| Alessandro Baricco |
Et nous marchions tous les trois, O'Brien, Ninh et moi, nous marchions sans rien dire, un peu comme si tout avait été dit, comme s'il ne restait plus rien à dire.
Moi, je marchais sur cette rue au bout de laquelle le fleuve Saigon forme un angle droit avec l'hôtel Majestic, alors qu'eux deux, je l'ai remarqué dès de départ, déambulaient sur Catanat qui à leur époque s'appelait Tu Do - Liberté - et après la guerre, Dong Khoi - Réunification.
O'Brien avait le pas vif, Ninh ne se sentait pas complètement chez lui, Hanoï lui manquait et de mon côté, je cherchais à saisir le sens du silence qu'ils entretenaient.
Je me souviens que Tim a dit dans son anglais américain, un peu essoufflé, « Tu sais. Bao, les politiciens sont de fameux perroquets. On n'a qu'à écouter leur discours lors des armistices pour s'en convaincre. » Ninh ne répondit pas. Comme à son habitude, il jonglait. Sans doute enfoui dans ses souvenirs à fleur de peau.
De mon côté, une question a jailli. Toujours cette habitude de questionner sans obligatoirement attendre une réponse. Une ou plusieurs réponses. Je l'énoncerais ainsi : « Vous arrive-t-il de vouloir les interrompre, leur dire que vous connaissez la rengaine ? » Heureux qui comme Ulysse... je n'ai point reçu de réponse.
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Depuis le tout premier billet, LE CRAPAUD s'est principalement et surtout attardé à la guerre au Vietnam. Selon lui, on ne doit pas parler de la guerre du Vietnam qui apparaît réducteur. Le Vietnam en a connues et de toutes sortes, et de toutes nominations.
C'est la Chine qui a créé le Vietnam, mot qui signifie peuple du sud. Alors qu'en France on limogeait pour punir, c'est-à-dire qu'on déplaçait les gens sur Limoges, les chinois, de leur côté, punissaient en transférant les coupables vers le sud, c'est-à-dire au Vietnam.
Par après, le Japon durant la Seconde guerre mondiale a cherché à s'emparer du pays. L'Angleterre prit la relève pour ensuite passer la « patate chaude » aux Français qui connurent l'humiliante défaite de Dien Bien Phu, en 1954. Arrivèrent par la suite, les USA... jusqu'à ce que les troupes du Vietnam du Nord les fassent capituler et disparaître, en avril 1975.
Pour celui-ci et le suivant, nous allons retourner dans le temps, à l'époque de Homère, soit quelque part au VIIIe siècle avant J.C.
Nous y retrouverons Alessandro Baricco qui eut l'idée de mettre en bouche l'ILLIADE de Homère lors d'un spectacle consacré à cette oeuvre. Il a repris une traduction, celle de Maria Grazia Ciani, l'a retouchée et cela a donné le livre HOMÈRE, ILIADE, oui Iliade qu'avec un seul « l ».
Dans ce billet, je vous donne à lire une partie du dernier chapitre qu'il a intitulé UNE AUTRE BEAUTÉ. POSTILLE SUR LA GUERRE.
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« Ce ne sont pas n'importe quelles années, les années où nous sommes, pour lire L'ILIADE. Ou pour la « réécrire », comme je me suis trouvé à le faire. Ce sont des années de guerre. Et même si le mot « guerre » continue de me paraître erroné pour définir ce qui se passe en ce moment dans le monde (un terme de commodité, disons) ce sont en tout cas des années où une certaine barbarie orgueilleuse , liée pendant des millénaires à l'expérience de la guerre, est redevenue une expérience quotidienne. Batailles, assassinats, violences, tortures, décapitations, trahisons. Actes d'héroïsme, armes, plans stratégiques, volontaires, ultimatums, proclamations. D'une profondeur que nous avions crue mieux cadenassée, tout l'attirail atroce et lumineux qui a constitué pendant des temps immémoriaux le bagage d'une humanité combattante est remonté à la surface. Dans un contexte de ce genre - vertigineusement délicat et scandaleux - même les détails prennent une signification particulière. Lire l'Iliade en public est un détail, mais ce n'est pas n'importe quel détail. Pour être clair, je voudrais dire que l'Iliade est une histoire de guerre, et qu'elle l'est sans précautions ni demi-mesures : elle a été composée pour chanter une humanité combattante, et la chanter de façon inoubliable, pour durer dans l'éternité, et arriver au dernier fils des fils en chantant toujours la solennelle beauté, et l'irrrémédiable émotion, qu'a été autrefois la guerre, et qu'elle sera toujours. À l'école, peut-être, on la raconte différemment. Mais le point central est là. L'Iliade est un monument à la guerre.
Alors vient tout naturellement cette question : quel sens cela a-t-il, dans un moment comme celui-ci, de consacrer autant de place, et d'attention, et de temps, à un monument à la guerre ? Comment, parmi toutes les histoires possibles, se retrouve-t-on précisément attiré par celle-ci, comme si elle était une lumière qui indique une voie de fuite dans les ténèbres actuelles ?
Je crois qu'il faudrait, pour y répondre vraiment, comprendre profondément quel rapport nous avons avec toutes les histoires de guerre, et pas seulement celle-ci : comprendre l'instinct qui nous pousse à continuer d'en raconter. Mais c'est une question très complexe, qui ne peut certainement pas être résolue ici, ni par moi. Ce que je peux, pour en rester à l'Iliade, c'est noter deux choses qui, en une année de travail au contact étroit du texte, me sont venues à l'esprit : elles résument ce qui m'est apparu, dans cette histoire, avec la force et la limpidité qu'ont les vrais enseignements.
La première. Une des choses surprenantes avec l'ILiade, c'est la force, la compassion, même, avec laquelle sont rapportées les raisons des vaincus. L'histoire y est écrite par les vainqueurs, et pourtant, dans la mémoire, restent aussi, et peut-être surtout, les figures humaines des Troyens. Priam, Hector, Andromaque, même des personnages mineurs comme Pandaros ou Sarpédon. Cette capacité, surnaturelle, d'être la voix de l'humanité tout entière et pas seulement sa propre voix, je l'ai retrouvée en travaillant au texte et en découvrant comment les Grecs ont transmis, dans l'Iliade, entre les lignes d'un monument à la guerre, la mémoire d'un amour obstiné pour la paix. Au premier regard, tu ne le vois pas, l'éclat des armes et des héros t'aveugle. Mais dans la pénombre de la réflexion apparaît une Iliade à laquelle tu ne t'attendais pas. Je veux dire : le côté féminin de l'Iliade. Ce sont souvent les femmes qui énoncent, de façon directe, le désir de paix. Reléguées en marge du combat, elles incarnent l'hypothèse obstinée et quasi clandestine d'une civilisation autre, libérée des devoirs de la guerre. Elles sont convaincues qu'on pourrait vivre autrement, et elles le disent. Là où elles le disent le plus clairement, c'est dans le Chant VI, petit chef-d'oeuvre de géométrie des sentiments. En un temps suspendu, volé à la bataille, Hector revient dans la cité et rencontre trois femmes : et c'est comme un voyage sur l'autre face du monde. En réalité, elles prononcent toutes trois une même supplique, la paix, mais chacune dans sa propre tonalité sentimentale. Sa mère l'invite à prier. Hélène l'appelle à ses côtés, pour s'y reposer (et un peu plus, peut-être). Andromaque, enfin, lui demande d'être un père et un mari, avant d'être un héros et un combattant. C'est dans ce dernier dialogue surtout que la synthèse est d'une clarté presque didascalique : deux mondes possibles sont face à face, et chacun a ses raisons. Plus filandreuses, aveugles, celles d'Hector : modernes, et d'autant plus humaines, celles d'Andromaque. N'est-ce pas admirable qu'une civilisation machiste et guerrière comme celle des Grecs ait choisi de transmettre, à jamais, la voix des femmes et leur désir de paix ?
À suivre...
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