Deux mots avant de laisser le clavier à Alessandro Baricco afin qu'il poursuive son commentaire sur l'Illiade qu'il a choisi d'écrire l'Iliade. Deux mots sont comme un coup de poing. Ceux de Carlos Ruiz Zafron dont on ne sait trop s'il a écrit pour la jeunesse ou le grand public.
Il a sûrement lu l'ILLIADE, relu peut-être. Que veut-il dire par « salissent tout » et « laver » la mémoire ? L'intérêt se situe sur la deuxième partie de son affirmation. Si la guerre salit et qu'il faille laver la mémoire, cela signifie-t-il que la mémoire a besoin d'être nettoyée pour ensuite être à nouveau salie ?
L'expression connue : « La mémoire est une faculté qui oublie. » Ne devrait-on pas plutôt dire : « L'oubli est une faculté qui a de la mémoire. » ?
Comme il serait intéressant de confronter les deux romanciers (impossible, Ruiz étant décédé) devant le texte d'Homère.
Retournons à notre valeureux Italien.
« C'est par leur voix qu'on le comprend, ce côté féminin de l'ILIADE : mais quand on l'a compris, on le retrouve, ensuite, partout. Nuancé, imperceptible, mais incroyablement tenace. Je le perçois très fort dans les innombrables sections de l'ILIADE où les héros, au lieu de combattre, parlent. Ce sont des assemblées sans fin, des discussions interminables, et on ne cesse de les exécrer que lorsqu'on commence à les prendre pour ce qu'elles sont, en fait : un moyen pour eux de reporter la bataille le plus possible. C'est Schéhérazade qui sauve sa vie en racontant. La parole est l'arme qui leur permet de geler la guerre. Et pendant qu'ils discutent sur la façon de la faire, cette guerre, ils ne la font pas, ce qui est toujours un moyen de sauver leur vie. Ils sont tous condamnés à mort, mais ils font durer éternellement la dernière cigarette : et ils la fument avec des mots. Ensuite, quand ils vont vraiment à la bataille, ils se transforment en héros aveugles, oubliant tout échappatoire, voués fanatiquement à leur devoir. Mais avant : avant il y a un long temps, féminin, fait de lenteurs savantes, et de regards en arrière, comme des enfants.
D'une façon extrême et aveuglante, cette espèce de réticence du héros se condense, comme il se doit, dans Achille. C'est lui qui met le plus de temps, dans l'ILIADE, à venir dans la bataille. C'est lui qui, comme une femme, assiste de loin à la guerre, en jouant de la cithare et en restant dans la compagnie de ceux qu'il aime. Lui, qui est l'incarnation la plus féroce et la plus fanatique, proprement surhumaine, de la guerre. La géométrie de l'ILIADE est, en cela, d'une précision vertigineuse. Là où le triomphe de la culture guerrière est le plus fort, l'inclination, féminine, à la paix, est la plus tenace. À la fin, c'est chez Achille que l'inavouable de tous les héros vient à la surface, dans la clarté immédiate d'une parole explicite et définitive. Ce qu'il dit à l'ambassade qui lui est envoyée par Agamemnon, dans le Chant IX, est peut-être le plus indiscutable et violent cri de paix que nos pères nous est transmis :
« Rien, pour moi, ne vaut la vie, ni toutes les richesses que possédait jadis la grande Ilion, aux jours de la paix, avant la venue des fils des Achéens, ni celles que renferme le seuil de pierre de Phébus, Apollon, le Diseur d'oracles, dans Pythô la rocheuse. On enlève des boeufs et de grasses brebis, on achète des trépieds, des chevaux à blonde crinière ; mais la vie d'un homme ne se retrouve pas, elle ne se laisse ni enlever ni saisir, une fois qu'elle a franchi la barrière des dents. »
Paroles dignes d'Andromaque : mais dans l'ILIADE elles sont prononcées par Achille, prêtre suprême de la religion de la guerre : et c'est pourquoi elles résonnent avec une autorité sans égale. Par cette voix - qui, ensevelie sous un monument de la guerre, dit adieu à la guerre et choisit la vie - l'ILIADE laisse entrevoir une civilisation dont les Grecs ne furent pas capables, dont ils avaient eu pourtant l'intuition, et qu'ils connaissaient, et conservaient dans un recoin secret et bien gardé de leur sensibilité. Amener cette intuition à se réaliser, c'est peut-être ce qui nous est proposé par l'ILIADE en héritage, comme une tâche, un devoir.
Comment nous acquitter de cette tâche ? Que devons-nous faire pour amener le monde à suivre son inclination à la paix ? Même là, l'ILIADE a, je crois, quelque chose à nous apprendre. Et cela à travers ses traits les plus évidents et les plus scandaleux : ses traits guerriers et masculins. Il est idéniable que cette histoire présente la guerre comme un débouché quasi naturel de la coexistence sociale. Mais elle ne fait pas que cela : elle fait autre chose, de bien plus important et, d'une certaine manière, insupportable : elle chante la beauté de la guerre, et elle chante avec une force et une passion inoubliables. Pas de héros, ou presque, dont ne soit célébrée la splendeur, morale et physique, dans l'instant du combat. Pas de mort, ou presque, qui ne soit un autel, richement décoré, et orné de poésie. La fascination pour les armes est constante, comme l'admiration devant la beauté esthétique des mouvements des armées. Les animaux, à la guerre, sont magnifiques, et solennelle la nature quand elle est le cadre du massacre. Même les blessures et les coups sont chantés comme l'oeuvre superbe d'un artisanat paradoxal, atroce, mais savant. On dirait que tout, depuis les hommes jusqu'à la terre, trouvent dans l'expérince de la guerre sa réalisation la plus haute, esthétique et morale : comme le sommet glorieux d'une parabole qui ne s'accomplit que dans l'atrocité de l'affrontement mortel. »
À suivre
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