Parfois, une photo suffit.
Phan Thị Kim Phúc, mieux connue sous le nom de « la petite fille au napalm » aura réussi à ce que la guerre du Vietnam bascule, subitement. Elle seule.
Bao Ninh dirait:
Phan Thị Kim Phúc, mieux connue sous le nom de « la petite fille au napalm » aura réussi à ce que la guerre du Vietnam bascule, subitement. Elle seule.
Bao Ninh dirait:
« Si l’on sait capter un seul détail, même minuscule, mais significatif de la complexité qui se cache derrière l’apparence banale de toute vie, les horizons s’ouvrent aussitôt à toutes les possibilités de la création. »
Bao Ninh, pseudonyme de Hoàng Ấu Phương, emprunte le nom Kien dans son roman LE CHAGRIN DE LA GUERRE paru en 1991, seize ans après la chute de Saïgon, cinq ans après la proclamation de la politique du Renouveau (đổi mới). Soldat comme tous les hommes de son époque puis écrivain férocement décrié par les vietnamiens conservateurs en raison principalement de la manière avec laquelle il aborde la guerre, mais surtout l'héroïsme. Au Vietnam, on doit - d'ailleurs ça se perpétue encore - présenter la guerre comme un ensemble de gestes menant à la liberté et l'indépendance, le pas obligatoire vers l'idéal de Ho Chi Minh.
Ninh ne va pas tout à fait dans ce sens.
« C’était ainsi, les faits les plus insignifiants de la vie s’accompagnaient toujours de drames. Des drames inoubliables, mais dont on n’osait se souvenir... »
LE CHAGRIN DE LA GUERRE aura de manière parcimonieuse donner un droit de parole - contrôlée, parfois censurée - à ceux et celles qui, sans avoir directement vécue la guerre, l'ont ensencée.
Ninh ne va pas dans ce sens.
Sans être à contre-courant, il aborde le chagrin relié aux souvenirs de la guerre, celle que les USA ont menée contre le peuple vietnamien et à laquelle Bao Ninh a participé. Pour sûr, il est du côté de Hanoï, des communistes, mais conserve les yeux ouverts. La guerre l'a marqué, physiquement et psychologiquement, qu'il se retrouve au nord ou au sud ou sur le 17ième parallèle, cette tranche du territoire qui aura réussi à envenimer un conflit avaleur de millions de morts.
Elle est achevée la guerre du Vietnam lorsqu'on ouvre le livre, qu'on se retrouve quelques années plus tard, là où elle a eu lieu, où des cadavres ont pourri sur les champs de batailles et que le chagrin nous «pogne » aux tripes. Ninh veut l'écrire.
« Écrire les êtres aimés, les inconnus qui déferlent tous les jours dans les rues, témoins inconscients de leurs vies réciproques.
Écrire les coins de ciel différents, contradictoires de chaque vie, de chaque conscience.
Écrire les demeures, les nids de bonheur, la ville natale...
Écrire les destins, les drames qui palpitent dans la nuit, sous la pluie, les toits, les lampadaires aux coins des rues.
Écrire les pas qui résonnent à travers la nuit, dans les longues rues vides, écho du silence, lourd cheminement de la pensée. Un cyclo recouvert d’une bâche luisante de pluie passe sans bruit. Un couple s’embrasse dans l’abri d’un poste de gendarme. Un coq chante, incertain, au coin d’une rue. Une rue noire, muette, qui se réveille en sursaut, quand les lampes s’allument vague que vague, comme portées par des rafales de vent. Les feuilles des badamiers tombent sur le sol, craquent. Les feuilles mouillées des pancoviers se poursuivent sur les trottoirs. Kiên se sent alors marcher dans le silence d’une grande symphonie. Dans la nuit de la ville, il se sent vivre. Vivre, un besoin impérieux, pressant, peu importe que ce ne soit que la vie avide, sans mémoire, inerte, sans rêves des gens de la ville. Il faut écrire, écrire ! »
Écrire les coins de ciel différents, contradictoires de chaque vie, de chaque conscience.
Écrire les demeures, les nids de bonheur, la ville natale...
Écrire les destins, les drames qui palpitent dans la nuit, sous la pluie, les toits, les lampadaires aux coins des rues.
Écrire les pas qui résonnent à travers la nuit, dans les longues rues vides, écho du silence, lourd cheminement de la pensée. Un cyclo recouvert d’une bâche luisante de pluie passe sans bruit. Un couple s’embrasse dans l’abri d’un poste de gendarme. Un coq chante, incertain, au coin d’une rue. Une rue noire, muette, qui se réveille en sursaut, quand les lampes s’allument vague que vague, comme portées par des rafales de vent. Les feuilles des badamiers tombent sur le sol, craquent. Les feuilles mouillées des pancoviers se poursuivent sur les trottoirs. Kiên se sent alors marcher dans le silence d’une grande symphonie. Dans la nuit de la ville, il se sent vivre. Vivre, un besoin impérieux, pressant, peu importe que ce ne soit que la vie avide, sans mémoire, inerte, sans rêves des gens de la ville. Il faut écrire, écrire ! »
Parce que LE CHAGRIN DE LA GUERRE c'est ça : écrire. Rassembler les souvenirs, les revivre peut-être, les souffrir à nouveau, certainement. Ce qui est intéressant dans le point de vue de Bao Ninh, c'est l'après-guerre. Inévitablement les arbres brûlés auront reverdi, les cadavres, ensevelis, les horeurs racontées, sublimées même. Mais comment se retrouve-t-on après tout ça ? La vie a-t-elle vraiment gagné sur la mort ?
« Qu’est-ce qu’il faut faire comme chemin pour parvenir jusqu’à la mort ! »
« Qui peut se fuir lui-même ? »
« Personne, en vérité. Mais on en peut rien lui reprocher, à la mort. On peut encore moins s’en débarrasser sur le dos des autres. Je ne vais nulle part, tu n’as pas à être content de moi. »
« Personne, en vérité. Mais on en peut rien lui reprocher, à la mort. On peut encore moins s’en débarrasser sur le dos des autres. Je ne vais nulle part, tu n’as pas à être content de moi. »
Déjà, avant le conflit, Bao Ninh voulait écrire. Ce qu'il fit d'ailleurs. Interrompu temporairement, l'écriture rejaillira par la suite, marquée par une mémoire obstruée par des images terrifiantes. Des souvenirs en ressortent. Le marquent. Et...
« ... aux peaux successives du ciel, le matin... »
« ... sans doute sommes-nous venus en ce monde pour accueillir la douleur, et c’est à cause d’elle que nous devons vivre, poursuivre le bonheur, rechercher l’amour, l’art, jouir et supporter jusqu’au bout la vie. »
L'existentielle question posée autant aux Juifs survivants de la Shoah qu'aux Vietnamiens d'après 1975, est la même : Arrivez-vous à détester vos agresseurs, vos assassins, les haïr même, chercher vengeance ? Ninh a un début de réponse que ma courte expérience en terre vietnamienne m'a permis de vérifier :
« On dit que pleurer calme la douleur. Il avait pleuré. Sangloté. Comme un imbécile. Cela n’avait servi à rien. »
Autant chez les jeunes vietnamiens, ceux qui n'ont de la guerre que le peu de mots des anciens, que chez ceux qui y ont particié, le même discours. Franc. Les yeux dans les yeux. Ça ne sert à rien de farfouiller dans les décombres, il faut vivre maintenant alors qu'auparavant on cherchait à survivre. Toutefois, et cela davantage chez un nombre restreint de ceux qui subirent le conflit, ces mots de Ninh transpercent leur regard :
« Le ravage silencieux de l’abandon. »
« Quand on veut enterrer quelque chose, quand on veut oublier, il faut d’abord se taire soi-même et espérer ne plus jamais en entendre parler ! »
« Quand on veut enterrer quelque chose, quand on veut oublier, il faut d’abord se taire soi-même et espérer ne plus jamais en entendre parler ! »
Ceux-ci également :
« Dans la vie, il y a des choses que nous ignorons, que nous ne comprenons pas, juste au moment ou nous avons besoin de les connaître, de comprendre. Et quand nous savons, quand nous comprenons, il est trop tard. Mais tout compte fait, il vaut mieux savoir... »
Oui, ils savent, mais n'en parlent pas. C'est devenu l'intouchable, l'intangible, on croirait que tout cela fut déposé quelque part là où se cache les secrets nationaux. Comme s'en libérer...
« Si l’on sait se rendre libre, la vie vous offre maintes occasions, maintes voies pour continuer, comme le vent dans le ciel. »
... car
« Le passé n’a pas de fin, le passé est jamais fidèle, à l’amitié, à la fraternité, à la camaraderie, à toutes les amours humaines. »
... puisque
« Je ne sais pas à quel point je peux faire confiance à des mots, même s’il s’agit d’un serment. Je ne crois pas ce que je vois. Et puis, il s’agit de la vie de nos blessés. Vous et moi, nous avons un devoir, c’est de trouver un chemin vers le fleuve. Voilà tout ce que je sais ! »
Il m'aura été impossible de rencontrer personnellement Bao Ninh lors de mes années dans son pays. Non pas qu'il se cache, il se rend plutôt... indisponible. Fatigué sans aucun doute de devoir, encore une fois, dire le chagrin de sa guerre.
« ... il marcherait sur les routes qui menaient aux occasions perdues. »
APOSTILLE :
J'aurai vu durant mes années vietnamiennes des musées consacrés aux vestiges des guerres qu'a connues le Vietnam ainsi qu'aux diverses invasions. Autant à Hanoï qu'à Saïgon.
J'aurai vu sur les îles de Phu Quoc et Con Dao qui ont été des lieux que les Français et les Américains ont utilisés pour y détenir des individus que l'on considérait comme «Viet Cong».
J'aurai vu à Hanoï, La Maison centrale (Hoa Lo) qui accueillait les opposants au régime communiste.
J'aurai vu les tunnels de Cù Chi qui s'avérait un peu comme l'ultime but de la route Ho-Chi-Minh et dans lesquels la population vivait.
J'aurai rencontré des orphelins de guerre âgés de 40 ans et plus. Des balafrés de l'agent orange. Des amputés des bras et des jambes.
J'aurai pu jasé sommairement avec quelques soldats, surtout ceux qui furent envoyés au Cambodge pour libérer le pays voisin aux prises avec les Kmers rouges. Soldats aux yeux muets... à la parole cendreuse... aux souvenirs flous...
Encore et à chacune des fois que j'aborde mon séjour là-bas, eh bien c'est de la guerre qu'on m'entretient.
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