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| Abigaelle |
L’été 1976 démarra plutôt mal dans le village des Saints-Innocents. Monsieur le maire vécut la rebuffade du conseil municipal comme un affront personnel lorsque les conseillers refusèrent de le suivre afin de participer au projet du ministère de l’Agriculture, un programme invitant les gens de la ville à rencontrer les gens des champs. Ce projet avait d’ailleurs reçu l’appui inconditionnel de l’Union des producteurs agricoles du Québec. La fin de non-recevoir s'appuyait sur le fait que cela n’allait pas émouvoir grand monde et qu’on n’était pas assuré de la collaboration des agriculteurs autour du village. En catimini, on entendait dire que les ambitions politiques du magistrat le motivaient davantage que de s’en tenir aux responsabilités, à ses devoirs envers ses commettants.
Cet été-là, celui de la présentation des Jeux olympiques à Montréal, voyageait entre canicule et pluies abondantes. On le souhaitait calme dans le village des Saints-Innocents après les événements survenus durant l’hiver et au printemps.
Cet été-là, celui de la présentation des Jeux olympiques à Montréal, voyageait entre canicule et pluies abondantes. On le souhaitait calme dans le village des Saints-Innocents après les événements survenus durant l’hiver et au printemps.
La visite du père de Abigaelle, le docteur Thompson, fut sans aucun doute la rencontre estivale la plus curieuse. En effet, les villageois n’ont pas l'habitude de voir courir tous les jours un monsieur d’un certain âge, traversant la rue Principale pour s’engouffrer dans tel ou tel rang, puis revenir par la même rue pour se rendre à la maison Champigny louée par sa fille. Il va sans dire qu’un homme de plus de six pieds, une calotte fluo sur la tête rappelant les exploits du coureur maskoutain Gérard Côté, le grand champion du marathon de Boston, c’est loin d’être coutumier. Le père de l’institutrice, qui aura à mettre sur pied la classe multiniveau - préscolaire et première année - a fait grande impression. Ceux qui l’ont salué, furent amusés par son accent australien alors qu’il tentait de se débrouiller en français, mais auront principalement retenu de lui son amabilité. Ceux qui l’ont croisé dans le supermarché Steinberg l’ont décrit comme étant modeste, tandis que ceux qui le voyaient chaque matin traverser le village l’ont qualifié de véritable gentleman. Une paire d’écouteurs semblait diffuser de la musique qui lui procurait parfois un sourire espiègle. Certains firent remarquer qu’il n’avait pas l’air d’un médecin, surtout pas d’un spécialiste de renom. En effet, ils ont comparé sa présence quotidienne dans le village à celle du médecin qui se présente à la clinique seulement si un rendez-vous l'attend et qu'il n'a pu le déplacer un autre jour. Qu’il soit le père de Abigaelle, la nouvelle se répandit comme un nuage de fumée. Les dames du village cherchaient à leur trouver des ressemblances, d’autres s’interrogeaient sur le fait qu’il soit venu seul : est-il veuf, marié ou séparé ? Qu'un étranger s'installe momentanément chez eux ne semble pas avoir causé autant d'émoi que l'arrivée de l'enseignante un an auparavant.
Le président de la commission scolaire, monsieur Granger, percevant qu’une rencontre réunissant madame Saint-Gelais et Abigaelle afin de discuter de l’organisation de la nouvelle classe n’allait pas être de tout repos pour chacune d’elles, il décida de l’animer lui-même. Vers la fin du mois de juillet, au retour des vacances de la directrice de l’école primaire et au départ de monsieur Thompson venu au Canada pour assister aux Jeux olympiques débutant le 21 juillet, les trois personnages se rencontrèrent pour une première fois au siège social de la commission scolaire. Il leur apparut nécessaire de se rendre directement à l’école afin d’examiner sur place les aménagements que cela exigerait. La diplomatie redoutable de monsieur Granger permit de conclure les réunions sur un accord à double volet. L’aspect pédagogique sera géré par Abigaelle, tandis que la logistique et l’évaluation de l’expérience à partager avec d’autres commissions scolaires seront prises en charge par madame Saint-Gelais. Elle avait tout de même précisé que cette classe devait demeurer un projet spécial répondant à un problème ponctuel. Monsieur Granger déclara que la démographie s’avère parfois erratique et fermer définitivement la porte à une solution du même genre risquerait de placer la commission scolaire dans une mauvaise position, si, justement, la démographie lui jouait des tours. Finalement, ils se sont entendus sur l'agrandissement du local actuel de première année, et ont décidé de laisser celui de la classe préscolaire aux élèves de la cohorte 1976-1977.
Abigaelle s’était entendu avec son père arrivé au Canada par Toronto afin de saluer son ami Morgantaler, qu’elle l’accueillerait dans sa maison aux Saints-Innocents et le reverrait avant son départ pour Camberra, le 3 août. À cette date, elle achèverait la troisième session estivale en lien avec son programme doctoral, cette dernière serait dirigée par le psychologue Raphaël Létourneau qui l’avait surprise en lui annonçant cela lors de leur courte rencontre à la fin des classes afin d’examiner des pistes de collaboration.
Créé sur le modèle d’une clinique communautaire dans la région de Montréal, en 1968, le CLSC revêt sa forme actuelle en 1971. Son expansion précéda même l’arrivée de la Régie de l’assurance-maladie. Autour du café pris au casse-croûte sur la rue Principale, Raphaël Létourneau avait expliqué à Abigaelle l’étendue du territoire qu’il devait parcourir, de même que ses différentes responsabilités reliées surtout à la protection de l’enfance. Cela ne l’empêchait nullement de s’impliquer dans les programmes universitaires de son alma mater, l’Université d’Ottawa, à titre de professeur associé. Durant l’été, il donnait des formations portant sur l’apport de la psychologie dans le domaine de l’éducation, mais principalement sur l’importance d’associer les parents dans le cursus scolaire en leur fournissant des outils. Les étudiants à cette formation sont presque exclusivement des enseignants et des enseignantes du primaire ainsi que des étudiants à la maîtrise en éducation. Ils quittèrent le café sur deux objectifs : l’enseignante participerait à la formation de Létourneau et celui-ci accepterait de l’accompagner auprès des élèves de l’école primaire des Saints-Innocents. Il précisa connaître fort bien la directrice Saint-Gelais, pour qui un psychologue doit porter son attention sur les « fous » et non les gens normaux, alors on indiquerait que ses interventions viseront à la soutenir dans la rédaction de sa thèse.
Le président de la commission scolaire, monsieur Granger, percevant qu’une rencontre réunissant madame Saint-Gelais et Abigaelle afin de discuter de l’organisation de la nouvelle classe n’allait pas être de tout repos pour chacune d’elles, il décida de l’animer lui-même. Vers la fin du mois de juillet, au retour des vacances de la directrice de l’école primaire et au départ de monsieur Thompson venu au Canada pour assister aux Jeux olympiques débutant le 21 juillet, les trois personnages se rencontrèrent pour une première fois au siège social de la commission scolaire. Il leur apparut nécessaire de se rendre directement à l’école afin d’examiner sur place les aménagements que cela exigerait. La diplomatie redoutable de monsieur Granger permit de conclure les réunions sur un accord à double volet. L’aspect pédagogique sera géré par Abigaelle, tandis que la logistique et l’évaluation de l’expérience à partager avec d’autres commissions scolaires seront prises en charge par madame Saint-Gelais. Elle avait tout de même précisé que cette classe devait demeurer un projet spécial répondant à un problème ponctuel. Monsieur Granger déclara que la démographie s’avère parfois erratique et fermer définitivement la porte à une solution du même genre risquerait de placer la commission scolaire dans une mauvaise position, si, justement, la démographie lui jouait des tours. Finalement, ils se sont entendus sur l'agrandissement du local actuel de première année, et ont décidé de laisser celui de la classe préscolaire aux élèves de la cohorte 1976-1977.
Abigaelle s’était entendu avec son père arrivé au Canada par Toronto afin de saluer son ami Morgantaler, qu’elle l’accueillerait dans sa maison aux Saints-Innocents et le reverrait avant son départ pour Camberra, le 3 août. À cette date, elle achèverait la troisième session estivale en lien avec son programme doctoral, cette dernière serait dirigée par le psychologue Raphaël Létourneau qui l’avait surprise en lui annonçant cela lors de leur courte rencontre à la fin des classes afin d’examiner des pistes de collaboration.
Créé sur le modèle d’une clinique communautaire dans la région de Montréal, en 1968, le CLSC revêt sa forme actuelle en 1971. Son expansion précéda même l’arrivée de la Régie de l’assurance-maladie. Autour du café pris au casse-croûte sur la rue Principale, Raphaël Létourneau avait expliqué à Abigaelle l’étendue du territoire qu’il devait parcourir, de même que ses différentes responsabilités reliées surtout à la protection de l’enfance. Cela ne l’empêchait nullement de s’impliquer dans les programmes universitaires de son alma mater, l’Université d’Ottawa, à titre de professeur associé. Durant l’été, il donnait des formations portant sur l’apport de la psychologie dans le domaine de l’éducation, mais principalement sur l’importance d’associer les parents dans le cursus scolaire en leur fournissant des outils. Les étudiants à cette formation sont presque exclusivement des enseignants et des enseignantes du primaire ainsi que des étudiants à la maîtrise en éducation. Ils quittèrent le café sur deux objectifs : l’enseignante participerait à la formation de Létourneau et celui-ci accepterait de l’accompagner auprès des élèves de l’école primaire des Saints-Innocents. Il précisa connaître fort bien la directrice Saint-Gelais, pour qui un psychologue doit porter son attention sur les « fous » et non les gens normaux, alors on indiquerait que ses interventions viseront à la soutenir dans la rédaction de sa thèse.
Lors de la formation qui se tenait la veille du départ de son père, Abigaelle avait loué une chambre à Montréal, tout près de l’École normale Jacques-Cartier située à côté du Parc Lafontaine et face à l’Hôpital Notre-Dame. C’est lors de ce séminaire qu’elle apprit que le psychologue Létourneau vivait à Montréal malgré le fait que son territoire CLSC soit situé en -dehors de la métropole. Il adorait rouler dans sa Volswagen Beetle, le modèle 1973, celui avec le châssis bombé et au chauffage grandement amélioré. Volkswagen jaune orangé.
Monsieur Thompson, légèrement insatisfait de la performance des athlètes australiens aux Jeux olympiques - ils ne remportèrent aucune médaille d'or - réserva une table au restaurant L’Auberge Saint-Gabriel, situé dans le Vieux-Montréal. Dans ce décor du XVIIIe siècle, le père et la fille eurent une conversation que monsieur Thompson qualifia « d’adulte ».
Monsieur Thompson, légèrement insatisfait de la performance des athlètes australiens aux Jeux olympiques - ils ne remportèrent aucune médaille d'or - réserva une table au restaurant L’Auberge Saint-Gabriel, situé dans le Vieux-Montréal. Dans ce décor du XVIIIe siècle, le père et la fille eurent une conversation que monsieur Thompson qualifia « d’adulte ».
- Il m’est facile de voir à quel point tu te sens bien dans ce pays. La langue française que tu maîtrises m’éblouit.
- À vivre dans un milieu francophone, l’université, le village des Saints-Innocents, je ne peux qu’améliorer cette langue que j’affectionne vraiment.
- Ta mère serait heureuse d’apprendre cela. Elle, la francophile.
- Évitons ce sujet délicat.
- Dis-moi, où en es-tu dans ce doctorat ?
- Je suis particulièrement bien accompagnée, autant par ma directrice de thèse, madame Lapointe, qui me fournit régulièrement des mises à jour sur tout ce qui se passe ici au Québec et ailleurs dans le monde ; ma commission scolaire qui avance dans le sens des changements que le système d’éducation veut installer ; le psychologue du CLSC qui accepte de s’engager auprès des élèves en difficulté de mon école ; et Zoé, ma chatte, qui m’encourage par ses miaulements opportuns. Si tout va comme je le souhaite, je pourrais déposer ma thèse à la fin de l’année 1977.
- Bravo Abigaelle.
- Et de ton côté ? Es-tu satisfait de ton séjour au Canada ?
- Retrouver Morgantaler qui ne cesse de se battre pour la légalisation de l’avortement. Réentendre tout son courage et sa détermination ne me culpabilise plus comme il y a quelques années. Son combat, je peux te l’assurer, un peu comme tous les grands changements advenus dans nos sociétés, ne peut qu’être victorieux. Il en va de la santé des femmes. De leur corps, leur vie. Il est encouragé depuis l'adoption de la loi Veil, en France, au mois de janvier 1975.
- Je te rejoins là-dessus. J’ai une question que je n’ai pas osé aborder lors de ton séjour à la maison, elle touche le président de ma commission scolaire, monsieur Granger. Il m’a dit t’avoir adressé une lettre afin d’obtenir un avis sur la situation qu’il a vécue lors de l’accouchement ayant résulté au décès de son épouse et de sa fille.
- Tout à fait, je me souviens de sa lettre, fort bien écrite dans un Anglais que je pourrais qualifier de châtié.
- Il est né aux États-Unis, puis sa famille s’est installée au village des Saints-Innocents il y a déjà un bon moment.
- Voilà qui explique tout. Je lui ai répondu aussitôt, surtout lorsqu’il me précise la nature de la situation qu’il occupe par rapport à toi et, il me le dit explicitement, la cordialité de votre relation. En fait, je lui ai parlé, en introduction, du combat de Morgantaler, mais au-delà de cette question fondamentale, j’ai abordé les nécessaires dispositions à installer dans nos salles d’accouchement ainsi que ce qui devrait être fait dans tout le processus d’accompagnement lors de la grossesse, surtout auprès des primipares. Il aurait été préférable, dans le cas de cette famille, qu’elle fût dirigée vers une sage-femme d’expérience, mais on ne peut revenir sur le passé. J’ai admiré cet homme qui, malgré les souffrances, a choisi de ne pas lancer de représailles contre l’accoucheur et l’hôpital, même si cela fut justifiable, sachant que cela s'étendrait sur des années et ne ferait qu’attiser les braises de son malheur. Parfois, quittez, reculez, ce n’est pas un acte de lâcheté, mais une attitude favorisant le lâcher-prise.
- Je vois. Est-ce qu’il t’a relancé à la suite de ta réponse ?
- Oui. J’en suis toujours ému.
- Je vois. Est-ce qu’il t’a relancé à la suite de ta réponse ?
- Oui. J’en suis toujours ému.

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