mercredi 10 septembre 2008

SAUT: 231





Partirons-nous ou ne partirons-nous pas?

L'ouragan IKE a semé la terreur sur l'île de Cuba mais comme les informations sont parfois fragmentaiures ou encore excessives, connaître l'exacte situation est difficile.

Tout cela pour dire que le crapaud et sa fille Odile (enceinte de cinq mois) doivent se retrouver sur les plages de Varadero dimanche prochain. Certains nous diront que c'est un peu malvenu d'aller profiter de la mer alors qu'à quelques kilomètrees à peine des gens ont tout perdu et manquent de l'essentiel. D'autres ajouteront que c'est une fort mauvaise idée que celle d'aller se prélasser sur les plages cubaines en pleine saison des ouragans!

Sans doute vraies ces deux affirmations. Que voulez-vous, nous aimons cette île, elle nous accueille agréablement à chaque fois et nous souffrons beaucoup de la situation peu ordinaire qui l'afflige actuellement. On ne doit pas, toutefois, cesser de vivre pour autant. Alors nous suivons de près l'évolution de la situation et prendrons une décision au tout dernier moment.

D'ici là, c'est septembre depuis 10 jours maintenant. Il se fait tout doucement sentir par ses nuits plus fraîches, son soleil un peu différent et ses couleurs lorsqu'il s'enfonce à l'ouest. Un peu de pluie aussi, mais comme l'été nous en a largement fait profiter, elle devient moins un critère qui nous incite à croire que l'automne se profile au coeur des journées qui raccourcissent.


Je vous offre, ce matin, un poème de cet été.


Il s'intitule LA NUDITÉ DE L'OISEAU



la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
dévisage le ciel à rebours des arbres


un oiseau nu
une plume à la patte
marque sa dissidence


et le lit mourait de chaleur
la canicule comme draps
l’oiseau pour messager




la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
habille de cliquetis les feuilles immobiles


un oiseau nu
un jonc rond de pigeon à la patte
voyage sur les mensonges de la lune


et le lit mouillé
sur lui-même se retourne
comme un serpent prisonnier



pendant que la tête nue de l’oiseau atténue le vent




Au plaisir de se retrouver après Cuba si le voyage a lieu, ce sera alors vers le 22 septembre, donc l'automne aura déclaré «présent» ou avant, si jamais le voyage est annulé.

Au prochain saut

dimanche 7 septembre 2008

SAUT: 230



Il faudrait bien que s'achève ici, en ce deux cent trentième saut, les lignes consacrées à Hector de Saint-Denys-Garneau, certainement le poète que j'affectionne le plus; celui qui, encore maintenant, plus de quarante ans après l'avoir découvert, lu, relu, visité jusqu'à sa tombe de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier le 2 août 1995, dans le comté de Portneuf, sait par la magie de ses mots, leurs jeux dans l'espace et leur manière de retomber à l'intérieur de soi avec cette douce facilité des choses difficiles à rendre, par leur sobriété et leur force, sait donner à une expérience individuelle, la sienne, une dimension universelle.

Il le faudrait bien. Surtout que nous voilà aux dernières années de sa vie, celles allant de 1940 à 1943.

Les derniers mots écrits par le poète, deux mois avant sa mort le 23 octobre 1943 sont très révélateurs: «Ne venez pas me voir.» Les adressaient-ils à ses amis de l'époque, à ses lecteurs, si peu nombreux, à sa famille ou les adressaient-ils à la postérité? Voulait-il, désirait-il que cette oeuvre fut détruite avec lui?

Et pourtant sa mort, autour de laquelle plusieurs hypothèses furent émises, allant de la crise cardiaque au suicide, fut l'occasion pour je ne sais trop combien de gens de découvrir chez Saint-Denys-Garneau, tout comme ils le firent pour Alain Grandbois, une poésie nouvelle, rafraîchissante, artistique car elle allie plusieurs éléments provenant de la peinture à la musique en passant par la littérature et la philosophie. La lumière et la nuit. La spiritualité également vers laquelle il tendait, ayant été fondamentalement insatisfait par le christianisme des années entre les deux guerres. Les années de la grande crise économique, également

Alain Grandbois dit de la poésie de Saint-Denys-Garneau qu'elle est « insaisissable... comme le vent, l'eau, la lumière, la nuit...» L'être aussi, mais le poète le dépasse et c'est certainement ce qu'il souhaitait nous indiquer en demandant de ne pas venir le voir, lui, mais le poète, certainement.



Sa cousine, Anne Hébert a écrit: « Le paysage d'eau et de feuillages avait fait un pacte avec lui. Le plus profond, et le plus cruel pour nous. Le paysage a accepté l'offrande consommée sur cette grève de glaise, près des sapins noirs. Nous sommes dépouillés du visage particulier de lumière qu'il avait et que la grande lumière a reconquis. Il s'était offert à la lumière et la lumière l'a repris. La nuit s'est faite sur le monde et sur notre coeur.»



Pour sa part, Robert Élie dans sa présentation des Poèmes Choisis (Fides) exprime le fait que Saint-Denys-Garneau « nous décrit les états multiples d'une solitude qui grandit. Au thème de l'accompagnement des choses se succède celui de l'absence: le temps et l'ombre nous poursuivent et nous prennent «au piège d'une solitude définitive»; l'ombre, aussi menaçante à midi qu'à minuit, l'emporte toujours sur la lumière; les chemins que l'on suit au fond de la vallée se rompent comme un mauvais fil...»

Dans un texté publié par la revue Liberté en 1982, Yvon Rivard parle de la poésie de Saint-Denys-Garneau en ces termes: « Poésie qui ne célèbre ni les dieux ni les hommes, poésie qui renonce au chant au profit d'une parole neutre, impersonnelle, qui ne dit plus que le désir de s'effacer dans le premier et le dernier mot, ce mot qui nous permettrait de tout dire, de tout voir, mais qu'on ne peut prononcer qu'en se taisant.»

De son côté, Jacques Blais ajoute: « Des choses apparaissent qui, subitement, s'occultent. Un mouvement s'arrête pour aussitôt reprendre, sitôt passé l'intervalle.»

Dans la postface de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE (Boréal 1993) Réjean Beaudoin écrit: « Le mélange d'étrangeté et de proximité qu'on sent à le lire est neuf. Le don qu'il nous fait, on ne saurait jamais assez le désirer pour le mériter et on l'attendra toujours trop pour savoir y renoncer.»

Avant de vous offrir deux poèmes de Saint-Denys-Garneau et le saluer, voici ce que j'écrivais le 2 août 1995:

- Visite à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Impossible de monter au manoir qui appartient maintenant à un monsieur anglophone. Le manoir est situé au 4, Saint-Denys-Garneau. Nous voyons sa plaque collée à la croix en plein centre du cimetière face à l'église. Rien de spécial dans cette petite localité ne signale la présence de SDG. Un bonhomme nous raconte que le manoir a été vendu à un médecin qui l'a dépouillé de tous ses meubles d'époque. La maison de Anne Hébert tenue par son frère serait tout à côté du manoir. C'est derrière une masse d'arbres et surélevé par rapport à la route (chemin de Fossembault) que se cache le manoir Juchereau-Duchesnay qui appartenait aux Garneau. La rivière Jacques-Cartier coule au pied du manoir. En face de l'église, une grande croix de fer est installée. Il y a déjà plus de 50 ans que SDG est mort et son souvenir semble ne pas être exploité pour le jeu de touristes curieux qui y viennent. Voilà.


GLISSEMENT


Qu'est-ce que je machine à ce fil pendu
À ce fil une étoile à la lumière
Vais-je mourir là pendu
Ou mourir un noyé fatigué de l'épave

Glissement dans la mer qui vous enveloppe
Une véritable soeur enveloppante

Et qui transpose la lumière en descendant
La conserve à vos yeux pour les emplir

Souviens-toi de la mer qui t'a bercé
Vieux mort bercé au glissement de ce parcours
Accompagné de lumière verte
Qui trouble d'un remous l'ordonnance de ses réseaux
À travers les couches de l'onde innombrable
Et maintenant dans les fonds calmes caressé d'algues
Souviens-toi des vagues et leurs bercements
Vieux mort enfoui dans les silences sous-marins



Et j'achève avec UN POÈME A CHANTONNÉ TOUT LE JOUR

Un poème a chantonné tout le jour
Et n'est pas venu
On a senti sa présence tout le jour
Soulevante
Comme une eau qui se gonfle
Et cherche une issue
Mais cela s'est perdu dans la terre
Il n'y a plus rien

On a marché tout le jour comme des fous
Dans un pressentiment d'équilibre
Dans une prévoyance de lumière possible
Comme des fous tout à coup attentifs
À un démêlement qui se fait dans le cerveau
À une sorte de lumière qui veut se taire
Comme s'ils allaient retrouver
ce qui leur manque
La clef du jour et la clef de la nuit
Mais ils s'affolent de la lenteur
du jour à naître

Et voilà que la lueur s'en re-va
S'en retourne dans le soleil hors de vue
Et une porte d'ombre se referme
Sur la solitude plus abrupte et plus incompréhensible.

Le silence strident comme une note de musique
qui annihile le monde entier
La clef de lumière qui manque
au coffre de tous les trésors.

Le poète nous demande de ne pas venir le voir. Respectons son voeu. Mais ne cessons pas de revenir à son oeuvre qui aujourd'hui encore fait partie de ce qui aura été fait de mieux dans l'univers de la poésie québécoise.



Au prochain saut

dimanche 31 août 2008

SAUT: 229



Une dizaine de jours plus tard et nous retrouvons Hector de Saint-Denys-Garneau consacrant beaucoup de son temps des années 1935 et 1936 à des écrits pour LA RELÈVE qui regroupe plusieurs confrères et amis. Il rédige un journal, écrit des poèmes, esquisse des contes et des récits.

En 1937, Saint-Denys-Garneau dirige l'édition et la publication de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE qu'il retirera du commerce assez rapidement, déçu par l'accueil que l'on réserve à son oeuvre.
Il expose ses toiles pour une seconde fois à la Galerie des Arts de Montréal, de même qu'au Musée des Beaux-Arts. Cette même année, en fait il partira le 2 juillet, en bateau, en direction de la France après un arrêt à Southhampton, en Angleterre. Il visitera Toulouse, Lourdes, Paris et Chartres dans ce qu'il appellera des jours tourmentés. Au point qu'il précipite son retour pour Québec, le 23 juillet.

En février 1938, on assiste à la publication dans la revue l'Action nationale d'une critique de livres intitulée «Les cahiers des poètes catholiques». Il s'agira de son dernier article alors que dans une lettre il confie à un ami ne plus avoir le goût d'écrire.

Durant les années 1939 et 1940, il voyage aux États-Unis de même qu'entre Québec et Saguenay, mais ses séjours au manoir familial se font de plus en plus nombreux. C'est l'époque au cours de laquelle il rompt avec ses amis et se plonge dans le silence.
Il tente également de s'enrôler dans l'armée canadienne afin de rejoindre son frère Paul au front. On le refuse en raison de l'état fragile de son coeur.


Les deux poèmes que je vous offre ce matin, avant d'aborder les dernières années de la vie de ce gigantesque poète - dans le prochain saut - sont tirés de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE. Le premier s'intitule...


Le Jeu.


Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
Tantôt l'univers.

Il joue

Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
ce n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
de cartes
Ce pourrait changer complètement
le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessus une montagne
pour qu'il soit en haut.


REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE est construit à partir de sept branches. Les voici en ordre:
1.- Jeux (5 poèmes)
2.- Enfants (2 poèmes)
3.- Esquisses en plein air (7 poèmes)
4.- Deux paysages (2 poèmes)
5.- De gris en plus noir ( 3 poèmes)
6.- Faction (3 poèmes)
7.- Sans titre (5 poèmes)


Il s'achève finalement sur le deuxième poème que je vous présente; il s'intitule ACCOMPAGNEMENT.

Je marche à côté d'une joie
D'une joie qui n'est pas à moi
D'une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à côté de moi en joie
J'entends mon pas en joie qui marche à côté de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là
et dire voilà c'est moi

Je me contente pour le moment de cettte compagnie
Mais je machine en secret des échanges
Par toutes sortes d'opérations, des alchimies,
Par des transfusions de sang
Des déménagements d'atomes
par des jeux d'équilibre

Afin qu'un jour, transposé,
Je sois porté par la danse de ces pas de joie
Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi
Avec la perte de mon pas perdu
s'étiolant à ma gauche
Sous les pieds d'un étranger
qui prend une rue transversale.

À suivre

jeudi 21 août 2008

SAUT: 228



Nous revenons à Saint-Denys-Garneau que nous avions laissé au tout début de son écriture, lors des années 1925-27.

En 1927, momentanément, il revient au Collège Sainte-Marie qu'il quittera bientôt pour les Jésuites du Collège Brébeuf. Il renoncera aux Beaux-Arts cette même année. Sa santé commence à vraiment l'affaiblir et on lui offre un professeur privé avec lequel il achèvera ses Éléments Latins et sa Syntaxe. En septembre 1927, c'en est fait des Beaux-Arts et il semble qu'il devra avoir recours à un autre professeur privé afin de poursuivre ses études classiques, santé oblige...

Le 6 octobre 1928, Saint-Denys-Garneau gagne, avec le poème L'Automne, le Premier Prix du concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens. Je vous le présentais au saut 227.

Il est intéressant de noter qu'à cette époque, le poète écrivait et ajoutait un dessin relié au thème. Cela lui permet d'aller plus loin sur le chemin de son inspiration. En 2002, Les Éditions Nota Bene/ Éditions de l'Outarde ont publié Recueil de poésies, Inédit de 1928, afin de souligner le 90ième anniversaire de naissance de Saint-Denys-Garneau. On y retrouve des poèmes calligraphiés ainsi que quelques dessins.

Jusqu'en 1934, année au cours de laquelle il apprend d'un médecin qu'il a un souffle au coeur, ce qui expliquerait ses problèmes de santé, le poète étudie au Collège Sainte-Marie et collabora à diverses publications étudiantes. Nous le retrouverons, lors du prochain saut, à cette époque, mais pour le moment je vous offre deux magnifiques poèmes de celui qui écrivait: « Je me suis réveillé en face du monde des mots. J'ai entendu l'appel des mots, j'ai senti la terrible exigence des mots qui ont soif de substance. Il m'a fallu les combler, les nourrir de moi-même.»

Vous ai-je dit que lors de ma première lecture d'un poème de Saint-Denys-Garneau ( c'était CAGE D'OISEAU), pour ce poète seulement, je me suis lancé dans un cahier de lecture et d'écriture... En effet, je transcrivais tout ce que je lisais de lui, même si déjà je possédais l'oeuvre imprimée!

Voici cette Cage d'oiseau:

Je suis une cage d'oiseau
Un cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'or
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'or

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon coeur
La source du sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec.



Et je découvrais la poésie libre, sans ponctuation, tentant de me convaincre que cela ne pouvait pas être aussi «bon» que Nelligan, car écrire sans rimes, rejeter alexandrin et césure, ça ne pouvait qu'être facile, simple, moins... poétique. Pourtant! Je pénétrais dans ce que réellement je recherchais en poésie. C'est-à-dire ce qui se cache derrière et sous les mots, des images à la fois colorées, interprétables différemment selon les moments de lecture.

Je ne veux pas aborder cette période au cours de laquelle l'analyse des poèmes de Saint-Denys-Garneau, j'oserais dire son passage au crible ou pire encore, l'obligation de les lire affublé de lunettes psychanalytiques, devait obligatoirement partir de la clef de la spiritualité. Je ne voulais pas comprendre mais respecter ce que j'avais sous les yeux, l'oeuvre d'un homme troublé et émouvant, oui, déchiré et attaché, également, mais d'abord un artiste que je souhaitais mieux connaître strictement pour ce qu'il me disait.


Voici le deuxième poème que je vous offre aujourd'hui. Moins connu mais non moins génial, il s'intitule SILENCE:

Toutes paroles me deviennent intérieures
Et ma bouche se ferme comme un coffre
qui contient des trésors
Et ne prononce plus ces paroles dans le temps,
des paroles en passage,
Mais se ferme et garde comme un trésor,
ses paroles
Hors l'atteinte du temps salissant, du temps passager.
Ses paroles qui ne sont pas du temps
Mais qui représentent le temps dans l'éternel,
Des manières de représentants
Ailleurs de ce qui passe ici,
Des manières de symboles
Des manières d'évidences de l'éternité qui passe ici,

Des choses uniques, incommensurables,
Qui passent ici parmi nous mortels,
Pour jamais plus jamais,
Et ma bouche est fermée comme un coffre
Sur les choses que mon âme garde intimes,
Qu'elle garde
Incommunicables
Et possède ailleurs.


À suivre...






lundi 11 août 2008

SAUT: 227


Les derniers poètes qui eurent (ont encore et toujours) de l'influence sur le crapaud étaient de la grande francophonie. En fait, France et Belgique.

Aujourd'hui, il s'agit d'un Québécois. Un très grand parmi les grands. Certainement celui qui m'aura ouvert les yeux sur la couleur, les odeurs, les deux associés, et sur cette prise de conscience que la vie d'un véritable poète n'est pas seulement ordinaire et quotidienne. Elle possède un sens dramatique, parfois tragique.

Hector de Saint-Denys-Garneau, car il s'agit de lui.

Il faudra plus d'un saut pour tout présenter ce que le crapaud a ramassé sur le cousin d'Anne Hébert, et cela depuis plus de quarante ans...

Voici comment, en août 1936, Saint-Denys-Garneau définissait le poète:
«Le poète est un homme qui appelle les choses par leur nom.
Il sonne l'appel des choses à l'esprit
Par lui les choses viennent se ranger à l'ordre de l'esprit,
faites intelligibles,
appelées intelligemment par leur nom.»

Hector de Saint-Denys-Garneau est né le 13 juin 1912, à Montréal. L'arrière-petit-fils de l'historien François-Xavier Garneau et petit-fils du poète Alfred Garneau habite avec ses parents, de 1916 à 1923, au manoir ancestral des Juchereau-Duchesnay, à Sainte-Catherine de Fossembault.

En 1923, il commence des études classiques chez les Jésuistes à Montréal et s'inscrit, en 1924, à l'École des Beaux-Arts de Montréal.

Changement de collège en 1924; il se retrouve, toujours chez les Jésuites, mais au Collège Loyola de Westmount. C'est à ce moment qu'il croit profondément que la peinture sera sa vocation.

Il recevra en 1925 un deuxième prix et une médaille de bronze à l'École des Beaux-Arts où il étudie d'abord de jour puis de soir.

Il remporte, en 1926, le concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens avec le poème qui suit. Il s'agit du concours Henry Morgan auquel plus de 1500 enfants participèrent.




Le Dinosaure



Il était gigantesque
Et son nom je vous dis
Était presque
Aussi grand que lui

Il s'appelait Dinosaurus
Et puis ce n'est pas tout
Il s'appelait aussi Brontosaurus
Et Amphibie. Qu'en pensez-vous?

Et savez-vous comment
Il a de ce monde disparu
Et que depuis ce temps
On ne l'a pas revu?

C'est ce que de vous dire
Il m'est venu l'idée,
Et j'espère qu'à me lire
Vous vous amuserez.

Il était bien méchant
Et vous pourrez vous-mêmes
En juger, et peut-être plus méchant
Que je ne le trouve, vous le trouverez même.

Une fois, dans un jardin,
Ce méchant animal
Était entré, où le chien
Était à son travail.

Ce chien était le maître de la maison,
Et lui dit d'une manière bien polie:
« Monsieur, dont je ne connais pas le nom,
Vous n'avez pas d'affaires ici. »

Mais l'autre se mit à rire
Et l'assomma;
Et même il fit bien pire,
Il le mangea!

Lorsque du chien la femme
Et les enfants virent cela,
Ils prièrent Notre-Dame
De punir ce meurtrier-là.

Aussi leur prière
Fut exaucée, et l'Éternel
Le jeta dans la mer
Et le changea en sel.

Maintenant que j'ai satisfait
Votre curiosité,
Je vais vous dire ce qui arriverait
S'il n'avait cessé d'exister.

Si en ce monde
Il était aujourd'hui
Nous serions de ce monde
Tous à jamais partis.

Car s'il avait
De vivre continué
Il nous aurait
Comme moucherons gobés!

(C'est signé: de St-Denys-Garneau, décembre 1925 - 13 ans -)


On retrouve ce poème dans un cahier (que l'on reconnaît aujourd'hui comme étant le premier cahier de son journal ), qu'il appela LE CULTE DU BEAU.

En introduction il écrivait:
« Je mettrai dans ce petit recueil les essais de poésie que j'ai fait (s) et ceux que je ferai désormais. Mon premier essai, Le Dinosaure, qui m'a valu le premier prix de 25.00$, au concours littéraire ouvert par Henry Morgan, le 12 janvier 1926, inaugure ce recueil. »
C'est signé par lui le 6 décembre 1927.

Je vous offre un deuxième poème tiré du même recueil - novembre 1926 - et qui s'intitule L'AUTOMNE.

Entre les feuilles aux vives couleurs,
Le Soleil, aux rayons ardents,
Se mire dans le ruisseau qui pleure,
Y fait danser mille diamants.

Le moindre souffle de Borée
Produit une superbe envolée
D'or, de pourpre, de vermillon
Comme un nuage de papillons.

Et les feuilles, ainsi emportées,
Tombent sur la verte mousse,
La couvrent d'un tapis coloré
Des teintes vertes jusques aux rousses.

Sous ce tapis le petit sentier
Disparaît presque tout entier,
Comme le tapis disparaîtra
Sous la neige, dans quelques mois.

Et les oiseaux, transis de froid,
Quittent nos ramiers et nos bois
Et partent par la voie des airs,
Vont se chauffer dans les déserts.

À suivre...

vendredi 1 août 2008

SAUT: 226



Nous avons débuté le mois de juillet avec André Breton. Le Surréalisme.

Sans doute vous attendez-vous à ce que le mois d'août s'enclenche avec... soit le Romantisme de Victor Hugo? ... le Réalisme de Zola? ... le Parnasse de Théophile Gautier? ... le Symbolisme de Rimbaud? ... l'Absurde d'Ionesco? ... le Nouveau Roman de Robbe-Grillet? ... ou encore le Panique de Fernando Arrabal?

Eh! bien non... À votre grande et combien agréable surprise, je vous offre deux poèmes, cru printemps/été 2008, jamais placé en fût de chêne et non prévu pour un certain vieillissement.

Le premier a été déposé sur un site (Oasis) qui proposait un concours dont le thème était la lune et le deuxième, sur le même site, porte sur le thème de l'inspiration.






marcher à reculons, sur la lune…


… quel d(és)astre!

Au clair de la lune, mon ami Pierrot s’endort.
Sur terre, il chantait à la lune
là, entre ces cratères trouant la Lumineuse
à reculons, il marche…

… Lune et Terre par l’arc-en-ciel réunies …

De son sommeil, Frère Jacques s’éveille
surpris par les traces de poussière
que laissèrent les plumes et les chandelles
et à reculons, il marche…

… Spoutnik et Apollo, artéfacts d’acier …

Frère Jacques et mon ami Pierrot,
tels deux frères lunatiques ne reculant devant rien,
à contrepied dessinent pour les enfants terriens
des couchers de soleil sur l’arc-en-ciel…

… à moins que ce ne soit des songes
desquels, lunaires parents marchant à reculons…
les yeux tournés vers la terre
leur lancent de lointaines comptines.

À rebours de la Terre, au rebord de la Lune,
comme accrochés au bout de l’arc-en-ciel,
mon ami Pierrot et Frère Jacques
attendent depuis tant de siècles
le doux sommeil des enfants
rêvant aux astres lointains
à un petit Spoutnik
ou à un Apollo
d’acier…




le mec de chez MacDonald’s



le mec de chez MacDonald’s
entoure sa tête d’un capuchon noir
poète du plastique
il écrit au crayon de plomb sur des sacs blancs et rouges,
tambourinant sur des ustensiles immaculées,
il écrit un poème entre deux coups de dents dans une boulette de viande


le mec de chez MacDonald’s
dévisage sa silhouette noire
que lui rejette l’immense fenêtre salie
sur laquelle s’écrase une neige éclaboussée en millions de graviers blancs


le mec de chez MacDonald’s
recule au fond de la banquette râpée par l’usure des clients
et derrière le miroir à deux faces qu’il fixe impertinemment
il est minuit alors que l’horloge indique cinq heures
que la rue est vide
et que le dernier métro n’est pas celui qui partira dans six minutes


les mains du mec de chez MacDonald’s
rougies par le froid
écrivent le mot sang
au bas d’une serviette en papier recyclé


au verso
indéchiffrable
un dessin hectique





Au prochain saut

dimanche 27 juillet 2008

SAUT: 225

Agota Kristof

Qui n'a pas lu Agota Kristof? Vous savez cette extraordinaire trilogie: Le grand Cahier, La preuve et finalement Le troisième mensonge. Trilogie à facettes multiples où se mêlent sans qu'on puisse toujours les distinguer, fiction, réalité et mensonge à travers l'histoire pathétique de deux frères jumeaux.

Parlons un peu de l 'auteure.

Agota Kristof est née en 1935 à Csikvand / Hongrie et vit depuis 1956 en Suisse romande. Elle a d'abord travaillé dans une usine où elle a appris la langue de sa patrie d'élection, avant de se faire un nom comme écrivaine de langue française.


Les livres, maintenant.

LE GRAND CAHIER (Éditions du Seuil, 1986): dans un pays ravagé par la guerre, deux enfants (des jumeaux) abandonnés à eux-mêmes, font seuls l'apprentissage de la vie, de l'écriture et de la cruauté.

Suivra en 1988, LA PREUVE: les jumeaux sont séparés, Lucas demeurant dans son pays où sévit un régime totalitaire. Puis revient l'autre qui découvre qu'il n'y a pas toujours de générosité sans crime.

Finalement en 1991, LE TROISIÈME MENSONGE: après la guerre et le régime de plomb, il faut affronter la vérité. Mais ne serait-elle finalement qu'un mensonge?



Voici quelques phrases de ces trois livres, retenues et transcrites dans mon cahier de lecture:

. À force d'être répétés, les mots perdent peu à peu de leur signification et la douleur qu'ils portent en eux s'atténue.

. Je suis convaincu, Lucas, que tout être humain est né pour écrire un livre, et pour rien d'autre. Un livre génial ou un livre médiocre, peu importe, mais celui qui n'écrira rien est un être perdu, il n'a fait que passer sur la terre sans laisser de trace.

. On s'embarque n'importe où, n'importe quand, avec qui on veut, si on le veut vraiment.

. Chacun d'entre nous commet dans sa vie une erreur mortelle, et quand nous nous en rendons compte, l'irréparable s'est déjà produit.

. Il disait que le lieu idéal pour dormir, c'était la tombe de quelqu'un qu'on avait aimé.

. - Mes enfants ne jouent pas.
- Que font-ils?
- Ils se préparent à traverser la vie.
Je dis:
- J'ai traversé la vie et je n'ai rien trouvé.
Mon frère dit:
- Il n'y a rien à trouver. Que cherchais-tu?
- Toi. C'est pour toi que je suis revenu.
Mon frère rit:
- Pour moi? Tu le sais bien, je ne suis qu'un rêve. Il faut accepter cela. Il n'y a rien, nulle part.

. ... un livre, si triste soit-il, ne peut être aussi triste qu'une vie.

Trois mots me restent de ces lectures. Du premier livre, la cruauté. Du deuxième, la générosité. Le mensonge, pour le troisième. Je me suis permis d'aller chercher chez des philosophes une définition pour chacun des mots.

Nietzsche parle ainsi de la cruauté: « De tous les animaux, l'homme est le plus cruel. C'est dans les tragédies, les combats de taureaux et les crucifixions qu'il s'est trouvé le mieux sur la terre. Et lorsqu'il inventa pour lui l'enfer, voyez, ce fut pour lui le ciel sur la terre.»

«La générosité est le plus dangereux visage de l'erreur», C'est ce qu'en pense Robert d'Harcourt.

Et finalement, pour le mensonge, on a le choix. J'aime bien ce qu'Eugène Rey dit: «Un mensonge souvent n'est qu'une vérité qui se trompe de date. Et cela peut se dire aussi bien de la science que de l'amour.»


La trilogie a été adaptée pour le théâtre. Voici un lien très intéressant qui en parle:




Au prochain saut

mercredi 23 juillet 2008

SAUT: 224

Pat Conroy



Je me suis demandé, au réveil ce matin, ce que je lisais à la fin de juillet, ces dernières années. De belles choses! Mais, en 1991, quel magnifique souvenir!, j'achevais LE PRINCE DES MARÉES de Pat Conroy. Rapidement je m'installe à relire les citations retenues sans toutefois parvenir à éloigner de mon esprit l'image de... Barbara Streisand. Elle interprétait, et avec quel brio, le rôle de la psychanalyste Susan Lowenstein, en plus d'avoir réalisé le film.


À l'époque, je ne suis pas tellement intéressé à l'auteur; le livre me suffisait, le film en rajouta. Voici ce que j'ai appris de Donald Patrick Conroy :


il est né à Atlanta le 26 octobre 1945;
il est l’aîné de 7 enfants;
il est le fils de Donald Conroy, colonel dans l'US Marine et de Frances Peggy Peek que Conroy décrit comme une beauté typique de Géorgie du Nord;
il dit avoir reçu de sa mère son amour pour la langue et la littérature;
fils de militaire, Conroy a déménagé de nombreuses fois pendant son enfance et sa jeunesse;
ces déménagements incessants, ainsi que le caractère très excessif de son père ont laissé au jeune garçon un sentiment d’insécurité et d’incertitude qui ont sans aucun doute largement contribué à cette quête d’identité que l’on retrouve dans tous ses romans caractérisés par une prose lyrique et toujours chargée d’émotion; il manifeste une prédilection pour les histoires personnelles et familiales sans omettre l'importance particulière qu'il accorde aux lieux;
il s’engage dans la Citadel, école militaire située à Charleston, en Caroline du Sud où il réussit fort bien;
il prend ses distances par rapport à la rigidité du code militaire de l’école s'apercevant que la domination et les actes abusifs de son père se répétaient ici à l’échelon institutionnel;
Conroy prend alors conscience de l’importance de l’individualité et de la liberté personnelle;
son premier ouvrage intitulé The Boo (1970) - il le publie à compte d’auteur -permettra à Conroy de découvrir que l’écriture serait sa passion, sa vocation;
en 1999 Conroy reçoit le prix inaugural W. Lindberg pour ses contributions significatives à l'héritage littéraire de la Géorgie. Il fait partie du Georgia Writers Hall of Fame depuis 2005;
malgré ses succès littéraires et cinématographiques, la vie personnelle de Pat Conroy a été marquée par des conflits avec ses parents, ses frères et soeurs, ainsi que par deux divorces;
L'auteur et son épouse Sandra, également écrivain, partagent leur temps entre San Francisco et la Caroline du Sud.



Le film tiré du livre (Prince of Tides) a été réalisé par Barbara Streisand, en 1991 et met en vedette Nick Nolte et la superbe Barbara.



Voici les citations que j'ai retenues de ce livre fort émouvant:


. ... l'hiver avait été d'un sérieux tétanisant, marqué par l'étiolement et la mort de toutes les illusions et de tous les rêves brillants de mes jeunes années, et je n'avais pas à ce jour trouvé la force intérieure de rêver d'autres rêves; j'étais encore bien trop investi dans le deuil des anciens, inquiet de savoir comment j'allais survivre sans eux.


. Mon corps me trahissait toujours lorsque j'avais l'esprit en déroute, l'âme en souffrance.


. Je veux connaître le moment exact où il fut entendu que je mènerais une vie de malheur absolu dans lequel j'engloutirais tous ceux que j'aime.


. Mais il était bon de sentir monter ces larmes. Elles étaient la preuve qu'à l'intérieur de moi, au plus profond où était scellée ma blessure corrompue, dans l'écorce amère et vulgaire de ma virilité, j'étais toujours en vie. Ma virilité! Comme je détestais être un homme, avec ses responsabilités implacables, son compte de force sans faille, son goût stupide de la bravade. J'avais en horreur la force, le devoir, la permanence.


. J'étais tombé dans le piège que je m'étais tendu à moi-même en acceptant au pied de la lettre la définition de moi conçue par mes parents. Ils m'avaient défini très tôt, inventé comme un mot inscrit dans un hiéroglyphe mystérieux, et j'avais passé ma vie à me conformer à cette trompeuse invention. Mes parents avaient réussi à me rendre étranger à moi-même.


. J'avais besoin de renouer avec une chose que j'avais perdue. Et quelque part, j'avais perdu le contact avec l'homme qui existait potentiellement en moi. J'avais besoin d'accomplir une réconciliation avec cet homme à naître, besoin de l'amener en douceur à sa maturité.


. Je pensais avoir réussi à ne pas devenir un violent, or même cette certitude s'effondra: ma violence à moi était souterraine, elle ne se voyait pas. C'était mon silence, mes longs moments de repli, dont j'avais fait une arme dangereuse. Ma méchanceté se manifestait dans l'effroyable hiver des yeux bleus.


. J'ai essayé de comprendre les femmes, et cette obsession s'est soldée pour moi par la rage et le ridicule. Le gouffre qui nous sépare est trop vaste, océanique et perfide. Une véritable chaîne montagneuse fait rempart entre les sexes, sans qu'existe aucune race de sherpas exotiques pour traduire les énigmes de ces pentes mortelles qui nous séparent. Pour avoir échoué à connaître ma mère, je me suis refusé le don de connaître les autres femmes qui croiseraient ma route.


Si vous choisissez de voir le film, lisez d'abord le livre... puis tombez en amour avec Barbara Streisand!

Au prochain saut

dimanche 20 juillet 2008

SAUT: 223

Ce matin, le crapaud poursuit sa présentation de certains poèmes l'ayant marqué. Vous en reconnaîtrez certainement un, du moins je le souhaite car cela vous permettra le bonheur de le relire.

Nous retournons, pour votre grand plaisir, à ces trois poètes francophones hors Québec - ça me fait du bien d'écrire cela, car il y a quarante ans à peine, on ne pouvait pas se le permettre - que sont Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Max-Pol Fouchet.

Vous remarquerez ce qui à l'époque m'émut n'allait pas le sens des grands poèmes connus et reconnus parce qu'ils sont, d'après les critiques, les clefs de l'oeuvre. Des icônes. Pour moi, il fallait des images. Et encore des images, celles qui ouvrent le coeur, l'âme et l'esprit.



Voici mon Baudelaire fétiche:


LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile!

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile:

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre:
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!




D'Arthur Rimbaud, voici celui qui encore maintenant réussit à me troubler. En 2004, année du cent cinquantième anniversaire de sa naissance, je le lisais au Jardin des Tuileries, entouré par cette ambiance unique d'être à Paris, de savoir qu'il y fut et que certains poèmes naquirent ici. Le voici.


L'ÉTERNITÉ

Elle est retrouvée.
Quoi? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.

Âme sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s'exhale
Sans qu'on dise: enfin.

Là pas d'espérance,
Nul orientur.
Science avec patience
Le supllice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.




Max-Pol Fouchet, (1er mai 1913–22 août 1980) c'est par «l'Oiseau de Nuit», le grand Guy Mauffette, que j'y suis arrivé. Combien de fois, sans doute parce qu'unis par le même métier, les mêmes passions, il a dit ce poème en entier ou par bribes.


NOUS TAIRONS LE SILENCE

Pour que demeure le secret
Nous tairons jusqu'au silence

Nul oiseau n'est coupable
Du tumulte de nos coeurs

La nuit n'est responsable
De nos jours au fil de mort

Il n'est que grande innocence
Et des colonnes en marche

Mais les plaines soulignent
Notre solitude de leur blé.



Vous avez le droit absolu de courir à votre bibliothèque, y trouvez un endroit paisible et lire ces trois grands et uniques faiseurs de merveilles.



Bonne lecture et au prochain saut!

mercredi 16 juillet 2008

SAUT: 222

Gabrielle Roy à 20 ans


Je vous innonde, aujourd'hui de DÉTRESSE et d'ENCHANTEMENT... avec l'aide de Gabrielle Roy (22 mars 1909 - 13 juillet 1983).

Tout au cours de sa carrière, l'illustre manitobaine a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux, notamment le Prix littéraire du gouverneur général, le Prix Fémina de France, Le Prix Duvernay, le Prix des arts du Conseil des Arts du Canada et le New York’s Literary Guild Award. Elle a également été la première femme membre de la Société royale du Canada en 1947 et reçu le titre de Compagnon de l’Ordre du Canada en 1967.

Le premier roman de l'écrivaine, BONHEUR D'OCCASION est publié en 1945. On lui décerne, à Paris, en 1947, le prix Femina pour cette œuvre qui fut choisie, en mai de la même année, livre du mois par le Literary Guild of America

L'ASSOCIATION DES LITTÉRATURES CANADIENNES ET QUÉBÉCOISE décerne chaque année le Prix Gabrielle-Roy qui récompense le meilleur ouvrage de critique littéraire publié en français. Pour 2007, il est attribué à Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge pour leur Histoire de la littérature québécoise, publiée chez Boréal. Actualisant le regard critique sur la littérature québécoise, le livre a été désigné à l’unanimité par le jury composé de Johanne Melançon (Université Laurentienne), Anthony Wall (Université de Calgary) et Isabelle Boisclair (Université de Sherbrooke) parmi les dix-neuf ouvrages de critique littéraire soumis cette année. Il y a également un volet anglophone à ce prix.


Je laisse maintenant la parole à Gabrielle Roy.


. Je m'en allais loin dans le passé chercher la misère dont j'étais issue, et je m'en faisais une volonté qui parvenait à me faire avancer.

. De la naissance à la mort, de la mort à la naissance, nous ne cessons, par le souvenir, par le rêve, d'aller comme l'un vers l'autre, à notre propre rencontre, alors que croît entre nous la distance.

. Je me pris à pleurer doucement, non plus sur moi et mes omissions et mes regrets, mais sur le chagrin d'un enfant de trieze ans, porté toute une vie sans être vraiment consolé, et à présent à jamais inconsolable.

. Je ne savais pas que c'est le premier effet de la mort que de faire vivre le disparu dans la mémoire de ceux qui l'ont aimé avec une clarté et une intensité jamais encore éprouvés.

. Cette mort et bien plus tard bien d'autres dans ma vie jamais ne m'ont dit le vide, le néant. Celle-ci ne me parlait pas non plus d'une autre vie, d'un autre monde. Elle était à mes yeux le mystère entier, jamais entrouvert, la totale franchise enfin, l'obscurité intacte, et, à cause de cela peut-être, plus belle que ce que j'avais jamais vu sur terre. À le regarder, j'avais l'impression que la vie, presque tout de la vie, était une distraction, après une autre pour tenter de nous dissimuler l'essentielle vérité.

. Ainsi, je devais apprendre, en vivant, que ce n'est pas à l'heure des grands chagrins que l'on désire le plus ramener nos morts, mais plutôt pour les consoler de la peine qu'ils se sont faite à notre sujet, et dont il me semble que nous ne pouvons les délivrer même quand nous en sommes nous-mêmes délivrés.

. Là où nous avons été heureux, nous ferions tout pour y retourner, serait-ce au prix des derniers battements de notre coeur.

. Le commencement, la fin d'un amour, deux instants pour ainsi dire immortels, restent à jamais dans la mémoire, alors que s'est affacé beaucoup de ce qui a eu lieu entre des deux instants.

. ... le bonheur prépare sa place au malheur.

. Que je mettais donc de temps à me faire à ma nature - ou était-ce à la vie elle-même? - un jour, chant et délivrance, le lendemain, tourment et détresse!

. J'y découvrais le bonheur de travailler à deux à une tâche que les deux aiment également, et qu'il n'y a pas de plus grand bonheur. Qu'étaient en effet les caresses des yeux et des mains, presque les mêmes chez tous les amoureux, auprès de la rencontre de ce qu'il y a en nous de plus intime et qui se garde le plus farouchement?

. Que la vie qui nous malmène tant a parfois pour nous de douceur, nous ramenant par d'imprévisibles chemins vers ce que nous croyions perdu.

. Voir clair en soi est souvent la dernière chose que souhaite l'amour.

. J'ai souvent trouvé la peine impossible à porter seule, mais la joie peut-être davantage.

. Longtemps j'ai voyagé sans boussole. Mais aussi, pour la traversée de la vie, que vaut une boussole?

. Que le rapprochement ou l'éloignement des êtres tient donc parfois à rien!

. Les choses du coeur ne s'oublient pas. Ce sont peut-être même les seules choses qui nous restent à la fin. Et elles ne font pas un gros tas.

. Tant, tant de fois, la solitude m'a jetée ainsi dans une meilleure connaissance des êtres et des choses.

. Et comment se fait-il que de dire vrai est ce qu'il y a de plus difficile au monde?

. C'est qu'elle dit la vérité, et la vérité, même triste, même dure, est toujours plus consolante à entendre que le mirage ou le mensonge.

. Alors pourtant que notre pauvre amour ne progresse qu'à travers les souffrances!

. ... j'éprouvai pour elle la profonde compassion que l'on ne ressent jamais pour les autres qu'à travers sa propre impuissance.

. Je vis apparaître dans ses yeux la vive détresse de qui se voit abandonné à la mort puisque les vivants prennent maintenant à leur charge les devoirs restant à cette âme à accomplir. Je compris à cet instant... que le pire de la mort est de se sentir abandonné

. Est-ce assez curieux cette façon qu'a la vie de se répéter, parfois, comme pour une séance qui aura lieu un jour, la première répétition nous donnant le sentiment du déjà vu et la suivante, beaucoup plus tard, nous jetant dans la plus étrange confusion: « Est-ce maintenant que je sais ce que je pensais savoir alors? Ou est-ce que j'ai alors su ce que je sais maintenant?»

. Je pressentais parfois que je devenais moi-même comme un vaste réservoir d'impressions, d'émotions, de connaissances, pratiquement inépuisable, si seulement je pouvais y avoir accès. Mais avoir accès à ce que l'on possède intérieurement, en apparence la chose la plus naturelle du monde, en est la plus difficile.

. Crois-tu que la souffrance des êtres pourrait provenir de celle de leurs parents qui ne l'ont pas acceptée, n'en sont pas sortis grandis et l'ont ainsi léguée, en quelque sorte décuplée, à leurs propres enfants?

. Quelquefois je m'avoue que ce qui me plaît le plus dans cette idée d'éternité, c'est la chance accordée, en retrouvant les âmes chères, de s'expliquer à fond avec elles, et que cesse enfin le long malentendu de la vie.

. Ce que je ne savais pas, c'est combien longtemps, après avoir été frappé à mort, tente encore de revivre, demande encore à vivre l'amour. La ténacité qu'il y met, l'âme ne voulant plus de ce que veut encore le corps - elle-même, la pauvre âme, se leurrant aussi - est lieu de toutes les aventures qui nous arrivent l'une des plus terrifiantes et incompréhensibles.

. Il y a des mots comme cela: une fois dits, on les entendra toujours. Ils se logent dans quelque coin de la mémoire d'où on ne pourra les faire sortir. Ils nous attendent à un tournant de la pensée, la nuit souvent, quand nous ne pouvons nous rendormir, alors que ce sont toujours les vieilles souffrances qui viennent nous retrouver les premières. Peut-être, quand nous serons cendre et poussière, ou âme immortelle, que nous nous en souviendrons encore. Et s'ils nous traquent ainsi à travers la vie, et peut-être au-delà, c'est sans doute qu'ils contiennent une part de vérité.


Saviez-vous qu'une citation de Gabrielle Roy est inscrite sur le billet de 20$ canadien? La voici:

«Nous connaîtrions-nous seulement un peu nous-mêmes, sans les arts!»

La citation est tirée du roman LA MONTAGNE SECRÈTE et nous rappelle que les arts et la culture définissent qui nous sommes, ainsi que les croyances, les valeurs et les coutumes que nous avons en commun.

Au prochain saut

dimanche 13 juillet 2008

SAUT: 221


Monique Wittig

«Monique Wittig s’autoproclame «lesbienne radicale », formule qui désigne autant une préférence sexuelle qu’un choix politique. Ce choix se retrouve dans ses livres, et Monique Wittig ne mettra plus en scène que des femmes. Pour éviter toute confusion, elle précise : « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. On est dans un espace mental où le sexe n’est pas déterminant. Il faut bien qu’on ait un espace de liberté. Le langage le permet. Il s’agit de construire une idée du neutre qui échapperait au sexuel ».

Théoricienne du «féminisme matérialiste», elle dénonce le mythe de « la femme », met en cause l'hétérosexualité comme régime politique, base d'un contrat social auquel les lesbiennes refusent de se soumettre : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes » en 1978.

Cela doit se comprendre dans le sens où, pour elle, la catégorie « femme » a été créee par et pour la domination hétérosexuelle-masculine et que par conséquent, une femme qui ne répond pas aux critères de "féminité" dictés par l'hétéronormativité et qui ne se soumet pas à l'"homme" n'est pas une femme mais une lesbienne. Wittig appelle ainsi toutes les femmes à devenir "lesbiennes", le mot étant entendu d'un point de vue politique, pour un affranchissement de la classe femme, et non plus du point de vue de l'orientation sexuelle.

Monique Wittig développe une critique du marxisme (qui entrave la lutte féministe), mais aussi une critique du féminisme (qui ne remet pas en cause le dogme hétérosexuel), pour aboutir à une critique du dogme hétérosexuel, porté par la « pensée straight ».

À travers ces critiques, Wittig prône une position universaliste forte. L’avènement du sujet individuel et la libération du désir demandent l’abolition des catégories de sexe.

Née le 13 juillet 1935 à Dannemarie dans le Haut-Rhin (France), Monique Wittig a été l'une des fondatrices du Mouvement de libération des femmes. Le 26 août 1970, en compagnie de quelques femmes, elle déposait à l'Arc de triomphe une gerbe à la femme du soldat inconnu - évènement considéré comme le geste fondateur du mouvement féministe en France.

En 1971, on la retrouvait aux Gouines rouges, premier groupe lesbien constitué à Paris. Elle participa également aux Féministes Révolutionnaires.

Soutenu par Marguerite Duras, son premier livre, L'Opoponax reçoit le Prix médicis. Ses oeuvres littéraires suivantes ne passent pas inaperçues : Le corps lesbien, Les guerillères...

En 1976, elle quitte Paris pour les États-Unis, où elle a enseigné dans de nombreuses universités, notamment à l’Université de Tucson où elle donna ses derniers cours entre autres, au département des Études sur les Femmes, avant de mourir le 3 janvier 2003 à Tucson (Arizona, États-Unis).»


Voici quelques citations colligées lors de mes lectures.

PARIS-LA-POLITIQUE


. Afin que le pouvoir ne vous monte pas à la tête, on vous la frappe tous les soirs à l'heure du tocsin.

. Il y a peut-être quelques maisons disséminées à droite et à gauche du chemin. Aucune lumière ne les signale aucun aboiement de chien. La voix s'est perdue. Après les quelques appels, les quelques phrases criées que l'éloignement ou le vent ont déformées, il n'y a plus rien. Il faut marcher dans une direction quelconque en renonçant à s'orienter. Siffler entre les doigts de façon stridente a été tenté et ne sert à rien. Faire en soufflant sur ses pouces joints le cri de la chouette est tout aussi inutile. Quand viendra le matin?


.Et s'il faut mourir, tends à ce bonheur souverain, vile créature à qui rien sur cette terre n'appartient, sauf la mort. N'est-il pas écrit que c'est en la risquant que tu cesseras d'être esclave?

LE CORPS LESBIEN


. Il se forme de grands cercles sur la plage, des bougies blanches sont disposées très près les unes des autres dans des réseaux complexes qui couvrent des surfaces étendues.

. Je suis celle qui a le secret de ton nom. Je retiens ses syllabes derrière ma bouche fermée alors même que je voudrais les crier au-dessus de la mer pour qu'elles y tombent s'y engloutissent sombrent.

. ... les larmes coulent de nouveau, je pleure avec une ardeur qui s'accroît tandis que tes mains me touchent, tandis que tu m'incites par tes sourires et par tes paroles à pleurer plus encore, mais tu le sais tu le sais, je te vole mon mal, tu le sais j'ai si mal de toi que j'ai bonheur extrême.

LES GUÉRILLÈRES


. Les écritures si diverses qu'elles soient ont toutes un caractère commun.


. Elles disent qu'elles cultivent le désordre sous toutes ses formes. La confusion les troubles les discussions violentes les désarrois les boulversements les dérangements les incohérences les irrégularités les divergences les complications les désaccords les discordes les collisions les polémiques les débats les démêlés les rixes les disputes les conflits les débandades les débâcles les cataclysmes les perturbations les querelles les agitations les turbulences les déflagrations le chaos l'anarchie.

. Elles disent qu'il n'y a pas de réalité avant que les mots les règles les règlements lui aient donné forme.

L'OPOPONAX


. On dit à ma soeur, il revient quand, il ne revient pas, mais quand, jamais, alors il est mort, non il n'est pas mort, et où c'est qu'on met les gens qui sont morts, dans un trou, mais ils vont au ciel?


. … il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d'hyacinthe et d'or le monde s'endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l'aimais qu'en elle encore je vis.



- Je signale qu'aujourd'hui, un 13 juillet, en 1983 disparaissait Gabrielle Roy.

Photo originale de Monique Wittig par:
© Babette Mangolte

Au prochain saut

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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