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| Émile NELLIGAN |
mercredi 20 novembre 2024
Si Nathan avait su... (12) Revu et corrigé
lundi 18 novembre 2024
Des mots pour notre temps
Mots pour notre temps
En cette époque de bouleversements actuels ou à venir, LE CRAPAUD vous offre ces «mots pour notre temps».
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Anthony BURGESS
. L’humanité, comme une armée en campagne, avance à la vitesse du plus lent.
Gabriel GARCIA MARQUEZ
. Pour diminuer nos fautes passées, nous nous efforçons de croire qu’elles étaient fatales. Nous nous persuadons que nous avons lutté par scrupule, par générosité et par égoïsme, alors que nous savions dès le premier instant qu’il n’y avait rien à faire, que la tentation était trop forte, et la partie perdue d’avance. Et pourtant, si nous sommes honnêtes, si nous évoquons ces instants, parfois si brefs, hélas! dans leurs détails tragiques, nous nous rappelons que nous étions alors libres, libres de choisir entre le sacrifice d’un plaisir et le sacrifice d’un devoir : et le remords que nous éprouvons aujourd’hui n’est que la certitude d’avoir été libres alors.
Mario SOLDATI
. Il existe des centaines de milliers d’univers, les myriades de segments les plus divers d’une société dont le degré de civilisation se mesure au nombre de contradictions qu’elle comporte. Ces univers sont séparés, inconnus les uns des autres, indifférents les uns aux autres. Mais quelque chose les unit, le seul lien commun qui tisse cette carte inimaginable, cette toile arachnéenne aussi bien nationale que mondiale et que domine la peur, comme l’espoir. Tous sont soudés par la puissance de ce qui a révolutionné les mœurs : l’image, et sa transmission immédiate.
Les gens, c’était tout le monde et c’était n’importe qui. Souvent, ils ne savaient plus très bien où ils en étaient, les gens. On leur expliquait que la banquise arctique fondait, que les ours polaires allaient mourir, que des inondations géantes feraient disparaître des îles, puis des villes et peut-être des continents, et que le poumon d’oxygène du monde continuerait d’être déforesté, que l’asphyxie les gagnerait tous un jour, et sinon eux, du moins leurs enfants ou leurs petits-enfants, ou leur arrière-petits-enfants. Et pourtant, ils continuaient d’aimer, construire, inventer, créer, soigner, rechercher, enseigner, lutter.
Les gens, on leur expliquait que l’économie du monde basculait, que les séismes et les tsunamis, les cyclones et les éruptions volcaniques, les marées noires et les fuites des centrales nucléaires, les massacres et les génocides, tout cela n’était rien par rapport à ce qui pouvait encore leur arriver. On leur prédisait des années de privations et de crises, et ils comprenaient qu’ils n’étaient pas à l’abri d’aucune guerre, d’aucun geste fou d’un dictateur fou, à l’abri d’aucune catastrophe mondiale qui remettrait en question la trame même de leur vie quotidienne. Et pourtant, ils ne l’acceptaient pas, et, s’ils ne se révoltaient pas encore, ils opposaient à la noirceur des choses la force de la vie.
Tous enfants de la même algue bleue, tous issus de l’universelle et commune cellule ancestrale, ils suivaient l’évolution, le phénomène dont personne ne connaissait l’ultime bout de course – s’il devait jamais y en avoir un. Ils avaient intégré la notion de l’imminence de l’impossible. Ils vivaient dans l’âge de l’instantanéisme, l’immédiateté universelle, l’accélération des événements réels. Le chaos. Personne ne pouvait plus leur proposer le point fixe dont avait parlé Pascal. Et pourtant, ils se soumettaient à la grande loi de la nature comme à un mouvement perpétuel, ils continuaient. Ils n’avaient pas d’autre choix. Il faudrait bien qu’ils s’adaptent, les gens, ils l’avaient toujours fait.
Les gens de gauche disaient : Les choses sont intolérables.
Les gens de droite disaient : Les choses sont inévitables.
Les sages disaient : Les choses sont ce qu’elles sont.
Churchill disait : L’optimiste est quelqu’un qui voit une chance derrière chaque calamité.
Philippe LABRO
. On fait l’idiot pour plaire aux idiots; ensuite, on devient idiot sans s’en apercevoir.
MONTHERLANT
L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant.
René CHAR
vendredi 15 novembre 2024
Parfois... mon âme
parfois
Parfois
mon âme se met à écrire sans aide, toute seule et sans appui
ce qu’elle barbouille sur papier émeri
maladroitement, de sa plume d’aile aux pointes calcinées
chatouille mes pensées fugaces par ses mots corrodés
ce qu’elle écrit, d’abord elle l’a vu
ressenti peut-être au plus proche de ses rêves biscornus
qui s’effilochent plus loin que les espaces inconnus
et on ne sait trop combien de tohus-bohus
parfois
je décode le tout, ébaubi
mon âme, lorsqu’elle s’écrit
des frissons s’ancrent là d’où surgirent ses mots
j’en écoute la musique aussi étrangère que chaotique
parfois
cherchant à la traduire, je m’étourdis comme à regarder l’horizon inaccessible et m’y perds tout autant
d’un puits profond ce qui en jaillit
fait écho
lamentablement
à des ouragans néfastes, assourdissants
que mes oreilles occultes taisent leurs changeantes pirouettes
mon âme lorsqu’elle écrit,
s’écrit,
écrit à encre blanc
évitant qu’étouffe sous de nouveaux élans
la trace de ses vestiges fantômes
vers une lumière qui décline
si rapidement
que même les mots ne se reconnaissent plus
ne retrouvent plus le lieu primitif
d’où ils jaillirent
mardi 12 novembre 2024
Si Nathan avait su... (11) Revu et corrigé
La mère et le fils, quand s’acharne le soleil à troubler les couleurs de la forêt, celle derrière leur maison au bout du rang, s’y aventurent accompagnés de leur fidèle compagnon Walden. Cet espace s’étend si loin aux yeux de Benjamin qui ne cesse de répéter « on va marcher jusqu’au bout du monde ».
Au début, alors que son fils se tenait à peine sur deux pieds, Jésabelle le transportait confortablement installé dans un porte-bébé - tikinagan - que Daniel s’était procuré chez une famille ojie-crie installée dans les parages depuis très longtemps. Leurs ancêtres venus d’Ontario eurent beaucoup de difficultés à se faire accepter par les habitants du village des Saints-Innocents. Sa femme, porteuse d’un enfant, lui avait demandé un porte-bébé et c’est chez cette famille autochtone qu’il le trouva ainsi que certaines similitudes. Sans être des intimes, un tissu affectif s’est graduellement tissé entre eux. Jésabelle adorait leur rendre visite et promit d’y revenir une fois le bébé arrivé, installé dans le tikinagan.
Lorsque l’enfant fut capable de trottiner, main dans la main, mère et fils parcouraient de surprenantes distances, nouvelles à chacune de leurs randonnées. C’était l’heure des réflexions : elles fusaient à la vitesse de la lumière qui doucement déclinait. Un champignon au sol ou fixé à un arbre devenait un sujet à débattre entre eux. Un bruit, nouveau ou reconnu ? Quelques petits fruits d’été à cueillir, comestibles ou non ? Le friselis des arbres se dépouillant de leurs feuilles. Une nouvelle piste animale sur la neige. Au printemps, le murmure du ruisseau servant de point de repère.
- Oui Benjamin, tu devras maintenant changer tes heures de sommeil.
- Qui va me remplacer la nuit auprès de la lune ? Des larmes coulaient de ses yeux. Une modification aussi importante pour l’enfant devant bientôt adopter une nouvelle routine, celle qui incombe à ceux dont l’âge oblige à fréquenter l’école, métamorphose apparaissant à Benjamin comme une difficile épreuve.
Lui, déjà grand de taille pour ses cinq ans, voyageait avec une âme solitaire et lunatique. Toutes ses nuits, depuis la naissance, il les avait passées en compagnie de la lune qu’il surnommait « ma perle fabuleuse » en référence au poème d'Alain Grandbois, L’Étoile pourpre, dans lequel il est écrit :
- Nous ferons la pirouette tout doucement, une nuit à la fois.
- Pourquoi l’école ? Ton ami Thoreau dit que ce n’est pas nécessaire.
Le sérieux de Benjamin ravissait sa mère, la plaçant toutefois devant une situation où elle craignait perdre toute cohérence. Il n’était surtout pas question qu’elle dépose le blâme sur les épaules de Daniel et puisque depuis toujours, son fils recevait de ses parents l’absolue vérité, sans détours et sans ambages, Jésabelle le raisonna, imputant la cause au fait qu’à titre de parents ayant choisi de vivre en société, ils se devaient d’en assumer les répercussions.
Le fils ne la regardait plus déjà, ses yeux cherchant au-delà des branches touffues des arbres, à travers les nuages d’un juillet torride, il cherchait la lune, rejoindre cette complice de ses nuits avec qui, installé dans le solarium à l’arrière de la maison, il partageait une large partie de sa vie. Devant l'évidence de ne plus l’apercevoir, bientôt qu’une fraction de soirée, il devra élaborer un nouveau langage afin de cultiver leur lien.
- Je peux te demander quelque chose Jésa ?
- Vas-y.
- Les poèmes d'Alain Grandbois ne me suffisent plus. Les ai tous lus à ma « perle fabuleuse », il me faut maintenant de nouveaux poètes.
- Je comprends. Tu pourrais aussi écrire des poèmes, ça installerait un pont entre elle et toi. À lire s’ajouterait l’écrire.
C’est enfermé dans un profond silence que le retour vers la maison s’effectua. On serait porté à croire que chez l’une et chez l’autre, une rigoureuse réflexion les menait à creuser l’intérieur d’eux-mêmes pour y trouver des pistes permettant de mieux dompter ce que la rentrée scolaire modifierait inévitablement dans leur vie. Jésabelle, serrant la main de son fils, ne pouvait s’empêcher de croire qu’une vie nouvelle se pointerait le nez d’ici quelques semaines alors que son ventre prenait de plus en plus d’ampleur.
- C’est à mon tour de t'annoncer quelque chose Benjamin. Le fiston s’arrêta net craignant ce que sa mère allait rajouter. Il la dévisageait comme rarement il se fit.
- Oui Jésa, j’écoute.
- Je suis à faire un nouvel enfant.
Leurs sourires se rejoignirent. Cette révélation adoucissait l'autre, celle qui avait installé entre eux un malaise difficile à cacher.
Benjamin, c’est l’image pastiche de son père Daniel. Mêmes yeux, même chevelure ébouriffée, même démarche oscillant entre indolence et assurance.
Benjamin, c’est la copie conforme du caractère de sa mère Jésabelle. Même sensibilité à fleur de peau, même compassion pour tout ce qui l’entoure, même douceur d’âme.
Cet enfant est entré dans le monde par une porte grande ouverte, dans un monde aérien et lunaire, un monde débarrassé des croûtes incongrues qui enfermaient ses parents jusqu’au moment où, faisant éclater de vieux concepts, adoptant de nouvelles valeurs, ils décidèrent que la vie valait mieux que tous les oukases, ordres et codes qui leur avaient été martelés dans le cerveau. Benjamin allait vivre librement, respectueux de lui-même ainsi que de tout environnement dans lequel ou lesquels il évoluerait. Et il parlerait, même si c’était en silence. Après tout la lune ne répondait jamais à ses babillages, aux poèmes qu’il lui lisait avec le net sentiment que tout lui parvenait quand même.
Daniel, assis sur les marches menant au solarium écoute la musique de Borodin, souriant lorsque franchissent l’arche broussailleux séparant la maison de la forêt deux êtres splendides.
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| Walden |
samedi 9 novembre 2024
Un peu de politique à saveur batracienne... (Billet 17)
Cela m'amène au dernier point de cette troisième réflexion, l'humanisme.On croit en la démocratie comme système ; on s'appuie sur la justice comme principe moral ; qu'en est-il de l'humanisme, cette attitude philosophique qui place l'être humain comme valeur suprême. Un être multidimensionnel et universel n'appartenant qu'à une seule et unique race, la race humaine. Il faut, je crois, le saisir dans toutes ses différences, toutes ses ressemblances, ses croyances, et primordialement dans ses recherches d'absolu. Qu'on le veuille ou pas, l'être humain se reconnaît dans un autre être humain. Leurs mains sont faites pour se soutenir. Leurs coeurs, pour favoriser le partage. Leurs cerveaux, pour percevoir et le monde sensible, relatif ainsi que les grands mouvements agitant l'intérieur de l'âme. Avant tout, l'être humain aspire au bonheur, le sien et celui des siens, j'entends par là tous les autres êtres humains. L'Orient et l'Occident - de même que tous les «proche ou moyen» - ne sont pas des antipodes, ils sont des complémentaires. Après tout la Terre n'est-elle pas ovalement ronde pour que nous puissions, tous et chacun, se rejoindre au lever ou au coucher du soleil ? Nous fonctionnons sensiblement de la même manière, Jean-Jacques Rousseau l'énonce bien : « La nature a fait l'homme heureux et bon, mais la société le déprave et le rend misérable. » L'humanisme aux USA a changé de nom, on le définit comme étant le «trumpisme» qui est loin d'être une attitude philosophique, mais plutôt une idéologie assise sur l'évangile du Projet 2025 (cf. Le CRAPAUD en date du 18 septembre dernier.
Il y a ... il y aurait encore tant à dire, à écrire sur ce 5 novembre 2024 qui nous dévoile une réalité à assumer avec toute la vigilance possible.
Comme le disent si souvent les politiciens des USA : GOD BLESS AMERICA.
mercredi 6 novembre 2024
Projet entre nostalgie et fantaisie ... (9)
des inconnus marchent se tenant par la main
inconscients des routes tortueuses
à leurs insouciantes semelles, l’innocence collée
derrière leurs yeux couleur de thé
un voile blanc, celui de l’introspection
des inconnus figés ne se tiennent plus la main
en quittant leurs souliers calcinés
derrière des images couleur d’été
ils ont perdu l’innocence d’hier
leur passage a un goût de rétrospection
sans mains ni pieds, des inconnus égarés
traversent les routes comme des âmes gelées
promenant des odeurs de café
un geste relâché
derrière une croix tracée
21 mai 2009
Saut 281
il n’y a rien
une ombre à peine fanée
un peu de poussière peut-être
soulevée par mille scorpions
rampant sous des cactus violets
aucune trace de pas sur ce sentier
camouflés dans le brouillard
déchiquettent quelques papiers noircis
en route vers les pôles ensoleillés
un vent d’est, bouche ouverte,
dévore les carcasses des poètes maudits
suit une ligne droite
au bout de laquelle il n’y aura rien
qu’une chevelure perdue dans la pénombre
déposant des morceaux de silence brûlés
à chaque impossible pas
rien d’autre
que rien
12 juin 2009
Saut 285
lundi 4 novembre 2024
Un peu de politique à saveur batracienne... (Billet 16)
La question de l’urne est bien entendu un calque de l’anglais, the ballott question. Ce calque est certes moins choquant ou agaçant que bien d’autres, mais c’est un calque quand même.
Si on s’éloigne un peu de l’anglais, il est facile d’exprimer cette notion en français idiomatique.
La question déterminante, la question décisive ou dominante, celle qui trottera dans la tête de l'électeur au moment où il déposera son « X » serait double, selon les analystes.
1) L'immigration et 2) l'avortement.
Avant d'y aller de la prédiction du CRAPAUD, voyons ce que «Le Prophète» Allan Lichtman - un professeur d'histoire (77 ans) qui présente une fiche de 100% de réussite depuis 1984. Il prévoit l'élection de Kamala Harris. Son système repose sur ce qu'il nomme «Les 13 clés pour la Maison Blanche» et ne tient absolument pas compte des sondages.
Il s'agit de 13 « vrai ou faux ». Si 6 clés ou plus sont fausses, le candidat du parti au pouvoir perdra. Si 5 clés ou moins sont fausses, le candidat du parti au pouvoir l'emportera. Il estime que 8 au moins des 13 clés sont « vraies », donc Harris sera la gagnante.
Pour les curieux, voici cette liste de clés.
Les 13 clés / la réponse du prof Lichtman
1. Le parti du président a gagné des sièges à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat : faux
2. Le président se présente à nouveau : faux
3. Le président a évité des primaires : vrai
4. Il y a un adversaire d’un tiers parti : faux (Robert F. Kennedy Jr. s’est retiré)
5. L’économie à court terme est forte : vrai
6. L’économie à long terme est aussi bonne que lors des deux derniers mandats : vrai
7. La Maison-Blanche a fait des changements majeurs dans les politiques nationales : vrai (lois sur les infrastructures, l’inflation, l’environnement, etc.)
8. Il n’y a pas de troubles sociaux soutenus pendant le mandat : vrai (malgré les manifestations propalestiniennes)
9. La Maison-Blanche n’est pas entachée par un scandale : vrai (il faut une reconnaissance bipartisane impliquant le président)
10. Le candidat du parti présidentiel est charismatique (d’un niveau unique dans une génération) : faux
11. L’opposant n’est pas charismatique : vrai
Les deux dernières demeurent ouvertes et n’ont pas d’impact vu les autres réponses
12. Le parti de la Maison-Blanche a subi un échec majeur en politique étrangère
13. Le parti de la Maison-Blanche a obtenu un succès en politique étrangère
LE CRAPAUD PRÉDIT QUE LE PROCHAIN PRÉSIDENT DES USA
SERA UNE PRÉSIDENTE,
KAMALA HARRIS.
jeudi 31 octobre 2024
Si Nathan avait su...(10) Revu et corrigé
Le blé courbait sous l’orage, le maïs se pavanait de gauche à droite dans la pluie alors que les tournesols cherchaient désespérément le soleil dérobé à leur regard alors que de continuelles décharges électriques striaient les nuages. Daniel, quittant la maison, tenait absolument à demeurer proche de ses champs pour les rassurer, être en première ligne si par malheur quelque catastrophe survenait.
Elle lui assigna une chaise autour de la table de cuisine et, faisant bouillir l’eau, le considérait à la dérobée.
- Vous possédez une bibliothèque impressionnante, dois-je conclure que vous êtes une grande lectrice ?
- Nous sommes très attachés à ces livres, principalement les recueils de poèmes pour mon fils Benjamin.
- Puisque vous le nommez, permettez-moi de vous entretenir de la raison qui m’amène chez-vous de bon matin.
- Je vous écoute monsieur Raphaël.
- Sans que ce soit nommément une plainte, mon service a reçu de façon confidentielle des appels en lien avec la sécurité de votre garçon. Selon ce que nous en comprenons, ça pourrait se résumer en quelques mots : on ne voit jamais cet enfant, on s’inquiète qu’il soit seul lorsque les parents quittent la maison, on s’interroge sur les conditions de sa socialisation puisqu’il semble ne jamais se trouver en contact avec d’autres enfants de son âge et, ici je vous avoue que ce point nous apparaît très peu important, le fait qu’il ne soit pas baptisé.
- Je vous sers la tisane.
Jésabelle, en aucun moment, ne manifesta quelque réaction que ce fût, encore moins l’intention d’interroger le représentant du service de la protection des enfants. On leur avait signalé des inquiétudes qui, manifestement, apparurent aux yeux de l’administration comme assez importantes pour qu’une démarche soit entreprise. Elle reprit sa place à la table, deux tasses fumantes devant eux, le regard dirigé droit dans les yeux de Monsieur Létourneau.
- Je respecte les inquiétudes manifestées à votre service au point de vous déléguer pour nous rencontrer. D’abord je tiens à vous signaler que mon mari, le père de Benjamin, est actuellement à surveiller ses champs et qu’il endossera tout ce que je vous dirai. Nous souhaitons que ça éclaire la situation. Elle s’arrêta un instant, prit une gorgée de tisane. Son interlocuteur, de même.
Dehors, la pluie se faisait colérique. Daniel, installé dans sa camionnette, regardait ses champs, ceux qui furent à l’époque un lieu dans lesquels les troupeaux de son père se prélassaient pour se nourrir et qui, à la suite de son décès, devinrent, sous son élan, de vastes étendues de céréales. Une première année peu rentable, classée avec le temps comme la pire de toutes. Daniel apprenait. Découvrait que se lancer dans la nouveauté comporte des risques, mais que la certitude de faire le bon choix importe. Il demeurait sourd aux railleries de ceux qui, encore, se reposant sur des habitudes séculaires, n’envisageaient aucunement d’y changer quoi que ce soit, même modifier un tant soit peu leur manière de faire ne frôlait même pas l’esprit.
Heureux, il regardait ses grands espaces méditant sur la route parcourue. Sa famille se résumant à Jésabelle, Benjamin, au prochain à venir, sans oublier Walden, prenait une très large part dans sa vie, du fait qu’entre sa femme et lui les choses étaient manifestes, franches, claires, même si parfois, à l’occasion, de vieilles peurs, de vieilles certitudes embrouillaient son cerveau.
Elle voyait à l’éducation de leur fils, il s’occupait des terres qui bientôt allaient s’agrandir des projets qu’il entretenait. Serait-ce du sarrasin ? De l’avoine ? Il prisait l’idée d’enfouir au milieu de son champ réservé au maïs, quelques plants de marijuana que Jésabelle et lui continuaient à consommer modérément. On s’en doutait dans le village, mais une omerta s’installa pour éviter qu’une guerre n’éclate éclaboussant d’autres gens qui jouaient, aussi, sur la corde raide.
Sa femme le mettrait au courant de la visite du représentant des services à l’enfance, s’en tenant ainsi au pacte conclu entre eux, les amenant à respecter chacun son domaine de responsabilités.
- On ne peut, monsieur Létourneau, empêcher les gens de parler, mais votre visite me permet d’exposer les valeurs que cette famille souhaite inculquer à son fils. D’abord, je vous informe que Benjamin a reçu tous les vaccins que la Santé publique exige de chaque enfant. Une infirmière de la ville d’où je viens, celle qui m’a accouchée il y a cinq ans, s’est fait un devoir professionnel de les lui inoculer. De plus, et c’est fort important pour Daniel, moins pour moi, notre fils sera inscrit à l’école maternelle du village des Saints-Innocents et s’y rendra dès l’ouverture des classes en septembre prochain. Ici, nous avons deux façons de voir la scolarisation des enfants. Celle de mon mari, plus traditionnelle et je la respecte, alors que la mienne se base sur deux livres qui m’ont beaucoup marquée: LIBRES ENFANTS DE SUMMERHILL du psychanalyste A.S. Neil et UNE SOCIÉTÉ SANS ÉCOLE de Ivan Illich.
Jésabelle ne cessait de fixer cet homme qui découvrait devant lui quelqu’un de structuré et surtout bien documenté.
- Vos références pour appuyer votre opinion sont solides.
- Qu’il ne soit pas baptisé est-ce une entrave à sa sécurité?
- La société dans laquelle nous vivons et sans doute celle dans laquelle il vivra plus tard ne s’est pas encore affranchi de cette certitude.
- Puisque vous évoquez, Monsieur Létourneau, le concept de société, permettez-moi de vous dire que notre fils non baptisé, vivant en retrait du village, dans un rang au bout duquel notre maison loge, solitaire, se socialise avec les livres, partage ses moments libres lorsque nous quittons provisoirement la maison avec notre chien qui lui sert de compagnon et d’ami fidèle, celui que nous avons surnommé Walden en hommage à Henry David Thoreau. Sa sécurité ne me semble pas mise à l’épreuve dans de telles conditions. Qu’en pensez-vous ?
Interloqué, cherchant une réponse qui tiendrait la route sans dévier des politiques qu’il se doit de faire appliquer, le jeune homme encore humide de pluie scrutait le fond de sa tasse dans laquelle refroidissait la tisane dont il espérait recevoir un augure.
- Vous comprendrez, Madame, on ne m’emploie pas afin de juger les gens ainsi que leurs opinions, mon devoir est de m’assurer que la sécurité des enfants et dans ce cas-ci, celle de votre fils, soit garantie.
- Soyez tranquille, nous faisons tout pour que Benjamin, et il en sera de même pour le prochain enfant qui s’en vient, respire l’air le plus sain possible, que nous installons des filtres adaptés à son intelligence afin qu’il conçoive correctement ce que nous lui inculquons, de même que notre façon de vivre.
- Souhaitez-vous recevoir une copie du rapport que j’enverrai à mon supérieur?
- Non merci, nous ne sommes pas des gens qui accumulent inutilement les papiers.
Jésabelle demeura quelques instants sur le balcon alors que, disparaissant lentement sous la pluie, le fonctionnaire songeait à la note qu’il rédigera pour que son supérieur soit en mesure de classer le dossier parmi ceux nécessitant un suivi ou ceux que l’on ferme.
Quelques minutes plus tard la camionnette de Daniel se stationna là où la voiture de Raphaël Létourneau venait de creuser des ornières.
SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -
La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...
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Ce texte date du 23 décembre 2005, au tout début de la création du blogue LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON . Les premiers billets avaient pour ...
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lundi 30 juin 2008 SAUT: 217 Le SAUT :217 est offert à mon frère Pierre qui célèbre aujourd’hui ses 60 ans. Nous avons signalé l’événement l...














