lundi 12 décembre 2005

Le cinquante-quatrième saut de crapaud

… la suite…

On en arrive, lisant des histoires de fantômes, à soupçonner tout ce qui bouge de travers. Se dire que ça devient un
rajoutage de bizarreries et d’étrangetés afin de nous effrayer et que de toute façon quand on finira par connaître le fin fond des choses, on se dira : c’était juste cela. Alors, l’invraisemblable prend le dessus. Trop c’est trop. Dans ce qui nous intéresse, tenter une explication sur les cloches de l’église de l’Anse-au-Griffon exige plus qu’un acte de foi, alors… voilà qu’un corps disparaît, puis réapparaît… Un bedeau, qui a toutes les chances d’être l’instigateur de l’histoire… Des tombeaux saccagés. Des coyotes sur les perrons. Des ancres qui se laissent tomber à l’eau dans un banc d’anémones de mer… Trop extravagant pour être vrai. Pardon, milles pardons, il faut bien l'avouer, tout cela est rigoureusement exact, documenté, vérifiable… Notre grand-père ne saurait dire exactement quand toute l’affaire se classa, mais l’année du décès du chanoine est tout de même un fait vécu... ou son contraire.

Un journaliste, pas n’importe lequel, il provenait de Rimouski, s’est intéressé à la question. L’année du grand chambardement de la météo, un entrefilet à peine, écrit par le jeune Francis et cela dans le journal de Gaspé, mais là, ce fut la nouvelle, mieux, la manchette. L’évêque Granger fit des pressions afin que le silence, fidèle gardien de la momification de la vérité, souhaita que fut préservée la mémoire d’outre-tombe d’un curé, chanoine en plus, ayant consacré avec dévouement sa vie à la côte gaspésienne, exigea un respect inconditionnel et que cesse ce brouhaha, car de toute façon une enquête était en marche, menée rondement par le nouveau curé, l’abbé Joachin Archambeau.

Malgré tout cela, je suis convaincu que vous vous croyez encore et toujours en pleine fiction. L’année 1970, le mois de novembre, entre les 25 et 27 pour plus de précision, un automne sans neige, dans un cimetière mi-catholique, mi-anglican, à mi-chemin entre Cap-des-Rosiers et Anse-au-Griffon, des sépultures furent profanées et je dois l’indiquer parce que notre grand-père insista longuement sur ce fait, on reprocha au conseil de la fabrique de ne pas avoir avisé la sûreté du Québec. Vous voyez à quel point cette histoire est véridique. Mais je sens que vous souhaitez un peu plus de jus, du rationnel s’il-vous-plait.

Eh! bien, vous ne serez pas déçus mais probablement abasourdis. Notre grand-père l’est encore, trente-cinq ans après…

Je ne me trompe assurément pas en disant que vous avez tous cru, par les comportements insolites du bedeau Arthur que celui-ci dut tenir un rôle crucial dans cette énigme. Vous avez raison et tort à la fois. Je vous explique.

Le chanoine Boudreau, curé de la paroisse à l’Anse-au-Griffon était un homme curieux. En fait, la curiosité chez lui devenait avec l’âge de plus en plus malsaine. Il voulait tout savoir, tout connaître. Et son messager, c’était Arthur. Il le questionnait, le talonnait, le mandatait pour fouiner partout, sur tout ce qui se passait dans le village et ses alentours. En échange des informations obtenues, il couvrait les activités parfois illicites de son homme de main. Car, en plus du braconnage, Arthur excellait dans la fabrication de boissons frelatées dont le commerce florissant avec les années transitait par le presbytère. On sut même par la suite que le pasteur Montgommerey y aurait également été mêlé, mais cela n’est pas vérifiable.

Donc, Arthur devait en diverses occasions quitter le village, y revenant quelques semaines plus tard. Les rencontres, en lien avec son métier officiel de guide de pêche et de chasse, lui permirent d’entretenir une clientèle qui pouvait s’étendre, a-t-on dit par après, jusqu’à Québec. Il partageait les profits avec le chanoine qui amassa ainsi un pécule, disons-le franchement, intéressant. Pingre, non. Économe, juste ce qu’il faut. Mais ses exigences à ce que l’église fut proprement entretenue, et ne pouvant compter sur autres choses que la dîme des paroissiens et des quêtes trop souvent symboliques, comment expliquer les travaux effectués sur la sainte bâtisse, de saisons en saisons, sans que cela ne souleva une ou deux questions. Unique héritier d’une famille fortunée, on croyait que sa générosité jaillissait sur la paroisse puisque de toute façon, à sa mort, aucun successeur ne pourrait revendiquer son patrimoine.

Le chanoine ne quittait jamais la paroisse. Il avait refusé quelques nominations ecclésiastiques mais accepté qu’à l’occasion il pourrait relever un confrère désireux de partir en vacances. Ce qu’il fit jusqu’à l’âge vénérable de quatre-vingts ans. Par la suite, cloîtré au presbytère, bien entretenu par Angèle, il célébrait la messe quotidienne et la dominicale. Arthur devint la seule autre personne en contact avec lui.

Alors, qu’est-ce que ce fameux bedeau, en fuite vers sa demeure, la nuit du 27 novembre, croisant les porteurs d’un cercueil vide découvert au cimetière, avait bien pu découvrir? Qui l’empêcha de dormir toute une nuit…

…à suivre…

dimanche 11 décembre 2005

Le cinquante-troisième saut de crapaud

… la suite…

La silhouette qui, avec la rapidité d’un feu-follet, s’évapora dans la nature, personne de présent lors de la découverte du cercueil vide du chanoine Boudreau ne put vraiment la reconnaître, encore que certains, toujours sous le choc, ne crurent pas vraiment l’apercevoir.

Quel spectacle dans cette nuit de fin d’automne que ce cortège transportant une tombe vide alors que les cloches de l’église, animées d’une frénésie jusque là inconnue, se mirent à lancer des sons lugubres et détonnant avec ce à quoi on était habitué d’entendre!

Aldège avait récupéré cette feuille de calendrier, celle du 26 novembre. Elle gisait par terre. Mouillée mais lisible. Jamais de son existence il ne verra plus un tel charivari dans le cimetière. Les pierres tombales profanées et ensanglantées, l’auteur ou les auteurs de ce sacrilège ne s’étaient pas préoccupés de choisir parmi les lieux catholiques ou anglicans; on saccagea à l’aveuglette.

Pendant ce temps-là, Arthur sortit de l’église s’enfuyant à toute vitesse vers chez lui. Il croisa la procession. Baissa la tête. Entra et monta à l’étage. S’assit sur la berceuse. Dans son regard que nul ne vit, une blafarde clarté posait des virgules sur le discours intérieur qui tout doucement prenait forme et accrochait du sens à ce qu’il venait de découvrir. Il ne réussit pas à dormir de la nuit.

Le lendemain, dès lors que les événements avaient pris des proportions gigantesques, l’abbé Archambeau arriva à l’Anse-au-Griffon. Il annonça au maire Léo que l’évêque Granger venait de le nommer curé et souhaitait que le conseil de fabrique se réunisse dans la journée afin de faire le point. Tout cela fut dit avec moult hésitations, rougeurs et sueurs.

Éclaircir le plus rapidement possible ces incongruités défiant le réel, telle était la commande. Et c’est vraiment là que pour la première fois, le mot fantôme tombé de la bouche même du nouveau jeune curé fut prononcé. Celui-ci, avec toute la perspicacité que la jeunesse lui imprimait, avait pris contact avec le pasteur Montgommerey et tenait absolument, avant que ne s’ouvre la réunion, à rencontrer le bedeau qui s’était fait discret et continuait dans la même voie. Mais ce dernier brillait par son absence.

Aldège, à qui le rôle de porteur de mauvaises nouvelles semblait coller à la peau, apprit du capitaine Carbonneau que plusieurs marins lui avaient raconté l’histoire des ancres se détachant d’elles-mêmes des navires alors qu’ils frayaient à un certain point en mer, là où deux courants contraires se croisaient. Le phénomène, il l’avait observé ainsi que plusieurs autres. À chaque fois, les pêcheurs retrouvaient dans leurs filets des anémones de mer, poissons rares dans la région.

Il en parla à la réunion. Le jeune nouveau curé nota. Le père Guillemette ajouta l’histoire des cadavres de coyotes retrouvés sur le pas de quelques portes. Toujours en pleine saison de chasse. Lui-même en fut victime. Le jeune nouveau curé nota également cette information.

Dans le village, où l’effroi avait transformé l’air en une espèce de paranoïa à couper au couteau, tous attendaient de cette réunion, en plus des réponses pouvant rétablir un certain calme et taire les cloches, des explications. Croire à un fantôme ne suffisait pas. D’ailleurs, on ne voulait pas évoquer ce tabou, sans risquer de passer pour des enfants à qui faire peur fait partie de la stratégie les invitant à ne pas se promener dans certains endroits ou encore les pousser au lit à l’heure souhaitée des parents.

Léo, le maire, sut remettre entre les mains de l’abbé Archambeau les rênes de la rencontre. Les autres marguilliers ne s’y objectèrent pas, fixant leur nouveau curé. Lui, pressé par l’évêque de ramener la paroisse sur le chemin de la tranquillité d’esprit évitant ainsi que des élans ésotériques ne les éloignent des vraies choses à faire et à penser, résuma, péniblement il faut le signaler, la chronologie des événements, tenta de désamorcer l’idée que des intentions diaboliques puissent atterrir sur la côte gaspésienne. Il dit :

- La seule préoccupation qui doit nous intéresser, c’est de tenter de saisir comment la tombe du chanoine Boudreau ait pu quitter l’église, se retrouver au cimetière, être par la suite retrouvée, vide. Tout ce qui tourne autour n’est, à mon point de vue, que les effets d’imaginations inquiètes.

Ceci fut dit au moment même où l’assemblée entendit, venant du chœur de l’église, un bruit sourd. D’un même élan, ils se retrouvèrent tous sur le lieu d’où provint le vacarme.

Le corps du chanoine gisait, tel un crucifix, au pied du maître-autel.

…à suivre…

jeudi 8 décembre 2005

Le cinquante-deuxième saut de crapaud

… la suite…

Stupéfaction.

En examinant bien les visages des marguilliers, tout comme celui d’Angèle entièrement médusé, on pouvait lire la surprise de Léo, l’ahurissement d’Émile, l’étonnement d’Aldège, la stupeur du père Guillemette. Une fois la nouvelle répandue dans l’ensemble de la communauté, facile d’imaginer dans quel état se retrouva le village.

La réunion du conseil de fabrique fut reportée au lendemain, chacun n’étant plus dans un état d'esprit propice à continuer. On bâcla en deux temps trois mouvements l’essentiel, c’est-à-dire que le maire Léo fut chargé de communiquer avec l’évêché afin de recevoir la marche à suivre, car cela dépassait leur capacité à résoudre un problème aussi unique qu’inattendu.

- J’en finirai bien jamais avec cette paroisse, confia Monseigneur Granger à son secrétaire qui venait par la même occasion d’apprendre sa nomination comme curé de l’Anse-au-Griffon.
- Votre Éminence souhaite-t-elle que je me rende immédiatement là-bas?
- Non, ça serait inconvenant pour le moment mais je vous demande d’entrer en contact avec le responsable des marguilliers.

Au moment de ces événements, nous étions le 26 novembre. Le chanoine Boudreau était décédé il y avait maintenant plus d’une semaine. Les funérailles se tinrent le 25, jour de la fête de Sainte-Catherine, patronne des vieilles filles selon la tradition populaire. Vous dire que cette année-là, on n’agaça personne, on ne fit pas de tire, s’affairant plutôt à installer un peu partout les drapeaux noirs.

Le bedeau Arthur qui brilla par son absence aux obsèques du chanoine, devait passer des heures et des heures dans l’église. Fin novembre, pour un guide de chasse, ça signifie que la saison est terminée et qu'on entre dans nos habitudes d’hiver. À part quelques sorties pour la pêche blanche, tout son temps il le consacrait à des travaux urgents autour et dans l’église. Il est important de souligner que le curé Boudreau exigeait que l’édifice soit tenu propre et solide, surtout l’extérieur. Peinture, nettoyage des carreaux, rafistolage du perron, coupe de la pelouse, tout cela emplissait les heures estivales. L’hiver, le bedeau ne manquait pas moins de travail. L’intérieur ne devait pas seulement reluire, tout devait être parfaitement parfait. Énumérer les tâches équivaudrait à décourager un remplaçant si jamais Arthur décidait de laisser la besogne.

Mais là, à ce qui s’est dit par la suite, une fois les événements calmés et les esprits à peu près revenus à la normale, après le 26 novembre, semble-t-il qu’Arthur était dans l’église… mais n’y était pas. Quelques dames de Sainte-Anne jurent qu’à maintes occasions elles l’ont vu entrer comme à son habitude mais, une fois elles-mêmes à l’intérieur afin de décorer ceci ou nettoyer cela, elles ne le voyaient pas. La femme d’Aldège, la première à avoir remarqué la chose, aurait fait le tour de l’église, de fond en comble dira-t-elle, pour ne jamais le voir ni l’entendre. Elle était prête à mettre sa main sur le saint Évangile qu’autour du 26, il est entré par la grande porte, qu’elle l’aurait suivi dans l’église moins de dix minutes plus tard et qu’il n’y avait personne. Des traces de neige fondue sur le sol, pas du tout. Rien. Le néant complet. Et cela se serait produit régulièrement par la suite.

Madame Aldège se souvient du fameux 26 à cause de ce qui se passa : la disparition du cercueil. Puis du lendemain soir, alors que dans le firmament plus étoilé qu’à l’ordinaire, une lueur de feu traversa le village, s’immobilisant au-dessus du cimetière. Ainsi que plusieurs témoins oculaires de la boule de feu, elle ne put y aller car le maire Léo avait exigé que seulement les marguilliers volontaires se rendraient à l’entre-village vérifier ce qui se passait. On en parle encore. Tous ont à la mémoire leur pas incertain, hésitant mais résigné. Ils avaient à assumer la responsabilité de l’église jusqu’au cimetière.

En chemin, les yeux rivés sur ce qui ressemblait à un feu de cheminée en suspension dans l’air, s’éméchait leur bravoure. Il faisait un froid dru. À hauteur de tête chacun tenait un fanal lui servant de guide. Au loin, les clins d’œil du phare de Cap-des-Rosiers devenaient de plus en plus obsédants. Sous le porche sculpté de fer forgé, les pèlerins nocturnes stoppèrent. La lumière venait de faiblir. Les arbres laissaient tomber leurs dernières feuilles mortes, recroquevillées. Y régnait un silence à vous étouffer la tête. La lumière disparut.

Et c’est à ce moment qu’ils virent les pierres tombales renversées; des traces sanguinolentes les menèrent vers un cercueil, celui du chanoine : vide.

…à suivre…

mercredi 7 décembre 2005

Le cinquante et unième saut de crapaud

… la suite…

Revenu à Gaspé, l’évêque Granger se retrouva avec un sérieux problème sur les bras. Les cloches sonnaient encore dans sa tête alors qu’il devait prendre une grave décision : que faire avec la dépouille du chanoine Boudreau? Il avait mis entre les mains de son secrétaire, l’abbé Archambeau, en effet celui qui allait devenir le remplaçant du curé décédé, la lourde responsabilité de communiquer avec la famille du défunt.

Très âgé, le curieux chanoine ou le chanoine curieux, c’est un peu la même chose, quittait rarement sa paroisse à l’Anse-au-Griffon. Avec les années, il avait accepté de prêter son aide aux collègues des environs lorsque ceux-ci prenaient des vacances ou devaient s’absenter de leur cure. À la fin, et elle remonte à peu près à il y a cinq ans, plus personne ne le lui demandait étant devenu évident qu’il n’était plus en mesure de le faire.

- Monseigneur, le curé Boudreau n’a aucune famille connue, annonça le futur curé.
- Il doit pourtant bien y avoir quelqu’un quelque part qui ait un lien quelconque avec lui. On remarque combien l’évêque affectionne les tonalités rudes…
- Rien.
- Y a-t-il au moins un testament?
-Ab intestat, répondit le futur jeune nouveau curé, une légère teinte rosacée sur le bout du nez.

C’est à ce moment-là que l’idée de nommer son jeune secrétaire à la cure de l’Anse-au-Griffon germa dans la tête de l’évêque. Il connaissait bien l’homme. Son choix fut grandement influencé par deux raisons : la première relevant du fait qu’il lui apparaissait essentiel qu’une paroisse ne demeure jamais longtemps sans pasteur et la deuxième, il souhaitait voir s’éclaircir cette histoire de cloches sonnant à toute allure lors des funérailles; surtout que le phénomène ne fut entendu que par ceux qui n’habitaient pas les lieux.

Afin de régler le problème de la sépulture du chanoine, le prélat crut de son devoir de lui ouvrir la crypte de l’évêché. Comme aucun parent connu ne lui survivait, qu’aucun testament n’indiquait une route à suivre, là résidait la seule solution. Il prit tout de même la précaution de demander à l’abbé Archambeau de vérifier auprès des marguilliers de la paroisse si des éléments subsidiaires n’allaient pas, un jour ou l’autre, venir contrarier la décision.

Le conseil de la fabrique dut se réunir sous la responsabilité de Léo, car en plus de la mairie il siégeait là aussi. Les autres membres, après consultation, ne purent apporter davantage d’éléments sur les dernières volontés du chanoine tout comme ils ne lui connaissaient de parenté ni proche ni éloignée.

- À moins qu’Angèle en sache plus que nous, lança Émile.

Une servante de curé peut sans doute avoir appris des choses même si, comme pour la confession, il était exigé de celle-ci au-delà de la discrétion, qu’elle ait les yeux fermés et les oreilles bouchées. Et Angèle, c’était reconnu, en donnait plus qu’on en demandait. Il faut savoir qu’elle s’occupait également du bureau de poste, bureau de la malle comme on l’appelle dans ce coin de pays, et que là aussi on en apprend beaucoup sur tous et chacun.

- Ou bien Arthur, renchérit le père Guillemette.

Cela jeta une douche d’eau froide sur l’assemblée. Un à un, les femmes à cette époque ne pouvant assumer le rôle de marguillier, on les reléguait chez les dames de Sainte-Anne, donc, un à un, assis autour de la table en pin au beau milieu de la sacristie, se toisant, on évitait de prendre la parole trop occupés à se gratter le menton ou replacer un faux-pli du pantalon.

La tension ne pouvait être plus palpable. À trancher au couteau mais l’endroit ne s’y prêtait vraiment pas. C’est alors que l’on entendit des pas résonner dans le parvis. Unanimement, toutes les têtes vissées sur la table se tournèrent vers la porte qui s’ouvrit.

- Un drame vient de se produire, annonça Angèle dont le visage, d’habitude impassible, avait pris un coup de fantôme.

Elle leur apprit que le cercueil du chanoine Boudreau avait disparu.

…à suivre…

mardi 6 décembre 2005

Le cinquantième saut de crapaud



… la suite…

Une fois le sous-entendu lâché, Arthur quitta le magasin général et regagna sa maison. Il monta à l’étage s’asseoir sur sa chaise berçante. Elle donnait sur une fenêtre, à l’est. Le soleil à son meilleur. Lui chauffait le dos, le jour, y laissait passer des rayons de lune, la nuit. Il pouvait, des heures et des heures, seul, silencieux, une tasse de thé à la main, écouter les craquements de la structure de sa demeure à partir de la pièce qu’il préférait entre toutes.

Jamais personne n’y était entré. D’ailleurs, le bedeau n’invitait aucune âme qui vive. On ne saurait dire, toutefois, pour les âmes mortes, en autant que l’on accepte qu’une âme puisse mourir. Selon lui, les âmes des défunts prenaient un malin plaisir à s’arrêter chez-lui. En faisait-il une collection, on ne le sait pas? Chose certaine, les insinuations d’Arthur alimentaient la croyance.

Il avait surpris tout le village en n’assistant pas aux funérailles du chanoine Boudreau même si c’est lui qui, trop rapidement selon les dames de Sainte-Anne, avait ouvert les portes de l’église et préparé le nécessaire pour la cérémonie. L’évêque de Gaspé, en grandes pompes funèbres, célébra la messe, accompagné de tout le gratin ecclésiastique régional. Il y avait tellement d’invités que plusieurs paroissiens ne purent trouver un banc disponible. Les chanceux, les acheteurs de places privilégiées, racontèrent par la suite que l’homélie de Monseigneur Granger fut touchant. Les bonnes sœurs de la Charité pleurèrent le départ d’un curé dévoué, disponible sans ménager tous les épithètes inimaginables saluant les mérites de cette âme qui dès lors les regardait du ciel, les aspergeant déjà d’indulgences, pour l’occasion entièrement plénières.

Léo, le maire, lut péniblement une épître. Et pour le reste de la liturgie, on s’en remit à l’abbé-ci et l’abbé-ça. Quelqu’un s’en offusqua? Aucunement.

Sauf qu’une fois rendu à l’offertoire, surprise puis consternation générale, on a le général facile à l’Anse-au-Griffon, les cloches se mirent à se balancer le grelot comme ce n’était pas possible. L’évêque fut décontenancé. Les diacres, sous-diacres et autres soutanes ne comprenaient pas que le bedeau puisse errer à ce point, surtout en une occasion aussi rarissime. Sauf que le bedeau, eh! bien il n’y était pas. Il ne brillait pas par son absence, il se faisait chauffer la couenne bien installé dans sa berceuse, en haut de sa maison, en haut de la côte. Fait encore plus étrange, personne de la paroisse n’entendait le tintamarre des folles envolées du clocher. Le spectacle ahurissant ne semblait être offert qu’aux gens de passage.

L’évêque, replaçant candidement sa mitre et voulant ne pas trop se faire remarquer, de son doigt bagué signifia à un enfant de chœur qu’il souhaitait lui parler. Le jeune, retenant sa trop longue robe d’apparat, évidemment rouge pour la circonstance, se dirigea vers le prélat.

- Mon fils, allez demander au bedeau de cesser immédiatement ce vacarme.
- Mais lequel, Monseigneur?
- Les cloches.
- Mais on ne les entend pas, mon père, dit le jeunot qui ne cessait d’examiner les atours dorés brillant sous l’éclat des cierges allumés.
- Tu n’entends pas que les cloches sonnent à tout rompre?
- Non, Monseigneur.

Et l’enfant de chœur reprit sa place aux pieds de l’autel après avoir bien regardé l’évêque, se demandant si tout allait rondement dans sa tête.

Ça chuchotait à plusieurs endroits de la nef, mais uniquement du côté où s’étaient installés les invités venus de l’extérieur de la paroisse. On se lançait des regards obliques remplis de points d’interrogations. Pendant ce temps-là, le clocher s’exclamait tellement qu’il devait être rouge de rage car les bruits qui en ressortaient, laissaient vraiment à penser que l’hystérie s’était emparée de lui.

Une fois le service achevé, l’évêque Granger, pressé de se départir de tout son attirail vestimentaire de circonstance, négligeant de saluer les paroissiens, s’engouffra dans sa limousine pour disparaître dans une nuée de monoxyde de carbone étouffant les officiels encore sous le choc des cloches, puis d’un départ ressemblant davantage à une fuite.

Au loin, dans le haut d’une maison délabrée, sur le visage d’un Arthur aux yeux fixes et impavides, se traçait un rictus circonflexe…

…à suivre…

lundi 5 décembre 2005

Le quarante-neuvième saut de crapaud

… la suite…

Pour bien saisir le déroulement des choses, il est important de comprendre qui était Arthur. Bedeau, oui, mais principalement un vieux garçon invétéré. Il avait bien essayé, au cours d’une saison printanière et pas plus, de courtiser Clémence, la vieille fille Guillemette, mais cela, en plus de ne pas avoir donné des résultats pouvant laisser croire que les deux célibataires les plus célèbres du village provoqueraient une commotion générale en songeant à se marier, entraîna davantage de moqueries qu’autre chose. Inutile de ramener dans l’actualité tout ce que Constant John avait pu dire sur cette tentative de relation, le deuil n’étant pas encore tout à fait enterré.

Arthur vivait seul dans une maison située tout en haut de la célèbre côte de l’Anse-au-Griffon qui permet, une fois qu’on l’a franchie, d’avoir sur la mer une vue imprenable. Encore aujourd’hui, on dit qu’il s’agit du plus beau point de vue entre Rivière-au-Renard et Gaspé. La maison d’Arthur, pendant longtemps, a fait jaser bien des gens. Probablement parce que son propriétaire ne l’entretenait pas. Il pouvait la rafraîchir de l’extérieur aux dix ans. Nettoyer les fenêtres ne lui venait pas à l’esprit. D’ailleurs les châssis-doubles restaient installés douze mois par année. Il ramonait la cheminée, voilà tout ce qu’Arthur se permettait de faire sur sa résidence dont les écaillures blanches noircies avec le temps s’envolaient au vent. Un vent particulièrement sifflant sur cette hauteur.

Il braconnait. Cela tout le monde le savait parce qu’on sait tout ce qui se passe dans un village à l’esprit grégaire où les habitants vivent collés les uns près des autres. Également, et voilà probablement la provenance de ses revenus, il servait de guide de pêche, du printemps jusqu’à l’automne, où, pour les touristes, il se changeait en guide de chasse. Lorsque l’on guide, il faut pouvoir s’orienter soi-même mais surtout savoir exactement où mener ceux qui nous embauchent. Sa renommée qui outrepassait la côte, rendait les gardiens de la faune vigilants et circonspects.

De plus, le bedeau Arthur servait la messe. Pas celle du dimanche, celle-là il la laissait aux enfants de chœur qui, secrètement, rêvaient du jour où montant en grade, ils pourraient la chanter. Lui, il avait la responsabilité de la messe quotidienne, la non payante. Car le curé Boudreau avait bien vite saisi qu’il ne pouvait pas espérer de ses paroissiens qu’ils s’acquittent de la dîme et qu’en plus, ils remplissent le plateau de la quête lors des offices du matin de semaine.

Le curé et le bedeau s’entendaient bien. Le premier, comptant sur l’entière collaboration du deuxième; celui-ci, le complet silence sur ses activités frôlant l’illégalité. Tous se doutaient bien que le chanoine fermait les yeux sur l’armoire réfrigérée remplie de poisson ou de gibier… selon la saison. Arthur, en contact avec bon nombre de touristes venus des grandes villes, en apprenait beaucoup sur toutes sortes de sujets et refilait les informations à un curé dont la curiosité était légendaire.

Lorsque le curé Boudreau mourut, la nouvelle fouetta de plein front notre bedeau Arthur. Il mit plusieurs mois avant de parler de ce que lui savait. La nomination du « jeune curé » ne modifia en rien dans les affaires de l’église… à part une seule chose. Pourquoi Joachin Archambeau parlait-il constamment de fantôme? Intrigué, Arthur opta pour la stratégie de l’attente. Habile comme pas un à découvrir la cache du poisson et encore plus à dénicher le gibier, il choisit de laisser aller le nouveau venu du presbytère, le surveillant d’un œil aiguisé avant de créer des liens semblables à ceux qu'il entretenait avec le chanoine.

Notre bedeau avait un grand ennemi: le maire Léo. Arthur le détestait ayant constaté rapidement qu’il servait de marionnette au curé Boudreau, respectant à la lettre les ordres de ce dernier mais surtout du fait qu’il était en relation constante avec les autorités aussi bien politiques que policières. Il craignait ce lèche-cul servile dont le rôle était de s’assurer que les lois soient respectées. Également du fait que Léo, pour se protéger, devenait ce délateur dont la crédibilité jamais ne risquait d’être remise en question.

Mais lorsque le « jeune curé » et Léo se mirent, sans aucune retenue, à jouer du fantôme par-ci par-là, Arthur, on ne saura jamais si ce fut pour protéger ses affaires ou lancer de la poussière aux yeux, en plein après-midi et en plein cœur du magasin général, laissa tomber ces mots qui glacèrent d’effroi ceux qui les entendirent en personne et tous les autres à qui on s’était empressé de les répéter.

- Peut-être que le chanoine n’est pas mort de sa belle mort. Je me souviens très bien que les cloches se sont mises à sonner juste avant le souper pour s’arrêter au beau milieu de la nuit. Pas surpris que ce soit l’œuvre du fantôme…


…à suivre…

jeudi 1 décembre 2005

Le quarante-huitième saut de crapaud

Les histoires de fantômes ont, de tout temps, à la fois fasciné et semé l’inquiétude dans l’imaginaire des gens. Les manifestations de leur passage laissent encore des frissons chez certains, de l’incrédulité chez d’autres. Les maisons qui les abritent, deviennent rapidement des lieux maudits. Elles sont isolées, défraîchies et porteuses de mauvais sorts. C’est du moins ce que l’on croit. Des légendes.

Mais un ou des fantômes qui logent dans le clocher d’une église, faisant hurler les carillons aussi bien le jour que la nuit; qui fréquentent les bateaux, faisant tomber l’ancre en des endroits précis, toujours les mêmes; qui déplacent les pierres tombales, y laissant des traces sanguinolentes; qui sèment sur les pas de portes des cadavres sanieux de coyotes… voilà assez pour répandre la terreur dans le village de notre grand-père.

Des fantômes, ces cauchemars basculés dans le réel, il y en eut au moins un à Anse-au-Griffon, voilà de cela plusieurs années. Dire quand il apparût et quand on a cessé d'en parler, c’est renouer avec de telles épouvantes, que personne encore, même aujourd’hui, n’ose déterrer de si désagréables souvenirs.

Ce que l’on sait, ce que l’on se rappelle et il est facile de noter bien des différences dans les racontars de celui-ci ou de celle-là, remonte à l’époque du changement de curé. À la mort du chanoine Boudreau, rappelons qu’il s’agit du curé qui avait découvert la lettre de Constant John et rencontré le pasteur anglican Montgommerey dans le cimetière situé tout juste à mi-chemin entre Anse-au-Griffon et Cap-des-Rosiers, à sa mort donc, on nomma un jeune abbé afin de le remplacer. Fraîchement sorti du Grand Séminaire, Joachin Archambeau ne s’attendait pas à cette nomination. Il l’accepta avec l’obéissance sacerdotale qui était à la base même de sa vocation.

Les ouailles de la paroisse s’aperçurent rapidement que le nouveau curé qui ne réussit jamais à se départir du titre de « jeune curé », manifestait une timidité, mais alors là comme il n’est pas possible de l’imaginer. Son premier sermon fut coupé par tellement de bafouillages, de reprises des mêmes mots, d’hésitations que l’on se mit à dire que le nouveau curé bégayait. Ce n’est pas sans parler des rougeurs mêlées aux sueurs inondant son visage, même en plein hiver.

Il avait aussi la fâcheuse habitude d’utiliser le mot « fantôme » à toutes les sauces. Les fantômes faisaient partie intégrante de sa liturgie. Cela exigeait des efforts manifestes pour comprendre que dans ceux-ci, le jeune curé voyait des esprits méchants rôdant parmi eux, ayant pour mandat de troubler leur âme.

L’abbé Archambeau arrosait tellement ses sermons, ses discours d’esprits maléfiques que la collectivité en arriva à se demander si, de son côté, cela ne l’autorisait pas à publiquement parler du fantôme de l’Anse. Sujet tabou, s’il en fut un.

Quand Léo, le maire du village, dit en public, au magasin général, que plusieurs fois il avait entendu les cloches de l’église se mettent à sonner sans que personne ne les active, eh! bien cette déclaration ouvrit la porte à toutes les autres histoires entourant le fameux fantôme de l’Anse-au-Griffon.

Il y en eut des vertes et des pas mûres. Chacun y allant à fond de train. Si le jeune curé et le maire prennent la permission de parler de fantômes, alors c’est que le sujet est ouvert. Revinrent les pierres tombales renversées, l’ancre tombant en mer au même endroit, toujours, les cadavres de coyotes…

Quelle ne fut pas la surprise lorsqu’Arthur, celui qui avait vu danser les étoiles lors de la célèbre saison où le temps a chaviré, raconta que la mort du chanoine Boudreau ne serait peut-être pas une mort naturelle!

Cela fit le tour du village. Plus vite encore qu’une traînée de poudre dans le vent. Pourtant le médecin s’était bien rendu au chevet du curé pour constater qu’un arrêt cardiaque l’avait terrassé et que rien d’anormal ne fut constaté dans le presbytère où on avait retrouvé le corps inanimé du vieil homme. Angèle, la servante, dernière personne à lui avoir parlé avant sa mort, déclara que celui-ci, après le souper, s’était enfermé dans son bureau comme il en avait l’habitude, pour travailler. Elle jura n’avoir rien entendu d’autre que le bruit d’un corps chutant au sol, s’être rendue auprès de lui, avoir immédiatement appelé le médecin qui arriva à peine une dizaine de minutes plus tard, impuissant à lui venir en aide.

Rien d’anormal, sauf les paroles d’Arthur.

…à suivre…

lundi 28 novembre 2005

Le quarante-septième saut de crapaud

Voici trois autres poèmes arrachés à une autre époque…



je t’ai dit


… je t’ai dit
pays…
m’écoutais-tu?

tu m’enfuis…
comme une vague perdue que la mer enveloppe d’épaves vermoulues


je t’en ai voulu…



… je t’avais dit…
payse…
m’écoutes-tu?

tu m’en as voulu…
comme les sons amplectifs du vent déchiquettent les souvenirs disparus


je me suis enfui…



… je te dirai…
paysons…
nous écoutons-nous?

nous oublions de rester… de ne plus nous enfuir
comme une ombre rampante sous les soleils grugés qui, eux, s’en vont


… je t’ai dit...

pays…

je t’ai dit…

pays, pourras-tu?
dans l’inouï de ta fuite
comme chassé par un lointain ennui
garder mes mots
en toi,
ensevelis





on a bâti un avenir


…un avenir à venir

avec des morceaux de vent
coupés dans les épaisseurs du temps


…à partir de nos bras
alourdis des désirs évanouis

nous rejoindre là-bas


on a bâti l’avenir

nos yeux encore pleins
d’espoirs d’horizons


on a bâti cet avenir
comme au coeur des granuleuses rues
se dresse une statue

se rejoindre
sans nous parvenir


trop déjà


sitôt refermés ouvrir les yeux
sonder les tissus intérieurs
tricotés serrés


les cœurs éclatent en un morceau
catapulté aux confins de l’horizon
nourritures des geais bleus



un sourire emmailloté
plisse les avenirs vides de projets
aux commissures de nos incertitudes


marier les âmes,
nouer les doigts gommés d’odeurs imprécises
sur le ventre du destin


nous marcherons
déjà
devant nous
traçant trop de pas
sur la route revenant du soleil


nos désespérances consumées
se transformeront en liquides d'oiseaux
en gaz inconnus
qui trop déjà
nous parfumaient


nous sommes, comme j'étais

vous étiez, comme tu es

ils seront, trop déjà,

comme si nous serions



Il y a quand même un certain plaisir à fouiller dans nos vieux cartons et retrouver de ces mots que l'on risquait d'oublier.

samedi 26 novembre 2005

Le quarante-sixième saut de crapaud

Trois poèmes qui ont un peu d’âge…

voulu


j’ai voulu mettre du Saint-Jean-Port-Joli
sur la vie
baume couleur fleuve
rouge


tu as jeté un regard Trois-Rivières
sur les pistes
veines calcaires
ensanglantées


voulu mettre du parfum Percé
aux souvenirs
se balançant
comme des aurores boréales mauves


as jeté un clin d’œil Fermont
sur l’avenir éloigné
perdu en d’illusoires chemins
que borde une noire maison


mettre la magie des mots Val-d'Or
aux doigts
comme une clef de dentelle
permalloy


jeter quelques syllabes Lévis
assoiffées, ravalées
comme des non-sens
blancs


j’ai voulu mettre à rebours
toutes les vies

tu y as jeté les rues Québec
irisées et translucides






cheval fou


au bout à bout de la vie
arc-boutée
un cheval a traversé

à la rivière des espoirs
avortés
il a plongé

aux larmes séchées
des peurs enfiellées
il s’est humecté

aux yeux ensoleillés
que la misère dévisage
il a plissé le cœur

il fait le tour
de ce que nous n'étions plus
et revient éclabousser nos âmes
de son rire
drapé

il nous regarde
les mains dans le dos
cheval menotté

nous traçons la suite des pistes

et dans quelques hasards mesurés
posons les siennes


le cheval fou
au champ de l’amour
à bout de souffle
court
jusqu’au bord du gouffre invisible
où il a sauté


un amour erre


un amour erre
sur la grève engluée

un amour divague
devant la maison enchâssée
aux lumières de la nuit

un amour traîne
aux déchirantes heures de l’espoir
l’haleine asphaltée d’identiques couleurs

peut-on? mourir
comme une ombre écholalique dans la chaleur usée

peut-on? mourir
comme un amour en marche devant la maison
celui qui attend du désir enfoui
qu’il reprenne son allure
plus espérée qu'inattendue


le désespoir est la sœur nocturne
d’un amour qui erre

de ceux qui marchent
devant des maisons


vendredi 25 novembre 2005

Le quarante-cinquième saut de crapaud

Il est de tradition maintenant, après une histoire, que celle-ci fut exaltante ou un peu triste, de retrouver quelques poèmes, dont la mer est le thème. Voyons ce que des poètes québécois en disent.


LA MER

Nérée Beauchemin, 1850-1931

Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au fond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
À l’écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.

Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L’âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.


Il y certainement longtemps que vous n’aviez lu de beaux alexandrins? Allons, maintenant, vers Paul Morin qui nous en propose un sonnet, également en alexandrins.


LA MER

Paul Morin, 1889-1963

La somptueuse nef d’or, de chêne et d’émail,
Messagère de deuil ou porteuse de joie,
Dont l’aurique laissait traîner ses glands de soie
Parmi l’algue de pourpre et la fleur de corail,

Ô pêcheur étonné qui hâles ton trémail,
Tu ne la verras plus, sur la mer qui flamboie,
Passer, comme un splendide et lourd oiseau de proie,
Avec un guerrier blond, rêveur au gouvernail;
De monstrueux vaisseaux, empanachés de flamme,
Sans voile frémissante et sans rythmique rame,
Au tumulte marin mêlent leur cri cinglant,

Et sous la moire verte où glissent les carènes,
Creusant dans l’eau mouvante un sillage sanglant,
Des hélices d’acier mutilent les sirènes.


Puisqu’il est difficile d’en retrouver avec une telle facture, on voici un dernier.


FUITE

Alphonse Piché

Sous ses multiples ponts, sa mâture sans toile,
Ma ville est un navire oublié dans un port;
Ses matelots oisifs lorgnent par les sabords
Des songes d’océans, passant chargés de voiles.

Sa coque de béton ignore l’inconnu,
L’immensité des mers, le mystère des îles;
Seule, agite ses flancs ténébreux et stériles,
L’éternelle rumeur des cargaisons sans but.

Ah! que vienne la nuit arracher les amarres!
Que descende le soir s’accouder à la barre!
Vaisseau sans horizon, Ô ma ville! Ô mon cœur!

Donne une onde à sa quille, un astre à sa dérive,
Ô rêve! à son compas, suscite quelque rive!
Qu’un ciel enfin nouveau recueille sa douleur!


Et que nous puissions rêver… encore.










jeudi 24 novembre 2005

Le quarante-quatrième saut de crapaud

...la suite...

Et que contenait cette lettre? Serait-elle, bien malgré la volonté de l’épistolier lui-même, objet d’une controverse, d’une querelle entre les catholiques et les anglicans de la région, ce à quoi la génération de notre grand-père avait, jusqu’à maintenant du moins, échappé? Renfermait-elle un tissu de mensonges auxquels Constant John avait habitué la communauté depuis assez longtemps pour que le titre de parleur sans rien dire lui soit accolé et qu’une indifférence généralisée l’eut suivi? Y avait-il, seulement, un message d’adieu ou une indication sur les motifs de son départ nocturne? Une confession et des excuses? Des regrets, peut-être?
Émile n’avait jamais pris en compte la religion des clients qui fréquentaient son magasin général. C’était là une question intimement personnelle et ne justifiait pas qu’il servit différemment qui que ce soit. Il remarquait bien que tout le mystère entourant le départ impromptu du forgeron alimentait les conversations, certains allant même jusqu’à relever certaines médisances ou certaines calomnies afin d’y donner soit un peu de crédibilité ou du moins, y voir une anguille sous roche ou une pas de fumée sans feu. Cela l’inquiéta. Au point qu’il jugea nécessaire d’en parler avec le curé, envisageant même, si rien n’allait dans le sens de calmer les rumeurs et les suppositions, de se rendre chez le pasteur Montgommerey afin que de son côté, il agisse.
Le curé le reçut poliment. Les relations entre les deux hommes ne dépassaient guère ce niveau de civilité. Émile, en homme sage sachant écouter avant d’agir, ne souhaitait promouvoir que la concorde.
- Émile, la lettre que j’ai lue avec le pasteur est très courte. Elle dit tout simplement que Constant John a quitté la paroisse ne pouvant plus accepter que sa clientèle l’ait déserté en faveur du forgeron de Rivière-au-Renard.
- C’est tout?
- C’est tout ce que je puis dire.
- Vous savez tout le bavassage que l’on répand autour de cette histoire, ça commence à miner la tranquillité du village.
Le curé se campa par la suite dans un mutisme complet. Soit il ne voulait plus rien dire, soit que ce qu’il avait appris dans la lettre relevait du secret de la confession. Pourtant, Constant ne pratiquait plus depuis belle lurette. Mais personne ne savait s’il avait abandonné la religion catholique ou l’anglicane.
Il se résolut donc à se rendre chez le pasteur qui l’accueillit avec beaucoup d’entregent. Il lui offrit de prendre un thé.

- J’attendais quelqu’un du village. Je suis satisfait des démarches que vous entreprenez, monsieur Émile. L’histoire du pauvre Constant John, en plus de faire parler d’elle, se trouve au cœur même de l’existence de nos deux communautés. La coexistence même.
Monsieur Montgommerey se leva, alla vers son bureau, en revint avec à la main une lettre qu’il remit à Émile, l’invitant à en prendre connaissance. Celui-ci, surpris, reçut le document signé des initiales C.J., prit une profonde inspiration avant de la parcourir. Il y était écrit…
Moi, Constant John, maréchal-ferrant sans emploi dû au fait que la clientèle de mon père qu’il tenait de mon grand-père a déserté la forge pour se rendre à Rivière-au-Renard, suis devenu un homme de boisson. Ne pouvant plus me regarder en face, ni même mon reflet dans le miroir du bar où je passe mes journées et mes nuits, moi, à 30 ans bientôt, qui avait trouvé dans le mensonge, la médisance et la calomnie une façon d’être écouté, ai pris la décision irrévocable de partir. De nuit. Après ce court instant aux pieds de la fosse familiale où je laisserai dans le fond de ma dernière bouteille de scotch ce message, je saluerai une dernière fois mes aïeux avant de prendre la forêt, là où tout jeune encore j’ai fait la rencontre des coyotes et me laisserai dévorer par eux. Sachant que cela ne chagrinera personne et que cette mort m’éloignera du cimetière, c’est ici que je dépose la tristesse de ma vie. Je n’ai d’excuses à donner à personne. On n’écoutait pas mes mensonges mais on les entendait. L’imposture nourrit autant que la vérité. La religion en est le meilleur exemple. Nous vivons entre catholiques et anglicans comme dans un mirage, avec l’illusion de l’entente mais tout cela n’est que duperie. La seule vérité qui résistera à ma mort sera la suivante : les anglicans d’ici n’auront été tolérés que par la qualité des services qu’ils rendaient. Mes parents, les forgerons, sont là pour en témoigner. Ils se sont tus toute leur vie. Ainsi, ils ont survécu. Moi, je parlais, disant n’importe quoi, surtout des faussetés, et voilà que par le jugement populaire je suis devenu incompétent, menteur et ivrogne. Ce n’est pas le scotch qui m’aura mené à la mort, mon foie résistant encore, mais la lucidité à voir dans votre foi, l’une comme l’autre, l’artifice de la tromperie. Les coyotes m’attendent alors que je laisse les loups à eux-mêmes.
Le pasteur Montgommerey récupéra la lettre que lui tendait Émile, fustigé par sa lecture.
- Il y a de ces secrets que la mort emporte avec elle et qui toujours peuvent le demeurer.
De retour au village, Émile annonça qu’il organisait pour le lendemain une battue dans la forêt afin de voir si, peut-être, on n’y retrouverait pas des indices de la disparition de Constant John.
FIN

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...