dimanche 13 juillet 2008

SAUT: 221


Monique Wittig

«Monique Wittig s’autoproclame «lesbienne radicale », formule qui désigne autant une préférence sexuelle qu’un choix politique. Ce choix se retrouve dans ses livres, et Monique Wittig ne mettra plus en scène que des femmes. Pour éviter toute confusion, elle précise : « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. On est dans un espace mental où le sexe n’est pas déterminant. Il faut bien qu’on ait un espace de liberté. Le langage le permet. Il s’agit de construire une idée du neutre qui échapperait au sexuel ».

Théoricienne du «féminisme matérialiste», elle dénonce le mythe de « la femme », met en cause l'hétérosexualité comme régime politique, base d'un contrat social auquel les lesbiennes refusent de se soumettre : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes » en 1978.

Cela doit se comprendre dans le sens où, pour elle, la catégorie « femme » a été créee par et pour la domination hétérosexuelle-masculine et que par conséquent, une femme qui ne répond pas aux critères de "féminité" dictés par l'hétéronormativité et qui ne se soumet pas à l'"homme" n'est pas une femme mais une lesbienne. Wittig appelle ainsi toutes les femmes à devenir "lesbiennes", le mot étant entendu d'un point de vue politique, pour un affranchissement de la classe femme, et non plus du point de vue de l'orientation sexuelle.

Monique Wittig développe une critique du marxisme (qui entrave la lutte féministe), mais aussi une critique du féminisme (qui ne remet pas en cause le dogme hétérosexuel), pour aboutir à une critique du dogme hétérosexuel, porté par la « pensée straight ».

À travers ces critiques, Wittig prône une position universaliste forte. L’avènement du sujet individuel et la libération du désir demandent l’abolition des catégories de sexe.

Née le 13 juillet 1935 à Dannemarie dans le Haut-Rhin (France), Monique Wittig a été l'une des fondatrices du Mouvement de libération des femmes. Le 26 août 1970, en compagnie de quelques femmes, elle déposait à l'Arc de triomphe une gerbe à la femme du soldat inconnu - évènement considéré comme le geste fondateur du mouvement féministe en France.

En 1971, on la retrouvait aux Gouines rouges, premier groupe lesbien constitué à Paris. Elle participa également aux Féministes Révolutionnaires.

Soutenu par Marguerite Duras, son premier livre, L'Opoponax reçoit le Prix médicis. Ses oeuvres littéraires suivantes ne passent pas inaperçues : Le corps lesbien, Les guerillères...

En 1976, elle quitte Paris pour les États-Unis, où elle a enseigné dans de nombreuses universités, notamment à l’Université de Tucson où elle donna ses derniers cours entre autres, au département des Études sur les Femmes, avant de mourir le 3 janvier 2003 à Tucson (Arizona, États-Unis).»


Voici quelques citations colligées lors de mes lectures.

PARIS-LA-POLITIQUE


. Afin que le pouvoir ne vous monte pas à la tête, on vous la frappe tous les soirs à l'heure du tocsin.

. Il y a peut-être quelques maisons disséminées à droite et à gauche du chemin. Aucune lumière ne les signale aucun aboiement de chien. La voix s'est perdue. Après les quelques appels, les quelques phrases criées que l'éloignement ou le vent ont déformées, il n'y a plus rien. Il faut marcher dans une direction quelconque en renonçant à s'orienter. Siffler entre les doigts de façon stridente a été tenté et ne sert à rien. Faire en soufflant sur ses pouces joints le cri de la chouette est tout aussi inutile. Quand viendra le matin?


.Et s'il faut mourir, tends à ce bonheur souverain, vile créature à qui rien sur cette terre n'appartient, sauf la mort. N'est-il pas écrit que c'est en la risquant que tu cesseras d'être esclave?

LE CORPS LESBIEN


. Il se forme de grands cercles sur la plage, des bougies blanches sont disposées très près les unes des autres dans des réseaux complexes qui couvrent des surfaces étendues.

. Je suis celle qui a le secret de ton nom. Je retiens ses syllabes derrière ma bouche fermée alors même que je voudrais les crier au-dessus de la mer pour qu'elles y tombent s'y engloutissent sombrent.

. ... les larmes coulent de nouveau, je pleure avec une ardeur qui s'accroît tandis que tes mains me touchent, tandis que tu m'incites par tes sourires et par tes paroles à pleurer plus encore, mais tu le sais tu le sais, je te vole mon mal, tu le sais j'ai si mal de toi que j'ai bonheur extrême.

LES GUÉRILLÈRES


. Les écritures si diverses qu'elles soient ont toutes un caractère commun.


. Elles disent qu'elles cultivent le désordre sous toutes ses formes. La confusion les troubles les discussions violentes les désarrois les boulversements les dérangements les incohérences les irrégularités les divergences les complications les désaccords les discordes les collisions les polémiques les débats les démêlés les rixes les disputes les conflits les débandades les débâcles les cataclysmes les perturbations les querelles les agitations les turbulences les déflagrations le chaos l'anarchie.

. Elles disent qu'il n'y a pas de réalité avant que les mots les règles les règlements lui aient donné forme.

L'OPOPONAX


. On dit à ma soeur, il revient quand, il ne revient pas, mais quand, jamais, alors il est mort, non il n'est pas mort, et où c'est qu'on met les gens qui sont morts, dans un trou, mais ils vont au ciel?


. … il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d'hyacinthe et d'or le monde s'endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l'aimais qu'en elle encore je vis.



- Je signale qu'aujourd'hui, un 13 juillet, en 1983 disparaissait Gabrielle Roy.

Photo originale de Monique Wittig par:
© Babette Mangolte

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jeudi 10 juillet 2008

SAUT: 220




En voici un premier de ces textes de poètes québécois qui furent des coups de coeur pour le crapaud, coups d'esprit et d'âme également: L'Étoile pourpre d'Alain Grandbois.

J'ai retrouvé dans mes notes cet article publié le samedi 20 mai 2000 dans le journal montréalais LE DEVOIR. Je l'ajoute car il fait bien le tour de l'oeuvre de ce poète né à Saint-Casimir de Portneuf le 25 mai 1900 et décédé le 18 mars 1975.


«Il aurait eu cent ans le 25 mai, Alain Grandbois, notre grand poète doublé d'un immense voyageur. Publiés en Chine en 1934, ses fameux Poèmes d'Hankéou sont réédités à L'Hexagone pour l'occasion et la Bibliothèque nationale du Québec ouvre au public ses archives: lettres, cartes, photos, pipe d'opium, souvenirs d'une Chine d'avant Mao désormais engloutie par l'histoire.

Rien de plus fascinant que de plonger dans les lettres d'amoureuses éperdues expédiées à Alain Grandbois tandis qu'il se baladait autour du monde en semant derrière lui des coeurs brisés. Des cris d'amour et de détresse à l'encre un peu pâlie s'entassent, ceux d'Olga, de Tania et consoeurs, dans les archives de la Bibliothèque nationale du Québec, pieusement conservés par leur destinataire avant le grand legs final. Plus loin, on aperçoit des calepins du voyageur relatant ses impressions d'étranger dans la Chine des années 30, des photos, des dépliants touristiques d'antan, une vieille carte d'époque.

Je me promène à travers ces fascinants souvenirs en fragments, aux côtés de Geneviève Dubuc de la Bibliothèque nationale et de Marcel Fortin, le spécialiste de l'oeuvre de Grandbois. On regarde tout ça, on se dit: quelle vie captivante! mais aussi quel tombeur, cet homme!

Beau, dandy, baroudeur de luxe, trimballant sa fine silhouette souvent dans les colonies, pas très gauchisant, un peu vieille droite même, fin causeur et joli coeur par-dessus le marché. C'est qu'il en fait craquer, des dames...

Alain Grandbois, l'enfant du siècle mort en 1975, aurait eu cent ans le 25 mai 2000. Histoire de souligner l'anniversaire de ce Québécois si singulier, qui fut davantage citoyen du monde que rejeton du terroir, la Bibliothèque nationale du Québec, héritière des archives du poète, en ouvre, rue Saint-Denis, de grands pans au public: photos, lettres, calepins, etc. On y retrouvera même sa pipe d'opium.

En même temps, les éditions de l'Hexagone, en coédition avec la BNQ, lancent une nouvelle édition des fameux Poèmes d'Hankéou, publiés en Chine en 1934, dont de rares exemplaires demeuraient en circulation. Celui de Grandbois légué aux archives de la Bibliothèque nationale sert de modèle à l'édition 2000. Même couverture, même papier, même fil de soie rouge en guise d'attaches. Quatre cents nouveaux exemplaires des Poèmes d'Hankéou voient le jour.

L'initiative appartient à Jean-François Nadeau de L'Hexagone, qui prépara la réédition dudit recueil et convainquit la Bibliothèque nationale de monter dans la jonque du centenaire. C'est vraiment sur le volet chinois des pérégrinations du poète que se concentre l'exposition. La Chine qu'il connut en 1934 était celle de Tintin et le Lotus bleu, avec une Mandchourie sous le joug des Japonais, ses Américains colonialistes et arrogants, une Chine dans les volutes de l'opium, écartelée entre velléités communistes, nationalistes et colonialistes: vieil empire du Milieu alors agonisant. Grandbois devait d'ailleurs rencontrer au Mandchoukouo, l'État fantoche à la solde des Japonais, l'empereur Pu-Yi, dont Bertolucci immortalisa l'étrange destinée à travers son film Le Dernier Empereur.

Fils de famille aventureux, tombeur, dandy, jet-setter avant la lettre, cet enfant de Saint-Casimir de Portneuf fut un grand poète, certes, celui de la liberté comme celui des inquiétudes métaphysiques, et Les Îles de la nuit flottent encore sur les mers de nos sensibilités contemporaines, mais Grandbois demeure aussi une sorte de mythe. À une époque où les Québécois se massaient frileusement autour de leurs clochers, le voyageur errant revenait de contrées exotiques pour éblouir ses compatriotes avec des récits fabuleux, Ulysse accostant son Ithaque, en lui trouvant tout compte fait grise mine... Au début des années 50, il devait d'ailleurs raconter ses souvenirs de voyages dans la série radiophonique Visages du monde, publiés par la suite chez Hurtubise HMH.

De l'argent de famille lui permit, entre 22 et 39 ans, de bourlinguer en Europe, en Afrique, en Orient. Son beau visage racé et sensible, sa classe, sa sensibilité et son charme furent les clés ouvrant les portes de tous les milieux, les palais des princes, les antres de rastas et le lit des dames. Éternel étranger longtemps sans amarres, si ce n'est la petite île française de Port-Cros dans l'archipel d'Hyères, retrouvée comme un refrain entre deux chansons, il louvoyait parmi les mondes, les amours.

Le point culminant de ses aventures fut ce grand périple dans la vieille Chine d'avant Mao, qui s'ouvrit à lui dans le glissement des jonques, sa pipe d'opium au bec. C'était avant la guerre, «avant le chaos», comme en témoigne le titre de son unique recueil de nouvelles si largement autobiographiques qui contribua à nourrir son mythe.

«Shanghai, le jour, de l'aube au crépuscule, convertit en or le riz, le fer, la houille, le pétrole, la soie, l'ivoire, les armes, la drogue, la trahison. Shanghai, la nuit, convertit cet or en fumées, en vices, en plaisirs, dans une gigantesque fête insensée que nulle Sodome, nulle Babylone, nulle Capoue n'ont connue», écrivait-il en 1947 dans La Revue populaire.


Un hasard


La toute première fois que la poésie de Grandbois fut publiée, c'est dans la ville chinoise d'Hankéou, en 1934, et elle le fut par hasard. Le bateau, le Fook Yuen, que Grandbois avait pris à Shanghai au printemps étant obligé de demeurer à quai durant 48 heures, le poète fut hébergé par Pierre R. Spire, un hôte charmant, ex-officier de marine, écrivain, gastronome, logeant dans un ancien palais princier et - ce qui ne gâtait rien - partageant son goût pour l'opium. De fil en aiguille, allongés sur leurs nattes respectives, Grandbois lui avoua qu'il écrivait de la poésie et Spire lui offrit de le publier. Or, au grand étonnement du voyageur, qui croyait à une promesse opiacée et fumeuse - et qui n'avait d'ailleurs jamais pensé être publié où que ce soit un jour -, l'hôte s'exécuta.

De l'aventure émergèrent 150 exemplaires imprimés sur papier de riz des Poèmes d'Hankéou, avec en couverture le nom de l'auteur, le titre et des idéogrammes chinois. La première page, ornée d'une gravure exécutée par Spire, représentait un fumeur d'opium allongé sur une natte. On retrouvera tout ça dans la nouvelle édition.

Marcel Fortin, spécialiste de l'oeuvre et de la vie du poète et dont la biographie d'Alain Grandbois devrait être publiée bientôt à L'Hexagone, estime que tout un flou entoure encore le fameux recueil né en terre chinoise, flou entretenu de manière romanesque par Grandbois lui-même.

Celui-ci en reçut douze exemplaires en partage, en envoya à certains de ses amis: Marcel Dugas, Victor Barbeau, Jacques Rousseau, Jeanne, sa soeur, etc. Quelques-unes de ses blondes, Olga, Jane Thomas, son amie d'Angleterre, auraient également reçu un exemplaire.

Mais en Chine, les 138 exemplaires restants ont disparu dans des circonstances mystérieuses que l'auteur attribua tantôt à la barbarie de «bandits communistes», tantôt au naufrage de la jonque qui les transportait, engloutie soi-disant par un typhon. Une chose est certaine, elles se volatilisèrent sans laisser de traces et la Révolution culturelle chinoise n'allait certes pas les ressusciter.

Précisons que les Poèmes d'Hankéou ne furent pas nécessairement rédigés en Chine. Marcel Fortin croit plutôt qu'ils sont nés certains au Québec, certains en Europe, tout en estimant difficile de leur trouver un berceau. Intemporels, hors lieu, fruits de la poésie sans ancrage, ils auraient pu être écrits sur la planète Mars qu'on n'en découvrirait rien à la lecture.

«Ô vous mon souci d'épouvante / Ô mes étoiles de clarté / Et vous tous îlots noirs du Léthé / Et toi ma ténébreuse attente», écrivait Grandbois.

Les sept poèmes du recueil furent incorporés plus tard dans Les Îles de la nuit avec des retouches et sous un ordre différent. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'inédits pour les lecteurs québécois, mais bel et bien de la renaissance d'une merveilleuse aventure littéraire dans la terre chinoise d'avant tous les chaos.»

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L'étoile pourpre


C'était l'ombre aux pas de velours
Les étoiles sous le soleil mort
Les hommes et les femmes nus
La Faute n'existait plus

Mais sous les pins obscurs déjà
Au creux des cathédrales détruites
Parmi le chaos des pierres tombales
Parmi la ténèbre et les dernières calcinations
Soudain le cri de l'oiseau
La mort s'agite en haut

La pourpre et l'indigo
Le ciel et l'enfer
Son beau visage entre mes mains
Toutes les caresses insolites
Je l'aimais pour la fin
D'un long chemin perdu

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C'étaient les jours bienheureux
Les jours de claire verdure
Et le fol espoir crépusculaire
Des mains nues sur la chair
L'Étoile pourpre
Éclatait dans la nuit

Celle que j'attendais
Celle dont les yeux
Sont peuplés de douceur et de myosotis
Celle d'hier et de demain

Les détours du cri de vérité
La moisson couchée
Au peuplier l'oiseau
Beauté du monde
Tout nous étouffe

Ah vagabonds des espaces
Ceux des planètes interdites
Ah beaux délires délivrés
Le jour se lève avant l'aube

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Que les mots porteurs de sang
Continuent de nous fuir
Un secret pour chaque nuit suffit
Je plongeais alors
Jusqu'au fond des âges
Jusqu'au gonflement de la première marée
Jusqu'au délire
De l'Étoile pourpre
Je m'évadais au-delà
Du son total
Le grand silence originel
Nourrissait mon épouvante

Mon sang brûlait comme un prodigieux pétrole
Mordant comme un acide extravagant
Aux racines de mes révoltes
Aux lits absurdes de mes fleuves
Et soufflaient soudain
Spirales insensées
Les foudroyantes forges du feu
Et se creusaient soudain
Les cavernes infernales

Je niais mon être issu
De la complicité des hommes
Je plongeais d'un seul bond
Dans le gouffre masqué
J'en rapportais malgré moi
L'algue et le mot de soeur
J'étais recouvert
De mille petits mollusques vifs
Ma nudité lustrée
Jouait dans le soleil
Je riais comme un enfant
Qui veut embrasser dans sa joie
Toutes les feuilles de la forêt
Mon coeur était frais
Comme la perle fabuleuse

Cependant je savais
Ton regard inconnaissable
Je savais la fuite
De ta tempe penchée
Et ce froid visiteur
Tombe oh tombe
O nuit d'Octobre
Rougis les allées
Des vieux parcs solitaires
Balance ta lune de flammes pâles
Au faîte des peupliers frissonnants
Ah je t'aimais de larmes si douces
O toi belle endormie
Au bord bleu du ruisseau

Il y avait aussi
L'étonnant espace minéral des villes
Les couloirs fragiles et déchirés
De son coeur et de mon coeur
Son sourire plus fiévreux chaque jour
Je noyais mes désespoirs
Au sombre élan de son flanc ravagé
Je construisais mes vastes portiques
J'élevais mes hautes colonnes de cristal
J'allais triompher
Mes palais soudain s'écroulaient
Aux brouillards de mes mains

Nul feuillage d'or
Nulle calme paupière
Les cyclones rugissaient vertigineusement
Les étoiles se rompaient une à une
Toutes les prunelles étaient tuées
Aspirations géantes
Ah Musique de Minuit
Quelles sources d'extase
Pour vos soifs indéfinies
Chaque instant
Dans la vaine précipitation du temps
Assassinait les ombres du mur fatidique
Requiem sans cesse recommencé

Clameurs clouant le coeur écorché
Dérobant le jour strié de lueurs
Ah visages à jamais fermés
Beau front lisse et glacé de nos mortes

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D'autres rivages sans doute
Mon coeur bat-il trop fort
Devant ces mers éteintes
C'est alors que l'oiseau noir crie.

Alain GRANDBOIS





Prix Alain-Grandbois (poésie)

Chaque année est décerné le Prix Alain-Grandbois, attribué à un auteur pour un recueil de poésie jugé de très grande qualité par un jury formé de trois membres de l'Académie des Lettres du Québec.

Pierre Morency (1988) - Jean Royer (1989) - Juan Garcia (1990) - Jacques Brault (1991) - Monique Bosco (1992) - Anne Hébert (1993) - Gilbert Langevin (1994) - Rachel Leclerc (1995) - Hélène Dorion (1996) - Claude Beausoleil (1997) - Paul Chanel Malenfant (1998) - Hugues Corriveau (1999) - Normand de Bellefeuille (2000) - Martine Audet (2001) - Michel Beaulieu (2002) - Danielle Fournier (2003) - Jean-Philippe Bergeron (2004) - Robert Melançon (2005) - Fernand Ouellette (2006) - François Charron (2007).

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lundi 7 juillet 2008

SAUT: 219

Est-ce un début de sénilité? Ou tout simplement, l'immense plaisir de vous faire partager les premiers poèmes - mis à part ceux de Marie Noël que je lisais pour faire plaisir à cette adorable vieille cousine-germaine - qui m'ont amené à la poésie. Je vous en reparle plus loin...

La femme

Mais maintenant vient une femme,
Et lors voici qu'on va aimer,
Mais maintenant vient une femme
Et lors voici qu'on va pleurer,

Et puis qu'on va tout lui donner
De sa maison et de son âme,
Et puis qu'on va tout lui donner
Et lors après qu'on va pleurer

Car à présent vient une femme,
Avec ses livres pour aimer,
Car à présent vient une femme
Avec sa chair tout en beauté,

Et des robes pour la montrer
Sur des balcons, sur des terrasses,
Et des robes pour la montrer
À ceux qui vont, à ceux qui passent,

Car maintenant vient une femme
Suivant sa vie pour des baisers,
Car maintenant vient une femme,
Pour s'y complaire et s'en aller.


Max Elskamp (Poète belge né en 1862, décédé en 1931. Parmi les poètes symbolistes belges, un des plus originaux.)





Poème flou

Où va la pluie, le vent la mène
En tintant sur le toit
Et je me serrais contre toi,
Pour te cacher ma peine.

Le jardin noir aux arbres nus,
Ta petite lampe en veilleuse,
Tes soupirs heureux d'amoureuse
Que sont-ils devenus?

J'écoute encore tomber la pluie:
Elle n'a plus le même bruit...

Francis Carco (Ce poète, ce peintre de la bohême, est né en 1886 et décède en 1958. Il sera le chef de l'École fantaisiste. Je vous signale qu'au saut 186, se retrouve l'extraordinaire poème de Carco, L'OMBRE.)





Si j'ai parlé

Si j'ai parlé
De mon amour, c'est à l'eau lente
Qui m'écoute quand je me penche
Sur elle; si j'ai parlé
De mon amour, c'est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches.;
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho.

Si j'ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,
Et c'est ton ombre que je cherche.

Henri de Régnier (Grand parnassien puis symboliste né en 1864, mort en 1936. Poète des nuances, on sent chez lui l'influence de l'art poétique de Verlaine.)






Il n'y a pas de poètes québécois?

Alors que j'arrivais à la poésie, d'abord par la lecture, puis l'humble acceptation qu'un poème ne se doit pas dêtre nécessairement «compris» mais «ingéré» dans cet espace de soi où le créatif s'amuse, que «l'éternité d'un poème» comme le disait si bien Federico Garcia Lorca « dépend de la qualité et de la texture de ses images », ce fut à la poésie française. Les poètes québécois, c'est vraiment à partie de Gaston Miron que j'y suis arrivé.

À ceux d'aujourd'hui, poèmes et poètes, je pourrais ajouter tout Rimbaud, une bonne partie de Verlaine, si cela était possible du Baudelaire et encore du Baudelaire...

Je lisais, à l'époque, de manière compulsive; observateur de ces alchimistes des mots, comment ils se les appropriaient et surtout, au-delà de la sonorité, comment ils parvenaient à leur faire dire autre chose. À une première lecture, c'était ceci, puis encore autre chose à la suivante et ainsi de suite pour chacune des relectures.

Je ne lisais pas pour ensuite imiter. Non. Je lisais parce que le monde des images qui surgissent parfois de manière bizarre, inouïe et imprévue, - mallarméenne - ce monde devenait un autre monde; celui que j'aimais, que j'aime toujours.

Je reviendrai, bientôt, avec d'autres poèmes, des phares dans ma vie. Garcia Lorca, pour sûr, et tous ces poètes québécois immenses que sont Saint-Denys-Garneau, Nelligan, Anne Hébert, Gatien Lapointe, l'unique Roland Giguère, Gaston Miron... pour ne nommer qu'eux.


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jeudi 3 juillet 2008

SAUT: 218



Pourquoi ne pas commencer juillet avec André Breton, le fondateur du surréalisme, mouvement qu'il a animé dès 1924 - il est né en 1896 - et dont le propos est de «changer la vie, transformer le monde, refaire de toutes pièces l'entendement humain.»

Les citations que je vous offre aujourd'hui sont tirées de NADJA.

(« Dis-moi qui tu hantes... », telle est la question que se pose, au départ, l'auteur de ce livre pour tenter d'en déduire qui IL est. Pour le théoricien du surréalisme qu'est André Breton - écrivain en quête d'une réalité supérieure résultant de la fusion du réel avec le rêve - le mystère du MOI ne s'élucide qu'en marge de la vie banale soumise à la contrainte du travail quotidien, grâce à ces rencontres que l'on dit fortuites.

Tel jour de 1926, quelque part dans Paris, il croise une inconnue dont la fragilité, le sourire imperceptible et le curieux maquillage inachevé retiennent l'attention. Nadja vient d'entrer dans son existence pour le temps bref où la jeune femme se joue pour lui des énigmes, « toujours inspirée et inspirante », avant de s'enfoncer dans la nuit.

Cette oeuvre datant de 1928 et revue en 1963 par l'auteur, est un témoignage capital sur l'état d'esprit originel et plus que jamais vivant du surréalisme.» ) - Tiré de la présentation du livre aux éditions Livre de Poche. -



. Qui étions-nous devant la réalité?

. J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n'avais vu encore que des yeux se fermer.

. Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme. Des escaliers secrets, des cadres dont les tableaux glissent rapidement et disparaissent pour faire place à un archange potant une épée ou pour faire place à ceux qui doivent avancer toujours, des boutons sur lesquels on fait très indirectement pression et qui provoquent le déplacement en hauteur, en longueur, de toute une salle et le plus rapide changement de décor: Il est permis de concevoir la plus grande aventure de l'esprit comme un voyage de ce genre au paradis des pièges.

. Je ne sais quel sentiment d'absolue irrémédiabilité le récit assez narquois de cette horrible aventure me fit éprouver, mais j'ai pleuré longtemps après l'avoir entendu, comme je ne me croyais guère capable de pleurer.

. Qui suis-je? Si par exception je m'en rapportais à un vieil adage: en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je «hante»? Je dois avouer que ce dernier mot m'égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, moins évitables, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rôle d'un fantôme, évidemment il fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis. Pris d'une manière à peine abusive dans cette acception, il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activité dont le champ véritable m'est tout à fait inconnue. La représentation que j'ai du « fantôme » avec ce qu'il offre de conventionnel aussi bien dans son aspect que dans son aveugle soumission à certaines contingences d'heure et de lieu, vaut tout autant, pour moi, comme image finie d'un tourment qui peut être éternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'une image de ce genre, et que je sois condamné à revenir sur mes pas tout en croyant que j'explore, à essayer de connaître ce que je devrais fort bien reconnaître, à apprendre une faible partie de ce que j'ai oublié. Cette vue sur moi-même ne me paraît fausse qu'autant qu'elle me présuppose à moi-même, qu'elle situe arbitrairement sur un plan d'antériorité une figure achevée de ma pensée qui n'a aucune raison de composer avec le temps, qu'elle implique dans ce même temps une idée de perte irréparable, de pénitence ou de chute dont le manque de fondement moral ne saurait, à mon sens, souffrir aucune discussion. L'important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'un aptitude générale qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goûts que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je me vois faire, d'émotions que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?

. Tout ce qui fait qu'on peut vivre de la vie d'un être, sans jamais désirer obtenir de lui plus que ce qu'il donne, qu'il est amplement suffisant de le voir bouger ou se tenir immobile, parler ou se taire, veiller ou dormir, de ma part n'existait pas non plus, n'avait jamais existé: ce n'était que trop sûr.

. Elle était forte, enfin, et très faible, comme on peut l'être, de cette idée qui toujours avait été la sienne, mais dans laquelle je ne l'avais que trop entretenue, à laquelle je ne l'avais que trop aidée à donner le pas sur les autres: à savoir que la liberté, acquise ici-bas au prix de mille et des plus difficiles renoncements, demande à ce qu'on jouisse d'elle sans restrictions dans le temps où elle est donnée, sans considération pragmatique d'aucune sorte et cela parce que l'émancipation humaine, conçue en définitve sous sa forme révolutionnaire la plus simple, qui n'en est pas moins l'émancipation humaine à tous égards, entendons-nous bien, selon les moyens dont chacun dispose, demeure la seule cause qu'il soit digne de servir. Nadja était faite pour la servir, ne fût-ce qu'en démontrant qu'il doit se fomenter autour de chaque être un complot très particulier qui n'existe pas seulement dans son imagination, dont il conviendrait, au simple point de vue de la connaissance, de tenir compte, et aussi, mais beaucoup plus dangeureusement, en passant la tête, puis un bras entre les barreaux ainsi écartés de la logique, c'est-à-dire de la plus haïssable des prisons. C'est dans la voie de cette dernière entreprise, peut-être, que j'eusse dû la retenir, mais il m'eut fallu tout d'abord prendre conscience du péril qu'elle courrait.

. ... tinte à mon oreille un nom qui n'est plus le sien.

. Mais ainsi en va, n'est-ce-pas, du monde extérieur, cette histoire à dormir debout. Ainsi fait le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors.

. En dépit de ce prolongement et de tous les autres qui me servent à planter une étoile au coeur même du fini. Je devine et cela n'est pas plus tôt établi que j'ai déjà deviné. N'empêche que s'il faut attendre, s'il faut vouloir être sûr, s'il faut prendre des précautions, s'il faut faire au feu la part du feu, et seulement la part, je m'y refuse absolument. Que la grande inconscience vive et sonore qui m'inspire mes seuls actes probants dispose à tout jamais de tout ce qui est moi. Je m'ôte à plaisir toute chance de lui reprendre ce qu'ici à nouveau je lui donne. Je ne veux encore une fois reconnaître qu'elle, je veux ne compter que sur elle et presque à loisir parcourir ses jetées immenses, fixant moi-même un point brillant que je sais être dans mon oeil et qui m'épargne de me heurter à ses ballots de nuit.

. La beauté sera convulsive ou ne sera pas.



En octobre 2004, alors que j'étais à Paris, j'ai visité une exposition consacrée à André Breton, à la Mairie du 9ième Arrondissement (rue Drouot). Cette photo de mon amie Carole fut prise à la sortie de l'exposition.

Pour les véritables amateurs de Breton et du surréalisme, voici un lien immensément intéressant.

www.atelierandrebreton.com

Au prochain saut

lundi 30 juin 2008

SAUT: 217


Le SAUT :217 est offert à mon frère Pierre qui célèbre aujourd’hui ses 60 ans. Nous avons signalé l’événement le dimanche 22 juin dernier et à cette occasion, Jacques, mon autre frère, a lu avec brio et beaucoup d’émotion ce poème.

Le voici. Il devient, depuis, symbolique : symbole des Trois Mousquetaires (c’est ainsi qu’on nous surnommait Pierre, Jacques et moi à Sherbrooke, sur la 10ième avenue); symbole de la fraternité si essentiellement importante et cela à tous les âges de Pierre, à toutes les occasions où il est ou sera question de sommet.


Bon anniversaire Pierre et hommage à toi, Jacques!


Mon bras au sommet de ton épaule


Je revois les planches brûlées
Deux gamins y sont grimpés
Mains noires, les yeux au loin

Je m’apeure du sang qui tache le chandail jaune
Deux errants loin de la maison
Défrichant un parc Victoria

J’entends les odeurs de l’automne
Derrière la fenêtre ouverte
Deux enfants attendent le chat en allé

Je remarche la route vers l’école
Petits sentiers de bitume et de graviers
Que deux «jean-de-brébeuf» empruntaient

Je défonce les bancs de neige
Hauts comme deux fois trois pommes
On s’en éloignait armés de nos sacs en cuir

Je regarde un enfant blessé
Paralysé aux jambes, coupé aux yeux
Il part dans une noirceur étranglée

Je retrouve, grêle et faible, un frère
Que l’on dépose, livide, dans un lit double
Main gauche à son épaule, il fait grincer les ressorts

Je découvre un camarade malade
Anémié, silencieux, inquiet
Immobilisé devant un mur froid qu’il observe

Il est loin… plus loin que les planches brûlées…
Perdu dans un parc Victoria pharmaceutique…
La fenêtre fermée… sans chat pour revenir…

Et cela dure, perdure, trop et encore…
Lui, engouffré dans sa camisole de médicaments,
Moi qui fouille un regard en exil

Je le sens s’isoler, noctambule de jour
Fantôme obscur de nuit… j’entends ses rêves
Ceux qui cauchemardent un appel à la vie

Sa claustration l’enclave, m’éloigne…
Sa solitude demande à être respectée…
Déjà, je m’ennuie dans ce désert qu’il construit

On parle peu dans les moments d’entre-vie
On ne sait quoi écouter pour entendre, à mi-voix,
Ces mots lourds qui camouflent la peur

Il est à gauche sur le lit
On nous demande des silences d’adulte
Nous refoule dans des champs stériles

Tu sais mettre du temps… comme un chat
À te recomposer dans ton corps
Tu sais jeter ce regard complice que j’attends

Tu as su comme un chat recroquevillé
Te déplier quand il le fallut
Te lever… nous regarder… et partir

Tu as quitté ce lit double, à gauche,
Pour ouvrir les portes blindées à double tour
Et respirer… l’air des sommets…


(Une fois arrivé au sommet, que l’on regarde derrière soi, en bas…
qu’est-ce ce que l’on voit?
les difficultés de la montée, du voyage,
les bons moments,les silences et les cris, les pleurs et les rires…
toute une vie déployée sur le brouillard du temps…)


«Quand vous cherchez votre frère, vous cherchez tout le monde!»Jacques Poulin


Ta main jeta les streptocoques de groupe A
Les rhumatismes articulatoires cherchant un cœur
Puis tu t’avanças… différent mais tellement le même…

Nous, on se croyait Bob Morane au visage osseux
Aux cheveux coupés en brosse et aux yeux gris
Ballantine, Bill, le géant roux, l’infatigable ami

Les ombres jaunes nous éclairaient placidement
Nous projetaient tellement loin
Nous, à nouveau, l’un près de l’autre

Elles déployaient héroïquement les aventures
Que nos imaginations à la fois prudentes et insouciantes
Avaient déposées dans nos gestes d’enfants téméraires

Et tu passas, la santé résolument ancrée
À ce qui fut, d’abord, de la non-maladie
Vers une entreprise exceptionnelle

Tu revivrais, fier Herzog, un Annapurna scout
Où l’originalité, l’exemplarité, la visibilité, la difficulté
Allaient arracher ce carcan enroulé en toi

De la loi à la promesse scoute, tu fixas ta vie
Aux principes d’ouverture à l’autre qui allaient
Pour longtemps façonner ta silhouette

Jusqu’au théâtre… Arlequin et Peer Gynt…
Jusqu’En Lutte!... au Kampuchea…
Jusqu’à Edgar Morin… la Sorbonne et Paris…

Puis cette Afrique, potière de complexité,
De relations humaines, de bonheurs et de souffrances
Prit des allures de soleil couchant se levant sur l’avenir

«les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…»
Arriva Claire, âme infatigable que l’Univers cueillit
Pour te l’offrir comme un azimut fixé vers les sommets

Alors, comme deux mains du côté du cœur
Comme deux mains du côté gauche
Le fils suivit, un 29 si près du 30

Mon bras au sommet de ton épaule
Ton bras au sommet de mon épaule
Allait se déposer sur des cous d’hommes

Hommes au regard hébété, hommes coupés d’eux-mêmes
Comme des générations de sans-papiers,
De sans-mots, de sans-habits, de blessés au coeur

Hommes fêlés en leur centre, en leur milieu
Hommes de poings et de sang aux tempes
Ces hommes que tu allais choisir de nommer

Ton bras au sommet de leurs épaules
Comme une médecine de l’âme
Tu le poses, pour qu’ils puissent se reposer

Mon frère de soixante fois la fin de juin
Mon frère de six jours après, de l’éternel chemin…
Reçois et garde mon bras au sommet de ton épaule



(Les photos prises le 22 juin le furent par notre beau-frère Roger Mongeau.)

mardi 24 juin 2008

SAUT: 216


En ce jour du 24 juin, Fête nationale des Québécois/es - et plus humblement celle du crapaud - je vous offre Gaston Miron.

Né à Saint-Agathe-des-Monts en 1928, Gaston Miron a été, sans aucun risque de se tromper, celui qui a dominé la poésie québécoise contemporaine. Arrivé à Montréal, en 1947 - l'année de naissance du crapaud - ce n'est qu'en 1953 qu'il fonde avec un groupe d'amis les Éditions de l'Hexagone. Lui à qui on a toujours reproché de ne pas publier, il dépose là Deux sangs avec Olivier Marchand.

Après cela, Miron organise de nombreux récitals de poésie, principalement avec Jean-Guy Pilon et c'est en 1957 que l'ancêtre de la Rencontre des Écrivains a lieu, sous le nom de la Rencontre des poètes.

Il part, pour deux ans à Paris, de 1959 à 1961: un voyage d'études pourrait-on dire au cours duquel il approfondit ses techniques de l'édition mais surtout fait la rencontre des plusieurs écrivains français. Militant du RIN (Rassemblement pour l'Indépendance Nationale) à son retour, il fera également partie du Mouvement Québec Français.

C'est en 1970 qu'enfin... paraîtra L'Homme Rapaillé, publié aux Presses de l'Université de Montréal, une oeuvre essentielle réunissant le travail de Miron en gestation depuis plus de vingt ans. L'impact de ce livre sur la poésie québécoise est inimaginable. Il sera reconnu et couronné par des nombreuses distinctions autant au Québec qu'en France. Il sera également traduit en plusieurs langues.

Miron, porte-parole du Québec, porte-voix de cette nation qu'il aime tant, qu'il écrit si bien, Miron fera de nombreux voyages pour en parler, le chanter de cette voix unique qui retentit encore et toujours aux oreilles du crapaud.

J'ai eu le privilège de le côtoyer à plusieurs reprises. Certaines de ces rencontres résonnent encore en moi de leurs échos inoubliables. Je vous offre aujourd'hui l'entrevue que j'ai réalisée avec lui à l'automne 1969 et publiée (le 10 décembre 1969) dans le journal LE CLAIRON de Saint-Hyacinthe. L'article portait le titre suivant: RENCONTRE AVEC GASTON MIRON, POÈTE.


Qui est Gaston Miron?
Le Livre d'Or de la Poésie Française (Pierre Seghers) dit de lui: « Il est chaleureux et fraternel, de peu l'aîné des jeunes poètes du Québec qui l'aiment et le respectent. Il collabore aux mouvements, les anime surtout, et de lui ne s'occupe guère: il n'a publié que DEUX SANGS, en 1953, alors que nombre de ses poèmes, hautes voiles du langage sur le Saint-Laurent, ont été dispersés dans les journaux et les revues.»

Pierre de Boisdeffre dans Littérature d'Aujourd'hui (Tome II) consacre ces quelques lignes à Miron: «Avec un unique recueil, Gaston Miron a dessiné une des lignes de force de la nouvelle poésie canadienne; il a su peindre, mieux que personne, «les siècles de l'hiver canadien». Boisdeffre place Gaston Miron immédiatement après Saint-Denys-Garneau, Anne Hébert, Alain Grandbois et Rina Lasnier au point de vue de importance.

Jacques Brault a présenté dans Miron le Magnifique, une étude poussée de l'oeuvre du poète.

Jean-Éthier Blais nous décrit peut-être le mieux ce curieux personnage qu'est Gaston Miron, dans Signets II: « Jamais homme ne fut aussi près de son peuple et les phrases douloureuses se succèdent les unes aux autres dans sa bouche lorsqu'il parle de ses frères, les Canadiens français meurtris dans leur langage et leur chair. Il crie leur désespoir, comme s'il voulait assumer par ses paroles toute leur révolte inaudible, alléger le poids de leurs douleurs.»

Gaston Miron fait partie de cette génération de poètes qui ont inventé une thématique de la libération de l'esprit. Il n'y aurait qu'à dire que l'Hexagone se situe entre deux manifestes: Refus Global (1948) et le Manifeste subsiste (1965), pour remarquer les influences qui peuvent jouer.

Parmi les poèmes de Miron, LA VIE AGONIQUE est à signaler parce que c'est là que l'on retrouve les phases importantes de sa démarche. Poésie toujours en mouvement, jamais ininterrompue qui commence et finit par l'amour. Tout se situe entre deux pôles: le pays et la femme.

Déjà se dessine autour du personnage, qui chaque jour est cité comme une des voix les plus importantes de la conscience québécoise, une espèce de légende. Ce grand bonhomme au regard énigmatique et troublé se définirait, à la suite de quelques rencontres, comme une présence envoûtante.

Le premier point qui nous intéressait, c'était l'Hexagone. Cette maison d'édition fondée en 1953 ne voulut jamais être soit une chapelle, soit une école littéraire mais s'efforçait de respecter l'individualité de chacun des poètes qui s'y trouvaient. La première tâche fut de trouver un public qui sortirait le poète de son isolement où la société le reléguait ou lui-même il s'installait..

L'Hexagone a également posé une thématique: l'identité. Ayant pour principe, et Miron insiste beaucoup là-dessus, qu'on ne peut passer à l'universel sans conquérir globalement le spécifique (le particulier), on en est donc arrivé à poser le problème d'une littérature nationale. Miron dit du spécifique que c'est «une expression différenciée de l'humanité» et il continue sur ce sujet.


MIRON: Au début c'était analogique. Mais après, à partir de nous, on ne peut être l'un et l'autre séparément. On ne peut être universel sans être spécifique. Quand je lis Goethe, je suis Allemand. Quand je lis Shakespeare, je suis Anglais. Je voudrais que les autres en arrivent quand ils lisent une oeuvre québécoise de calibre à se dire, moi aussi, je participe à une expression de l'humanité qui est québécoise. Je ne peux pas être complètement moi comme individu et personne si la structure globale m'empêche de l'être. Je nais dans une culture donnée qui est une version de l'humanité. Pour que le «je» puisse s'épanouir il faut que la culture soit libre. Et nous n'avons pas le plein exercice de notre culture. Nous vivons dans la déstructuration permanente.

LE CLAIRON: Que faire alors?

MIRON: Une culture doit opérer un choix fondamental. Elle doit poser le problème de son destin de façon globale. C'est notre situation politique et historique qui forme un empêchement à régler globalement le problème.

LE CLAIRON: L'Hexagone a surtout édité de la poésie. Pourriez-vous nous donner votre définition de la poésie?

MIRON: La poésie étant essentiellement dynamique, elle ne se laisse pas définir. On pourrait dire que c'est l'histoire du fondamental humain, d'une rupture à l'autre dans l'histoire de ce fondamental. Et c'est ainsi que l'homme avance, l'homme-espèce et l'homme-historique, de rupture en rupture. La rupture est toujours un maillon évolutif, qu'elle soit lente évolution ou brusque mutation. Elle commence toujours par un chaos initial depuis lequel se reconstitue une nouvelle totalité de l'homme et de ses formes, et ainsi de suite. La poésie est en quelque sorte la matrice ou l'âme de cette histoire. Elle est à la fois, si on la considère dans l'ensemble de ses moments, enveloppante et débordante, placenta et éclatement.

LE CLAIRON: Et vous, pourquoi a-t-on de la difficulté à rejoindre vos textes, à vous suivre directement comme poète?

MIRON: Je disparais dans la marée brumeuse de ce peuple au regard épaillé sur ce qu'il voit. Je suis un poète en morceaux, un poète épaillé, dans ma vie individuelle et dans ma vie sociale. Dans ce sens-là, je suis à l'image de la collectivité qui a été atomisée, fragmentée. À l'image de l'homme séparé de lui-même. Mais nous sommes en train de nous rapailler, de refaire l'unité de l'homme québécois; en lui et dans sa structure globale.

LE CLAIRON: Tout le monde sait à quel point vous êtes engagé dans la lutte politique au Québec. Votre activité au Front du Québec Français en est un témoignage. J'aimerais que vous nous dégagiez un tableau de la situation politique actuelle.

MIRON: J'aimerais signaler au départ que nous vivons actuellement l'aventure qui relève de la naissance d'une conscience nationale en train de se former, d'un vouloir-vivre collectif. Nous sommes à nous reposséder. Depuis la prise du pouvoir par l'Union Nationale en 1966, nous sommes en face d'une situation inédite qui se dégage aujourd'hui. Nous assistons à un vacuum du pouvoir chez les deux partis traditionnels. Également, à un vacuum idéologique par le fait que les anciennes idéologies ne répondent plus à la situation actuelle. Il y a aussi un élément important et c'est que les générations intermédiaires tiennent le coup en tant que générations et non plus comme cas isolés. Et la jeunesse de plus en plus considérable, de plus en plus instruite qui n'est pas marquée par les traumatismes de pauvreté et de peur. À partir de ça tout est possible pour la construction d'un Québec nouveau. On est en train d'esquisser un modèle québécois. On assiste aussi à un affrontement préléminaire qui est à la fois un affrontement final quant au choix que l'on doit poser. Examinons la situation actuelle à partir d'événements tels le Bill 63, le règlement municipal Drapeau-Saulnier.
D'un côté nous avons le gouvernement qui impose des mesures appuyées par le Conseil du Patronnat, la Chambre de Commerce et Clubs Sociaux et de l'autre les syndicats et une forte partie de l'opinion publique.
Nous sommes devant un parlement monolithique - sauf quelques individus - schizophrène, dépassé par les événements, coupé du peuple, loufoque, incohérent, qui ne se maintient que par la force, qui glisse vers l'arbitraire et la répression. Un gouvernement à comportement aberrant, en queue de veau. Le maintien du statu-quo devient la raison d'état de ce gouvernement à la remorque des fédéralistes d'Ottawa. Il est évident que cela peut nous mener à une forme de facisme qui se manifeste lorsque les rapports entre les humains sont faussés par l'envahissement de l'appareil politique et policier dans la vie individuelle de chacun. À ce moment-là, tout le monde devient suspect à tout le monde; chacun est présumé coupable de quelque chose. C'est le climat de suspicion qui abolit la liberté.
J'aimerais ajouter qu'il y a actuellement une exploitation éhontée de l'aliénation d'un peuple au service des mystifications et des privilèges. Tout ça touche à l'anthropologie québécoise. Comme exemple citons le fait de propager des épouvantails, d'induire les gens à des raisonnements sophistes qui nous empêchent de voir la réalité, de s'ingénier au chantage comme M. Bertrand qui dit que le peuple québécois ne veut pas choisir entre son appartenance linguistique et son appartenance économique. Je voudrais dire que parler de la langue en terme quantitatif c'est vrai et c'est pas vrai. On compare les 5 millions de francophones aux 200 millions d'anglophones du continent. Cette comparaison est justifiable dans le statu-quo. Dans une perspective de l'indépendance le rapport devient d'une entité face à une autre entité. Une entité juridique, politique, économique et culturelle face à une autre entité. D'accord, le Québec ne sera jamais une entité de même grandeur que les États-Unis, mais on cessera de minimiser les 5 millions de Québécois par rapport à 200 millions d'Américains. On ne dit jamais 40 millions de Français contre 100 millions d'Allemands. Nous sommes un petit peuple et nous nous devons d'assumer notre destin. Quel que soit l'ordre de grandeur, il faut l'assumer parce que c'est une forme différenciée de l'humanité et cela c'est important. Je trouve que c'est un défi plus exaltant que celui de Trudeau et les autres fédéralistes parce qu'il débouche sur l'universel alors que l'autre ne débouche que sur une plus ou moins grande participation à la Confédération canadienne. Mieux vaut se tailler une place comme identité au même titre que toutes celles de la terre.
Il y a un dernier point que je voudrais soulever sur cette question et c'est le mépris dans lequel on tient l'homme québécois chez les tenants du statu-quo. Mépris que l'on retrouve chez les peuples infériorisés collectivement, ce qui ne veut pas dire inférieurs. Si cette infériorisation se prolonge, elle engendre toutes sortes de ravages: honte de soi, mépris de soi. Signalons que ce mépris se manifeste chez la classe-écran, c'est-à-dire celle qui collabore avec la majorité dominante. Ils ont pour tâche de dire que le Québécois est incapable par lui-même, qu'il ne peut trouver des idées originales et doit les importer de l'étranger, qu'il est inapte à la démocratie.

LE CLAIRON: Peut-on dire que vous êtes un poète engagé?

MIRON: Il n'y a pas de poésie engagée. Tout texte engage. J'ai essayé d'aggrandir ma poésie à l'échelon de tout l'homme et même d'exprimer la dimension politique de l'homme. Ma poésie est un engagement culturel global vis-à-vis le fait canadien-français.

Lorsqu'on laisse Gaston Miron, il semble que tout commence et non pas que quelque chose vient de se terminer.
En partant, il laisse pour notre chronique un poème inédit appelé: L'homme ressoudé.

J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
et me voici comme un homme dans une maison
qui s'est faite en son absence
je te salue silence

je ne suis plus revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence





(30)




Cet homme ressoudé allait devenir L'Homme rapaillé.

Le crapaud ne saurait oublier les trois séances de travail (une au restaurant du Club Canadien, la deuxième dans les bureaux de l'Hexagone situés à l'époque autour du Carré Saint-Louis et la troisième, dans les rues de Montréal). Elles me permirent d'entreprendre et de finaliser cette entrevue. Miron ne voulait pas que les mots qui allaient être publiés ne soient pas exactement ce qu'il souhaitait transmettre. C'est ensemble que nous l'avons peaufiner mais je ne saurais oublier, marchant tout près de ce géant, cette façon si intensément personnelle de parler, rire et chanter comme s'il lançait un «call» à la nation québécoise, à tous les humains québécois.


(Les photos originales sont de Paul Labelle, photographe de Saint-Hyacinthe)

Bonne Saint-Jean-Baptiste.

lundi 16 juin 2008

SAUT: 215


Alors le voici ce poème que l'on m'avait demandé d'écrire, il y a maintenant de cela 13 ans, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de l'ouverture de la Polyvalente Osisas-Leduc, devenue aujourd'hui, l'École secondaire Osias-Leduc, située à Mont-Saint-Hilaire, au pied de la montagne.

Je m'y suis retrouvé à l'automne 1992, j'y ai enseigné puis assumé le poste de directeur adjoint.

Je remercie cette anonyme personne qui a rappelé ce moment en me postant par courriel, ce poème.


Retrouvailles

REVENIR
- L'autobus scolaire ne m'attend plus
Après toutes ces années
Cette odeur - celle de la craie peut-être -
qui se glisse dans les corridors
Se répand... me rappelle

RETROUVER
- Ce professeur qui citait Napoléon
Celle qui parlait de Pythagore
La dictée hebdomadaire au local...
... je ne me souviens plus...
mais j'y retournerais les yeux fermés

RECONNAÎTRE
- La couleur des couleurs des saisons
L'endroit du premier regard
Du coeur qui flancha
Des mains se rejoignant...
Se dénouant à la porte de la classe

RAPPELER
- Les heures heureuses, les heures passées
Les travaux rapidement faits
Remis... Espérant!
Les examens cousus de nuits blanches
Les matins sous la montagne

RÉAGIR
- Vingt-cinq fois plus qu'une
À toutes ces années
qui fondaient mon adolescence
En morceaux fragiles
En taches de souvenir

RETROUVAILLES
- L'espace entre les cours - Récréations
L'espace entre les années - Vacances
L'espace entre ici et ailleurs - La vie
Je reviens
et je me retrouve



(Polyvalente Osias-Leduc,
Mont-Saint-Hilaire, 1995)

Au prochain saut

jeudi 12 juin 2008

SAUT: 214



Le crapaud a reçu, au cours des dernières semaines, quelques courriels le grondant... Oui, oui, vous avez bien lu: le grondant. Ceux et celles qui en sont les instigateurs/trices, eh! bien ils/elles ont tout parfaitement raison. Ils/elles me disent que dans toutes mes belles citations dont certaines datent certainement de l'âge où je commençais à pré-apprendre à lire, où à l'âge des grands élans philosophiques kantiens ou nietzschiens de l'adolescence, où à l'âge du «déplumage» de mes premiers livres de pédagogie, où... et on en ajoute, en rajoute... que j'oublie de leur offrir quelques poèmes. Ce à quoi je réponds dans un élan aussi subi qu'inattendu: revisitez le 211, le 207, le 203, le 201... mais je ne veux pas relancer ou revamper certains sauts... Au fond, ils/elles ont raison. Il y a un petit relâchement. Cessons de cacher la tête dans l'étang!


Mais ce qui m'a le plus surpris, fut ce courriel en provenance d'un(e) ancien(ne) élève (avec hotmail, c'est parfois confus) me rappelant ce poème écrit en 1995 afin de souligner le 25ième anniversaire d'une école secondaire où je travaillais. Je vous promets d'en faire un saut très bientôt.


On me dit aussi que du côté photos, c'est toujours bon. Je vous cache ma source... mais je me la souhaite intarissable.


Pour corriger un tant soit peu ce manque de poèmes, en voici trois (3): vous aurez un peu de difficulté à les retrouver car celui de Grandbois est caché dans Les Îles de la Nuit, celui de Roland Giguère est un original publié dans le journal LE DEVOIR en 1995 alors que celui de Gilbert Langevin, comme tout ce qu'il a si génialement écrit, doit sans doute avoir été ramassé par un col bleu de la ville de Montréal alors qu'il nettoyait le parc du Carré Saint-Louis.


Les voici donc, un peu pour me faire pardonner auprès des fidèles que je remercie d'être présents au rythme parfois décousu du crapaud... qui s'ennuie de Forillon.

Parmi tous et toutes ou seul avec moi-même
Nous lèverons nos bras dans des appels durs comme les astres
Cherchant en vain au bout de nos doigts crispés
Ce mortel instant d'une fuyante éternité
(Alain Grandbois)




la nuit hurle

un bruit de vitre
une seule et
profonde soirée
de miel
un bruit de veines
qui geignent
et qui saignent

un long cri d'amour
la pointe tournée vers
l'intérieur de la nuit
et le silence
qui se fait jour
la pointe tournée vers
celui qui
ne se lèvera plus
le front couvert
d'étoiles encore
chaudes.
(Roland Giguère)



Années de malheur où la peur était reine
On trompait son courage dans un baquet de haine
Des épines couronnaient le désir dénoncé
L'amour avait des gants pour ne pas se blesser
Tous les matins portaient masques de carême
Le plaisir se cachait dans un danger suprême
Ces années me reviennent avec leurs bruits de chaîne
Avec leurs mornes traînes et leurs laizes de peine
Qu'à cela ne vache, qu'à cela ne chienne
Ce fleuve de douleurs apporta la révolte.
(Gilbert Langevin)

Voilà. Je me sens un peu réconcilié mais combien ému à la lecture de ces trois immenses poètes québécois.

Au prochain saut




mardi 10 juin 2008

SAUT: 213



Nous allons franchir bientôt la première moitié de juin... et voici le saut de crapaud qui se laissait attendre.
Il aura ceci de particulier qu'il a épuisé le premier cahier de lecture... Il en reste d'autres, faut pas s'inquiéter.
Bonne lecture.

. Mais à partir de l'instant où nous nous attachons à un être, nous nous accommodons de tout, tant nous craignons de porter atteinte à cette illusion aveugle qu'est l'amour. Cette illusion aveugle nous est parfois si nécessaire que nous la laissons corrompre notre véritable identité.
Shirley MacClaine

. ... le comment des choses n'importe pas, c'est le pourquoi qui compte.
Shirley MacClaine

. L'homme a besoin d'abord d'être reconnu pour se reconnaître.
Colette Portelance

. Attends que j'aie trouvé mon rythme, et tu verras que je passerai plus de temps avec toi que partout ailleurs. Seulement, accepte-moi tel que je suis et laisse-moi le temps.
Robert Louis Stevenson

. L'espace est la première chose que je trouve hors de moi avant de vous rejoindre par la voix ou le geste.
Jean O'Neil

. L'espace me permet de respirer et de vous aimer sans m'abîmer en vous et sans vous abîmer en moi.
Jean O'Neil

. Mais elle était du monde où les plus belles roses
Ont le pire matin
Et chose elle a vécu ce que vivent les choses
L'espace d'un destin
JeanO'Neil

. Il n'y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent.
Saint-Just

. Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie...
Baudelaire

. Rien ne m'était plus sûr que la chose incertaine.
François Villon

. Tu fuis comme un faon qui tremble...
Pierre de Ronsard

. Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
François de Malherbe

. J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!
Victor Hugo

. Et n'être qu'un homme qui passe
Tenant son enfant par la main...
Victor Hugo

. La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage.
Diderot

Au prochain saut

mercredi 28 mai 2008

SAUT: 212


Pour ce dernier saut de mai, quelques citations qui tournent, contournent et retournent au concept de liberté...

. Retrouver soudain sa liberté ne va pas sans souffrance et sans responsabilités nouvelles.
Shirley MacLaine

. La liberté, c'est l'aptitude à arrêter des choix et à prendre des décisions, et la capacité d'en assumer les conséquences.
Colette Portelance

. C'était un rêve, et ce n'était pas un rêve. C'était la vérité sous les habits du rêve.
Yann Queffélec

. Rien n'est vrai, rien n'est faux, tout est songe et mensonge.
Lamartine

. Un ange en enfer vole dans son propre petit nuage de Paradis.
Maître Eckart

. Je crains moins l'austérité ou le délice des uns que la souplesse des autres.
Saint-Just

. Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité.
Jean Cocteau

. Il faut du temps pour manoeuvrer un bateau une fois qu'il est parti.
Justin Gaarder

. Le monde entier est une scène
Hommes et femmes, tous, n'y sont que des acteurs,
Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties,
Et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles.
Shakespeare

. What if you slept? And what if, in your sleep, you dreamed? And what if, in your dream, you went to heaven and there plucked a strange and beautiful flower? And what if, when you awake, you had the flower in your hand? Ah!, what then?
Coleridge

. Les outils de l'esprit deviennent des fardeaux quand l'environnement qui les a rendus nécessaires n'existe plus.
Henri Bergson

. Il apparaît qu'un type étrange de chaos peut se cacher derrière une façade d'ordre, et pourtant, au plus profond du chaos se cache un type d'ordre encore plus étrange.
Douglas Hofstadler (pionnier de l'intelligence artificielle)

. Le courage ne dissipe pas l'anxiété. Puisque l'anxiété est existentielle, elle ne peut être dissipée. Mais le courage absorbe en lui l'anxiété de ne pas être... Celui qui ne réussit pas à assumer courageusement son anxiété ne peut réussir à éviter le désespoir qu'en s'évadant dans la névrose. La névrose, c'est le moyen d'éviter de ne pas être en évitant d'être.
Paul Tillich

. Je peux m'accomoder du doute et de l'incertitude. Je crois qu'il est beaucoup plus intéressant de vivre sans savoir que d'avoir des réponses qui risquent d'être fausses.
Richard Feynman

. Être libre, c'est répondre de nos actes, et l'on répond toujours devant les autres, avec les autres comme victimes, comme témoins et comme juges.
Fernando Savater

. ... lorsqu'on nage dans le méthane, on craint les étincelles...
Jean Bédard

. Plus la nuit est noire, plus on peut voir de soleils dans le ciel. Pendant le jour, on ne peut voir que le sien.
Justin Gaarder

. Les pensées déposées sur le papier ne sont rien de plus que la trace d'un passant sur le sable. On voit bien la route qu'il a prise; mais pour savoir ce qu'il a vu sur la route, on doit se servir de ses propres yeux.
Schopenhauer

. Nul n'a jamais écrit ou peint ou sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer.
Antonin Artaud

. La liberté n'est pas une philosophie, pas même une idée: c'est un mouvement de la conscience qui nous pousse, à certains moments, à prononcer deux monosyllabes, Oui ou Non. Dans leur brièveté instantanée, comme dans la clarté de l'éclair, c'est le signe contradictoire de la nature humaine qui se dessine.
Octavio Paz

. ... personne ne peut être libre à ta place.
Fernando Savater

Au prochain saut

vendredi 23 mai 2008

SAUT: 211



Un mois de mai en dents de froid et de pluie, exactement ce que nous aurions souhaité pour avril mais qui a choisi d'arriver au moment où notre corps et notre âme exigent davantage de soleil et de chaleur. Un mai désiré comme une suite à la plage cubaine, aux couleurs sur la mer, à cette si douce température qu'elle nous pousse à croire que ça pourrait être ainsi tout au long de l'année.

Un mois de mai... trois lettres seulement pour dire le printemps et ses nécessaires retours, éclosions, ses magnolias puis ses lilas qui regardent de haut les tulipes, les crocus et les jacinthes qui osent pointer leur tête hors de la terre encore froide. Des jardins à refleurir, des potagers à bêcher, à nourrir, en qui croire.

Un mois de mai qui cherche une lune plus chaude, plus maternelle, une lune marine.

Un mois de mai...

Les feuilles du bouleau qui s'accaparent de la moitié de ma fenêtre et se confondent à celles de l'érable planté dans le trottoir face à la maison, comme un grand urbain qu'il est, les feuilles du bouleau me rappellent nos messages de l'automne dernier. Les arbres cultivent la mémoire et savent nous chatouiller les yeux afin que le souvenir demeure, collé aux verts des feuilles.

Lui, ce bouleau blanc qui n'a jamais vu la forêt, n'a jamais rêvé d'autre chose qu'à ce soleil derrière la maison venant doucement à sa rencontre en milieu d'après-midi, ce bouleau sait comment attiser les souvenirs. Il n'a qu'à bouger un peu, frétiller je dirais, pour que les couleurs de maintenant rejoignent celles de l'hiver puis celles de l'automne.

Je lui ai donné un nom. Nous sommes les seuls, lui et moi, à le connaître. Il le porte pour deux raisons: la première, parce qu'il est un spécialiste de la couleur et la deuxième, parce qu'il possède la forme d'un glaive tendu vers le ciel. Ce bouleau reflète la couleur, en fait toutes les couleurs autour de lui et il le fait avec une simplicité tellement pure que chacune d'elles conserve son originalité puis s'ouvre aux autres avec grâce et tendresse. Ce bouleau blanc a la forme d'un glaive tendu lorsque sa silhouette court vers le ciel, on n'a qu'à bien regarder pour s'en apercevoir. Voilà pourquoi je lui ai prêté le nom de Federico Garcia Lorca.

Le poète espagnol qui écrivait
«Sur la plage la mer danse
un poème de balcons.»
me permettra sans doute de modifier ses mots
«Sur la vitre le bouleau danse
un poème de balcons.»

Un mois de mai... espagnol et urbain... à travers lequel j'entends cet écho souterrain...




l’écho souterrain


l’écho insolite troue l’espace
une plume d’ange s’enfuit

la rame du métro s’arrête
- personne ne descend -
repart dans le même bruit
celui d’un insolite écho troublant l’espace

le noir souterrain remue
bousculant les murs que la publicité salit
alors que le train, étourdi à suivre des lumières bleues,
se dirige vers le prochain arrêt

rien

que l’écho stationnaire
collé aux portillons qui s’ouvrent
puis se referment dans le silence de cinq heures
un silence bondé de solitudes lasses

rien et un peu moins

un écho qui étourdit les oreilles
qui chiffonne un journal recyclé
qui cherche dans si peu d’espace
celui qu’il empruntera pour se cacher

à nouveau le train s’arrête
retenu par une panne de courant inattendue
l’écho souterrain se dissipe dans l’espace insolite
et sort… underground...
dans un grand soleil d’ange


Au prochain saut

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...