dimanche 3 septembre 2017

Un projet... trois fois spécial !

Le livre d'artiste créé par Mariette Poirier et Monique Racine-Brouillette.




Lorsque ma grande amie, amie depuis plus de mille ans, m'a proposé ce projet... très, très, très spécial, j'avoue m'être complètement désarmé. Ce projet que je qualifierais de défi, consistait à écrire conjointement un poème à partir d'un thème. MONique Racine- Brouillette, je me dois de la nommer puisque nous avons raffermi cette vieille amitié par ce projet et, aussi, à partir de DEP qu'elle suivait régulièrement, me pistant souvent, m'encourageant tout le temps. Si DEP est arrivée au bout de son histoire, c'est beaucoup en raison de la stimuline que MONique m'envoyait.

Un thème, deux auteurs, un poème. MONique, une artiste dans l'âme - ses peintures en sont la preuve - proposa... détailla doucement la trame de ce poème qui, de jour en jour, prenait son envol.

Puis s'ajouta à notre projet, MAriette Poirier, peintre talentueuse, couturière créatrice. Elle allait en réaliser un fabuleux livre d'artiste. Trois écrins, d'une absolue beauté, pour le recevoir.

Nous formions un trio se penchant sur ce qui allait devenir: 
LE MIROIR DES ELLE.

Une année de travail, de peaufinage, une année qui s'achève par cette oeuvre qui, je le crois, nous ressemble, nous les MON MA JE... pour Monique, Mariette et Jean ... qui l'avons signée.

La voici.


Le livre d'artiste créé par Mariette Poirier et Monique Racine-Brouillette.




LE MIROIR DES ELLE

Le ciel grisonne.

Un éclair de chaleur strie le ciel ; sur le lac, un voile entoure la lueur de la lune.

La noirceur, bientôt, recouvrira les traces de pas laissées sur la grève sans cailloux. Ça sera la nuit, mystérieuse dame noire !

Un sentier s’ouvre, sculpté à même la forêt. Toute proche. Les arbres moulent un tunnel. Y règne un silence que seuls les oiseaux, tardant à regagner leur nid, dérangent par leur voyage entre lac et forêt.

Si, d’aventure, on emprunte ce chemin menant à plus de silence encore, qu’une dernière fois l’on se retourne, quittant des yeux ce chalet d’un vert émeraude – chalet fier d’un balcon donnant sur le lac – apparaît la maison. Isolée. Construite que pour y déposer la solitude. Céleste.

Le chalet et la maison sont habitées par deux femmes. Sans se connaître, elles possèdent de profondes similitudes. Celle que nous nommerons Elle et l’autre, que nous nommerons elle.

Deux "elle" appariées aux mots pour l‘une, aux couleurs pour l’autre.

Personne ne saurait nous informer sur chacune d’elles sauf peut-être qu’elles se vouent corps et âme à la beauté : des mots ; des couleurs.

Deux femmes nocturnes. De la nuit.



       Elle a pris de l’âge. Sa vie active l’aura doucement amenée à tout quitter : famille et carrière. Les raisons qui l’y incitèrent lui sont personnelles… Ni ermite ni sauvage. Un jour – une nuit peut-être – Elle laissa sa vie citadine pour se réfugier ici, dans cette forêt. C’est là qu’Elle s’est retrouvée. Dans cette maison dont Elle rêvait depuis mille ans. C’est en rêve qu’Elle aime y vivre.

Trop longtemps Elle n’aura vécu qu’entre ses activités familiales et professionnelles. Puis, un jour – une nuit peut-être – sans vraiment comprendre, assise dans le fauteuil laissé par une grand-mère adorée, lui apparurent des mots nouveaux. Dans toute la majesté de la poésie.

Elle a aimé ce qu’elle lut. De nouvelles vibrations parcoururent son corps et son âme. Ce corps qu’Elle ne connaissait pas vraiment. Cette âme qu’Elle cherchait sans trop le savoir. Et tout comme cet éclair de chaleur striant la nuit, Elle a choisi de tout laisser. Non pas abandonner. Puis, Elle quitta la ville, trouva cette maison qui depuis longtemps l’appelait. Maison cachée en forêt. Elle l’aura fait poindre des ombres qui obscurcissaient sa vie. Elle n’était pas malheureuse ; inachevée.

Puis Elle s’installa ici, dans cette forêt à quelques pas à peine du lac qui lave l’immense rocher le jour, gazouille la nuit. Elle apprit à aimer la nuit, à respirer autrement ; lire, écrire et rêver.

Au fil du temps, la maison devint à son image. Aucune saison ne l’attriste; aucun moment ne l’appelle à autre chose qu’à devenir Elle.

Elle a tout meublé à son goût, dans cette simplicité qui la définit si bien.

Les habits étriqués dont Elle se vêtait pour traverser la routine quotidienne, de même que ses habitudes, furent accrochés à la patère du passé qu’Elle ne regrette plus.

Point de nostalgie. De culpabilité encore moins… ce couteau qui hache les êtres…



       Elle est belle. L’a toujours été. Maintenant, Elle se le dit ; plus besoin des mots des autres, souvent fallacieux, pour s’en assurer… se rassurer. Elle vit sa liberté, sa vérité, consciente d’être qui Elle est.

Ses besoins, désormais, sont ceux qu’Elle choisit : cette maison dans la forêt… les promenades qui la couvrent de plénitude… le vent qui lui parle différemment selon les saisons… le balcon devenu chambre de lecture, atelier d’écriture, miroir de rêve.

Tous les jours, Elle va au lac – prend à droite sans trop savoir pourquoi – plonge dans un univers différent selon les saisons. Elle marche, cheveux défaits caressant ses épaules, vêtue de blanc et de rose, les couleurs qu’Elle affectionne. L’intense pureté du blanc, la radieuse odeur du rose. Trois roses séchées ornent sa coiffeuse, doublées par le miroir de sa chambre. Elle ne sait la raison pour laquelle le jaune et le noir l’attirent à présent : en raison de la nuit… en raison du rêve. Peut-être!

La nuit… Le rêve…


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Le livre d'artiste créé par Mariette Poirier et Monique Racine-Brouillette.


C’est elle qui a retouché de ses mains en pinceau les verts… jusqu’à reconnaître celui qui deviendrait la couleur de ce chalet. Le balcon, à l’étage donnant sur le lac, c’est là qu’elle passe ses journées. Ses nuits sont offertes à la grève alors que, sans trop savoir pourquoi, prenant sur la gauche une route qui la mène au bout de ses promenades.

elle aime marcher, bouger. Dans une autre vie, on la voyait contrainte à des courses effrénées entre boulot et dodo. Déjà, depuis toute jeune fille, elle savait que son quotidien devait être autre chose que la vulgaire routine. Ses engagements l’auront empêchée de peindre… sa grande passion.



          elle est femme de passion. De celles qui éclatent en couleurs emmêlées créant des instants d’émerveillement. elle est née pour l’émerveillement… elle est née pour que d’elle, jaillisse, par la magie ensorcelante de ses mains, la face cachée de la beauté.

La beauté est un tissu entre ses doigts… une agglomération de fils entrelacés, fins comme la douceur de son âme. elle sait, mieux que tout autre, parler aux couleurs, leur donner cette vibration intérieure qui accroche le cœur. elle est peintre, à la recherche des confins mystérieux de l’absolu qu’elle ravive.

Il faut aimer la nuit pour rejoindre les inconnus qu’elle touche, transforme en morceaux d’un éclat infini. elle rejoint l’inatteignable.



      elle valse sur des tapis de couleurs, sur les formes abstraites de la réalité, canevas dont l’ossature passe du tableau à la broderie.  elle découpe, taille, crénelle, bretelle à partir de tout et de rien. D’un innocent objet émerge la vie…

elle fait éclore selon un ordre soigneux. Peu de place pour l’imprécision, la vulgarité. Une princesse aux doigts de fée, aux gestes de baladi qui enjôlent l’air, récupèrent des parfums jaunes et noirs. Parfums de la nuit… qu’elle affectionne… l’absence de la palette des couleurs lui permet d’en créer de nouvelles… elle, c’est la lumière dans la couleur…

la nuit elle marche, du chalet, puis sur la gauche, vers les montagnes à l’horizon, ces mystérieux êtres cachant le territoire. elle devine l’envers des choses tout comme, abandonnée au rêve qui constamment revient, ce rêve qui surgit du miroir que devant elle le lac esquisse…

Et cette nuit-là… Alors que rien ne le prévoyait, Elle changea de route et elle fit de même… Puis…





______________________________________________Cette nuit-là


Le livre d'artiste créé par Mariette Poirier et Monique Racine-Brouillette.


Un vent calme dans la nuit bleutée,

piquée d’étoiles, de diamants

s’accrocha aux arbres,

chatouilla les feuilles…

il s’est revêtu des odeurs de la forêt,

ces effluves qu’elles aiment tant…



Elle,
       
celle qui pianotait, maintenant dénoue sa longue tresse tortillée de cheveux blancs…

se sentir rose et fleur bleue

                        comtesse de Ségur


des larges fenêtres ouvertes sur la nuit,

des rideaux de tulle vont et viennent

comme son âme, jeune encore

comme son corps que le temps

infatigable passant,

a démodé…





Elle,

celle qui brossait de longs cheveux de soie, ferme les yeux… un sourire, celui qui jamais ne l’abandonne, dessine des océans disparus… Elle attend… en ce soir des mille et une nuits, le rêve dont Elle ne peut se séparer…

rêve, reviens adoucir ma nuit

                        ne romps pas le charme



forêt…

nuit des Perséides…

étoiles filantes s’éteignant dans le lac…

il n’est pas loin, le lac…

à quelques enjambées peut-être…

tout va si vite lorsqu’on rêve



Elle,

belle Andromède apparue dans le miroir, mère de Cassiopée qui brille dans la nuit clignotante, dans l’obscurité bleutée …

 suis-je encore belle pour lui,

                    le serai-je encore


depuis mille ans la femme de la maison en forêt

conserve trois roses rouges dans un vase antique …

une pour la naissance de l’amour,

l’autre pour l’odeur de la nostalgie,

la dernière, pour l’amour

trois fleurs séchées qui narguent le temps…



Elle,

celle qui se souvient… le satin des draps, couleur de ses roses… Elle y repose, longue fleur coupée… bras ouverts au rêve… le même… fidèle comme la couleur des roses

nous étions enroulés dans le satin

                        tes bras sous mes reins cabrés



au salon,

une musique de Schumann se glisse entre silence et nuit…

trois notes puis à nouveau le silence…

un vent voyageur engouffre la suite …



Elle,

celle qui écoute, se décoiffe… Elle sait… le miroir a renvoyé son image puis revient le songe… il se campe au coeur de la pièce… lui colle au ventre comme ce tango, celui d’Évora peut-être… abandonnée, Elle dansera avec cet homme au chapeau jaune.

chaud tango dans la nuit fraîche

                        comme tu es doux à ma peau



est-il réel ce parfum sauvage

comme ces étoiles qui fuient dès qu’on les voit

est-il irréel cet homme,

ce tango…

l’homme aux bras couleur argentine,

celui qu’anime le miroir  …



Elle,

celle qui se love au tango… un autre suivra… retrouve l’envoûtante lascivité qui l’enveloppe…

retiens-moi, moi qui m’abandonne

                        ne m’abandonne pas, toi qui me retiens

  

la forêt déplacera du silence

à la vitesse de la musique

devenue valse

essoufflée sans doute

suite aux langoureux tangos

de ses ailes… d’une Elle vers une autre…

la nuit s’abreuvera du rêve

près du lac



Elle sortit de la maison de la forêt, la tête mouillée de feu… ses pas la mènent sur la droite…



elle,

femme maritime aux doigts de fée, aux yeux de mille et une couleurs… celle qui parle un pinceau à la main

comment définir le bleu de cette nuit

                bleu rêve,

               étoiles de diamant,

                   

il y a dans l’air nocturne

comme des odeurs de valses russes

sur les ondoyantes vagues du lac

Anna Karénine au salon couleur d’opale


elle,

femme presque fille encore, légère dans le vaporeux des tissus qui doucement choient à ses pieds impatients… nue… orchidée blanche que lèche la vague… marche vers son miroir d’eau… un navire sans pavillon l’aspirera… elle le devine déjà

le lac m’a façonnée pour la musique des violons          

                        

elle sait que de l’ombre océane étendue sur le lac, sortira … à pas lents… cet homme qui a dansé, tenu dans ses bras une femme au dos assoupi, revêtue de bombasin… elle  tangue déjà… son cœur perd la raison


elle, qui trempe ses pieds dans le flou des vagues, offre une main, puis l’autre… et la musique s’allonge en eux… corps reconnus dans l’embrun brouillé la nuit



et ils dansent

dansent cette musique de valse

dans l’irréel du rêve

d’un miroir à un autre,

papillonne le rêve comme une ouate humide

s’entortille entre eux



elle
celle qui accrochera ses yeux noirs au cou de cet homme comme si elle craignait, les fermant, que s’évanouisse la silhouette, s’engloutisse dans le tourbillon de violons

elle, ses pieds enflammés par la valse, ne parle pas, ne parle plus



leur danse,

unique valse,

du bout des doigts se marie

comme un pinceau à la toile

dans la pureté de la marceline



                  j’aime ce chuintement, un bégaiement d’eau dormante sur le lac

  

elle ne s’épuisera pas,

coulera dans l’espace comme une hirondelle aveugle,

bouche ouverte avalant la nuit,

dévorant la fraîcheur de l’espace…

et l’enjôleuse musique des violons humides la nettoie



puis, elle marchera sur la grève, à gauche maintenant, sa main encore cherchant le chapeau jaune que les eaux du lac poussent vers l’horizon…





____________________________________________________la rencontre



Dessin de Gilbert jr Brouillette


Deux femmes se croisent. S’arrêtent. Se saluent.

Il y a
dans leur regard, l’une vers l’autre, comme une complicité tacite… comme si un rêve les réunissait par cette nuit bleutée…


Il y a
dans cette rencontre, entre elles deux, une fragrance commune… celle d’un danseur disparu avec le rêve,
jusqu’à un prochain rendez-vous inscrit déjà au patin de leurs miroirs…
mystérieux miroirs où le givre des sueurs de la danse aura estampillé les phéromones du désir sur leur épiderme…

Il y a
sur chacun de leurs poignets, une empreinte similaire… une trace jaune et noire… une odeur argentine d’elles seules connue…
la délicatesse de la musique retiendra les soupirs de leur peau…
d’un tango convertit en valse…
un homme à chapeau jaune issu de deux miroirs, l’espace de deux instants aussi longs que la nuit, aura apparu…

Il y a
le même rêve, les mêmes bras enlaçant leur corps
le même homme fantôme que les mots disent
que dessinent les demi-teintes

il s’éloigne au bout du lac…



Il y a… il y a eu… il y aura
un tango langoureux et une valse russe
à jamais collés dans l’âme de deux femmes

Elle et elle
qui marchent dans la nuit bleutée, piquée d’étoiles, de diamants…
un vent calme chatouille les arbres…


Monique Racine-Brouillette, Jean Turcotte et Mariette Poirier




vendredi 11 août 2017

Catherine a 40 ans.


Se souvient-on quarante ans plus tard d’un certain 11 août 1977 ?
Inoubliable jeudi caniculaire et nuageux.
11 août, alors qu’une livraison spéciale devait nous arriver le 25 juillet.
Déjà, lors de l’Exposition régionale de Saint-Hyacinthe, celle qui se faisait attendre, changea de prénom ; de Fanchon elle devenait Catherine.
Et nous attendions, jour après jour plus impatients, à l’affût de ces mouvements annonçant ta venue.
  
Première de la lignée des Turcotte, seconde de la lignée des Gervais, on te savait fille.
Ta mère te sentait.
Ton père t’espérait.
Et puis, du fond de l’éternité où tu te terrais, tu lanças un premier signe. Plusieurs autres suivirent, des plus longs, des plus courts.

Au cours de ta gestation, tes parents écoutaient, lors de leurs siestes quotidiennes, Mortimer Schumann puis Serge Lama.  
Nous vivions rue Girouard pour ensuite emménager rue Pratte.


Tu vois, ton goût du voyage date de très loin.


Déjà, en décembre, un mois après ta conception – elle eut lieu au matin du 15 novembre 1976, tes parents se préparaient au travail électoral qui s’achèvera par la victoire du Parti Québécois – en décembre donc, nous partions vers Cuba : «basso leche fria» devint notre mot de passe.

La grossesse fut un monceau de joies, d’incertitudes, de craintes et d’espoir.
On prenait soin de toi, on s’occupait à ce que ta mère soit continuellement protégée. À un point tel que nous dûmes nous séparer de Ti-Gars, notre chat noir et blanc : la salmonellose, c’était sérieux.
Il n’allait plus grimper sur le comptoir de la cuisine pour dévorer le petit gâteau Pique que ta mère adorait.
Tous ces soirs à t’écouter, oreilles attentives comme s’il était possible que tu t’adresses à nous.
Ces jeux de primipares tout à fait débiles, mais combien amusants : tenter de saisir ton pied, sentir te débattre.
  
Puis ce février outrageusement froid, dans le camion de l’ami François, nous quittions Girouard pour la rue Pratte.
Ça n’allait pas être de tout repos. Un voisin problématique à l’étage supérieur ne nous laissait aucun répit. Jour et nuit.


Tu vois, ton goût pour l’action sociale date de très loin.


En parents sérieux, nous préparions ton arrivée : on se documentait chez Leboyer pour la naissance sans violence… chez Louise Lambert-Lagacé pour la nutrition…
Parfois, au risque de la vie de ta mère, ton maladroit de père faisait sauter le « presto » qui cuisait tes premières bouchées de zucchini que maintenant tu ne peux plus avaler.

Déjà, nous t’avions choisi un parrain et une marraine.
Mon frère Pierre et Louise Audet, la grande amie de ta mère.
Ils furent des choix unanimes puis des témoins lors de notre mariage.
Ils t’aimaient déjà, t’espéraient tout comme les deux familles.
Ta mère saurait dire beaucoup mieux que moi les intimités qui vous liaient toutes deux ; on pouvait les lire dans les yeux de celle qui ne devait pas être mère.
La vitamine E aura causé une surprise de taille chez Rosaire, notre médecin.
Me souviens encore l’entendre réagir dans la salle d’examen lorsqu’il constata le début de ta vie.
Ce qui me valut ma première boîte de Turtles.
Dès la fin du printemps, qui fut magnifique cette année-là, nous nous rendions en campagne ; à Saint-Hugues, chez l’ami François.
Nous logions à l’étage.
Un magnifique et grand érable servait de rideau pour la chambre.
Il me rappelait celui de Londres, un an plus tôt.
On parlait de toi.
Nous parlions toujours de toi.
  
L’été fut plus beau encore.
Nous donnions un coup de main à l’ami François pour l’entretien de son potager.
Ta mère, étendue dans une piscine grande comme ma main, parlait aux chatons autour d’elle qui s’amusaient à se laisser caresser.
Juillet et août, nos deux mois de vacances, furent entièrement consacrés à te voir grandir, ta mère, se transformer : la grossesse n’est pas une maladie, répétait-elle alors que l’on voulait agir à sa place.
Jamais elle ne refusait la cueillette des petits fruits.
Cette habitude estivale, celle de récupérer, après souper, ton grand-père Gérard, nous rendre dans les grands champs de framboisiers de Saint-Damase y prendre notre dessert, nous allions la conserver longtemps après.
  
Puis arriva le mois d’août.
Se pointa le 11.
Tôt le matin, tu commençais à te frayer un chemin vers nous.
Les cours de préparation à la naissance nous avaient bien informés sur comment respirer, aspirer et respirer encore.
Ta mère s’y employait, experte, mais cela n’avait rien de plaisant.
Je décodais la souffrance, alors que debout, droite comme un arbre solide, elle s’appuyait au mur de la chambre.
Comme je me sentais impuissant !

Devant ma volonté à trop en faire, ta mère m’invita à aller prendre de l’air.
Suis allé à la Pâtisserie Viens.
Danielle et Yvan travaillaient.
Me suis assis, je m’en souviendrai toujours, à cette table séculaire toute enfarinée, ne tenant pas en place.
Danielle me donna un petit gâteau afin que je puisse l’apporter à ta mère qui, déjà, se préparait à partir pour l’hôpital.
Nous y sommes arrivés vers l’heure du souper.
Une infirmière allait nous accompagner tout au long de cette phase préparatoire. Charmante et combien calme.
Puis Rosaire, se pointant le bout du nez, dit : Me déranger un soir de football !
  
Nous sommes entrés en salle d’accouchement que l’on avait préparée pour une naissance sans violence.
La tienne.
Il était 20 heures 30 lorsque tu naquis.
Moment éternellement gravé dans notre vie, ta mère et moi.
On te déposa sur le ventre libéré de celle qui fut ta première compagne.
Tu reposais. Pas un seul cri.
J’ai coupé le cordon qui te liait à ta mère, te déposai dans un bain d’eau tiède, à la même température que celle à laquelle tu t’étais habituée depuis dix mois lunaires.
Je crois que tu as souri. Du moins, je veux le croire.
Ta mère, fatiguée, épuisée par tant d’efforts avait tourné la tête vers nous.

Une infirmière te langea puis tu disparus de nos yeux émerveillés.
Ta mère demanda à Rosaire si tout lui semblait correct.
Pleine forme, fut sa courte réponse, occupé à recoudre le passage que tu avais involontairement déchiré.


Tu vois, ton goût pour la rapidité d’exécution date de très loin.


Puis, émus, nous nous sommes retrouvés dans une chambre de l’hôpital.
J’ai offert un collier de perles d’eau douce à celle qui t’avait portée tout ce temps et qui reposait, heureuse du travail bien accompli.
Par la suite, je me suis rendu chez Gérard et Fleurette, leur annoncer ton avènement.
N’eût été de l’heure tardive, je crois qu’ils auraient couru t’accueillir.

Et le 11 août prit fin.

Et nous voici quarante ans plus tard.

Se souvient-on ?


Oui.

Je t'aime XXX

mercredi 26 juillet 2017

humeur vietnamienne



LE CRAPAUD est rentré à Saint-Pie. 21 heures de vol, 12 heures de transit, 11 heures de décalage horaire, tout cela entre les 18 et 19 juillet. QATAR AIRWAYS, malgré les problèmes de trajectoires autour de son petit pays, a réussi à nous ramener chacun chez soi dans à peu près les mêmes temps qu’à l’habitude.

Je dois, le plus souvent possible, quitter mon siège du Boeing 777 afin de marcher dans les allées de cet avion qui a la grâce d’un oiseau au long cours. Deux ou trois soubresauts à peine perturbèrent l’uniforme ronron qui prenait des airs de berceuse.

Le voyage sera long, me disais-je. Il le fut en effet. Traverser la moitié de la Terre, survolant l’Inde pour s’arrêter quelques heures à Doha ; planer à 35 000 pieds au-dessus de l’Irak avant de traverser en quelques coups d’ailes la Pologne pour se retrouver en Irlande puis ce long trajet au-dessus de l’Atlantique aboutissant à Montréal.

Montréal, est-ce le retour au pays ? Alors que j’annonce être résident permanent au Vietnam, on me salue comme un étranger, un visiteur dont s’enquiert sur son lieu de séjour et le moment de son départ. J’avais pris l’habitude de la fouille complète, cette fois-ci, et pour les prochaines, on me dit que je devrai passer par le poste frontalier où l’on accueille les non-résidents canadiens. Premier choc dans ma réflexion qui allait dans le sens suivant : suis-je de retour chez moi ? Cette question, je me la pose maintenant alors qu’on me fait sentir que je ne suis que de passage.

Navette de l’aéroport vers le centre-ville de Montréal puis le bus qui me débarquera à Saint-Hyacinthe où m’attendent Odile, Léa et mon grand ami Jean Choquette. Il fait très beau alors que la pluie peine à se retenir depuis un bon moment. Et le décalage horaire qui me fouette les reins sans vergogne.
Retrouver « mon monde », des lieux connus et principalement n’entendre parler que français, moi qui vit en anglais à cœur de jour et n’entend que le vietnamien autour, cela ajoute à une sorte de dépaysement que je ne m’attendais pas à trouver.

Revoir la famille : les filles, toujours aussi belles et chaleureuses, les petits-enfants qui se partagent entre adolescents et enfants, répondre à mille et une questions en même temps tout en savourant du fromage en grains… qui m’a tellement manqué… Oublier, l’espace de deux verres de vin, qu’il y a à peine quelques heures j’étais dans le District 1 de Saïgon. Reconnaître les maisons, la route si pittoresque entre Saint-Hyacinthe et Saint-Pie. Rentrer dans la maison que l’ami Choquette prend soin comme la prunelle de ses yeux. Les alentours, les arbres, les arbustes, les fleurs, le balcon… tout cela fait du bien.

Mais reste, comme incrustée, l’interrogation : suis-je revenu chez nous, chez moi ou suis-je atterri dans un lieu qui fut ma demeure ? Mon chez-nous est-il ici ou à Saïgon ? L’interrogation est présente et d’autant plus vive que, laissant un je rejoins l’autre tout aussi présent à mon âme. Si différents, à l’opposé. Village et ville. Famille et amis. Tant de distance entre eux, et moi au milieu.

Me réinstaller à mon bureau de Saint-Pie qui n’a rien à voir avec le balcon de Saïgon. L’atmosphère – climatique surtout – n’a pas la même couleur, ne dégage pas les mêmes odeurs. Je m’y sens bien, sachant que dans quelques semaines je devrai retourner vers mes tropiques.

J’ai parfois cette impression de vivre deux vies, à la fois parallèle et concomitante. Une vie qui, de son côté, ne semble pas s’interroger sur les mêmes considérations que moi. Elle est, un point c’est tout. Je ne suis pas fait de la même texture. Toujours besoin de savoir les tenants et aboutissants de chaque chose.

Combien de fois me demande-t-on : « pourquoi le Vietnam ? » « comment fait-on pour tout laisser et partir pour ailleurs, à zéro ? » « es-tu plus heureux là-bas qu’ici ? » « que cherches-tu exactement ? » « qu’a de plus le Vietnam que tu ne retrouves pas ici ? » « cherches-tu, au Vietnam, ce qui t’aurait peut-être manqué au Québec ? » « ne t’arrive-t-il pas de t’ennuyer ? » et j’en oublie certainement.

Au cours des premiers séjours en terre vietnamienne, il m’arrivait de comparer ma vie avec celle que je vis ici ; tout comme il me prenait des envies d’ajouter aux heures québécoises des comportements adoptés au pays que je considère maintenant comme ma deuxième patrie. Je faisais erreur car cela m’empêchait d’être entièrement présent à l’endroit où je me trouvais dans le « here and now ». Penser au Québec alors que je suis au Vietnam et l’inverse quand je suis ici ne m’apportait seulement que des regrets et surtout m’empêchait de vivre complètement le moment présent.

On ne peut pas, je crois, se détacher totalement des racines lovées à nos pieds et qui ont fait qui nous sommes. On ne peut que se bouturer sous d’autres cieux, dans un autre terreau, sachant fort bien que ce qui en jaillira présentera une similitude… distincte de son origine.

Je suis heureux au Vietnam pour une foule raisons qui vont de la chaleur humaine que j’y reçois à tous ces petits détails qui glissent sur soi comme autant de baume. La température, idéale ; la nourriture, parfaite ; le rythme de vie, comme je l’aime ; la continuelle poussée vers l’apprentissage autant d’une culture fondamentalement différente que des manières de vivre qui parfois me surprennent ; l’obligation de vivre quotidiennement dans une langue (l’anglais) qui ne m’est pas systématiquement familière ; regarder, écouter ces gens dont l’histoire collective regorge d’occasions pour tout lâcher, se laisser envahir sous des idées de vengeance, d’amertume mais qui ont opté pour la résilience, la marche en avant ; n’avoir rien à prouver à qui que ce soit, qu’être soi-même.

J’apprends tellement. Tous les jours. Les Vietnamiens alimentent parfois le complexe « occidental » : ce qui vient d’Europe ou des Amériques ne peut être que l’idéal, à preuve notre niveau de vie, notre richesse. Je n’ai de cesse de corriger cette perception leur rappelant la richesse de leur histoire, la force de leur caractère inventif et créateur, la formidable qualité qu’ils ont à s’entraider, l’ouverture aux autres qui se manifeste par une curiosité sans bornes.

Ma belle Marie-Claude d’Amour me signalait à quel point les Vietnamiens qui gravitent autour de moi sont jeunes. La moyenne d’âge est de 25 ans. Rencontrer des personnes plus âgées, sans être rarissime, ne représente pas ce qu’est le Vietnam aujourd’hui. Il est jeune le Vietnam. Jeune et dynamique. Travailleur et besogneux. Soucieux des aïeuls et des ancêtres. Poli et avide de connaître. Ambitieux, motivé et sérieux.

Je donne des cours d’anglais à neuf jeunes hommes : deux sont étudiants, les sept autres, ingénieurs. Ils veulent s’approprier la langue anglaise afin de favoriser leur carrière. Mais jamais ils n’abandonneront la langue vietnamienne, leur culture. Ce qui change, c’est davantage une volonté d’améliorer leurs conditions de vie et de charger leur coffre d’outils variés et utiles. Le Vietnamien s’intéresse à ce qui est profitable maintenant pour eux et leur famille.

Vivre là-bas, pour moi, c’est vivre comme eux. Rien dans mon entourage ne ressemble à ici. Je n’ai pas transporté avec moi tous ces éléments de confort qui nous sont essentiels. Et je partage, non pas le superflu, je partage ce que j’ai. Et comme « ce que j’ai » est énorme pour ce pays en voie de développement, j’ai beaucoup à partager. CAM…ON…MERCI… cette toute petite fondation qui vit de la générosité des amis québécois, je la rends disponible aux démunis et ils sont légion. Jamais en dons d’argent, toujours en services de première ligne. C’est une goutte d’eau dans l’océan des besoins mais comme elle rafraîchit celui qui ne peut se payer le dentiste, celle qui a besoin de lunettes, la famille qui peine à rejoindre les deux bouts. Je donne ce que je reçois si généreusement mais continuellement assorti d’une condition : à la prochaine occasion qui se présentera d’aider à ton tour, vas-y. Cette leçon est déjà bien apprise par ces gens qui se soucient tellement des autres.

Alors, où est mon chez-soi ? Je ne peux répondre à cette question qu’en disant qu’il est là où je me trouve, là où je vois des êtres humains, comme moi, manifestant leur espoir dans la vie.


Je sais qu’au Québec toute la question de l’immigration fait les manchettes. Je ne veux pas y ajouter mon grain de sel, seulement constater que nos racines terrestres sont « bouturables » et que d’une certaine façon nous sommes tous mes immigrants de quelque part. Savoir accueillir est peut-être une des prémisses au vivre ensemble.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...