mardi 17 septembre 2024

Un peu de politique à saveur batracienne... (Billet 9)



Lors du dernier billet sur la politique américaine, j'annonçais mon intention de m'informer sur LE PROJET 2025. 

* Le texte comprend 900 pages. Je me suis rendu sur Wikipedia afin d’en prendre connaissance. Voici, à mon humble avis, l’essentiel qui se dégage de ce qui peut être considéré comme l’agenda politique du Parti républicain des USA si leur candidat remporte l’élection du 5 novembre prochain.

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Le Projet 2025, également connu sous le nom de projet de transition présidentielle, est un ensemble de propositions politiques conservatrices de droite proposé par la Heritage Foundation visant à transformer le gouvernement fédéral des États-Unis et à consolider le pouvoir exécutif si Donald Trump, ancien président des États-Unis et candidat du Parti républicain, remportait l'élection présidentielle de 20241.

Il propose notamment de remplacer des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux par des personnes nommées pour leurs positions conservatrices, de réformer en profondeur certaines agences fédérales et d'appliquer un programme xénophobe, protectionniste, conservateur et climatodénialiste. Il affirme que le président doit avoir un pouvoir absolu sur le pouvoir exécutif.

Le projet est critiqué pour ses positions décrites comme autoritaires et nationalistes chrétiennes et pour les atteintes 
à l'État de droit et aux libertés fondamentales qu'il pourrait provoquer.
Bien que le Projet 2025 ne puisse légalement promouvoir un candidat, nombre de ses contributeurs sont associés à Trump et à sa campagne.

La Heritage Foundation emploie de nombreuses personnes étroitement liées à Trump, y compris des membres de son administration 2017-2021, et coordonne l'initiative avec des groupes conservateurs dirigés par des alliés de Trump. Les responsables de la campagne Trump ont eu des contacts réguliers avec le Projet 2025 et ont déclaré à Politico en 2023 que le projet s'alignait bien sur leur programme Agenda 47 bien qu'ils aient déclaré que le projet ne parlait pas au nom de Trump ou de sa campagne. Les propositions controversées du projet ont conduit Trump et sa campagne à prendre leurs distances avec le projet en 2024, déclarant qu'il n'en savait « rien » et qualifiant certaines parties du projet de « ridicules et abyssales ».

Dans la foulée, Paul Dans, directeur du projet, démissionne sans en préciser la raison. Des critiques ont rejeté ces distanciations de Trump, soulignant les nombreux contributeurs qui devraient obtenir des rôles de direction dans une future administration Trump et les trois cent fois où Trump avait été mentionné dans les plans en date du 10 juillet 2024.

Le Washington Post révèle le 8 août 2024 que Trump et Roberts ont pris ensemble un vol privé en 2022, avec une photo de Trump et Roberts dans l'avion.


Contexte


La Heritage Foundation publie chaque année son livre Mandate for Leadership depuis 1981, avec des éditions mises à jour publiées à l’occasion des élections présidentiellesHeritage les qualifie de « bible politique ». La fondation affirme que Ronald Reagan a tenté d'appliquer près des deux tiers du programme décrit dans son Mandate de 1981. Elle affirme exactement la même chose pour son Mandate 2015 et le mandat de Donald Trump. Politico a qualifié le Projet 2025 de « bien plus ambitieux » que les éditions précédentes et le New York Times a déclaré qu'il opérait à « une échelle jamais vu auparavant pour une politique conservatrice ».

La Heritage Foundation est étroitement liée à Trump et coordonne l'initiative avec une constellation de groupes conservateurs dirigés par des alliés de Trump. Le président de la fondation, Kevin Roberts, considère le rôle de l'organisation comme une « institutionnalisation du trumpisme ». Le Projet 2025 veut fournir au candidat républicain à la présidence de 2024 une base de données de personnes disponibles et un cadre idéologique. Lors d'un dîner organisé en 2022 par la Heritage Foundation, Trump apporte son soutien à l'organisation, déclarant qu'elle allait « préparer le terrain et détailler les plans pour savoir exactement ce que notre mouvement fera… lorsque le peuple américain nous donnera un mandat colossal ». Le directeur associé du projet, Spencer Chrétien, soutien qu'il est « grand temps de préparer le terrain pour une Maison-Blanche plus favorable à la droite ».

 

Philosophie générale

Le Projet 2025 cherche à promouvoir une politique gouvernementale alignée sur des éléments du christianisme.

Le projet présente quatre (4) objectifs principaux  :

restaurer la famille en tant que pièce centrale de la vie américaine ;

démanteler l'État administratif ;

défendre la souveraineté et les frontières de la nation ;

garantir les droits individuels donnés par Dieu pour vivre librement.

Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, écrit dans l'avant-propos du Mandate : « La longue marche du marxisme culturela à travers nos institutions est arrivée à son terme. Le gouvernement fédéral est un mastodonte, utilisé comme arme contre les citoyens américains et les valeurs conservatrices, et la liberté est assiégée comme jamais auparavant. »

Il est inspiré par la théorie de l'exécutif unitaire.


Politiques proposées

Institutions fédérales

Le Projet 2025 envisage des changements généralisés au sein du gouvernement, en particulier en ce qui concerne les politiques économiques et sociales et le rôle du gouvernement fédéral et de ses agences. Le plan propose de prendre le contrôle partisan:

 du département de la Justice (DOJ),

du Federal Bureau of Investigation (FBI),

du département du Commerce,

de la Commission fédérale des communications et de la Federal Trade Commission (FTC), ainsi que de démanteler le département de la Sécurité intérieure en le subdivisant en plusieurs ministères.

Il prévoit aussi de réduire fortement les réglementations environnementales et climatiques pour favoriser la production de combustibles fossiles.

Le projet cherche à instaurer des réductions d'impôts, même si ses auteurs ne sont pas en accord sur le degré de protectionnisme à adopter.

Il recommande de supprimer le ministère de l'Éducation, dont les prérogatives seraient transférées à d'autres agences ou supprimées.

Ce projet conduirait les États-Unis à réduire leur financement des recherches sur le climat, tandis que les National Institutes of Health (NIH) seraient réformés selon des principes conservateurs.


Pornographie et contenus pour adultes

Le Projet 2025 propose de criminaliser la pornographie.

Santé des femmes en matière de reproduction

De manière générale, le projet enjoint le gouvernement à s'opposer au droit à l'avortement, et à éliminer la couverture de la contraception d'urgence en application de l'Obamacare.

Les partisans du Projet 2025 soutiennent que la vie commence dès la fécondation. Le Mandate stipule que le Département de la Santé et des Services Sociaux (Department of Health and Human Services ou HHS) doit « redevenir connu sous le nom de Département de la Vie ».  Le projet 2025 affirme qu'il repositionnerait les politiques du ministère « en rejetant explicitement la notion selon laquelle l'avortement est un soin de santé et en rétablissant son énoncé de mission dans le plan stratégique [du HHS de Trump] et ailleurs pour inclure la promotion de la santé et du bien-être de tous les Américains « de la fécondation à la mort naturelle » ».

En 2022, la Cour suprême statue, dans cas Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, que la Constitution ne confère pas de droit à l'avortement, laissant ainsi aux États le soin de créer leur propre législation en la matière, mais le Projet 2025 encourage le prochain président à « promulguer les protections les plus solides pour les enfants à naître que le Congrès pourra soutenir ». Le Projet 2025 déclare également que « la décision dans l'affaire Dobbs n'est qu'un début. Les conservateurs… devraient pousser aussi fort que possible pour protéger les enfants à naître dans toutes les juridictions américaines. »

Diversité

Le projet propose de supprimer les protections contre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle et l'identité de genre et de mettre fin aux programmes de diversité, équité et inclusion (DEI) ainsi que de discrimination positive.

Immigration

Le projet recommande l'arrestation, la détention et la déportation des migrants sans papiers vivant aux États-Unis.

Justice

Le Projet 2025 promeut la peine de mort et salue le « caractère définitif » et la rapidité de cette peine.


- À suivre, quelques critiques sur ce projet .




mercredi 11 septembre 2024

Un peu de politique à saveur batracienne... (Billet 8)


Kamala HARRIS

  
       
    Il apparaît évident que le débat opposant les deux candidats à la présidence des USA n'allait pas avoir lieu un 11 septembre. C'est donc la veille de la commémoration de cet événement qui aura véritablement chambardé la géopolitique mondiale que s'est tenu ce que tous les adeptes de politique américaine attendait avec une certaine appréhension. La déclaration forfait du Président Biden, la montée en selle de la Vice-présidente Kamala Harris, mais surtout le fait que l'ensemble des sondages semblent prédire une lutte à finir entre la nouvelle candidate du Parti démocrate américain et le représentant du Parti républicain, ce personnage à la fois controversé ayant réussi à bipolariser les électeurs qui auront à se rendre aux urnes dans 55 jours, soit le 5 novembre 2024.
 
Le décorum et le protocole furent régis de manière parfaite par ABC, le plus important demeurant le fait que le micro de celui qui écoute (ou simule l'écoute) se voit fermé, l'empêchant de couper la parole à son interlocuteur, évitant ainsi un tohu-bohu assourdissant. Horaire parfaitement bien chronométré, deux journalistes (un homme et une femme) se retrouvant face à deux candidats (un homme et une femme) à l'intérieur d'une salle vide et des millions de téléspectateurs dont la moitié opte pour un camp, l'autre faisant de même. Chacun des candidats souhaitant préserver sa moitié tout en grugeant un peu dans celle de l'autre, mais ce n'est pas tout à fait ainsi que cela se passe. On a qu'à écouter, au lendemain de l'affrontement, pour se rendre compte que l'essentiel réside dans le fait d'avoir réussi ou pas à  séduire les indécis, les indépendants, ceux qui, ne s'intéressant pas à la politique pour diverses raisons, ont choisi de ne pas voter ; les sensibiliser à la cause démocrate ou républicaine. Aux USA le bipartisme règne en maître absolu depuis des lunes.

Voilà donc pour l'aspect formaliste, voyons maintenant le «fond» du débat c'est-à-dire le contenu alors que le contenant semble assez bien défini. Les thèmes sont toujours les mêmes - économie, politique extérieure, bien-être social dont la santé, l'éducation, les droits des individus, etc - mais cette fois-ci s'ajoutent deux éléments que l'on peut qualifier de cruciaux : le droit des femmes à disposer de leur corps et la question de l'immigration légale ou illégale. Certainement que l'on attendait madame Harris sur ces routes puisqu'elle fut responsable de ces dossiers sous la présidence Biden. Son adversaire républicain a frappé sur le clou de l'immigration à chacune des occasions qui se sont présentées, allant de bêtises en sottises que je n'ose même pas souligner ici. Il m'est apparu complètement déboussolé sur ces deux aspects devant être ses chevaux de bataille, allant même à battre en retraite, une défensive bien mal calculée. 

Une fois les flèches lancées qui régulièrement rataient la cible, empoisonnées chez celle qui relevait le côté criminel de l'autre qui, pour sa part, l'accusait de n'être que la porte-drapeau d'une administration ayant mené le pays à la perte d'influence dans le monde et responsable de toutes les plaies qui sévissent aux USA, les deux journalistes menant le débat ont tout de même réussi à centrer les échanges sur ce qui devrait être la «question de l'urne», à savoir lequel des deux mériteraient plus la confiance des électeurs. En fait, qui de la candidate démocrate ou du candidat républicain serait en mesure de gérer cette puissance que de plus en plus d'observateurs qualifient «d'être en recul». Souvent, trop même, la politique américaine se définit à partir de l'image projetée par leurs acteurs qui ont avantage à disposer de beaucoup de sous ($$$). L'image... tout est là aux USA.

Sur cet aspect, je serai peut-être vulgaire aux yeux de certains, mais j'avoue très franchement que la «baboune» du républicain qui n'a jamais daigné se retourner vers son adversaire durant les 90 minutes qu'aura duré cet échange, nous laissant admirer une oreille parfaitement rétablie... (vive la chirurgie plastique et une cicratisation hyper rapide)... ne faisait pas le poids à côté de cette dame digne et chaleureuse, ne craigant pas de sourire pour se démarquer d'un personnage triste, sinistre et lugubre. Madame Harris a choisi un meilleur terme que moi, «disgrâcieux».

Il reste maintenant 55 jours avant le scrutin. Nous avons devant nous les belligérants, ne reste plus qu'à tenter d'aller plus en profondeur dans le programme de chacun. Pour cela, je m'obligerai à prendre le temps de lire ce fameux projet 2025 des Républicains tout en attendant le plateforme démocrate.

Je réponds à la question sur toutes les lèvres aujourd'hui : qui a gagné le débat?

Kamala Harris sans l'ombre d'un doute.


mardi 10 septembre 2024

Si Nathan avait su... (6) Revu et corrigé


 

Parfois, je suis Pierre Bourgault dans le film Léolo réalisé par Jean-Claude Lauzon (1992), jouant cet étrange Dompteur de vers, vous vous en souvenez sans doute, celui qui découvre les calepins écrits par Léolo, le personnage principal du film inspiré de L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme, roman que le jeune adolescent dévore littéralement, s’y reconnaissant. Il comprend que des personnages de roman ressemblent souvent à ce qui l'entoure : sa famille pour le moins atypique, à la limite  dysfonctionnelle et lui, le jeune Léolo convaincu d’être italien, issu de l’union de sa mère (Ginette Reno) et d’une tomate avariée.
 
À la lecture des cahiers de Nathan, tout comme le faisait Bourgault, c’est dans le même esprit du film qui se développe de manière linéaire alors que je me permets de vadrouiller d’un cahier à un autre évoquant telle ou telle époque; j’avoue toutefois que ses cahiers ne possèdent pas la qualité littéraire de ceux qui soutiennent le film. Ils démarrent à l’occasion de l’entrée du jeune garçon à l’école secondaire - son grand frère Benjamin qui vient de l’achever hésite entre une année sabatique qu’il consacrerait à un voyage, mais son choix sera tout autre - se prolongent durant la période cégépienne (à Montréal) en compagnie de sa compagne Isabelle, pour un certain temps… et beaucoup plus loin.
 
Nathan est un personnage multiforme, protéiforme serait plus précis. Au départ fictif, né d’un projet commun dans le cadre des activités «Otium» en collaboration avec mon frère et ma belle-soeur, mais dès ce moment j’y voyais la possibilité d’étendre son rayonnement, de le mener plus loin.
 
Sans être ni ombre ni fantôme, il me fournira l’occasion d’y mêler des éléments plus personnels tout comme je le fis en 2005 alors que LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON crapahutait pour la première fois sur internet, proposant l’histoire d’un grand-père gaspésien collée aux pattes. Vous pouvez les retrouver, elles se trouvent au début du blogue.
 
Nous avons laissé Nathan à la sortie du métro de Montréal, un livre, celui de Virginia Woolf ainsi qu’une lettre en main, celle d’une dénommée Gabrielle. Il rentre chez lui. Je nous rappelle un petit détail important, au moment de ces faits nous sommes en plein hiver montréalais.    
 
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Sortant du métro, Nathan se dirige vers son appartement. Le blanc sale de la neige dévisage l’environnement y plaquant un masque d’ombre. Le trottoir glacé l’incite à la prudence. Il tient solidement le livre qu’une certaine Gabrielle a malencontreusement oublié sur le siège du wagon alors qu’elle descendait à la station Jarry. L’a-t-elle ou non volontairement abandonné ? Voulait-elle, par ce geste, se débarrasser de l’enveloppe postale encartée au milieu des mots de Virginia Woolf ? Serait-ce un signe ? L’animatrice de son groupe de rencontre insiste souvent sur ce mot - un signe - rappelant combien nous y portons peu d’attention.  
 
Au milieu de cet hiver étrange et combien bizarre saison sautillant entre chaleur estivale et blizzard sibérien, dans la solitude qui s’est accaparé de Nathan depuis sa séparation d’avec Isabelle, solitude qu’il tente de meubler par des heures de travail supplémentaires effectuées au dépanneur non loin de chez lui, il a développé une routine presque électromécanique, son domaine d’étude : a) lever tôt, b) petit-déjeuner frugal, c)  lecture rapide des informations sur Internet, puis en route soit vers le collège ou le boulot, le week-end.  Mais... mais il s’ennuie profondément, réalisant mieux ce qu’Isabelle lui avait lancé au visage quelques mois après le début de leur vie commune, quand elle déclara que leur vie était assommante. 
 
Devant le building, pas de regard vers le rez-de-chaussé, se dit-il. Il lui sera facile de tenir parole puisque madame Farell, la concierge de son immeuble d’habitation, l’attend malgré l’heure tardive, droite et immobile comme un bonhomme de neige.   Tu as reçu une lettre mon garçon. Il faut aviser les gens de ton changement d’adresse, Isabelle ne semble pas vouloir te remettre le courrier personnellement. Vous êtes en mauvais termes?  Je m’en occupe, d’ailleurs je ne reçois pas beaucoup de correspondance.  Nathan, évitant la question qui semblait tracasser la concierge, récupère l’enveloppe se disant qu’aujourd’hui passerait à l’histoire : deux missives, une lui étant directement destinée, l’autre, par personne interposée. Il salua la concierge, jeta mécaniquement un coup d’oeil rapide vers la fenêtre de la pièce qu’il a occupée quelques mois avant de se retrouver juste au-dessus, dans une chambre célibataire.
 
Rien pour apaiser son ennui. Nathan, respectant scrupuleusement sa routine du retour à la maison, se prépara un sandwich, démarra la cafetière, mais son esprit vaguait entre les deux enveloppes qu’il avait déposées sur la table de cuisine en entrant dans ce lieu de plus en plus froid, de plus en plus impassible. Laquelle d’abord ? Il opta pour celle remise par la concierge.

Nathan,
Isabelle m’a informée de votre séparation. Un simple malentendu, du moins je l’espère.

Cette invitation te surprendra sans doute. Claude et moi projetons un voyage à l’autre bout du monde. L’Asie. En fait nous prévoyons partir pour un mois en Thaïlande et au Vietnam. Élaborant notre ébauche d’itinéraire, nous avons pensé vous proposer, à Isabelle et toi, de vous joindre à nous.

La situation étant différente maintenant et comme Isabelle a reçu notre message, nous avons cru honnête de t’en faire part. La proposition tient quand même. Je te laisse y réfléchir. Notre séjour s'échelonnera entre le 1er mai et le 1er juin.

Donne-moi de tes nouvelles.
Marielle xx

PS Je me doute que cela ravice des souvenirs pénibles, mais peut-être que ça pourrait aussi mettre un baume sur la tragédie de Benjamin. Tu verras.

Nathan réalisait à la lecture de cette lettre que la nouvelle de leur séparation s’était rendue jusqu’à son village. Il allait répondre à cette amie par téléphone, se doutant qu’un courrier avait été le chemin clandestin choisi par son amie afin de ne pas ébruiter son message. Elle craint les réseaux sociaux peu sûrs pour garder secrète toute communication. Il déposa le papier sur la table, se servit un café, eut une seconde de nostalgie songeant à son grand frère, pui s’approcha du livre dans lequel il  retirera l’enveloppe postale qui ne lui était pas destinée, mais qui attisait sa curiosité. Impossible de lire le nom de la personne à qui cette correspondance était destinée, seul le prénom avait survécu à une quelconque tache : Gabrielle.  Le timbre estampillé indiquait une date : juin de cette année. Plus de six mois déjà. L’enveloppe  ouverte avait été depuis refermée. Réouverte peut-être par la suite. Nathan en retira un ramassis de papier oignon sur lesquels, à l’encre verte, se révélait une graphie soignée. Au bas de la dernière feuille, une signature : James. Déposant sa tasse de café, il se mit à lire.
 
Gab, je sais, je sais, tu détestes souverainement qu’on coupe ton prénom, mais je me le permets puisque je n’aurai été dans ta vie qu’une moitié du temps.

Un matin, au début du printemps, le cri lugubre d’un oiseau m’a réveillé plus tôt qu’à l’habitude. C’est signe, pour certaines personnes, qu’il y a quelque chose autour d’elles qui ne roule pas bien. L’inquiétude m’a aussitôt envahi. J’ai immédiatement pensé à toi. Il y a de cela un certain temps et cela ne me quitte pas.

Ce malaise devenu souci m’a poussé à me lever, à chercher autour du jardin l’oiseau criard. Un oiseau noir perché sur la plus haute branche du chêne - celui que nous avons planté lors de ta naissance - semblait fixer la véranda sur laquelle je me postais.
 
Deux sentinelles s’observant l’un et l’autre. Un retentissant silence emplit l’espace. Cet oiseau laissa choir à mes pieds de vieilles idées noires. Les ai reconnues : égoïsme, orgueil et culpabilité. Au fil du temps, comme des plumes d’oiseau qui oscillent dans l’air avant de se retrouver au sol, elles avaient déposé dans mon être un fatras de situations que j’associais à ceci, à cela, aux autres. Maintenant sortis de l’ombre et nommés, je le sais.

C’est par égoïsme que je vous ai quittées, ta mère et toi, pur égoïsme qui ourdissait des excuses faciles, des mensonges impardonnables afin de mieux flatter mes envies de vivre sans responsabilités. Impossible pour moi d’avoir été présent alors que tout me menait ailleurs. Tu me cherchais. Je fuyais.

C’est par orgueil que j’ai si longtemps altéré des situations, les interprétant à mon avantage. Combien de fois, je ne saurais les compter, me suis-je interdit un rapprochement vers toi, ma fille, qui avait besoin de ce père que je n’aurai jamais réussi à être correctement, complètement. Je suis demeuré cet être inatteignable, bâtisseur de barrières, afin de protéger mes faiblesses qui devaient demeurer invisibles. Il était impossible pour moi de t’enseigner ce que je n’ai jamais appris.Tu cherchais des réponses à tes questions ; je faisais mine de ne pas les comprendre pour mieux les éviter.

C’est par culpabilité que trop souvent j’ai tenté de me rapprocher de toi, alors que je voulais tout simplement libérer ma conscience. Réalisant mon caractère coupable, j’ai mis un frein à ma volonté de te retrouver, te révéler ce que je découvrais en démêlant mes idées noires. Suis comme entré dans un profond tunnel, couleur oiseau criard, sans réussir à percevoir cette lumière dont on nous dit qu’elle attend au bout, on ne sait trop pourquoi d’ailleurs, peut-être seulement à éclaircir l’espace ou nous aveugler de ses chimères. Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que c’est mon intérieur que je devais débrouiller.

Cette lettre est courte. Je sais qu’elle me permet de balayer mon intérieur, de prendre conscience que c’est là que je dois continuer à orienter mes recherches. Je souhaite que tu la reçoives comme, pour moi, le cri d’un oiseau criard... que tu sortes sur ton balcon cherchant quelque part un signe.
James
 
Nathan déposa les feuilles de papier oignon sur la table, jeta un coup d’oeil au fond de sa tasse de café, repassait sa journée en revue : le collège, le groupe de rencontre, l’enveloppe postale glissée dans le livre de Virginia Woolf et cette phrase, à nouveau lui revint : 

“ Car le paysage d’un écrivain est un territoire à l’intérieur de son cerveau ; nous courons le risque d’être déçus si nous voulons que ces villes fantômes soient faites de brique et de mortier. Nous y faisons notre chemin sans avoir besoin de panneaux indicateurs ou de policiers et nous pouvons saluer les passants sans avoir été présentés. Aucune ville, aucun individu, ne sont plus réels que ceux que nous inventons ; chercher à leur trouver un équivalent dans la réalité leur enlève tout leur charme. De même que les morts célèbres viennent en nous s’ils le souhaitent et quand ils le souhaitent, et que leur image est plus palpable et réelle que n’importe quel corps fait de chair et de sang.

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Remarquez-vous qu’il est parfois courant dans notre vie terrestre d’être aux prises sans qu’on ne le veuille vraiment, pire, sans qu’on ne puisse en déceler ni la provenance ni la direction, avec une loi non écrite, celle des séries ? On entre dans une mauvaise passe (ou son contraire) alors les événements telle une avalanche imprévue se succèdent alimentant le même domaine, s’abattant sur nous jusqu’au moment où le vase une fois vidé s’assèche ; s’ensuit une accalmie avant qu’un prochain typhon réapparaisse. Aucune logique n’explique le phénomène.
 
C’est un peu ce que vit actuellement Nathan, au cœur de l’hiver montréalais, seul dans un appartement situé tout juste au-dessus de celui d’Isabelle, participant à un groupe de soutien devenu routine mensuelle, achevant ses cours de mise à niveau tout en poursuivant le programme en électromécanique, dans ce ronron dodo-métro-boulot… et un soir, bêtement, lui tombent dessus deux lettres, un livre ; tout ce qui en fait ne lui ressemble pas.
 
Personnellement j’ai toujours aimé recevoir du courrier, au point qu’il m’arrivait de m’inscrire à des programmes radiophoniques incitant les auditeurs à voter sur tel ou tel sujet, et pour se faire on vous postait hebdomadairement une lettre à laquelle vous deviez répondre, condition inéluctable pour continuer à en recevoir. Pas du tout le style de Nathan. Zéro intérêt. Toutefois, le même jour - ça devait certainement être un mercredi, car on dit qu’il favorise l’arrivée des nouvelles, bonnes ou mauvaises - le voici avec en main ce qu’il décrit ainsi dans un cahier : Je viens de lire les deux lettres, puis cette longue phrase du livre que j’ai ramassé dans le métro. Une lettre et un livre d’une certaine Gabrielle alors que l’autre, de notre amie commune Isabelle et moi, propose un voyage en Asie pour un mois à la fin de l’année scolaire. Comme j’ai du temps pour répondre à Marielle, ma curiosité se concentrera sur cette Gabrielle. Je me le répète, tous les prénoms féminins autour de moi s’achèvent par -elle.  
 
Comment se concentrer, dit-il, sur la jeune fille du métro qu’il n’a vue que de dos alors qu’elle quittait la rame du métro à la station Jarry laissant derrière elle un peu de son existence, trop peu pour se laisser retrouver dans cette grande ville ? James, son père, lui a écrit une lettre quelques mois auparavant, lettre qu’elle conservait dans son enveloppe, glissée à l’intérieur du bouquin de Virginia Woolf qui est sa propriété, elle l’a marquée en y apposant son autographe et non pas un tampon de bibliothèque. Se lancerait-il dans une investigation pour la retrouver, si oui pourquoi ? En raison de la personne ou du contenu de la lettre de son paternel ? Cela rappelait-il un passé pas très lointain ? Une lettre au pied d’un arbre dans le boisé derrière sa maison dans le village des Saints-Innocents, lettre que sa mère Jésabelle, suffocant d’émotion, avait lue à voix haute à l’intention de son père Daniel et lui, Nathan qui achevait la dernière année à son école primaire… 

 

                                         

 

 

 


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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