Un monstre, en crée-t-il un analogue lorsqu’il, lorsqu’elle enfante ? Celui qui arpentait les voies moyenâgeuses, se perdait dans les méandres de toute renaissance pour se retrouver en pleine lumière, fait-il la démonstration qu’il s’adapte à tout environnement ou, à l'inverse, celle que l’environnement le construit ?
Ces questions - et plusieurs autres - accaparaient l’esprit de Gord, celui qui patauge depuis des semaines dans le marécage de l’histoire des pensionnats. Établirait-il des liens entre l’intégrisme de Taïma et les atrocités qui progressivement lui parviennent par l’entremise du grand chef de bande ainsi que par ses contacts avec d’autres autochtones à travers le Canada ?
Les images imprégnées dans sa mémoire, celles du curé de la paroisse des Saints-Innocents dans sa sacristie, devant son autel, sodomisant furieusement Benoît, alimentaient ses réflexions depuis son retour sur l’île, trois ans auparavant.
Éloigné de sa mère, éloigné de Benoît Saint-Gelais, Gord avait choisi de conserver, d’alimenter même, sa relation avec Herman Delage, celui qui facilita son départ, lui ouvrant par la même occasion la porte à des connaissances autant géographiques que politiques qui s'avéreraient essentielles pour sa mission. C'est beaucoup une méthode de travail que l'étudiant universitaire en géographie proposait afin de lui faciliter la tâche, dont celle de monter des dossiers, de rassembler le maximum de renseignements sur la culture « blanche », leurs croyances, mais particulièrement sur les rites de la foi chrétienne, car les pensionnats, majoritairement, sont sous l’autorité des prêtres catholiques, le tout chapeauté par le gouvernement fédéral canadien. Herman et lui - le téléphone en était le canal - en discutaient quelques fois par mois.
*
L’esprit de Don, toujours, est toujours à l’affût de la bonne occasion pour inviter son frère à éclaircir la mort de l’ours et celle du coyote. Devant ses yeux, un homme qui, depuis moins de vingt-quatre heures, se bouleverse à se révéler, qui, probablement dans celles qui suivront, aura à continuer de déballer les affres de son enfance, de son adolescence qui l’auront mené à quitter le village des Saints-Innocents.
Il lui annonce son intention de passer quelques heures chez la famille de son épouse et propose de se revoir à midi, à l’heure du lunch.
- Que dirais-tu de manger à la cantine ? Un bon moment que je n’y ai pas mis les pieds.
Gord acquiesça le laissant sur ces mots.
Don se dirigea vers sa camionnette pour y déposer l’aquarelle offerte par sa tante. Installé à l’intérieur du véhicule dans ce silence hivernal, il prit le temps qu'il fallait pour mettre de l’ordre dans ce qui venait de se produire en si peu de temps.
C’est tout de même bizarre qu’ayant vécu des événements auxquels, involontairement peut-être, vous n’avez accordé que peu d’importance, présentés sous un angle nouveau, à partir du regard de quelqu’un d’autre, plus ou moins actif, mais actif tout de même dans la chronologie des situations, bizarre comme la réalité prend un nouveau sens, une nouvelle perspective.
Ce frère, Gord, lui tellement passif, apathique même, qui jamais ne manifestait d’opinions, encore moins d’opposition ; lui qui s’évadait lorsque la tension entre ses parents atteignait des niveaux démesurés et, qu’à bout de souffle, son père obligeait Taïma à s’isoler dans la chambre du rez-de-chaussée de la maison des Saints-Innocents, usant de contention pour la maintenir dans un état acceptable devant ses fils, Gordon, un autre homme depuis son départ de l’Île Whiteship, que son épouse accusait d’abord des pires perfidies, puis lui lançait au visage des insultes à ce point outrageuses que partir marcher dans le boisé avec ses deux fils, l’un collaborant davantage que l’autre, devenait l’unique solution au retour d’un calme provisoire.
Ce frère, Gord, dans ces circonstances belliqueuses fermait la marche. Silencieux. Son père avait beau l’inviter à se rapprocher d’eux, à parler, rien n’y fit. Don, le fils pragmatique, n’ayant pas toutefois la perspicacité d’un argonaute, constatait entre son père et l’aîné une certaine distance différente de celle qu’il remarquait entre sa mère et son frère, distances difficilement mesurables en raison de l’embarrassante gêne qui cimente souvent les relations parents-enfants.
Dans la culture ojibwée, la mère a la charge exclusive de l’enfant naissant jusqu’à la puberté, moment propice pour l’entrée en scène du paternel. La question relative à l’éducation d’un garçon ou d’une fille n’est jamais apparue comme problématique chez une famille composée de deux mâles. Elle s’est toutefois manifestée au départ de l’Ontario vers le Québec alors qu’il y eut éclatement des relations entre Gordon et Taïma, l’acharnement de celle-ci à n’avoir d’intérêt que pour l’aîné de ses garçons.
Une présence fusionnelle, est-elle préférable à une absence fonctionnelle ? La volonté non avouée de Taïma se résumerait-elle dans le fait que chez les déracinés un seul choix s’impose, la réunification ? Savait-elle, déjà, que l’un de ses fils, le puîné, pouvait mieux que l’aîné refaire ses racines à l’extérieur de la terre natale ? Qu’investir dans la conscience de celui-ci serait une pure perte de temps ? Qu’il se sentait davantage proche de son père que d’elle ? Que le plus vieux, un être qu’elle jugeait malléable, docile et influençable, celui-ci saurait l’écouter, devenir son alter ego ? Son double. Ou sa victime propitiatoire.
Dès lors, elle investit la majeure partie de son temps auprès de lui, d’abord en discréditant le père, présenté comme un être félon, déloyal, et pire encore, transfuge. Le seul véritable oji-cri de la famille, lui assénait-elle régulièrement, celui sur qui elle fondait tous ses espoirs de retourner un jour sur l’île y rejoindre sa vraie famille, celle de la bande ojie-crie dont un jour, il deviendrait le chef incontesté, lui qu’elle assourdissait de ce refrain continuellement rabâché « Un grand chef oji-cri ne parle pas, il agit. »
Taïma déchanta le jour où, accompagnant son frère sur l’Île Whiteship - annuellement, Don y reconduit son épouse afin qu’elle passe quelques semaines dans sa famille - il revint avec une promesse de fiançailles. La dulcinée, Mae, fille d’une des familles ojies-cries parmi lesquelles soufflait un vent de changement, d’intégration avec les Blancs, devint à ses yeux le portrait vivant de son éternel combat. Elle n’assista pas au mariage, refusa de la saluer lorsqu’elle arriva au village des Saints-Innocents, lui adressait continuellement des propos aigres et déplacés surtout lorsqu’elle constata que la femme de son fils préféré était stérile. Les charges furent ténébreuses et giclaient par la même occasion sur l’épouse de Don.
*
Les deux frères entrèrent dans la cantine sous le regard sidéré des hommes qui déjà s’y trouvaient.
Le grand chef de bande, installé à une table, entouré d’une dizaine de citoyens, ne savait trop lequel des deux, il devait saluer d’abord.
- Gord, tu nous amènes de la visite rare.
- Mon frère est venu reconduire Taïma qui s’installera dans la maison paternelle à partir de maintenant.
- C’est un peu la sienne si je ne me trompe pas.
- Une maison familiale reste toujours la maison familiale.
- Tu as raison. Venez vous joindre à nous. On mange ensemble. Tu verras Don comment la cuisine de mon épouse n’a pas changé, qu’elle est toujours du terroir. Allez, assoyez-vous.


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