dimanche 22 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 3)

 
Tim O'Brien

« Est-ce que le fantassin peut enseigner quelque chose d'important à propos de la guerre, simplement parce qu'il y a été ? Je ne le pense pas. Il peut raconter des histoires de guerre. »


C'est vraiment ici que se situe l'intérêt du CRAPAUD pour cette lecture À PROPOS DE COURAGE de Tim O’Brien, devenu LES CHOSES QU'ILS EMPORTAIENT en 2018.

Mon postulat de départ en abordant le thème de la guerre peut se résumer ainsi. 

L'évolution des êtres humains n'est toujours pas achevée. Si homo sapiens perpétue les gestes de destruction qui l'ont amené à aujourd'hui ; si homo sapiens ne s'auto-détruit pas en même temps que son environnement, il continuera dans la même voie, celle de la guerre, cet inexorable virus qui le contamine. Il n'existe pas d'antidote à cela. D'ailleurs, homo sapiens ne cherche absolument pas à le découvrir car le trouver pourrait signifier un pas vers le suicide.

La guerre, pour homo sapiens, est l'outil qu'il privilégie afin de s'assumer complètement comme un être dont l'humanité n'est pas l'essence, mais une qualité à découvrir là où il est assuré de ne jamais la trouver, ne s'y présentant jamais. Ceux et celles qui l'ont acquise sont des faibles, des mésadaptés, des cacochymes dont il faut absolument se débarrasser puisqu'ils nuisent à la marche inexorable d'homo sapiens vers l'absurde que je pourrais ainsi définir : résistance à une interprétation rationnelle, ce qui n'a pas de sens. C'est vers cela - le non-sens - qu'il marche, tête haute et mémoire courte, entièrement absorbé par l'idée de son invincibité ordalique.

La guerre a été, est et sera. 
On n'en est pas sorti, on n'en sort pas, on n'en sortira pas. 
Alors, tout le lyrisme autour ne sert à rien. 
Les larmes sèchent si rapidement. 
Tout ce qui cherche à l'encadrer ne fonctionne pas. Sa loi, sa règle : ne pas suivre les lois et les règles, même si elles sont issues de lui.
Tout ce qui veut l'expliquer, non plus. 
C'est purement pathologique. 
« Tous, nous détestons la guerre, l'abhorons, la décrions... mais on s'y lance quand même. » 
C'est bêtement pathologique, à la porte du pathétique.

Voici donc mon postulat. Il ne reste donc, et Tim O'Brien l'a tellement bien saisi, ne reste que les histoires de guerre.

Je vous laisse avec lui.

*
 
« Ils portaient le bagage émotionnel d’hommes qui sont susceptibles de mourir. Le chagrin, la terreur, l’amour, la nostalgie – tout cela était intangible, mais ces choses intangibles avaient leur propre masse et leur gravité spécifique, elles avaient un poids tangible. Ils portaient des souvenirs honteux. Ils portaient en commun le secret d’une lâcheté à peine retenue, l’instinct de s’enfuir ou de se figer sur place ou de se cacher, et d’une certaine manière c’était le plus lourd des fardeaux, parce qu’on ne pouvait jamais le poser à terre du fait qu’il exigeait un équilibre parfait et une posture parfaite. Ils portaient leur réputation. Ils portaient la plus grande peur du soldat, qui est la peur de rougir. Ces hommes tuaient et mouraient parce qu’ils auraient été gênés de ne pas le faire. C’est ce qui les avait conduits en premier lieu à la guerre, rien de positif, pas de rêve de gloire ou d’honneur, seulement éviter la honte du déshonneur. Ils mouraient pour ne pas mourir de honte. Ils rampaient dans des tunnels, marchaient droit, avançaient sous le feu. Chaque matin, en dépit de l’inconnu, ils faisaient avancer leurs jambes. Ils résistaient. Ils continuaient à se coltiner. Ils ne se soumettaient pas à la seule autre option possible, qui était simplement de fermer les yeux et de se laisser tomber. Trop facile, vraiment. S’avachir, se laisser tomber par terre, laisser ses muscles se détendre, ne plus parler et ne plus bouger jusqu’à ce que les copains vous ramassent et vous hissent dans l’hélico qui commencerait à rugir, puis à piquer du nez, et vous emporterait vers le monde civilisé. Il aurait suffi de tomber, mais personne ne tombait jamais. Ce n’était pas du courage à proprement parler; leur but n’était l’héroïsme. Ils avaient seulement trop peur pour être des lâches. »

 
« Le courage nous est alloué en quantité limitée, comme un héritage, et en étant économe et en le thésaurisant afin qu’il produise des intérêts, on pouvait augmenter son propre capital moral en vue du jour où il serait nécessaire d’y faire une ponction. »

 
« Une histoire de guerre véridique n’est jamais morale. Elle n’est pas instructive, elle n’encourage pas à la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n’empêche pas les hommes de continuer à faire ce que les hommes ont toujours fait. Si une histoire vous paraît morale, n’y croyez pas. Si, à la fin d’une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c‘est que vous êtes la victime d’un très vieux et horrible mensonge. La rectitude n’existe pas. La vertu non plus. La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal.

Vous pouvez dire qu’une histoire de guerre est véridique si elle vous met mal à l’aise.  Si vous n’appréciez pas les obscénités, vous n’appréciez pas la vérité; si vous n’appréciez pas la vérité, faites attention comment vous votez. Si vous envoyez des gars à la guerre, ils reviendront chez eux en disant de gros mots.

Dans n’importe quelle histoire de guerre, mais spécialement dans une histoire véridique, il est difficile de séparer ce qui est arrivé de ce qui a semblé arriver. Ce qui semble arriver devient presque un événement en soi et doit être raconté comme tel. Les angles de vue sont déformés.

Dans la plupart des cas, il ne faut pas croire un récit de guerre véridique. Si vous y croyez, soyez sceptique. C’est une question de crédibilité. Souvent, ce qui paraît fou est vrai, et ce qui paraît normal ne l’est pas, car les trucs normaux sont nécessaires pour faire croire à des folies réellement incroyables.

Vous pouvez reconnaître une histoire de guerre véridique au fait qu’elle semble jamais se terminer.

Dans une histoire de guerre véridique, s’il doit y avoir une morale, c’est comme le fil d’un tissu. On ne peut le retirer sans perdre le tissu lui-même. On ne peut pas extraire la signification d’une histoire sans découvrir une signification plus profonde. Et à la fin, en fait, il n’y a pas grand-chose à répondre à une histoire de guerre véridique sauf, peut-être : AH ! BON ?

Les histoires de guerre véridique ne portent pas à la généralisation. Elles ne se prêtent pas à l’abstraction ou à l’analyse. Par exemple : la guerre c’est l’enfer. En tant que déclaration morale, ce vieux truisme semble parfaitement correct, mais, cependant, du fait de son abstraction, du fait de sa généralisation, je ne peux y croire avec mes tripes. Il ne se passe rien à l’intérieur.

Tout est question d’instinct viscéral. Une histoire de guerre véridique, si elle est bien racontée, doit vous faire croire avec vos tripes.

Vous pouvez reconnaître une histoire de guerre véridique aux questions que vous posez.

À la fin, bien sûr, une histoire de guerre véridique ne parle même plus de la guerre. »




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