mercredi 9 novembre 2005

Le trente-cinquième saut de crapaud

…la suite...

Comment la mer put-elle, en si peu de temps, changer un homme à ce point? Selon toutes les apparences, il était le même. Fier, décidé et entier ce Marcelin, capitaine réquisitionnant un bateau séculaire, radoubé tous les étés par un père ayant connu trop peu de saisons maritimes avant de consacrer les autres à sa famille et à sa communauté. Un Blanchard dans toute la force du mot, né au beau milieu de la période de pêche, intensément accroché aux lèvres de celui qui racontait si bien les beautés et les cruautés de celle qui les nourrit si peu longtemps. Tout jeune encore, on voyait le tracé de sa destiné clairement inscrit dans le gris perle de ses yeux. Il n’y aurait que la mer. Elle serait son rêve, son gagne-pain et sa mort. Pas assez peureux, disait-on de lui. Hasardeux, lançaient les plus téméraires.

Il avait tout appris de ce père, capitaine déchu, qui souffrit atrocement lorsque son épouse l’obligea à choisir entre elle et son amante, celle pour qui son cœur et son âme battaient. Tout le reste de sa vie, ayant accepté de larguer les amarres pour accoster définitivement sur une terre aride et improductive, il aura le regard perdu vers la première vague, celle qui pousse les autres à venir échouer sur la grave dans des silences tonitruants.

Marcelin, le fils premier, n’allait pas suivre la route du père. Il s’était juré, très jeune encore, de ne jamais piétiner sur du solide. Et c’est toute la colère refoulée d’un homme qu’il sentait humilié que ce fils investirait sur un bateau en friche derrière le hangar, là où son père l’avait remisé et, d’un été à l’autre, passait des heures à caresser. Il n’avait pas quinze ans que déjà il achevait de le repeindre, plusieurs couches appliquées sur les lettres nommant la barge : LE DRAPEAU BLANC. Le sien n’aurait pas de nom. Comme celui des pirates.

Lorsqu’il décida de partir pour la pêche, Marcelin soufflait sur les cendres d’une famille taisant depuis toujours le drame du père et, dans l’inconscient qui entoure souvent les secrets du sang, jetait furieusement les jalons de la discorde et du malheur. Ainsi que ses parents, ses frères et sœurs ne se présentèrent pas à la cérémonie de la bénédiction du curé à quelques heures du grand départ. Il faisait froid ce jour-là et le cœur de certains leur gelait l’intérieur.

Sa renommée de capitaine téméraire mais hardi, de marin habile mais colérique lui colla à la peau dès les premières sorties. Il ne respectait que son instinct de prédateur. Tous les matelots qui firent la pêche avec lui rapportaient d’incroyables histoires. Tous, les années suivantes déclinaient ses offres de repartir sur son bateau sans nom. De sorte qu’il travaillait seul, dans des eaux tumultueuses, celles qu’il recherchait, et rapportait des prises de belle qualité.

Lorsque la saison prenait fin, il partait vers la forêt, bucheron infatigable. C’est à peine quelques semaines par année que Marcelin restait à l’Anse-au-Griffon, tout entier occupé à son bateau. Il rencontra Madeleine, la si douce Madeleine, à l’occasion du mariage de la fille d’Émile, le marchand général. Leurs amourailles, comme le disaient les vieux, entrecoupées d’eau saline et de bois, durèrent moins d'une année. C’est à la veille du départ en mer qu’il l’épousa, promettant à son retour de lui construire maison et famille.

Elle aimait chez cet homme sa grande détermination, son inébranlable volonté à accomplir les projets qui lui tenaient à cœur et principalement son ardeur inouïe à tout faire bien et souvent mieux que les autres. Ses ambitions, elle souhaitait les faire siennes. Elle accepta de partager sa vie à un homme, qui parlait peu il est vrai, mais lui semblait fiable. Dans le village, on ne lui attribuait d’autres défauts que sa témérité mais puisqu’il revenait continuellement de la mer et du bois, les bras chargés, personne ne lui en tenait rigueur. Et il partit avec les autres, seul toutefois, sur son bateau anonyme fraîchement repeint, au lendemain d’un mariage sans noces.

Il fut parmi les premiers à revenir. Au stock de morues il avait ajouté, brisant une des plus élémentaires conventions de la pêche, quelques saumons d’une grosseur impressionnante. Sachant qu’on allait les lui acheter sans rechigner, il ne tenait pas compte des malicieux regards qu’on lui adressait sur le quai. La mer était là, ouverte et généreuse à celui qui savait y puiser des richesses. Qu’un se spécialise dans le homard, l’autre dans la morue, un troisième dans le saumon, que les territoires sans être délimités fussent selon une règle non écrite, respectés par tout un chacun, cela, Marcelin n’en tenait pas compte. Il pêchait, un point c’est tout.

Madeleine le reçut, debout et droite sur le perron de la maison de ses parents. Sa première attente de femme de marin lui fut pénible. Son angoisse s’éteint lorsqu’il la prit dans ses bras. Les premiers mots qu’il lui adressa, furent :

- Je commence demain à construire ma maison. Tu resteras ici jusqu’à ce qu’elle soit habitable.

Il repartit. Sans l’embrasser. Sans l’emplir de ses bras desquels l’odeur du poisson et de la mer s’exhalaient.

Du plus profond de son cœur, Madeleine ressentit que cet homme au teint halé, à l’haleine maritime et au regard gris, que cet homme n’était plus le même. Le suivant des yeux alors qu’il se dirigeait vers la demeure des Blanchard, une brise froide l’enveloppa.

…à suivre…




mardi 8 novembre 2005

Le trente-quatrième saut de crapaud

… la suite...

On serait porté à s’attendre, lorsque des bateaux partent en mer, à des histoires de tempêtes, d’avaries permettant à des gens ordinaires de se défier eux-mêmes, combattant jours et nuits sans aucune accalmie les éléments de la nature, des poissons monstrueusement gigantesques à la Moby Dick, à la Jaws…

On serait porté à s’attendre à des expériences personnelles, à des initiations humaines, à des révélations sur les capacités enfouies au plus profond de soi, laissant poindre des forces insoupçonnées nous transformant en légendes vivantes…

On serait porté à s’attendre à des chavirements de l’âme et de l’esprit épuisés par la solitude maritime et des jours sans fin sous un soleil torride, par des nuits que la lune projette vers des hallucinations fantomatiques, à des comportements inimaginables que seule la mer peut engendrer et transporter par la suite à des oreilles incrédules…

La solitude du capitaine et son immanquable isolement menant aux mutineries. La folie du roulis amenant l’homme à tomber dans les bras de la sirène. La diminution des vivres, le rationnement de l’eau, l’excès de sel aux lèvres asséchant les valeurs humaines. La perte de la réalité se confondant à l’immensité incommensurable de la mer rejoignant puis s’égarant dans l’horizon. L’appât du gain facile piratant les vertus mieux ancrées.

Et l’attente. Celle des femmes de marins, une bougie allumée à la fenêtre, scrutant en vain le quai vide et mouillé, tricotant leurs peines à même les journées interminables et les nuits stériles. Celle des marins, harpon transperçant leurs mains gercées, rêvant de pêche miraculeuse, de retour triomphal et de quiétude sur des planchers solides et immuables.

Tout cela ne sera pas dans l’histoire de Marcel.

Tout cela ne sera pas dans l’histoire de Madeleine.

Rien de cela ne se passera sur LA DOUCE BRISE voguant vers des îles perdues où la crevette lui a donné rendez-vous. Non plus dans la maison devenue froide de Madeleine qui opta, au départ de son fils, pour ne pas l’attendre. Ne pas attendre n’est pas désespérer. Elle avait mis tant et tant d’heures, de semaines, rivée à la fenêtre de sa maison, fixant la couleur de la mer, l’odeur du goémon, la vélocité des vents et les racontars de magasin général pour savoir, maintenant que la mer avait englouti son mari marin et portait, aujourd’hui, son fils à elle, le fils de celui-ci, pour ne plus attendre. Ce souffrant ennemi aux implacables desseins. Son quotidien en avait été tellement infecté qu’elle avait résolument opté pour l’espoir. Pour l’espérance.

Lorsque Carbonneau, à la fin d’un hiver particulièrement mélancolique, lui avait demandé si son fils, le fils de l’autre, celui dont personne ne citait le nom, avait l’âge pour la mer, elle s’y attendait sans l’espérer. Lui avait répondu que Marcel, fils de Marcelin et de Madeleine, Blanchard de nom, serait d’âge le jour où il pourrait la dévisager sans peur. Son cœur de mère venait d’abandonner. Le fils partirait. Au printemps. Lorsque le sel marin goûterait le poisson.

Elle lui en parla avec les mots de celle qui navigue dans des eaux tumultueuses.

- Le capitaine Carbonneau te voudrait sur son bateau.

Marcel, la regarda, lui sourit et dit :

- Est-ce lui ou la mer qui m’appelle?
- Tu es le seul à pouvoir répondre à cette question.

Madeleine se mit à l’ouvrage. Un tricot de laine, couleur marine. Des pantalons chauds. Une tuque serrée. Et principalement, elle tissa dans son cœur une solide assurance, de celle que l’on ne peut se procurer ailleurs que dans les souvenirs et la nostalgie.

Depuis la disparition brutale et prévisible de ce téméraire Marcelin, survenue il y avait de cela maintenant près de dix ans, cette femme solide comme les nuages, frêle comme le vent d’ouest, lui avait creusé à l’intérieur de sa mélancolie un fragile tombeau enterré au mitan de son âme. Quotidiennement alimentés, les souvenirs conservés, elle ne les partageait pas avec son fils, de crainte qu’en les remuant ils lui insufflent de semblables besoins. La poussière et les cendres sur la mer peuvent-elles prendre l’eau?

Son mariage avec ce fils de la marée, cet imprudent passionné de Poseïdon, elle l’avait souhaité du plus ardent d’elle-même. Il eut lieu à quelques heures de son départ pour la pêche et les noces, plusieurs semaines après. Déjà, comme le faisaient ces femmes maritimes, Madeleine changea la bougie s’éteignant à sa fenêtre, déplaçait le petit drapeau ceinturant l’arbre, le seul, droit devant chez elle, chez eux maintenant, petit drapeau pointant vers celui qu’il avait accroché à son mât. Malgré les avertissements et les considérations de tous, il le choisit blanc. Ouate flottant dans la brume.

Et elle se mit à attendre. Attendre l’attente. Puis, il revint.

… à suivre…

lundi 7 novembre 2005

Le trente-troisième saut de crapaud

Dans le village, lorsque pointait un drapeau, tous et chacun y décodaient un message à partir de ce code installé depuis longtemps, mais qui ne faisait pas unanimité. La couleur importait. Le blanc, parmi toutes, semait la terreur. Plusieurs marins contestaient le drapeau blanc comme représentant du danger ou d’un appel à l’aide. Ils argumentaient que ce n’était pas une couleur, qu’en se confondant au brouillard, le blanc risquait d’être inaperçu de la mer ou pire, confondu avec les oiseaux ou les nuages. Mais on s’entêtait à placer le drapeau blanc lorsque des problèmes surgissaient, même sur la rive.

Il y avait bien les drapeaux rouges pour les travaux publics; les bleus, pour les fêtes religieuses; les verts, annonçant l’arrivée de la poste; les noirs, drapant le corbillard et accrochés aux arbres du cimetière, parlaient du départ d’un des leurs. Mais le blanc demeurait au cœur même des discussions. Jusqu’au jour où…

Nous étions à l’époque, peu lointaine encore, où les marins, quittant le quai de l’Anse-au-Griffon en direction des Îles-de-la-Madeleine, se réunissaient sur le porche de l’église afin d’y recevoir la bénédiction du curé. Tout le village s’y retrouvait, échangeant les dernières prévisions météorologiques, les plus récentes nouvelles sur les bancs de morue et surtout, d’une oreille distraite mais quand même intéressée, on écouterait ce que les plus vieux du village allaient prédire sur la saison des filets. Les femmes et les enfants savaient qu’on entrait dans une période à la fois essentielle mais difficile.

Le sermon du curé était toujours le même : prions et espérons. Celui des marins aguerris : partons la mer est belle. Ce moment n’en finissait plus pour les anxieux de partir et, chez ceux et celles qui allaient demeurer là à attendre, on voulait l’étirer.

Une tradition voulait qu’au départ des barques, le marin qui ne partirait plus à cause de l’âge ou tout autre raison, remettait à chacun des capitaines, un drapeau blanc. Cette cérémonie se voulait courte et jetait sur l’assemblée une lame de silence que briseraient les plus jeunes matelots impatients de prendre enfin la mer.

Ce jour-là, montait sur le bateau du capitaine Carbonneau, LA DOUCE BRISE, le fils unique de Madeleine, veuve depuis plusieurs années déjà d’un marin intrépide qui périt en mer, un drapeau blanc noué à son front. Raconter son histoire relevait du tabou dans le village. Ou de l’interdit. De toute façon personne ne souhaitait faire rejaillir cette macabre aventure. Sauf qu’aujourd’hui, avec le départ du fils de Marcelin Blanchard, dont la témérité n’avait d’égale que son génie de la pêche, des souvenirs s’emmêlaient au mât de ce magnifique crevettier d’une blancheur incomparable. De la ouate dans la brume.

Madeleine enserrait son fils âgé d’à peine vingt ans. Aucune parole ne franchissait ses lèvres gercées de douleur et les larmes lui coulant des yeux se retrouvaient sur la laine tricotée marine sur laquelle elle avait ouvragé durant l’hiver. Lui, de ses yeux gris, la remercia et sortit de sa poche un tissu blanc, beaucoup moins immaculé que la peinture fraîche du bateau sur lequel il allait passer les prochaines semaines.

Carbonneau ne s’intéressait pas à la morue. Il avait trouvé un filon unique lui permettant de vendre la crevette qu’il pêcherait dans les eaux troubles à l’est du golfe. Il connaissait les risques, les périls même d’une telle pêche, mais il misait sur le fait d’être le seul à courir après la crevette. Son voyage allait s’étendre sur au moins dix semaines avec des arrêts à quatre ports différents là où il pourrait décharger sa prise avant de reprendre le large. Son équipage se composait d’un assistant capitaine dont la charge principale était de prendre le relais la nuit, Carbonneau pêchant sans arrêt vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De six matelots, dont cinq étaient des habitués à bord de LA DOUCE BRISE. Le sixième, Marcel, en serait à son baptême de la mer.

Sur son crevettier, le capitaine ne supportait aucune facétie, aucune frasque et surtout, détestait toute discussion pouvant mener à la mutinerie. Il en savait trop sur les effets des vents marins, principalement pour les oreilles, pour permettre quoi que ce soit pouvant enkyster l’atmosphère. On était ici pour la pêche. Point final.

Le capitaine Carbonneau avait proposé à Marcel de le prendre avec lui, pour une seule raison. Il avait connu son père. En fait, c’est cet homme au tempérant prompt qui l’avait conseillé à opter pour la pêche à la crevette, prédisant un avenir meilleur que celui de la morue qui, un jour, du moins c’est ce qu’il prévoyait, serait tellement pêchée que cela occasionnerait une pénurie et une baisse importante du prix. Il se sentait donc recevable, de plus qu’il lui vouait une quasi vénération pour ses talents de marin aux techniques inhabituelles, son sens aigu à lire les eaux et y dénicher le poisson, lui tendant des pièges dans lesquels il tombait comme un amateur. Il se disait : tel père, tel fils. C’était du moins le pari qu’il tenait.

Ce ne fut donc pas Madeleine qui fit les premiers pas vers le capitaine Carbonneau, ni Marcel. Et, sur le quai, alors que déjà plusieurs bateaux disparaissaient au loin, la mère quitta son fils, se faisant cette promesse.

- Je ne veux pas, de maintenant jusqu’à son retour, penser à lui. Le drapeau blanc qu’aujourd’hui je place entre nous deux, flottera jour et nuit et attendra. Attendre, c’est le pire ennemi.
...à suivre...

vendredi 4 novembre 2005

Le trente-deuxième saut de crapaud


Il y a deux mois, déjà, au matin de la fête du travail, j’entreprenais ce blogue portant le titre LE CRAPAUD GÉANT DU PARC FORILLON. Deux mois plus tard, trois jours après la fête des morts, je me propose d’en faire le bilan. Une sorte d’inventaire permettant de rajuster le saut ou encore un moment d’arrêt qui situerait dans le temps l’espace entre ici, maintenant et cet il y a deux mois.

Je le voulais, ce blogue, éclectique. Il le fut. Continuera de l’être. De ces histoires débutant par Il était une fois… racontées par ce grand-père marcheur sur une grave gaspésienne, issues de ces deux semaines étalées sur un peu plus d’un mois entre juillet et août dernier (lui) m’auront permis de recueillir là-bas des odeurs, des couleurs à nulle autre pareille. Dire que j’aurais pu les écrire directement de là, de ce Cap-des-Rosiers dont le phare aux yeux clairs projette de sa hauteur orgueilleuse des sillons de lumière sur une mer qui n’en est pas une mais qui en est une, de cette Anse-au-Griffon où la maison saumonée en plus d’avoir conquis mon cœur continue toujours de me hanter comme une sirène, dans cette Gaspésie maritime oui, éloignée, soit, mais de cette Gaspésie gardienne de la mer, courageuse et accueilleuse… La Gaspésie, écrin fragile d’un monde à continuer!

Ce crapaud, celui qui m’aura permis de définir et d’approfondir ce qui reste à continuer, les bris de silence. Un bris de silence, c’est un moment unique, à ne pas perdre, un instant où le cours des choses s’estompe car lui est soumis un temps de rêve, de réflexion, de méditation, temps venu d’on ne sait où et qui permet cet arrêt sur et autour de soi. Une inspiration, aussi. Ce crapaud m’a surpris par son plongeon inusité, exigeant la réflexion. Un flock! dans le géant de la vie. Tout peut devenir géant si l’on si attarde.

Quelques petites histoires, une plus longue, celle de Philip et de Clémence surtout qui aura mobilisé mes énergies, m’interpelant le matin, après le café, après les oiseaux et l’eau versée dans ce laurier à fleurs blanches. Il y en aura d’autres de ces personnages devenant autant d’occasions pour approfondir ce qui est sans doute le plus difficile à écrire, l’intérieur des gens et l’inévitable contact avec la réalité des autres.

Depuis deux mois, l’environnement a changé. Il y a quelques années j’aurais dit que c’était pour le meilleur ou pour le pire, aujourd’hui je dis qu’il a changé parce qu’il a besoin de changer. Se connaissant mieux, il sait quand et comment changer. Mes oiseaux du matin deviennent de plus en plus familiers. Ils savent quand les miettes viendront, mais surtout ils profitent de ma présence sur le balcon pour piailler leurs histoires d’oiseaux. Certains s’approchent au point de rencontre encore défini comme la limite entre la peur et la familiarité, c’est-à-dire à la base du bocal d’un laurier exigeant son humidité matinale, lieu neutre et convivial à la fois.

J’ai fait l’erreur d’entrer trop vite mon ibiscus qui a fleuri cette année tant et tellement, croyant le protéger à l’arrivée des nuits fraîches en le replaçant là où il allait passer ses longues heures d’hiver. Il a réagi. Il laissait tomber ses feuilles. Ne fleurissait plus. D’un commun accord, nous nous sommes entendus pour le jour dehors, la nuit en dedans. Il est heureux et me le dit par la repousse de feuilles d’un vert si délicat que j’ai peine à lui trouver une ressemblance.

L’environnement tourne à l’automne. Le grand érable rouge qui fait merveille dans la ruelle devient de plus en plus rouille. On voit que le soleil s’y est accroché aux feuilles. Les écureuils l’ont adopté, y faisant leur nid. Les oiseaux se prélassent toute la journée dans ce parasol qui tout doucement perd en efficacité comme protecteur de vent. Les feuilles mortes changent de bruit. Il devient de plus en plus un frôlement cartonné. La pluie : ses avares présences de l’été sont compensées maintenant par une surabondance mal mesurée.

Fleurette va bien. Arthur, aussi. Car des gens sont entrés dans ce blogue. Il y en aura d’autres. Émile et Léa, bientôt. Il est toujours difficile de parler de ceux qui sont là, que l’on aime et qui font vibrer en soi des élans de géant. Être géant, ce n’est pas être grandeur hors de l’ordinaire. Être géant, c’est être soi-même. Comme me le disait, il y a de cela très longtemps, un professeur d’une école secondaire, être soi-même, voilà le plus difficile car nous avons la mauvaise habitude de nous montrer toujours sous notre jour le plus agréable, dans nos plus beaux atours, avec des mots les plus justes, car nous portons vers l’autre au lieu de porter vers soi. Un géant pour moi sera toujours un instant de vie qui déclique des moments d’amour.

Puis, la poésie. Oui, la poésie. J’aime bien ce que Beaudelaire en dit :
La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale : elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même.

J’y suis arrivé assez jeune. En fait c’est grâce à une personne, décédée depuis, une vieille cousine de ma grand-mère, que l’on appelait amoureusement cousine Marie-Anne. Elle vivait à Montréal. Veuve d’un vétérinaire et mère orpheline d’un fils parti à l’orée de ses vingt ans, elle représenta pour moi la première manifestation du géant. Première à lire mes poèmes, elle les a aimés, critiqués et reçu un cahier dans lequel je notais des alexandrins fragiles, des sonnets aux rimes simples, des poèmes libres qu’elle aimait moins. Ce cahier, il survit certainement quelque part, chez quelqu’un qui aura hérité de ses souvenirs et de ses nostalgies que méticuleusement elle conservait. C’est elle qui m’offrit un premier recueil de poèmes : les œuvres complètes de Marie Noël. Elle était bien catholique et je ne lui reproche pas. Mais lorsqu’elle percevait des influences plus modernes, ne s’en offusquant pas, je la vois encore me dire sa difficulté à saisir les images hermétiques. Mallarmé ne faisait pas partie de ses lectures. Rimbaud et Verlaine, encore moins. Toutefois, lorsque je suis tombé en amour avec Saint-Denys-Garneau elle me vantait Nelligan. Miron et Roland Giguère, elle n’eut pas le temps de les lire. Je lui rends hommage aujourd’hui, la remercie et lui rappelle mon amour.

Voilà pour ce premier deux mois. Ces deux mois de matin remplis à courir avec les mots, bousculer l’imagination et réfléchir. Il me reste encore tant et tant à écrire, tel un grand-père, le matin, vérifiant la direction de sa girouette plantée face au temps.

Continuons, maintenant.

jeudi 3 novembre 2005

Le trente et unième saut de crapaud

Arthur Rimbaud, le poète aux semelles de vent , aborde le thème de la mer de manière originalement personnelle, y attriibuant valeur d’éternité. Quelle image magique que celle de cette unité retrouvée entre le soleil et la mer!


Elle est retrouvée!
Quoi? l’éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Mon âme éternelle,
Observe ton vœu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Donc tu te dégages
Des humains suffrages,
Des communs élans!
Tu voies selon…

_ Jamais l’espérance,
Pas d’orietur.
Science et patience,
Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,
Braises de satin,
Votre ardeur
Est le devoir.

Elle est retrouvée!
_ Quoi? _ L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Ce poème pose la grande question de l’inspiration, du regard sur des ailleurs proches ou perdus, du filtre par lequel l’imagination laisse s’écouler goutte à goutte des morceaux d’âme. Rimbaud, comme plusieurs génies de son espèce, a ouvert la porte sur ce qui était devant lui, sans retenue et avec une volonté incalculable d’épuiser les mots de leur sens strict, premier, afin qu’ils rejoignent là où ils pourraient chahuter à leur guise toute la maison du langage. L’inspiration selon Rimbaud, une mystique de l’âme, oui, mais surtout et désormais coupé de l’état premier des choses et des êtres afin que se mêlent, s’entremêlent des courants d’air, tels de communs élans. Voir des couleurs dans les chiffres. N’être pas du tout certain que la réalité se retrouve dans ses manifestations autant visibles qu’invisibles. Retrouver dans ce qui est mêlé un deuxième souffle, celui qui emmêle davantage. L’inspiration, c’est Rimbaud. Celui qui a trouvé, ne les cherchant pas, dans ses multiples voyages pédestres, à s’en briser les pieds, que ce qui est vu n’est pas ce que l’on voit parce que nous ne sommes jamais tout à fait nous-mêmes. Nous passons au travers des choses, à travers un amoncellement de temps et d’espace, duquel surgit des images. Et elles ne sont et n’ont de sens qu’à ce moment-là. Des mirages? Comme il a eu de la difficulté à écrire ce qu’il percevait, lui qui souhaitait une survoltation des sens! Du mystique? Comme il a souffert à tenter d’unifier l’âme et le corps! Et l’inspiration l’a quitté. Au bout de la fatigue autant physique que morale. Et si Rimbaud avait cessé d’écrire parce qu’il avait rejoint la mer mêlée au soleil… au bord de l’éternité?

Voici ce qu’il m’inspire, ce qu’il a fait surgir en moi.


Rimbaud boude dans la ruelle


trop de je dans nos poèmes
beaucoup trop
pas assez de ces images
mutant le je en un autre

Rimbaud dit, vit, meurt comme étant un autre je

alors
revenons aux images qui parlent
, qui blafardement accrochées aux ailes du smog
, ce brouillard moderne,
parlent ouateusement,
cotonneusement,
effillocheusement
disant tout et rien


images-canons se masturbant aux portes des ruelles éjaculant sur des chats frileux
images-crasses diluant sur de sourds imbéciles les dernières longitudes de la fuite
images-caresses déambulant paresseusement sur des ponts de paille
images-silences condamnant la nostalgie à être fusillée par des couleurs autochtones


Rimbaud et Vitalie
par la main réunis
boudent dans la ruelle
comme deux amants
vert laine
une roche au coeur

trop de je dans nos poèmes
que personne ne connaît
pas assez d’icônes sauvages
débusquant le je des autres

réhabilitons les inutiles strophes
comme des vers de gris
que nos images de silences éteints déposent en canons sur nos crasses caresses



Je te salue, Rimbaud, dans tes marécages asséchés, une jambe en moins, celle sur laquelle tu posais ta fatigue énergique, et qu’encore et encore tu marches dans les sillons que tu tires au devant de toi, haridelle d’éternité…

mardi 1 novembre 2005

Le trentième saut de crapaud

Et le crapaud? Qu’advient-il de lui? Se trouve-t-il toujours dans les corridors empruntés par notre grand-père lors de ses matinales promenades? Respire-t-il encore dans les mêmes eaux brouillées de cet étang à l’entrée de Forillon? Conserve-t-il cette attraction sur ce solitaire marcheur qui parfois le retrouve, l’entend souvent lui dire avec sa voix ouaouaronne des images plus que des mots?

Combien de fois notre grand-père a-t-il puisé dans sa présence la source d’effets libérateurs? N’est-il pas inévitable de chercher, du moins tenter de comprendre des situations difficiles et complexes à partir de nos références? Et le problème avec celles-ci réside dans le fait qu’elles datent et s’installent, s’ancrent immuablement dans une confortable stabilité rassurante que nous secouons trop peu souvent. Krishnamurti disait que …tout savoir appartient au passé.

Décoder et interpréter le monde à partir des coassements enroués d’un crapaud. Sentir et saisir le monde extérieur à partir des poèmes hermétiques d’un rêveur disparu. Connaître et accepter les limites du temps et la suite de l’espace à partir des mouvements d’une nature éternellement la même dans ses imprévisibles changements. S’accorder et s’entendre avec soi-même…

… avant de modifier ce qui est il faut que je sache qui est celui qui se propose de modifier, qui se propose de changer…

Toujours ce Krishnamurti qui parle.

On ne peut changer ou modifier l’état d’une chose ou d’une personne sans véritablement connaître, de l’intérieur, la proposition de changement. Peut-être que voilà le sens intime des promenades? Se centrer sur soi, sans aucune tentation d’égoïsme ou de vanité, respirant le dehors pour en mesurer l’impact sur le dedans. S’ouvrir aux couleurs, aux odeurs permettant à l’harmonie entre ces deux réalités de s’installer quelque part en soi, s’y faufiler, souffler sur des braises chaudes ou mourantes pour que, tel un feu d’artifice, s’illuminent des révélations à la fois contradictoires avec nos croyances et porteuses d’espérances. Prendre soin de l’âme afin d’éviter de la soigner. Nourrir l’âme parfois bien isolée au fond de soi, appelante de bien d’autres choses que ce qui est. Ce qui est a le malaise d’avoir été et la malédiction d’être ce qu’il sera. Et si le crapaud n’était autre chose que ce passage périlleux entre ces deux réalités?

Lorsque Francis dit à notre grand-père que la poésie lui permettait de chercher dans le monde extérieur les racines d’un monde intérieur, le vieil homme n’avait peut-être pas bien saisi le message. Toutefois, il ne pouvait pas nier qu’à la lecture de ces trop peu nombreux poèmes, quelque chose d’exact s’y retrouvait. Ils parlaient de la mer ou l’interpelaient, cette étendue lointaine déposant sur la grève du visible et de l’invisible, laissant pour chacun des messages écrits ou à écrire, des humidités porteuses de lumière. Il sut mieux comment elle pouvait faire peur, beauté ou silence. Combien elle savait être là, à prendre ou à laisser, utile ou futile, stable et déséquilibrée. Le regard qu’on y porte, en plus de lui procurer du sens, permet de voir loin dehors, proche au dedans.

Chaque être possède-t-il son crapaud? Est-il à sa recherche? À son écoute s’il l’a trouvé? C’est étrangement laid, un crapaud. Rien à voir avec la beauté telle qu’on puisse la définir, mais intensément provocateur. Il incite à sortir de son petit étang personnel, sachant que bientôt on pourrait y retourner, y retrouver ses arrangements confortables qui tranquillisent momentanément du moins, et sautiller, et sauter, propulsé par d’inconfortables pattes vers des inconnus parfois aussi lointains qu’inatteignables.

Grand-père sut comprendre aussi la nécessaire absence de son crapaud perclus dans une eau aussi nauséabonde qu’essentielle. On ne se sent pas toujours prêt au mouvement, au secouage des croyances et aux résultats inattendus que tout cela occasionne. Y sommes-nous attirés par une espèce d’énergie venue d’on ne sait quel cosmique appel?

Nous avançons, tel ce fier chevalier, un pennon à bout de bras, qui gravirait une sisyphe montagne donnant, parfois, sur la mer…

vendredi 28 octobre 2005

Le vingt-neuvième saut de crapaud



Le dernier matin de la saison des touristes fut aussi le dernier matin de Francis. Il quitterait la région pour retourner vers la ville et sa grande école. Comme à l’accoutumée, il passa une partir de sa journée sur son rocher face à la mer, donnant l’impression de s’emplir d’embrun et des odeurs du varech. Son baluchon devait déborder. La mer, ailleurs où il sera, malgré qu’elle soit présente à ses yeux, n’avait pas cette plénitude, celle qui meublait son cœur et son âme, ici dans les anses et sur la grave de Cap-des-Rosiers.

Les touristes vinrent en nombre impressionnant cet été, saison courte entre juin et le mois d’août, durant laquelle Forillon n’était plus le symbole des luttes de 1970 mais le lieu des regards. Dirigés vers la mer et la montagne. Le temps pour ramasser à pleine barge des couleurs océanes et des odeurs rafraîchissantes. Les touristes partiraient, laissant derrière eux un peuple qui frileusement allait s’installer dans l’automne mauve et l’hiver de blizzard.

Francis souhaitait que grand-père vint arpenter la grave. Il aimerait le saluer et lui remettre quelques bijoux de poésie. On ne force pas les rencontres, elles s’installent entre nous et le temps façonnant à leur manière des espaces de vie qui meubleront nos souvenirs mais surtout permettront de mesurer notre présence dans le monde. Il n’y a pas de solitude qui ne puisse éclater de son isolement sans le passage de quelqu’un, marcheur éloigné d’abord, puis devenu cet alibi à l’ermite nous habitant. L’autre est toujours celui qui nous révèle à nous-même.

Mais grand-père ne se présenta pas. Voilà pourquoi, au pied de son rocher adoptif, le poète rêveur Synnett laissa à son intention, comme des agates oubliées, quelques petites feuilles de papier sur lesquelles se trouvaient des poèmes emplis de mer. Il savait que la mer entre dans les poèmes par la porte de l’imaginaire des poètes. Qu’elle y imprime des mouvements immenses de joie, d’amour, de bonheur et de crainte. Les sentiments ont la faculté toute personnelle de réagir différemment à la même nourriture.



TREIZAIN
Mellin de Saint-Gelais (1491-1558)

Par l’ample mer, loin des ports et des arènes
S’en vont nageant les lascives sirènes
En déployant leurs chevelures blondes,
Et de leurs voix plaisantes et sereines,
Les plus hauts mâts et plus basses carènes
Font arrêter aux plus mobiles ondes
Et souvent perdre en tempêtes profondes;
Ainsi la vie à nous si délectable,
Comme sirène affectée et muable,
En ses douceurs nous enveloppe et plonge,
Tant que la Mort rompe aviron et câble,
Et puis de nous ne reste qu’une fable,
Un moins que vent, ombre, fumée et songe.


Et cet autre.


IL Y A DES HOMMES OCÉANS
Victor Hugo (1802-1885)

Il y a des hommes océans, en effet.
Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l’écume, ces merveilleux levers d’astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l’innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l’abîme; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l’horizon, ce bleu profond de l’eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l’assainissement de l’univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’océan.


Lorsque le lendemain, grand-père trouva les palimpsestes gauchement abandonnés par Francis, il les lut et les relut à forte voix, face au large. Il sut que les hommes océans voyagent sur l’ample mer, pleins de vie et lucidement conscients de la mort.

jeudi 27 octobre 2005

Le vingt-huitième saut de crapaud

Notre grand-père ne pouvait encore dire si la poésie avait d’autres résonnances que celle des images que le poème de Francis avait déposées en lui. Mais, et au-delà de cela, la poésie, les poèmes et les poètes ont-ils leur utilité? Il en avait parlé à Francis quelques jours plus tard et celui-ci lui répondit que si grand-père revenait sur la grave le lendemain, il pourrait sans doute le surprendre.

Les êtres humains ont un penchant quasi naturel pour la surprise en autant qu’elle ne les surprenne pas trop, en autant que ce qu’ils apprennent, nettoie en eux des grands murs d’insécurité et de mystère.

Grand-père n’avait plus jamais entendu parler de l’histoire entourant la venue de Philip, son court séjour dans le périmètre le plus éloigné du village, de son départ ainsi que de la disparition de Clémence. Comme le temps s’était replacé, personne n’osait revenir sur ces faits. Quelle ne fut pas son étonnement d’entendre ces paroles de Francis!

- Vous vous demandez si la poésie est utile.
- C’est bien beau des mots qui dessinent des images mais je ne suis pas certain que cela puisse faire vivre son homme.
- Vous parlez d’utilité dans le sens de productif, d’efficace et de nécessaire. Pour moi, la poésie est utile parce qu’elle est précieuse et tournée vers les autres. Gratuitement.
- Pour surprendre, comme tu me le disais hier?

Francis fit une pause et sortit de sa poche un vieux livre. Tellement vieux que les pages jaunies ne semblaient tenir que par habitude.

- Vous vous souvenez de l’histoire du temps qui bouleversa toute la population?
- Oui, mais quel lien y a-t-il avec la poésie?
- Écoutez bien.

Francis s’arrêta sur un feuillet de son livre ancien et lut.

L’été sera l’hiver et le printemps l’automne.
L’air deviendra pesant, le plomb sera léger :
On verra les poissons dedans l’air voyager
Et de muets qu’ils sont avoir la voix fort bonne.
L’eau deviendra le feu, le feu deviendra l’eau
Plutôt que je sois pris d’un autre amour nouveau.

Le mal donnera joie, et l’aise des tristesses!
La neige sera noire et le lièvre hardi,
Le lion deviendra du sang acouardi,
La terre n’aura point d’herbes ni de richesses;
Les rochers de soi-même auront un mouvement
Plutôt qu’en mon amour il y ait changement.

Le loup et la brebis seront en même étable
Enfermés sans soupçon d’aucune intimité;
L’aigle avec la colombe aura de l’amitié
Et le caméléon ne sera point muable :
Nul oiseau ne fera son nid au renouveau
Plutôt que je sois pris d’un autre amour nouveau.


La lune qui parfait en un mois sa carrière
Le fera en trente ans au lieu de trente jours;
Saturne qui achève avec trente ans son cours
Se verra plus léger que la lune légère :
Le jour sera la nuit, la nuit sera le jour
Plutôt que je m’enflamme au feu d’un autre amour.

Les ans ne changeront le poil ni la coutume,
Les sens et la raison demeureront en paix,
Et plus plaisants seront les malheureux succès
Que les plaisirs du monde au cœur qui s’en allume,
On haïra la vie, aimant mieux le mourir
Plutôt que l’on me voie à autre amour courir.


On ne verra loger au monde l’espérance;
Le faux d’avec le vrai ne se discernera,
La fortune en ses dons changeante ne sera,
Tous les effets de mars seront sans violence,
Le soleil sera noir, visible sera Dieu
Plutôt que je sois vu captif en autre lieu.

Grand-père en resta muet. Francis lui dit que ce poème fut écrit par un certain Amadis Jamyn qui vécut entre 1538 et 1592. Il portait le titre de Stances de l’impossible.

- Et si la poésie n'était autre chose qu’un ustensile pour nourrir l’âme? acheva Francis avant de partir vers son rocher.

mardi 25 octobre 2005

Le vingt-septième saut de crapaud

Notre grand-père fit la rencontre de Francis, le fils Synnett, celui qui étudiait dans les grandes écoles comme tout le monde se plaisait à le dire dans le village, lors d’une de ses promenades sur la grave. C’était un rêveur. Il portait avec lui un carnet de notes qu’il remplissait de poèmes, écrivant assis sur le même rocher. Son travail d’été, car il revenait dans la région y passer la période des vacances universitaires, se résumait à quelques lignes envoyées au journal de Gaspé portant sur la région gaspésienne. Très peu influencées par les événements quotidiens, elles décrivaient plutôt, avec beaucoup d’amour et de respect, la géographie, la flore et la faune de ce coin de pays dont l’attrait touristique représentait la raison première de la venue des gens. Au fil des jours, lentement, il avait ramassé toute une série d’images et de métaphores (il appelait cela ses métaphares) sur la mer, la montagne et le ciel. Grand-père se souvint qu’un matin, Francis, laissant porter très loin son regard, lui avait dit être à la recherche de la nature intérieure en scrutant la nature extérieure.

- Et un jour on pourra lire ce que tu écris? demanda grand-père.
- L’essentiel n’est pas que l’on soit lu mais d’écrire. On n’écrit pas assez. Pour apprendre à lire, il faut déjà la présence l’écriture.
- Et tu lis quoi à part les vagues et les nuages?
- Des poètes, lui répondit un Francis dont le goût pour la solitude et le contact avec les grands éléments de la vie exhalaient de lui comme l’odeur du goémon.
- Ça ressemble à quoi un poète?

Francis ne répondit pas mais dans ses yeux surgit une lueur éclatante.

- À rien et à tout à la fois.
- Je peux lire un de tes poètes?
- Depuis le jour où on m’a montré les mots et leur sens, j’ai compris qu’ils cachent en eux des trésors inouïs. Un trésor, c’est facile à apprécier. Il rapporte. Il ne peut offrir autre chose que ce qu’il est ou ce qu’il a. Ça se décompose et perd la magie pour laquelle on le recherchait. Une fois qu’on l’a trouvé, il a tout perdu. Un trésor, on doit le garder, le conserver. Ce n’est pas ce que l’on fait. On le dépouille de ce qu’il est. Avec les mots, c’est complètement autre chose. Ils sont un trésor parce qu’une fois découverts, on les recouvre de nous-mêmes, on les ressent à notre propre manière et on se les protège. Le merveilleux des mots c’est qu’ils se glissent dans plusieurs langues différentes mais sous le même regard du langage.

Grand-père n’était pas tout à fait certain de saisir ce que Francis racontait . Il se demanda si le fait de recevoir les poètes n’était que l’apanage des gens instruits ou des gens s’instruisant. Francis lui rappela combien il était important pour les plus vieux du village de protéger les mots venus de loin, ceux de la mer, de la terre et de nommer le plus précisément possible les choses, les êtres ou encore des situations.

Et il lui confia, secrètement, le poème qu’il venait tout juste d’écrire.



fleuve

mû par le clapotis muet des marées
tu coules loin
fleuve
nous déportant, nous, ne sachant nager,
confluant vers de myopes continents


dans ta brouette liquide
tu bourlingues l’écho de nos peurs
les distribues
ne les ayant pas encore complètement échappées


ainsi qu’un cheval épuisé en course au bout de son trajet
tu circules par de longs couloirs noirs
étouffé par tes aphtes héréditaires
appelant au repos


par-delà tes pupilles, aux portes closes du Japon,
tu largues plus loin vers les terres
toutes nos odeurs folkloriques qu’habillaient les murs des paddocks
les transportant avec toi jusqu’aux bras des dockers


de nous,
de nos apnées informes fléchissant du côté voilé de l’azur,
de nos éternellement tristes issues insoumises, éternellement ouvertes
là où croissaient les fœtus étiquetés du même nom
que nos sans nom donnaient,
tu leur parleras


nos angoisses, marées égarées dans la nuit,
circuleront entre les grèves
comme des flaques insanes


fleuve
corridor sans pont
affréteur portuaire
tu divagues sur nos imaginaires
liquides espérances glissant autour de ces icebergs grignotés
comme des bouées en déroute vers une source



Grand-père remit à Francis la feuille arrachée de son cahier de notes. Reprit sa route. La poésie lui était venue par la vague d’un fleuve…

jeudi 20 octobre 2005

Le vingt-sixième saut de crapaud

… la suite, et fin…

Il sembla à Clémence que les propos qu’allait tenir Philip se situeraient dans une autre dimension que celle où elle vivait il y a à peine quelques heures, juste avant d’entrer ici et d’y prendre une tasse de thé. Un grand pan de son âme s’ouvrait alors qu’un autre s’était envolé, la libérant profondément. Permettre à la parole de venir, lui laisser toute la place afin qu’elle éveille en soi d’immenses fraîcheurs puis s’envoler là où elle seule le souhaite, voilà l’état dans lequel voyageait son esprit et son écoute prenait racine.

- Clémence, est-ce que tu as remarqué quelque chose d’autre dans le goût du thé?
- Seulement que tu le faisais comme moi mais avec plus d’attention pour l’eau et les feuilles.
- C’est tout?
- Que le thé m’a permis de parler avec plus d’assurance et d’être en mesure de mettre des mots sur les idées qui circulaient dans ma tête jadis retenues par de solides barrières.
- Es-tu prête à dire que tout est dans le thé?
- Autour, répondit Clémence saisissant mieux vers quoi le géant la conduisait.
- Voilà. Tout est dans tout et tout est autour de tout.

Avant de s’avancer davantage dans ses explications, Philip se leva et resservit la fille aux petits fruits un thé qui doucement tiédissait.

- L’essentiel de ce qui arrive dans la région se cache dans le vent. Vous avez nommé celui du sud ainsi que celui du nord. Vous les reconnaissez de cette façon. D’où je viens, on l’appelle différemment mais c’est toujours le vent. Il n’a pas de frontières et si vraiment il en existait, le vent ne les respecterait pas. Non pas par sauvagerie mais parce qu’il communie avec la nature où qu’elle soit selon sa propre loi. Et sa loi, il la respecte totalement. Le vent n’a pas de maître. Il est son propre maître. Il agit à un rythme qu’il s’insuffle lui-même. As-tu remarqué que personne ne le voit?
- Oui, mais on l’entend.
- On n’entend pas le vent, on entend le cri des obstacles qu’il touche. Ce sont les mers, les arbres, les nuages qui nous apprennent sa force, sa puissance et surtout sa présence. Lui, il est là. En contact, je dirais en communion continuelle avec les éléments de la nature qui nous semblent plus réels parce qu’on est plus sensible à eux, pouvant les voir, les sentir, les goûter, les entendre et les toucher. Et selon les fantaisies du vent, car voici certainement la plus capricieuse des existences, nous, les humains, d’abord le nommons pour ensuite le consulter, lui faire dire ce que nous voulons bien qu’il nous raconte. Nous voulons qu’il nous rassure. Tel n’est pas son rôle. Il n’a pas de fonction autre que celle d’être ce qu’il est : l’espace entre le visible et l’invisible.
- Je vois.
- Un peu comme ce pathétique instant où la rencontre de l’eau bouillante et des feuilles de thé résulte en un liquide imprégné des deux.
- Et alors, les tracasseries du temps?
- Elles vivent dans la tête des gens. On résiste à ce qui se passe, alors que c’est le vent qui se permet, dans sa si longue course venue du nord et venue du sud pour se rejoindre ici, signalant l’essentiel de la vie.
- Quel est l’essentiel de la vie?

Philip s’arrêta. Clémence perçut dans cet instant ce qu’on lui racontait depuis sa tendre enfance et qu’elle devait reconnaître en des moments extraordinaires: la grâce.

- Pour toi, c’est la parole. Pour d’autres, c’est le silence. Pour certains, le bonheur. Pour la vie, c’est le vent venu du nord et du sud, portant tel ou tel nom, n’annonçant rien d’autre que sa présence et son influence sur la nature. Lui laissant le choix par la suite d’agir à sa guise. L’essentiel de la vie, c’est le vent dans toute sa liberté.

S’installa un long moment au cours duquel, et la fille et le géant comprirent que les choses ne se cachent pas dans nos mots, mais acquièrent une force de possibles lorsque nous nous ouvrons à chacune d’elles. On les transforme afin qu’elles puissent nous rassurer alors qu'il faut les laisser éclater, jaillir en soi et autour de soi. Recevoir la nature, la laisser nous pénétrer et nous permettre de l’aimer dans sa toute entière liberté. Une fois la nature reçue, se recevoir soi-même, se laisser habiter par une liberté sans frontières.

- Le temps est ce qu’il est. Nous sommes ce que nous sommes. Et si, comme pour le thé, nous écoutons le vent sans nom, celui qui vient d’ici et d’ailleurs, nous pourrons sans doute arriver à devenir libres. À aimer entièrement.

Clémence quitta le géant. Elle ne le revit jamais plus. Le village non plus. Grand-père ne se souvient pas si son départ coïncida avec le retour des grandes marées, de la politesse du suroît envers le nordoît, de la morue et d’un automne fort tardif, mais dans le village, on fit rapidement cette équation et pendant plusieurs saisons encore, chacun se demanda ce qui arriva à Clémence, la fille Guillemette, la fille aux petits fruits. Car elle disparût. Sans autre message qu’un bocal vide sur le balcon d’une maison couleur framboise saumonée dans lequel, offrait au vent une odeur de feuilles de petit thé.

FIN

mercredi 19 octobre 2005

Le vingt-cinquième saut de crapaud

… la suite…

Clémence buvait doucement le thé, comme s’il s’agissait d’une première fois. Elle fut extrêmement attentive à sa fabrication, semblable à la sienne, sauf que Philip y avait mis un soin et une précaution tels que le goût en paraissait modifié. Un silence énergique s’installa entre eux.

- Dis-moi, Philip, ce que tu penses exactement de tout ce qui arrive.
- Tu veux m’entendre, je comprends, mais d’abord j’aimerais savoir ce que toi, tu en dis.

La fille aux petits fruits n’attendait pas une telle réponse et fronça les sourcils. Pouvait-elle se permettre d’avoir une idée personnelle sur les événements, différente de tout ce que depuis la fin abrupte du printemps et l’arrivée en force de l’été, continuellement, elle avait entendu répéter? Avait-elle acquis un degré d’écoute suffisant chez les gens pour oser énoncer quoi que ce soit qui fut le fruit de sa propre pensée? Était-elle assez sûre d’elle-même pour avancer des opinions qui ne fussent pas autre chose que le dire collectif? Qui était-elle pour s’exprimer sur une situation défiant même les mieux aguerris?

- Peut-être que ton point de vue est-il celui qui apaiserait les craintes, continua Philip laissant la tasse de thé lui réchauffer les mains.
- Je ne crois pas.
- Je comprends donc que tu en as un.
- Il est trop ridicule pour être dit, osa Clémence, étonnée et ravie que quelqu’un sonde un peu son esprit.
- Le plus ridicule serait encore de ne rien dire.

L’après-midi passait dans une atmosphère faisant oublier à Clémence la raison de son arrivée dans la maison du géant Philip et la centrait sur une indicible impression de bien-être profond et réconfortant. Elle recevait les paroles de Philip comme une libération, une permission à délier de son âme les fils tordus depuis longtemps et qui formaient un nœud l’étouffant. Se voir autorisée à penser et présenter les résultats de sa réflexion à quelqu’un qui l’écoutait, qui voulait l’entendre, cela était de l’inédit pour elle.

- Tu sais, dans notre village, l’habituel c’est que tout soit comme ça doit être. Les journées, les semaines, les mois, les saisons et les années si elles ne suivent pas leur route qu’hier, avant-hier, la semaine dernière, le mois passé, la saison avant celle-ci et les années avant toutes les années nous ont accoutumés, eh! bien on ne comprend plus rien. Les bouleversements sont des mauvaises choses. On ne parle jamais de progrès. Quand l’électricité fut installée dans chacune des maisons du village, plusieurs craignaient que ça explose. Tout est correct quand rien ne bouge, ne change. Alors tu peux comprendre que depuis la fin du printemps, c’est la convulsion générale. Personne ne cherche à savoir, tout le monde souhaite un retour à la normale.
- Ça ne me dit pas ce que toi, tu en penses.
- Je crois qu’il ne se passe rien d’autre que des mouvements naturels du temps. Comme s’il voulait se rafraîchir. Se donner une nouvelle allure. Mettre de l’ordre dans des affaires anciennes qui auraient trop durées. Chasser l’ancien pour installer du nouveau.
- Et qu’est-ce qui t’a amené à penser cela?

Clémence regardait la mer par la grande fenêtre et reporta ses yeux vers celui qui l’incitait à pousser plus loin sa réflexion. Elle n’était pas habituée à le faire.

- La mer est toujours à la même place. Tout comme le jour et la nuit, ils suivent le même rythme qu’auparavant, il y a seulement leur contenu qui est perturbé. Les nuages courent, c’est vrai, mais ils sont dans le ciel. Les étoiles s’éteignent et dansent, mais ce sont encore des étoiles. Les animaux ont des comportements bizarres mais ils se nourrissent de la même manière. Les oiseaux ne font pas de nids et s’attardent, perchés sur les piquets des clôtures, après avoir voltigé en huit, très bas, mais ce sont les oiseaux que l’on connaît. C’est comme si les mouvements naturels du temps changeaient de linge parce que l’ancien ne fait plus.
- Et pourquoi les autres ne te croiraient-ils pas si tu leur disais ce que tu viens de me dire?
- Parce que ma réponse n’est pas une réponse.
- C’est une réponse pour toi et c’en est pas une pour les autres, voilà ce que tu me dis?
- Oui. Si je disais cela, on me croirait folle ou encore on me dirait que je ne connais rien à rien, que je devrais juste me taire.
- Et c’est ce que tu fais.

La fille Guillemette, la fille aux petits fruits, celle qui achevait de boire une tasse de thé chez l’étranger, venait de laisser fuir de son esprit les pensées qui y trottaient depuis le début des bouleversements affectant son village. Elle eut la vague impression qu’en les laissant sortir d’elle-même, une profonde délivrance y prenait place, la réconfortant. Ne plus ressentir le besoin de comprendre par les autres alors qu’elle achevait de s’écouter et d’être écoutée, lui fit un bien énorme.

Philip la regardait, un sourire complice et combien généreux aux lèvres. Il but sa dernière gorgée de thé avant de lui dire :

- Je vais te dire maintenant ce que moi j’en pense.
... à suivre...

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...