vendredi 14 mars 2025

Si Nathan avait su... (23) Revu et corrigé




Benjamin tournait en rond dans la maison, s’arrêtait un bref instant devant la baie vitrée donnant sur le boisé où l’automne épluchait maladroitement les feuilles des arbres, puis reprenait son circuit bizarrement sans bouquin entre les mains. 
 
Daniel se répétait tous les jours qu’il pouvait associer les livres de son fils à un gri-gri, un fétiche auquel il peinait à se séparer. Contrairement à son épouse, il n’a aucun intérêt pour les livres, d’ailleurs son parcours scolaire fut abrégé en raison de ses difficultés en lecture. C’est Madame Saint-Gelais, nouvelle directrice de l’école primaire des Saints-Innocents, ayant convoqué ses parents, leur conseilla très fortement de retirer leur fils de l’école et l’employer comme aide sur l’exploitation agricole. Daniel, 14 ans, reprenait sa septième année pour une troisième fois. Peu surpris par cette recommandation ils l’intégrèrent immédiatement aux travaux de la ferme. 
 
Rapidement le garçon constata que vivre à la manière de ses parents n’était pas dans ses plans, retourner à l’école, pas une option non plus - les écoles de métiers comme on les appelait à l’époque étaient situées dans les grandes villes - ne lui restait donc qu’à accepter ce qu’il percevait comme un châtiment. 

La vie au grand air, la chasse et la pêche, ça lui allait, mais il étouffait dans l’atmosphère de ce village où les habitants ne regardaient jamais plus loin que le bout de leurs pieds et dans le rétroviseur du passé. 
 
Jeune adolescent, il cessa de se rendre aux offices religieux, fumait comme une cheminée et dérobait les flacons de Beefeater que cachait son père dans une armoire de la grange. On lui reprochait sa nonchalance, son peu d’intérêt pour ce qui deviendrait son héritage, son manque d’ambition, ce à quoi il répondait que l’élevage des vaches sur une ferme laitière ne l’intéressait pas du tout, qu’un jour, bientôt peut-être, il allait se diriger vers autre chose. On se moquait de lui, même s’il rétorquait que dans le BULLETIN DES AGRICULTEURS on parlait d’innovations, de nouvelles tendances, ce à quoi sa mère le raillait en disant «comment tu peux savoir ça, tu ne sais pas lire, crétin!». 
 
C’est à partir du moment qu’on qualifie de «crise aiguë de l’adolescence» que tout éclata : il accumulait les idées noires, parfois suicidaires, ses rêves s’emplissaient de morts, souvent très violentes ; il envisagea même de trucider des vaches, d’étouffer des veaux, de crever les yeux des bœufs, tout ce qui pourrait décimer le troupeau fragilisant l’équilibre précaire qui régnait à la maison. 

De telles pensées prirent une tournure différente lorsqu’un jour ses parents, c’était après le souper, un soir d’hiver, s’indignaient de la mort barbare de quatre de leurs neveux et nièces tués à coup de hache par leur père qui venait de décapiter leur mère.      Je m’en doutais, dit froidement monsieur Cloutier, ton frère n’a jamais été bien dans sa tête.  Sa femme, un modèle de ferveur catholique, pieuse et à l’esprit fermé, hésitait entre se ranger derrière les propos de son mari ou pardonner l’atrocité des gestes posés par son jeune frère dont la télévision, mais principalement les journaux montaient en épingle. Un titre résuma bien l’état d’esprit dans lequel la population de la province se trouvait : Un tel carnage n’arrive que dans les grandes villes.
 
Daniel analysa différemment les événements, il s'évertuait plutôt à découvrir le motif derrière ce carnage, que s’était-il passé dans la tête de l’oncle pour qu’il en arrive à abattre tous les membres de sa famille ? Il s’inventait des scénarios aussi macabres les uns que les autres dans lesquels il n’était plus acteur mais plutôt comme un curieux observateur. «… dans les grandes villes.» oui, mais cela pourrait-il se produire dans son village ? Comment réagirait-on ? Chercherait-on à cacher un si sombre épisode ? D’ailleurs, est-ce que cela s’est déjà produit à Saints-Innocents ? Questions que Daniel posa à ses parents, ce soir d’hiver, après souper, une fois qu’ils eurent fini de discuter devant lui de cette scabreuse affaire. Les deux le fixant des yeux y cherchaient une intention précise.      Que veux-tu dire ? demanda son père.      On a dit que cela n’arrivait que dans les grandes villes, alors je me demande si c’est la vérité, est-ce qu’en campagne, dans un village comme le nôtre, une telle affaire est déjà arrivée, poursuivit Daniel avec acharnement ayant la vague impression de toucher une construction fragile.      Pas à ma connaissance répondit la mère cherchant un appui visuel auprès de son mari.       En tout cas… si c’est arrivé, je n’étais pas au monde ou trop jeune encore pour comprendre ces affaires d’adultes, acheva le père qui récupéra sa casquette et sortit à l’extérieur. De cette histoire qui demeure encore vivante dans son esprit, l’adolescent retint que parler de la mort ça ouvrait l’esprit mais fermait la bouche.
  
Benjamin tournait toujours en rond, commençant à énerver ses parents par ce comportement inhabituel. Jésabelle l’interpella assez durement pour qu’il s’immobilise au milieu de la cuisine      Y- a-t-il quelque chose qui ne va pas ? À te voir faire des cercles tu m’étourdis.
 
- Quand les feuilles tombent comme aujourd’hui, la nuit se remplit de rêves, on dirait que mes poètes sont plus tristes, qu’ils ne disent que des choses tristes.
- Et toi Benjamin tu es triste ?
 
Le garçon plissa les yeux, se dirigea vers Walden qui sommeillait près du poêle à bois. Il s’assied tout à côté, lui passant la main sur la tête.         Non, je ne suis pas triste. Est-ce que je dois lire les tristesses des poètes quand le temps lui aussi est triste ?
 
- De qui parles-tu précisément ? Peux-tu nous donner un exemple ?      Laissant sa mère sans réponse, d’un pas décidé il grimpa à l'étage, revint aussitôt de sa chambre le livre des poésies de Nelligan déjà ouvert et s’adressa aussi calmement maintenant qu’il fut agité quelques instants plus tôt.      Oui, en voici un tellement triste.
 
                                        ROSES D’AUTOMNE
 
                   Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                        Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
                        Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué,
                       Parallèlement au mois monotone.
 
                        Le carmin tardif et joyeux détonne
                        Sur le bois dolent de roux ponctué…
                        Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                        Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
 
                        Là-bas, les cyprès ont l’aspect atone :
                        À leur ombre on est vite habitué,
                       Sous terre un lit frais s’ouvre situé ;
                       Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,

                         Pour ne pas voir choir les roses d’automne.
 
 
Daniel semblait avoir plaqué un masque sur son visage, masque de surprise et de mélancolie. Lui qui ne lit que LE BULLETIN DES AGRICULTEURS est toujours ébahi face à l’habileté de son fils à lire les poèmes qu’il aime, surtout les choisir de manière judicieuse, comme s’il y retrouvait réponse à ce dont il ressentait. Et là, maintenant, c’est autour de la tristesse qu’il déambulait. Ébahi aussi par cette continuité, cette persévérance à toujours revenir vers ses poètes qu’il cherchait à mieux connaître par l'entremise de leurs strophes. Le niveau de compréhension, il n’y portait pas attention puisque lui-même, à l’écoute de cette petite voix chétive et déterminée, ne comprenait pas tout. Daniel flotte au-dessus des mots alors que Benjamin y nage si naturellement qu’une seconde nature en émerge.

Jésabelle de son côté ne peut qu’admirer ce garçon, oui rêveur, oui lunatique, mais tellement sensible. Elle s’inquiète toutefois que l’on tue le Mozart en lui. L’école allait-elle assécher cet immense besoin des mots, les connus comme les inconnus, leur agencement logique ou désordonné, leur sens parfois éthéré, celui que les poètes dans des élans magnifiques accolent avec des chaînes d’une si grande beauté ? Parfois elle s’en veut de l’avoir inscrit à l’école du village au lieu de s’en tenir à ses croyances provenant de Thoreau, mais lorsque le choix est fait, on doit vivre avec.
 
- Tellement beau mon fils, je suis fier de toi. Ta mère aussi je le sens.
- Samedi prochain, ça sera la pleine lune d’automne, la lune des chasseurs. Est-ce que je pourrai passer la nuit avec elle ? demanda Benjamin serrant contre lui le livre de Nelligan.
 
Le regard croisé des parents servit de réponse. 

Suivi de Walden, Benjamin monta vers sa chambre, en sachant un peu plus sur la tristesse.


        

mardi 11 mars 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie ... (18)

 


rhapsodie manuelle


la main ne retrouve plus l’espace effacé
elle écoute Mahler derrière la porte
solitude couleur vanille et sable

une main tendue à perte de temps
moustiquaire étoilée pleurant Mendelsshonn
tristesse couleur d’odeurs balnéaires

une main à l'intermède du temps des musiques
fixe au bout de ses doigts quelques opus et köchels
des pianos Liszt,  des violons Paganini

la main légère déployée comme une harpe 
siffle sur les vagues Debussy
de longs de profonds crescendos

une main suspendue à l'ombre des arbres
relance à fond des intervalles mélodieux
un léger Mozart, un souffrant Beethoven

cette main file vers les notes d’été
chez Bartok  chez Saint-Saens puis s’arrête
soupir mouillé d'une sérénade frissonnante

 

30 juillet 2011
408

 

nébulosité


les nuages se battent dans le ciel
sur eux-mêmes ils roulent
s’entre-déchirent s’effilochent
et plus loin que mon regard s’éloignent

alors que frissonnent les fils électriques
les nuages vagabondent dans le ciel
sur eux-mêmes ils tournent
comme ces girouettes détachées
criant leur honte plus fort que le vent

c’est un chapelet de gouttes d’eau que tisse la pluie
dans le clocher les oiseaux nidifient
y déposent des mots chauds porteurs de sons

les nuages en gris dessinent les contours de l’Europe
devenus par la suite pourtours de l’Asie
puis sans qu’on le sache se dirigent
franc nord franc sud exilés vers les pôles

au loin l'accordéon géant du vent transporte 
son escarcelle remplie de messages cryptés

les sagettes des nuages trouent l'arc-en-ciel
interrogent cette vaste ecchymose encore bleue 
qui répand tout autour des couleurs humides
barbouillant le ciel d’un kaléidoscope phosphorescent

et c’est de loin en loin , plus loin encore que disparaissent
poussés par le vent les oiseaux avaleurs de nuages

 

21 août 2011 
412

               

samedi 8 mars 2025

Si Nathan avait su... (22) revu et corrigé

                             


- Mademoiselle Thompson, je veux voir deux minutes ?
- Madame Abigaelle Thompson est mon nom.
 
Un court instant le fauteuil roulant de madame Saint-Gelais frémit alors qu'elle entrait dans son bureau enjoignant l’éducatrice de fermer la porte derrière elle, ce à quoi Abigaelle répondit non d’un ton de voix sans équivoque, demeurant debout face à la directrice de l’école ne sachant trop comment interpréter ces paroles énergiques. Elle retrouva en un tour de voix l’assurance un instant échappée.
 
- Je crois que vous oubliez à qui vous vous adressez, mademoiselle.
- Madame vous avez interpellé dans le corridor une autre personne que moi et sachez que pour toute rencontre avec la direction, je dois aviser mon syndicat qui affectera quelqu’un pour m’accompagner.
- Nous partons sur de bien mauvaises bases… elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase que Abigaelle avait déjà quitté le seuil de porte du bureau tournant le dos à une Madame Saint-Gelais en furie. Ça ne restera pas là, sachez-le.
 
Abigaelle allait traverser la rue pour entrer chez elle, mais bifurqua en direction du bureau de poste. Dans un village comme celui des Saints-Innocents, cet endroit, un peu comme chez la coiffeuse ou le barbier, se révèle être le meilleur lieu de rencontre pour capter les dernières nouvelles, ou les rumeurs, ou en laisser choir soi-même. Depuis son arrivée, la nouvelle éducatrice à la Westfalia jaune faisait l’objet de bien des interrogations et elle en était tout à fait consciente. 

La maîtresse de poste, souvent la personne la mieux placée pour éteindre ou raviver les feux, étouffer les ragots ou laisser flotter des sous-entendus, s’est pris d’affection pour cette jeune fille à l’allure dégourdie. Auprès d’elle Abigaelle en apprit beaucoup autant sur les us et coutumes du village que sur les personnes à côtoyer, celles à éviter. Ainsi elle nota le nom et les coordonnées du responsable de l’émission des permis de pêche et de chasse qui démarrera d’ici quelques jours, le 21 septembre pour être exact. Cette activité de plein air, comme elle l’avait dit à ses huit élèves, était une des principales raisons l’ayant amenée à choisir ce village pour s’y établir. Les enfants furent émerveillés d’apprendre cela puisque tous les pères de famille, ici, en sont également adeptes, mais très peu de mères. Chasse et pêche font partie de l’ordinaire du village en raison de la proximité avec la rivière CROCHE qui reçoit les deux ruisseaux traversant la paroisse, l’un au nord, l’autre au sud. Pour ce qui est de la forêt, elle s’étend, du moins ce qu’on en dit, sur plus de cinq milles - malgré l'implantation du système métrique au pays, on notait à cette époque beaucoup de réticence à l'adopter - ceinturant le village dans son entier.

- Vous m’avez bien dit que le responsable des permis est d'origine autochtone, demanda Abigaelle.
- Oui et il est très gentil. Ça fait longtemps que nous n'avons pu bénéficier de quelqu'un d'aussi compétent, surtout de si honnête. Avec lui, pas de passe-droits. D’ailleurs sa fille fréquente votre école.
- Chelle est sa fille ? Je me demandais pour quelle raison elle ne porte pas de nom de famille, mais je pourrai m’informer auprès de son père.
- Cette famille vit au bout du rang qui ne porte ni numéro ni nom comme tous les autres de la région, on l’appelle le rang non asphalté. Faux, il y en a une deuxième, parallèle à celui-ci, un boisé les sépare, un petit boisé mais quand même, on dit que certains chevreuils s’y cachent pendant la saison de la chasse puisque les tireurs fréquentent surtout la grande forêt, ça devient comme leur refuge. Le deuxième aussi n’est pas asphalté. La raison, et elle est valable pour les deux rangs, c’est qu’ils ne sont pas habités, sauf bien sûr par la famille autochtone sur un et une autre famille, très spéciale celle-là, dans le rang parallèle, vous verrez bien par vous-même. Les ojis-cris sont arrivés il y a quand même un bout de temps, mais  depuis que Don s’est inscrit à l’école professionnelle et devenu garde forestier et garde-chasse, la famille est un peu, en fait un tout petit peu mieux acceptée dans le village. Don est le papa de la petite qui est dans votre classe. Pas grand monde ne les fréquente, mais j’ai su qu’il y a un rapprochement entre les deux familles qu’on pourrait appelés… je ne sais pas si c’est le bon mot… les exclus.
- Chelle est adorable, mais craintive.
- Je crois, répondit la maîtresse de poste, que c’est la première fois depuis sa naissance qu’elle côtoie de nouvelles personnes. On vit de manière solitaire autour de leur ancêtre, la mère de Don. Il semble que  depuis le décès de son mari, l'autorité dans le clan, c'est elle. Le plus jeune de la famille de Daniel et Jésabelle, ceux qui vivent au bout du deuxième rang non asphalté s’appelle Benjamin, un petit garçon dont on connaissait l’existence sans jamais l’avoir vu.
- Oui, il est aussi dans mon groupe, c’est d’ailleurs le plus jeune de tous. Toujours avec Chelle, ils sont de véritables complices. Je comprends mieux certaines choses, merci pour ces informations, ça m’aide beaucoup.
 
Les deux femmes changèrent de sujet alors qu’entrait dans l’agence une dame se dirigeant directement vers les casiers postaux tout en maugréant. Épouvantable de nous faire ça à nous pauvres vieux, être obligés de se déplacer pour ramasser nos lettres, avant le facteur venait directement à la maison. Faudra changer de gouvernement aux prochaines élections. Épouvantable ! ne cessait-elle de répéter. Je vais vous aider madame Brodeur avec votre casier, proposa gentiment la maîtresse de poste.
 
- J’oubliais Abigaelle, vous venez de recevoir du courrier de l’université. Vous devez signer ce document pour le réceptionner, continua la généreuse employée tout en ouvrant le casier postal de la vieille dame qui ne cessait de reluquer du côté de l’éducatrice.
 
- L’université ? Vous allez à l’université, demanda madame Brodeur portant un regard inquisiteur sur la jeune fille. Dans mon temps, les filles on finissait en septième année, c’était assez. Il ne nous restait qu’à trouver un cavalier puis nous marier pis faire des enfants… à pochetée…
- Que voulez-vous, les temps changent répliqua la maîtresse de poste un sourire narquois aux lèvres. Voilà vos lettres, avez-vous besoin d’autre chose madame Brodeur ? La vieille dame déposant son courrier dans un grand sac à main qui a certainement survécu à quelques générations, la remercia puis, comme si elle chassait des mouches autour d’elle, bafouilla des mots inaudibles en quittant le lieu public péniblement et à pas lourds.
 
Abigaelle récupéra l’enveloppe que l’université lui avait postée, salua poliment celle dont elle ne connaissait pas le nom, et se permit de le lui demander. Je me nomme Angélina. Vous allez sourire si je vous donne mon nom de famille, dit-elle, Angélina Mailing.
 
- Vous êtes d’origine …
- Irlandaise. Et vous, Thompson, c’est ...
- Australienne. Eh bien voilà, nous avons un point commun.
- J’espère qu’il nous unira… En réalité mon véritable prénom, celui que mes parents m’ont donné à la naissance c’est Angel. Angel Mailing devenu Angélina pour des raisons… disons, culturelles. Dans les yeux de la dame une trace de brouillard s’y dessina, comme si ce qu’elle venait de laisser échapper était porteur d’un maléfice.
- Aucun doute Angélina, l’union fait la force.  Et elle quitta le bureau son colis sous le bras.

**********
 
 
Les amis d'Abigaelle furent surpris lorsqu’elle leur annonça au début de l’année 1972 qu’elle s’inscrivait à l’Université Laval de Québec pour y entreprendre son doctorat en éducation. Sa maîtrise fut reçue avec beaucoup d’éloges par ses professeurs de l’Université de Montréal qui virent en elle une doctorante en devenir à l’intérieur de leurs murs. Des événements déchirants l’incitèrent à quitter la grande ville pour se diriger vers Québec, là où elle joignit la cohorte que dirigerait madame Jeanne Lapointe qui fut  membre de la Commission Parent dont le mandat était d’étudier l’organisation et le financement de l’enseignement au Québec, de faire rapport de ses constatations et opinions et de soumettre ses recommandations quant aux mesures à prendre pour assurer le progrès de l’enseignement au Québec. 

Abigaelle s’intéressait à deux choses en particulier : l’enseignement au niveau pré-scolaire qu’elle jugeait inadéquat ainsi que l’engagement des femmes dans la vie publique, trop invisible selon son point de vue. Jeanne Lapointe, bien qu’issue du monde littéraire, impressionna celle qui souhaitait enseigner tout en poursuivant son doctorat, une situation plutôt inusitée dans les années ‘70. Leur rencontre fut on ne peut plus cordiale et le coup de pouce qui s’en suivit allait lui permettre de combiner ses deux objectifs. Ne restait plus qu’à trouver un endroit propice à agencer les deux tâches. L’intervention directe du ministre Paul-Gérin Lajoie, non sans une certaine hésitation, auprès de la commission scolaire des Saint-Innocents, ouvrit les portes à Abigaelle. Seul le président actuel de la commission scolaire est au courant de cette intervention, mais comme il aimerait pouvoir le crier haut et fort ! Avoir parlé directement au ministre,  le premier à porter le titre de ministre de l’Éducation au Québec lui aurait permis de se gonfler le torse.

**********
 
Par cette belle fin d’après-midi présageant la venue imminente de l’automne, la jeune éducatrice revenait d’un pas déterminé vers chez elle. Inopinément et à toute allure une camionnette l’effleura, l’obligeant à se ranger précipitamment sur le côté de la rue principale. Une camionnette bleue. 







jeudi 6 mars 2025

나는 한국어를 할 줄 몰라요

 나는 한국어를 몰라요


Je ne parle pas coréen                                   Cela peut sans doute vous surprendre
Avec tout ce temps mis à le décrypter  Je n’y arrive toujours pas
Le professeur m’a invité  - Poliment d’ailleurs - À me mettre plutôt au sanskrit
Plus facile m’a-t-il dit    Pour le type de mémoire que j’ai    Unidimensionnelle
Celle qui avance sans réfléchir Puis aussitôt prend un pas de recul
Sans imaginer qu’on puisse   À un certain moment   - Le plus souvent imprévu -
S’arrêter, complètement à l’arrêt             Et se poser cette question bête
Si je parlais, non, si je réussissais             À le parler, ce coréen indéchiffrable
Si je ne commettais aucune erreur          Grammaticale ou vocale
Ce qui est probablement le plus difficile     Autant à maîtriser qu’à prononcer
Si j’y arrivais… j’aurais quoi à dire             Quoi à dire et à qui le dire
On ne parle pas couramment coréen  autour de moi, on parle beau temps
Mauvais temps et aussi, contre les autres     Dans une langue en bois de vipère
Équarrissant voyelles et consonnes                 À grands coups de «tsé veut dire»
Relevée comme du piment coréen 
Laissant en bouche un inintelligible goût gaulois
Parsemé d’une touche à peine perceptible 
De cumin mêlé à de l’ancien arrow-root
Il faudrait, peut-être, un abonnement à la bibliothèque coréenne
Celle que l’on doit bientôt ériger en lieu et place d’un restaurant chinois
Fermé parce qu’on n’y parlait pas français dans les officines officielles
Certains avancèrent même des questions d’insalubrité 
- Chronique, ajoute-t-on -
Mais cela n’a jamais été déchiffré                     Du moins à ma connaissance
Plus approfondie que mon apprentissage de la langue coréenne
Dont je conserve des souvenirs qui ne veulent pas s’évanouir.

나는 한국어를 몰라요             나는 한국어를 몰라요

 

Je ne parle pas coréen                                     Vous le saviez déjà l’ayant lu plus haut
Mais je vous le répète à haute voix comme s’il s’agissait d’un pensum
Dont la pertinence reste encore à démontrer  Comme on démonte un théorème
Apprendre une langue non maternelle                 Bien qu’elle soit quasi universelle
Comporte certains avantages                Mais charrie une kyrielle d’inconvénients
Les deux non équipollents si on les dépose sur une balance à bascule
Ne sont pas reliées au nombre parfois hallucinant de mots accumulés
Au fil des siècles      Ce qui pose l’inévitable question     Celle qui tue
Combien d’idées n’ont pu trouver un canal lexical suffisamment fluide
Pour s’y accrocher                 S’y sentir à l’aise sémantiquement parlant
Puis se retrouver au cimetière des langues mortes           Ad vitam aeternam
Glissant vers des lapsus linguae    Lapsus calami ou scriptae 
Lapsus clavis ou lectionis                 Lapsus memoriae ou auditionis 
Lapsus gestuel  ou manus
Glissades involontaires, inconnues les unes des autres, sans poignée de secours
Dénudées de leur encre de Chine                                              Parfaitement effacées
Souhaitant qu’un quelconque quidam solitaire retrouve  par pur hasard
Dans les rayons poussiéreux d’une bouquinerie en faillite
Un dictionnaire Robert ou Larousse ou Thesaurus ou Harrap ou Cambridge
À l’intérieur duquel certaines pages annotées                     D’autres caviardées
Ravivent surprenamment le goût d’apprendre une langue non maternelle 
Pas le coréen… trop difficile     Babel, peut-être, tour qui  par retour de mémoire
Tourna au chaos, au pêle-mêle confus              Proclamant Haut et Fort
Que la langue   Pour témoigner de son utilité   Doit germiner en amont, à sa source
Là où éclot le langage

나는 한국어를 몰라요     나는 한국어를 몰라요                                    나는 한국어를 몰라요

 
Je ne parle pas coréen…         Vous l’ai-je assez dit    Redit...  Radoté… Ergoté…
À un point tel que je me culpabilise         Non pas à cause du coréen     Trop facile
Plutôt en raison de tout ce que j’aurais pu dire d’intelligent                Ou pas
Une fois maîtrisé l’alphabet Haguel ?  Non    La situation est identique
Quelque soit la langue non maternelle qui s’offre à nous   
Le langage, celui des humains, je le mentionne d’entrée de jeu  
Question de s’entendre    Mais aussi celui des animaux, du cirque    
Certains végétaux aussi communiquent avec leur environnement  
On décèle des sons extraterrestres
L’intelligence artificielle crée du langage semble-t-il                           Fort adapté
Rien n’arrête le progrès                                  Mais… il y a toujours un… mais
Alors qu’on se captive à découvrir diverses représentations langagières
Il existe le silence         Lourd                         
Volontaire, confortablement articulé        Difficile à interpréter      
Comme s’il s’agissait du coréen
Notre valeureux côté binaire positif/négatif en arrache supérieurement
À tenter    Ce qui semble remonter à l’âge des borborygmes et des gargouillis -
D’en interpréter le sens premier ou le sens métaphysique          Freudien, peut-être
Y aurait-il plus à dire sur le silence que sur la parole                    Ment-il mieux ?
Le décortiquer d’abord pour mieux saisir le langage ?   Les deux sans doute
Mais - Il y a toujours un mais -                      Plus profond que le silence  
Plus explicite que le langage filtré par la langue qu’on utilise
Entre les voix extérieure et intérieure        Là où se faufile l’évanescence du temps
S’abrège l’espace tout en se rognant        Cette profonde différence qui s’attable
Devant soi                                                               Pour mieux nous étourdir

 나는 한국어를 몰라요            나는 한국어를 몰라요

나는 한국어를 몰라요             나는 한국어를 몰라요

 

Je ne parle pas coréen… Je ne reviens plus sur cette affirmation fort bien documentée
Un peu, peut-être, sur mon incompréhension totale des mécanismes du langage
Il vient d’où ce besoin de communiquer ? Atavisme  Hérédité   Prédisposition
Et si nos ancêtres avaient été muets         Mieux, sourds et muets  
Ou inaptes à créer ou apprendre une langue tout comme moi le coréen
Qui serions-nous maintenant ?                    Des invertébrés linguistiques
Souffrant, en plus, d’une déficience majeure et cérébrale      Des sans-voix…
Serions-nous par ricochet des êtres violents ?           Un peu plus que maintenant
Des incapables fonctionnels à socialiser avec tous les nous-mêmes voisins
Inaptes à partager nos expériences extravagantes mais combien solitaires
Des réduits à ne plus savoir d’où nous venons               Où nous allons
Armés …     Surarmés de bâtons, de frondes, d’arcs et de flèches, inquiets.
Ne sachant départager dans le regard de nos semblables ou dissemblables
Des intentions amicales ou des velléités agressives       Guerrières     Pacifiques
Serions-nous le contraire de qui nous sommes actuellement ?            Les mêmes ?
Les livres de paléontologie modernes examineraient-ils nos fossiles muets ?
Inventeraient-ils une nouvelle science plus ou moins expérimentale
Afin de cerner les caractéristiques particulières de nos autres sens
Mieux adaptés, plus aiguisés, moins révélateurs d'une entité supposée
Ayant cessé d’évoluer une fois arrivée à la période de lalation ?
Mais la réalité est tout autre             Plus complexe peut-être en raison du langage
Je n’ose l’affirmer, qu’une hypothèse reposant sur ce fondamental
L’humain muni de langage, ce maelstrom incontrôlable, a franchi des siècles
Des millénaires, diversifiant les langues, ces outils indispensables
Pour lui assurer, sans trop le savoir vraiment, ce lien ténu parfois fragile
Entre lui et l’autre et l’autre encore, afin de dire, se dire, recevoir, se recevoir

 

나는 한국어를 몰라요                                                             나는 한국어를 몰라요

나는 한국어를 몰라요                                                             나는 한국어를 몰라요

    나는 한국어를 몰라요


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나는 한국어를   몰라요  signifie «Je ne parle pas coréen»

mercredi 5 mars 2025

1134ième saut de crapaud

 


Il y a si longtemps déjà j'identifiais les billets publiés sur LE CRAPAUD par des nombres transcrits de différentes façons. Cette habitude est devenue obsolète sans trop que je sache pourquoi exactement, mais tel n'est pas mon propos d'aujourd'hui.

Avez-vous déjà pensé au texte de l'épitaphe inscrite sur votre lieu de repos éternel, qu'il soit en cendres, sous terre ou dans l'eau comme c'est maintenant possible ?  

La première citation, celle de Jean-François Beauchemin, est mon choix pour le moment. On la lira, non j'ai une meilleure idée, je vais l'enregistrer quelque part et on la lira le jour où mes cendres se répandront ici et là ou quelque part d'autre... 

. Beaux oiseaux de ma vie bien assis sur vos branches, me direz-vous vers quel soleil mène cet amour plus haut que moi-même et que mon corps ?
Jean-François BEAUCHEMIN


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Avant que vous ne receviez les suivantes, voici l'élément déclencheur qui m'a guidé dans le choix de ces citations provenant comme à son habitude de mes cahiers de lecture : la beauté de la phrase, tout simplement.


. Ils vivaient en silence comme deux vieux époux échaudés par la vie, au-delà des pièges de la passion, au-delà des mensonges barbares du rêve et des mirages de la déception : au-delà de l’amour. Car ils avaient vécu ensemble assez de temps pour comprendre que l’amour est l’amour, en tout temps et en tout lieu, et qu’il est d’autant plus intense qu’il s’approche de la mort.
Gabriel GARCIA MARQUEZ

. … nommer un être, c’est le rendre présent…
Michel TAURIAC
 
. La vraie beauté a quelque chose de si particulier et si nouveau qu’on a du mal à la reconnaître et à l’identifier comme telle.
 Philippe LABRO

. Je n’ai pas trouvé mon bonheur tout de suite, parce que je l’ai cherché dans le malheur des autres. 
Tonino BENACQUISTA
 
. La poésie est un monde à l’arrière du monde.
Jon Kalman STEFANSON
 
. Mais le bonheur est fragile, et quand les hommes et les circonstances ne le détruisent pas, il est menacé par les fantômes. 
Marguerite YOURCENAR
 
. Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière.
Luis SEPULVEDA

. On dit tant de choses dans une vie, et puis ce qu’on a dit s’efface, ça n’est plus rien du tout. 
J.M.G. LE CLÉZIO
 
. La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n’a plus rien à vous donner.
Romain GARY
 
. ... la définition de la poésie : dire ce que l’on n’a jamais vu.
Sylvain TESSON




dimanche 2 mars 2025

LES MÉMOIRES DE MAYRON SCHWARTZ

                                                       


Mémoires de Mayron Schwartz

Jean-François BEAUCHEMIN
Québec-Amérique, 2024
 
     Je dépose le bouquin tout à côté de ma tasse à café au fond de laquelle une tisane (valériane et réglisse) a refroidi. À bientôt 78 ans, la valériane est une compagne idéale pour calmer les nuits. Je demeure dans un état que je qualifierais de contemplatif alors que pour l’auteur de ce magnifique livre y collerait plutôt l’étiquette de « spirituel ». 

     Comme je ne peux bénéficier de la présence du Père Labranche, c’est sur You Tube qu’il m’est permis d’écouter les sonates pour clarinette de Brahms. Je regrette un peu le fait que les enregistrements soient pour clarinette et piano, mais dans les champs de l’amoureux des abeilles, des moutons et des bovins, on ne pourrait certainement pas y installer un piano. Moment contemplatif, celui-ci d’une intensité différente puisque la musique l’enveloppait. 

     Faut évoquer, et c’est important, quelques pages auparavant, lors des funérailles de … - j’oublie lesquelles, celles de Hannah à qui Mayron apprend la lecture à partir du Calepin d’un flâneur de Félix Leclerc… celles de la grande dépressive Shamira qu’on ne peut qu’aimer de toutes nos fibres… celles peut-être du magnifique Solomon, le grand-père dyslexique nous offrant des tournures de phrases d’une si grande profondeur… ou les funérailles du végétarien Aaron qui sans doute tente encore de concilier deux religions là où il est… - donc, lors d’une de ces funérailles on a chanté La Chanson de Tessa qu’immédiatement je suis allé réécouter à partir de la version de Mouloudji. Ça va directement au cœur, sans aucun doute l’organe pour qui Mayron a le plus de considération.
 
     J’aurai bientôt 78 ans, l’âge de ses grands-parents  - nous sommes bien ancrés dans deux familles juives ayant survécu physiquement au camp d’Auschwitz - toutefois, marqués dans leur âme par ces horreurs dont le narrateur nous épargne le récit détaillé, mais présente tout du long des mémoires de Mayron. 78 ans bientôt, je suis de l’âge de ces quatre personnes qui cultivèrent durant toute leur vie une solide culture familiale que lui et sa soeur Rivka, tout en mesurant ses fondements, peuvent ensemble - car ils sont souvent ensemble - non pas objectiver, je dirais davantage les relativiser.
 
     Tout ce récit est d’une pureté esthétique digne de l’immense talent de Jean-François Beauchemin, de sa profonde humilité devant les continuelles et pertinentes interrogations que la vie lui pose, la vie qui nous mène à la mort, Inévitablement, mais aussi et je dirais surtout par ce choix qu’il fait de quotidiennement solidifier les multiples jets du bonheur, les finasseries de la joie, que ce soit à voir et s’émerveiller des prodiges de la nature qu’il décrit de manière si délicate, sources inaltérables de recommencements, comme le dirait si bien Hélène Dorion qui rend visite à Mayron, elle qui n'est pas la seule à venir, Yves Beauchemin se présentera tout comme Dany Laferrière ainsi que le contremaître d’une bonne partie de notre architecture culturelle québécoise, Gilles Vigneault. Ces rencontres sont toujours, mais toujours remplies de spontanéité et d’amour qui ramènent l’auteur à ces mémoires d'entre deux âges, celui de l’enfance et celui du jeune homme de dix-sept ans qu’il croise à l’occasion de ses nombreuses promenades qui un tantinet soit peu ressemblent aux couleurs solitaires de Jean-Jacques Rousseau.
 
     Parmi ces personnages se dresse Léa, l’épouse de Mayron dont j’aimerais qu’elle m’invite à sa table comme elle le fit pour un de ses jeunes élèves un peu à la dérive, pour la regarder, lui dire tout simplement, «j’ai aussi une Léa dans ma vie de grand-père qui aura bientôt 78 ans, ma petite-fille que j’aime à la manière dont toute votre famille s’aime» et peut-être que nous irions dans le jardin, une nappe étendue au sol, un Ricard à la main, nous taisant parfois pour regarder le pensif Malraux renifler quelques fleurs sauvages. Il serait trop tard pour saluer son ami Gabriel, mais sans aucun doute nous en aurions abondamment jasé. 
 
     Tous les personnages chez Jean-François Beauchemin, ici tout comme dans les autres livres, sont des êtres… du quotidien, mais nous poussant chacun à sa façon à aller plus loin pour en revenir mieux charpenté comme être humain et principalement, plus heureux. Il ne faut pas oublier parmi les personnages de cet auteur unique, les animaux. Il manifeste pour eux, domestiques ou sauvages, une forme de respect qui loge tout à côté de la vénération. Voir Mayron partir vers la ferme du vieux Labranche, que ce soit de jour ou en pleine nuit, afin de tenir compagnie à la vache Antoinette, son amie Solange, si je ne fais pas erreur, au boeuf Rosaire qui adore qu’on lui lise des poèmes de Gaston Miron ; revenir pour croiser le renard Eugène dont la photo magnifique orne la couverture du livre : mêmes teintes confondues, de cette couleur végétale s’imbriquant dans celle de l’animal au regard presque humain et qui doucement se laisse apprivoiser - nous pensons au Petit Prince - mais de loin, encore.
 
Je l’ai dit, je suis un vieil homme qui aura 78 ans bientôt, alors beaucoup plus en marche vers la mort que ce génial Jean-François Beauchemin et peut-être moins préoccupé que lui par cette inévitable évidence. J’avance une quasi certitude… ce livre m’aura permis de revenir sur de nombreux événements, à la rencontre de plusieurs auteurs qui ont parsemé mon parcours… ce livre est devenu pour moi un coup de vent très léger dans ma mémoire et comme le répète si bien ma belle-soeur Claire, «un livre qui fait du bien à l’âme et qu’il faut absolument relire».
 
Merci Jean-François Beauchemin

Jean TURCOTTE
Un vieux de bientôt 78 ans,
2 mars 2025

Jean-François BEAUCHEMIN


samedi 1 mars 2025

Si Nathan avait su... (21) Revu et corrigé


La nouvelle routine du matin pour l’élève de maternelle devant être prêt à l’arrivée du bus scolaire - on avait été extrêmement clair :  Tu es en retard d’une petite minute et je ne t’attendrai pas, surtout qu’il me faut faire un grand détour pour te ramasser. Compris ? - Benjamin l’a assimilée aussi facilement que rapidement.
 
Jésabelle avait insisté sur le fait que ses livres de poésie ne l’accompagneraient pas à l’école du village, Daniel l’ayant avisée qu’on ne tolérerait pas qu’un enfant de cinq ans puisse, sans avoir fréquenté les classes, lire et commencer à écrire.
 
Il se rappelait les années passées à l’école des Saints-Innocents dirigée par Madame Saint-Gelais, nouvellement attitrée au poste de directrice en raison de l’horrible accident de la route dont elle avait été victime lors des dernières vacances estivales, la rendant inapte à enseigner, l’obligeant à circuler en fauteuil roulant. La jeune fille au caractère fort agréable ayant survécu à la collision frontale provoquée par un camion chargé de bois d’oeuvre l’obligeant à bifurquer pour s’écraser lamentablement contre un arbre, vit sa personnalité radicalement modifiée ; devenue plus dure, voire impitoyable, un peu comme si elle devait prendre une revanche sur le destin lui ayant ravi jeunesse et beauté. Dès sa nomination elle instaura un régime que l’on qualifierait aujourd’hui de terreur. Il était primordial que le règlement du nouveau code de vie qu’elle instaura sans avoir consulté personne soit suivi à la lettre, exigeant des institutrices que chaque manquement aux règles par un enfant coupable - c’est ainsi qu’elle l’identifiait - soit immédiatement dirigé vers son bureau qu’elle avait installé face à l’entrée principale de l’école lui permettant ainsi de tout surveiller sans avoir à se déplacer. Cet endroit, auparavant, était occupé par la secrétaire de l’école qui, on le sait tous, est une personne aussi sinon plus importante que la direction. Cela ne correspondait absolument pas à l’esprit de Madame Saint-Gelais de sorte qu’elle fit condamner la sortie arrière de l’école qui s’étend sur un seul étage, et cela malgré l’opposition du président de la commission scolaire de l’époque prétextant des raisons de sécurité, pour y reloger la secrétaire Henriette se retrouvant ainsi au bout de l’école, à côté des salles de toilettes. La directrice trônait maintenant sur un formidable mirador.
 
Benjamin trouva difficile de passer de la nuit au jour, de ne plus pouvoir s’adresser à la lune, sa «perle fabuleuse», mais avec le support de sa mère, il s’adaptait maintenant mieux au nouveau rythme de vie que son statut d’écolier lui collait à la peau. Son père a déjà quitté la maison lorsqu’il prend son petit déjeuner, sa mère à ses côtés, Walden à ses pieds, puis file dans sa chambre jusqu’au moment où Jésabelle lui indique qu’il doit rejoindre l'abri construit par Daniel tout près de la route non asphaltée pour le protéger de la pluie et des affres de l’hiver alors qu’il attend l’arrivée du bus.
 
Un jour, deux semaines après le début de l’école, il proposa à sa mère une modification à la routine :      Je me lève plus tôt, déjeune, me prépare puis je sors attendre le bus dans l’abri avec un livre. Quand je serai parti, tu viendras le ramasser. D’accord ?  C’est le sourire aux lèvres et lui bouleversant les cheveux qu’il tenait à garder plutôt longs, que Jésabelle accepta : marché conclu.
 
Le temps dans l’esprit de Benjamin prit une forme complètement différente depuis le 29 août dernier : plus séquentiel, mieux chronométré. Rarement avant cette date, il n’interrogeait sa mère sur le temps qui passe, l’ayant clivé en nuit et jour ; de «je ne sais pas lire» à «je sais lire sans tout comprendre» ; puis maintenant entre un abri protecteur, un bus le menant d’abord chez son amie ojie-crie puis à l’école ; les heures passées en compagnie de Mademoiselle Abigaelle ainsi que d’autres enfants à qui, pour le moment du moins, il ne pouvait leur étiqueter le nom «d'amis», seulement un prénom lu sur le carton de couleur affichant la belle calligraphie de son éducatrice et qu’une corde rêche retenait à leur cou ; les allers/retours du local de classe à la cour de récréation qu’il retrouvait une fois en avant-midi, sur l’heure du dîner, en après-midi et lors de l’attente du bus en fin de journée ; finalement le chemin inverse dans ce bus, toujours le même, que conduisait un chauffeur, l'irascible Monsieur Clotaire, ne cessant de fixer le rétroviseur, sa pipe au bec, afin d’intervenir immédiatement si Chelle ou lui bougeaient un peu trop ; et enfin, retrouver la maison au bout du rang non asphalté, Walden guettant son arrivée, un dernier salut de la main vers la fille aux longues tresses noires qui paraissait un peu plus inquiète maintenant qu’elle se retrouvait seule à l’intérieur du transporteur scolaire. 
 
Le rituel achevé, Benjamin regardait à l’intérieur de l’abri vérifiant si le livre de poèmes qu’il avait laissé sur le banc ce matin avait été ramassé par sa mère comme le stipulait la nouvelle entente. Sourire affiché au visage, il gambadait vers la maison, Walden ne le laissant pas d’une semelle, heureux du retour de celui dont il arrivait difficilement à s’expliquer la longue absence. On ne saisit pas tout à fait la notion de temps chez l’espèce canine, mais elle est présente se manifestant de manière évidente lorsque l’odeur d’une connaissance disparaît pour quelques heures, quelques jours et certains avancent quelques années, et que tout d’un coup elle lui revient pour raccrocher le présent au passé.
 
Jésabelle prépare tous les jours de classe, au retour de son fiston, un chocolat chaud, pour elle, une tisane. Ils s’installent à l’extérieur lorsque la température le permet, plus souvent qu’autrement dans le solarium, respectent une pause laissant au temps de nettoyer l’atmosphère puis enclenchent ce que l’on peut nommer «la jasette officielle».
 
- Jésa, veux-tu que je te lise le dernier poème de Nelligan, celui de ce matin en attendant le bus ?
- Vas-y, j’adore quand tu me lis les poèmes que tu aimes.
- C’est le premier qu’on trouve en ouvrant le livre, il s’appelle CLAIR DE LUNE INTELLECTUEL.
- Je ne suis pas surprise que tu te sois accroché à un poème s’adressant à la lune.
 
L’enfant, recueil bien en main, s’élance:
 
                    Ma pensée est couleur de lumières lointaines,
                    Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
                    Elle a l’éclat parfois des subtiles verdeurs
                    D’un golfe où le soleil abaisse ses antennes.
 
                    En un jardin sonore, au soupir des fontaines,
                    Elle a vécu dans les soirs doux, dans les odeurs ;
                    Ma pensée est couleur de lumières lointaines,
                    Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
 
                    Elle court à jamais les blanches prétentaines,
                    Au pays angélique où montent ses ardeurs
                    Et, loin de la matière et des brutes laideurs,
                    Elle rêve l’essor aux célestes Athènes.
 
                    Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.
 
Les deux observèrent un moment de silence semblable à celui prévalant dans un sanctuaire lorsque rien de bouge, seule la lueur scintillante des lampions autour du mystère des lieux.
 
- Un mot m’est resté dans la tête ce matin et j’ai demandé à Mademoiselle Abigaelle ce qu’il voulait dire.
- Lequel ?
- Prétentaines, je le trouve tellement beau. Elle m’a dit nous allons le chercher ensemble dans le dictionnaire, en plus du sens on pourra peut-être voir une image. Il y avait comme trois définitions et pas d’images. Ce que je retiens c’est notre esprit qui vagabonde.
- Ça va bien avec le poème.
- Mademoiselle Abigaelle m’a demandé où j’avais vu ce mot, quand je lui ai dit qu’il se trouvait dans le poème de Nelligan, elle voulait savoir qui me l’avait lu, j’ai hésité avant de répondre, papa m’a conseillé de ne pas dire que je savais lire, ça pourrait m’amener des problèmes, alors j’ai dit que c’était toi qui me l’avais lu.
- Elle a été surprise...      À cette affirmation pouvant ressembler à une question, Benjamin a répondu que non, elle ne lui était pas apparue surprise, mais que Chelle a laissé tomber un petit son d’étonnement. Dans le bus, j’ai demandé à Chelle si elle avait dit à notre éducatrice que je savais lire, elle m’a répondu non, que c’est juste entre nous.
 
Jésabelle profita de cette historiette  pour l’interroger sur ses premières semaines en classe maternelle. Avec Benjamin si on n’aborde pas directement une question il se fait évasif, parfois même cadenassé.
 
- Elle est gentille Mademoiselle Abigaelle, surtout elle parle doucement, pas comme la directrice qui, on dirait, semble toujours en colère. Savais-tu que Mademoiselle Abigaelle adore la pêche et la chasse ? C’est beaucoup pour cette raison qu’elle est venue dans notre village. Elle a dit je suis une aventurière, j’adore me retrouver en forêt, pas seulement pour chasser les animaux, non, aussi pour respirer l’air pur, c’est pas comme en ville où c’est plus de la boucane qu’on y renifle. Tu sais…    

Et le voici parti à décrire ce qu’il observe depuis la rentrée scolaire. Il se rappelle les propos de Daniel sur l’observation : observer avec nos sens, c’est ainsi qu’on peut mieux comprendre les gens, sans les juger.        Il n’y a que Chelle de fille dans notre groupe et moi, je suis le plus jeune, mais personne ne me traite de «bébé lala». Les autres amis jouent ensemble plus qu’avec nous, Chelle et moi. Mais ça ne nous dérange pas. Les premiers jours il y en avait quelques-uns, pas de nos amis, mais des autres classes, surtout ceux de septième année, les plus vieux qui se croient meilleurs que tout le monde mais qui ont quand même une bonne frousse quand la directrice les appelle à son bureau, qui tiraient les tresses de Chelle, la traitaient de sauvagesse, c’est là que Mademoiselle Abigaelle se fâche, elle est différente quand elle se fâche, on ne la reconnaît plus, mais elle redevient elle quand on est rentré dans notre local.
- Et toi, il y en a qui cherchent à te faire du mal ?
- Toujours les plus vieux. On dirait qu’en devenant plus vieux on devient méchant, je ne sais pas pourquoi… mais j’ai mon truc pour me défendre.
- Ton truc ?
- Je me rappelle ce que papa m’a dit quand il m’a donné le livre avec les portraits des poètes. Il m’a dit, les poètes n’ont pas toujours la vie facile. Quelques-uns ont beaucoup souffert parce qu’ils voyaient des choses que les autres ne voient pas, que parfois ils se parlent à eux-mêmes un peu comme s’ils ne se sentaient pas comme les autres ou vivaient dans un autre monde. Je ne comprenais pas avant de commencer l’école et à vivre avec les autres. Alors, quand on m’achale, je rentre en moi-même et je me dis que plus personne n'est autour de moi, c’est comme me faire du silence à moi-même. Il n’y a que Chelle qui comprend ce que je fais quand ça arrive.
-Tu l’aimes beaucoup Chelle?
- Oui. Des fois je lui dis, ça c’est dans le bus, qu’on devrait plus se voir. T’as dit l’autre jour que si on allait tout droit dans notre petite forêt, plus loin que le plus loin que nous avons marché, eh bien! on arriverait chez la famille de Chelle. Avant l’hiver, j’aimerais qu’on s’y rende, toi et moi, qu’on dise à Chelle de faire le chemin à partir de chez ses parents, ainsi on pourrait se rencontrer. C’est papa qui a dit une fois, plus on vieillit plus la distance raccourcit.
 
La tisane et le chocolat chaud sont froids, maintenant.


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...