dimanche 13 avril 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (19)

2011, année de naissance de Boris et Sophia, bien qu'on puisse imaginer Sophia (la sagesse) être le produit d'une conception anté-antérieure, LE CRAPAUD émergeait d'une longue - voire interminable - période au cours de laquelle réalité et irréalité s'entremêlaient, laissant place à ce qu'il appela «l'entre-réalité» : un recto fulguremment collé à la réalité et un second espace, verso, l'irréel énigmatique, parfois hermétique dans lequel il craignait tituber comme dans un quelconque trou noir ésotérique. 

2011, année de l'achèvement de ce poème à classer parmi les plus obscurs que LE CRAPAUD ait écrits, aura été, au-delà de son aboutissement, une ouverture élargissant sans cesse son expansion vers une poésie plus... flottante : entre ceci et cela, marqué d'un intérêt pour ce qui «est» présent dans cet espace gravitationnaire séparant le recto du verso.

2011, je venais de quitter Montréal pour m'installer à Saint-Pie, les grandes marches dans les ruelles de la métropole laissant place à celles de la campagne. Quitter la grande ville pour la campagne ne va pas sans adaptation, sans bouleversements. BORIS a été conçu à Montréal, achevé à Saint-Pie. Le camelot a bel et bien existé. Le journal populaire de Montréal en fit mention en 2004. L'histoire eut un effet certain sur la population du quartier Hochelaga-Maisonneuve où j'allais bientôt résider. On retrouva le cadavre d'un jeune garçon qu'on croyait évanoui dans une ruelle parallèle au Boulevard Pie-IX, ruelle menant de Sainte-Catherine à Ontario, cela provoqua émotion et inquiétude. On apprit assez rapidement la cause du décès : le camelot souffrait d'une maladie dégénérative qui caractérisait sa physionomie de manière particulière. Les gens, ceux qui le connaissaient et les autres, s'avançaient pour dire que la pâleur de sa peau le rendait quasi imperceptible, on pouvait voir à travers lui. Le sac rouge qu'il transportait contenait les journaux du matin qu'il distribuait en arpentant toujours les ruelles, aux mêmes heures et selon un trajet rigoureusement identique. La blancheur diaphane, translucide enveloppant le corps du camelot lui donnait une apparence cireuse. Demeura un détail. Insignifiant peut-être, mais pas pour le CRAPAUD qui, à son arrivée dans la grande ville, tombait à un moment opportun : un fétiche accroché à son poignet. Fétiche devenu marionnette par l'imagination de celui qui découvrit là une extraordinaire muse le conduisant aux portes de «l'entre-réalité».

La version d'aujourd'hui, revue et corrigée, rejoint davantage, je crois, l'aura de l'époque.

**** ****

 


Boris
 
peut-on? 
aux portes d’un fleuve en partance vers le Japon
brancher le silence sur pause

doit-on? 
exiger une couleur particulière
celle d’un enfant de cire au corps numéroté en binaire

fait-on?
universel celui qui n’est plus
qui parlait à une marionnette
                                   Boris
prénom qu’il lui avait donné
 
marionnette incognito révélée sur photos sépia
épinglées en chambre noire
sur papier émeri, scotchées
retrouvées aux pieds de sa figure de plâtre

un camelot mort
auto-piétiné
camelot de cire au corps tatoué de chiffres
que Boris aurait utilisés
pour nommer celui qui le tirait par les fils

 

Sophia,
traversant le chemin des nuages
                                            des remuages
éthérée, voilée 
pour que le temps fasse du sens
l’attendra au centre des colonnes grecques

Boris
déjà n’a plus la figure in couleur pierrot
ne défonce plus les rues de son carrosse
traîne le soir sur des places publiques 
comateuses à rendre fou la foule

il virevolte,
drille aveugle
angle mort à portée de pas

ombre effacée couverte d’ébène
sabots du contretemps

vouloir devenir cheval de bois
atrabilaire insane jobard
nourri à la vésanie des nuits
assailli par mille succubes
poussifs dans leur infernale course
inaptes à déchiffrer un enfant mort


Boris, marionnette déséquilibrée, 
cavalier boiteux sur cheval de bois
cruellement, tel un jésuite nocturne, 
incompréhensiblement gris et maussade
s’asphalta, 
englué dans l'impuissance du fleuve en attente,
lorsque le camelot tomba
sous les abris de l’automne
sacoche rouge au flanc opposé 
pleine, encore, des journaux matinaux
Boris marmonne des onomatopées
calfeutrées de feuilles mortes 

à peine entré dans la vie il meurt
de loin, dans de lents demains
une marionnette au regard fixe
enfilée à son poignet gauche

quelqu’un sur lui se penche
hurlant des insanités attendues 
semblables recopiées
toujours les mêmes
lorsque mourût le camelot
funeste haïku inachevé
sur le miroir d’un grand fleuve innommé
orientalement en marche
où s’édifiera une lugubre cérémonie


Sophia, hautement vêtue
au-dessus des nues azurées
du bout de ses doigts fins et invisibles
le transporte au-delà des fils actionnés
au-dedans de l’au-delà fantoche
l’imprègne de couleur origan
effleure le regard
mathématiquement chiffré
d’un enfant raidi


et le camelot flotte parmi huit idées perdues
entre les os et sur les os, inconnu
en route vers les eaux glacées d’un pays nippon
où se cachent d’intemporelles marionnettes

et flotte cet enfant mort
cadavre ossuaire
il flotte
d’immuable à imperméable
nouveau pensionnaire du guignol
Boris au poignet,
Sophia, l’obscure inconnue, au cœur
le camelot de cire tel un Icare sans ailes
repose là  tout à côté, tout juste là
dans le silence qui a fermé ses yeux
alors que la carte du Japon déchiffre les cieux

- Boris, je te suivais dans le peu de pas que la vie m’a donnés
tu me suivais dans le peu de mouvements que ma main articulait 
je te vêtais des mêmes habits, semblables à ceux de tes premiers jours, 
de mes derniers jours 
nous nous suivions dans d'aveugles labyrinthes, 
des avenues empruntées aux nuits à même les matins, 
toujours les mêmes         je me fatiguais à me lever,
à refixer à mon poignet tes fils flasques 
à repartir vers les enclos de ma ville, toujours, 
toujours la même sacoche rouge accrochée au bras,
regard bleu vers un soleil timide, 
sourire malade des souffrances grouillant dans mes os         
je racontais, tu m’écoutais Boris, 
leucomes dans tes pupilles agrandies
et noires et immobiles et inertes,
regard dilaté          je te parlais avec des mots-images imaginaires
cueillis à      l’ a b é c é d a i r e       de mes incertitudes -

                    comme les kilomètres sont courts 
                    à entendre les marionnettes se taire 
                    suspendues à des chevaux de bois

et Sophia
dans de grands mouvements espagnols et musicaux
raconte en langage inconnu
celui des médecins ne connaissant des maladies que les mots
trop peu les souffrances enfantines

                    comme les kilomètres sont courts 
                    quand Sophia exhalant des étrangetés anonymes
                    dira la mort à la vie qui s’en va


- je te parlais à toi Sophia dont je ne connaissais ni le nom ni la provenance   te disant ma souffrance parce qu’une mère, un père ne pouvant la recevoir, trop  emprisonnés dans les filets de leur angoisse 
me disaient de te parler à toi Sophia, te dire je ne sais quoi 
avec des mots en cire, ceux d’un enfant qui meurt, te dire le mal 
qui chatouille mes os se préparant à me catapulter hors de moi-même,
me déposant comme le feraient trois notes de violon 
sur de longues remontées vers où je ne croyais pas aller si rapidement, 
une marionnette vissée à mon poignet dans ce si froid matin automnal, 
les chiffres d’un matin mauve que l’on reconnaît bien
il se lève du même côté, toujours le même côté,
où on sent l’entre-réalité entrer, 
les chiffres discutant entre eux             tout est entre tout -
 
                    la mort est un immense courant d’air 
                    que des fenêtres asymétriques calfeutrent 
                    sur la patine des ruelles 

la première à voir venir la tête d’un cortège sifflant

                    la mort a enrobé le camelot de cire 
                    crevé les yeux révulsés 
                    d'une marionnette flasque 

desquels des morceaux d'âme s’échappaient


- je ne sais pas ce qu'est une âme, on ne me l'a jamais appris, 
jamais tu ne me l'as dit Boris, tu ne parlais pas, tu ne me parlais pas, 
c'est moi qui parlais,
que moi qui te parlais Boris      je ne sais pas c'est quoi la mort.
Un satellite bleu qui s’éteint?
je sais encore moins, Sophia, ce conte dans lequel les anges,
tels des éclairs de brouillard placardés sur le vent, 
récupèrent des morceaux d’âme       suis-je toujours un morceau d'âme?   
je suis où je ne sais pas
il y a entre Boris et moi,
dans une gestuelle indéchiffrable, un milimétrage sans mesure,
d’éternelles incompréhensions...
une clôture barbelée comme aux murs d’une prison…
une ruelle fragile comme la prise stérile des glaces sur les eaux du fleuve… 
des regards ternes comme des huit inversés, verticalement perdus…
des poteaux délimitant les mécaniques mouvements de mon bras… 
des géants peureux…
des grouillements gutturaux de chats… 
des couinements monocordes d’écureuils…
d’interminables tournoiements d’oiseaux avides de croûtes sulfurées… 
des ordres et des mots d’ordre… 

une hiérarchie uniforme du bien 
souillant le mal 
dans l’obscure clarté du matin
triangulant les axes et les parallèles d’un quadrilatère sphérique -

 

sont-ce?
les sons qui font les mots, y donnent sens
comment?
la mort peut-elle s’inscrire ici
et, ailleurs si proche, s'absenter
devenue ombre blafarde autour d’une marionnette triste
goutte de néant sous son oeil droit


- Boris, t’en souvient-il ? Comment ne peux-tu plus t’en souvenir? 
Nous passions de blanc à noir     
tu te réfugiais dans l’ébène des chambres noires
continuellement enfermées sur nous      alors, 
je te gardais précieusement
j’avais peur… ton silence me protégeait de ce que je ne savais pas
j’avais mal…   ta présence mettait du silence sur mes os,
des eaux à mes yeux qui séchaient en pleurant, 
ne sachant trop qui devait moins souffrir   
Boris, j’ai appris à avoir mal avant toute autre chose
                                                                         et les autres choses 
ne sont jamais venues à moi que dans l'artificielle clarté de ma vie,
                                                                                                                de mes jours, 
                                                                                                             de mes nuits… 
j’ai appris que les mots n’ont aucun sens, des sons aphones… 
des squelettes de la réalité…
je ne saisissais rien de rien, rien à rien, 
ni les uns ni les autres…
que d’évanescentes musiques au bout d'interminables corridors-prisons
au milieu desquels se désarticulaient de longues envolées d’oiseaux libres… et des chiffres, 
des chiffres encore 
et nombre de chiffres sur des gens inconnus d’eux-mêmes           
qui me regardaient piteusement de leurs regards rayons-x
parlaient toujours autour de moi avec leurs inquiétants concettos
dont je ne saisissais pas les symptômes…
puis s’en allaient, quittaient,
revenaient pour ensuite encore me quitter à la vitesse de la couleur…
j’ai ainsi appris à compter les gens, les couleurs blanches,
les murs d’oiseaux, les musiques, celles bourrées de notes blanches…
avec toi, Boris, ma seule présence
mon colostrum… -

                    sur le fleuve les horizons s’évanouissent
                    les couleurs se boient entre elles
                    quelque part entre blanc et gris et le gris-blanc

sait-on?
distinguer l’eau d’un fleuve des autres eaux
plus loin, 
encore et toujours plus loin 
devenues couleurs et musiques




Sophia trace du blancpuis du gris


- je n’arrive plus à voir même si je regarde dans la direction contraire, 
celle indiquée, à l’union statistique réservée aux autres
celle d'une verticale et d'une horizontale ,
pour ceux qui n’ont pas ma cataracte,
qui peuvent lamentablement se traîner vers ce qui m'est interdit…
moi, enfermé dans une camisole isolante, 
baptisé dans l’eau d’une source tarie, 
secouru des limbes, 
vivant ma souffrance laciniée 
enroulée à mon poignet cravassé, à ma cheville gercée
dès lors  je pris parti pour le mutisme, intégral, obstiné
ne parlerai plus que par les yeux.
Secs.
Sans eaux.
Je serai un ensemble d’os, de sons sans sons, 
n’exigerai plus qu’une marionnette. 
Sans fils.
Sans regard.
Noire. 
Pour mon poignet, le jour.         Ma cheville, la nuit.
Boris, je te savais déjà dans ma vie, 
autant j’imaginais Sophia, hors de ma vie
elle qui, déjà, exsudait de moi s’installant entre les chiffres,
confortablement régularisée, prête à attendre. 
Qu’attendre.
Attendre l’attente et lui demander à son tour d’attendre aussi. 
Regarder par les yeux vitreux de Boris 
dont on voit bien qu’ils ne bougeront jamais, cristal sous roche.
Au coin des ruelles sombres et sales 
je verrai qu’attendre n’a de sens que si rien ne vient. -


De formidables bruits de sabots se précipitent
hors des catacombes, hors des océans
personne ne les reconnaît
seul ne les entend
qu’un camelot gisant dans la cire du sans rien dire
tel un soliflore
la tête penchée de côté
il tend une main blanche
ouverte
à l’immuabilité
à une marionnette noire
une sacoche rouge tranche sur le blanc du lit

                    les architectes universels dessineront
                    avec des crayons de cire
                    sur un corps immobile
                    toute une série de chiffres nubiles


- la décision de ne plus ressentir mes souffrances, 
ne les reconnaître que par les yeux des autres, 
les insensibiliser puis   les nommer… Boris.
Et on racontait… me racontait… je n’écoutais pas, je n’écoutais plus déjà.
Je regardais au-delà des murs jetant mes yeux sous les eaux du fleuve,
fleuve que personne ne voyait, ne s’attardant, 
ne s’intéressant qu’à ma bizarrerie.

Mes parents-architectes s’immobiliseront devant moi
ne reconnaîtront plus mes odeurs        sentiront que je suis devenu
un être des ruelles aux gestes mécaniques,
amoureux fébrile d’une marionnette noire rêvant d’un cheval de bois 
et d’une silhouette immatérielle
frôlant dans l’azur quelques morceaux d’âme égarée dans l’entre-réalité…
 
 
2 septembre 2011
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jeudi 10 avril 2025

Un peu de politique batracienne... (23)

 




En plein coeur de la campagne électorale LE CRAPAUD s'intéresse davantage au sort du club de hockey les Canadiens de Montréal, à ses surprenants succès, lui qu'on éliminait dès le début de la saison, aux résultats apparaissant selon certains, précoces, pour d'autres, inattendus, sachant tous pertinemment qu'au final ça se joue dans l'action, durant le temps de jeu et que les gestes surpassent les paroles.

Ce qui est intéressant avec nos Canadiens, en plus de toute l'histoire qu'ils charrient avec eux et qu'ils assument, les gloires aussi, ce sont les attitudes autant individuelles que collectives de ce groupe d'athlètes soudé comme une équipe doit l'être, c'est-à-dire appliquant tous les jours l'expression UNUS PRO OMNIBUS, OMNES PRO UNO - Tous pour un, un pour tous. Un groupe hétéroclite comme jamais dans son passé il le fut. 

Tout aussi intéressant, cet appui quasi inconditionnel des partisans qui depuis avant Maurice Richard jusqu'à Nick Suzuki maintenant n'aura cessé de se conglomérer ; lui, assis près de l'autre, s'exprimant dans une même ou une autre langue ; ce partisan, cette partisane portant fièrement le jersey de Cole Caufield, ce jeune américian dont l'amour du public n'a jamais cessé malgré l'arrivée du jeune magicien sur glace, ce «virevolteur» américain à l'allure juvénile, qui impressionne en alimentant de passes savantes ce grand Finlandais qui semble devenir de plus en plus un Canadien pure laine...

Je pourrais continuer ce billet devant porter sur la politique pendant mille mots encore, mais je voulais tout simplement établir une sorte de parallèle entre le hockey et la campagne électorale fédérale qui s'achèvera le 28 avril prochain. Amusez-vous à choisir une équipe, qu'importe la couleur, faites des prédictions, monter une cédule, choisissez vos joueurs, intervertissez-les, faites des échanges s'il le faut, mais veillez surtout à protéger votre culture, votre structure et vos valeurs pour entrer dans la «game».

Le 16 avril, mon choix est déjà fait : entre le dernier match des Canadiens au Centre Bell les opposant aux Hurricanes et le débat des chefs en français, ça sera le match de hockey. Sans hésitation aucune. Je ne dis que le lendemain, curieux comme je suis, un regard rétrospectif sur les grands moments du débat ne m'y conduira pas. Sans rien prédire, il ne faut pas posséder la «tête à Papineau» pour s'attendre à une attaque à 4 contre 1 - le 1 étant monsieur Carney qui trône en haut des sondages d'opinion - la cible parfaite, la statue à déboulonner pour espérer que les choses bougent dans une autre direction. Tirer à boulets rouges sur le candidat libéral ne servira à rien puisque plus de 60% des électeurs ont déjà fait un choix et semble-t-il, irrévocable.

À ce moment-ci je tiens à revoir ma prédiction faite en début de campagne à l'effet que le prochain gouvernement sera minoritaire et dirigé par le Parti libéral du Canada. 

En ce 10 avril, à moins de trois semaines du jour du vote, je corrige le tir : 
le prochain gouvernement canadien 
sera MAJORITAIRE et dirigé 
par le PARTI LIBÉRAL DU CANADA.

J'annonçais, fort subtilement d'ailleurs, ne ressentant pas la fibre canadienne gargouiller dans mon intérieur, j'allais inévitablement voter pour le candidat du Bloc québécois dans ma circonscription. Je disais aussi ne pas être en mesure d'avoir une opinion sur le NPD et le Parti vert, raison invoquée, ignorance.

Je me suis amendé. Pour se faire, écouté la rencontre entre 3 journalistes de Radio-Canada et les 5 chefs des partis ayant au minimum un député élu au parlement fédéral, n'en déplaise à monsieur Bernier. 

Langue de bois... lieux communs... lignes écrites à l'avance, surlignées et répétées jusqu'à épuisement des stocks... attaques dissimulées ou ouvertes... la liste s'allonge, mon intérêt s'amenuise. Jusqu'à l'arrivée du dernier, le chef du Parti Vert du Canada, Jonathan Pedneault. Rafraîchissant le type. Réaliste aussi. Il a remis en selle l'environnement qui dégringole de manière vertigineuse dans l'intérêt des électeurs ayant plus le nez collé sur le «here and now» que sur ce qui devrait, à mon point de vue, nous rassembler, l'avenir de la planète... notre avenir à venir.

Le 28 avril, ni le Bloc québécois ni le NPD ni le Parti vert, aucun de ces trois partis pourtant légèrement situés à gauche sur l'échiquier politique, aucun ne sera appelé à former le gouvernement, encore moins l'opposition officielle. Ils seront des miettes éparpillées ici et là dans l'ad mare usque ad mare, leur sera ainsi difficile d'agir peut-être... parfois... si l'occasion se présentera... réagir, mais ils continueront pour le premier à porter la voix du Québec dans le parlement sourd d'Ottawa, pour le deuxième possiblement devenu exsangue à promouvoir des mesures sociales qui ne se réaliseront jamais et le troisième, si par chance il pouvait s'en réchapper un - et je souhaiterais qu'il soit ce monsieur Pedneault - à nous rappeler que la planète chauffe et peut-être davantage maintenant que la situation étatsunienne se précise, que les forces revendicatrices seront de plus en plus étouffées par la fumée du charbon et les polluants atmosphériques... et notre apathique inaction.

Je vais voter Vert. Oui. 
Par conviction ? Oui. 
Surtout pour me rappeler encore et encore que c'est aujourd'hui que demain se construit.


Jonathan PEDNEAULT

jeudi 3 avril 2025

Si Nathan avait su... (25) Revu et corrigé


Don descend de la camionnette, s’amuse un instant à chatouiller la tête d’Ojibwée, jette un œil sur la Westfalia jaune stationnée dans sa cour puis s’avance vers le groupe installé sur le balcon. 
 
- Bonjour madame, on s’est bien occupé de vous ?
- Mademoiselle, si je peux me permettre. À la recherche du responsable de l’émission des permis de chasse et pêche, c’est vers vous qu’on m’a dirigée.
- C’est le bon endroit, répondit Don lui tendant la main. Vous savez qu’on peut émettre un permis de pêche sans restrictions, mais celui pour la chasse c’est un peu plus compliqué. La réglementation du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche a un peu changé depuis que Madame la ministre a commencé à ouvrir des territoires de chasse en-dehors des clubs privés qui, vous le savez comme moi, sont réservés à des gens en particulier, dont les Américains. Dans notre région, c’est un peu différent de la Gaspésie ou du Nord, puisque nous sommes situés près d’une grande ville, l’intérêt est moins fort. Il y a quelques années des membres du conseil municipal du village ont créé comme une sorte de club privé sans être reconnu comme tel par les autorités pour réglementer l’accès à notre forêt. On a beaucoup de chevreuils par ici et on ne veut pas que des étrangers empiètent sur nos territoires. Le maire de l’époque était le fondateur, le président et le trésorier de ce club. Il a manigancé je ne sais pas trop comment, mais tous les permis étaient payés directement à lui qui imposait sa loi et ses tarifs. Ça allait même jusqu'à choisir les dates d'ouverture de la saison de chasse. Personne chialait ne voulant pas se priver de son gibier annuel. Un jour, et cela avant que je devienne garde-chasse et garde-pêche, la grogne parmi les gens a fait qu’un comité indépendant du conseil a été formé, c’est là qu’on s’est mis à la recherche d’un candidat pour s’occuper des permis et la surveillance du territoire.
- On vous a alors proposé cette responsabilité, avança Abigaelle.
- Vous voulez rire…      Don se tut, roula une cigarette tout en examinant cette jeune dame qui n’avait rien de commun avec les habitants de la région, mais l’avait rapidement reconnue en raison de la présence de sa mini-van dans la cour.      C’est une autre histoire… trop longue à raconter.
 
Le père de Chelle s’excusa pour entrer dans la maison, y demeurera quelques minutes qui parurent comme une éternité pour l’éducatrice ne sachant trop comment relancer une discussion univoque avec cette femme aux épaules gonflées jusqu’au cou, se balançant sur un pied puis négligemment sur l’autre, un sourire forcé barrant sa figure tendue.      Il revient tout de suite, le temps de ramasser les papiers à remplir pour obtenir les permis demandés.
 
Durant cet intervalle sans fin, l’ambiance étouffante comme une sécheresse subitement atterrie entre elles et dévorant tout, Abigelle fut subitement bousculée par le chien-loup bondissant du balcon à vive allure et se mit à courir en direction du boisé ; un intrus y passait dont Ojibwée n’acceptait pas la présence.
 
- Encore, s’exclama Chelle qui, retenue par sa mère, ne dévala qu’une seule marche de l’escalier duquel la chienne avait précipitamment sauté, la rage au cœur hurlée par des grognements terrifiants.
 
La scène figea tout le monde, sauf Chelle qui, regardant derrière elle vers la porte moustiquaire de l’entrée de la maison, vit disparaître une ombre.      Ce coyote devient de moins en moins farouche, avait dit une voix venue de nulle part.
 
Plutôt rare qu’un tel animal s’approche des humains leur préférant les rongeurs, les petits prédateurs parfois les animaux de compagnie afin de se nourrir. La présence du chien-loup l’a-t-il attiré, lui le coyote que certains surnomment «le chien qui aboie» et qui pourrait facilement être confondu avec le loup ? La voix mystérieuse ayant annoncé que le coyote devenait moins craintif voulait-elle dire que peut-être s’aventurerait-il une autre fois et plus près encore de la demeure ?
 
Don que le brouhaha extérieur avait ramené sur le balcon remit à l’éducatrice les documents demandés, sentait maintenant de son devoir de parler un peu plus de cette étrange incursion.      Vous savez que pour nous autochtones voir un coyote pourrait être une chance ou un mauvais présage. Lorsqu'on en croise un dans la nature, ça pourrait signifier qu'on doit être conscient des conséquences de ses actions ; si on fait quelque chose de mal à une autre personne, ça finirait par nous revenir. En voir un pourrait dire non seulement de repartir à neuf et d’abandonner ses peurs, mais, tout comme cet animal qui joue des tours, de profiter de la vie et de rire un peu plus. Ces rencontres invitent à voir la vie sous un autre angle, à progresser dans son stress et à trouver l’équilibre. Lorsqu'on en voit un pendant la journée, cela pourrait signifier qu'on ne prend peut-être pas la progression de sa vie au sérieux et qu'on devrait se concentrer sur ses objectifs. Cependant, lorsqu’un coyote croise votre chemin, ça pourrait être lié au fait de faire face à un grand danger.
 
- Fort intéressant ce que vous dites, mais est-ce que le coyote dans votre culture possède une signification spirituelle ou symbolique ? demanda Abigaelle qui ne cessait de fouiner vers le boisé afin d'apercevoir, si c’était possible de cette distance, l'énigmatique animal.
- Oui, les coyotes symbolisent la ruse, mais sont également associés au jeu, à l’intelligence, à la créativité, à l’adaptabilité et à l’instinct. Ils représentent également la sagesse et l’enseignement, par opposition à la ruse, et ce double sens fait allusion à un équilibre entre les deux. Mais cet animal puissant sert aussi de symbole de vigilance. Lorsqu’une situation n’est pas tout à fait claire, les coyotes mettraient en lumière ce qui est caché, nous obligeant à reconnaître nos propres mécanismes de défense. Et malgré leur réputation de destruction, le symbolisme du coyote est profond, spirituel et significatif.
 
Sur ces mots, Don invita Abigaelle à tourner les yeux vers le tipi où, tout à côté et sans qu’elle l’eut aperçu à son arrivée, s’élevait un totem. Elle savait très bien que chez les autochtones un animal spirituel s’avère être un guide qui vous apprend des leçons tout en vous assurant de rester sur le bon chemin de la vie. Un animal totem c'est aussi un guide spirituel que vous invoquez lorsque vous avez besoin d’aide ou de conseils. Celui-ci était à l’effigie du coyote.
 
Don acheva son explication :      Vous ne pouvez pas choisir votre animal spirituel, vous saurez cependant si un coyote est votre animal spirituel si vous résonnez avec cette créature ou si vous avez eu une expérience profonde l'impliquant. Ceux qui ont un animal esprit coyote sont heureux et abordent toutes les situations avec joie. Ils s’adaptent facilement à leur environnement et n’ont pas tendance à prendre les choses au sérieux. Cependant, ces personnes sont incroyablement sages et ne font pas aveuglément confiance aux autres. Un animal spirituel coyote apparaît lorsque vous prenez la vie trop au sérieux ou lorsque vous dressez une façade qui doit tomber. Il vous rappelle d’utiliser vos erreurs comme expériences d’apprentissage, de profiter des bonnes choses de la vie et que vous devez apprendre à vous adapter à de nouvelles situations. Nous avons dressé un totem coyote, en fait il s’agit de mon père lorsqu’il est venu s’installer ici en provenance de Sault-Sainte-Marie, parce que sa famille est joviale, sage et capable de se moquer d’elle-même, apprécie la confiance et est plutôt rusée. Un totem coyote porte chance et apparaît aux personnes qui ont du mal à s’adapter à de nouvelles situations, leur rappelant qu’ils peuvent tout gérer. Je ne veux pas vous embêter avec mes propos mais pour nous de la grande famille ojie-crie le coyote est considéré comme une créature surnaturelle qui change de forme. Il peut être à la fois un malfaiteur et un créateur, mais toujours symbole d’intelligence, de sagesse, de secret et de ruse.
 
Ojibwée revint du boisé l’air contrit, reprit sa place sous la chaise de Chelle qui lui dit,     il reviendra c’est certain si sa mission n'est pas remplie...


    

samedi 29 mars 2025

Un poème de mon ami Daniel CYR

 


Daniel a retravaillé ce texte poétique qui date de quelques années déjà. Avec son autorisation, je vous l'offre.


                                                  Les Larmes du Ciel

                                            - Méditation sous l’averse -
 
La pluie tombe.
 
Elle tombe, infatigable et lente, comme une plainte immense venue du ciel. Elle descend, perle à perle, goutte à goutte, du front soucieux des nues, et chaque larme qu’elle verse semble contenir un soupir d’étoile ou un adieu d’ange. Moi, je suis là, assis dans la pénombre de ma solitude, le front contre la vitre froide, et je la regarde pleurer. Et je me tais.
 
Je suis las.
 
Une lassitude douce et grave m’enveloppe, comme un manteau de brume. C’est une fatigue sans cris, sans heurts, une fatigue d’âme. Il ne s’agit point du corps, qui peut dormir, ni de l’esprit, qui peut fuir. C’est une fatigue plus haute, plus vaste, plus obscure : celle du cœur qui cherche, qui attend, et ne trouve rien que la pluie.
 
Le vent s’élève, compagnon furieux de l’ondée. Il court, il vole, il hurle. On dirait une bête sans nom, échappée des cavernes du firmament, qui pousse les nuages comme des troupeaux noirs dans la steppe du ciel. Il vient, haletant, éperdu, et frappe à mes fenêtres comme un mendiant du néant, apportant avec lui la pluie battante, sauvage, obstinée. Elle tambourine aux vitres, frappe aux carreaux, pleure sur les toits, sanglote aux balcons.
 
Et moi, je l’écoute.
Chaque goutte est une note. Chaque note, une larme. Et chaque larme, un souvenir.
 
Plic…
Plac…
Plouc…
 
Ô musique triste de l’univers ! Ô harpe invisible des nuages ! Ta mélodie est douce et déchirante, comme le chant d’une mère que l’on n’entend plus qu’à travers le voile du passé. Elle me parle d’heures disparues, de visages effacés, de printemps anciens noyés dans les plis de l’oubli. Elle me dit que le bonheur est fragile, que la joie est un éclair, que l’espérance elle-même a parfois froid.
 
Par la vitre, ce fragile mur de transparence, je contemple l’encre des cieux. Il n’y a pas une étoile. Il n’y a pas un bleu. Tout est gris, tout est noir, tout est gonflé de silence. Les nuages, énormes et furibonds, roulent dans le ciel comme les pensées dans l’âme tourmentée du poète. Ils sont la colère d’en haut, le tumulte des anges, la révolte des mondes invisibles. Et pourtant, ils ne crient pas : ils pleurent.
Au loin, les arbres s’inclinent. Le vent les fait courir comme des fantômes agités par un destin invisible. Ils se courbent, se redressent, frémissent, pareils à des peuples muets qui subissent la tempête sans comprendre. Et la pluie les caresse, les frappe, les enlace. Elle les baptise d’ombre et de froid, comme pour les ramener au silence primitif de la création.
 
Et moi, je regarde.
 
Je regarde ce monde lavé de toute lumière, purifié de tout éclat, ce monde nu, ruisselant, livré à la seule gravité de l’eau. Et mon cœur, pareil à cette vitre où les gouttes s’étirent en larmes majestueuses, perle lui aussi. Mon âme se fond dans cette pluie.
 
Je suis ennuyé, non par le temps, mais par l’absence. Je suis triste, non de la pluie, mais de ce qu’elle me rappelle. Et pourtant… au fond de moi, une étoile invisible, minuscule, lutte pour ne pas s’éteindre. C’est l’espoir. L’espoir que derrière ces ténèbres de pluie et de vent, derrière ces draperies de nuages en deuil, il existe encore un soleil. Il est là. Il dort. Il reviendra.
 
Oui, le soleil brillera. Il sèchera les larmes du ciel et celles des hommes.
 
Mais pour l’heure, je suis là, debout dans la pénombre, l’âme aux aguets, et j’écoute la pluie.

Daniel Cyr


 

mercredi 26 mars 2025

Si Nathan avait su... (24) Revu et corrigé



Abigaelle aurait souhaité se présenter chez le responsable de l’émission des permis de chasse et pêche sur rendez-vous, mais Henriette, la secrétaire de l’école des Saints-Innocents, complètement recluse dans ce corridor qui menait à la sortie maintenant condamnée, située à l’arrière de l’école, à deux pas des toilettes, l’avait prévenue que cette famille n’avait pas de service téléphonique à la maison, ce qui compliquait les communications entre eux et l’école.
 
- Peut-être pourriez-vous laisser une note à Chelle qui se chargerait de la remettre à ses parents ? Nous n’avons pas encore eu à les rejoindre et si cela devenait nécessaire on nous a invités à rejoindre monsieur Raphaël Létourneau des services à l’enfance.
- Les services à l’enfance dites-vous?
- Exactement. Nous avons deux cas sous leur supervision.
- Pas les deux dans mon groupe, j’espère.
- Je ne veux pas vous décevoir Abigaelle, mais oui. Chelle, la petite autochtone ainsi que Benjamin Cloutier. D’ailleurs puisque par ricochet nous parlons de lui, ses parents ont souhaité que leur fils porte les deux noms de famille, Cloutier pour le père et Proulx pour la mère, mais comme vous le savez ça n’a pas encore force de loi dans notre code civil, mais je me suis permis de faire une exception.
- Vous me semblez au fait de bien des choses, chère Henriette.
- Une secrétaire doit être au courant de tout, même les secrets personnels des gens et savoir se taire. Ici, se taire est la loi première que je dois respecter. Madame la directrice est stricte là-dessus à un point tel qu’elle me glisse très peu d’informations qui, j’avoue, me seraient utiles, parfois même indispensables.
 
Remerciant la secrétaire pour le conseil qu’elle venait de lui adresser, Abigaelle retourna vers son local dont l’emplacement lui parut, maintenant, davantage stratégique que fonctionnel. En oblique avec le bureau de Madame Saint-Gelais offrant ainsi une vue parfaite pour surveiller ce qui s’y passait. Jouer avec l’espace pour la directrice ressemblait à une joute d’échecs. Bouger la secrétaire, s’installer face à l’entrée de l’école, placer la classe maternelle dans son champ de vision, tout cela paraissait bien agencé pour participer aux objectifs du plan méthodique de cette femme clouée à un fauteuil roulant.
 
Dès son arrivée, modifiant l’écriteau au-dessus de la porte de sa classe sur lequel on lisait «classe maternelle» par «classe pré-scolaire», Abigaelle l’avait assurément provoquée frontalement. La directrice n’avait certainement pas saisi l’allusion pourtant directe qu’elle reçut de son éducatrice lorsqu’en réponse à la sommation de se présenter à son bureau, elle la corrigea précisant qu’elle n’était pas Mademoiselle mais bien Madame Thompson, puisqu’elle travaillait dans une classe… maternelle. Il y a parfois de ces petites victoires acquises auprès de gens à caractère militaire qui semblent minimes mais, au fond, s’avèrent une injure directe.
 
                                                       *****
 
Devait-elle se rendre dès aujourd’hui chez ce monsieur Don ? Après tout se procurer un permis de chasse ne devait certainement pas exiger la présentation de plusieurs documents et gruger beaucoup de temps du fonctionnaire, ce qui pour Abigaelle l’autorisait à s’y rendre en cette fin d’après-midi d’octobre, un après-midi de soleil et de chaleur qui faisait hésiter dans le choix des vêtements. 

Elle monta dans sa Westfalia jaune, prit la route vers le rang sans nom, sans numéro et sans asphalte. Il lui faudra moins de vingt minutes pour arriver devant cette maison derrière laquelle un imposant tipi fabriqué d'écorces de bouleau blanc trônait tel un totem. Un chien-loup l’accueillit. L’éducatrice descendit, fit une pause pour que la bête puisse la renifler et comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de cette inconnue.
 
Une jeune femme se présenta sur le balcon accompagnée par Chelle qui tout de suite reconnut son éducatrice.      Mademoiselle Abigaelle, comme je suis contente de te voir chez moi. Viens… voici ma maman. Notre chien s’appelle Ojibwée, elle est gentille, certaine qu’elle ne te fera pas de mal.
 
Main tendue vers la mère de Chelle, l’autre caressant la tête de l’animal qui par la suite s’installa derrière les deux autochtones, Abigaelle précisa l’objet de sa visite.          Mon mari doit rentrer d’ici une heure. Souhaitez-vous l’attendre ou revenir un autre jour ?          Le ton de voix de la maman de Chelle surprit l’éducatrice, un peu comme si elle insistait davantage pour qu’elle demeure au lieu de repartir vers le village.      J’attendrai avec plaisir, madame.
 
Dans un silence automnal emplissant cette fin d’après-midi, deux femmes et une fillette assises sur le balcon d’une maison aussi discrète qu’elles, seuls les ébrouements d’une chienne confortablement installée aux pieds de Chelle déchiraient l’opacité de l’atmosphère ambiante. 

Abigaelle, s’adressant à la mère de son élève, dit :      Vous savez, j’ai passé toute ma vie jusqu’à maintenant dans de grandes villes, m’asseoir sur votre balcon, écouter le vent dans les feuilles qui hésitent à tomber, respirer cet air pur, cela m'enchante.
 
- C’est comment les grandes villes ? demanda Chelle.
- Tu vois les arbres ici, alors imagine-les transformés en maisons cordées les unes sur les autres, entre elles un grand corridor d’asphalte... Dans ces maisons plusieurs familles grouillantes d’enfants qui ne connaissent que leur rue... Plus loin une école, une grande école si je la compare à la nôtre, au moins cinq fois plus grande. Dans ces grandes villes vivent des milliers et des milliers de gens, la plupart parlent la langue française, mais ceux qui travaillent doivent parler une autre langue, l’anglais, s’ils souhaitent réussir à faire vivre leurs familles. Des enfants, ils en ont plusieurs, ça ressemble beaucoup aux amis dans ta classe…          Ici Chelle coupa net au discours de son éducatrice.      Dans ma classe, j’ai un seul ami, c’est Benjamin, les autres ne sont pas mes amis.          Abigaelle la regarda avec attention cherchant du côté de sa mère un commentaire, une question… qui ne vinrent pas.
 
Il y a dans les silences tellement de choses à déchiffrer qui, trop souvent, révèlent nos propres interrogations, nos propres sentiments, nos propres émotions. 

Abigaelle ne souhaitait pas tomber dans le subjectif, elle, femme au caractère scientifique, chercheuse de causes profondes et vérifiables, constamment en mode observateur. Toutefois, cela ne l’empêchait pas de respirer l’ambiance autour d’elle, tout en retenue comme si un bloc de non-dits s’y camouflaient. La relation mère-fille que l’éducatrice observait semblait ne poser aucun problème, mais imperceptiblement cachait quelque chose. Quoi exactement ? Difficile voir impossible à dire compte-tenu du peu d’informations déchirant cette discrétion.
 
C'est comme une présence qu'elle ressentait, laquelle ? Ça lui apparaissait de manière subliminale, profondément ancrée dans cet environnement différent de tout ce qu’elle a vu auparavant ou dans lequel elle a vécu, pour réussir à déceler un fil à découdre... un fil à tisser.
 
- Vous vivez ici depuis longtemps ?      À cette question, on ne pouvait plus directe, la mère de Chelle l’esquiva, proposant de préparer une tisane.    Ça nous permettra d’espérer mon mari, répondit-elle. Il est rarement en retard. Vous verrez, Ojibwée le sent venir même s’il est encore loin de la maison. Elle courra vers la route pour mieux l’accueillir.
 
Alors que la chienne ayant entendu son nom relevait le museau, s’exfiltra un murmure sourd mais continu provenant de l’intérieur de la maison.



dimanche 23 mars 2025

Un peu de politique batracienne... (22)

                             

Le 28 avril 2025, le peuple canadien est appelé à élire son prochain gouvernement.

Il est de notoriété publique et cela depuis de longues années que LE CRAPAUD s'amuse à prédire les résultats des scrutins fédéral, national, international malgré une moyenne au bâton plutôt gênante. Je ne me suis jamais approché des chiffres officiels. Que voulez-vous, n'ayant pas la science infuse et surtout mes critères d'analyse n'ont jamais rien eu à voir avec ceux des journalistes et encore moins ceux des sondeurs. J'assume. 

D'entrée de jeu, voici ma prédiction au jour du lancement de la campagne électorale qui sera suivie d'une dernière, à la veille du vote : 
si la tendance se maintient,
LE CRAPAUD prévoit l'élection 
d'un gouvernement minoritaire dirigé par 
le Parti Libéral du Canada.

Mon jugement se base sur des critères d'une complète neutralité puisque je ne me considère pas - je devrais dire «plus» - canadien et cela depuis des lunes, de sorte que si j'agissais de quelque manière que ce soit pour perturber la campagne électorale, on m'accuserait d'ingérence étrangère dans le processus démocratique canadien. J'y pense... le «p» étatsunien se retrouve dans la même situation que moi, lui qui fourre son nez renifleur dans les affaires internes du pays, ne devrait-on pas l'assigner à comparaître devant une cour de justice canadienne pour ce délit ?

Je reviens à mes critères. Le premier est de l'ordre des personnages en présence. Résoudre cette énigme est tellement simple, le libéral et le conservateur s'arrachent mutuellement les mêmes propositions pour en faire des promesses électorales ; le NPD, n'en parlons pas puisque ce parti sera littéralement rayé de la carte, chanceux si son chef survie à l'hécatombe ; le Vert n'a jamais été dans la course, encore moins cette fois-ci alors que l'environnement ne sera qu'à peine effleurer dans les débats ; le Bloc québécois à qui j'accorderai mon vote n'est présent qu'au Québec - son nom l'indique d'ailleurs - récoltera des résultats positifs qui, sans le mener à diriger l'opposition officielle, lui conférerait une crédibilité améliorée. D'ailleurs, puisque j'en parle, cela me ramène à une idée que je défendais il y a quelques mois alors que l'idée de l'indépendance du Québec devenait de plus en plus moribonde, j'avais proposé qu'il devienne un parti fédéral officiel en s'étendant au Nouveau-Brunswick, en Ontario, au Manitoba, le tout sous le vocable LE BLOC. Ça serait amusant.

Le deuxième critère qui m'amène à la prédiction ci-haut mentionnée, les programmes. Ça se résume en quelques lignes pour ne pas dire quelques mots : libéral et conservateur, bonnet-blanc blanc-bonnet. Le NPD, pardonnez mon ignorance, mais je ne saurais en dire deux mots, idem pour les Verts alors que le Bloc on est bien fixé.

Comme troisième critère, celui-ci est d'une telle évidence que l'énoncer devient quasi un truisme : l'affrontement commercial Canda/USA. On le résume en posant la question suivante : qui sera le meilleur, le plus efficace Capitaine Canada ? Ma réponse peut paraître sarcastique, je vous l'énonce quand même : aucun. Nous assistons à une «guerre» économique semble-t-il et n'en sortira qu'un seul gagnant : le capitalisme. Pensez-vous un seul instant que tous nos chevaliers canadiens revêtus de leur armure pugnace partent au combat pour défendre la veuve et l'orphelin ? Tous et je n'en oublie aucun, sont de serviles domestiques à genoux les bras en croix n'ayant pas su se maintenir sur leur monture, prosternés devant le capital, le profit et le pouvoir. Il n'y a que le vocabulaire qui varie.

Dernier critère, un peu ratoureux. Le candidat qui jouera le mieux la carte du patriotisme canadien au point de nous arracher des larmes à peu près sincères, celui-là - et pour le moment le libéral est en tête - gagnera. Attendons-nous à des publicités électorales remplies de drapeaux du Canada flottant dignement... à des Rocheuses qui nous appartiennent à tous, même ceux qui ne les ont jamais vues... à des Prairies sur lesquelles se balancent des épis de blé dorés sous un vent doux mais capricieux... à des Ontario et Québec se tenant candidement la main... alors que des Maritimes on enverra des bye-bye atlantiques aux confrères et consoeurs du Pacifique. Ça sera à pleurer !

Ceux et celles qui, encore, croient que l'exercice du droit de vote représente l'apothéose des bienfaits de la démocratie, je passerai sûrement pour un rabat-joie machiavélique en affirmant que la démocratie, eh bien ! c'est loin de se résumer à cela. 

L'image choisie pour illustrer mon propos parle d'elle-même. Un grand oiseau noir tout à côté d'un lutrin semblable à ceux sur lesquels nos politiciens s'appuieront pour nous dire et redire : voter est un privilège, celui qui tient la démocratie vivante. Un grand oiseau noir...

Bonne saison électorale !

samedi 22 mars 2025

TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO

 

                                                                                                                                                              


TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO

Geneviève Brouillette, en dédicace de son livre m’écrivait : « Pour Jean l’écrivain, parce que toutes les tempêtes finissent par passer.» Originaire de Saint-Hyacinthe, elle a absolument tenu y venir présenter son premier roman. Je ne pouvais pas rater l’occasion de saluer la fille de ma très grande amie MONique, celle à qui mon roman publié au Vietnam (DEP) doit tellement et qui, tout comme celui-ci TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO est également dédié. La rencontre fut de l’ordre du coup de foudre… et je n’ai pas encore lu une seule page.
 
Elle a tellement raison, les tempêtes finissent par passer. Savait-elle d’où je venais ? Ce que je sais, c’est que le regard de Geneviève alors que nous discutions d’enfance en compagnie d’une amie qui fut sa baby-sitter, m’a profondément ému. Tout comme celui de sa mère chez qui, lors de notre première rencontre, je retrouvais l'âme d'une amie de 1000 ans ; elle, descendant de voiture, moi, ne la connaissant absolument pas, découvrant une femme magnifique, une âme que je reconnaissais… un lien de plus de mille ans retissé.
 
La qualité d’un roman se résume à partir d’un assemblage complexe, plus loin que seulement les «c’est bon», «j’ai bien aimé», «tu devrais le lire», ces stéréotypes usuels qui ne nous apprennent rien sur l’oeuvre. D’abord, la connexion du lecteur avec les personnages et ici, ils sont bien construits, admirablement réalistes, crédibles et incorporés à l’histoire de manière fort habile. C’est trop souvent là qu’un premier roman trébuche. Ici, il grandit. L’auteure aime ses personnages, les respectent dans leurs forces et leurs faiblesses, sans les juger, bien que l’autrice parle quelques fois de «psychologie à dix cennes » elle nous les décrit avec une finesse, une précision sans égale. Les relations humaines - un noyau dur du roman - je devrais dire les combien difficiles relations humaines sont pour cette Julie Beausoleil des occasions d’apprentissage que ce soit sur le monde de la télévision - ici j’avoue en avoir appris énormément - que celui de l’auto-thérapie. Ce personnage-narratrice la pratique rigoureusement, sachant aussi bien se flageller qu'accepter avec lucidité une démarche qui la mènera… vous verrez par vous-mêmes.  
 
L’intrigue, fort bien maintenue jusqu’à la dernière ligne du roman, nous fait traverser de Montréal au Mexique, de manière telle que jamais nous ne soyons  emmêlés dans l’espace et le temps. Rapidement on s’accroche à ce personnage fragile au début, consciente que cette rupture amoureuse - la tempête - prend sa source loin, dans l’enfance peut-être, le rythme de vie qui est le sien, l'amenant à tout remettre en doute. Je vous laisse découvrir les personnages qui croiseront sa route, au Mexique - un véritable road trip - mais j’insiste principalement sur Pepito, le petit chien qui remuera ses fibres,  pour ce faire le chapitre 27 est un petit bijou. Ceux qui s’intéressent à la zoothérapie y découvriront les mots à ajouter à leur vocabulaire thérapeutique.
 
Les personnages, l’intrigue, la cohérence, oui, mais tout cela doit être enveloppé dans une langue correcte et accessible. Geneviève écrit bien. Très bien même, au point qu’on espère que cette aventure dans le monde de l’écriture se poursuive et cela pour notre grand plaisir.  Elle utilise un vocabulaire qui, jamais, ne tombe dans la facilité, jamais ne tourne les coins ronds, et qui moi m’a énormément plu. Quoi de plus merveilleux que de recevoir un «rapailler» en plein visage !
 
Les éditions Druide qui publient ce roman nous offrent un bouquin d’une beauté telle qu’on le reçoit comme un bijou. D’une facture de très grande qualité qui a su puiser parmi un kaléidoscope de couleurs, ce superbe jaune… beausoleil.
 
Lors de la causerie tenue à Saint-Hyacinthe, Geneviève nous disait que le titre a été modifié alors qu’au long du processus d’édition il répondait à : Pepito et les croquettes de poulet. Tellement joli. Vous comprendrez pourquoi en le lisant. Personnellement, respectant le choix de l’autrice, je serais allé vers un anagramme : À TRAVERS UN TEMPS SOMBRE.
 
Bonne lecture

Geneviève Brouillette


lundi 17 mars 2025

Énergie noire

 

Au début de l'année 2025, à l'heure des résolutions - sachant très bien qu'elles ne durent que peu longtemps - je me suis tout de même permis - souhaitant qu'elles puissent faire l'année - permis donc de me lancer un défi. 

Dans mon parcours scolaire et l'histoire de mes apprentissages, toujours aurai-je buté sur les phénomènes scientifiques. Lors des cours de physique, je n'arrivais pas à saisir le concept de l'électricité ; les cours de chimie, malgré un professeur ultra compétent, les interactions entre les divers éléments ainsi que les conséquences qui en résultent, tout ça ne franchissait pas mon système cognitif. Je vous épargne mes difficultés majeures en mathématiques qui sont de l'ordre du surréalisme. Pour affronter les examens dans ces trois matières que mes confrères et consoeurs parvenaient, avec une aisance légendaire, à s'y présenter sans crampes au ventre ni maux de tête, je devais tout mémoriser ce qui avait pour résultat de multiplier - non, je n'utiliserai pas un vocable mathématique - à favoriser et les maux de ventre et les maux de tête. Les résultats s'en sont d'ailleurs ressentis: comme se plaisait à me le répéter mon père complètement désespéré devant mes bulletins catastrophiques, «tu passes sur la fesse»... Aux phénomènes scientifiques expliquables et rationnels, j'aurai toujours préféré... les éphémères littéraires, si je peux m'exprimer ainsi. Mais je m'éloigne de mes résolutions 2025. Je vous demande de retenir sourires et/ou moqueries, car cela risque de vous y inciter. J'ai choisi de m'intéresser à la mécanique quantique et aux trous noirs : l'infiniment petit et l'infiniment inconnu. Sachez que si on me soumettait à un examen à la suite des documentaires que j'écoute sur les deux sujets, ça ne serait pas «sur la fesse» mais davantage à genoux face à ces merveilles que sont l'astronomie et la physique post-newtonnienne que je me retrouverais.

Nous arrivons au mois d'avril, et ça tient toujours. L'intérêt est comme renouvelé après chaque écoute. Comme l'infiniment grand est... grand et l'infiniment petit... multi complexe ! Parfois, lorsque je bute sur un poème n'arrivant pas tout à fait à extraire de l'idée initiale les éléments qui pourront le constituer, le rendre, disons ... le rendre plus en mode découverte, je me réfère aux notions apprises lors de mes recherches scientifiques... bizarre pour moi d'écrire cela. La découverte de la matière noire ainsi que de l'énergie noire a eu l'effet sur moi d'une commotion cérébrale. Réalisant qu'il est facile d'arriver à des conclusions sans jamais, au préalable, avoir procédé à des analyses rigoureuses, longtemps tout cela ressemblait à mes yeux... à de la science-fiction. Y suis-je arrivé ? De la science...fiction.


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L’énergie noire
 
Elle referma la porte derrière elle
Incapable d’entendre parler de la mort
Doucement je l’avoue mais tout de même
Elle aura masqué les couleurs du cimetière
Congelé le froid des stèles inertes
Effacé les illisibles écritures posthumes
Ses yeux depuis si longtemps fermés
En plein cœur les mêmes images, toujours
 
Elle n’y ira plus, c’est définitivement avoué
Plus sa place autour de cette pénurie d’arbres
Où des fleurs artificielles défraîchies
Vous obligeront à cette servile obligation
Qu’imposent, telle une lettre à la poste
À laquelle on ne répond plus,
Les protocoles bien enracinés
Les mots vides oubliés une fois dits
 
Elle s’enfermera derrière la porte
Ayant arraché de ses doigts devenus griffes
Les souvenirs enfouis dans son âme asséchée
Alors ne coulera plus qu’un fiel acide
Tout au long de ce corps égratigné
Que le temps brusquement arrêté
Aura statufié, en aura biffé l’épitaphe
Que mille années auront construite
 
La mort est morte et les morts vivent
On ne parlera plus d’elle, que d’eux
Qui pas à pas aussi lentement que la fatigue
S’en iront sans savoir exactement où
Ne sachant qu’avancer vers… peut-être
Une énergie noire, défiant toute gravité
Qui, jadis et un peu avant… peut-être
Agglomérait d’indépendantes étoiles




vendredi 14 mars 2025

Si Nathan avait su... (23) Revu et corrigé




Benjamin tournait en rond dans la maison, s’arrêtait un bref instant devant la baie vitrée donnant sur le boisé où l’automne épluchait maladroitement les feuilles des arbres, puis reprenait son circuit bizarrement sans bouquin entre les mains. 
 
Daniel se répétait tous les jours qu’il pouvait associer les livres de son fils à un gri-gri, un fétiche auquel il peinait à se séparer. Contrairement à son épouse, il n’a aucun intérêt pour les livres, d’ailleurs son parcours scolaire fut abrégé en raison de ses difficultés en lecture. C’est Madame Saint-Gelais, nouvelle directrice de l’école primaire des Saints-Innocents, ayant convoqué ses parents, leur conseilla très fortement de retirer leur fils de l’école et l’employer comme aide sur l’exploitation agricole. Daniel, 14 ans, reprenait sa septième année pour une troisième fois. Peu surpris par cette recommandation ils l’intégrèrent immédiatement aux travaux de la ferme. 
 
Rapidement le garçon constata que vivre à la manière de ses parents n’était pas dans ses plans, retourner à l’école, pas une option non plus - les écoles de métiers comme on les appelait à l’époque étaient situées dans les grandes villes - ne lui restait donc qu’à accepter ce qu’il percevait comme un châtiment. 

La vie au grand air, la chasse et la pêche, ça lui allait, mais il étouffait dans l’atmosphère de ce village où les habitants ne regardaient jamais plus loin que le bout de leurs pieds et dans le rétroviseur du passé. 
 
Jeune adolescent, il cessa de se rendre aux offices religieux, fumait comme une cheminée et dérobait les flacons de Beefeater que cachait son père dans une armoire de la grange. On lui reprochait sa nonchalance, son peu d’intérêt pour ce qui deviendrait son héritage, son manque d’ambition, ce à quoi il répondait que l’élevage des vaches sur une ferme laitière ne l’intéressait pas du tout, qu’un jour, bientôt peut-être, il allait se diriger vers autre chose. On se moquait de lui, même s’il rétorquait que dans le BULLETIN DES AGRICULTEURS on parlait d’innovations, de nouvelles tendances, ce à quoi sa mère le raillait en disant «comment tu peux savoir ça, tu ne sais pas lire, crétin!». 
 
C’est à partir du moment qu’on qualifie de «crise aiguë de l’adolescence» que tout éclata : il accumulait les idées noires, parfois suicidaires, ses rêves s’emplissaient de morts, souvent très violentes ; il envisagea même de trucider des vaches, d’étouffer des veaux, de crever les yeux des bœufs, tout ce qui pourrait décimer le troupeau fragilisant l’équilibre précaire qui régnait à la maison. 

De telles pensées prirent une tournure différente lorsqu’un jour ses parents, c’était après le souper, un soir d’hiver, s’indignaient de la mort barbare de quatre de leurs neveux et nièces tués à coup de hache par leur père qui venait de décapiter leur mère.      Je m’en doutais, dit froidement monsieur Cloutier, ton frère n’a jamais été bien dans sa tête.  Sa femme, un modèle de ferveur catholique, pieuse et à l’esprit fermé, hésitait entre se ranger derrière les propos de son mari ou pardonner l’atrocité des gestes posés par son jeune frère dont la télévision, mais principalement les journaux montaient en épingle. Un titre résuma bien l’état d’esprit dans lequel la population de la province se trouvait : Un tel carnage n’arrive que dans les grandes villes.
 
Daniel analysa différemment les événements, il s'évertuait plutôt à découvrir le motif derrière ce carnage, que s’était-il passé dans la tête de l’oncle pour qu’il en arrive à abattre tous les membres de sa famille ? Il s’inventait des scénarios aussi macabres les uns que les autres dans lesquels il n’était plus acteur mais plutôt comme un curieux observateur. «… dans les grandes villes.» oui, mais cela pourrait-il se produire dans son village ? Comment réagirait-on ? Chercherait-on à cacher un si sombre épisode ? D’ailleurs, est-ce que cela s’est déjà produit à Saints-Innocents ? Questions que Daniel posa à ses parents, ce soir d’hiver, après souper, une fois qu’ils eurent fini de discuter devant lui de cette scabreuse affaire. Les deux le fixant des yeux y cherchaient une intention précise.      Que veux-tu dire ? demanda son père.      On a dit que cela n’arrivait que dans les grandes villes, alors je me demande si c’est la vérité, est-ce qu’en campagne, dans un village comme le nôtre, une telle affaire est déjà arrivée, poursuivit Daniel avec acharnement ayant la vague impression de toucher une construction fragile.      Pas à ma connaissance répondit la mère cherchant un appui visuel auprès de son mari.       En tout cas… si c’est arrivé, je n’étais pas au monde ou trop jeune encore pour comprendre ces affaires d’adultes, acheva le père qui récupéra sa casquette et sortit à l’extérieur. De cette histoire qui demeure encore vivante dans son esprit, l’adolescent retint que parler de la mort ça ouvrait l’esprit mais fermait la bouche.
  
Benjamin tournait toujours en rond, commençant à énerver ses parents par ce comportement inhabituel. Jésabelle l’interpella assez durement pour qu’il s’immobilise au milieu de la cuisine      Y- a-t-il quelque chose qui ne va pas ? À te voir faire des cercles tu m’étourdis.
 
- Quand les feuilles tombent comme aujourd’hui, la nuit se remplit de rêves, on dirait que mes poètes sont plus tristes, qu’ils ne disent que des choses tristes.
- Et toi Benjamin tu es triste ?
 
Le garçon plissa les yeux, se dirigea vers Walden qui sommeillait près du poêle à bois. Il s’assied tout à côté, lui passant la main sur la tête.         Non, je ne suis pas triste. Est-ce que je dois lire les tristesses des poètes quand le temps lui aussi est triste ?
 
- De qui parles-tu précisément ? Peux-tu nous donner un exemple ?      Laissant sa mère sans réponse, d’un pas décidé il grimpa à l'étage, revint aussitôt de sa chambre le livre des poésies de Nelligan déjà ouvert et s’adressa aussi calmement maintenant qu’il fut agité quelques instants plus tôt.      Oui, en voici un tellement triste.
 
                                        ROSES D’AUTOMNE
 
                   Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                        Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
                        Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué,
                       Parallèlement au mois monotone.
 
                        Le carmin tardif et joyeux détonne
                        Sur le bois dolent de roux ponctué…
                        Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                        Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
 
                        Là-bas, les cyprès ont l’aspect atone :
                        À leur ombre on est vite habitué,
                       Sous terre un lit frais s’ouvre situé ;
                       Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,

                         Pour ne pas voir choir les roses d’automne.
 
 
Daniel semblait avoir plaqué un masque sur son visage, masque de surprise et de mélancolie. Lui qui ne lit que LE BULLETIN DES AGRICULTEURS est toujours ébahi face à l’habileté de son fils à lire les poèmes qu’il aime, surtout les choisir de manière judicieuse, comme s’il y retrouvait réponse à ce dont il ressentait. Et là, maintenant, c’est autour de la tristesse qu’il déambulait. Ébahi aussi par cette continuité, cette persévérance à toujours revenir vers ses poètes qu’il cherchait à mieux connaître par l'entremise de leurs strophes. Le niveau de compréhension, il n’y portait pas attention puisque lui-même, à l’écoute de cette petite voix chétive et déterminée, ne comprenait pas tout. Daniel flotte au-dessus des mots alors que Benjamin y nage si naturellement qu’une seconde nature en émerge.

Jésabelle de son côté ne peut qu’admirer ce garçon, oui rêveur, oui lunatique, mais tellement sensible. Elle s’inquiète toutefois que l’on tue le Mozart en lui. L’école allait-elle assécher cet immense besoin des mots, les connus comme les inconnus, leur agencement logique ou désordonné, leur sens parfois éthéré, celui que les poètes dans des élans magnifiques accolent avec des chaînes d’une si grande beauté ? Parfois elle s’en veut de l’avoir inscrit à l’école du village au lieu de s’en tenir à ses croyances provenant de Thoreau, mais lorsque le choix est fait, on doit vivre avec.
 
- Tellement beau mon fils, je suis fier de toi. Ta mère aussi je le sens.
- Samedi prochain, ça sera la pleine lune d’automne, la lune des chasseurs. Est-ce que je pourrai passer la nuit avec elle ? demanda Benjamin serrant contre lui le livre de Nelligan.
 
Le regard croisé des parents servit de réponse. 

Suivi de Walden, Benjamin monta vers sa chambre, en sachant un peu plus sur la tristesse.


        

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...