lundi 9 mai 2022

É P I L O G U E

                                                        ÉPILOGUE


 L’humanité comprend plus de morts que de vivants. 

Auguste Comte

 

 

    L’épilogue permet de lancer quelques pistes sur le prolongement ou les répercussions des événements mentionnés dans les pages précédentes et qui constituèrent le noeud de l’histoire. Celui-ci n’ira pas dans cette direction. Le narrateur laisse au lecteur toute la place pour y penser.

Qu’est-il devenu de l’argent obtenu par la vente des rubis ?

Ce que vous voulez bien qu’il en soit.

 

Les amours entre nos deux vieilles personnes, celles entre le jeune poète et la docteure ?

Laissez votre imagination vagabonder vers le meilleur des mondes pour chacun d’eux.

 

Est-ce que Douch connaît, enfin, la date de son procès ?

En 2005, on nage toujours en pleine inconnue.

 

Lotus, se remettra-t-il du décès de Mister Black, son retour dans le Mékong le satisfera-t-il ?

Il faut s’en remettre à son caractère combatif et son inestimable appétit pour la connaissance.

 

Qu’est-il advenu de l’assassin des deux colonels abattus dans le café Nh Sông ?

Le narrateur se permet de croire que l’intervention du père de Thi et celle de l’homme au bracelet de jade lui aura évité plus d’inconvénients que ceux dont il était victime en vivant comme sans-abri, sous les ponts de Saïgon.

 

Hermès ?

Il aurait franchi à nouveau la frontière pour s’établir avec sa famille à Phnom Penh, travaillant pour son ami médecin-pharmacien.

 

 

    LES ANCIENS COLONELS, cette histoire énigmatique remplie de rebondissements s’achève donc ici. On a demandé au narrateur de départager le vrai de la fiction, le réel de l’imaginaire. Il répond : parfois, la fiction dépasse la réalité.

Jamais cette Phalange n’a existé, tout comme l’affaire des rubis des Khmers Rouges - il signale toutefois qu’il y aurait un fond de vérité à cette information - jamais les ministères vietnamiens n’ont songé à la création d’une telle unité spéciale, tout comme la capture de Pol Pot n’a pas été envisagée par qui que ce soit dans l’administration gouvernementale et que l’objectif d’une présence vietnamienne au Cambodge n’avait pour seul objectif, celui de libérer un peuple du joug de ce groupe fanatique.

Quel but a motivé le narrateur en se lançant dans cette aventure romanesque : dénoncer le génocide en ramenant à l’avant-scène celui du Cambodge réellement survenu durant les années Pol Pot ; décrier les affres de la guerre et les monstruosités que certaines idéologies dogmatiques représentent pour les civils.

Nous pourrions questionner à n’en plus finir le pourquoi de cette soumission aveugle des Cambodgiens, leur obéissance inconditionnelle à répondre aux ordres fallacieux des Khmers Rouges et combien d’autres interrogations surgissant à notre esprit. Y répondre parut impossible au narrateur. Tellement d’événements précédant ou provoquant cette situation rappellent à quel point nous avons été sciemment éloignés du quotidien de la vie politique régnant au Cambodge entre les années 1975 et 1979, alors que ses habitants ne recevaient que des ordres à suivre.

Le monde entier ne savait que peu de choses, le pays s’étant littéralement coupé des liens extérieurs à son territoire, de sorte qu‘il devient impossible de porter un jugement autant sur son silence et sa non-intervention.

Visiter les “killing fields” et la prison S-21, 30 ans plus tard, ne change rien aux atrocités qui s’y sont déroulées. On aura beau chercher dans Phnom Penh, cette ville redevenue vivante, il sera difficile d’accoster un Cambodgien souhaitant parler de ces années cauchemardesques. Au fond de lui-même, encore interpellé par cette période, il observe un silence meurtri.

Cet épilogue n’en est pas tout à fait un, il ressemble plutôt à un aveu d’impuissance. Celle ressentie lorsque éclate à nos yeux, dans un fracas indescriptible, la cruauté d’hommes recherchant le pouvoir qu’ils auront bâti sur la peur des gens, agitant l’espoir d’un avenir meilleur.

Les monstres décrits dans cette fiction, ne sont pas exceptionnels. Ils sont réapparus ailleurs au cours du XXe siècle ; il est fort à parier qu’ils puissent renaître sous d’autres artifices. Si ce n’était strictement que pour cela, un devoir de mémoire nous oblige à partager aux générations actuelles et futures, le contenu de ces pages sombres de notre histoire qui se targue d’être humaine.

Le narrateur ne peut oublier, jamais n’oubliera sa dernière visite à la prison Tuol Sleng, la sinistre S-21, alors que de jeunes étudiants cambodgiens accompagnés de leurs enseignants, déambulaient d’une section à une autre. Ils lui semblèrent éloignés émotionnellement, notant dans un cahier d’exercices quelques réponses aux questions qui s’y trouvaient.

Qu’est-ce qui se jouait dans leurs cerveaux ? Allaient-ils, de retour à la maison, interroger leurs parents, chercheraient-ils à savoir si, quelque part dans leur famille proche ou éloignée, un des leurs y aurait été enfermé, interrogé, martyrisé, puis déplacé vers un “killing field” ?

Le narrateur croit qu’il n’en est rien. Sans doute, en est-il rien aussi pour ces touristes, suivant un itinéraire dans lequel cet endroit était un arrêt obligatoire, tourneront la page sur ce passé encore proche, se disant que cela ferait un excellent film d’horreur.

L’épilogue prend fin. Il laisse un narrateur hésitant, ne sachant trop s’il ferme le livre ayant eu pour sujet le Cambodge ou le Kampuchéa...

dimanche 8 mai 2022

le chapitre - 10C -

                                                                         10C

 

    Thi, lors de la dernière rencontre au café Nh Sông, avait mentionné que si le groupe pouvait s’y rejoindre en milieu d’après-midi, cela lui conviendrait mieux qu’en soirée, durant son quart de travail.

La veille de cette réunion coïncide avec le retour de la docteure Méghane, à Saïgon. Il était difficile d’envisager ce meeting sans elle.

Alors que Bao se rendait à l’université pour y faire des photocopies du dossier, Daniel Bloch retournerait à l’hôtel. Il avait besoin de cette journée pour tout compiler et structurer sa pensée. Laissant son amante au porche d’entrée de l’université, ils convinrent de se retrouver sur l’heure du dîner chez OLÉ. On verrait à inviter la docteure Méghane si le décalage horaire ne l’affectait pas trop. La professeure vérifierait.

 

************

 

    La journée passa à un rythme d’enfer, principalement au squat du President Hotel. Alors que le jeune poète se préparait à partir, arrivaient quelques membres du groupe Janus, un à un rompant avec l’habitude de s’y présenter que de nuit. Sans que cela fut un enterrement de première classe, la scission entreprise le 30 avril, les obligeait à certains ajustements et à officialiser la dissolution.  

- Janus a rempli son mandat, celui d’éducation. Lorsqu’on a appris, vient le temps d’agir. Vous choisissez un engagement plus concret dans la réalité vietnamienne. Je souhaite que dans ce que vous entreprenez, l’ouverture qu’aura permis nos nombreuses interrogations, que le message de Hô Chi Minh, celui qui a semé en nous le goût de l’indépendance, de la liberté et de la paix guidera vos gestes.

Ce furent les derniers mots que prononcerait Lotus à titre de leader du groupe Janus. Il concentrerait désormais ses énergies à perpétuer la mémoire de Mister Black, quitterait Saïgon pour retourner, en bon romantique qu’il a toujours été, vers les terres  ses parents durent apprendre à refaire leur vie.

 

**********

 

    Personne n’attendait la docteure Méghane à l’aéroport de Saïgon. Pas de limousine, pas de message. Elle devait retourner à la maison par ses propres moyens. L’idée de passer un appel à Thi lui traversa l’esprit. Il accepta d’emblée de s’y rendre sur-le-champ.

Installée au café à l’extérieur de la porte des arrivées internationales, elle attendit moins d’une demi-heure avant que le jeune homme ne se présente.

- Merci de me rendre ce service, mon ami.

- Je suis tellement soulagé de vous savoir de retour. Cela amoindrit les craintes que votre départ si soudain m’a occasionnées. Mais je ne suis pas entièrement rassuré.

- Laisse-moi te raconter.

La docteure acheva son compte rendu par ces paroles qui surprirent le jeune poète.

- Je ne serai plus à l’emploi de l’IIC le mois prochain. Mes recherches, tu l’as bien compris, ne seront plus sponsorisées par cette multinationale, de sorte que je dois démanteler mon cabinet, clore mes dossiers et remercier ma secrétaire. Depuis Berlin, j’ai amplement eu le temps de réfléchir. Une chose m’est apparue évidente. Mon sang est à moitié vietnamien. J’aime ce pays et souhaite m’y installer à demeure. Je vais ouvrir une clinique, non pas à Saïgon, mais plutôt à Hué, le lieu de mes ancêtres.

La profonde déception de la savoir s’établir loin de Saïgon, le jeune poète ne sut la dissimuler.

- Accepterais-tu m’appuyer dans ce projet ?

La réponse fut immédiate. Il suivrait cette femme qui ne quittait plus ses pensées, depuis leur première rencontre.

 

**********

 

    Monica s’était procuré un couffin dans lequel Moïse dormait paisiblement. Il lui était impossible de le laisser l’espace d’un instant. La clientèle voyait se déployer toute l’attention maternelle que cette femme accordait à son nouveau rôle.

Elle accueillit Bao et Daniel Bloch, leur ouvrant la porte de chez OLÉ. La tendresse unissant le nourrisson et sa mère adoptive faisait beau à voir. Cette Monica, d’habitude si empressée à voler ici et là, courant dans l’escalier menant à la cuisine, revenant les mains chargées de plats, s’arrêtant à toutes les tables afin de les égayer par ses facéties clownesques, cette Monica, au coeur plus grand que l’Espagne entière, embrassait la tête du bébé en le présentant à tous ses clients.

Parfois, Tony quittait ses casseroles, descendait vers la salle à manger, s’enquérant de l’état de son fiston. Déjà pour lui, la question d’une famille d’accueil pour Moïse avait sa réponse ; il fait partie de cette maison.

- Aujourd’hui, mes amis, dit Monica, laissez-moi vous proposer une assiette qui n’apparaît pas au menu. Depuis l’arrivée de Moïse, mon mari a retrouvé le goût de créer des recettes nouvelles.

- Vous êtes la maîtresse de nos estomacs, dit l’homme au sac de cuir que l’entrée de la docteure et du jeune poète interrompit.

Bao ne sut retenir son élan vers la nouvellement revenue de Berlin et poussant un profond soupir d’allègement, la prit dans ses bras. Monica, en observatrice aguerrie, vit immédiatement que son amie, la solitaire, la recluse, l’espace d’une traversée entre l’Asie et l’Europe, s’était adoucie, tant elle laissait se prolonger l’étreinte.

Derrière, se tenait un jeune homme radieux.

Le lunch s’étira jusqu’en milieu d’après-midi. On fit le tour de la question, collant bout à bout le matériel parvenu de Saïgon à celui de Kep-sur-Mer et les dernières en provenance de Berlin. Le puzzle apparaissait dans sa globale intégralité. Il leur sembla inutile de savoir si les rubis se trouvent au Cambodge ou ailleurs, cela était accessoire. Les suites de l’affaire ne relevaient pas de leur compétence. Connaître le déroulement des activités de la Phalange de 1979 à aujourd’hui, ainsi que l’implication des différents acteurs leur suffisait. Bao eut raison de dire que l’engagement pris envers S Gi avait été respecté, triste de n’avoir pu le lui apprendre de son vivant. Elle pouvait désormais se consacrer à une nouvelle vie, celle qui l’unira à Daniel Bloch.

Ils achevèrent le repas, dégustant cette liqueur à la banane, spécialité de Tony qu’il servit lui-même, avec une préciosité qu’on ne lui connaissait pas.

- Permettez-moi de vous annoncer que vous serez tous et toutes les parrains et marraines de Moïse. Ce petit bonhomme arrive comme une source de jouvence dans nos vies.

Ne retenant plus son émotion, il les laissa à leur toast pour retourner à ses recettes.

 

**********

 

    Les deux oiseaux du ministère de l'Intérieur, une fois envolés Hermès et p-M-24, ne savaient trop par quel bout prendre ce qu’ils venaient d’entendre. Tuan brisa la pause dans laquelle ils s’étaient réfugiés.

- Un cafard...

- Alors que nous nous éreintions à mener cette mission, à l’intérieur même de notre organisation tournaillait un corbeau, ajouta l’homme au bracelet de jade.

- Je ne tiens pas à connaître son identité.

- Le corbeau est toujours à l’affût, un charognard qui sait se fondre dans l’environnement afin de dissimuler sa présence et ne pas se faire repérer.

- Il y en a dans toute administration et c’est impossible de le distinguer des autres. À ce stade-ci, je veux te parler de ma décision. En fait, elle est garnie de quelques éléments interdépendants.

- Je t’écoute mon frère.

Celui qui écrivait “ prit un instant de réflexion comme s’il cherchait à s’assurer que ce qu’il allait dire paraissait correct.

- Le café Nh Sông, là  travaille mon fils, ferme ses portes d’ici quelques jours. Cet endroit a été le lieu de rencontre de nos trois colonels. Je m’y rendrai, demain après-midi, me présenterai en personne à Thi. J’ai également décidé de prendre en charge p-M-24. Il m’est impossible de le voir tenter de survivre sous les ponts de Saïgon, seul dans son monde sourd et muet.

- Tu sais qu’il n’existe que très peu d’oiseaux muets. En fait, je ne connais que le cygne tuberculé et le paon spicifère. Un oiseau sourd, je ne connais que la bécassine, mais une espèce de volatile présentant les deux caractéristiques, j’en ai aucune idée. Mais je te coupe la parole, mon frère.

- Tu m’épateras toujours avec tes connaissances en ornithologie. Je continue. Je veux que notre soldat sourd-muet profite d’une vie plus saine que celle qu’il a présentement.

- Je te reconnais bien dans cette démarche, autant envers ton fils que celui qui a vécu des épisodes inhumains. Comment comptes-tu agir avec le premier fils ?

- Plus compliqué.

- Mais encore ?

- Je me laisse du temps. Il n’est au courant de rien des épisodes de la Phalange, donc à quoi servirait de déterrer les morts.

- Je te comprends.

- De ton côté, quel avenir vois-tu devant toi ?

- D’abord, régler nos contacts avec l’IIC, une opération qui ne fera pas leur affaire, mais la compagnie n’aura qu’à se retourner vers le fourbe en question. Puis consacrer mes jours aux oiseaux.

- Important pour moi que nous demeurions proches.

- Être frère, c’est à la vie à la mort. Nous sommes des phénix, n’oublie jamais.

 

**********

    Il est 20 heures, lorsque Daniel Bloch se présente à l’appartement de Bao. Celle-ci mettait de l’ordre dans son petit espace.

- Cela devient beaucoup trop exigu ici pour deux personnes, lui dit-il en la serrant dans ses bras.

- Ne rentres-tu pas à Hanoi bientôt ?

- Le temps de fermer ma chambre, saluer les amis et revenir vers toi.

- Sérieux ?

- Comme tu connais bien Saïgon, pourquoi ne pas te mettre à la recherche d’un nid pour deux.

- On reste dans la langue des oiseaux, répondit-elle en souriant.

- Deux colombes...

- Je m’en charge, mais je dois te dire que nous ne nous marierons pas.

- Cette formalité ne m’intéresse nullement. Je ne souhaite que vivre avec toi tous les jours, toutes les nuits.

Ils s’étreignaient, se redécouvraient, s’aimaient. Derrière eux, le dossier de la Phalange s’évanouissait peu à peu, irait son chemin, se dirigeant là  cela ne comptait plus pour eux. De cette noirceur, naquit les rayons éblouissants qui les éclaireraient désormais.

 

**********

 

    Ce matin de mai, riche en lumière, avait percé les nuages qui s’amoncelaient sur Saïgon. La journée serait chaude, semblable à celle des funérailles dans le Mékong.

En après-midi, alors que Thi avait proposé à la docteure Méghane de se rendre chez elle afin de la conduire au rendez-vous du troisième jour, deux hommes s’assoient au café Nh Sông, Hai et Ba ; les deux anciens colonels commandent les mêmes breuvages.

- Je dois de te dire que j’ai été invité, hier, à une rencontre tout à fait particulière.

- De quelle nature ? Demanda un colonel obèse inquiet.

- Notre contact auprès du ministère de l'Intérieur.

- On t’a sans doute proposé de prendre la place laissée vide suite au décès de Một.

- Pas tout à fait. Le sujet t’est malheureusement inconnu, mais touche directement la Phalange.

- Je t’écoute.

Le colonel 2 toussa un bon coup, prit une gorgée de thé froid, puis se mit en frais de dévoiler les dessous de l’opération qui furent tenus secrets, même à ce type qui en eut la responsabilité au cours des dernières années de son existence active sur le terrain.

Écoutant ce récit qui normalement aurait dû le mettre hors de lui, apprenant le subterfuge qui l’a bêtement leurré, ce n’est pas ainsi que Ba réagit. Ces explications semblaient au contraire tomber sur lui comme un baume lénifiant. Si ce qu’il recevait constituait en eux-mêmes le nec plus ultra du secret entourant cette aventure, il obtenait là l’assurance que toutes ses perversités, sa dépravation demeuraient dans le monde des inconnues.

- Tu ne sembles pas offusqué d’entendre tout cela.

- Je n’aime pas déranger les fantômes enfouis dans les placards.

- Y en a-t-il ?

- Non. Doit-on se montrer surpris d’apprendre que la cupidité humaine existe toujours ?

- L’homme est un être complexe. Il sait habilement cacher certaines facettes de sa personnalité. Comme il s’agit sans aucun doute de notre dernière rencontre, faire le lien entre le décès de Một, la fermeture de ce café et la conclusion de la Phalange, m’amène à t’adresser une question ?

- En lien avec la mission ?

- Dans un certain sens. Depuis notre retour à Saïgon et l’interpellation de la part du ministère à nous mettre à la recherche des survivants de l’affaire, j’ai remarqué à maintes reprises ta gêne ou ton malaise lorsqu’il était question du soldat sourd-muet. Combien de fois as-tu manifesté ton agacement à le savoir vivant, cherchant à le prioriser dans nos investigations. Y a-t-il une raison particulière ?

- p-M-24, je l’ai sauvé du courroux des autres soldats, l’ai pris sous ma protection. Il m’était fort utile lorsque je quittais le camp de base afin d’accomplir mes responsabilités. Il est rapidement devenu mon aide de camp indispensable.

- Jour et nuit ?

- Que veux-tu insinuer ?

- On ne peut pas parler de pédophilie, Ba, ce jeune soldat avait atteint l’âge de la majorité, toutefois, obtenir des services sexuels sous la menace représente quand même une sérieuse infraction. “ Celui qui écrivait “ n’a pas été dupe de tes forfaitures et après avoir reçu de p-M-24 assez de signes que sa condition de sourd-muet lui permettait de faire, il lui a ouvert son âme. Il l’a conduit au charnier dans lequel tu l’obligeais à enterrer les cadavres des jeunes garçons cambodgiens que tu venais d’égorger après les avoir sodomisés. Pour cette tâche, tes qualités ressemblent à celles de Douch. Notre scripteur, dont nous ignorions qu’il faisait partie de l’intelligentsia responsable de la Phalange, tu n’as pas réussi à le berner. En bon cartographe, il a mené la police de Phnom Penh sur les lieux de tes sacrifices humains. Un mandat d’arrestation a été émis, on l’exécutera lorsque le ministère de l'Intérieur vietnamien jugera opportun de le faire. Tu as tué pour assouvir tes bas instincts, puisant dans la détresse d’enfants qui revenaient du plus creux de l’enfer, se sentant enfin protégés par un haut gradé de l’armée vietnamienne qu’ils ont cru ; mal leur en prit. On peut tuer physiquement, mais aussi moralement. p-M-24 est un homme détruit, incapable de communiquer les tréfonds de son âme. Il erre maintenant, traîne ses hantises de jour en jour, d’un pont à un autre et tu en es la cause.

Le colonel obèse, la tête baissée, revivait tout ce que Hai racontait. Un quelconque remords l’assaillait-il ? Aucunement. Tel un psychopathe invétéré, il savourait goulûment son appétence.

 

**********

 

    Il y eut des remous autour du bar auquel Linh était accoudée. Son compagnon de travail arrivait, escorté par une autre relation. On lui avait décrit ce garçon comme étant un solitaire, s’isolant pour écrire des poèmes qui se retrouvaient à flotter sur les eaux du fleuve, alors qu’elle découvre un type aux mille et une fréquentations disparates.

- Je te présente la docteure Méghane ; elle arrive tout juste d’un voyage d’affaires à Berlin.

- Il me semble vous avoir croisée ici...

- J’y viens principalement lorsque ton confrère travaille, dit-elle avec un sourire auquel elle n’avait habitué personne.

Le temps de prendre place que Lotus se pointa, suivi de Bao et Daniel Bloch. Le groupe, ainsi complété, la professeure distribua comme le fait une enseignante consciencieuse la liasse de photocopies résumant l’affaire des anciens colonels.

Aucun ne s’empêcha de remarquer, installés à la table au fond du café, deux membres de la formation adverse, mais comme plus rien ne pouvait être ni ajouté ni retranché au dossier, ils demeurèrent immobiles, l’un distancé de l’autre. Ils n’en étaient pas à une ultime surprise, lorsque à l’entrée du café, Tuan fixait son fils des yeux.

- Thi, quelqu’un que tu attends depuis longtemps se tient à la porte, dit l’homme au sac de cuir.

Le jeune se leva, tituba un instant et se dirigea vers celui qui lui ouvrait les bras. Pleurent-ils, emmaillotés du plus profond silence ? Leurs mains se serrèrent.

- Papa, fut le seul mot échappé de la bouche du fils.

- Fils, nous voici arrivés au nid.

Ce fut les coups de feu qui brisèrent cette intimité. Un homme était entré, s’était dirigé promptement vers la table des deux anciens colonels, y déchargea son arme. Ils éclatèrent littéralement. Deux trous rejoignirent les cicatrices déjà enduites sur le mur du café.

- p-M-24 !

 

FIN

 

Il est sorti du monde des faits pour entrer dans celui des illusions,

et il m’arrive de penser que l’illusion

est peut-être la forme que prennent aux yeux du vulgaire

les plus secrètes réalités.

Marguerite Yourcenar

 

*******************************

samedi 7 mai 2022

le chapitre - 10B -

                                                                                10B

 

Vietnam

 

Il se présenta à l’heure prévue, celui que les deux membres du ministère de l'Intérieur vietnamien avait fixé, sans ouvrir de portes par lesquelles il aurait pu se dérober.

- Bonsoir Hai. Nous voici arrivés là  nous aurions dû être il y a bien longtemps. Ce soir, tu es convié à écrire l’épilogue de la Phalange, dit Tuan.

- Depuis toutes ces années, j’ai toujours répété n’avoir rien à ajouter à mes déclarations précédentes.

- C’est pour cette raison que tu es toujours vivant. Vois cet homme caché derrière le banian de l’autre côté de la rue. Je lève le doigt et notre meilleur tireur d’élite s’exécute. Il ne manque jamais sa cible.

- Je reconnais bien la menace.

- Alors, tu n’as que très peu de temps pour déballer ton sac, je te conseillerais d’y aller maintenant.

L’atmosphère lourde et tendue ne présageait pas un combat, mais un aveu. L’habile colonel 2 rencontrait pour la première fois celui qu’entre eux, on surnommait le contact ; “Celui qui écrivait “, il le connaît très bien. Difficile d’exploiter les faiblesses de celui dont on a aucune information, il n’avait aucune autre option que celle de lâcher le morceau, question de vie ou de mort.

- Les rubis des Khmers Rouges sont en sécurité.

- Combien de kilos ? Demanda Tuan, laissant à Ngọc Bích la tâche de suivre à la lettre l’exposé que s’apprêtait à faire le colonel adossé au mur pouvant se transformer en poteau d’exécution.

- Il aura fallu la collaboration expresse de Douch pour s’approcher de l’endroit cachant ces rubis que dans leur fuite, les Khmers Rouges n’ont pu récupérer. Personne, sauf Pol Pot, Nuon Chea et lui-même n’étaient au courant de l’existence de ces pièces inestimables qu’on se préparait à monnayer sur les marchés de Thaïlande. L’argent devait servir à l’achat d’armes auprès de la Chine qui commençait à ne plus se satisfaire du riz provenant du Kampuchéa afin de défrayer les coûts du gouvernement en place depuis 1975. On m’avait prévenu lors de la formation sur l’Île de Côn Dau que j’aurais une responsabilité additionnelle. Des trois commandants, je suis le seul à ne pas provenir des forces armées. Ma spécialité, vous la connaissez, aura servi bien des gens. Cette charge est venue avec toutes les informations entourant lobjectif officieux de la Phalange. J’ai laissé ce qui entourait les actions de nettoyage aux deux autres, même lorsque j’ai pris le commandement en chef des troupes. On m’avait bien décrit la personnalité de mes deux collègues, de sorte que cela a été facile de les manipuler. Je laissais Một jouer les semblants de héros et Ba s’adonner à ses perversités. Lorsque Douch s’est joint à nous, j’avoue humblement que là je grimpais à un niveau supérieur. Cet homme pour qui j’ai une grande admiration...

- Ce qui ne t’as pas empêché de le livrer au journaliste suédois et par le fait même à la justice cambodgienne, coupa Tuan.

- ... c’est exact, mais les circonstances m’y ont obligé. 

“Celui qui écrivait” avait appris très tôt les raisons qui poussaient Hai à se rendre à Hà Tien, que cela ne faisait absolument pas partie du scénario prévu au départ des activités de la Phalange tout comme le fait d’accepter ce fugitif dans l’espèce d’état-major du groupe. Ce nouveau venu changeait la donne, mais la favorisait du même coup.

- Il prenait trop de place, en fait, il la voulait toute, ce qui pour moi a signifié que ses intentions cachées lorgnaient vers les rubis qui lui auraient permis de s’évaporer dans la nature et nous de rentrer bredouille, sans aucune explication à fournir, sinon d’expliquer au mieux notre retentissant échec. Je savais que cela équivalait à la réclusion à perpétuité.

- Il y avait aussi toute la question des tests sur la mémoire.

- Je peux vous assurer, sans jamais avoir lu tes comptes rendus, avoir cru que tu tenais un registre complet sur l’évolution de l’expérience. Tu avais une confiance indéfectible en Hermès, aucune raison de t’en méfier puisqu’il remplissait sa tâche correctement. Tu as peut-être eu tort.

- Que veux-tu dire ?

- Douch s’amusait de ce surnom, t’en souviens-tu ?

- Parfaitement bien.

- Je vais te le dire.

Hai reprenait du poil de la bête, n’oubliant pas la kalachnikov braquée sur lui.

- Hermès avait un double, une sorte de Mercure, si je peux dire. Il s’agit d’un Cambodgien, allié des Khmers Rouges et qui a travaillé avec Douch à la prison S-21. La distance séparant le Mékong et Phnom Penh est importante. Cela devenait impossible pour notre commissionnaire d’accomplir sa mission sans un transport sécuritaire, surtout qu’on commençait à fermer les frontières, du moins à se faire plus vigilants. C’est ici que Douch, malgré le fait qu’il ne percevait pas le bien-fondé de ces communications, a mis Hermès en relation avec le Cambodgien. Les deux bonshommes se rejoignaient quelque part dans Phnom Penh, les lettres passant de l’un à l’autre, puis une voiture banalisée se chargeait de le mener vers le Mékong. Pour le courrier cambodgien, bizarrement, le plus difficile aura été de se faire accepter par le chien habitué au premier facteur qui s’y présentait lorsque la Phalange était encore au Vietnam. Il n’a pas eu à utiliser de produit anesthésiant pour se défaire de la bête qui semblait s’être habitué à des venues nocturnes. Puis il rentrait, remettant la réponse à Hermès. Le tour était joué.

- Avait-il un autre rôle que celui de facteur ?

- Je suis heureux que tu poses la question Tuan. Le courrier cambodgien est médecin et pharmacien. Hermès n’avalait pas les pilules, cela le ralentissait dans ce qu’il avait à faire, disait-il. Il en a informé son homonyme cambodgien qui s’est mis à la tâche de découvrir la composition de la médication.

- Revenons au sujet de ce soir, dit l’homme au bracelet de jade.

- Une seule et unique personne peut vous instruire sur les rubis et ce n’est ni moi ni Ba.

Les dernières paroles de Hai jetèrent un froid. Mentait-il ? Voulait-il sauver sa peau ? Gagner du temps ?

- Nos pas vers ce trésor doivent donc s’orienter vers les deux courriers ? Enchaîna Ngọc Bích.

- Je vous répète que les rubis sont en sécurité. Eux seuls savent. Nous sommes, vous l’avez mentionné en début de rencontre, à écrire l’épilogue. Je sens qu’un coup fatal pourrait me faire taire, moi qui possède des informations provenant de Douch lui-même. Je n’ai plus rien à gagner, tout à perdre, alors aucun bénéfice à les retenir pour moi.

- Ta collaboration serait appréciée.

- Je n’ai jamais été en présence de près ou de loin du trésor des Khmers Rouges. Hermès et Mercure, oui, dès le début de leur association. Parleront-ils, j’en ai aucune idée.

- Divers moyens sont à notre portée, ajouta Tuan.

- Je n’en doute pas un seul instant. Je finirai mon plaidoyer par ceci. Lorsque la ville de Phnom Penh est libérée par notre valeureuse armée, pour moi, les deux objectifs confiés à la Phalange sont atteints : les tests médicaux sont une réussite sur toute la ligne et je connais ceux qui savent à quel endroit se trouvent ces rubis qui valaient à l’époque des centaines de millions de dollars américains. Imaginez un court instant leur valeur aujourd’hui, on doit assurément parler de milliards de dollars.

- Tu comprends aussi la raison pour laquelle vous trois, deux maintenant, car un AVC est si vite arrivé si on sait bien le provoquer, vous êtes demeurés en vie. Je suis celui qui sert d’intermédiaire entre vous et nous par l’entremise de Một. Ses angoisses nous ont fait craindre le pire, allait-il tomber dans un délire pouvant nuire à la conclusion de cette affaire ? Nous l’anticipions.

- J’avoue que depuis quelques semaines, son anxiété prenait le dessus le menant à la paranoïa.

- Voici ta dernière tâche : tu rencontres les deux types, même si pour cela tu dois te rendre au Cambodge rejoindre le médecin-pharmacien et tu nous reviens avec ce qu’on attend, acheva l’homme au bracelet de jade.

 

************

 

Berlin


    C’est une docteure Méghane complètement éblouie qui se trouvait devant le célèbre Wolfgang Plischke, ce vétérinaire devenu célèbre pour sa création d’un fauteuil roulant fabriqué à partir de blocs Lego qu’il fit installer chez une tortue ayant perdu l’usage de ses pattes. Pourquoi ce brillant homme se présentait-il au siège social de l’IIC, accompagné par son collègue, ex-responsable du dossier Douch, afin de la rencontrer ?

- Je ne crois pas nécessaire de vous présenter notre invité. Comme son temps est précieux, je lui demanderai de vous fournir les éléments qu’il détient, liés à l’affaire

- Merci. Je serai bref et le plus clair possible. Lorsque j’ai été invité à participer, en 1977, à ce groupe de recherches réunissant des sommités en neurosciences, pharmacologie et toxicologie, le tout sous l’égide de la compagnie pharmaceutique Bayer, je me suis questionné sur le pourquoi de la présence d’un vétérinaire à cette table. J’ai très vite compris que nous recevions le mandat de créer, je choisis ce mot à bon escient, un médicament unique, dont les propriétés spécifiques étaient d’affecter la mémoire à court et à long terme. Je savais pertinemment que les spécialistes neuro-scientifiques travaillaient à ce moment-là sur la question qui vous occupe Docteure, soit le transfert de la mémoire. Nous avions tout au plus dix-huit mois pour le mettre au point et que par la suite, un groupe de volontaires vietnamiens serviraient de cobayes. Si ma mémoire est fidèle, une trentaine d’individus composerait le groupe de contrôle et le groupe témoin, quatre personnes seulement. Nous ne comprenions pas tout à fait cette exigence qu’on nous imposait, mais nous avons fait avec. Les premiers tests ont été réalisés ici, en Allemagne, sur quelques chiens de la race spitz, deux catégories de spécimens : le spitz nain ainsi que le spitz-loup. On s’amusait à dire que ces chiens feraient bien l’affaire puisqu’ils ont la queue en faucille, tout à fait communiste. Je ne m’attarderai pas aux détails, mais je vous remets, Docteure, le protocole de recherche que vous pourrez examiner.

- Vous y êtes arrivés rapidement ? Questionna-t-elle.

- Plus rapidement que nous l’espérions, sauf que nous nous butions constamment sur un obstacle de taille, à savoir les illusions.

- Le médicament créait ce type d’effets ?

- Impossible de s‘en débarrasser, à tel point que joignant ce fait à nos conclusions, la compagnie Bayer, commanditaire du projet, déclara que cela ne comporterait aucun problème, que l’on pouvait aller de l’avant. Votre collègue m’a appris que vous êtes en possession d’échantillons de ce produit qui n’aura été utilisé qu’à une seule occasion, que vous l’avez fait expertiser par un pharmacien-toxicologue vietnamien. Vous avez les résultats en main.

- Tout à fait, répondit la docteure.

- Je mettrai un point final à cette démonstration en qualité de vétérinaire ; jamais au grand jamais ce médicament qui défie la science elle-même, ne devrait être administré à des animaux. Les tests que nous avons effectués avant qu’il ne quitte le laboratoire, ne se sont pas rendus jusqu’à l’absorption du produit final qui, de toute évidence, aurait rapidement causé la mort des sujets.

- Deux petites questions avant de vous quitter. La première porte sur les illusions, la seconde sur la qualité du produit à traverser le temps, comme si la péremption avait été annihilée.

- Le produit, soluble dans l’eau, aucunement nuisible aux fonctions gastriques, est enduit d’une substance qui m’est totalement inconnue, mais qui la préserve pour vingt-cinq ans. Ceci est certainement une avenue dont les compagnies pharmaceutiques ne veulent pas entendre parler. Vous en déduisez qu’elle joue sur la péremption. Quant aux phénomènes d’illusions, j’ai le souvenir des explications d’un neurologue, membre du groupe de travail, qui les reliaient directement à certaines fonctions cérébrales agissant sur ce qu’il a nommé “ la suspension consentie de l’incrédulité “.

- A-t-il précisé que cela pouvait aller jusqu’aux hallucinations, jusqu’au délire ?

- Exactement, mais je ne veux pas m’avancer en terrain inconnu. Il me semble l’entendre dire que cette médication pouvait, à long terme, induire la mémoire à un fonctionnement inverse, c’est-à-dire qu’elle ne percevrait plus de véritables souvenirs, mais plutôt des sentiments de “déjà-vus” qui confondraient les individus soumis à ce traitement, les plaçant dans l’incertitude, le doute et la confusion. Les écoutant, toute personne normalement constituée, en arriverait à la conclusion qu’ils sont dérangés mentalement, donc peu crédibles.

- Merci docteur.

 

************


Vietnam


    Bao et Daniel Bloch, main dans la main par ce soir agréablement doux, marchaient dans la rue Lê Duẩn, quasiment vide. Elle fut si encombrée lors du 30 avril, qu’elle s’accordait un repos bien mérité. À quoi ressemblait ce grand boulevard portant le nom de Norodom, avant la Libération de 1975 ?

Ils se dirigeaient vers le Palais de la Réunification, la tête bourrée de tant et tant de renseignements, qu’ils ressentirent le besoin de s’évaporer l’esprit. Sans se le dire ouvertement, l’assurance que d’ici vingt-quatre heures, la lumière se ferait sur cette histoire qui aura agi comme une potion magique enfermée dans un bien étrange grimoire.

L’homme aime cette femme. La femme le lui rend bien. Entre eux, s’est confortablement infiltrée une complicité rapidement transformée en amitié, puis ils n’allaient plus le cacher maintenant, éclairée par la lumière de l’amour. Ni l’un ni l’autre ne songeaient aux suites de cette aventure, ils étaient dans le moment présent, celui qui relie de manière indéfectible.

Être en amour à 70 ans, n’envisager que la minute succédant à celle-ci, ne songer qu’aux échanges de regards, aux élans du coeur et ceux de l’âme, sans penser ni à demain ni après-demain, savourer chaque matin qui vous ouvre aux merveilles d’être corps à corps, rapprochés, percevant l’éternité dans un sourire offert, l’électrique premier souffle redonnant l’énergie d’être en vie, rassure sur la béatitude d’être un humain.

Cet homme aime cette femme, le lui répète, tout de lui en est la réverbération. Ne pas chercher à comprendre, ne pas organiser l’avenir, ne souhaiter qu’être avec elle. Mille ans encore !

La femme qui marche à ses côtés, celle qui lui permet d’être heureux au quotidien, ralentit la fuite du temps inexorablement éphémère et transitoire, si totalement elle-même, lui tient la main, la mène vers son bracelet de jade, l’autorise à s’y arrêter comme s’il caressait le passé. Il lui demanda de devenir sa compagne.

Des larmes coulèrent de ses yeux, embuant les lunettes rondes qu’elle  nettoya. Elle répondit par une légère pression des doigts.

Ils poursuivirent leur marche, tournèrent les yeux vers la Cathédrale Notre-Dame. Essoufflés de bonheur, ils prirent place sur un banc de parc.

 

************

 

    Le 9 février 2005, dans le calendrier chinois luni-solaire, lance à l’occasion du Têt, l’année du Coq de bois. Encore maintenant au Vietnam, certaines gens utilisent deux calendriers pour suivre l’ordre du temps et chez les plus incrédules, connaître le sexe du bébé que pote la femme enceinte. Si l’on cherche le 8 janvier 1979, jour du grand départ de la Phalange pour sa mission, on constate que nous sommes dans l’Année du cheval, à quelques jours de l’arrivée de celle de la Chèvre. Son correspondant dans le calendrier chinois, le 10 décembre 1978. Ce détail porte une intéressante question :  auquel de ces deux calendriers “ Celui qui écrivait “ se référait-il en datant ses lettres ?

Cette deuxième journée au royaume de la Phalange, ils la souhaitaient aussi productive que la veille. Revenus à l’appartement de Bao, ils se mirent immédiatement au travail. La femme fit du thé, désolée de ne pouvoir offrir à son amant le café robusta dont il raffole.

 

************

 

Kep-sur-Mer, Cambodge


    Dans sa maison surplombant l’océan, Saverous Pou, celle qui a développé un système de translittération, ne cessait de jongler à cette transcription en langue khmère dans laquelle apparaissait régulièrement : ត្បូងទទឹម. Sans y avoir porté une attention spéciale, puisque cela lui semblait hors propos, ce mot khmer signifiant “rubis“, jamais elle n’avait pu le retrouver dans sa formulation vietnamienne, “hồng ngọc“ qui, reportée en langue française, la reliait à “perle rouge“. Sans crier Euréka ! elle s’empressa de signaler sa découverte à ses deux amis de Saïgon.

 

Vous deux. Je vous fais part presque en urgence, car vous devez respecter une échéance qui approche à grands pas, de cette découverte que je traduirai en mots simples. La Phalange avait pour objectif de récupérer non pas Pol Pot, mais les rubis des Khmers Rouges. Je sais pertinemment que cette nouvelle circulait dans les milieux bien informés, même qu’un émissaire thaï aurait été affecté à une opération visant à convertir les rubis en yuans chinois, mais on la qualifiait de légende urbaine. Les finances de ce gouvernement présentaient d’énormes difficultés et on devait  rapidement y remédier. Vendre ces rubis qui devaient valoir, en 1979, des millions de dollars américains, représentait une solution envisageable, simple et rapide. J’en conclus que cette mission secrète, déguisée en une honorable opération de sauvetage du peuple cambodgien par les Vietnamiens et qui allait être saluée dans le monde entier comme un arrêt du génocide que menait les Khmers Rouges contre son peuple, n’avait pour objectif ultime que la récupération de ces fameuses pierres précieuses, les faisant passer du côté vietnamien. Vous conviendrez avec moi que tout cela dormait dans le plus profond secret et ne pouvait être connu que chez des responsables en mesure de le garder. Qui de mieux que le ministère de l'Intérieur ou celui de la Défense pour ce faire ? Cela expliquerait leur implication. La docteure, dont vous m’avez si souvent entretenu de ses recherches, serait qualifiée pour déblayer la question du médicament, mais cela tombe sur le sens qu’il pourrait s’agir d’un outil de dissimulation auprès des engagés dans la Phalange. Je sais qu’encore plusieurs mystères entourent une affaire qui ne réussit pas à s’éteindre. Doit-on penser que les rubis sont en possession de ceux qui, supposément, les attendraient encore ? Il ne reste qu’à accréditer cette hypothèse. Je vous laisse là-dessus, en attente de la suite.

On échafaudait, détail sur détail, une hypothèse laissant place à une autre, questions et réponses amenant vers d’autres ; un édifice qui prenait forme lentement.

 

************

 

Vietnam


    Hermès arriva au café du District 10 en compagnie de p-M-24. On l’attendait, toutefois, les deux hommes du ministère de l'Intérieur se montrèrent surpris par la présence du soldat sourd-muet.

- Tu me laisseras mener l’interrogatoire, je les connais depuis si longtemps, fit Tuan.

- Sans souci mon frère.

- Asseyez-vous.

La dernière circonstance les ayant mis en contact remontait aux funérailles de la grand-mère et de sa petite-fille, quelques jours auparavant. Lorsque Ba, le colonel 3, avait provoqué ce mouvement irréversible chez les 30 soldats, leur annonçant qu’une section du groupe s’en prendrait à une autre, sans préciser exactement laquelle, “ Celui qui écrivait “ avait utilisé le terme de “mutinerie” pour le décrire, les trois hommes s’enfuirent, se réfugiant à Hà Tien.

Les trois fugitifs assis à la même table, se quittèrent, mais les liens tissés à cette époque ne furent entretenus qu’entre “ Celui qui écrivait “et p-M-24. Ce dernier revenait de chez l’enfer, entièrement détruit, envahi d’idées suicidaires. Retourné dans sa famille, il fut accueilli comme le plus illustre des étrangers ; on lui fit rapidement comprendre qu’il n’avait plus sa place parmi eux. Il se retrouva donc à Saïgon, végétant sous les ponts.

À l’occasion, Tuan, sachant  il rongeait son frein, lui confiait quelques commissions, ce qui le tint en vie. Un jour, ne s’attendant pas à revoir Hermès, ce dernier l’invita à l’accompagner à Phnom Penh pour accomplir une besogne particulière, dont il s’acquitta efficacement.

Quant au facteur, sa vie se déroulait plus aisément. Il se maria quelques mois après le démantèlement de la Phalange. Se faufiler partout sans être remarqué, lui aura été d’un précieux secours. En plus de cette responsabilité, celle de porter des messages, il assistait “ Celui qui écrivait “ dans ses travaux de cartographie du Mékong, de sorte qu’il s’y déplace maintenant les yeux fermés.

Prenant le bras de p-M-24 afin de l’installer à côté de lui, Tuan porta son attention à Hermès qui prit la parole.

- Vous n’aurez pas à faire de dessins, je sais pourquoi vous nous convoquez. Tu m’as-tu souvent cité des proverbes vietnamiens, Tuan, je vais t’en offrir un à mon tour : La vérité n’est pas toujours agréable à entendre. Eh bien la voici, celle qui répondra à la question que vous vouliez me poser. Les rubis des Khmers Rouges sont bel et bien au Vietnam. p-M-24 et moi les avons transférés ici depuis Phnom Penh, il y a maintenant dix ans de cela. Sois certain, ils se trouvent en toute sécurité.

- Tu nous indiques l’endroit ?

- Là  personne ne peut l’imaginer. Permets-moi d’abord de te dire que des Thaïlandais reconnus pour leur expertise dans le domaine des pierres précieuses, ont eu le mandat de les vendre. Les négociations ont été menées par mon collègue cambodgien qui participait à la livraison des lettres vers le Mékong, un médecin-pharmacien très sérieux. Lorsque nous sommes arrivés à son cabinet, il y a dix ans de cela maintenant, il nous a indiqué les résultats de son travail sur le fameux médicament. Il est un génie en pharmacologie et je suis certain qu’il saura vendre ce produit à des commanditaires internationaux. Il m’a également parlé des centaines de millions de dollars américains qu’il a obtenu de la vente des rubis. C’est par lui qu’ils ont été transformés en argent.

- Deux questions, s’interposa l’homme au bracelet de jade. Un, comment était-il au courant de l’existence de ces richesses et deux, les récupérant, elles ont été déposées à quel endroit ?

- Par Douch, bien évidemment. Collaborateur essentiel à S-21, une sorte de confiance est née entre eux. Lorsque l’armée vietnamienne entre à Phnom Penh, le directeur de la prison s’enfuit vers Hà Tien, lieu des rencontres entre lui et le colonel 2. Il tentera de s’y installer, mais la méfiance des habitants le rebute. Il communique alors avec le médecin-pharmacien cambodgien pour qu’il réponde, en son nom, à l’invitation de la Phalange, laissant entendre qu’une association pourrait être intéressante pour les deux parties. Il choisira de partir dans la jungle cambodgienne, sa présence et son rôle au sein du groupe paramilitaire vietnamien ne lui convenant plus.

Tuan le suivait chronologiquement et constatait l’exactitude des faits. 

- Si tu me permets une opinion toute personnelle, je dirais que les agissements de Ba ont joué un rôle dans le fait qu’il quitte notre groupe.

- Tu t’éloignes du sujet, reprit Tuan.

- Personne ne pourra oublier cette période, p-M-24, le premier.

- Alors ?

- Au début, je conduisais Hai au lieu des rendez-vous, à Hà Tien. Vous vous doutez bien que je n’allais pas perdre l’occasion qui s’offrait à moi d’épier les conversations. Jamais Douch ne fait allusion au trésor, les rubis en provenance de Birmanie. Cherchait-il à ne pas échapper un panier aux oeufs d’or ? Il est assez rusé pour ça.

- Pourquoi, au retour de cette expédition, ne m’en as-tu pas soufflé un mot ?

- Tu es assez intelligent, Tuan, pour comprendre que chacun de nous, les 30 soldats, n’avions qu’une seule idée en tête : s’échapper de ce merdier et il me semblait que je pouvais détenir un espace pour le faire, mais mon engagement auprès de toi dans la transmission des lettres et les travaux de cartographie du Mékong qui pouvaient m’assurer un certain avenir une fois cette mission conclue, cela m’a poussé au silence.

L’homme au bracelet de jade tint à ajouter son grain de sel. Il insista sur le fait que l’arrivée du tortionnaire de Tuol Sleng ne faisait pas partie de la stratégie. Ce sont les colonels eux-mêmes qui élaborèrent le plan visant à s’adjoindre une ressource cambodgienne, de préférence un membre influent de la hiérarchie des Khmers Rouges et ont accepté qu’il se réfugie auprès de la Phalange.

Hermès reprit.

- À ce moment-là, il possède une carte majeure dans son jeu : il connaît la cachette des rubis. Son ex-associé à S-21 lui voue une admiration hors du commun. En 1995, quatre ans avant son arrestation, je suis convoqué par le médecin-pharmacien cambodgien afin de le rencontrer dans la jungle au sud du Cambodge, car vivre dans la capitale suite au démantèlement de la Phalange représente trop de risques pour la sécurité de Douch. Je peux vous jurer que Hai maintenait, à ce moment-là, des relations avec lui, mais qu’il n’a pas assisté à cette rencontre pour le moins étonnante. Pour quelle raison, pour servir quel objectif nous donne-t-il l’information sur l’emplacement qui abrite le trésor, je ne saurais le dire. Arrivés à l’emplacement que Douch nous avait indiqué, une pagode bouddhiste tout juste à côté de la prison Tuol Sleng, nous retrouvons les sacs contenant les fameux rubis. p-M-4, le médecin-pharmacien et moi les déposeront à son cabinet. La suite est fort simple : après avoir monnayé le tout, un mois plus tard, il me convoque à nouveau, cette fois avec le mandat de livrer l’argent à la personne qu’il m’a indiquée, ici à Saïgon.

- À qui remettez-vous le tout ?

- Un employé du ministère de l'Intérieur que l’on a rejoint rue Tran Long, dans le quartier Binh Thanh.

 

 

Il est sorti du monde des faits pour entrer dans celui des illusions,

et il m’arrive de penser que l’illusion

est peut-être la forme que prennent aux yeux du vulgaire

 

*******************************

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...