Don ne s’attendait pas à quelque conversation que ce soit au long du périple. Sa mère, muette.
- Tu n’as besoin que de quelques morceaux de linge, lui avait-il dit au départ.
Catégoriquement, elle refusa de saluer sa bru, qu’un rapide mouvement de l’oeil vers sa petite-fille Chelle, droite à côté de sa mère lui tenant la main. La camionnette disparut sur la route enneigée du rang sans rien. Ojibwée, bizarrement, ne bougea pas d’un poil de son poste de garde près du tipi.
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Gordon choisit le Québec, lieu où la résistance à cette initiative du gouvernement fédéral s’avérait importante. Une fois installée à près de 100km de Montréal, penaude, attendant que la situation se calme et que la guerre s’achève, c’est illégalement que la famille ojie-crie vécut à la manière ojibwée en sol québécois. Une seule résistance, de taille, toujours omniprésente, celle de l’épouse de Gordon, Taïma, la mère de Gord et Don.
Quitter sa famille signifiait pour elle la trahir, renier les traditions de la nation ojie-crie, abandonner le combat, se replier, baisser les bras. Semble-t-il que tout le trajet de l’Île Whitefish jusqu’au village des Saints-Innocents, elle l’aurait occupé à maintenir un silence total, évitant de soutenir son regard sur la route qui défilait derrière elle, sur celle qu’avalait la camionnette.
Gordon, avant de choisir l’endroit définitif où monter son tipi pour y installer sa famille, s’était renseigné sur un lieu lui permettant de pratiquer l’acériculture. Le village des Saints-Innocents s’avéra idéal en raison de la présence d’érables à sucre et d’un certain éloignement des grands centres.
L’atmosphère régnant à l’époque de cette guerre favorisait le repliement sur soi ; on évitait à tout prix de soulever de nouvelles problématiques et, d’une certaine manière, chacun cherchait à se protéger en se mêlant de ses affaires. Aucun intérêt à commenter ce qui se passait ailleurs dans le monde, là où les conflits sévissaient, craignant que cela n'attire le malheur sur eux. De sorte qu'il fallût un certain temps, quelques années après 1945, pour que la présence de la famille ojie-crie devienne un sujet de conversation dans le village, puis… d’inquiétude.
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Il ne neigeait pas. Ne ventait pas. Plus on avançait, plus le silence à l’intérieur de l’habitacle de la camionnette de Don prenait des allures de pèlerinage. Il avait élaboré un plan précis pour cet important déplacement. D’abord, identifier la famille qui avait fabriqué la flèche meurtrière pour l’ours et le coyote. S’informer sur des déplacements récents d’un membre de cette famille vers le village des Saints-Innocents. De ces deux informations, si elles s’avéraient exactes et vérifiables, il espérait être en mesure d’établir des liens entre sa mère et une possible participation à l’affaire, hypothèse qu’il avait émise en retrouvant la fameuse flèche perdue à un endroit, retrouvée dans un autre. Absolument impossible pour sa mère d’avoir eu des contacts directs avec l’Ontario, elle n’a pas bougé de la maison, aucune missive ne leur parvient n’ayant pas d’adresse postale et la ligne téléphonique, toujours en attente, risque de l’être encore pour un long moment.
Lorsque la camionnette entra dans la réserve ojie-crie, totale fut la surprise. Chacun et chacune cherchant à identifier l’un ou l’autre des deux passagers qui en descendirent, manifestant une évidente fatigue.
Les premiers à se rendre vers eux furent le beau-père et la belle-mère de Don, croyant leur fille présente pour son voyage annuel sur l’île. Non. Qu’une vieille femme stoïque percluse à l’arrière du véhicule, les yeux ankylosés fixant devant elle.
- L’état de santé de ma femme, votre fille, ne lui permet pas cette année de venir. La naissance de la petite sœur de Chelle est prévue pour avril prochain, elle a besoin de conserver toutes ses énergies. Chelle va à l’école maintenant et ne peut s’absenter.
Un groupe de plus en plus imposant se constituait autour de Don. Il reconnaissait celui-ci, celle-là ainsi que plusieurs autres, mais il ne put s’empêcher de remarquer que son frère Gord ne lui adressait pas la parole, ne daignait pas lui accorder un regard.
Les liens entre eux ont toujours été fragiles, davantage depuis que le plus âgé a quitté le village des Saints-Innocents sans prévenir. Sa femme, pour sa part, est la meilleure amie de son épouse, deux brus qui vécurent un calvaire en présence de Taïma, l’ancêtre féminin - principalement à la suite du décès de Gordon dont le corps incinéré avait été mis en terre dans le boisé adjacent à leur maison. Calvaire qui s'acharna par la suite sur les épaules de l’épouse de Don une fois Gord - et sa femme stérile - sans bruit quittèrent les lieux en tapinois pour retourner sur l’Île Whitefish.
* Note : on se souvient que dans la tradition ojie-crie, une femme mariée ne peut choisir son prénom qu'après avoir accouché. L'épouse de Don s'y consacre actuellement. Celle de Gord, stérile, devra vivre jusqu'à la fin de ses jours sous le vocable «la femme de...».
- Ma femme ne l’accueillera pas. Tu sais pourquoi. Je vais la mener chez sa sœur, c’est tout à côté de ma maison.
- Je t’attends ici.




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