mardi 15 novembre 2005

Le trente-neuvième saut de crapaud

…la suite...

Le crevettier du capitaine Carbonneau naviguait allègrement vers les hauts bans. Il venait de quitter Anse-au-Griffon. La mer était d’une douce langueur qu’elle semblait vouloir conserver pour quelques jours. Le soleil s’amusait à aveugler les mouettes, ces grands oiseaux libres qui ne connaissent ni les distances ni les couleurs du temps et suivent, tels des domestiques, les bateaux en route vers l’horizon.

Les ordres du commandant furent brefs, précis et s’adressant à tout son équipage, il souhaitait ne pas devoir revenir sur les lois implacables qu’il avait instaurées à bord de son bateau et que nul, sous aucun prétexte, ne devait transgresser. Sa rigueur était connue et reconnue de tous. Son absence de familiarité avec les membres de l’équipage le rendait distant mais juste. Il avait un plan de pêche et le présenta aux matelots dont les responsabilités étaient claires et nettes. Cela installa une atmosphère de travail sur le crevettier et l’unique objectif qui les réunissait, la pêche.

Marcel, peu habitué à la considération des êtres humains dont il ne s’était approché qu’à l’âge de dix ans et du fait d’avoir continuellement eu à décoder les intentions de son père, sans droit à l’erreur sinon les conséquences physiques et morales lui étaient funestes, se sentit tout à fait en sécurité dans cet environnement militaire. Il savait ce qu’on attendait de lui et répondait avec une ardeur qui n’était pas sans rappeler celui dont personne ne parlait, ne rappelait la mémoire.

Sur LA DOUCE BRISE, Marcel s’isola mais cela n’était que sa manière d’être, de survivre. Le dernier geste vers Madeleine, sur le quai, fut bref. Son premier geste vers la mer fut de remplir ses poumons d’une très profonde respiration, comme s’il s’avançait vers l’inconnu et, à la fois, vers lui-même.

Pendant toute sa courte vie, il entretenait une conversation univoque au plus creux de son âme. Jamais il n’osa parler à Marcelin. Avec sa mère ce fut davantage l’écoute car, très jeune, il apprit que le temps d’absence de son père offrait à celle-ci l’occasion de tout lui montrer, lui expliquer, lui apprendre et cela durant à peine l’espace d’une saison de pêche. Par la suite, c’était le mutisme et la suspicion.

Sa plus intense douleur, celle qui ankylosait les élans de son être, était de ne jamais avoir été confortable dans son corps. Il avait le profond sentiment de vivre dans celui d’un autre. La ressemblance avec son père et malgré le fait que jamais Madeleine ne lui en eut parlé, lui était signalée par tous les enfants du village alors qu’il entra à l’école. Les dérisions bien qu’empreintes d’importantes frousses, le barricadèrent en lui au point que jamais il n’entra en contact avec les enfants de son âge. On le redoutait tout en le provoquant. Il répondait de son regard gris tel un requin pris dans les mailles d’un filet.

Sur le bateau, la même situation lui collait à la peau.

Une nuit durant laquelle, d’abord cachée derrière les nuages, la lune froide réapparaissait sur les flots de la mer, Marcel, à la poupe du navire, sentit monter en lui une vive émotion. Apparurent sur la mer, celle qui parle, celle que l’on doit écouter, charriées par un vent perdu, des sillages perturbés d’ombres et de lumières. Il fixa son attention sur ces vagues que le navire coupait et eut l’impression d’y percevoir comme un drapeau blanc s’étirant langoureusement derrière elles.

- Toi, fils de l’autre, écoute-moi.

Marcel recula, foudroyé par une voix venue de nulle part et qui l’enveloppait.

- Ton père a défié la mer. Elle l’a englouti non par vengeance mais pour lui faire comprendre qu’à ne pas respecter qui elle est, on court un bien grand danger. Il ne la craignait pas. Il ne craignait personne. Tous le craignaient. Mais, toi, fils de l’autre, toi qui lui ressemble tant, il faut que tu saches que la crainte en cache une plus profonde.

Le matelot ne savait pas s’il rêvait ou si, enfin, de ses soliloques lui parvenait une réponse.

- La pire crainte que nous pouvons entretenir, s’appelle nous-même. Il peut nous mener sur des récifs meurtriers. Autant la mer ne connaît pas sa force, autant le nous-même peut parfois ne pas connaître sa furie. Lorsque la mer parle, on doit l’écouter. Lorsque le nous-même parle, tel un bon capitaine, il faut en mesurer les messages, en saisir le véritable sens afin qu’il ne nous guide pas vers des écueils sommeillant en nous et n’attendent que le moment pour nous engloutir. Parfois, de manière intrépide, on se dit que la mer peut être matée. Parfois, de manière frivole, on se dit que le nous-même que d’autres ont aidé à bâtir peuvent l’avoir blessé, abîmé, écorché ou mutilé. Alors on ne l’écoute plus. La vengeance emplit le cœur, trouble le cerveau et, irrémédiablement, le nous-même sème le malheur. En soi et autour de lui.

Marcel, dans le silence de la nuit, à ses paroles marines, porta une extrême attention.

- Ne juge pas ton père. Toute sa vie, son nous-même ainsi que la mer, il ne les aura pas écoutés, ne leur aura pas parlé. Laissant gronder en lui de puissants orages, malgré sa force physique et sa force de capitaine, ceux-ci l’auront englouti. Ne te laisse pas dévorer par les mêmes gouffres. Ils te menaceront, mais tu as, planté au cœur, assez d’amour, assez de géant pour résister à ces frayeurs.

Marcel prit le drapeau blanc que lui avait remis Madeleine et, tel un linceul, le laissa échapper sur la mer.

- Papa, je t’aime.


Fin

lundi 14 novembre 2005

Le trente-huitième saut de crapaud

…la suite...

Les dix années qui suivirent, autant pour Madeleine que pour son fils qu’elle surnommait Mer-Sel car il était sa mer et le sel de sa vie, furent la réplique quotidienne d’un même scénario. Aussi tristes que leur solitude, aussi imprévus que les sautes d’humeur de Marcelin mais combien calmes alors que le père-capitaine les laissait dans la maison blanche pour reprendre l’espace d’une saison de pêche le bateau sans nom.

L’enfant ne connut personne d’autres que ses deux parents et la grave en face de chez lui. Il ne pouvait aller loin étant rappelé par les hurlements de son père ou les chuchotements murmurés de sa mère l’invitant à se faire discret afin d’éviter ce qui trop souvent lui tomba dessus, c’est-à-dire les injures et les coups.

Mais un fait demeurait et qui allait survivre tout au long de la vie de Marcel : il était la copie conforme de son père. Autant le gris de ses yeux que son corps solide sculpté dans du bois de grave. Sa mère voyait en lui l’exacte reproduction physique de Marcelin. Il n’avait de différent que le filet de sa voix. Le tempérament aussi.

Les premières années, s’étant rendu à l’évidence que son fils ne sortirait jamais de ce profond éloignement, qu’il ne verrait rien d’autre que ce coin de terre et ce bout de mer, Madeleine prit en charge de lui apprendre à lire et à écrire utilisant le sable de la grave et la position des étoiles dans le firmament. Elle y mettait une douceur multipliée craignant que dans sa tête d’enfant ne s’y installent les démons qui obstruaient la pensée de son mari.

De son côté, Marcelin ne s’intéressait pas à ce garçon qui fuyait sa présence, évitait son regard et recevait les coups sans pleurer, sans broncher. Il ne savait pas qu’à sa naissance, la mère lui avait montré à taire ses pleurs, à ne jamais laisser voir son malheur et à espérer dans son âme que puisse un jour se pointer les ailes du bonheur.

Dix années entières d’une telle recette perpétuellement resservie, identiquement la même, firent naître en Marcel un profond sentiment d’insensibilité. Il ne savait pas ce qui était beau ou laid, ce qui était bon ou mauvais, tout étant continuellement identique, aucune fantaisie, aucune surprise. Son père ne le frappait pas, c’était qu’il était absent. Son père le frappait, c’est que lui ou sa mère sans trop le savoir lui avait déplu. Coups solides et ensuite le mal disparaissait. Et la vie, du moins le passage des jours et des nuits, des semaines sans père et des semaines avec père, la vie suivait son cours. Mais la mer était là. Devant lui. Parlante et rieuse. Ainsi que les cris des coyotes, que Madeleine craignait autant que les fureurs de son époux.

Puis, à la fin de cette dixième saison de pêche, Marcelin ne rentra pas. Il ne rentrerait plus. Jamais. Le bateau sans nom échoué, son capitaine empalé à son mat, un drapeau blanc lui ceignant le front. C’est Carbonneau qui le trouva. Le ramena à son port d’échouage. Sur le quai de l’Anse-au-Griffon, les têtes baissées n’osaient fixer les restes d’un drame qui allait demeurer à jamais collé dans les mémoires des marins. On s’y attendait. Un jour. Le cadavre fut confié au médecin du village alors que la nouvelle, déjà, se répandait accrochée aux ailes des mouettes voyageuses.

Ce fut Carbonneau qui, annonçant la nouvelle à Madeleine découvrirait l’état lamentable dans lequel elle vivotait ainsi qu’un un fils-sosie planté droit auprès d’elle. Le gris des yeux de l’enfant lui glaça le dos. On ne pouvait imaginer telle ressemblance, une copie conforme.

- Merci Capitaine Carbonneau. Dites au curé que j’irai le rencontrer pour le service funéraire.
- Si je puis t’être d’une quelconque aide, tu me le fais savoir.
- Il s’appelle Marcel, dit spontanément Madeleine voyant que le marin fixait son fils avec des yeux remplis d’étonnement.

Déjà Marcel avait fui vers la grave. Son chien amaigri le suivait en boitillant. Il ne saisissait pas le sens de cette nouvelle, le sens de la mort, car la vie même n’en avait pas. Il fixait du plus loin qu’il pouvait les mouvements de la mer, celle qui lui parlait si étrangement, celle dont sa mère lui disait qu’elle pouvait lui parler et n’entendait rien d’autre que les roulis familiers perçus de jour en jour.

Madeleine vint le rejoindre. Elle posa les mains sur ses épaules et pour une des rares fois de son existence, déposa dans ses cheveux un long baiser.

- Lorsque la mer avale ses marins, elle les garde en elle. Il est impossible de les retrouver, car jalousement elle les retient dans son ventre. Il y a on ne sait trop combien de capitaines, de matelots ou de simples navigateurs au creux de la mer. Ils ont péri chacun à leur manière, chacun de la façon dont ils l’ont servie ou tenté de l’asservir. On ne dompte pas cette grande échevelée. Elle est trop forte, trop puissante. Dis-toi, Mer-sel, que celui qui meurt en mer ne revient pas.

Sans parler, Marcel semblait lui dire qu’il en était tout autrement pour son père. Madeleine le perçut et lui dit :

- Si elle a fait une exception pour ton père, c’est pour une seule raison. Il ne l’a jamais écoutée. Il faut écouter la mer lorsqu’elle nous parle car elle s’attend à ce qu’on lui réponde.

Il s’enfuit vers la maison blanche où plus jamais un bateau sans nom, un bateau sans parole ne s’échouerait.

…à suivre…

samedi 12 novembre 2005

Le trente-septième saut de crapaud

…la suite...

- Comme j’aimerais que Clémence soit encore dans les parages, se disait Madeleine assise sur une petite chaise, scrutant dans les eaux de la mer qui bougeaient langoureusement devant elle, se demandant anxieusement si les heures qu’elle passait seule dans la maison de son mari avaient encore de l’avenir.

Elle voulait accrocher le temps sur une ligne interminable, consciente qu’au retour de Marcelin sa vie allait redevenir un tissu ininterrompu d’horreurs et de souffrances. Son ventre enflait tout comme sa peur. Comment allait-elle pouvoir supporter les coups devenus de plus en plus fréquents au moment de son départ et qui, désormais, en frapperaient deux : la femme et l’enfant qu’elle portait?

Le matin de l’arrivée des marins, en cette fin de juin torride, fut marqué comme la tradition le voulait par une envolée de cloches à l’église. Pour certains, cet heureux événement ouvrait la porte à des retrouvailles émouvantes, des histoires de pêche et pour une autre, représentait le tocsin.

Marcelin entra et remarqua immédiatement la situation nouvelle dans laquelle se retrouvait son épouse. Il allait être père. Durant quelques jours, Madeleine vécut des instants d’un calme qu’elle n’avait jamais connus auparavant. Cela annonçait-il le début d’une nouvelle vie? Devait-elle s’enquérir des heures en mer que son mari avait connues? Continuellement sur le qui-vive, évitant tout sujet ou toute conversation pouvant bien malgré elle provoquer l’ire de son homme, elle résolut de se terrer dans un mutisme prudent. Il le lui reprocha. Mille et une questions tournant toujours autour du même sujet, avait-elle eu de la visite? ses parents étaient-ils venus? connaissait-on son état dans le village? avait-elle fait des changements dans sa maison?, pour toutes ses interrogations il ne voulait pas de réponses, l’attitude de sa femme lui suffisait.

L’épouse de plus en plus soumise et domptée n’espérait qu’une chose, ne rien dire, ne rien faire pouvant allumer la rage et la furie de cet homme renfrogné passant ses journées dans le bois ou alentour de la maison à repeindre son bateau sans nom. Une ambiance de méfiance succédait à de très longues périodes au cours desquelles ni l’une ni l’autre ne s’adressaient la parole. Le bruit des vagues, les mugissements du vent et les hurlements des coyotes rappelaient amèrement que leur solitude devenue de l’isolement allait durer jusqu’à la prochaine saison de pêche.

Juillet ne changea rien à la situation.

Aux aoûtements, les contractions annoncèrent la venue de l’enfant. Madeleine savait qu’elle aurait à accoucher seule. Cela ne la préoccupait pas outre mesure, mais allait-elle pouvoir faire baptiser celui ou celle qui bientôt lui permettrait de penser à autre chose que sa misère et l’obligerait à s’armer de défenses afin de lui éviter les affres d’un père colérique et violent?

Marcel naquit de nuit. Elle souffrit dans le plus complet et le plus entier secret. Au matin, à la fenêtre de la cuisine, fatiguée, épuisée, elle allaitait ce garçon dont elle ne savait pas si elle devait l’appeler mon fils… son fils… ou notre fils, mais par l’énergie féroce que cette présence lui donnait, dans toute la subtilité de la communication d’une mère à son enfant, elle l’avait invité à ne pas pleurer, ne pas manifester quoi que ce soit qui puisse faire rugir l’impétueuse bête humaine fragilement déchaînable qu’était son géniteur.

- C’est quoi? demanda Marcelin, les deux mains dans les poches et déjà près à quitter la maison.
- Un garçon.
- Tu vas l’appeler Marcel.

À deux pas de la porte, la question timide de son épouse le fit s’arrêter et répondre avec une telle fureur dans la voix que Madeleine, dans un réflexe protecteur, plaqua son fils contre elle.

- Pas question de baptême. Assez clair?
- Je te prépare à déjeuner.

Il ne prit pas le temps de répondre et, claquant la porte, sortit de la maison dans une rage qui, pour une rare fois, ne fut pas dirigée contre elle mais plutôt sur le chien qui se retrouva au bas des marches, piteux.

Madeleine savait que si elle tentait par quelque moyen que ce soit d’aviser ses parents de la naissance de l’enfant, elle aurait à en subir les contrecoups. Combien de temps allait-il se passer avant qu’à son tour il soit frappé? Que serait leur vie maintenant? Que pouvait-elle encore oser espérer? Réussirait-elle à faire survivre un enfant dans ce climat malsain?

- Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise. Tu porteras le nom de Marcel, comme ton père le veut. Je te souhaite longue vie.

Elle le prit dans ses bras. Le mena à la fenêtre pour lui présenter la mer. Et dans le plus vaste dénuement, Madeleine lui noua un drapeau blanc autour du corps.

- Tu es et tu seras mon éternel appel à l’aide.

Marcel s’endormit.
...à suivre...


vendredi 11 novembre 2005

Le trente-sixième saut de crapaud

…la suite...

La maison blanche, sise à quelques pas de la grave et à plusieurs du village, fut montée rapidement. Marcelin, avec l’acharnement que tous lui connaissaient et sans l’aide de personne, refusa froidement le coup de main de son père. Ce serait sa maison, celle qu’il avait dessinée dans sa tête et la réaliserait en un temps record afin de pouvoir y installer sa Madeleine, témoin silencieuse d’un ouvrage qu’elle jugeait de loin et devait, aux dires de son mari, apprécier les mérites avant l’automne.

Ils s’y installèrent un peu avant les grandes marées d’août. Rien de particulier ne fut organisé pour célébrer l’entrée du couple. Au fil des années, Marcelin avait construit les meubles de ses propres mains et là, il achevait de défricher la route amenant Madeleine dans ce qui allait devenir son enfer.

Dire que cet homme était craint par tous les habitants du village ne relève pas de la légende. On connaissait ses talents de pêcheur mais on ne retenait que le peu de respect qu’il vouait aux traditions séculaires entourant la pratique autant commerciale que récréative de la pêche. Pour lui, c’était un gagne-pain mais surtout une chasse aux poissons qu’il s’obligeait à remporter peu importait le prix à payer, les règles à suivre et les précautions à prendre. Il se moquait allègrement des prévisions ou des prédictions, se fiant uniquement à son instinct de prédateur. Faire équipe c’était partager, cela n’entrait pas dans sa conception de la vie.

Madeleine entra dans la maison de son mari. Un soir, revenant de bûcher le bois de l’hiver, Marcelin fit une colère noire. Ayant aperçu aux fenêtres de petites étoffes carrelées rouges et blancs, il les arracha, les piétina devant elle, lui ordonnant de ne plus jamais toucher à quoi que ce soit dans sa maison sans lui en avoir parlé. Elle n’eut pas le temps d’esquiver la gifle qui suivit l’avertissement, se retrouvant par terre, humiliée et la bouche ensanglantée. Derrière le rideau de larmes qui bruissait dans ses yeux, c’est un homme au regard de requin qu’elle vit. Déjà, elle apprenait que le silence serait son lot et la prudence son alliée.

- Que je ne te vois plus jamais toucher à autre chose dans ma maison, sinon …

La menace était claire, précise, ne lui laissant d’autre choix qu’une aveugle obéissance. Dans l’aquarium paisible où elle croyait s’être plongée, le requin nageait, yeux froids sur elle, la guettant, la traquant continuellement, lui présentant une mâchoire inquiétante.

Elle ne faisait jamais rien de convenable au goût de son mari. La réponse à toute parole ou geste qu’elle risquait, lui parvenait avec la même férocité, la même brutalité. De sorte qu’en très peu de temps, elle fut littéralement coupée de sa famille et de la communauté. On se doutait des traitements subis par la jeune épouse, mais personne n’osait défier Marcelin de crainte que la situation n’empire. Les parents des deux familles ne se parlaient plus, évitant ainsi un sujet dont l’horreur ne faisait plus de doute. Même le curé, recevant de chacun et chacune des allusions parfois feutrées mais allant toutes dans la même direction, jugea plus confortable d’attendre que la principale intéressée ne se manifesta. Ce qu’elle ne put faire car il lui était désormais formellement interdit de sortir de la maison blanche, de fréquenter qui que ce soit et même d’y inviter ses parents.

L’été et d’automne filèrent cette année-là plus lentement qu’à l’accoutumée. Dans le malheur et la souffrance, le temps a la mauvaise habitude de ralentir paresseusement. Les journées de Madeleine lui courbaient les épaules, les nuits l’épouvantaient. Comme gestes d’amour, elle ne connut que les viols répétés d’un homme qui semait en elle l’épouvante et la répulsion. Dans la noirceur de cette maison blanche régnait une atmosphère de lourdeur pesant de plus en plus sur une Madeleine désillusionnée et affreusement mutilée au cœur et à l’âme.

Combien de prières fit-elle pour que son souhait de ne pas tomber enceinte soit exaucé? On ne l’entendit pas. Ses cris et ses déchirements provenaient de trop loin pour qu’aucune oreille même attentive ne reçoive ses appels désespérés. Et c’est une femme engrossée qui vit partir pour la mer un homme qui sema autour de son antre un tel climat de terreur évitant ainsi qu’en son absence on s’y approche. Il n’avait pas besoin de beaucoup parler pour que s’éloigne l’idée de s’y aventurer. Marcelin avait bâti une maison blanche, y avait cadenassé Madeleine et entouré leur isolement mystérieux d’une telle intimidation, que cette maison était devenue un lieu maudit.

C’est à cette époque que l’imprudent capitaine fit la rencontre de Carbonneau, nouvellement arrivé à l’Anse-au-Griffon, et lui suggéra de se lancer dans la crevette. Pendant quelques jours, les deux bateaux, LA DOUCE BRISE et le sans nom, voguèrent côte à côte, lancèrent leurs filets dans des baies que seul Marcelin connaissait et fréquentait les mêmes ports. Le jeune Carbonneau apprit beaucoup de ce fougueux pêcheur mais ne sut rien de sa vie personnelle. Il y avait là rien à dire, lui répétait un Marcelin qui ne se doutait pas qu’à son retour, sa femme offrirait un corps que la grossesse déjà modifiait.

Cette deuxième saison de pêche et de mariage fut celle où Madeleine cessa d’attendre, tenta de s’arracher à une peur maligne l’enfermant et caressait son ventre où la vie tristement s’agrippait.
...à suivre...

mercredi 9 novembre 2005

Le trente-cinquième saut de crapaud

…la suite...

Comment la mer put-elle, en si peu de temps, changer un homme à ce point? Selon toutes les apparences, il était le même. Fier, décidé et entier ce Marcelin, capitaine réquisitionnant un bateau séculaire, radoubé tous les étés par un père ayant connu trop peu de saisons maritimes avant de consacrer les autres à sa famille et à sa communauté. Un Blanchard dans toute la force du mot, né au beau milieu de la période de pêche, intensément accroché aux lèvres de celui qui racontait si bien les beautés et les cruautés de celle qui les nourrit si peu longtemps. Tout jeune encore, on voyait le tracé de sa destiné clairement inscrit dans le gris perle de ses yeux. Il n’y aurait que la mer. Elle serait son rêve, son gagne-pain et sa mort. Pas assez peureux, disait-on de lui. Hasardeux, lançaient les plus téméraires.

Il avait tout appris de ce père, capitaine déchu, qui souffrit atrocement lorsque son épouse l’obligea à choisir entre elle et son amante, celle pour qui son cœur et son âme battaient. Tout le reste de sa vie, ayant accepté de larguer les amarres pour accoster définitivement sur une terre aride et improductive, il aura le regard perdu vers la première vague, celle qui pousse les autres à venir échouer sur la grave dans des silences tonitruants.

Marcelin, le fils premier, n’allait pas suivre la route du père. Il s’était juré, très jeune encore, de ne jamais piétiner sur du solide. Et c’est toute la colère refoulée d’un homme qu’il sentait humilié que ce fils investirait sur un bateau en friche derrière le hangar, là où son père l’avait remisé et, d’un été à l’autre, passait des heures à caresser. Il n’avait pas quinze ans que déjà il achevait de le repeindre, plusieurs couches appliquées sur les lettres nommant la barge : LE DRAPEAU BLANC. Le sien n’aurait pas de nom. Comme celui des pirates.

Lorsqu’il décida de partir pour la pêche, Marcelin soufflait sur les cendres d’une famille taisant depuis toujours le drame du père et, dans l’inconscient qui entoure souvent les secrets du sang, jetait furieusement les jalons de la discorde et du malheur. Ainsi que ses parents, ses frères et sœurs ne se présentèrent pas à la cérémonie de la bénédiction du curé à quelques heures du grand départ. Il faisait froid ce jour-là et le cœur de certains leur gelait l’intérieur.

Sa renommée de capitaine téméraire mais hardi, de marin habile mais colérique lui colla à la peau dès les premières sorties. Il ne respectait que son instinct de prédateur. Tous les matelots qui firent la pêche avec lui rapportaient d’incroyables histoires. Tous, les années suivantes déclinaient ses offres de repartir sur son bateau sans nom. De sorte qu’il travaillait seul, dans des eaux tumultueuses, celles qu’il recherchait, et rapportait des prises de belle qualité.

Lorsque la saison prenait fin, il partait vers la forêt, bucheron infatigable. C’est à peine quelques semaines par année que Marcelin restait à l’Anse-au-Griffon, tout entier occupé à son bateau. Il rencontra Madeleine, la si douce Madeleine, à l’occasion du mariage de la fille d’Émile, le marchand général. Leurs amourailles, comme le disaient les vieux, entrecoupées d’eau saline et de bois, durèrent moins d'une année. C’est à la veille du départ en mer qu’il l’épousa, promettant à son retour de lui construire maison et famille.

Elle aimait chez cet homme sa grande détermination, son inébranlable volonté à accomplir les projets qui lui tenaient à cœur et principalement son ardeur inouïe à tout faire bien et souvent mieux que les autres. Ses ambitions, elle souhaitait les faire siennes. Elle accepta de partager sa vie à un homme, qui parlait peu il est vrai, mais lui semblait fiable. Dans le village, on ne lui attribuait d’autres défauts que sa témérité mais puisqu’il revenait continuellement de la mer et du bois, les bras chargés, personne ne lui en tenait rigueur. Et il partit avec les autres, seul toutefois, sur son bateau anonyme fraîchement repeint, au lendemain d’un mariage sans noces.

Il fut parmi les premiers à revenir. Au stock de morues il avait ajouté, brisant une des plus élémentaires conventions de la pêche, quelques saumons d’une grosseur impressionnante. Sachant qu’on allait les lui acheter sans rechigner, il ne tenait pas compte des malicieux regards qu’on lui adressait sur le quai. La mer était là, ouverte et généreuse à celui qui savait y puiser des richesses. Qu’un se spécialise dans le homard, l’autre dans la morue, un troisième dans le saumon, que les territoires sans être délimités fussent selon une règle non écrite, respectés par tout un chacun, cela, Marcelin n’en tenait pas compte. Il pêchait, un point c’est tout.

Madeleine le reçut, debout et droite sur le perron de la maison de ses parents. Sa première attente de femme de marin lui fut pénible. Son angoisse s’éteint lorsqu’il la prit dans ses bras. Les premiers mots qu’il lui adressa, furent :

- Je commence demain à construire ma maison. Tu resteras ici jusqu’à ce qu’elle soit habitable.

Il repartit. Sans l’embrasser. Sans l’emplir de ses bras desquels l’odeur du poisson et de la mer s’exhalaient.

Du plus profond de son cœur, Madeleine ressentit que cet homme au teint halé, à l’haleine maritime et au regard gris, que cet homme n’était plus le même. Le suivant des yeux alors qu’il se dirigeait vers la demeure des Blanchard, une brise froide l’enveloppa.

…à suivre…




mardi 8 novembre 2005

Le trente-quatrième saut de crapaud

… la suite...

On serait porté à s’attendre, lorsque des bateaux partent en mer, à des histoires de tempêtes, d’avaries permettant à des gens ordinaires de se défier eux-mêmes, combattant jours et nuits sans aucune accalmie les éléments de la nature, des poissons monstrueusement gigantesques à la Moby Dick, à la Jaws…

On serait porté à s’attendre à des expériences personnelles, à des initiations humaines, à des révélations sur les capacités enfouies au plus profond de soi, laissant poindre des forces insoupçonnées nous transformant en légendes vivantes…

On serait porté à s’attendre à des chavirements de l’âme et de l’esprit épuisés par la solitude maritime et des jours sans fin sous un soleil torride, par des nuits que la lune projette vers des hallucinations fantomatiques, à des comportements inimaginables que seule la mer peut engendrer et transporter par la suite à des oreilles incrédules…

La solitude du capitaine et son immanquable isolement menant aux mutineries. La folie du roulis amenant l’homme à tomber dans les bras de la sirène. La diminution des vivres, le rationnement de l’eau, l’excès de sel aux lèvres asséchant les valeurs humaines. La perte de la réalité se confondant à l’immensité incommensurable de la mer rejoignant puis s’égarant dans l’horizon. L’appât du gain facile piratant les vertus mieux ancrées.

Et l’attente. Celle des femmes de marins, une bougie allumée à la fenêtre, scrutant en vain le quai vide et mouillé, tricotant leurs peines à même les journées interminables et les nuits stériles. Celle des marins, harpon transperçant leurs mains gercées, rêvant de pêche miraculeuse, de retour triomphal et de quiétude sur des planchers solides et immuables.

Tout cela ne sera pas dans l’histoire de Marcel.

Tout cela ne sera pas dans l’histoire de Madeleine.

Rien de cela ne se passera sur LA DOUCE BRISE voguant vers des îles perdues où la crevette lui a donné rendez-vous. Non plus dans la maison devenue froide de Madeleine qui opta, au départ de son fils, pour ne pas l’attendre. Ne pas attendre n’est pas désespérer. Elle avait mis tant et tant d’heures, de semaines, rivée à la fenêtre de sa maison, fixant la couleur de la mer, l’odeur du goémon, la vélocité des vents et les racontars de magasin général pour savoir, maintenant que la mer avait englouti son mari marin et portait, aujourd’hui, son fils à elle, le fils de celui-ci, pour ne plus attendre. Ce souffrant ennemi aux implacables desseins. Son quotidien en avait été tellement infecté qu’elle avait résolument opté pour l’espoir. Pour l’espérance.

Lorsque Carbonneau, à la fin d’un hiver particulièrement mélancolique, lui avait demandé si son fils, le fils de l’autre, celui dont personne ne citait le nom, avait l’âge pour la mer, elle s’y attendait sans l’espérer. Lui avait répondu que Marcel, fils de Marcelin et de Madeleine, Blanchard de nom, serait d’âge le jour où il pourrait la dévisager sans peur. Son cœur de mère venait d’abandonner. Le fils partirait. Au printemps. Lorsque le sel marin goûterait le poisson.

Elle lui en parla avec les mots de celle qui navigue dans des eaux tumultueuses.

- Le capitaine Carbonneau te voudrait sur son bateau.

Marcel, la regarda, lui sourit et dit :

- Est-ce lui ou la mer qui m’appelle?
- Tu es le seul à pouvoir répondre à cette question.

Madeleine se mit à l’ouvrage. Un tricot de laine, couleur marine. Des pantalons chauds. Une tuque serrée. Et principalement, elle tissa dans son cœur une solide assurance, de celle que l’on ne peut se procurer ailleurs que dans les souvenirs et la nostalgie.

Depuis la disparition brutale et prévisible de ce téméraire Marcelin, survenue il y avait de cela maintenant près de dix ans, cette femme solide comme les nuages, frêle comme le vent d’ouest, lui avait creusé à l’intérieur de sa mélancolie un fragile tombeau enterré au mitan de son âme. Quotidiennement alimentés, les souvenirs conservés, elle ne les partageait pas avec son fils, de crainte qu’en les remuant ils lui insufflent de semblables besoins. La poussière et les cendres sur la mer peuvent-elles prendre l’eau?

Son mariage avec ce fils de la marée, cet imprudent passionné de Poseïdon, elle l’avait souhaité du plus ardent d’elle-même. Il eut lieu à quelques heures de son départ pour la pêche et les noces, plusieurs semaines après. Déjà, comme le faisaient ces femmes maritimes, Madeleine changea la bougie s’éteignant à sa fenêtre, déplaçait le petit drapeau ceinturant l’arbre, le seul, droit devant chez elle, chez eux maintenant, petit drapeau pointant vers celui qu’il avait accroché à son mât. Malgré les avertissements et les considérations de tous, il le choisit blanc. Ouate flottant dans la brume.

Et elle se mit à attendre. Attendre l’attente. Puis, il revint.

… à suivre…

lundi 7 novembre 2005

Le trente-troisième saut de crapaud

Dans le village, lorsque pointait un drapeau, tous et chacun y décodaient un message à partir de ce code installé depuis longtemps, mais qui ne faisait pas unanimité. La couleur importait. Le blanc, parmi toutes, semait la terreur. Plusieurs marins contestaient le drapeau blanc comme représentant du danger ou d’un appel à l’aide. Ils argumentaient que ce n’était pas une couleur, qu’en se confondant au brouillard, le blanc risquait d’être inaperçu de la mer ou pire, confondu avec les oiseaux ou les nuages. Mais on s’entêtait à placer le drapeau blanc lorsque des problèmes surgissaient, même sur la rive.

Il y avait bien les drapeaux rouges pour les travaux publics; les bleus, pour les fêtes religieuses; les verts, annonçant l’arrivée de la poste; les noirs, drapant le corbillard et accrochés aux arbres du cimetière, parlaient du départ d’un des leurs. Mais le blanc demeurait au cœur même des discussions. Jusqu’au jour où…

Nous étions à l’époque, peu lointaine encore, où les marins, quittant le quai de l’Anse-au-Griffon en direction des Îles-de-la-Madeleine, se réunissaient sur le porche de l’église afin d’y recevoir la bénédiction du curé. Tout le village s’y retrouvait, échangeant les dernières prévisions météorologiques, les plus récentes nouvelles sur les bancs de morue et surtout, d’une oreille distraite mais quand même intéressée, on écouterait ce que les plus vieux du village allaient prédire sur la saison des filets. Les femmes et les enfants savaient qu’on entrait dans une période à la fois essentielle mais difficile.

Le sermon du curé était toujours le même : prions et espérons. Celui des marins aguerris : partons la mer est belle. Ce moment n’en finissait plus pour les anxieux de partir et, chez ceux et celles qui allaient demeurer là à attendre, on voulait l’étirer.

Une tradition voulait qu’au départ des barques, le marin qui ne partirait plus à cause de l’âge ou tout autre raison, remettait à chacun des capitaines, un drapeau blanc. Cette cérémonie se voulait courte et jetait sur l’assemblée une lame de silence que briseraient les plus jeunes matelots impatients de prendre enfin la mer.

Ce jour-là, montait sur le bateau du capitaine Carbonneau, LA DOUCE BRISE, le fils unique de Madeleine, veuve depuis plusieurs années déjà d’un marin intrépide qui périt en mer, un drapeau blanc noué à son front. Raconter son histoire relevait du tabou dans le village. Ou de l’interdit. De toute façon personne ne souhaitait faire rejaillir cette macabre aventure. Sauf qu’aujourd’hui, avec le départ du fils de Marcelin Blanchard, dont la témérité n’avait d’égale que son génie de la pêche, des souvenirs s’emmêlaient au mât de ce magnifique crevettier d’une blancheur incomparable. De la ouate dans la brume.

Madeleine enserrait son fils âgé d’à peine vingt ans. Aucune parole ne franchissait ses lèvres gercées de douleur et les larmes lui coulant des yeux se retrouvaient sur la laine tricotée marine sur laquelle elle avait ouvragé durant l’hiver. Lui, de ses yeux gris, la remercia et sortit de sa poche un tissu blanc, beaucoup moins immaculé que la peinture fraîche du bateau sur lequel il allait passer les prochaines semaines.

Carbonneau ne s’intéressait pas à la morue. Il avait trouvé un filon unique lui permettant de vendre la crevette qu’il pêcherait dans les eaux troubles à l’est du golfe. Il connaissait les risques, les périls même d’une telle pêche, mais il misait sur le fait d’être le seul à courir après la crevette. Son voyage allait s’étendre sur au moins dix semaines avec des arrêts à quatre ports différents là où il pourrait décharger sa prise avant de reprendre le large. Son équipage se composait d’un assistant capitaine dont la charge principale était de prendre le relais la nuit, Carbonneau pêchant sans arrêt vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De six matelots, dont cinq étaient des habitués à bord de LA DOUCE BRISE. Le sixième, Marcel, en serait à son baptême de la mer.

Sur son crevettier, le capitaine ne supportait aucune facétie, aucune frasque et surtout, détestait toute discussion pouvant mener à la mutinerie. Il en savait trop sur les effets des vents marins, principalement pour les oreilles, pour permettre quoi que ce soit pouvant enkyster l’atmosphère. On était ici pour la pêche. Point final.

Le capitaine Carbonneau avait proposé à Marcel de le prendre avec lui, pour une seule raison. Il avait connu son père. En fait, c’est cet homme au tempérant prompt qui l’avait conseillé à opter pour la pêche à la crevette, prédisant un avenir meilleur que celui de la morue qui, un jour, du moins c’est ce qu’il prévoyait, serait tellement pêchée que cela occasionnerait une pénurie et une baisse importante du prix. Il se sentait donc recevable, de plus qu’il lui vouait une quasi vénération pour ses talents de marin aux techniques inhabituelles, son sens aigu à lire les eaux et y dénicher le poisson, lui tendant des pièges dans lesquels il tombait comme un amateur. Il se disait : tel père, tel fils. C’était du moins le pari qu’il tenait.

Ce ne fut donc pas Madeleine qui fit les premiers pas vers le capitaine Carbonneau, ni Marcel. Et, sur le quai, alors que déjà plusieurs bateaux disparaissaient au loin, la mère quitta son fils, se faisant cette promesse.

- Je ne veux pas, de maintenant jusqu’à son retour, penser à lui. Le drapeau blanc qu’aujourd’hui je place entre nous deux, flottera jour et nuit et attendra. Attendre, c’est le pire ennemi.
...à suivre...

vendredi 4 novembre 2005

Le trente-deuxième saut de crapaud


Il y a deux mois, déjà, au matin de la fête du travail, j’entreprenais ce blogue portant le titre LE CRAPAUD GÉANT DU PARC FORILLON. Deux mois plus tard, trois jours après la fête des morts, je me propose d’en faire le bilan. Une sorte d’inventaire permettant de rajuster le saut ou encore un moment d’arrêt qui situerait dans le temps l’espace entre ici, maintenant et cet il y a deux mois.

Je le voulais, ce blogue, éclectique. Il le fut. Continuera de l’être. De ces histoires débutant par Il était une fois… racontées par ce grand-père marcheur sur une grave gaspésienne, issues de ces deux semaines étalées sur un peu plus d’un mois entre juillet et août dernier (lui) m’auront permis de recueillir là-bas des odeurs, des couleurs à nulle autre pareille. Dire que j’aurais pu les écrire directement de là, de ce Cap-des-Rosiers dont le phare aux yeux clairs projette de sa hauteur orgueilleuse des sillons de lumière sur une mer qui n’en est pas une mais qui en est une, de cette Anse-au-Griffon où la maison saumonée en plus d’avoir conquis mon cœur continue toujours de me hanter comme une sirène, dans cette Gaspésie maritime oui, éloignée, soit, mais de cette Gaspésie gardienne de la mer, courageuse et accueilleuse… La Gaspésie, écrin fragile d’un monde à continuer!

Ce crapaud, celui qui m’aura permis de définir et d’approfondir ce qui reste à continuer, les bris de silence. Un bris de silence, c’est un moment unique, à ne pas perdre, un instant où le cours des choses s’estompe car lui est soumis un temps de rêve, de réflexion, de méditation, temps venu d’on ne sait où et qui permet cet arrêt sur et autour de soi. Une inspiration, aussi. Ce crapaud m’a surpris par son plongeon inusité, exigeant la réflexion. Un flock! dans le géant de la vie. Tout peut devenir géant si l’on si attarde.

Quelques petites histoires, une plus longue, celle de Philip et de Clémence surtout qui aura mobilisé mes énergies, m’interpelant le matin, après le café, après les oiseaux et l’eau versée dans ce laurier à fleurs blanches. Il y en aura d’autres de ces personnages devenant autant d’occasions pour approfondir ce qui est sans doute le plus difficile à écrire, l’intérieur des gens et l’inévitable contact avec la réalité des autres.

Depuis deux mois, l’environnement a changé. Il y a quelques années j’aurais dit que c’était pour le meilleur ou pour le pire, aujourd’hui je dis qu’il a changé parce qu’il a besoin de changer. Se connaissant mieux, il sait quand et comment changer. Mes oiseaux du matin deviennent de plus en plus familiers. Ils savent quand les miettes viendront, mais surtout ils profitent de ma présence sur le balcon pour piailler leurs histoires d’oiseaux. Certains s’approchent au point de rencontre encore défini comme la limite entre la peur et la familiarité, c’est-à-dire à la base du bocal d’un laurier exigeant son humidité matinale, lieu neutre et convivial à la fois.

J’ai fait l’erreur d’entrer trop vite mon ibiscus qui a fleuri cette année tant et tellement, croyant le protéger à l’arrivée des nuits fraîches en le replaçant là où il allait passer ses longues heures d’hiver. Il a réagi. Il laissait tomber ses feuilles. Ne fleurissait plus. D’un commun accord, nous nous sommes entendus pour le jour dehors, la nuit en dedans. Il est heureux et me le dit par la repousse de feuilles d’un vert si délicat que j’ai peine à lui trouver une ressemblance.

L’environnement tourne à l’automne. Le grand érable rouge qui fait merveille dans la ruelle devient de plus en plus rouille. On voit que le soleil s’y est accroché aux feuilles. Les écureuils l’ont adopté, y faisant leur nid. Les oiseaux se prélassent toute la journée dans ce parasol qui tout doucement perd en efficacité comme protecteur de vent. Les feuilles mortes changent de bruit. Il devient de plus en plus un frôlement cartonné. La pluie : ses avares présences de l’été sont compensées maintenant par une surabondance mal mesurée.

Fleurette va bien. Arthur, aussi. Car des gens sont entrés dans ce blogue. Il y en aura d’autres. Émile et Léa, bientôt. Il est toujours difficile de parler de ceux qui sont là, que l’on aime et qui font vibrer en soi des élans de géant. Être géant, ce n’est pas être grandeur hors de l’ordinaire. Être géant, c’est être soi-même. Comme me le disait, il y a de cela très longtemps, un professeur d’une école secondaire, être soi-même, voilà le plus difficile car nous avons la mauvaise habitude de nous montrer toujours sous notre jour le plus agréable, dans nos plus beaux atours, avec des mots les plus justes, car nous portons vers l’autre au lieu de porter vers soi. Un géant pour moi sera toujours un instant de vie qui déclique des moments d’amour.

Puis, la poésie. Oui, la poésie. J’aime bien ce que Beaudelaire en dit :
La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale : elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même.

J’y suis arrivé assez jeune. En fait c’est grâce à une personne, décédée depuis, une vieille cousine de ma grand-mère, que l’on appelait amoureusement cousine Marie-Anne. Elle vivait à Montréal. Veuve d’un vétérinaire et mère orpheline d’un fils parti à l’orée de ses vingt ans, elle représenta pour moi la première manifestation du géant. Première à lire mes poèmes, elle les a aimés, critiqués et reçu un cahier dans lequel je notais des alexandrins fragiles, des sonnets aux rimes simples, des poèmes libres qu’elle aimait moins. Ce cahier, il survit certainement quelque part, chez quelqu’un qui aura hérité de ses souvenirs et de ses nostalgies que méticuleusement elle conservait. C’est elle qui m’offrit un premier recueil de poèmes : les œuvres complètes de Marie Noël. Elle était bien catholique et je ne lui reproche pas. Mais lorsqu’elle percevait des influences plus modernes, ne s’en offusquant pas, je la vois encore me dire sa difficulté à saisir les images hermétiques. Mallarmé ne faisait pas partie de ses lectures. Rimbaud et Verlaine, encore moins. Toutefois, lorsque je suis tombé en amour avec Saint-Denys-Garneau elle me vantait Nelligan. Miron et Roland Giguère, elle n’eut pas le temps de les lire. Je lui rends hommage aujourd’hui, la remercie et lui rappelle mon amour.

Voilà pour ce premier deux mois. Ces deux mois de matin remplis à courir avec les mots, bousculer l’imagination et réfléchir. Il me reste encore tant et tant à écrire, tel un grand-père, le matin, vérifiant la direction de sa girouette plantée face au temps.

Continuons, maintenant.

jeudi 3 novembre 2005

Le trente et unième saut de crapaud

Arthur Rimbaud, le poète aux semelles de vent , aborde le thème de la mer de manière originalement personnelle, y attriibuant valeur d’éternité. Quelle image magique que celle de cette unité retrouvée entre le soleil et la mer!


Elle est retrouvée!
Quoi? l’éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Mon âme éternelle,
Observe ton vœu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Donc tu te dégages
Des humains suffrages,
Des communs élans!
Tu voies selon…

_ Jamais l’espérance,
Pas d’orietur.
Science et patience,
Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,
Braises de satin,
Votre ardeur
Est le devoir.

Elle est retrouvée!
_ Quoi? _ L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Ce poème pose la grande question de l’inspiration, du regard sur des ailleurs proches ou perdus, du filtre par lequel l’imagination laisse s’écouler goutte à goutte des morceaux d’âme. Rimbaud, comme plusieurs génies de son espèce, a ouvert la porte sur ce qui était devant lui, sans retenue et avec une volonté incalculable d’épuiser les mots de leur sens strict, premier, afin qu’ils rejoignent là où ils pourraient chahuter à leur guise toute la maison du langage. L’inspiration selon Rimbaud, une mystique de l’âme, oui, mais surtout et désormais coupé de l’état premier des choses et des êtres afin que se mêlent, s’entremêlent des courants d’air, tels de communs élans. Voir des couleurs dans les chiffres. N’être pas du tout certain que la réalité se retrouve dans ses manifestations autant visibles qu’invisibles. Retrouver dans ce qui est mêlé un deuxième souffle, celui qui emmêle davantage. L’inspiration, c’est Rimbaud. Celui qui a trouvé, ne les cherchant pas, dans ses multiples voyages pédestres, à s’en briser les pieds, que ce qui est vu n’est pas ce que l’on voit parce que nous ne sommes jamais tout à fait nous-mêmes. Nous passons au travers des choses, à travers un amoncellement de temps et d’espace, duquel surgit des images. Et elles ne sont et n’ont de sens qu’à ce moment-là. Des mirages? Comme il a eu de la difficulté à écrire ce qu’il percevait, lui qui souhaitait une survoltation des sens! Du mystique? Comme il a souffert à tenter d’unifier l’âme et le corps! Et l’inspiration l’a quitté. Au bout de la fatigue autant physique que morale. Et si Rimbaud avait cessé d’écrire parce qu’il avait rejoint la mer mêlée au soleil… au bord de l’éternité?

Voici ce qu’il m’inspire, ce qu’il a fait surgir en moi.


Rimbaud boude dans la ruelle


trop de je dans nos poèmes
beaucoup trop
pas assez de ces images
mutant le je en un autre

Rimbaud dit, vit, meurt comme étant un autre je

alors
revenons aux images qui parlent
, qui blafardement accrochées aux ailes du smog
, ce brouillard moderne,
parlent ouateusement,
cotonneusement,
effillocheusement
disant tout et rien


images-canons se masturbant aux portes des ruelles éjaculant sur des chats frileux
images-crasses diluant sur de sourds imbéciles les dernières longitudes de la fuite
images-caresses déambulant paresseusement sur des ponts de paille
images-silences condamnant la nostalgie à être fusillée par des couleurs autochtones


Rimbaud et Vitalie
par la main réunis
boudent dans la ruelle
comme deux amants
vert laine
une roche au coeur

trop de je dans nos poèmes
que personne ne connaît
pas assez d’icônes sauvages
débusquant le je des autres

réhabilitons les inutiles strophes
comme des vers de gris
que nos images de silences éteints déposent en canons sur nos crasses caresses



Je te salue, Rimbaud, dans tes marécages asséchés, une jambe en moins, celle sur laquelle tu posais ta fatigue énergique, et qu’encore et encore tu marches dans les sillons que tu tires au devant de toi, haridelle d’éternité…

mardi 1 novembre 2005

Le trentième saut de crapaud

Et le crapaud? Qu’advient-il de lui? Se trouve-t-il toujours dans les corridors empruntés par notre grand-père lors de ses matinales promenades? Respire-t-il encore dans les mêmes eaux brouillées de cet étang à l’entrée de Forillon? Conserve-t-il cette attraction sur ce solitaire marcheur qui parfois le retrouve, l’entend souvent lui dire avec sa voix ouaouaronne des images plus que des mots?

Combien de fois notre grand-père a-t-il puisé dans sa présence la source d’effets libérateurs? N’est-il pas inévitable de chercher, du moins tenter de comprendre des situations difficiles et complexes à partir de nos références? Et le problème avec celles-ci réside dans le fait qu’elles datent et s’installent, s’ancrent immuablement dans une confortable stabilité rassurante que nous secouons trop peu souvent. Krishnamurti disait que …tout savoir appartient au passé.

Décoder et interpréter le monde à partir des coassements enroués d’un crapaud. Sentir et saisir le monde extérieur à partir des poèmes hermétiques d’un rêveur disparu. Connaître et accepter les limites du temps et la suite de l’espace à partir des mouvements d’une nature éternellement la même dans ses imprévisibles changements. S’accorder et s’entendre avec soi-même…

… avant de modifier ce qui est il faut que je sache qui est celui qui se propose de modifier, qui se propose de changer…

Toujours ce Krishnamurti qui parle.

On ne peut changer ou modifier l’état d’une chose ou d’une personne sans véritablement connaître, de l’intérieur, la proposition de changement. Peut-être que voilà le sens intime des promenades? Se centrer sur soi, sans aucune tentation d’égoïsme ou de vanité, respirant le dehors pour en mesurer l’impact sur le dedans. S’ouvrir aux couleurs, aux odeurs permettant à l’harmonie entre ces deux réalités de s’installer quelque part en soi, s’y faufiler, souffler sur des braises chaudes ou mourantes pour que, tel un feu d’artifice, s’illuminent des révélations à la fois contradictoires avec nos croyances et porteuses d’espérances. Prendre soin de l’âme afin d’éviter de la soigner. Nourrir l’âme parfois bien isolée au fond de soi, appelante de bien d’autres choses que ce qui est. Ce qui est a le malaise d’avoir été et la malédiction d’être ce qu’il sera. Et si le crapaud n’était autre chose que ce passage périlleux entre ces deux réalités?

Lorsque Francis dit à notre grand-père que la poésie lui permettait de chercher dans le monde extérieur les racines d’un monde intérieur, le vieil homme n’avait peut-être pas bien saisi le message. Toutefois, il ne pouvait pas nier qu’à la lecture de ces trop peu nombreux poèmes, quelque chose d’exact s’y retrouvait. Ils parlaient de la mer ou l’interpelaient, cette étendue lointaine déposant sur la grève du visible et de l’invisible, laissant pour chacun des messages écrits ou à écrire, des humidités porteuses de lumière. Il sut mieux comment elle pouvait faire peur, beauté ou silence. Combien elle savait être là, à prendre ou à laisser, utile ou futile, stable et déséquilibrée. Le regard qu’on y porte, en plus de lui procurer du sens, permet de voir loin dehors, proche au dedans.

Chaque être possède-t-il son crapaud? Est-il à sa recherche? À son écoute s’il l’a trouvé? C’est étrangement laid, un crapaud. Rien à voir avec la beauté telle qu’on puisse la définir, mais intensément provocateur. Il incite à sortir de son petit étang personnel, sachant que bientôt on pourrait y retourner, y retrouver ses arrangements confortables qui tranquillisent momentanément du moins, et sautiller, et sauter, propulsé par d’inconfortables pattes vers des inconnus parfois aussi lointains qu’inatteignables.

Grand-père sut comprendre aussi la nécessaire absence de son crapaud perclus dans une eau aussi nauséabonde qu’essentielle. On ne se sent pas toujours prêt au mouvement, au secouage des croyances et aux résultats inattendus que tout cela occasionne. Y sommes-nous attirés par une espèce d’énergie venue d’on ne sait quel cosmique appel?

Nous avançons, tel ce fier chevalier, un pennon à bout de bras, qui gravirait une sisyphe montagne donnant, parfois, sur la mer…

vendredi 28 octobre 2005

Le vingt-neuvième saut de crapaud



Le dernier matin de la saison des touristes fut aussi le dernier matin de Francis. Il quitterait la région pour retourner vers la ville et sa grande école. Comme à l’accoutumée, il passa une partir de sa journée sur son rocher face à la mer, donnant l’impression de s’emplir d’embrun et des odeurs du varech. Son baluchon devait déborder. La mer, ailleurs où il sera, malgré qu’elle soit présente à ses yeux, n’avait pas cette plénitude, celle qui meublait son cœur et son âme, ici dans les anses et sur la grave de Cap-des-Rosiers.

Les touristes vinrent en nombre impressionnant cet été, saison courte entre juin et le mois d’août, durant laquelle Forillon n’était plus le symbole des luttes de 1970 mais le lieu des regards. Dirigés vers la mer et la montagne. Le temps pour ramasser à pleine barge des couleurs océanes et des odeurs rafraîchissantes. Les touristes partiraient, laissant derrière eux un peuple qui frileusement allait s’installer dans l’automne mauve et l’hiver de blizzard.

Francis souhaitait que grand-père vint arpenter la grave. Il aimerait le saluer et lui remettre quelques bijoux de poésie. On ne force pas les rencontres, elles s’installent entre nous et le temps façonnant à leur manière des espaces de vie qui meubleront nos souvenirs mais surtout permettront de mesurer notre présence dans le monde. Il n’y a pas de solitude qui ne puisse éclater de son isolement sans le passage de quelqu’un, marcheur éloigné d’abord, puis devenu cet alibi à l’ermite nous habitant. L’autre est toujours celui qui nous révèle à nous-même.

Mais grand-père ne se présenta pas. Voilà pourquoi, au pied de son rocher adoptif, le poète rêveur Synnett laissa à son intention, comme des agates oubliées, quelques petites feuilles de papier sur lesquelles se trouvaient des poèmes emplis de mer. Il savait que la mer entre dans les poèmes par la porte de l’imaginaire des poètes. Qu’elle y imprime des mouvements immenses de joie, d’amour, de bonheur et de crainte. Les sentiments ont la faculté toute personnelle de réagir différemment à la même nourriture.



TREIZAIN
Mellin de Saint-Gelais (1491-1558)

Par l’ample mer, loin des ports et des arènes
S’en vont nageant les lascives sirènes
En déployant leurs chevelures blondes,
Et de leurs voix plaisantes et sereines,
Les plus hauts mâts et plus basses carènes
Font arrêter aux plus mobiles ondes
Et souvent perdre en tempêtes profondes;
Ainsi la vie à nous si délectable,
Comme sirène affectée et muable,
En ses douceurs nous enveloppe et plonge,
Tant que la Mort rompe aviron et câble,
Et puis de nous ne reste qu’une fable,
Un moins que vent, ombre, fumée et songe.


Et cet autre.


IL Y A DES HOMMES OCÉANS
Victor Hugo (1802-1885)

Il y a des hommes océans, en effet.
Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l’écume, ces merveilleux levers d’astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l’innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l’abîme; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l’horizon, ce bleu profond de l’eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l’assainissement de l’univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’océan.


Lorsque le lendemain, grand-père trouva les palimpsestes gauchement abandonnés par Francis, il les lut et les relut à forte voix, face au large. Il sut que les hommes océans voyagent sur l’ample mer, pleins de vie et lucidement conscients de la mort.

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...