lundi 27 août 2007

Le cent soixante-quatorzième saut de crapaud



Ce matin, les citations que le crapaud vous offre pourraient se recouper sous l’expression «en vrac». Elles sont de toutes les époques, déposées dans les cahiers de lecture avec, à la fois un geste automatique, de celui qui remet à plus tard une réflexion plus approfondie, ou encore ce petit coup de cœur ou d’intelligence que l’on ne comprend pas immédiatement mais dont on est certain qu'il y soit.

Magnifique ce pouvoir de revenir à l’origine d’une phrase surtout si la magie joue encore, si les quelques mots réunis autour d’une idée frappent l’imaginaire, une autre fois, et le cœur.

Voici quelques exemples de ce que le crapaud veut dire.

. Il est toujours plus aisé de voir les illusions du voisin que ses propres errements.
Yvan Illich

. Notre liberté et notre pouvoir d’action se définissent par notre volonté d’assumer la responsabilité de l’avenir. Yvan Illich

. Toute notre connaissance commence par les sens, d’où elle gagne l’entendement et s’achève dans la raison. Emmanuel Kant

. Agis toujours de telle sorte que le principe de ton action puisse devenir universel. Emmanuel Kant

. Il est plus important de comprendre que de savoir qui avait «raison» ou «tort». Bruno Bettelheim

. Ce ne sont pas ces grands événements mais les petits incidents de l’existence quotidienne qui constituent la trame des relations humaines. Bruno Bettelheim

. N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. Léo Ferré

. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes. Léo Ferré

. Ne posez pas de questions, l’on ne vous dira pas de mensonges. Thomas Hardy

. … le souffle du vent qui s’élevait parfois devint le soupir de quelque âme immense et affligée, enfermée par l’univers dans l’espace et par l’histoire dans le temps. Thomas Hardy

. L’homme est fait pour vivre avec les autres et quand il se retire pour fuir une réalité insupportable, c’est souvent pour y trouver une souffrance plus grande encore que celle à laquelle il a voulu échapper. Colette Portelance

. La vraie liberté est beaucoup plus intérieure qu’extérieure. Et l’homme qui ne se sent pas libre est toujours malheureux et coincé au fond de lui-même. Colette Portelance

. Un homme découvre qu’il s’est trompé à toutes les étapes de sa vie, et il en déduit au bout de son existence qu’il a totalement raison. Extraordinaire conclusion! Robert Louis Stevenson

. L’espoir est si fort qu’il a vaincu la peur. Robert Louis Stevenson

. Chacun savait quel couteau remuer dans la douleur de l’autre. Yann Queffélec

. Chacun d’entre nous porte en lui-même des milliers de gens. À force de fouiller en soi, on trouve tout ce qu’on pourrait être si les circonstances nous y forçaient. Yann Queffélec

. La rencontre de phénomènes qui les subjuguent par leur grandeur démesurée donne aux hommes des figures de vaincus. André Langevin

. Sans qu’il s’en soit bien aperçu, il a sensiblement modifié ses rapports avec les êtres et ce qu’il appréhendait d’instinct s’est produit : il ne connaît plus aucune certitude. André Langevin

vendredi 24 août 2007

Le cent soixante-treizième saut de crapaud



Comment résister, une fois dit que le crapaud y est plongé totalement, à ne pas vous offrir quelques magnifiques phrases tirées de ALEXIS ZORBA, de l’auteur crétois Nikos Kazantzaki.

Elles se présentent toutes seules, sans commentaires. Les voici :



. Tout a un sens caché dans ce monde, pensai-je. Hommes, animaux, arbres, étoiles, tout n’est qu’hiéroglyphes; heureux celui qui commence à les déchiffrer et à deviner ce qu’ils disent, mais malheur à lui. Quand il les voit, il ne les comprend pas. Il croit que ce sont des hommes, des animaux, des arbres, des étoiles. C’est seulement des années plus tard, qu’il découvre leur vraie signification.

. Le vieux monde est palpable, solide, nous le vivons et luttons avec lui à chaque instant, il existe. Le monde de l’avenir n’est pas encore né, il est insaisissable, fluide, fait de la lumière dont sont tissés les rêves, c’est un nuage battu par des vents violents – l’amour, la haine, l’imagination, le hasard, Dieu… Le plus grand prophète ne peut donner aux hommes qu’un mot d’ordre et, plus ce mot d’ordre sera imprécis, plus le prophète sera grand.

. J’étais heureux, je le savais. Tant que nous vivons un bonheur, nous le sentons difficilement. C’est seulement quand il est passé et que nous regardons en arrière que nous sentons soudain – parfois avec surprise – que nous étions heureux. Mais moi, sur cette côte crétoise, je vivais le bonheur et savais que j’étais heureux.

. Je remplirais ma chair d’âme. Je réconcilierais en moi, enfin, ces deux ennemies séculaires…

. La vie, c’est un embêtement, poursuivit Zorba; la mort, non. Vivre, sais-tu ce que ça veut dire? Défaire sa ceinture et chercher la bagarre.

. Comme toutes ces choses, qui m’avaient jadis tellement fasciné, me parurent, ce matin-là, n’être que hautes acrobaties charlatanesques! Toujours, au déclin de toute civilisation, c’est ainsi que s’achève, en jeux de prestidigitateur, pleins de maîtrise – poésie pure, musique pure, pensée pure – l’angoisse de l’homme. Le dernier homme – qui s’est délivré de toute croyance et de toute illusion, qui n’attend plus rien, ne craint plus rien – voit l’argile dont il est fait, réduite en esprit, et l’esprit n’a plus rien où jeter ses racines pour sucer et se nourrir. Le dernier homme s’est vidé; plus de semence, plus d’excréments, ni de sang. Toutes choses sont devenues mots, tous les mots jongleries musicales. Le dernier homme va encore plus loin : il s’assied au bout de sa solitude et décompose la musique en muettes équations mathématiques.

. Le rythme infaillible de l’année, la roue tournante du monde, les quatre faces de la terre, qui l’une après l’autre, sont éclairées par le soleil, la vie qui s’en va, tout cela me remplit de nouveau d’un trouble oppressant. De nouveau retentissait en moi, avec le cri des grues, le terrible avertissement que cette vie est unique pour l’homme, qu’il n’y en a pas d’autre et que tout ce dont il peut jouir, c’est ici qu’on en jouira. Il ne nous sera donné, dans l’éternité, aucune autre chance.
Un esprit qui entend cet avis impitoyable – et en même temps si plein de pitié – prend la décision de vaincre ses mesquineries et ses faiblesses, de vaincre la paresse, les grandes espérances vaines et de s’accrocher, tout entier, à chacune des secondes qui fuient à jamais.

. - Et quel est ton plat préféré, grand-père?
- Tous, tous, mon fils. C’est un grand péché de dire : ça c’est bon, ça c’est mauvais!
- Pourquoi? On ne peut pas choisir?
- Non, pour sûr, on ne peut pas.
- Pourquoi?
- Parce qu’il y a des gens qui ont faim.

. … l’éternité est chacune des minutes qui passent.

. L’idée, c’est tout, dit-il. Tu as la foi? Alors une écharde de vieille porte devient une sainte relique. Tu n’as pas la foi? La Sainte Croix tout entière devient une vieille porte.

. L’homme, l’infortuné, a élevé autour de sa propre petite existence une haute forteresse inexpugnable, prétend-il; il s’y réfugie et s’efforce d’y apporter un peu d’ordre et de sécurité. Un peu de bonheur. Tout y doit suivre les chemins tracés, la sacro-sainte routine, obéir à des lois simples et sûres. Dans cet enclos fortifié contre les incursions violentes du mystère, se traînent, toutes-puissantes, les petites certitudes aux mille pattes. Il n’y a qu’un seul ennemi formidable, mortellement redouté et haï : la Grande Certitude. Or, cette Grande Certitude avait maintenant franchi les murailles et s’était ruée sur mon âme.

. Les hommes se rencontrent et se séparent comme les feuilles que chasse le vent; en vain, le regard s’efforce de retenir le visage, le corps, les gestes de l’être aimé; dans quelques années on ne se rappellera plus si ses yeux étaient bleus ou noirs.
















mardi 21 août 2007

Le cent soixante-douzième saut de crapaud



Il vous semblera «étrange» ce poème alors que le crapaud est en pleine lecture du livre de Nikos Kazantzaki, LE CHRIST RESSUCITÉ, CELUI QUI DOIT MOURIR. Étrange, mais pas autant qu'on pourrait le croire à première vue. Ces enfants dont l'innocence se verra troublée par la peur, le froid et le fantôme auraient très bien pu rêver de Crète, de Zorba le Grec ou encore des personnages de Kazantzaki, mais à la place, ils rêveront d'Espagne et de lame de Tolède...


Les poèmes ont ceci de magique: lorsqu'ils s'en vont par un sentier, ils recherchent avidement autour d'eux des images qui les nourrissent, leur font voir la lumière dans toute forme de noirceur, découvrir le silence sous les bruits sournois des réalités diverses qui assaillent à la fois le corps, le coeur et le cerveau. Un poème n'est ni poésie ni poète, il est instant, cet instant suspendu qui s'éternise brutalement. Un poème n'est pas le lecteur qui le découvre, il est un passager autour des images que son ticket de lecture lui permet de voir...


Celui que je vous offre, aujourd'hui, possède le mérite de boucler le cycle des fantômes, c'est-à-dire ces êtres sans visages, sans âme, nus et immatériels qui voyagent à travers nous en s'effilochant.


Le poème s'intitule SOUS LES OMBRES D'UN FANTÔME...



sous les ombres d’un fantôme…


… au bout de la colline se détachaient
- (projetant dans la trop courte vallée) -
des images accrochées au faîte des arbres
mutilés par l’automne

… des formes cadavériques aux allures sanguinaires se profilaient
que
- (passant par là) -
des anges revêtus de leurs armes dorées
auraient dessinées


il faisait froid
tout se figeait
dans le triste frimas
grimaçant d’effroi



par le chemin vicinal,
les enfants avaient bien remarqué
cette lugubre réalité adulte
que déchiquetait le vent

ils se taisaient
- (entre eux) -
se tenaient au fenton rouillé
les menant aux arbres


… et sous les ombres torves d’un fantôme
lancées au travers
d’un air
de Schubert
- (guttural lied appris par cœur) -
ils s’engourdirent au pied de l’arbre…



le froid colorait leurs mains
paralysés
ils tracèrent des sentiers
que les roches fendaient




le coupe-papier de Tolède n’était qu’une lame seule
- (une dague ayant perdu son chemin) -
retrouvée dans le creux bleu des mains enfantines
qui balayèrent le froid à grands coups d’Espagne


ont peur ces enfants
sous les arbres
sous les ombres d’un fantôme
auront peur ces enfants
sous les arbres
sous les ombres d’un fantôme
avaient peur ces enfants
sous les arbres
sous les ombres d’un fantôme
eurent peur des enfants sous les arbres sous les ombres d’un fantôme

et amènent le froid
amèneront le froid
et amenaient le froid
amenèrent le froid

plus loin
plus colline
plus vallée

que toutes les routes des écoles
- (ayant perdu leurs sentiers) –


la peur et le froid
jouèrent à qui perd-gagne
les haillons d’un fantôme
enfoui sous ses ombres



les enfants armés de métronomes chronométrés en degrés Celcius
en froid encore à venir
rêvèrent d’une Espagne empoussiérée
échevelée de vents
et chassaient les fantômes endoloris dans leurs cerveaux immobiles


se désarmèrent les enfants
- (ombres amères perdant lambeaux et chairs) -
accroupis sous les arbres de l’hiver
et chantaient
des hymnes au silence
qu’un seul fantôme entendit…

samedi 11 août 2007

Le cent soixante et onzième saut de crapaud

Il est chaud ce jeudi 11 août 1977. Humide. Lové comme un serpent dans la canicule; celle que nous redoutons, ayant tant à faire avec notre attente que la patience tente d’apaiser. Étendus sur le lit de la chambre à coucher, les draps bousculés par terre, nous tentons de saisir un imperceptible et léger courant d’air. Peine perdue. Il fera un temps de brûlure suspendu à un inutile parapluie de nuages enclins à faire du sur-place.
Allait-elle crier, hurler de douleur? Grand-Père sait qu’il ne pourra supporter la souffrance de la Belle; il connaît aussi sa force, son courage et surtout sa volonté de faire les choses avec cette élégance qui la caractérise, toute personnelle. Il se tait, au bout du lit alors qu’elle tient son ventre plein de la Catherine qui s’annonce. Celle dont nous venions tout juste de changer le prénom sans trop savoir si nous aurions raison. L’autre, de toute façon, n’allait plus. Fanchon. Non, ça n’allait plus.

Combien de jours, de soirées, de nuits surtout, avons-nous songé à elle? Impossible de le dire.

Primipares inopinés, ceci ne nous était pas destiné et nous fûmes lancés au cœur d’un maelstrom d’informations, de conseils, de messages entourant la grossesse, recevant tout avec l’incertitude de ceux qui arrivent dans un endroit inconnu. Nous parcourûmes les livres… suivirent les recommandations… fréquentèrent les cours prénatals… multiplièrent les visites chez Rosaire qui, à la fin, accepta d’accompagner la Belle jusqu’au bout, rassurante nouvelle!

Grand-Père regarde bouger la Belle dans son lit mouillé. Parfois, le regard plonge en elle-même comme si déjà elle préparait le chemin. Parfois, les paupières se ferment l’espace d’un battement de cils. Il faut alors prendre le cahier. Écrire le temps entre cette contraction, l’ancienne et la suivante. La qualifier : bonne ou pire. De 7 heures 44 jusqu’au départ vers l’hôpital. Leur durée. Couchée, à quatre pattes ou debout. Nous jouons de cette mécanique comme d’une boussole indiquant l’azimut menant à Catherine.

Un gros arbre à travers la fenêtre d’une petite chambre. À Londres. Un an auparavant. C’était la sécheresse, Grand-père s’en souvient, la Tamise se traversait à pied et dans Hyde Park, le gazon jaunissait à vue d’oeil. L’eau rationnée. Les grands peupliers du parc londonien, là où Grand-Père passait ses journées à attendre la Belle toujours en Écosse, bloquaient difficilement le passage à un soleil torride. Les canards au magnifique cou vert peinaient à nager sur l’étang presque vide.

Cet arbre, celui de la fenêtre londonienne un an auparavant, sans qu’il ne le sache vraiment, scella la vie de deux êtres que Catherine choisirait pour parents. Eux ne le savaient pas encore. Ce fut en ce matin du 15 novembre 1976, quelques heures à peine avant l’avènement au pouvoir du Parti Québécois, alors qu’ils passeraient la journée à travailler dans un bureau de scrutin – ce matin-là aussi était gris, pluvieux, mais rempli à ras bord d’automne – que dans un grand geste d’amour, la Catherine se mit en route.


Nous mesurons l’espace entre les contractions en minutes, leur durée en secondes. La Belle est debout, les bras au-dessus de sa tête noire de cheveux éparpillés sur ses épaules, respirant avidement par la bouche, ne laissant aucune plainte altérer ce qui agissait : la contraction faisait son travail. Puis, dans cette chambre sans air, elle reprend sa place sur le lit qu’une silhouette détrempée a tracé, devant un Grand-Père affairé à prendre des notes mais surtout à la regarder, l’admirer dans sa maternité s’installant et inscrire en lui les premiers résultats de son impuissance. Impossible de changer de rôle. Permuter les places.

Il fallut peu de temps, après ce 15 novembre, pour que l’appartement froid que la Belle réchauffait d’une multitude de petits détails, ceux qui transforment, métamorphosent tout, dont ces rideaux verts, diaphanes, derrière lesquels un gros arbre - un peuplier peut-être – se tenait debout et droit, peu de temps pour réaliser que cet appartement ne convenait plus. La rivière, derrière la maison, faisait un coude avant d’aller se perdre dans la campagne pas trop loin. Nous ne l’entendions pas du deuxième étage, trop attentifs à l’automne laissant place à l’hiver, à la neige et au froid. L’appartement ne conservait pas sa chaleur. Il fallait multiplier les couvertures, celles sans doute qu’en ce 11 août nous repoussions par terre.

Et nous dormions. Bercés par les airs new-yorkais de Mortimer Schuman, la nostalgie de Serge Lama. Nous dormions non pas de fatigue mais d’enchantement. D’une prudente allégresse. C’est si léger une poussière égarée!




Est-ce un cri de douleur ou de soulagement? Difficile de les distinguer dans ces moments où tout se crée devant soi, pour une première fois, unique! Atroce, aussi, de voir souffrir, espérant le soulagement qui irradiera la figure de l’être aimé, une fois la guerrière contraction disparue! C’est sournois une contraction. Intérieur et nécessaire. Comment la nommer, la décrire dans cette touffeur qui oppresse la chambre! Nous avions descendu la toile à la fenêtre. Du deuxième nous étions maintenant au troisième. L’appartement froid derrière nous, depuis février. Un février de froidure et de neige. Maintenant installés dans ce grand appartement bruyant, mais chaud.

- Tu devrais aller au marché.

La Belle veut être seule. Ou cherche-t-elle à alléger l’atmosphère?

Grand-Père la laissa. Dans l’humidité de plus en plus écrasante, au mitan de la journée, il tourne autour de ce marché qu’ils fréquentaient régulièrement.

- A-t-elle accouché? demanda la marchande de fraises qui vendait ses dernières framboises en parlant de son maïs que la Belle adorait tant.
- Non, mais c’est en marche.
- Vous nous tenez au courant.
- C’est sûr.

Grand-père fit le tour au pas de course, récupéra la gelée royale promise par l’apiculteur et trois pommes vertes. Il devait s’habituer maintenant à ajouter la troisième portion! Alla saluer le pâtissier et la pâtissière. Accepta les brioches qu’ils lui offrirent et aussi vite qu’il était entré, quitta la boutique, reprenant le chemin de la maison. Moins d’une heure s’était écoulée. Éternelle.

Lorsque l’on attend quelque chose de grand, tous les petits gestes importent mais souvent il arrive qu’on ne les voie pas. L’attention fixée de manière exclusive, rien ne peut l’arracher de son but. Il n’y a que le temps, cet insondable chronomètre au cœur de chacun, qui puisse s’amuser à accélérer, ralentir, partir dans une course effrénée pour tout de suite après s’arrêter lamentablement.

La Belle avait écrit quelques contractions dans le cahier. Il devient de plus en plus évident que la chaleur l’épuise. Elle n’a pas faim, seulement soif. S’informe des gens. Dans ces intenses moments où un seul sujet préoccupe, il ne reste plus beaucoup de choses à dire. On se répète. Et encore. Ça délimite l’espace.

Le téléphone sonna.

La Belle avait choisi de demeurer active tout au long de sa grossesse. Malgré la fatigue qu’elle taisait; les impatiences de Grand-Père qu’elle excusait; les marches à monter jusqu’au troisième; les bruits incessants au-dessus camouflant la violence peut-être… La Belle voyait déjà au-delà, comme si aux aoûtements, l’ailleurs où elle souhaitait mener Catherine se profilait devant ses yeux…

Grand-père répondit.

- On prend cela une contraction à la fois.
- …
- C’est certain!
- …
- Au fur et à mesure.
- …
- On souhaiterait également un peu de fraîcheur!
- …
- À plus tard. Et Grand-Père accrocha. Revint vers la Belle, debout, appuyée à la cloison, inspirant/expirant avec l’entrain de celle qui prépare une grande action.

Ce n’était aucunement l’idée de suivre une mode mais plutôt d’imprimer et d’annoncer un style de vie, à celui ou à celle qui s’en venait que Grand-Père et la Belle choisirent de faire naître leur aîné(e) sans violence. Un certain docteur Leboyer s’en faisait le promoteur et ce qu’il exprimait sur les premiers instants de vie de l’enfant les rejoignait grandement.

L’après-midi tire à sa fin et le temps n’évolue que vers plus de chaleur étouffante. On sent que les choses vont bouger très bientôt. Rapidement. Les contractions parlent de plus en plus fort, de plus en plus régulièrement. Il se répand dans la maison comme les signes d’une partance. Elle et lui qui ne se sont pas quittés un moment depuis cet arbre de Londres, feront la route, courte, entre ici et là, où Catherine arrivera.

- Il faut y aller, maintenant, dit la Belle à la fois fatiguée et ragaillardie par ce qui s’annonce.

La valise est prête depuis quelques jours. Bouclée. Lentement comme si elle suivait une cérémonie où prendre son temps en serait le thème, la Belle, une main au ventre l’autre à la rampe de l’escalier, descend. Elle ne souhaite pas croiser qui que ce soit de l’immeuble. Au rez-de-chaussée, une attaque sournoise et rapide indique qu’on ne peut plus remonter au troisième étage, qu’on y reviendra les bras chargés de Catherine.

Les dernières semaines de juin à août, bien que longues, furent, pour la Belle, pleines de ces moments qu’à la fois elle craignait et souhaitait. La main aimantée à son ventre comme pour lui toucher, lui parler, à cette Catherine espérée qui rapidement après sa naissance se retrouvera au creux des mêmes mains, cette fois la caressant, la massant, l’aimant.

La route vers l’hôpital, à deux pas, l’admission, la montée à l’étage des accouchements, deux contractions, le regard de la Belle cherche à s’assurer que Rosaire y sera, et tout chaudement le soir tombe, la climatisation de la bâtisse évacuant la lourde atmosphère caniculaire.

- On est mieux ici, dit la Belle étendue sur le lit de cette chambre, petite mais fraîche, où s’affaire une infirmière au regard tendre qui aime qu’on lui parle de la méthode Leboyer, cette naissance sans violence.
- C’est Rosaire qui vous accouchera?
- Oui.
- Ce n’est pas dans ses habitudes.
- Nous savons, ose Grand-Père, un peu pour signaler sa présence à travers cette complicité de femme rapidement installée entre la Belle et l’infirmière.

Elle quitte, laissant dans un face à face devant la vie qui frappe de plus en plus fort au ventre de la Belle, un homme et une femme, et un enfant en trait d’union. Le ventre dur, prêt à crever. L’impression en tâtant que voici un pied, non un coude, un talon peut-être. Chose certaine, c’est immensément vivant. Intensément prêt à venir.

Quelques heures encore. Les pires. Il y a Rosaire, échevelé, sourire narquois aux lèvres qui se pointe la tête dans la cadre de la porte :
- J’espère que tu es au courant que je manque un match de football pour toi!
Dans ses yeux, c’est beaucoup d’affection qui passe. Quand tu seras prête ma noire! Et il quitte, laissant la Belle et Grand-Père se dévisager, se rassurer et accepter cette Catherine qui résolument frappe à la porte.

- Ça y est, dit la Belle chez qui les larmes ont pris la place des perles de sueur.

La salle d’accouchement respirait le calme. On savait que le chuchotement serait de mise. À côté du zinc où la Belle venait de s’étendre, les yeux rivés à la porte d’où Rosaire devait se présenter, un bol d’eau, juste à la bonne température. Les lumières tamisées un peu comme si l’on allumait les chandelles accrochées à un candélabre.

Grand-Père, nerveux, revêtu de ce long survêtement vert se plaça derrière la Belle. La séance de naissance allait commencer. En portant un peu attention, on aurait entendu battre les cœurs dans la poitrine de ceux qui assistaient à l’arrivée de la vie, battements se confondant à ceux de Catherine. Elle poussait, la vaillante. La Belle répondait. Une espèce de dialogue s’établissait entre les deux. Nous devenions des témoins émus. Y a-t-il deux ou quatre poussées? Grand-Père ne pourrait pas le dire. Dans la déchirure que le miroir ne put entièrement cacher, la tête fit une spirale sur elle-même. Une autre poussée, le nom que l’on donne maintenant aux contractions, et elle est là. Attachée à sa mère. Silencieuse. Le cordon sera coupé seulement après qu’elle aura senti le peu de différence de température, repris son souffle et regardé du côté de la Belle. Elles se reconnurent.





Délivrance du cordon. Recroquevillée sur le ventre de sa mère, Catherine, déjà, la quittera pour reposer dans l’eau lui rappelant la chaleur d’où elle vient.

Grand-Père pleure sur ses bras qui soutiennent Catherine, se dépliant lentement dans des gestes qu’elle connaît et répète doucement. Ses yeux s’ouvrent, se referment. Son nez cherche sa mère. Un filet de bave sort de sa bouche sur laquelle un sourire semble se dessiner.

Elle vit.

Catherine vit.


Elle est déjà libre de n’être plus à nous, de bouger à son rythme et à sa convenance. Et elle est belle.

Rosaire s’approche une fois la Belle recousue, lui prend la main, l’enserre; rejoint Grand-Père, le salue comme un homme en salue un autre dans ses moments, puis dépose un regard sur Catherine, la sans violence. Grand-Père voit maintenant que cette naissance devait être ainsi. Le prénom aussi.

On chuchote qu’il faut quitter la salle. Grand-Père ne veut laisser ni la Belle ni sa fille, pris entre deux amours. Mais un cœur de Grand-Père peut plus que cela.

Dans un corridor d’hôpital, alors que dormiront ses deux femmes, un Grand-Père marche… une chaîne en or au cou…



Catherine, tu as 30 ans. Déjà! Je t’embrasse comme au premier jour.

Grand-Père.

samedi 28 juillet 2007

Le cent soixante-dixième saut de crapaud



Innombrables sont les gens qui le citèrent, ce porteur de vérités simples. Poète - certainement le nom le qualifiant le mieux - d'origine libanaise, il est né à Bécharré en 1883, issu d'une famille chrétienne d'obédience maronite. Khalil Gibran émigre aux États-Unis (Boston) en 1894 avant de revenir à Beyrouth en 1897 afin d'y faire ses études.

En 1901, il voyage en Grèce, en Espagne, en Italie et en France où il étudie la peinture. C'est à cette époque qu'il écrit LES ESPRITS REBELLES, livre qui sera brûlé sur la place publique à Beyrouth: les autorités maronites le jugeaient hérétique. Il se retrouve, en 1908, à Paris. Il travaille à l'Académie Julian de même qu'à l'École des Beaux-Arts. Il fréquente à cette époque Rodin, Debussy, Maeterlinck et Edmond Rostand. En 1910, de retour aux USA, il se consacre définitivement à la peinture et la poésie. Son chef-d'oeuvre LE PROPHÈTE (1923) le met au devant de la scène internationale. Premier volet d'une trilogie inachevée, l'oeuvre sera qualifiée à l'époque par le London Times de "synthèse de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pensée chrétienne et la pensée bouddhiste". Doté d'une santé précaire, il meurt à New York à l'âge de 48 ans. Le corps de «l'homme aux ailes brisées» sera enterré dans une grotte à Bécharré, au Liban.

Beaucoup l'ont cité, c'est exact et je me permets à mon tour d'en faire autant avec ces deux citations.

Vos enfants ne sont pas vos enfants
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la vie à elle-même
Ils viennent à travers vous mais non de vous
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leur corps mais pas leur âme,
car leur âme habite la maison de demain que vous ne pouvez visiter, même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous
car la vie ne va pas en arrière ni ne s'attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants,
comme des flèches vivantes sont projetés.
Que votre tension par la main de l'archer soit pour la joie.


Et cette deuxième.

Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme navigante.
Si vos voiles ou votre gouvernail se brisent, vous ne pouvez qu'être ballotés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer.
Car la raison, régnant seule, restreint tout élan; et la passion abandonnée à elle-même, est une flamme qui brûle jusqu'à sa propre destruction.
Ainsi, que votre âme élève votre raison à la hauteur de la passion, pour qu'elle puisse chanter;
Et que la raison dirige votre passion pour que votre passion puisse vivre dans une quotidienne résurrection et tel le phénix renaîtra de ses propres cendres.

À la prochaine.

mercredi 11 juillet 2007

Le cent soixante-neuvième saut de crapaud



Parfois, au fil des lectures, un auteur en cite un autre. Que vous ne connaissez pas ou que vous n'avez pas lu, mais qui allume tout de même en vous cette lumière de la réflexion, de l'interrogation ou, encore, celle de la surprise.


C'est ce que je vous offre en ce matin du 11 juillet.

- Comment peut-on faire des maths modernes avec un esprit mathématique ancien? (Charlie Brown)


- La jeunesse a moins à s'adapter au présent qu'à l'avenir; c'est, si je peux dire, l'adaptation en puissance, l'adaptabilité qui lui est nécessaire. (Maurice Debesse)


- Mais l'essentiel n'est pas transmissible. (Erwin Chargaff)


- En revanche, ceux qui ont vu, qui ont senti, qui ont accepté leur propre vérité ne caressent plus de rêves impossibles et n'éprouvent plus le besoin de protéger des positions inflexibles. Ils ont la pratique de la vie et savent ce qui leur va. Ils peuvent prendre des décisions en fixant une grande économie d'action. (Gail Sheehy)


- Nul ne peut dire à un autre homme ce qui est vrai. La vérité est tout autour de nous. Mais chacun doit la chercher à sa façon. (Gore Vidal)


- Le temps est le poison le plus sûr. (Emerson)


- Dans les grandes choses, les gens se comportent comme il se doit; dans les petites, ils se comportent comme ils sont. (Emerson)


- Pour être libre, il faut dire la vérité. (Ben Vautier)


- L'oisiveté est comme la rouille, elle use plus que le travail. (Franklin)


- Ne retiens pas qui ne veut rester, (Léo Perutz)


- Plusieurs personnes prétendent réfléchir, alors qu'elles ne font que réorgansier leurs préjugés. (David Bohn)


- Tout le monde s'écarte du chemin pour laisser passer celui qui sait où il va. (David Starr Jordon)


- Il faut se révolter contre le poids de son expérience. (Wim Wenders)


- Qui dit ennui dit perte de sens, et celle-ci est toujours grave pour celui à qui cela arrive. Le monde paraît-il absurde parce qu'on s'ennuie ou s'ennuie-t-on parce que le monde est absurde? (Lars Fr. H. Svendsen, philosophe norvégien)


- Nous exigeons d'être distraits en permanence par quelque chose d'intéressant. (Svendsen)


- Alors que nous avons tout lieu de croire que la quantité de joie et de tristesse a été relativement constante au cours de l'Histoire, force est de constater que l'ennui a considérablement augmenté. (Svendsen)


- Je suis méchant parce que je suis malheureux. (Frankestein)

À la prochaine

lundi 2 juillet 2007

Le cent soixante-huitième saut de crapaud

Juillet. Déjà...


Je vous offre ce matin de sages paroles. Elles proviennent de ceux que l'on pourrait surnommer « les anciens ». Comme leurs voix résonnent toujours...




- C'est le propre de l'homme de se tromper; seul l'insensé persiste dans son erreur. (Cicéron)


- Le découverte de l'alphabet engendrera l'oubli dans l'âme de ceux qui l'apprendront, car ils n'utiliseront pas leur mémoire; ils feront confiance aux caractères écrits extérieurs et ne se souviendront plus d'eux-mêmes. Vous donnerez à vos disciples non point la vérité mais son semblant. Ce seront de grands hommes en bien peu de choses, mais ils n'auront rien appris; ils paraîtront être omniscients et ils seront, pour la plupart, ignorants. (Socrate, dans Phèdre)


- Messagère de l'erreur et du mal autant que de la vérité, la rumeur, le plus rapide de tous les fléaux, va répandant la terreur et se fortifie en la diffusant. (Virgile, dans Énéïde)


- L'éducation a des racines amères, mais ses fruits sont doux. (Aristote)


- Rien de ce qui est vaste n'entre sans malédiction dans la vie des mortels. (Sophocle)


- L'enfant n'est pas un vase qu'on remplit mais un feu qu'on allume. (Rabelais)


- Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce qu'on n'ose pas qu'elles sont difficiles. Sénèque


- Il est souvent plus grand d'avouer ses fautes que de n'en pas commettre. (La Rochefoucauld)


- Rien ne meurt jamais que ce qui naît. La naissance a une dette envers la mort. (Tertullien)


- Les hommes ne sont pas effrayés par les choses, mais par la façon dont ils les voient. (Épitecte)


- Celui qui s'est vu lui-même est plus grand que celui qui a vu les anges. (Isaac le Syrien)


- Le ryhtme, accord du rapide et du lent. (Platon)


- Là où les yeux vont, l'esprit doit suivre. (Nandikeshvara)


- Ne navigue pas si mal qui passe à égale distance de deux maux. (Érasme)


- Quiconque éprouve le désir de quelque chose, désire ce dont il ne dispose pas et ce qui n'est pas présent; et ce qu'il n'a pas, ce qu'il n'est pas lui-même, ce dont il manque, tel est le genre de choses vers quoi vont son désir et son amour. (Platon)


- Si tu portes (comme une femme enceinte) ce qui est en toi, ce qui est en toi te crée. Si tu ne portes pas ce qui est en toi, ce que tu ne portes pas te détruit. (Saint-Thomas)


- La vérité, c'est ce qui est utile. (Bouddha)


- Ceux qui maîtrisent la parole juste ne font offense à personne. Pourtant ils disent la vérité. Leurs mots sont clairs mais jamais violents. Ils ne se laissent jamais humilier et ils n'humilient jamais personne. (Bouddha)


- Vois derrière toi quel néant fut pour nous l'éternité du temps avant notre naissance. Tel est donc le miroir où la nature nous montre le futur, oui, le temps qui suivra notre mort. Qu'y perçoit-on jamais d'horrible et de funeste? N'est-ce point un état plus paisible que le sommeil? (Lucrèce)


- ... mieux vaut subir une injustice que la commettre... (Socrate)


- C'est justement parce que le plaisir est le bien premier et naturel que nous ne recherchons pas tout le plaisir, mais il arrive au contraire que nous passions par-dessus nombre de plaisirs quand une quatité supérieure de déplaisir doit s'ensuivre pour nous; nombre de douleurs d'autre part l'emportent dans notre opinion sur les plaisirs, quand un plus grand plaisir en sera pour nous la conséquence. Ainsi tout plaisir est un bien et pourtant tout plaisir n'est pas à rechercher; de même toute douleur est un mal, mais toute douleur n'est pas faite pour être toujours évitée. (Épicure)


- Si seulement tu avais su te taire, tu aurais pu continuer à passer pour un philosophe. (Boèce)


- Pourquoi est-ce donc si difficile d'échapper à sa propre ombre? (Zénon)


- À ceux qui demandent beaucoup, il manquera beaucoup. (Horace)


- Vis comme si chaque jour devait être le dernier. (Horace)


- Quand les hommes imbéciles veulent éviter de commettre une erreur, ils commettent en règle générale l'erreur contraire. (Horace)


- Je reconnais ce qui est bon pour moi, mais je fais ce qui est mauvais. (Ovide)


À bientôt










dimanche 24 juin 2007

Le cent soixante-septième saut de crapaud


Le crapaud, encore sous le charme et l'émotion de la journée de vendredi, en ce 24 juin - celle du BOULEAU - ne peut écrire que quelques mots, à peine.


60 ans, c'est un peu moins que les 84 de Fleurette; une année de moins que Françoise, ma soeur ainée, une de plus que mon frère Pierre, trois pour mon frère Jacques, cinq de ma soeur Louise et onze de plus que ma jeune soeur, Sylvie...



Aussi, à 30 ans de ma fille Catherine, 31 de Mathilde, ma deuxième fille et 34 d'Odile ma troisième fille.


L'âge qu'il est difficile de montrer sur les mains quand vous le demandent Émile - 5 ans le 14 juillet, Léa - 3 ans depuis le 4 février -et Arthur - 2 ans le 6 juillet-. Il faudrait dix fois leurs mains réunies...



Journée du BOULEAU que ce 24 juin, dans l'horoscope gaulois... Journée, aussi, de tant de souvenirs pour le crapaud qui, derrière la Maison du Ruisseau, près d'un étang où le matin baigné de soleil, on entendait la douce chanson d'une grenouille s'amusant à suivre les libellules lui passer au-dessus du nez... soixante fois plutôt qu'une, il ne pouvait que croire plus encore aux beautés de la famille, de la nature, de l'humanité et de l'amour réunies...




En ce vendredi, le BOULEAU se sentait davantage Saule Pleureur... Entouré de tout ce monde essentiellement primordial, franchissant un cap, celui d'une décenie à une autre, je dois dire qu'une pensée spéciale montait vers ce CHÊNE que fût pour nous tous, Gérard...



Les amis et les amies dont la chaleureuse présence aura permis d'être encore plus ce que nous sommes tous lorsque ensemble, des humains d'une qualité inégalée.

J'aurais beaucoup à dire mais le soleil du 24 m'appelle vers les bouleaux...


De tout mon coeur, merci pour ces heures d'un bonheur qui se distribuait d'un regard à l'autre, d'un geste à l'autre.


Le crapaud ému...


lundi 11 juin 2007

Le cent soixante-sixième saut de crapaud



Léon Tolstoï est né le 9 septembre 1828 et meurt le 20 novembre 1910. Ses premières publications, des récits autobiographiques (Enfance et Adolescence) (1852-1856), rapportent comment un enfant, fils de riches propriétaires terriens, réalise lentement ce qui le sépare de ses camarades de jeu paysans. Vers 1883, Tolstoï rejettera ces livres, étant trop sentimentaux, une bonne partie de sa vie y étant révélée et décidera de vivre comme un paysan, se débarrassant de ses nombreuses possessions matérielles héritées, ayant acquis le titre de Comte. Avec le temps, il sera de plus en plus guidé par une existence simple et spirituelle.

Frappé dès son enfance par le sentiment de l'absurdité de la vie (à la suite de la mort de son père), il refuse l'hypocrisie des relations sociales. Le sentiment moral est ce qu'il y a de véritablement divin : toute la morale de Tolstoï est fondée sur ce sentiment. Par ailleurs, Tolstoï rejette l'État et l'Église. Sa critique radicale de l'Etat, ses préoccupations envers les masses opprimées, l'importance de ses réalisations pédagogiques, sa recherche de cohérence sur le plan personnel, en ont fait un penseur proche de l'anarchisme. Par ailleurs, il conçoit l'art véritable comme étranger à la recherche du plaisir purement esthétique : « l'art est un moyen de communication des émotions et d'union entre les hommes ».

Tolstoï entame à partir des années 1870 une sorte d'introspection, en forme de quête spirituelle. En 1879, il se convertit au christianisme qu'il évoque dans "Ma confession" et "Ma religion", mais il est très critique par rapport à l'église orthodoxe russe : son christianisme reste empreint de rationalisme, la religion étant toujours chez lui un sujet de violents débats internes, ce qui l'amènera à concevoir un christianisme détaché du matérialisme et surtout non-violent. De son côté, l'église orthodoxe va excommunier Tolstoï après la publication de son œuvre "Résurrection".
À la fin de sa vie, Tolstoï part en vagabond, attrape froid et meurt d'une pneumonie dans la solitude, à la gare d'Astapovo, loin de sa propriété de Iasnaïa Poliana et de sa famille, y compris sa femme Sophie Behrs qu'il refusera de voir. Pourtant ils s'autorisaient chacun à lire le journal intime de l'autre et ont eu treize enfants ensemble (cinq meurent en bas âge), mais Sophie était aussi celle qui dirigeait le domaine, donc assez autoritaire.

Tolstoï a fait savoir qu'il était favorable à l'esperanto , langue internationale qu'il disait avoir appris en dix heures.

« J'ai trouvé le volapük très compliqué et, au contraire, l'espéranto très simple. Ayant reçu, il y a six ans, une grammaire, un dictionnaire et des articles en espéranto, j'ai pu arriver facilement, au bout de deux petites heures, sinon à l'écrire, du moins à le lire couramment. [...] Les sacrifices que fera tout homme de notre monde européen, en consacrant quelque temps à son étude, sont tellement petits, et les résultats qui peuvent en découler tellement immenses, qu'on ne peut se refuser à faire cet essai.» (1894)

En 1885, Léon Tolstoï adopta un régime végétarien. Il préconisa le "pacifisme végétarien" et prôna le respect de la vie sous toutes ses formes même les plus insignifiantes. Il écrit qu'en tuant les animaux « l'homme réprime inutilement en lui-même la plus haute aptitude spirituelle - la sympathie et la pitié envers des créatures vivantes comme lui - et qu'en violant ainsi ses propres sentiments, il devient cruel ». Il considérait par conséquent que la consommation de chair animale est « absolument immorale, puisqu'elle implique un acte contraire à la morale: la mise à mort ».

Voici quelques perles conservées dans mes cahiers de lecture:


- Je m'assieds sur le dos d'un homme, l'étouffant et le sommant de me porter. Et pourtant, je tiens à me convaincre et à convaincre les autres que je suis désolé pour lui et que je désire soulager sa peine par tous les moyens possibles, sauf en descendant de son dos.

- Condamnez-moi, mais ne condamnez pas le chemin. Si je connais la route qui mène chez moi et si j'y déambule, ivre, titubant, cela prouve-t-il que la route n'est pas bonne? Si j'erre et je chancelle, venez à mon aide... Vous êtes aussi des êtres humains et vous aussi, vous rentrez chez vous.

- Mais nier un fait n'est pas répondre.

- Le charme, la variété et la beauté de la vie tiennent précisément à des oppositions de lumière et d'ombre.

- ... pour se vouer entièrement à une oeuvre, il faut être sûr qu'elle ne périra pas avec nous.

- Certaines choses et certains êtres ont besoin de la distance qui les sépare de nous, et que cette distance demeure infranchissable. Ils y puisent leur nourriture.

- Si on regarde une chose trop longtemps, on devient cette chose.

- On ne transmet que ce qu'on aime.

- Une chose prend fin, une autre chose commence et c'est la même qui continue, autrement.

- ... c'est l'inoubliable qu'il oublie.

- Ce n'est pas la peine de réfléchir pour faire les choses. Il est même préférable de ne réfléchir qu'ensuite, si on veut de temps en temps faire une chose, vraiment la faire.

- L'instant de l'abandon est plus délicieux que celui de la prise.

- On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes.

- La tranquilité est une lâcheté de l'âme. Il faut s'agiter, s'embrouiller, se débattre, se tromper, entreprendre et abandonner, recommencer et abandonner encore, combattre à l'infini, en se jetant dans toutes les directions!



À bientôt


mercredi 6 juin 2007

Le cent soixante-cinquième saut de crapaud

Suite à ces transcriptions de deux romans écrits avec la complicité d'élèves, le premier au cours de l'année scolaire 1991992 et le deuxième en 1993-1994, nous revenons à nos petites habitudes... Cela pourrait être des poèmes, comme ce sera le cas aujourd'hui, ou encore des souvenirs de lecture...


Le poème d'aujourd'hui, je me permettrais de le classer dans une nouvelle catégorie fort différente des autres mais reliée de part la structure qui exige de ma part d'éviter le « je » et de toujours me fier aux images afin de porter le texte. Il s'appelle ... la cusine rouge ...


la cuisine rouge



un long couteau t r a n s v e r s a l e la table
sa lame
,empreinte digitale ensanglantée,
telle une alarme criarde dans un matin sec
dégoutte par terre

huit capillaires de sang accrochés
à la q u e u e l e u l e u
dégoulinent
formant un losange imparfait


une après l’autre, au goulot de l’invisible pipette,
les gouttes oppressées
s’étirent
s’écrasent
f l a q u e m e n t
noyées par un bruit d’étang rouge
marais asséché
sur le sol astiqué de la cuisine



(objects in mirror are closer than they appear)



trois cheminées par la fenêtre entrevues
injectent au ventre du ciel
des brumes grises
c h a r b o n n e n t les nuages
alors que douze fleurs séchées fanent dans l’amphore craquée
en souvenir des mains acidulées


au cendrier des bouteilles renversées
fume un tabac autochtone
fermera-t-on? le portail
aux clôtures des muettes éternités
que l’infini aveugle




les entaches de sang… s’embrouillent aux moments lucides
le couteau… transperce les nucléaires retombées
les jaillissements retenus... régurgitent des miettes de pain
les échappées d’anges aux paroles noircies…
se p é n i t e n c e n t le cœur
les morceaux d’âme verglacés… s’égratignent jusqu’à la moelle
plaquant dans leur inerte envergure
toutes ces horreurs sacrifiées aux autels de marbre rosacé

et
s’égratignent les veines bleues du temps
inégalement mêlées au rouge
qui chahute derrière les enterrements de soleil



(objects in mirror are closer than they appear)



un verre d’acide
boussole échevelée sur l’humidité rouge de la table
se remplit de mille morceaux d’un casse-tête 3d

les trous sans pluies…
l’eau des icebergs…
les bateaux naufragés…
traversent la cuisine inondée
qu’en ses heures inquiètes ronge la mer

ils enjambent les couteaux puant la viande tranchée
servie froide dans des assiettes plombées…
alors que par la fenêtre
l’endorphine douleur se ronge les sangs



(objects in mirror are closer than they appear
)



une cuisine devenue couteau
à la fenêtre, du sang


à mille lieux du centre périphérique
où l’essentiel des choses se joue
comme des objets dans le miroir des apparences
À la prochaine.

lundi 4 juin 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (27)


Chapitre 63


À leur retour au Domaine du Rêve, trois couples, différents des équipes formées par Bob pour le voyage sur le pouce, étaient constitués: Annie et Rock ne se laissaient plus depuis le voyage dans la boîte du camion de monsieur McCrimmon et même un peu auparavant, lorsque Joe les avait quittés pour la rencontre au sommet avec le Maître. Mis à part les offres de cigarettes que la jeunne fille dirigeait vers le grand bien occupé avec son bébé raton laveur et cette cicatrice à l'avant-bras, les deux, sans se parler, profitaient d'une nouvelle présence pas du tout déplaisante.

Avant d'entrer dans sa tente, elle dit à Rock:
- Tu ne vas pas m'espionner, ce soir?
- Non, mais ...
- Mais quoi?
- Je veux te dire que j'ai hâte à demain.
- Et pourquoi?
- Pour te revoir.
- C'est gentil, Rock. Bonne nuit.

Rock laissant Annie alla s'asseoir sous un arbre, écoutait battre son coeur jusqu'au moment où il entendit marcher derrière lui. Annie revenait:
- Je vais fumer une dernière cigarette.
- Veux-tu que j'aille chercher Joe?
- Pourquoi?
- Pour que tu lui en offres une.
- Bien non, voyons.

Ils demeurèrent ainsi, longtemps sans rien dire, dans un silence rempli de mille paroles possibles. Le petit regardait la jeune fille, il la trouvait tellement belle. Jamais il n'aurait même imaginé qu'elle puises se retrouver assise auprès de lui, si près que leurs coudes se touchaient.

- Là c'est vrai, je vais me coucher.
- Bonne nuit, Annie.
Elle s'approcha de lui, l'embrassa. Rock en eut la souffle coupé.

Plus loin, le deuxième couple se retrouvait, encore en grande conversation. La déception tout à fait perceptible sur le visage de Bob, Mario la respectait. La déconfiture du camp sauvage et à un autre niveau, les révélations de Caro sur l'attitude de leur père envers elle, c'en était beaucoup trop pour ce chef qui avait perdu tous ses galons. Il écrivait sur le sable, avec une longue branche, des mots que tout de suite après il effaçait.

- Tu ne devrais pas réagir comme ça.
- Et je devrais réagir comment, tu penses? J'ai foutu la merde dans notre projet; j'ai été incapable de saisir ce qui nous arrivait; je n'ai jamais vu ce qui se passait à la maison... tout ça parce que j'étais enveloppé par-dessus la tête avec mes propres affaires. Ce qui se passe autour de moi, c'est trop loin...
- Bob, ce projet c'était la moitié de ta vie comme Raccoon pour Joe, la même affaire.
- On dirait que ce que je pense, il faut absolument que ça se déroule de même dans la vraie vie. Il n'y a pas de place pour l'erreur ou l'imprévu. Tout doit être super organisé, au quart de tour.
- Et quand ça s'écrase...
- ... je m'écrase avec. C'est simple. Je me croyais un bon chef... Celui qui peut conduire les autres... Je me rends compte que je ne peux même pas me conduite moi-même...
- Tu t'en rends compte, c'est très bien.
- Un peu tard... J'ai failli faire mourir tout le monde avec mes étourderies...
- Et si tout ça, c'était l'effet de ton imagination?
- Tu ris de moi, Mario.
- Non, absolument pas. Si tu te fiais à ton imagination et à ton intuition, peut-être que ...
- ... que je serais heureux?
- Ça c'est l'affaire de chacun.

Lorsque la conversation bifurquait soit côté bonheur ou côté malheur, Mario se sentait comme pris, cherchait un moyen élégant de parler d'autre chose. Bob ne s'en était pas rendu compte - un jour peut-être, entrera-t-il en contact avec l'empathie, mais pour le moment ça ne lui était pas encore possible - regardait le firmament comme à la recherche d'une idée, d'un projet ou d'un rêve dans lequel il redeviendrait ce chef qu'il souhaitait véritablement être.
- Bonne nuit.
- Merci, Mario, pour tout ce que tu as fait.

Ce dernier se leva, prit la route de sa tente, celle des Villeneuve qu'une certaine magie avait réparée. Rock n'étant pas encore entré, il décida de marcher un peu. Il n'a jamais aimé se coucher le premier et surtout, il s'endort toujours si tard.

Mario évita de croiser Caro et Joe - couple numéro trois - immobiles tout près de la grosse roche d'où Raccoon était apparue, il y avait trois jours déjà.

- Connais-tu la chanson de Marjo qui parle des chats sauvages?
- À part Ozzie, j'connais pas grand chose.
- Je trouve qu'elle vous va très bien, à Raccoon et toi.

Caro fredonna la chanson. Elle disait qu'il ne faut pas apprivoiser, qu'il ne faut pas emprisonner les chats sauvages. Des mots qui allèrent directement au coeur de ce maître, cette mère ou ce frère... Il y avait quelques instants à peine, Raccoon avait retrouvé son chemin une fois revenue à cet endroit où Joe l'avait ramassée. Elle avait grimpé sur la roche, s'était retournée vers le grand, puis, lentement, au ralenti comme un rêve s'évanouit au bout de nos bras balafrés, elle prit le bois, cette porte qui la ramenait chez elle.

Le cri de Joe fut tellement fort que les voisins avertirent monsieur Gagnon qui accourut aussi vite qu'il le pouvait, mais le bébé raton laveur, Raccoon pour les intimes, avait choisi son destin, celui de l'animal sauvage.

Caro sentait l'immense malheur qui habitait Joe:
- Avoir su qu'ça finira d'même, j'aura jama dû la sortir d'sa maison.
- Non, Joe. Tu ne sais pas ce que tu dis. On n'a pas le droit de garder ce qui ne veut pas rester, encore moins le prendre de force. La liberté, c'est ce qu'il y a de plus important.
- Libre pis tu seul...
- Libre avant tout de choisir ce qui est bon pour soi.

Caro passa son bras autour des épaules du grand qui se sentit tout à coup tellement petit, tellement seul, alors que le raton laveur l'avait abandonné.

- Moé j'voula pas la lâcher. Pourquoi qu'à m'a lâché?
- Depuis le début, elle préparait son départ. Tu ne dois pas lui reprocher de vouloir te ressembler.
- Comment?
- Libre, Joe. Libre de retrouver ce qui la fera grandir. Ce n'est pas accroché dans les bras de quelqu'un que l'on apprend qui on doit être.
- Y a ton nom, Caro, dans celui de Raccoon.
- T'es gentil, Joe. C'est quoi cette blessure à ton bras?
- Oh! rien... rien... une égratignure...

Les deux repartirent vers les tentes, se tenant par la main. Ils remarquèrent Mario marchant vers il ne savait où. Il sera le dernier à revenir à l'emplacement.

Tout près d'une tente-roulotte, il découvrit une pièce monnaie par terre. À l'endos, un aigle à deux têtes avec des griffes gigantesques portant des objets pouvant ressembler à des outils. Un ruban sur lequel, une fois revenu chez lui, il lira avec sa loupe: stryling vo lin pouf. Cette nuit-là, Mario s'endormit plus tard qu'à l'habitude...
F I N



SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...