejoindre? telle fut sa première question alors que ce n’était pas du tout celle qu’elle aurait souhaité poser.
– Vous êtes bien les parents de Dep, la jeune fille qui vit avec son oncle, ici à Hanoï?

C’était le chef de la police lui annonçant le décès de son beau-frère. La mère de Dep eut un soupir de soulagement ce qui sans doute ne serait pas passé inaperçu si c’eût été l’inspecteur-enquêteur à l’appareil.

– Lors de son arrivée à Hanoï en provenance de Nha Trang, elle est venue s’identifier au poste de police afin que l’on réajuste sa carte d’identité, c’est la loi qui l’exige. Elle nous a fourni vos coordonnées à ce moment-là.
Tout cela rassura la mère sans pour autant qu’elle sache, au-delà de l’annonce de cette mauvaise nouvelle, l’objet précis de l’appel.

Elle ne crut pas stratégique de s’informer sur l’état de sa fille. On évite toujours la police chez les Vietnamiens, convaincus que la corruption entache leur réputation. Elle n’eut pas le choix de dire qu’à part son mari, le frère du défunt, elle ne lui connaissait aucun autre ayant-droit. Qu’il n’était pas dans leurs projets, même les plus éloignés, de prendre possession de cette maison. On pouvait faire ce qui était de mise dans les circonstances, son mari et elle n’y voyaient aucune objection.


     3w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Il en fut donc ainsi : on procéderait diligemment aux funérailles pour ensuite s’entendre avec la jeune fille au sujet de la maison. Les autorités possédaient suffisamment d’éléments en main pour être en mesure envisager la fin de cette histoire de manière expéditive, espérant des jours meilleurs pour le quartier. On fit venir le moine responsable de la pagode qui leur rappela que d’après d’anciennes croyances, toujours vivaces, les âmes de ceux qui périssent de malemort (mort tragique) et de tous ceux qui meurent sans laisser d’enfants pour perpétuer leur culte, sont condamnés à mener une vie errante dans le monde des ténèbres. C’est pour cela qu’une cérémonie pour leur absolution a lieu chaque année. Nous n’étions pas à cette période. Le moine, désireux aussi d’en finir avec cette histoire, proposa deux lectures : un texte du grand poète vietnamien Nguyen Du* qui saura émouvoir par son accent pathétique, son humanisme profond et ses méditations sur la vanité des choses de ce monde; le deuxième serait lu par la jeune fille qui a eu contact avec les deux individus, soit la traditionnelle prière des funérailles.

Il en fut donc ainsi. Un tract distribué en catastrophe à travers le quartier par la mère de Tùm (le trapu), informait sur l’horaire. On ajoutait, en post-scriptum, de ne pas oublier la prochaine rencontre du comité des citoyens; la date était indiquée. Pour beaucoup de gens, cela parut inhabituel mais la situation l’exigeait. Là-dessus il y avait consensus.

Daniel Bloch, informé au téléphone par Tùm (le trapu) proposa un dîner suite aux funérailles. Il y assisterait n’ayant pas encore eu la possibilité de participer à une telle cérémonie. Le jeune homme précisa que selon ce qu’il avait entendu dire, sans doute par sa mère, celles-ci ne seraient pas en tout point conformes à la tradition, que les notables de la place et les moines de la pagode s’étaient entendu sur un protocole convenable à une situation hors de l’ordinaire.

Avec l’autorisation de Dep, le corps de l’oncle fut incinéré, les cendres, ainsi que celles de Cao Cấp (le plus âgé), remises aux moines de la pagode afin qu’ils en disposent à leur guise. Inimaginable à quel point tout devait se dérouler à vitesse grand V, comme s’il y avait urgence à tourner une page restée collée aux doigts de certaines gens.


Nguyen Du* Célèbre poète vietnamien (1766-1820), fort apprécié. Il écrivit en chữ nôm – l’ancienne écriture du Vietnam – un grand poème d’amour Kim Vân Kiều, une adaptation d’une épopée chinoise : Chants douloureux d’une malheureuse destinée. Cette œuvre de 3254 vers (en lục bát, c’est-à-dire en alexandrins) est considérée comme l’œuvre vietnamienne la plus importante jamais écrite. Elle relate la vie de Thúy Kiều, une belle et talentueuse jeune fille qui dût se sacrifier pour sauver sa famille.


 4w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Tambours, trompettes, corbillard, cortège, drapeaux, bannières, encens, couronnes de fleurs ainsi que le banquet, tout cela fut absent lors de ces funérailles hors du commun. Au quarante-neuvième jour, aucune prière, aucune musique, aucun martellement de gong, encore moins un banquet ne seront organisés. Oublions  le premier anniversaire (Giỗ) qui permet aux vivants de prouver leur affection et leur sens des responsabilités envers ceux qui sont partis alors que pour les morts, c’est le moment de s’éloigner définitivement et sereinement en route vers l’au-delà une fois tous les hommages reçus. Ne pensons même pas à la quatrième année alors que la coutume d’exhumer le cadavre et ranger les os dans un vase enterré à son tour, les deux ayant été incinérés; ce n’est pas une pratique courante mais autorisée par le bouddhisme. Très peu de gens du quartier se présentèrent aux funérailles. Il plut cette journée-là. Le chemin de gravier fin devant la maison de l’oncle décédé, de la boue envasant le cortège silencieux qui ne s’arrêta pas devant celle du pendu. Des moments à la pagode, tous retinrent la force de caractère qui anima Dep lisant d’une voix assurée la prière que voici :

Âme, ne reviens pas en arrière,
Âme, ne regrette pas la vie sur terre,

Vois la plante qui bourgeonne au printemps,
Devient feuilles vertes sous le soleil
Qui fanent en automne et tombent en hiver…
La vie est entre les mains de la Nature,
Et nul ne peut échapper à son destin…

Du néant, nous sommes tirés par nos parents,
Nous pleurons pour saluer la vie,
Nous rions dans notre enfance,
Nous marchons à grands pas aux jours de notre jeunesse
Puis nous nous asseyons quand nos forces nous quittent…

L’eau coule et les cheveux blanchissent,
Le filet du Créateur est tendu aux quatre coins du monde,
La vie est éphémère comme celle des papillons…
Âme, regarde maintenant devant toi
Et laisse la poussière terrestre se déposer derrière toi…
La poussière retourne à la poussière,
Ainsi va le cycle, tout reste immuable.



La cérémonie s’acheva par ces paroles du grand poète vietnamien Nguyên Du que le moine déclama pompeusement :



Dans la nuit éternelle, au sein des ténèbres profondes,

Manifestez-vous, mânes, par des lueurs tremblotantes,

Pitié pour les dix milles créatures!

Leurs âmes à la dérive, flottent en des terres étrangères.

Pour elles, aucun encens ne brûle

Esseulées, elles errent nuit après nuit



Puis s’éloignèrent les quelques participants. Khuôn Mặt (le visage ravagé), prenant son courage à deux mains, s’approcha de la jeune fille vendeuse de ballons multicolores :
– Comme il n’y aura pas de banquet, viendrais-tu manger avec nous au Con rồng đỏ? Nous serons quelques-uns en compagnie de l’étranger, celui qui porte un sac en cuir; tu l’as déjà croisé je crois.
– Avec plaisir, merci.

La surprise du jeune homme n’eut d’égal que la joie qui le submergea. Il se pinçait le poignet pour le croire marchant côte à côte de celle qui accaparait toutes ses pensées.

– En route, réussit-il à dire risquant s’étouffer.


À suivre
                                            

                                                                                  












20 février 2017






Problème majeur avec          G O O G L E / B L O G G E R





De sérieux problèmes avec ma connexion Google – on m’aide actuellement à les corriger – m’obligent à publier le CRAPAUD à partir de ma page web WordPress. Sans trop savoir ce que cela donnera, je fais ce premier test. On verra bien.



À bientôt

mercredi 15 février 2017

humeur vietnamienne



Oui, nous sommes racistes…

… oui, nous sommes sexistes… oui, nous sommes xénophobes… oui, nous sommes antisémites… oui, nous sommes… mais de qui est-ce que je parle lorsque j’utilise le pronom personnel NOUS? Qui sont ces êtres que je décris de manière si expéditive? Eh bien, je parle de nous. Nous, les humains de cette terre que nous habitons tels des extra-terrestres; comme des êtres venus d’un espace-temps actuel mais aux racines ancrées depuis des millénaires.

Le débat, pour une fois, est planétaire. La question également. Cette question que les armes et la haine propulsent au rang de l’actualité universelle. La réponse est plurielle. On s’interroge partout sur notre sectarisme qui commence par l’axiome suivant : il serait tellement plus simple si tous nous vivions chacun dans notre bulle close, celle qui éloigne ceux et celles qui ne nous ressemblent pas. Les couleurs, ensemble; les adeptes d’une même religion, ensemble; les végétariens, loin des animaux; les bien-pensants, loin des ignorants… et j’en passe.

Comme tout deviendrait simple, moins complexe si chacun ne s’intéressait qu’à ce qui l’intéresse.  Elle vient d’où cette idée qu’il faille absolument que les humains se mixent entre eux : ce n’est qu’une source de problèmes. Elle vient d’où cette idée que l’on doive absolument accepter ce que l’on ne connaît pas mais qui existe puisque d’autres la connaissent : ce n’est qu’une source de conflits. Elle vient d’où cette idée qu’un dieu aux noms multiples nous indique ce que l’on doit faire pour être heureux : ce n’est qu’une source d’incompréhensions.

Nous sommes racistes, même ceux qui hurlent contre ce barbarisme. Les races n’existent pas. Un sophisme. Les races existent puisqu’il y a des conflits raciaux, puisque les Blancs se croient supérieurs aux Noirs ainsi qu’à tout ce qui n’est pas de la même couleur qu’eux. Nous sommes racistes car les races existent. La fonction crée l’organe.

Nous sommes racistes car il y a des génocides. Un génocide, ce n’est pas arrivé avec la dernière pluie, c’est arrivé avec l’idée qui véhicule depuis des siècles et véhiculera encore de siècle en siècle, qu’un peuple doit en dominer un autre, qu’une race doit être hégémonique. Ne faut-il pas dans quelque jeu ou sport ou quelque activité humaine qui soit, que l’on couronne un gagnant et qu’on se moque du perdant?

Nous sommes racistes comme organisation sociale mais nous le sommes aussi à titre individuel. Nous marchons sur la rue, notre regard étonné se retournera seulement sur quelqu’un de différent de nous, Je me souviens qu’en 1976, pour la première fois de ma vie, j’ai croisé dans une rue de Londres, une femme entièrement voilée : ma réaction, au-delà de la curiosité, fut celle d’un Québécois de souche se demandant ce que cela pouvait bien signifier. Je ne savais pas si je manifestais du racisme ou sexisme ou purement de l’ignorance.

Nous sommes racistes – et cet argumentaire vaut pour le sexisme, l’antisémitisme, la xénophobie qui logent à la même enseigne – en raison de notre ignorance et surtout en raison de cette façon que l’on choisit de ne pas nous interroger sur la différence qui existe entre les gens. On n’enseigne pas le racisme, on maintient l’ignorance.

Tellement ridicule l’argument qui prévaut chez nous actuellement quant à la religion musulmane. Il dit : on a réussi à se défaire de la religion catholique qui nous a opprimés durant des décennies, on ne va pas nous imposer la charia et toutes ces croyances moyenâgeuses. J’entends ici que malgré le fait que la religion catholique ne fasse plus partie de nos pratiques nous avons pourtant conservé ses valeurs judéo-chrétiennes. Elles sont imprimées dans notre subconscient de manière telle que ce que nous utilisons pour dénigrer les autres provient exactement de ce que nous croyons avoir évacué. Nous souffrons d’une incohérence éhontée.

Il faut, nous dit-on, vivre ensemble. Parfois, on manifeste de la difficulté à vivre avec soi-même, alors imaginez… vivre avec les autres. L’autre c’est l’enfer, a dit un célèbre philosophe. On ne nous a jamais enseigné comment. Par le respect, répond-on. Ce mot galvaudé à gauche et à droite, comme il est facile de nous le braquer en pleine figure. Le problème est que ce sont les autres qui ne nous respectent pas. Ils veulent, les autres, que ce soit nous qui adoptions leur façon de voir le monde, la vie. Étrange dilemme!

Les autres qui viennent ici ont l’obligation au nom de nos droits ancestraux et territoriaux de se plier à notre manière de vivre, d’être. On parle de nos droits, jamais de nos devoirs. On le droit de… mais le devoir de… on en parle pas. Ici c’est chez nous, s’ils ne veulent pas de notre chez nous comme nous l’avons bâti, qu’ils demeurent chez eux ou qu’ils y retournent s’ils ne sont pas contents.

Rien de mieux et de plus facile que de trancher les questions complexes comme s'il s'agissait de vulgaires règles de multiplication. À quoi sert de rechercher un dénominateur commun puisque de toute façon il sera à notre désavantage. Nous sommes pacifistes, nous. Nous sommes contre la guerre, nous. Eux, ils sont tout le temps en guerre et ça semble être devenu une seconde nature. Ils ne la fuient pas, ils ont pour projet de l’importer ici. Voyez, on a des problèmes seulement depuis qu’ils sont là. Avant tout allait comme sur des roulettes.

Les clichés que nous servent ad nauseam les bien-pensants, connaisseurs en culture de chez nous, sur ce qui nous serions, tiennent la route tant et aussi longtemps que le flot d’étrangers ne se retrouve pas dans leur cour. Signons des pétitions, manifestons mais surtout, après, retournons dans notre logis regarder la télévision qui, par vagues déferlantes, nous ressert les images de ces pays où ça va si mal. Notre conscience en paix, on se dit que l’on est bien ici; alors, un petit doute s’installe sur le possible cahot qui pourrait survenir si jamais nos portes s’ouvraient encore plus à ceux qui fuient la guerre, la barbarie, l’oppression. Bon! J’ai fait ma part, maintenant aux autres d’agir.

Parler d’un monde sans frontières, rêver de rencontres avec des gens de la même humanité que soi, partager les surplus que nous possédons, ouvrir nos cerveaux et nos cœurs aux paroles de ces autres qui chantent leurs espoirs dans la vie avec des mots que notre âme pourrait comprendre, envisager, l’espace d’un court instant que les besoins primaires de tous sur cette planète puissent être comblés… nous nous retrouvons dans l’utopie.

Beaucoup plus facile de demeurer raciste, sexiste, antisémite, xénophobe car cela exige que peu d’efforts. De plus, nous sommes légion à penser de la même façon, on doit bien avoir un petit peu raison quelque part. Par nos blagues anodines, nos sourires en réponse à ces facéties, nous devenons complices, sans en être conscients, de la marche en bottes de cuir et aux talons bruyants de l’ignorance qui semble s’installer confortablement autour de nous.

mardi 14 février 2017

5 (CINQ) (CENT VINGT) 20


 Nouvel épisode de ILS ÉTAIENT SIX...



     1v)     la mort subite de l’oncle

La soudaineté du décès de l’oncle de Dep surprit davantage que la tristesse qu’un tel événement n’entraîne habituellement. Peu de personnes dans le quartier manifestaient une quelconque sympathie envers cet homme. On entendait souvent, et surtout après les aveux de sa nièce, qu’il était sans cœur, l’obligeant à travailler sans repos et sans relâche, intéressé seulement à ramasser des sous qu’avaricieusement il cachait dans sa maison. Maison que le comité des citoyens reluquait depuis plusieurs années en raison de sa situation privilégiée dans le secteur. Plusieurs projets avortèrent en raison de son entêtement à ne pas la céder – on lui offrait d’ailleurs un prix fort alléchant – afin de construire ce qu’on appela ''La Maison du Peuple''. Rien n’y fit. Son départ vers un autre monde allait peut-être débloquer le dossier. Du moins, on le souhaitait. Chez certains membres élus du comité vint une idée qui allait peut-être apaiser la population devenue sceptique quant aux funérailles de Cao Cp (le plus âgé). Pourquoi ne pas tirer profit de la mort de l’oncle qui recevra des funérailles selon les rites bouddhistes pour y ajouter les cendres du pendu? La jeune vendeuse ne s’était-elle pas offerte d’y participer activement? Une pierre deux coups!

Ce fut Dep elle-même qui découvrit le corps inanimé de son oncle au retour du travail. Premier contact avec la mort. Un corps mort. Il avait encore la bouche ouverte, à la main, une liasse de billets de banque. Rien dans la maison ne mit la puce à l’oreille de la jeune fille quant à une mort suspecte. Il avait dû succomber à une crise quelconque, non pas cardiaque puisque cet homme n’avait pas de cœur. L’oncle de Dep, frère de son père, venait de mourir tout comme il avait toujours vécu : seul. Ces paroles de Pearl Buck revinrent à son esprit : ''C’est l’amour qui compte le plus, la capacité d’aimer, et non la personne aimée. Et lorsque tu ne peux plus aimer, tu n’es plus une personne vivante. Le cœur ne peut que mourir s’il perd la possibilité d’aimer.''    Cet homme devait donc être mort depuis sa naissance. Il n’avait, toute sa vie durant, ni aimé ni été aimé. Cet homme, celui qui gisait devant elle, jamais elle n’a pu, n’a su le haïr. Il ne lui inspirait qu’une pitié charitable. Elle avait bien remarqué depuis quelques jours le souffle hésitant qui émanait de ses poumons, une immense fatigue se lisait dans ses yeux ainsi qu’une perte notoire d’appétit. Dep, s’en inquiéta. Elle lui avait proposé de faire venir un médecin. La réponse fut aussi sèche que son âme : ''Toi, tu vas travailler. Laisse-moi tranquille.''     Elle fit ce qu’on lui ordonna, réconciliée avec elle-même, persuadée qu’il venait d’ajouter un gramme de plus à une haine sans bornes.

Dep, à l’heure du Coq (entre 17 et 19 heures), se rendit au poste de police. Rencontra l’inspecteur-enquêteur; déposa une déclaration. Celui-ci, de manière solennelle, appela son supérieur qui arriva sur le champ. Les deux hommes tinrent conciliabule puis lui demandèrent si celle avait un endroit où loger pour la nuit : on allait devoir interdire l’accès à la maison compte tenu des circonstances. Elle répondit que son amie couturière la recevrait certainement. Elle quitta les lieux une fois que les policiers lui eurent conseillé de ne pas retourner à la maison de son oncle.

Chemin faisant, la motocyclette noire qui l’aborda quelque temps auparavant s’arrêta devant elle. Thn Kinh (le nerveux), soucieux de la voir revenir du poste de police la questionna :    
-  Tu as des problèmes?     
-  Mon oncle.     
–  C’est grave?     
-  À mon retour du kiosque, je l’ai retrouvé mort.     
La conversation coupa net puis les deux jeunes reprirent, à pied et en moto, une route différente.


         2v)    la mort subite de l’oncle    

La nuit que passa la jeune fille vendeuse de ballons multicolores chez son amie la couturière lui fut pénible. Elle réalisait toute l’étendue de sa solitude dans ce quartier où elle vivotait depuis quelques mois. Quelque part entre une étrangère et une parente éloignée d’un oncle sans famille proche. N’ayant d’autres amis que celle qui l’hébergerait ce soir, avec qui elle jasa une bonne partie de la soirée, Dep ressentit pour la première fois que le regard des autres signifiait beaucoup. Les parents, tout comme May, leur fille couturière, avaient assisté à la rencontre du comité des citoyens. Ce soir, en leur présence, seule avec eux, elle ne savait comment interpréter la façon dont on l’examinait, dont on lui parlait. Y avait-il de la clémence? De la sévérité? Elle ne saurait le dire. Lorsqu’on apprit le véritable motif l’amenant à demander asile pour la nuit, le ton changea. Dep se sentit mieux mais souhaitait que le lendemain vienne rapidement.

La couturière, n’en pouvant plus de contenir le besoin d’en savoir plus sur les événements dont son amie fut la source, une fois seule avec elle, lui demanda :   
–  Tu n’as rien vu venir?     
-  J’ai bien remarqué que mon oncle…    
-  Non, non… Je parle du fameux samedi soir.    
Elle vit que Dep n’allait pas ouvrir son cœur, qu’un tout petit peu la bouche.    
- Tu sais, il y a des choses que l’on préfère oublier. En reparler rouvre des blessures.      
–  Je comprends, mais tu sais, moi, je ne connais pas les hommes. Toi, maintenant les connais.    
Dep décoda une sorte d’admiration chez May, que le fait d’avoir été l’objet de cette agression la revêtait d’une aura particulière.    
–  Je ne connais pas les hommes comme tu le crois. Ils ne sont pas tous comme lui. Les hommes, du moins je le souhaite de tout mon cœur, sont respectueux des femmes. Lui, non. Il a assouvi son désir sexuel, un point c’est tout. Et de manière sauvage. Pas un homme, il fut un barbare. Ne cherche pas à voir dans cette atroce affaire le modèle de ce que devraient être les relations entre un homme et une femme.

May se tut. Insatisfaite des propos de Dep, elle cherchait une autre façon de la faire parler.    
–  Tu sais, le garçon dont je t’ai déjà parlé, celui qui circule avec sa moto noire, il revient souvent flâner devant l’atelier où je travaille. Je ne sais trop que faire.     
–  Sans être certaine de ce que je vais dire, je crois que l’on nous a toujours mis dans la tête, que nous, les filles, nous sommes des réservoirs, des porteuses de bébés. Jamais on ne nous a enseigné le plaisir; jamais on ne nous aura appris à dire non. Ce n’est pas tellement grave si un garçon ne trouve pas à se marier après vingt-cinq ans; pour nous les filles, c’est une catastrophe. Qu’un garçon soit laid, ce n’est pas alarmant; pour nous les filles, c’est fatal. Il y a deux discours : un pour les gars, un autre pour les filles. Le nôtre est souvent rempli de culpabilité et de soumission.

Les deux jeunes se turent. La réalité, souvent difficile à avaler, n’a pas le même goût dans une bouche masculine que dans celle d’une fille… d’une femme. La dure réalité vietnamienne, société machiste depuis des millénaires, n’aura laissé que très peu de place à la femme. Recluse, astreinte à des tâches éreintantes, peu gratifiantes mais combien essentielles à la survie de la famille et de la société, elle doit accepter son destin et vivre comme le prescrit la tradition. On ne la reconnaît pas dans qui elle est, tout comme on ne lui laisse pas occuper sa place. Lors des repas, des banquets, lors de Têt, les femmes ne sont utiles qu’à préparer les repas, n’ont pas le droit de s’asseoir à la table des agapes strictement réservée aux hommes qui s’empiffrent, se saoulent, exigeant que rien ne manque à leur estomac. Comme le firent leurs ancêtres, leurs grands-mères, leurs mères, les femmes encore aujourd’hui s’y contraignent. Daniel Bloch se le disait suite à son premier contact avec Dep : la femme vietnamienne semble résignée. La mère de Dep s’y étant soumise, elle ne le souhaitait pas pour sa fille. Dep le comprit dès son plus jeune âge.


         3v)     la mort subite de l’oncle
 
Ce fut lors de cette soirée de conversation avec son amie couturière que Dep s’aperçut à quel point la solidarité féminine n’avait pas tellement progressé. Que beaucoup encore restait à faire. Que beaucoup d’autres viols détruiront les illusions de plusieurs jeunes filles; de plusieurs femmes mariées également. La seule véritable journée fastueuse qui subsistera dans leur vie restera celle des noces, puis les autres viendront, fort différentes de tout ce qu’elles imaginèrent dans leurs rêves roses et bleus. Malgré ces paroles des anciens ''il vaut mieux se marier avec une prostituée que de faire une prostituée de sa femme'' il n’est pas démontré que dans les faits, ce soit différent. On sait que lors de la naissance d’un enfant, on organise une fête pour le premier mois du bébé. Jamais la mère et l’enfant n’apparaissent en public avant cela, claquemurée dans leur chambre où seulement une autre femme, de référence la mère, viendra leur apporter à manger. Certains croient que cette habitude, née de la volonté des femmes, des mères, serait liée au fait de leur volonté de s’éloigner des assauts du mari. Cela reste à prouver mais il n’y a pas de fumée sans feu.

Pendant que la jeune fille vendeuse de ballons multicolores et son amie couturière palabraient, les policiers du quartier ne mirent que très peu de temps à investir la maison de l’oncle et découvrir exactement ce que Dep avait décrit lors de sa visite au poste de police. L’ambulance que l’on fit venir afin de transporter la dépouille du défunt alerta la population. À hôpital du centre de Hanoï, on ne put constater que l’évidence. La cause du décès, on le sut plus tard, était liée à une rupture d’anévrisme.

Le chef de la police et quelques membres du comité des citoyens s’entendirent sur trois points : le premier, à l’effet qu’aux funérailles de l’oncle on allait signaler celles du pendu; le deuxième, cela devait se faire dans les jours qui suivent; le troisième, on déléguerait un membre élu pour rencontrer la nièce afin de lui conseiller de rétrocéder la maison. De cette unanimité, tous se réjouirent qu’enfin les choses allaient se replacer d’elles-mêmes. Comme toute négociation s’avère parfois ardue, valait mieux mettre une carte cachée dans sa manche. C’est l’inspecteur-enquêteur qui, après avoir vérifié la situation légale de l’oncle, s’aperçut du retard à régler les frais de location de l’espace occupé par le kiosque depuis bon nombre d’années. Ce policier devenait un partenaire de plus en plus précieux. Sa rapidité d’exécution en surprenait plus d’un.

Il surprit encore plus les élus, et le chef de la police, lorsqu’il déclara avoir trouvé une anomalie dans la maison de l’oncle de Dep. Celui-ci avait bien entre les mains une liasse de dongs, précisant qu’il s’agissait de coupures de cent mille dongs. Fouillant davantage, il constata, à l’étage, que le tiroir d’une commode avait été forcé, sans doute à coups de poignard. N’y restait que quelques papiers dispersés ça et là. Sa perspicacité - plus personne ne la mettait en doute - l’amena à conclure :    
-  Je crois qu’entre le moment où la jeune fille est venue au poste de police et celui où je me suis présenté chez son oncle, de deux choses l’une : ou bien la jeune fille connaissant une cachette, l’aurait vidée; ou bien quelqu’un s’est introduit dans la maison une fois vide, si l’on exclut le cadavre, bien entendu.     


         4v)     la mort subite de l’oncle
    
L’atterrement qui fondit sur tous ceux qui assistèrent à l’allocution de l’inspecteur-enquêteur était palpable. Sans le dire, tous avaient une même idée en tête : pas encore un autre problème, il semble qu’on a eu notre lot depuis un certain temps. Ce dernier dissipa le malaise :    
-  Si je résume bien la situation, nous sommes en présence d’un décès par mort naturelle, rien n’indique une quelconque agression. Deuxièmement, sa jeune nièce, nous la connaissons tous, s’est présentée dans des délais plus que respectables pour nous informer de la situation - elle a d’ailleurs signé sa déclaration sur l'honneur - puis accepté notre suggestion de ne pas retourner à la maison où elle habite depuis son arrivée dans le quartier. Troisièmement, lors de ma visite sur les lieux afin de vérifier l’exactitude de ses dires, j’ai remarqué un détail m’amenant à penser qu’il pourrait s’agir d’un vol – il est de notoriété publique que le bonhomme était assez riche, qu’il cachait beaucoup d’argent chez-lui – on peut émettre l’hypothèse suivante : quelqu’un ayant été mis au courant de la situation s’y serait rendu, fouillant un peu partout dans la maison pour trouver la cachette et disparaître avec le magot.

L’exposé tenait bien la route. On le chargea donc de vérifier auprès de la jeune fille si entre sa venue au poste de police et son arrivée chez l'amie couturière, elle avait parlé à quelqu’un d’autre.     
–  Cela se fera dès demain matin à l’heure du lièvre (entre 5 et 7 heures).     
Il quitta, laissant abasourdis le chef de police et les quelques élus, dont le président du comité des citoyens.

Celui-ci prit la parole :    
-  Que ferions-nous sans lui? Il devient indispensable. Je me rappelle lorsqu’on nous l’a recommandé, les membres du Parti de Hanoï lui reconnaissaient un talent remarquable pour démêler les questions très délicates. 
-  Tu as raison, mais également averti que certains chapitres de son passé demeuraient ténébreux. Rien de majeur semble-t-il mais tout de même c’est là, ajouta un des élus.   
Le président enchaîna :    
–  Je me souviens. J’espère que ce ne soit là que des détails. On ne peut passer sous silence ses ambitions. Elles sont sans doute légitimes mais elles ne doivent pas l’aveugler.
    
L’élu reprit la parole :    
-  Que pensez-vous de ses accointances avec la propriétaire du café Con rng đ, Madame Quá Kh?    
Le chef de police, étrangement silencieux depuis le début de la conversation, ouvrit son jeu :    
- Je ne vous cache pas que cet homme me turlupine. Il n’a pas beaucoup de proximité avec ses confrères policiers. Il ne partage ses informations qu’avec nous, jamais il ne donne de coups de main dans des enquêtes sur les faits divers. Il ne recherche que les grosses pointures, celles qui donnent le plus de crédit. J’avoue toutefois reconnaître son habileté à découdre rapidement des imbroglios qu’un autre enquêteur mettrait des mois pour y arriver. Qu’il souhaite me remplacer, c’est assez évident. Je ne m’en offusque pas étant à quelques mois de la retraite. Sachez que je le recommanderai les yeux fermés. Toutefois, son leadership ne rejoint pas tout le monde. On dit de lui, en coulisses bien sûr, qu’il agit comme s’il avait la rage au cœur, comme si un coupable qu’il désigne devient son ennemi personnel.       
Le président clôt la discussion en précisant qu’il se faisait tard et que l’on en saurait davantage le lendemain. On n’avait toutefois pas répondu à la question posée, ce qui intrigua le valeureux président.

                                                     

À suivre

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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