vendredi 25 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (20)

Chapitre 50



... étoilé, tout près de là sans doute... une gang de six jeunes...autour d'un feu formait en cercle...

- Ti-Cote, tu contes rien à soir, sinon tu vas compter té dents qui t'restent dans bouche, c'tu clair?
- Ça ne donne rien, Joe, de faire des menaces.
- Cé pa dé menaces, j'fa juste t'avertir de t'la farmer ben comme faut.
- Tu penses que la légende de Mario a tout fait déclencher, demanda Rock.
- J'veux juste qu'à soir on ait la pa.
- Tant qu'on ne sera pas sortis du parc national, on n'aura pas la paix, dit Caro le plus sérieusement du monde.
Les flammes montaient haut dans le ciel, rejoignant certainement quelques ronflements... puis retombaient en petites cendres atterrissant dans les cheveux de l'un ou de l'autre. Parfois, un grand soupir traversait le groupe. Chacun évitait de relancer une discussion qui les mènerait à parler soit de la maison ou encore des événements infiniment présents à leur esprit. Personne, non plus, ne ressentait le besoin d'aller se coucher malgré qu'ils fussent tous épuisés physiquement et moralement. Mario s'en rendait compte en cherchant une histoire qui ferait diversion mais les paroles incisives de Joe résumaient ce qu'individuellement les Six ressentaient.

- Imaginais-tu que ça allait être de même?
- Pas tout à fait, répondit Bob à Mario qui ne cessait de surveiller Caro sur le point d'éclater une autre fois.
- Moi non plus, reprit Annie qui venait de jeter sa cigarette dans le brasier après seulement deux bouffées.

Raccoon dormait, bien installée entre les jambes de Joe qui balayait son regard d'une fille à l'autre. Au fond de lui, il souhaitait se débarrasser d'un espèce de sentiment de culpabilité qui l'habitait, sentiment tout à fait nouveau et le dérangeait au plus haut point.

- Pourquoi t'as peur, Caro? On dirait que tu frissonnes.
- Rien, Mario... tout est normal ici... il n'y a rien pour inquiéter personne.
- Excuse-moi, reprit Mario conscient de ne pas avoir posé la bonne question, mais certain que cette peur dépassait les mises en scène du parc national.
- Pourrais-tu, s'il te plait, arrêter de toujours t'excuser... et ...
- ... et quoi, Caro?
- Je n'en peux plus. Comprends-tu ça, Mario, je n'en peux tout simplement plus.
- Ne viens pas me dire que c'est seulement ce qui se passe ici qui te rend aussi tendue. Je comprends rien aux affaires du parc national, mais toi, il y a d'autres histoires que tu ne comprends pas plus, c'est certain. On est tous chavirés, mais on ne capote pas comme tu le fais.
- Pourrais-tu te mêler de tes oignons, dit une Caro de plus en plus énervée.
- Tu sauras que ce qui arrive ici, ça regarde tout le monde. On a décidé tout le monde de faire ce projet, on est partis ensemble et là on est tous pognés dans le même bateau. Alors dis-moi pas de me mêler juste de mes affaires.
- J'ai peur et je ne peux pas contrôler ça. C'est tout.
- Non, ce n'est pas tout. Je suis sûr que ton histoire de famille, ça aussi tu ne la contrôles pas.
- Quelle affaire de famille? Caro ne savait pas si elle rougissait de rage, de honte ou de peur.
- Tu sais très bien ce que je veux dire.
Mario fixait Caro et n'allait pas lâcher sa morsure. Elle se leva mais Joe lui prit le bras pour l'en empècher.
- C'est pas toi qui le sait... il n'y a que Joe qui soit au courant.

Joe, entendant ces paroles, revint à la réalité. Caro pleurait à chaudes larmes alors que Bob et Annie n'y comprenant plus rien, suivaient leur grande soeur avec grand intérêt.

- Moé, quoi que j'sais pis qu'lé autres y savent pas?
- Ne fais pas l'innocent, Joe. Tu es le seul avoir tout vu. La veille du départ pour notre enfer sauvage, par la fenêtre de ma chambre.

Tout s'illumina dans la tête du grand au point qu'il en recula de stupeur. Raccoon se réveilla et s'accrocha aux pantalons militaires de son maître, sa mère ou son frère.

- Ton père! lâcha Joe, le sang lui glaçant les veines. Y t'viole!

Caro se leva, tournant le dos à la gang. Ses pleurs eurent un effet d'imitation chez Annie alors que Bob, bouche bée, sentait la rigidité envahir tous ses membres. Elle se retourna, droite devant eux, forte dans sa faiblesse, douce malgré une si grande peine:
- Ça fait cinq ans que cela dure... Je n'en peux plus... Personne au monde, pas même Pamy, ne le savait... J'en parle pour la première fois... Avant, c'était mon journal qui recevait tout cela...

Bob était défait. Il ne se percevait plus comme un chef mais un petit frère de treize ans devant sa soeur lui annonçant une vérité qui faisait basculer son père de bien haut. Il se demanda si le déménagement du Nouveau Brunswick vers Rodon Pond avait un lien avec cette histoire encore plus incroyable que tout ce qui se passait ici, autour de lui, depuis deux jours.

Annie, morte de surprise, celle qui venait aujourd'hui même de vivre sa première expérience sexuelle, qui en était encore toute chavirée, d'entendre cela lui donna le goût de vomir. Rien à voir avec les champignons ou tout ce qui put de près ou de loin la tracasser. Annie, comme son frère, celle qui voyait un homme honnête, fort chez son père, lamentablement, s'en faisait maintenent le portrait d'un tricheur hypocrite et lâche.

Comme elle avait de la difficulté à imaginer sa soeur subissant en silence les assauts de son père dénaturé alors qu'elle écoutait paisiblement de la musique dans son baladeur assise sur son lit de sa chambre, face au poster de James Dean!

- Excuse-moi, Caro...
- Je t'ai dit d'arrêter de t'excuser, Mario...
- ... ce n'est absolument pas de cela que je voulais parler quand je disais « ton histoire de famille »... je parlais du fait que tu sois adoptée...
- Mon père m'a adoptée... à sa manière. Elle quitta la gang pour aussitôt revenir, son journal personnel à la main.

Pendant plus d'une heure, Caro leur fit lecture de cinq années de vie, de silence, de secret. Lorsqu'elle referma son journal, regardant son frère et sa soeur, les deux avaient la tête baissée et les yeux vides de larmes. Joe s'approcha d'elle, laissant Raccon là où ils étaient assis:
- Caro, j'me doutais pas de toute ça quand chu allé t'dire bonne nuite par la fenêtre de ta chambre.
- Sans le savoir, tu m'auras permis de passer une dernière nuit tranquille avant de partir. Merci. Elle glissa sa main dans la sienne et la lui serra un peu comme il le faisait pour son bébé raton laveur.

Il n'en revenait pas de recevoir un merci, lui qu'on avait surtout botter le derrière pour qu'il débarasse le plancher ou la place. Boulversé, il se retourna vers Annie:
- Toé, tu peux pas m'dire merci, hein?

Annie se mit à pleurer, prise entre l'histoire de sa soeur, le désir qu'elle avait de lui parler de son aventure avec le grand et Joe, tout à côté d'elle:
- Tu ne peux pas imaginer, Joe, combien je t'aimais.
- Pis là ché ben qu'tu m'aimes pu.
- C'est pas ça, Joe. Tu sais comment je m'accrochais à toi? Je vais te dire pourquoi. Tu représentais tout pour moi, tous mes rêves, mon James Dean en vivant: grand, beau, indépendant... et libre.
- Mets-en cé pas d'l'onguent...
- Ce n'est pas toi qui m'as déçue ce matin, ce sont tous mes fantasmes de l'amour qui se sont écroulés.
- Cé pour ça qu'tu m'r'gardes pu?
- Oui.

On ne semblait pas au bout des surprises. Joe et Annie faisant l'amour dans la clairière pendant que Bob et Mario étaient à la pêche, Rock à ramasser des morceaux bois près du campement.
Bob se débattait dans un véritable cauchemar. Jamais aurait-il imaginé ce qu'il venait d'entendre de la part de ses deux soeurs. Lui, si froid, si organisé, si sûr que tout fonctionnait comme il le voyait, le percevait, jamais il n'aurait pu envisager un tel scénario. Il sembla vieillir en quelques paroles.

- Hier, j'aurais dit que ma mère avait raison de ne pas vouloir que les filles viennent avec nous...
- Et tu dis quoi aujourd'hui? continua Mario.
- ... je dis...

Bob était tout croche: les belles cartes, le matériel auquel il avait pensé, les activités planfiées depuis des mois afin que ce camp sauvage fût une réussite complète... ses attitudes de chef distant et imperturbable... tout cela n'avait plus de sens maintenant que la réalité, celle de ses deux soeurs du moins, le rejoignait, le fouettait en plein visage... Plus jamais il ne pourrait les regarder comme de gentilles petites filles à qui l'on dit quoi faire. Plus jamais il ne pourrait envisager des projets sans penser à comment les autres les vivront.

Bob regardait Caro. Puis Annie. Et Joe, pour qui il n'avait jamais eu tellement d'admiration, le grand Joe amouraché d'un petit raton laveur qu'il ne lâchait plus d'une semelle maintenant, ce grand Joe avait joué très fort dans la vie de ses deux soeurs.

- J'ai comme hâte de retourner au Domaine du Rêve. Je me sens responsable de la situation, ce bourbier dans lequel on se retrouve, c'est de ma faute.
- On ne peut pas tout prévoir, Bob. D'ailleurs comment veux-tu que tous ces phénomènes se retrouvent sur une carte ou au bout d'une boussole?
- Il aurait fallu mieux se renseigner sur le parc national et tous les racontars à son sujet.
- Ça n'aurait rien changé, Bob. Tu serais venu quand même. Tu te connais.
- Je ne sais plus si je me connais.

Mario, assis à côté de son chef dont le moral était au plus bas, s'adressa à Rock:
- Rajoute un peu de bois, on va perdre le feu.
- O.K. chef, répondit le plus petit.
- Je te l'ai déjà dit, ce n'est pas d'un chef qu'on a besoin mais de quelqu'un qui nous expliquera ce qui se passe. Et ça, je pense que personne d'entre nous ne saurait le faire.

Rock partit et revint tout de suite avec une brassée de bois.

- Ça se peut qu'il y ait des choses qui ne s'expliquent pas, reprit Mario.
- C'est vrai. Prends comme moi. D'habitude quand je fais une crise d'asthme, je suis deux jours à ne plus être capable de bouger.
- Parce que ta mère te couve trop, répondit Mario.

Rock sembla surpris des propos de son meilleur ami. Jamais son associé n'avait vraiment discuté avec lui des attitudes de madame Béliveau. Toujours il en parlait sans vraiment aller au fond de sa pensée. Peut-être parce que Mario trouvait Rock chanceux d'avoir quelqu'un pour s'occuper de lui, même si elle s'en occupait, disons trop.

- C'est la première fois que tu me dis ça, Mario. Pourquoi?
- Je le sais pas.
- Tu le sais pas? C'est pas ton genre de ne pas savoir.
- J'étais peut-être pas capable de t'en parler.
- Et maintenant?
- Tu sais, Rock, c'est toi qui faut qui t'en parle. Penses-tu que je suis bien placé pour dire que ta mère est trop dans tes baskets? Moi qui suis tout le temps seul entre mon père, ma mère et leurs activités. Penses-tu que je peux me permettre de juger ta mère de tout faire à ta place alors que mes parents ne font jamais rien pour moi?
- Mais un ami c'est un ami, on doit pouvoir tout lui dire.
- C'est exact, mais seulement quand on est prêt et quand il est capable de le prendre.
- On dirait que tu vis seulement des sentiments des autres, Mario.
- Je suis un peu comme Joe. Je sais pas c'est quoi les sentiments à moins de voir ça chez les autres.
- C'est pas tellement mieux d'être inondé par les sentiments. Tu sais, j'ai parfois l'impression que ma mère c'est pas moi qu'elle aime.
- Non?
- Elle s'aime elle-même. Je suis un peu comme sa poupée, son jouet. Je suis un objet pour elle. Ce que je pense, ce que j'ai le goût de faire c'est pas important. Il ne faut pas que la bebelle s'éloigne, change ou se brise.
Rock reprit son souffle.
- Fais-en pas un'crise, là!
- Mes crises, ça ressemble à comme si ma mère manquait d'air. Et puis c'est moi qui pompe.
- J'peux tu t'poser une question, Rock? demanda Joe, sérieux comme il ne nous avait peu habitué.
- Quoi? répondit le petit.

Dans les yeux de Rock, son regard s'éclaircissait. Jamais auparavant, on n'aurait cherché dans son visage autre chose que l'image de sa mère ou, dans sa voix, les mots de Mario qu'il répétait. C'était comme si tout un monde vivait en lui et que lui, il le regardait vivre.

- Es-tu aux hommes?
- Voyons, Joe. Ce n'est pas une question à poser, dit Annie mal à l'aise pour celui qui s'était éloigné du groupe, sans doute pour alimenter le feu.

Rock fixait les flammes. Ses yeux, se dirigeant vers Joe, le regardaient intensément. Il fit le tour du cercle que les flammes faisaient apparaître plus clair et ensuite moins clair. Il s'arrêta sur Mario:
- On dirait qu'on est à conter notre vie, pas des légendes. Il se leva pour aller s'asseoir près d'Annie.

Quelle heure était-il lorsque Rock en termina avec sa petite vie, sous le regard étonné des autres? Difficile à dire, mais la fraîcheur du soir se faisait présente dans leur dos.

- Es-tu content, Joe? C'est vrai qu'avant le camp, je savais pas grand chose sur moi. Tout ce que je savais, ça venait de ma mère. Depuis qu'on est parti, tu ne peux pas savoir comment je me sens seul, et en même temps, en gang. Il s'est passé des événements chez chacun d'entre nous que personne d'autre n'est au courant. Comme hier, Joe, quand tu as cru entendre un animal près de la tente des Poulin. Eh! bien, c'était moi, caché derrière un arbre. J'espionnais. Je t'ai vue, Annie, en train de mettre ton pyjama.
- Rock?
- C'est la vérité. Depuis qu'on est ensemble, je commence à vivre par moi-même et je laisse aller ce qui monte en moi. Je ne sais pas à quoi cela ressemblera une fois revenu chez nous, mais c'est comme ça et c'est bien comme ça.

Les paroles de Rock grimpaient dans la nuit au rythme d'une respiration régulière, ininterrompue. Plus il parlait, plus les autres lui découvraient une voix inconnue. Même Joe n'avait pas du tout le goût de rire ou de lancer une farce. Étendu, il regardait le firmament:
- Dé fois, on pense être tu seul à avoir des crottes, pis d'écouter même ceux qu'tu trouvas téteux... ben... tu voé comme mieux dans té affaires...

Mario se leva, proposant que l'on aille se coucher: « Demain, c'est visite d'une maison! »:
- C'est là, peut-être, que nous aurons les explications à tout ce qui arrive depuis hier.
- Pas d'opéra demain! Joe s'étirait et baillait en même temps.
- Promis.

Cinq jeunes, beaucoup plus calmes malgré tout, prirent le chemin des tentes alors qu'un grand soldat sortit d'un sac de poubelle vert, un vieux sac de couchage tout en poussant un maigre raton laveur.



Chapitre 51


L'inspecteur Jackson bourra sa pipe de tabac à cigarette, l'alluma, prit une profonde bouffée qu'il retint à l'intérieur de ses poumons pendant quelques secondes. Il n'osait pas regarder du côté de Roger Ninja, sachant très bien ce que son chien pensait: « Tu ne t'es pas réveillé et c'est moi qui ait gardé les yeux ouverts toute la nuit.»


- Arrête de me dévisager comme ça. C'est pas de ma faute si j'ai passé tout droit.


Le chow chow fit quelques pas que déjà l'Inspecteur le perdit de vue tellement il y avait de brouillard dans ce dimanche matin. Il renifla du côté du sac de provisions avant de revenir vers Jackson à moitié englouti par sa fumée de pipe et la brume.


Les vêtements du policier paraissaient secs, il les remit. De temps à autre, il jetait un coup d'oeil vers son chien comme pour voir si l'animal avait changé de mine. Pas encore! Il tenta une autre fois de communiquer avec la Centrale mais le cellulaire ne démordait pas: rien. Concentrant son attention, il réexamina scrupuleusement la carte tout en dressant un plan dans sa tête. Le ruisseau semblait être ce qu'il fallait suivre et souhaitait pouvoir continuer à se guider avec les repères rouges.


Alors que Roger Ninja se désaltérait à l'eau du ruisseau, l'Inspecteur s'ouvrit une canette de bière: ce sera son déjeuner. Il sortit l'appareil-photo d'une de ses nombreuses poches d'imperméable, prit quelques clichés de l'endroit et dans son calepin écrivit des mots que de toute façon il ne saura relire, comme personne d'autre d'ailleurs.


- En route, mon Roger Ninja. Des voleurs nous attendent impatiemment. Surtout, restons l'un près de l'autre pour éviter de nous perdre dans ce brouillard. Suivons le ruisseau et je suis certain que notre enquête donnera des résultats convaincants dans peu de temps.


Il se dirigea vers le ruisseau mais n'ayant pas fait attention aux pierres du feu, s'y barra avant de s'allonger de tout son long sous les yeux dépités du chow chow.
- Pas obligé de me regarder de même, ça arrive des accidents.


Il se releva, se demanda s'il apportera le sac brun, secoua sa pipe, replaça son chapeau et d'un pas incertain rejoignit le chien qui reniflait par terre autour du ruisseau.






jeudi 24 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (19)

Chapitre 47



Aucun des repères n'échappait à l'attention de l'Inspecteur. Il trouvait qu'à part les rubans rouges peu d'indices supplémentaires se rajoutaient. Longtemps il marcha, fit quelques pauses afin de reprendre son souffle en profitant pour s'envoyer une gorgée de whisaky derrière la cravate.

Roger Ninja suivait la piste mais devait souvent revenir sur ses pas pour ne pas que Jackson ne s'égare.


Ils passèrent tout près du panneau ensanglanté ou rouillé mais ni l'un ni l'autre ne le remarquèrent. Des bruits bizarres immobilisèrent le chow chow, obligeant l'Inspecteur à adopter son allure d'inquisiteur. Ne pouvant expliquer l'origine de ce qui arrivait, ils repartirent.


Ce ne fut qu'en d'après-midi qu'ils découvrirent l'emplacement situé près du ruisseau.
- Voilà, mon cher Roger Ninja, voilà ce que nous cherchions. Ils sont passés ici il n'y a pas longtemps. Ils ont même fait un feu sans doute pour un petit casse-croûte. Nous allons nous y arrêter, de toute façon il se fait tard et la fatigue nous gagne. Nous passerons la nuit sur place et demain, reposés, nous irons les cueillir comme des fruits mûrs.


L'inspecteur Jackson, examinant autour de lui, trouva que les voleurs avaient vraiment un sens très prononcé de la propreté. Rien de traînait. Le cercle du feu était entouré de pierres et les braises remblayées avec de la terre.


Notre gros bonhomme fit le tour de l'emplacement à la recherche d'un petit quelque chose pouvant l'aider à mieux saisir la psychologie des voleurs, de même que leurs motifs. Rien.


Il déposa finalement son sac brun près d'un arbre, enleva son imperméable, s'approcha du ruisseau afin d'y nettoyer ses chaussures. Son fidèle chow chow paraissait excité, comme si, flairant quelque chose d'anormal, cela le rendait nerveux.
- Que se passe-t-il Roger Ninja?


Le chien s'écrasa par terre et ne bougea plus. La terreur se lisait dans ses yeux. Ce qui semblait se préparer dépassait son niveau de compréhension de sorte que la meilleure solution pour lui était de se terrer.
- J'aime pas quand il est comme ça, se dit l'Inspecteur dévisagant son chien.


Un gigantesque PLOUF! apeura davantage le chow chow qui se sauva. Jackson se retrouva étendu de tout son long dans le ruisseau, se débattant contre le courant. Il pataugeait, essayait de se relever mais l'eau du ruisseau en plus d'être froide descendait avec rapidité, ce qui l'empêcha de se relever.
- Roger Ninja, je recoule!


Le chien, tout attentif aux événements se déroulant un peu plus loin, ne prit pas garde à son maître qui retomba aussitôt qu'il se levait. Même son chapeau lui échappait. Il le rattrapa au dernier instant. Tant bien que mal, il réussit, à quatre pattes qu'il était, à ramper jusqu'au bord du ruisseau alors que l'eau devint rouge, pas le rouge des repères aux arbres, mais un rouge vif, de sang.
- Roger Ninja, je suis très sérieusement blessé!


La bête regardait toujours ailleurs, le museau écrasé au sol. Les paroles désespérées de son maître ne l'atteignirent pas. Ses membres se mirent à bouger comme si de grands frissons le secouaient.
- Roger Ninja, je meurs! À ces mots, l'inspecteur Jackson se retrouva dans l'eau, jusqu'au cou cette fois .


L'immobilité quasi mortuaire du chien l'empêchait de suivre les frasques aquatiques de son maître. Il n'entendait rien alors que ses yeux sortirent de leurs orbites au moment où, devant lui, apparut une ombre pour aussi vite disparaître. Elle revint. Les ondes frigoriques qu'elle dégageait, le chow chow les perçut, ce qui transforma sa vision tout en décuplant les bruits qui lui arrachaient les oreilles. Il se mit à hurler autant de surprise que de peur.


L'inspecteur Jackson ne comprenait pas la réaction inhabituelle de son fidèle compagnon, lui d'habitude si calme, placide même. Dans un effort terrible, il se sortit du ruisseau, tituba jusqu'au chien qui tremblait encore de tous ses membres. De sa gueule écumait une bave nauséabonde.
- Que t'arrive-t-il mon chien?


Stupéfait, à bout de souffle, reluquant la direction où le regard du chien était accroché, il ne vit absolument rien. Il se gratta la tête, enleva son manteau à poches tout en vérifiant si quelque chose n'aurait pas été perdu. Il s'assit par terre devant Roger Ninja, haletant beaucoup plus vite qu'à son habitude.


Il vérifiia ses vêtements tachés par cette eau rouge, jeta un coup d'oeil au ruisseau; l'eau était redevenue aussi claire qu'il y avait quelques minutes. Qu'est-ce qui avait bien pu colorer ce ruisseau et de manière si brutale? Pour lui, cela devint un autre mystère...



Chapitre 48



Les Six regardaient la maison. Aucun ne semblait disposé à parler ou avancer une question. On n'était plus dans un rêve. On n'hallucinait plus. On ne cherchait pas d'explications rationnelles à ce qui était devant eux.


Il était 18 heures. Le soleil, encore chaud. Le campement numéro deux serait improvisé et tout ce qui avait été prévu pour la suite du camp sauvage devrait être recentré.


- Nous allons souper et je propose que demain, nous nous approchions de cette maison, dit Bob.
- Une vra maison d'riches.
- Installons nos tentes vers les arbres qui sont là-bas.
- Ça serait peut-être mieux d'éviter les arbres, on ne connaît pas la température pour cette nuit, dit Mario dont le regard ne quittait pas cette maison se confondant à la forêt et la montagne.
- Tu as raison, admit Bob, bousculé dans ses projets.
- Cé où finalement?
- Suivez-moi. Mario récupéra ses affaires pour se diriger vers un endroit qui lui semblait le plus propice, marchant avec l'étrange impression d'être déjà passé par ici. C'était comme s'ils se retrouvaient à l'emplacement numéro un mais disposé de manière différente.


Les tentes furent montées en quelques minutes; la cantine selon la même disposition que ce matin. Rock finissait de ramasser les pierres pour le cercle du feu pendant que les filles flânaient avant de préparer le souper. Bob avait placé dans les provisions de la nourriture déshydratée qui avait l'avantage de ne pas prendre beaucoup d'espace.


- Annie, je vais me rendre au ruisseau chercher de l'eau.
- J'y vais avec toi, Caro.
- N'oubliez pas le petit sachet chimique pour vérifier si elle est potable.
- Ici, ce n'est pas qu'elle soit potable ou non qui m'énerve, mais sa couleur.


Les deux soeurs, se guidant par le bruit du ruisseau, y arrivèrent quelques secondes après.


- On dirait le même endroit que ce matin, mais organisé différemment.
- Tu as raison, Caro.


Elles firent l'analyse de l'eau, remplirent le seau et se préparaient à revenir sans dire un mot. D'ailleurs, il faut préciser qu'elles ne se parlaient pas beaucoup malgré le fait que le cercle de leurs ami(e)s fût passablement le même, à part celles du Collège. Depuis le départ de Rodon Pond, Caro et Annie n'eurent pas l'occasion de se retrouver seules: l'une, occupée à attirer l'attention de Joe, l'autre, une fois les événements bizarres enclenchés, à surveiller tout ce qui se passait autour d'eux.


- J'aimerais te parler, Caro.
- De quoi?


Annie ne savait trop comment aborder la question qui la chamboulait, surtout qu'elle imaginait Caro amoureuse de Joe. Mais dans son coeur, c'était devenu trop lourd à porter et n'avait pas d'autre personne avec qui elle pourrait vider le trop plein.


- C'est au sujet de Joe?
- Je m'en doutais un peu, répondit Caro.
- Comment ça?
- Annie, tu lui cours après depuis presque un an...
- Toi aussi...
- Oh! non, ma belle Annie, Caro elle ne court pas du tout après le grand Joe. Tu ne trouves pas que ça fait bizarre de jaser de ces affaires-là alors qu'on se retrouve dans une histoire tellement invraisemblable que je ne réussis pas à me dire si nous sommes envoûtés ou victimes d'une machination diabolique.
- Ça se peut pas, mais je suis consciente que tout ce qui arrive, arrive pour vrai.
- On lirait cela dans un roman que les cheveux nous dresseraient sur la tête, puis là, on est en plein dedans, alors imagine un peu comment je me sens? Caro se préparait à revenir vers le camp. Oh! c'est vrai, tu voulais me parler de Joe.
- Non, non, laisse faire.


L'une près de l'autre, portant un seau et un secret personnel, arrivèrent à l'emplacement numéro deux.


À tour de rôle, comme s'il s'était donné le mot, les membres de la gang retournaient vers la maison. Est-ce que cela les rassurait de voir que rien ne bougeait? Est-ce que dans le for intérieur des Six, un souhait, celui que tout cela ne fut qu'un rêve, à la limite un cauchemar, et que bientôt, tout d'un coup, comme c'était venu, ça allait repartir? Qu'ils puissent enfin se dire que le camp sauvage, celui que Bob leur avait proposé, vendu, eh! bien qu'il puisse commencer pour vrai avec toutes les activités beaucoup plus scoutes que... que... ce qui arrivait et dont personne pouvait vraiment nommer.


Mais la réalité, cette réalité dans laquelle ils étaient plongés bien malgré eux, combien elle était différente. Les Six, en plein coeur du parc national, tourmentés par des événements sur lesquels ils n'avaient aucun contrôle, les bousculant à un rythme effarant, ne leur laissant aucun répit, les Six ne pouvaient plus maintenant les nier.


Ils soupèrent. L'appétit n'y était pas nécesssairement surtout que ces aliments déshydratés n'avaient aucun goût particulier. Rock s'occupa du peu de vaisselle pendant que Bob et Mario montaient le feu de camp. Les filles étaient retirées dans leur tente.


Le feu de camp de ce soir allait-il leur apporter autant d'émotions que celui de la veille? Quel genre de nuit passeront-ils? L'environnement, demain au réveil, il allait ressembler à quoi? Et cette maison, en plein bois? Il n'y avait aucune ligne électrique la desservant. Ni route. Ni services. Comment alors expliquer tous ces phénomènes les encerclant comme si bientôt, un piège allait se refermer sur eux?


Par chance, la soirée s'annonçait belle. Exception faite des moustiques qui ne lâchaient jamais, ce fut d'un calme incroyable. Un calme annonçant la tempête? Caro avait cette idée bien ancrée dans sa tête et interrogeait celui ou celle qui revenait de sa courte visite après avoir vérifié si la maison... en fin si quelque chose avait changée. Aucune lumière, de sorte qu'elle devenait, la soirée passant, plus invisible mais aussi présente.


Rock embrasa les bûches. Encore une fois, la magie du feu opéra. Les yeux se fixèrent. Personne ne parlait... mais n'en pensait pas moins...



Chapitre 49



Roger Ninja revint lentement de sa léthargie au moment où l'inspecteur Jackson achevait d'enlever ses vêtements pour les faire sécher. Il avait d'abord vidé ses nombreuses poches, plaçant les objets près de l'arbre où il avait laissé son sac de provisions puis son inséparable imperméable.


Il sortit quelques boîtes de nourriture:
- On va manger du bon manger.


Jackson constata qu'il n'avait acheté que de la nourriture pour chats. Roger Ninja s'en rendit compte: il s'écrasa de nouveau le museau par terre.
- Bon! C'est juste une petite erreur... on devrait certainement pouvoir faire quelque chose avec ça. Bon! Voyons voir...


Il prit les quelques canettes de bière complétant les provisions, en ouvrit une et chercha un endroit où il pourrait reprendre un peu ses esprits. Le chien présentait la mine découragée de celui qui recevait une autre preuve des maladresses de son maître.


- Veux-tu l'essayer?
Le chow chow tourna la tête. L'Inspecteur rejeta la boîte de nourriture dans le sac brun, entama sa bière tout en regardant la nuit prendre lentement forme. Dans quelques minutes, il fera très noir et il se demanda si son briquet, le seul qu'il avait, ait pu survivre à ses escapades aquatiques bien involontaires. Il ramassa quelques branches sèches qu'il plaça à l'endroit où un feu avait eu lieu, la veille.


Il sortit son cellulaire, tenta de rejoindre quelqu'un quelque part. Rien ne se produisit. Il acheva sa bière:
- Je vais prendre une petite marche avant de dormir.


Il se leva. La nuit était tombée autour de lui, le ciel illuminé d'étoiles, la lune accrochée au loin: les seules choses connues que l'Inspecteur put voir, se sentant comme enveloppé par de grands draps noirs:
- Bon! Assez marché pour aujourd'hui, je peux me permettre de passer une journée dans mon programme de conditionnement physique.


Après bien des tentatives, le briquet répondit laissant tomber quelques flamèches qui embrasèrent les branches. Il avait un feu. Son imperméable bien qu'encore humide, lui servira de couverture.


- Roger Ninja, tu montes la garde quelques heures, ensuite ce sera mon tour. N'oublie pas de me réveiller. Ne fais pas comme l'inspecteur Leduc lors de l'enquête au camp de Sainte-Victoire en novembre dernier et t'endormir sans prévenir personne. Bonne nuit, mon chien.


Presqu'aussitôt, un incroyable ronflement monta vers le firmament.

mercredi 23 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (18)


Chapitre 45


Plus il s'avançait dans la forêt du parc national, plus l'inspecteur Jackson trouvait moins facile le sentier qu'ils avaient emprunté, Roger Ninja et lui. Occasionnellement, il découvrait un repère rouge enroulé à un arbre et, examinant sa carte, établit un lien entre les points rouges sur celle-ci et les bandes de tissu posées depuis peu de temps.

La fierté qu'il ressentait, elle lui bombait le torse, alors que tout ce qu'il avait émis comme hypothèse semblait se vérifier. Il se voyait gravir les échelons de la police montréalaise, devenant l'un des inspecteurs-enquêteurs les plus en vue de Montréal, du Québec, du Canada, du monde... Tout entier à son imagination, l'Inspecteur en oubliait qu'en marchant dans le bois, ses souliers devenaient rapidement couverts de boue, que les moustiques le pourchassaient et que ses vacances, vieilles d'une journée, il n'avait pu encore en profiter.

L'après-midi avançait plus vite que Roger Ninja et Jackson qui, encombré avec son sac de provisions et sa carte, furent stupéfaits de se retrouver face à un étang tellement répugnant que même le chow chow recula d'horreur.
- On ne va pas traverser cette mare à canards! Il y a certainement un autre chemin qui contourne. Vérifions.

L'Inspecteur déposa par terre son sac en papier brun , scruta minutieusement la carte, mais son attention revenait continuellement sur les points rouges, persuadé qu'il était que cela représentait l'intinéraire des voleurs. Il lui paraissait essentiel, une question de survie, de trouver impérativement une autre route pour traverser sans avoir à plonger dans cette horreur.

Roger Ninja courait sur place, tournait en rond comme si toutes les pistes, fatalement, le ramenaient au même endroit: devant l'étang. En désespoir de cause, il s'élança sur le côté droit du marécage, trottina entre les aulnes et les quenouilles, revenant pour repartir aussitôt.
- As-tu une piste, Roger Ninja?

Le chien fonça davantage sur sa droite et en deux enjambées franchit aisément quelques centimètres d'une eau qui n'en méritait pas le nom, pour se retrouver sur la terre sèche pouvant contourner l'étang.

L'Inspecteur reprit son paquet après s'être envoyé une bonne goulée de whisky. La chaleur faisait de l'effet sur lui, un effet pouvant ressembler en terme d'odeur, à ce que l'étang dégageait. Il s'avança dans la même direction que son chien mais en deux temps trois mouvements, il sentit que le sol n'était pas solide sous ses pieds, qu'il était mouvant. Il vit qu'une boue glaiseuse envahissait sa jambe droite jusqu'au mollet. Il la retira rapidement et ce fut l'autre qui connut le même sort.
- Roger Ninja, je coule!

Il protégeait son sac tout en tirant sur un pied alors que le deuxième s'enfonçait davantage. Il ne savait plus s'il devait avancer ou reculer ou ne pas bouger alors que la terre mêlée d'eau lui grimpait aux genoux. Son imperméable s'engloutit dans le sable mouvant; dans quelques secondes, il ne pourra plus bouger.

Le chow chow s'aperçut dans quel pétrin son maître venait, encore une fois, de s'empêtrer et se mit à la recherche d'une manière de l'en dégager. Il ne disposait pas de beaucoup de temps, l'inspecteur Jackson étant un bonhomme assez lourd, certain qu'il s'enliserait fatalement s'il n'agissait pas.
- Roger Ninja, je coule de plus en plus!

Le chien, de sa gueule impressionnante, ramassa une branche qui traînait, la poussa vers l'Inspecteur qui se demandait s'il devait ou non lâcher son sac de provisions. La montée du sable mouvant se faisait de plus en plus rapide. Jackson réussit à accrocher le bout du bâton tendu par son fidèle compagnon et se laissa lentement tirer.
- Ça fait longtemps que je le dis, je dois me mettre au régime. Allez Roger Ninja, un petit effort et je pourrai débloquer mes jambes.

Le chien tirait si fort que le poil sur son dos levait. Qui dira après cette formidable démonstration que le chow chow n'est pas un animal serviable? En tout cas, toute une force de bête!
Lentement, méthodiquement et sûrement, l'inspecteur Mike Jackson sentit que la pression donnée par le chien était plus forte que celle qui l'aspirait vers le bas. Progressivement, ses jambes purent bouger et il put se diriger vers le bord de l'étang où se trouvait son indispensable collaborateur. Après une dizaine de minutes de tire, de contorsion, de succion vers le haut et vers le bas, de levée de jambes, de perte et de reprise du morceau de bois, l'Inspecteur sortit enfin de sa fâcheuse position.

Épuisé, Roger Ninja, s'écrasa aux pieds boueux de l'Inspecteur, courant après son souffle. Lorsque son maître voulut le caresser, il s'éloigna.
- Merci, mon vieux! et l'Inspecteur sortit sa bouteille de whisky.

Quelques instants pour se remettre de leurs émotions puis ils reprirent le sentier de moins en moins carossable. Jackson, méconnaissable dans son imperméable boueux, regarda autour de lui, incapable de dire dans quelle direction se fera la suite. Il se mit à détester ces voleurs se promettant bien de leur faire payer cher tout ce qui lui arrivait depuis le début de cette enquête qui sentait mauvais. Très mauvais.


Chapitre 46


Des trois endormis, ce fut Bob qui, le premier, se réveilla. Il regardait autour de lui:
-Qu'est-ce qui est arrivé? J'ai l'impression d'avoir dormi des siècles.
- On vient de sortir de la grotte, répondit Rock. Son regard sur le chef avait changé.
- Je ne m'en souviens absolument pas, dit-il devant une Annie et un Joe toujours étendus, complètement assommés par le sommeil.
- Je suis certaine que même si on te disait tout ce qui s'est passé dans cette grotte, tu n'en croirais rien. Parti comme tu étais, c'est une raison de plus pour me dire que l'imagination nous a joué des tours.
- Tu sais, Bob, les champignons que vous avez mangés ne vous ont pas fait halluciner, ils vous ont envoyés au pays des rêves, reprit Rock qui aimerait bien voir Mario proposer au chef de réenvisager la suite du camp sauvage.

Bob recula d'un pas. Il remarqua que ses lunettes avaient écopé lors de sa chute. Il les solidifia en les essuyant avec son éternel foulard rouge attaché au cou, ne laissant des yeux les deux autres dormeurs que pour jeter un coup d'oeil vers l'entrée de la grotte.

- Les champignons! J'étais certain qu'ils étaient comestibles.
- C'est quand même spécial qu'au lieu de vous faire halluciner, ils vous ont endormis.
- Serait-ce aussi bizarre, Rock, si les champignons qui nous ont fait dormir avaient fait halluciner ceux qui n'en ont pas mangé?

Cette explication de Bob, il y tenait puisqu'il ne voulait pas se laisser impressionner par des choses inexplicables. Pour lui, tout devait avoir un sens, une logique donc une raison pour l'expliquer. Mais là, il peinait à croire lui-même aux arguments qu'il formulait depuis hier. Il ne pouvait pas réfuter les images qui flottaient dans son cerveau malgré l'épisode des champignons. Pas certain d'avoir vu cet aigle à deux têtes, mais convaincu qu'une ombre s'était gravée en lui, floue peut-être, surgissant parfois, incitant son intelligence à expliquer ce « quelque chose » qui se produisait. Afin de ne pas tomber dans l'hystérie collective, le chef avait opté pour la raison, tentant à chaque occasion de trouver une explication plausible que la gang pouvait acheter et surtout, ramener le calme et la sérénité. Il se voyait également talonné par Mario, ce qui l'obligerait, très bientôt, à prendre de graves décisions. D'ici là, il achetait du temps:
- Il ne faut pas les brusquer, mais lorsqu'ils seront réveillés nous nous dirigerons vers le campement numéro deux. La fatigue qui le tenaillait devenait de plus en plus apparente.
- Crois-tu qu'en entrant plus creux dans la forêt, les phénomènes bizarres seront moins pires? demanda Caro.
- Nous devons suivre notre plan à la lettre, répondit-il sèchement.

Annie se leva. Se frotta les yeux de ses poings fermés. Regarda autour. Vit Joe étendu à côté de Raccoon. L'espace d'une seconde, elle revit les instants passés avec lui, avant le dîner... et recula de quelques pas.
- Que s'est-il passé?

Rock se fit un plaisir de tout lui raconter. S'approchant d'elle - Annie ne bougea pas - il n'oublia aucun détail. Satisfaite des explications du plus petit de la gang, elle dit:
- Je croyais que les champignons nous faisaient halluciner ou pire encore, mais pas dormir.
- Comme halluciner des bananes, tenta Mario piur détendre l'atmosphère. La farce tomba à plat.

Une fois Joe revenu à lui, le groupe reconstitué, ils prirent la direction du campement de la veille, récupérèrent leurs affaires, vérifièrent si rien ne traînait, que le feu était bel et bien éteint et se mirent en route vers le campement numéro deux.

- J'ai vérifié sous les braises... dit Caro
- ... et tu n'as effectivement rien trouvé de spécial, continua Bob.
- C'est ça. Tu vas donc dire qu'il n'y a rien eu d'anormal, hein! mon petit frère. Caro installa son sac à dos et alla se placer entre Mario et Rock. Elle n'avait surtout pas le goût de marcher seule ou d'être seule à voir se produire des choses... qui n'existeraient que dans son imagination.
- On va dans quelle direction? demanda Annie qui s'allumait une cigarette, en prit une bouffée avant de la jeter dans le ruisseau.
- Tu jettes des choux gras, lança Joe.
- J'ai pas le goût de fumer.
- Voilà peut-être un effet positif des champignons, lança Bob en même temps que le signal du départ.
- Toi, t'auras plus le goût de quoi? lui demanda Rock.
- Certainement pas d'arrêter. Bob acheva d'attacher son foulard et prit la direction de la clairière. Vers l'est.

Raccoon, derrière Joe, s'arrêta un moment pour regarder le campement numéro un. On aurait cru à le voir qu'il se demandait si les humains n'étaient pas tous des nomades? S'ils pouvaient, un jour, s'installer quelque part et y demeurer? Ou bien, quel élan les poussait vers l'aventure sans qu'ils ne sachent trop pourquoi ou vers quoi? Mais la seule chose qui lui importait, c'était de suivre son maître, sa mère ou son frère, il ne le savait toujours pas.

- Tu sais, Raccoon, l'été passé j'éta pas mal su'a dope. Toutes mes journées, j'les dorma pis les soirs, dans l'parc à fumer avec ma gang de sniffeux. Un bon jour, est arrivée une gang de p'tits moffes qui visitaient le parc. Y sont passés proche de moé pis y en a un qui m'a r'gardé dans face. J'y ai dit que j'éta pas à vende mais y continua d'me r'garder. Là, y sé approché de moé. Tu sais pas c'qui m'a dit? Eh! ben, y m'a dit qu'à son école y éta en train d'écrire une histoire pis qu'un des personnages c'éta mon vra portra. J'lai envoyé s'prom'ner. Y é parti mais trois pas plus loin, y sé r'tourné pis y m'a crié: « Salut, Joe!» Ché pas comment y a faite pour savoir mon nom. Pis j'lai vu s'en aller. Dé fois j'me dit que j'hallucine!

Raccoon suivait Joe, le regardait, l'écoutait.

- Ché pas pourquoi j'te dis ça. Mais ça m'a faite drôle d'y r'penser. D'aut' fois j'me dis que cé pas nécessaire de s'doper pour halluciner. Prends Bob, y hallucine des camps sauvages. Annie hallucine su moé. Caro hallucine su a peur. Rock hallucine su sa mère pis Mario, on dira qui nous r'garde halluciner.
- Tu parles tout seul, Joe, dit Rock se retournant vers le grand qui fermait la marche.
- J'doé halluciner, et il se mit à rire.

Ils marchaient sous un soleil de moins en moins puissant, dans cette continuellement pareille forêt mais tellement différente à la fois. Cela faisait maintenant plus de trente minutes qu'ils avaient quitté le ruisseau alors que Mario devint certain qu'ils tournaient en rond. Il se dirigea vers Bob qui lui répondit:
- Ma boussole fait des 360 degrés. Je ne comprends pas ce qui peut bien se passer. Pourtant ma carte est précise puisque nous avons franchi comme prévu les petits rochers situés au nord-nord-est.
- Es-tu en forme, Bob? Mario fixait le chef sachant bien que ses yeux parlaient mieux que sa voix.
- Il doit y avoir du magnétisme quelque part qui fait que la boussole se dérègle.
- Tu ne réponds pas à ma question.
- Oui, oui, ça va. Manifestement, Bob devenait impatient.
- Les cartes?
- Nous venons de croiser des obstacles naturels qui ne sont pas indiqués sur la carte comme ces immenses rochers et cet embranchement d'un ruisseau, la carte n'en fait pas mention. Bizarre!
- Bizarre que tu utilises ce mot, Bob.
- Tu t'imagines que j'hallucine?
- Non, seulement que tu nous fais tourner en rond depuis une demi-heure sans t'en rendre compte.
- Veux-tu prendre la boussole?
- Je suggère plutôt que l'on fasse un arrêt. Un repos sera profitable pour tout le monde.

Tous les sacs à dos se retrouvèrent par terre à l'annonce de la pause. Chacun respirait alors que Bob, la tête dans les mains, examinait à la loupe tous les détails de la carte, ne cessant pas d'y placer, déplacer, replacer sa boussole comme pour faire des vérifications d'une extrême précision avec la minutie dont il était le maître incontesté.
- Moi je dis que s'il y a encore une affaire bizarre qui se produit, je retourne, annonça Caro qui ne s'amusait plus du tout.

Le soleil, comme accroché à la cime des grands arbres, jouait avec les ombres par terre, aux pieds des Six + un moins Mario et Bob, en grande discussion. Annie venait d'éteindre une cigarette, deux bouffées après l'avoir allumée que Joe lui demanda:
- J'peux tu la prendre si ta jette?

Elle ne répondit pas, s'affairant à chercher l'appareil-photo dans son sac. Rock la suivait des yeux, remarquant que les relations entre elle et Joe avaient bien évolué depuis le matin. Sans doute l'effet des champignons, se disait-il.

Bob et Mario revinrent de leur conciliabule, attirèrent l'attention du groupe ayant un message que le chef allait leur transmettre:
- La boussole nous fait tourner en rond. Normalement, nous devions avoir ce ruisseau à notre gauche, côté ouest, pour ensuite le laisser et croiser une série de petites collines que nous n'avons jamais rencontrées. Toujours ce ruisseau qui nous revient.

Caro laissa tomber un profond soupir, se leva comme si elle allait quitter le groupe.
- Caro, j'aimerais que tu restes ici, lui dit Bob.
- J'en ai plein mon casque de tout ça, est-ce assez clair? Elle se mit à pleurer autant de rage que de découragement.

Joe se leva et se dirigea vers elle. La prenant par le bras:
- Reste avec Raccoon, y va te r'monter l'moral. Tu vas voir, qu'elle se décourage pas même que...
- ... même que quoi? coupa Caro, surprise de voir le grand si proche d'elle, la regarder et lui offrir ce qu'il avait de plus précieux au monde. Elle le revit à genoux dans la fenêtre de sa chambre.
- ... que rien, mais cé bon pareil de savoir quequ'un là, jusse pour être là.

Caro se retourna, les yeux mouillés.

- On a beau replacer l'azimut, la boussole ne réussit pas à suivre. Pourtant, elle est précise, les cartes aussi. Après en avoir jasé avec Mario, je propose que nous trouvions un endroit correct pour nous installer cette nuit et...
- ... et demain, retour au Domaine du Rêve, acheva Caro le dos tourné à la gang.
- ... et demain, nous retournerons sur nos pas, compléta Bob.
- Pas en passant par l'étang, dit Joe.
- Il n'y a pas d'autre solution étant donné que l'emplacement numéro deux ne nous semble pas accessible, termina Bob.

Annie se leva, son appareil-photo à la main, s'installant pour prendre une photo du groupe. Il était quand même remarquable de constater que malgré tout ce qui se produisait - que l'on pourrait classer dans le monde du fantastique ou de l'irréel - chaque membre de la gang gardait bien en tête ses responsabilités personnelles, celles que Bob leur avait assignées au départ du projet.

- Ça nous fera un souvenir de la gang, le moral à terre, dit Mario qui jamais ne voulait voir le mauvais côté des choses.

Tous s'installèrent alors qu'Annie demanda à Joe de bien vouloir prendre Raccoon dans ses bras. Le grand donna le bébé raton laveur à Caro qui lui retourna un charmant sourire. La petite bête ne se laissaait pas prendre facilement et afin qu'elle ne bougea pas sur la photo, Joe se plaça à côté de Caro donnant ainsi l'impression que tous les deux tenaient l'animal. Annie prit grand soin de se placer dos au soleil qui déclinait et, dans le viseur, remarqua Caro à côté d'un Joe... resplendissant. Son coeur battit vite alors que des souvenirs encore frais à sa mémoire lui firent venir des larmes aux yeux. Elle appuya sur le déclencheur. Le flash illumina l'espace. Pour immortaliser ce moment une deuxième fois, avec Annie sur la pellicule, Bob la remplaça, elle qui s'installa entre Mario et Rock. Un deuxième flash explosa dans cette fin d'après-midi.

Le groupe se dispersa alors qu'Annie fixait à l'horizon, un panorama d'une très grande beauté. Des arbres à flanc de montagnes lui offraient des couleurs magnifiques, des couleurs qu'elle n'avait jamais vues auparavant. « Cela fera une belle photo» se dit-elle. Elle visa et déclencha une autre fois... une troisième photo venait d'être prise!

Aussitôt... devant une Annie incrédule, apparut une immense maison dont les proportions semblaient importantes, du moins vue de cette distance. Elle n'en croyait pas ses yeux et resta bouche bée. Recula. Cligna une autre fois des yeux comme pour s'assurer que les champignons ne venaient pas lui jouer un mauvais tour. Tenta de chasser cette vision mais la maison ne bougea pas. Annie demeurait comme foudroyée, la voix coupée, immobile devant ce coup de magie. Elle essaya de parler mais ne put pas. Souhaitant retrouver les autres de la gang, elle était hypnotisée, incapable d'aucun mouvement.

Joe voyant qu'Annie, depuis un bon moment, ne revenait pas, se dirigea vers elle. À son tour, il aperçut cette maison à environ trois cents mètres d'eux. Une maison d'une blancheur immaculée, comme déposée devant des arbres qui brusquement se seraient enlevés pour lui laisser toute la place, à flanc de montagne.

- Vois-tu ce que je vois?
- Faut app'ler les autres, tu suite, Joe était incapable de bouger.

Annie cria mais ce fut un léger murmure qui sortit de sa bouche, que personne n'entendit. Elle recula, difficilement, les yeux toujours plaqués sur cette image irréelle:
- Caro... Caro...

Le son de la voix d'Annie ne s'était pas rendu très loin mais Caro vit bien que les deux paraissaient extasiés devant ce qui lui sembla être un paysage; elle se dirigea vers eux:
- C'est pas vrai!

Elle revint tout de suite vers Bob, Mario et Rock. La gang de Rodon Pond partie en camping puis en camp sauvage en plein parc national, les Six se retrouvaient maintenant, devant... une apparition.

mardi 22 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (17)

Chapitre 42


Bob laissa la gang rassemblée autour de la table à examiner les champignons, argumentant sur la nocivité de celui-ci ou celui-là, et rejoignit Joe tout près de l'abri.


- Bob, j'veux pas que t'm'poses une seule question mais que t'écoute ceci: il faut débarasser la place au plus vite.
- Mais, Joe...
- Non. Un point cé toute.

Et Joe disparut derrière un arbre. Bob, soucieux, retourna vers les autres et entendit Mario:
- À mon avis, ces champignons ne sont pas comestibles. Il avait pris le temps de les étudier comme il le faisait pour ses vieilles pièces de monnaie.
- Tu vois, Mario, moi je pense que bien cuits, ils seront excellents avec le poisson.
- Faudrait vous décider, insista Caro. Ou je les faire cuire ou je les dégage?
- Fais-les cuire et on verra ceux qui en voudront, trancha Bob, encore à penser aux brèves et incisives paroles de Joe qui revenait. Immédiatement Raccoon commença à lui jouer après les pieds.

Le dîner, sous la toile de la cantine, fut baigné de tiédeur. Personne n'avait le goût de jaser. Après, ils partiront pour l'expédition spéléologique que leur chef avait organisée, ensuite, reprendront le collier en direction du campement numéro deux. Ceci n'était pas prévu et les explications de Bob expliquant sa décision furent brèves et combien différentes par rapport aux grands sermons dans lesquels il savait mettre toutes les informations et son autorité Mais, ils allaient suivre. Il fallait bien suivre son chef...

Joe alla s'asseoir à côté de Rock qui en fut le premier surpris.
- Est-ce possible que ton habit de combat sente drôle?
- Dis-lé que j'pue. Joe était offusqué.

Annie ne dit rien, ne protégeant plus son grand, plutôt occupée à manger son poisson et ses champignons. Ça changeait des hot dogs!

Machinalement, sans rendre compte, Joe avait bouffé le poisson et il ne saurait dire s'il a aimé ou pas. Tout comme Bob, il avoua que les champignons goûtaient la terre. Raccoon se régalait des restes de truite sous la surveillance méthodique de Joe qui craignait qu'il s'étouffa avec les arêtes. La complicité qui les unissait était à son comple; Joe savait pourquoi. Il ne le quittait jamais des yeux alors que le bébé raton laveur gardait toujours son habitude de tourner autour de sa mère, son maître ou son frère avant de dénicher un endroit où il pourrait se coucher comme un chaton, attendant que du mouvement le réveilla.

- La grotte est à environ vingt minutes de marche d'ici. Nous allons démonter les tentes - disant cela, il fixa Joe dans les yeux - préparer nos affaires et au retour, nous serons prêts pour le départ. Il fait beau. Dans le bois ça devrait être un peu plus frais, comme cela la marche sera plus facile qu'hier et son humidité.

Lorsque Bob parlait, il se promenait. Une fois ses commentaires débalés, il fut le premier à tout ramasser, démonter sa tente et cela dans le temps de le dire.

- Bob, dit Caro, nous ne devions pas...
- Changement de programme, conclut-il, bêtement.

Moins d'une heure après, les Six + un étaient en route vers la grotte.

Chapitre 43


L'inspecteur Jackson stoppa la Renault 5 derrière un camion abandonné, celui de la compagnie Brink's. Il descendit alors que Roger-Ninja reniflait les pneus et tournait autour du camion généreusement garni de poussière.

- Si c'est bien celui de ce matin, ce ne sera pas trop long que nous allons résoudre ce vol, mon cher Roger-Ninja. Ils vont voir que l'inspecteur Jackson n'est pas n'importe qui. Certains de nos supérieurs, et j'ai des noms que je tairai par souci du respect professionnel, seront époustoufflés en s'apercevant qu'on a mis la main au collet de ces malfaiteurs, ces mécréants pas très futés.

Il fit le tour du camion, une autre fois, et reconnut qu'il devait bien s'agir de celui qui avait servi aux voleurs. Pour Roger-Ninja cette conclusion était évidente depuis un bon moment, mais il savait respecter le rythme se son patron.... D'une des nombreuses poches de son imperméable, l'Inspecteur sortit une loupe afin de scruter minutieusement les poignées de la portière arrière. Son oeil rayon-X... ne découvrit rien d'autre qu'elle n'était pas vérouillée.

- Attention, Roger-Ninja, il y a certainement là, un piège.

Délicatement, il ouvrit. Rien. Le camion était vide.

- Voilà la confirmation officielle de notre hypothèse mon cher Roger-Ninja: il y a bien eu vol. Aucun doute ne subsiste dans mon esprit.

Le chien sembla peu surpris des nouvelles fort rassurantes de son collaborateur et le dévisagea, une forme de découragement tout à fait perceptible dans son regard.

- Peu d'indices dans le camion. Certainement qu'ils ne sont pas trop loin. Peut-être même sont-ils cachés dans le bois et nous surveillent-ils? Peut-être se sont-ils tout simplement enfuis dans le parc national? Voyons cela de plus près.

L'inspecteur Jackson traversa le chemin de gravier, s'approcha du sentier. Ses yeux s'arrêtèrent sur des morceux de foulard accrochés à trois arbres: un jaune, un noir et un blanc. Immédiatement son cerveau de policier fit quelques déductions:
- C'est évident. Tout à fait évident. Voilà un message de la part de nos voleurs. Ils ont déchargé la cargaison, sont entrés dans le parc national en laissant des signes de leur arrivée. D'autres viendront les rejoindre et la consigne était d'entourer ces morceaux de tissu autour des arbres. Mais pourquoi trois? Et trois couleurs différentes? C'est un code que nous réussirons bien à déchiffrer, mon cher Roger-Ninja.

Le chow chow pouvait réussir à renifler que le foulard blanc placé un peu plus bas que les autres. Il sembla de rien y déceler et s'en remit au sol, ce qui le mena au sentier.

Tout heureux d'avoir flairer une bonne piste, Jackson sortit son cellulaire afin de rejoindre la centrale de Montréal. L'appareil indiquant que cette zone ne pouvait être desservie, la communication ne put s'établir. Il rangea le portable dans une de ses multiples poches; pas la même que celle d'où il l'avait sorti.

- Un petit remontant... Allons-y maintenant, mon cher Roger-Ninja.

L'Inspecteur, déjà tout trempé de sueur, une fois la rasade avalée, son chapeau soulevé laissant voir cette légendaire cicatrice, beaucoup plus une balafre qui lui partait de sous l'oeil gauche et descendait au milieu de la joue, essyant son gigantesque front... allait s'élancer. Auparavant, il sortit un calepin, un crayon d'une poche quelconque pour y inscrire ses découvertes. Il essaya de relire les premières notes de la journée, mais c'était tellement mal écrit qu'il ne put se relire. Son ventre lui servit de tablette.

Avant de se lancer sur le sentier le menant dans la forêt, il retourna récupérer les provisions à la Renault 5. Son sac d'épicerie brun dans les bras, Roger-Ninja devant, l'inspecteur Jackson entra dans le parc national, à la recherche d'un groupe de six voleurs qui laissèrent, selon lui, tellement d'indices d'une évidence laissant croire qu'il aurait à faire à des amateurs, un Jackson convaincu que l'enquête ne durera pas longtemps et qu'il pourra profiter très bientôt de ses vacances... et peut-être, non, sans doute, d'un avancemernt dans la police.


Chapitre 44


Les Six + un traversèrent la clairière, direction ouest. Ils marchaient dans un début d'après-midi tout à fait magnifique. À quelques mètres de l'emplacement numéro un se retrouvait une colline - rien à voir avec celle qui surplombait l'étang - qu'ils franchirent sans aucune difficulté. Puis, l'entrée de la grotte leur apparut.



Annie traînait derrière, nonchalante, ce qui surprit tout le monde mais on n'en était plus à une surprise près... mais celle qui avait habitué les autres à plus d'excitation et de pâmoison devant Joe, qu'elle se fit si discrète, cela ne pouvait être qu'étonnant.

Pour sa part, Joe, tel un automate suivait Raccoon: ce dernier tournait à droite, le grand l'imitait machinalement; le raton laveur s'arrêtait, même chose. On ne pouvait plus savoir qui était le maître, la mère ou le frère... les cartes étaient brouillées.

Mario trouva leur attitude inhabituelle mais c'était plus Bob qu'il suivait sans arrêt. De son côté Rock qui semblait en pleine forme, se dit dans sa tête que la crise d'asthme devait sans doute avoir un lien avec l'humidité. Il revoyait aussi les formes gracieuses d'Annie mais se surprenait à constater la présence constante de Joe près de lui et cela, depuis la fin du dîner.

Pour Caro, il lui semblait que la gang connaissait un répit, que les bizarreries pouvaient peut-être en effet relever d'une imagination collective. Elle demeurait tout de même aux aguêts, les sens à fleur de peau.

- Nous y sommes, dit Bob, repliant sa carte et examinant une dernière fois la boussole qui jamais ne le quittait.

Le trou à l'entrée de la grotte mesurait environ trois mètres de hauteur; aucun obstacle ne l'obstruait. Bob, après avoir pris une profonde respiration s'enfonça à l'intérieur, suivi des autres qui se rendirent compte assez rapidement du changement de température. La différence était aussi impressionnante que la rapidité avec laquelle l'obscurité prit la place de la lumière. Sans les lampes que les Six allumèrent, il ne faisait aucun doute qu'ils n'auraient pu avancer d'un pas.

Les murs suintaient alors que du plafond de la grotte des stalagtites descendaient suivant une ligne droite imaginaire. Les premiers pas, ils les firent debout, ensuite ils se retrouvèrent penchés puis à genoux. L'intérieur de la caverne passait du bleu au blanc selon les quelques minuscules et rares ouvertures donnant sur l'extérieur. Les faisceaux de lumière projetés sur les murs par les lampes de poche y dessinaient des formes étirées qui allaient en rapetissant pour finalement s'éloigner. Les seuls bruits parvenant à leurs oreilles étaient le clapotis des gouttes d'eau tombant à un rythme irrégulier.

Le spectacle les fascinait. Pour chacun, il s'agissait d'une première. À Rodon Pond et ses environs, des grottes? Plutôt rares... La dénivellation était parfois surprenante et ils avaient l'impression de frôler le coeur de la terre. Rien à voir avec tout ce qui fit le décor depuis leur départ du Domaine du Rêve.

Lorsque Bob parla, l'écho de sa voix se répercuta très loin et semblait ne jamais s'éteindre. Il leur dit qu'ils allaient s'arrêter pour prendre une photo:
- As-tu l'appareil?
- Bien sûr que oui, répondit une Annie étonnamment à l'aise dans les entrailles terrestres.
- Arrêtons-nous ici, commanda Bob.

Le flash de l'apparail-photo enveloppa l'espace lui donnant une allure fantasmagorique. Les cinq collés au mur se déplacèrent pour permettre à Bob de prendre place pour la deuxième photo qu'Annie prendrait.

- Ta mère est-elle au courant qu'il y a une grotte près du Domaine du Rêve? demanda Racok.
- Elle va le savoir en voyant les photos, répondit Bob qui se sentait tout drôle, comme s'il allait manquer d'oxygène.

Reprenant le chemin vers le fond de la grotte, ils entendirent un bruit ressemblant drôlement à ceux que la radio émettait ce matin. Des grichements semblaient traverser les parois de la grotte et cela de long en large. Ils émettaient sur une fréquence assez élévée pour ça donne mal aux oreilles. Au même instant, des formes bizarres se plaquèrent sur les murs.

- Fermez vos lampes de poches, dit Bob.

L'obscurité se fit complète. Les murs noircirent. On ne voyait et en n'entendait strictement rien. Au loin ou à quelques pas, l'eau gouttait du plafond. C'était tout.

- On ferait peut-être mieux se sortir, dit Caro s'approchant à tâtons de Bob.
- Pas de danger.
- Il paraît qu'il peut y avoir des gaz dans les grottes...
- ... et nous asphyxier, continua Bob.
- Oui, c'est ça, acheva Caro au moment même où l'intérieur de la grotte se mit à trembler comme si un troupeau de mastodontes s'étaient mis à sauter dessus risquant de l'écraser. Des bruits comparables à ceux de mille tambours se firent entendre, de l'endroit où ils venaient et de la direction vers laquelle ils se dirigeaient.

- Vite, sortons, cria Caro.

Personne n'eut le temps de réagir qu'une autre formidable secousse ébranla la grotte. Un éclair éclaboussa les murs.

- Pas de panique, dit Mario. Nous devons revenir sur nos pas le plus calmement possible, sinon on risque de se blesser.

Bob regardait du côté de Mario, sans le reconnaître... Sa tête chavirait... Ses yeux le trahissaient en amplifiant démesurément tout ce qu'il voyait... Les couleurs sortaient de la noirceur devenant plus claires... Les sons résonnant dans sa tête cherchaient à la fendre.... Cherchant à réagir, Bob entra dans un monde qui ralentissait... décélérait... freinait...

- Je prends les commandes, dit Mario. Suivons-nous sans nous laisser d'une semelle.

Bob, muet, stupéfait suivit Mario, tenant la lampe de poche dans sa main tremblante.

Joe vérifia si Raccoon suivait et se plaça près de Caro:
- Ça continue dans le monde du pas ordianire.
- Dis pas un mot et suis, répondit-elle, n'ayant pas tout à fait le goût à la discssion mais plutôt une envie folle de sortir de cet enfer.

Des éclairs de lumière retraversèrent la grotte projetant sur les murs des dessins stroboscopiques. Le temps qu'ils apparurent fut trop court pour que quiconque puisse y déceler quelque chose de précis mais certains pouvaient témoigner du fait que des formes se collèrent aux parois humides de la caverne.

Les lampes de poche se rallumèrent. S'éteignirent. Bob, chavirant, tomba dans l'eau à deux centimètres d'un stalagmite:
- I'm not normal... I don't know what it happens...

Annie s'arrêta derrière son frère, se mit à pleurer et vomir.

- Peut-être s'agit-il des champignons?

Bob retrouvait l'espace d'un instant la raison puis retournait à ses divaguations incohérentes.
« Ils me semblaient comestibles. » Tout se remit à tourner. Les couleurs et les sons, par leur acuité incroyable, voilà surtout ce qui le captivait. « Dans mon livre... » Il avait l'impression d'être seul, prisonnier des entrailles de la terre. Il perdait son sens des responsabilités qui faisait de lui un chef rassurant que maintenant personne ne reconnaissait.

Les Six - plus ou moins on ne sait trop combien - cherchant toujours à retrouver la sortie de la grotte virent droit devant eux surgir un grand vitrail bleu: en son centre, un aigle à deux têtes et des griffes terrifiantes.

- Voyez-vous ce que je vois? demanda Caro d'une voix caverneuse...
- Rien, dirent Bob, Annie et Joe d'une seule et même voix éteinte...
- Juste devant nous, ça clignote, continua Caro de sa voix chevrotante...
- Moi, j'aperçois ce dont tu parles, répondit Mario d'une voix de chef...
- Moi aussi, acheva Rock, de sa voix en écho...

Un hologramme, celui d'un aigle à deux têtes avec des griffes terrifiantes semblant tenir des objets, scintillant devant ceux qui pouvaient le voir, clignant à un rythme accéléré puis... en s'éteignant... disparut. La sortie se trouvait maintenant derrière l'endroit où, comme un vitrail d'église, s'accrocha cet aigle fabuleux.

Mario arriva dehors. Il aida Caro à sortir puis les autres. Tout de suite, il remarqua que ceux qui avaient mangé des champignons avec le poisson du dîner, étaient plus lents, nonchalents même, les yeux perdus à l'intérieur d'eux-mêmes.

- Ça va, Bob?

Le chef ne répondit pas. Il s'écroula. Il lui sortait de la bouche une écume blanche coulant dans son cou. Joe présentait les mêmes symptômes mais sa physionomie avait comme changée... De son côté, Annie, morte de fatigue semblait ne pas avoir été atteinte par tout le tintamare survenu à l'intérieur de la grotte comme si le poison hallucinogène des champignons l'eut protégée.

Les trois, tels des extra-terrestres, reposaient étendus à quelques mètres de l'entrée de la grotte, entièrement immobiles, paralysés au soleil. Raccoon, se tenant près de son maître, sa mère ou son frère, ne semblait rien comprendre à ce qui arrivait.

- Va falloir discuter sérieusement de ce qui se passe, dit Mario.
- Ça commence à être le temps, enchaîna Caro qui regardait son frère, sa soeur et le grand plongés dans un état catatonique.
- Y a-t-il un lien à faire entre tous ces événements? interrogea Rock
- Qu'il y en ait ou pas, il faudra décider si l'on retourne au Domaine du Rêve ou bien si l'on continue. Mario examinait les trois de la gang que Raccoon semblait protéger.
- Bob veut que l'on se rende au campement numéro deux en fin d'après-midi, continua Rock, mais je ne suis pas sûr qu'il soit en forme.
- Ces champignons ont des effets dévastateurs sur ceux qui les mangent mais ça ne dure pas longtemps, expliqua Mario se retournant vers Caro. Dans moins d'une heure, les trois reviendront au monde et auront certainement de beaux rêves à nous raconter.
- Les rêves de Joe... je commence à les connaître et ils ne sont pas toujours fameux.
- Et je vous gage que Bob ne nous croira pas lorsque nous lui dirons tout ce qui s'est présenté devant nos yeux, dans la grotte, dit Caro dont le visage d'habitude inexpressif se modifiait pour se teinter d'une peu plus d'émotions.
- De toute manière Bob ne veut rien d'autre que l'exécution du projet de sa vie, son camp sauvage. Je suis certain que pour rien au monde il ne retournera quitte à continuer seul.
- Tu devrais, Mario, être comme le deuxième chef de l'expédition, proposa Rock.
- Je ne suis pas sûr qu'on ait besoin d'un chef...
- Que veux-tu dire? Caro fronçait les sourcils.
- C'est plutôt de quelqu'un qui saurait nous expliquer la signification de tous ces événemnets un peu surnaturels, si je peux dire cela ainsi.
- On dirait que c'est depuis que tu as raconté ta légende que les affaires se sont mis à aller drôles, dit Rock qui avait l'impression d'avoir déjà dit cela.
- Certainement une circonstance. Mario eut la même impression.
- Commence pas, toi aussi, à dire que rien ne s'est passé. Caro entendit ses paroles avec une impression de déjà entendu...
- C'est pas ça que je veux dire.


Comme ils ne savaient plus trop exactement quoi dire ou redire, ils se turent, s'asseyant près des trois endormis alors que 3 heures approchait. Le soleil était au zénith. Aucun nuage. Aucun vent. Rien pour déranger leur inquiétude...

lundi 21 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (16)




Chapitre 40


- Je pense que j'en ai un, dit Mario en tirant sur sa ligne à pêche improvisée.
- Une belle petite truite!
- L'eau est si pure que le poisson sera certainement succulent, reprit Mario qui venait tout juste de sortir du ruisseau une truite d'environ vingt centimètres et la jeta sur la berge.
- Ça nous fera un très bon dîner.
- Es-tu capable de faire cuire cela?
- No problem!
- Si on pouvait en prendre encore deux ou trois de plus, il y en aurait pour tout le monde.
- Pas sûr que Joe soit amateur, dit Bob, un sourire aux lèvres.

Mario se demanda s'il ne profiterait pas de ces moments, seul avec le chef, pour avoir une conversation compte tenu de ce que Rock lui avait dit plus tôt ce matin. Il jugea préférable d'attendre:
- À quelle heure prévois-tu aller visiter la grotte?
- Dans deux ou trois poissonns!

Plus la journée avançait, plus elle devenait merveilleuse: les nuages, hauts et d'une blancheur immaculée; une toute petite brise ramasseuse d'odeurs de fleurs des champs les promenait partout dans la clairière.

Raccoon gambadait devant Annie et Joe, s'arrêtant, se retournant puis repartant aussi vite.
- Ça te fait bien ton habit, Joe, dit Annie se collant sur lui.
- Connais-tu ça toé, les champignons?
- Non, mais Bob va les trier.

Ils avancèrent, se penchant parfois pour ramasser des fraises sauvages. Annie cueillit quelques fleurs sauvages qu'elle épingla dans la chevelure volumineuse de Joe, reculant pour mieux le regarder:
- Tu es pas mal beau comme ça, lui dit-elle avec un sourire admiratif.
- Ça pousse où des champignons? Joe désirait changer l'atmosphère devenant un peu trop... romantique à son goût.

Annie s'approcha de lui, fixa ses yeux dans ceux du grand militaire sans bérêt. Son coeur battit très fort alors qu'elle posa ses lèvres sur celles de Joe se demandant ce qu'il devait faire. Il recula. S'immobilisa. Ferma les yeux, laissant monter en lui une bien étrange émotion.

- Je sais que dans le fond de toi, c'est Caro que tu aimes. Annie lui tourna le dos.
- Qu'est-ce qui t'fait dire ça?
- J'ai seulement à te voir la regarder. Elle n'a qu'à ouvrir la bouche, dire un mot et tu te tais, tu deviens sérieux et tu l'écoutes comme t'as pas l'habitude de faire.
- Pis cé toé qui m'embrasse?
- Parce que je t'aime, Joe.
- Lé filles aiment n'importe quel gars en autant qu'y en ont un.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- J'veux dire qu'lé filles, en autant qu'y ont un gars pour dire à leu amies qu'y ont un chum, cé toute s'qui compte.
- Tu penses vraiment ça, Joe?
- Oui.
- Vous autres, les gars, vous vous sauvez tout le temps quand ça commence à être sérieux. Toi, c'est ça en tout cas.
- J'me sauve pas là.
- Dans deux secondes, tu vas te mettre à chercher Raccoon.
- Cé vra ça, où est-ce qu'y'é lui, dit Joe regardant autour de lui.
- Tu vois, je te l'avais dit.
- J'toujours ben pas pour l'laisser tu seul.
- Pis moi, tu me laisses bien toute seule.

Annie retint Joe par la main, lui serra le poignet au point qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir qu'elle était sur le point de se donner à lui.

Dans sa tête... Les longues soirées avec la gang du parc, celle qu'il fréquentait avant septembre dernier... Le goût des cigarettes de marijuana dans sa bouche... Les discussions inutiles dans les sous-sols humides, chez l'un ou chez l'autre... Les effets dans son cerveau de toutes ces drogues dont il ne connaissait même pas le nom... Les nausées... La gorge serrée où la bière peinait à passer avant de tomber dans un estomac mal en point... Les filles étendues par terre... Inconscientes... Les garçons s'enroulant sur et dans elles... Les gémissements de douleur ou d'écoeurement...

Joe regarda Annie. Elle lui semblait si fragile, si loin de tout ce qu'il avait connu auparavant. Il s'avoua que c'était le regard de Caro qu'il cherchait dans celui d'Annie, toute proche de lui.

Annie enleva la fleur des cheveux de Joe, la mit dans sa bouche et se lova contre lui. Cherchant à reprendre ses esprits, son corps lui criait de se laisser aller. Le corps de Joe, immobile et droit devant elle, l'appelait. L'espace d'un instant, elle oublia toutes les recommandations de sa mère pour ne pas étouffer ce désir qui surgissait en elle. Annie enleva le veston de Joe, puis son t-shirt. Torse nu dans cette matinée chaude, le grand regardait Annie et cherchait à ne pas la comparer à toutes les autres qu'il avait connues.

La jeune fille, mesurant ce qui lui restait de courage, se laissa tomber par terre, Joe à côté d'elle. L'impression qu'ils tombaient dans le ciel alors qu'ils regardaient au-dessus d'eux. Elle chercha la main du grand. La trouva. La déposa sur son coeur.

- Ça bat vit' la d'dans.

Annie se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avant de laisser sa tête se déposer sur sa poitrine. Son âme chavirait. Sa gorge devint sèche. Pour cacher sa grande nervosité, elle respira tout doucement, la tête sur le coeur du grand.
- Tu sé, les filles qu'j'ai connues y étaient pas comme toé. Sa grande main, timidement, ébouriffait les cheveux d'Annie.
- Elles étaient comment?
- Silencieuses... pis rapides.
- Tu veux dire quoi?
- J'veux dire c'que j'veux dire.
- Ça veut dire quoi?
- Que... que... on s'déshabilla même pas... on fesa ça vite sans parler pis se r'garder... pis c'ta toute.
- Ce n'est pas la première fois que tu fais l'amour... Joe?
- Tu veux dire baiser, parce que moé, faire l'amour ché pas cé quoi.

Annie, troublée, préféra se taire, ne sachant plus ce qu'elle devait faire. Joe, là, sous elle. Les oiseaux chantaient dans le bois près de la clairière. Personne.

- J'aimerais que tu me fasses l'amour, Joe.

Il la fit basculer sur le dos:
- Imagine toé pas que chu un as! J'sais qu'tout l'monde pense que j'baise toué soirs avec des filles différentes et qui s'meurent de plaisir. Cé pas d'même que ça s'passe.
- Ça se passe comment?
- Euh!
- Dans les livres ou les romans d'amour, la jeune fille vierge attend le beau prince charmant venu la chercher sur son cheval blanc. Il la porte dans ses bras vers un château tellement grand, tellement beau, tellement ensoleillé avec plein de jardins tout en fleurs, des fontaines qui font jaillir des jets d'eau de toutes les couleurs. Reçus par des domestiques habillés de blanc, ils leur ont préparé un festin avant de les conduire dans une magnifique chambre rose. Un lit à baldaquin drapé de soie trône au milieu de la place face à une immense fenêtre donnant sur un paysage montagneux. Ils se couchent. S'embrassent durant des heures. Le beau prince charmant glisse à l'oreille de la douce jeune fille des mots si doux, si tendres, qu'elle en pleure. Puis, ils s'endorment dans les bras l'un de l'autre. La nuit laisse entrer un vent tiède dans la chambre fraîche. Au matin, dans les rayons du soleil qui s'étire, les bruits de la nature les réveillent. Ils sont beaux. Se regardent amoureusement. Il la prend dans ses bras. Les longs cheveux blonds de la jeune amante traînent sur l'oreiller encore chaude de sommeil. Il l'embrasse dans le cou. Elle devient folle de désir. Il lui fait l'amour comme Don Juan. Elle le regarde dans les yeux. Il lui dit l'aimer plus que tout au monde, que rien jamais ne les séparera.
- Cé tu une légende, ça aussi?

Annie, enivrée par ses propres paroles, reconnut le prince charmant dans Joe, colla ses lèvres sur les siennes se laissant aller à sa seule présence.

Au bout d'ils ne savent plus combien de temps, ils entendirent Rock crier au bout de la clairière. Annie prit ses vêtements et rapidement, se rhabilla. Joe la regarda:
- C'éta tu comme ça dans ton roman?

Annie ne dit rien. Des larmes coulaient alors que Joe, à moitié nu, ses membres démesurément grands, se fondait au sol. Où était toute cette poésie d'il y avait quelques minutes? En elle, une blessure ou une amère déception, elle ne saurait le dire. Rien d'aussi tendre, ce qu'elle attendait, ne s'était produit. Seulement un grand gars malhabile qui lui fit mal... au coeur, au corps... à l'âme.

Rock ne cessait de crier: « C'est l'heure de dîner. ».

Caro attendait près de la table improvisée. Bob et Mario, revenus de la pêche avec quatre truites, les préparaient pour le repas.

- Faudrait trouver un peu de champignons avant de rentrer au campement, dit Annie essuyant une larme et s'allumant une cigarette.
- Pourquoi tu pleures?
- Pour rien. C'est ça... pour absolument rien.

Ramassant son bouquet de fleurs, elle s'avança vers l'orée du bois où elle cueillit en quelques instants une dizaine de champignons. Joe, debout, grand dans le soleil mais petit dans les illusions d'Annie, tenait machinalement son veston à la main.

- As-tu vu Raccoon dans les parages?
- Personne.
- Rentre au campement, j'va essayer d'le trouver.

Annie, jetant un dernier regard vers Joe, se dirigea lentement vers la voix de Rock. Elle marchait sans trop d'assurance. Les choses n'étaient plus tout à fait les mêmes, maintenant: son coeur, ses sentiments venaient de chavirer. Son corps lui parlait de déception plus que de blessure.

- Pourrai-je encore regarder Joe dans les yeux?



Chapitre 41







Joe entra dans le bois, enfilant son t-shirt car hors du soleil le temps était plus frais. Il cherchait Raccoon. Il appela son raton laveur: pas de réponse:
- On dira qu'on peut pas s'occuper d'deux affaires à fois. Si nous a vu, la jalousie l'a pognée pis è partie. Cé-tu assez mal faite la vie! La droille... c't'a p't'être moins compliquée... Au moins les filles y pleure pas eux autres.

Tout en avançant, il se sentit épié ou suivi, Joe ne pouvait pas le dire. Il cria le nom de Raccoon au même moment qu'un courant d'air froid lui passa dans le dos. Rien. Il se retourna. Toujours rien.

- C'tu bizarre, iciite!

Vitement, le bois s'opacifia et s'il continuait à avancer, Joe n'était plus certain de pouvoir retrouver le chemin pour revenir. C'est alors qu'il vit, à quelques mètres devant lui, la carcasse d'un animal mort. Il s'approcha. À ses pieds gisait un squelette; de quelle famille provenait-il, difficile à dire? « Au moins cé pas Raccoon!». L'odeur qui s'en dégageait puait la charogne. Joe plaça son veston en plein sur son nez puis changea de direction. Là aussi, dans celle qu'il venait de prendre, un autre. Un autre encore. Quelle que fût la direction qu'il prit, il se retrouvait en face de ces carcasses nauséabondes. Elles avaient toutes la même forme, la même couleur, le même aspect et surtout la même odeur répugnante. Si ces animaux avaient été tuées, ils le furent de la même manière et déposées de la même façon, la tête pointant vers la même direction.

- Si Bob voyait ça, y dira qu'les têtes sont toutes au nord ou ché pas quoi. P'être qu'y'm'dira que je voé rien aussi. Ou que ca a un sens....





Joe était entouré. Partout où il avançait, les carcasses obstruaient le passage. Il se sentit totalement perdu. Les arbres, aussi hauts que sur le chemin entre l'étang et le premier campement. Joe ne voulait pas succomber à la panique et concentra son attention à la recherche de Raccoo.

- Chu sur qu'dans dix pas, j'le r'trouve éventré lui itou.

N'ayant pas la formation scoute de Bob, encore moins le sens de l'orientation, il ne pouvait se fier qu'à l'observation. Il s'arrêta. Chercha des repères. Mais les arbres étaient tous semblables et le soleil peinait à se faire un chemin entre eux. Plus il avançait, plus il avait l'impression de marcher sur ces espèces de carcasses fétides.

- Un vra cimetière de chats morts!

Il écouta du mieux qu'il put afin de percevoir un bruit ou un cri, peut-être celui de Rock s'étant avancé près de la clairière l'appelant à venir manger. Non. Le vide total.

- Raccoon, cria-t-il avec l'énergie du désespoir et pour faire passer ce malaise l'enveloppant.

Rien ne bougeait, quelques feuilles à peine, Joe ne saurait le dire, lui qui puisait dans ce qui pouvait lui rester de calme pour trouver une solution à son problème: perdu au beau milieu du parc national, les autres de la gang à quelques mètrees de lui, sans doute, mais incapable de les rejoindre, de les avertir... sauf sa voix qui tremblait:
- Raccoon. Il y eut deux ou trois tons dans ce cri déchirant.

Il se souvint que, une fois perdus en forêt, les gens avaient tendance à tourner en rond alors qu'il leur serait préférable de ne pas bouger puis attendre les secours. Lui, dont jamais personne et cela depuis les premiers instants de sa vie, n'était venu à son secours... de qui aurait-il pu attendre de l'aide? De Raccoon, certainement, mais il devait être mort à l'heure actuelle et ressembler aux carcasses qui se multipliaient autour de lui...

- Raccoon. Ce cri s'adressait au raton laveur mais aussi à qui ce que ce fut, tellement il se sentait abandonner la lutte.

L'immobilité se collait aux feuilles des arbres... Quelques chants d'oiseaux, Joe ne pouvait dire s'il les entendait devant ou derrière lui... Il était dans un état second que seule la peur réussit à installer dans le sang qui glaçait de plus en plus... Assis au pied d'un arbre, un érable comme ceux que la ville de Rodon Pond avait plantés le printemps dernier dans le parc, il s'adossa au tronc, sentit ses yeux fixer devant lui, là où les couleurs se confondaient entre le vert et le noir... Joe Belleau allait mourir, ça devenait évident, ne restait plus qu'à en déterminer le moment où il finirait comme ces carcasses... L'obscurité se dirigeait vers ses pensées...

Ce fut à ce moment qu'il entendit gratter derrière lui. Sursautant, il se leva en troisième vitesse pour apercevoir Raccoon:
- Veux-tu ben me dire où cé que t'éta?

Joe en avait les larmes aux yeux. Ne plus se sentir seul... À deux, ils s'en sortiraient. Raccoon ne perdit pas une seconde, se dirigea vers une destination qu'il semblait très bien connaître. Joe le suivit. En moins de deux minutes, les deux inséparables se retrouvèrent dans la clairière, en plein soleil, en pleine liberté.

Le grand prit le bébé raton laveur dans ses bras, le serra si fort que ce dernier laissant tomber un petit cri sauta par terre, s'assit sur ses pattes postérieures et regarda son maître, sa mère ou son frère... peut-être ne le saurons-nous jamais.

- Tu sais, Raccoon, cé la promière fois d'ma vie que j'pense que j'va mourir. Pis tu m'as sauvé la vie, dit-il, les larmes aux yeux, comme si elles ne voulaient plus partir.

La peur venait de prendre un nouveau sens pour lui. Lorsqu'il prenait de la drogue, tout le monde le savait à l'école. Les professeurs et les « bollés » lui disaient qu'il allait en mourir ou que son cerveau sècherait. Il ne croyait rien de cela. Ça ne lui faisait pas peur, alors que chez les autres on sentait que leurs paroles y nageaient. Mais là, dans le bois, avec son petit raton laveur, l'expérience de la peur qu'il venait de vivre, accrochée aux trippes sans le lâcher, avait transformé la réalité à un point tel que maintenant il se regardait différemment.

Joe savait que personne au monde ne pourrait lui faire abandonner la drogue. Elle lui était une compagne à la fois fidèle et traitresse, mais toujours elle était là lorsqu'il en avait besoin. Ici, entouré de carcasses puantes, sentir dans ses veines la froideur de la peur, comme si elle remplissait son sang, se logeant en lui, le paralysant; l'inquiétude de ne pas savoir quand la peur laissera la place à la mort, celle qui viendra te lécher le visage avant de t'engloutir... Mort et drogue se rejoignaient par des chemins inversés...

- J'ai eu peur, Raccoon. Joe mit son veston d'armée malgré la chaleur, c'était en-dedans que le froid s'était installé.

Joe se mit à courir de toutes ses forces, et plus vite encore, arriva au campement en peu de temps.

- Où tu étais? Ça fait une demi-heure que je crie comme un perdu, demanda Rock à un Joe complétement détrempé par la sueur.
- Au bord du bois, répondit Joe, se dirigeant vers son sac vert dans lequel il déposa son veston. Bob, j'peux-tu te parler?

samedi 19 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (15)

Chapitre 36


Rock revint avec sa radio, l'installa tout près de la cantine. On entendit d'abord des grincements, des grichements et des chuintements autant sur la bande FM que la bande AM. Après quelques minutes de manipulation, des couinenements une voix se détacha:
- Bulletin spécial. Bulletin spécial.
- Ça fonctionne, cria Rock, fier de son coup.
- Un important vol de pierres précieuses évalueées à près de 27 millions de dollars a eu lieu ce matin à Montréal. Pour de plus amples informations, voici notre envoyé spécial sur place, Claude Verrieux.
- Écoutez, dit Mario.
- Vers 8 heures 10 ce matin, un camion de la Brink's transportant des pierres précieuses évaluées à 27 millions de dollars a été attaqué et volé. C'est derrière l'édifice Saint-Antoine, dans une ruelle menant au Musée, qu'un groupe de voleurs en scooters formant un triangle autour du camion a réussi l'audacieux coup. Le camion venait y déposer les pierres précieuses devant être exposées au public. Les quatre employés de la Brink's ont été assommés mais aucun d'entre eux ne fut blessé sérieusement. Nous avons rencontré l'inspecteur Mike Jackson, chargé de l'enquête. On se souviendra qu'il s'était illustré dans la fameuse affaire du vol des équipements de hockey du club Les Canadiens de Montréal, il y a de cela quelques mois.
- 27 millions, tout un vol, dit Caro buvant son jus d'orange à petites gorgées, pas trop rassurée par la qualité de l'eau du ruisseau.
- Inspecteur Jackson, auriez-vous des informations supplémentaires à transmettre à notre auditoire?
- Nous sommes, Roger-Ninja et moi-même, sur l'enquête depuis quelques minutes et tout nous porte à penser qu'il s'agit là d'un vol.
- Vraiment?
- Il n'y a pas de doutes dans notre esprit?
- Avez-vous des indices, des pistes, des détails, quelque chose qui orienterait vos recherches?
- D'abord, il faut se demander pourquoi a-t-on bien pu faire un geste aussi répréhensible.
- Et vous en pensez quoi, Inspecteur?
- Nous allons examiner tous les indices, toutes les pistes, tous les détails qui orienteraient nos recherches... Nous interrogerons les employés du camion et soyez assuré que nous éluciderons cette histoire spectaculaire dans le temps de le dire.
- Merci, monsieur Jackson et nous souhaitons être tenu au courant de tous les développements de cette affaire.



La radio, finalement, réussit à réveiller Bob qui rejoignit le groupe intrigué par cette affaire de vol de pierres précieuses.



Chapitre 37


L'inspecteur Jackson était un personnage bien spécial, physiquement très imposant: plutôt gros et grand, ses cheveux sales se camouflaient sous un grand chapeau noir à larges rebords qu'il portait douze mois par année. Son imperméable couleur Colombo possédait de multiples poches - il le portait depuis le jour il fut engagé par la police de Montréal - lui permettant de transporter tout ce dont il avait besoin: un calepin de notes, sa pipe, un appareil-photo, sa bouteille whisky, une loupe, une lampe de poche, un arme de petit calibre, un cellulaire, et encore, et encore plus...
Les lunettes fumées, souillées comme ses vêtements, ne le quittaient jamais. Toutefois, ce qui le caractérisait le plus, son chow chow, le fidèle Roger-Ninja, qui le suivait et bien souvent, le précédait...



Les enquêtes qu'il mena furent toutes classées dans le tiroir des affaires non résolues. Rien encore, exception faite des équipements de hockey, n'a abouti soit parce qu'il partait sur une mauvaise piste, soit que tant de détails lui passaient devant les yeux sans qu'il ne les remarqua ou pire, qu'il compliquait tellement les choses que plus personne et lui-même ne comprenaient plus rien.

Cette histoire de pierres précieuses lui avait été confiée... et ce qu'il savait pour le moment lui provenait de la déclaration d'un des quatre employés de la Brink's:
- Nous filions vers le Musée alors que six scooters disposés en triangle nous suivirent. En prenant la ruelle vers l'édifice Saint-Antoine, les scooters étaient toujours derrière nous. Nous nous sommes arrêtés, sommes sortis et ce fut à ce moment que nous fumes maîtrisés, ligotés et avandonnés tout juste à l'entrée arrière du Musée.« Avant d'être assommé, j'ai eu le temps de voir qu'ils étaient armés. Je ne puis dire exactement le type d'armes mais cela ressemblait à des lance-marteaux.» Les voleurs laissèrent leurs scooters sur place et partirent avec le camion. Ils nous semblaient jeunes et il y en avait un qui portait un habit de camouflage vert kaki.

L'inspecteur Jackson fit le tour des lieux et remarqua un insigne sur chacun des scooters : un aigle à deux têtes possédant des griffes gigantesques tenant des objets difficilement indentifiables. Sur un scooter, dans un des sacs, il découvrit des crottes de rat, une bouteille de bière d'épinette, une boussole de même qu'une carte topographique sur laquelle, collée à différents endroits, de gros points rouges.

Toutes ces informations recueillies après le vol indiquaient que le camion de la Brink's serait sorti de Montréal pour prendre la direction de Mirabel.

L'inspecteur Jackson et Roger-Ninja, dans leur Renault 5 toute cabossée, sortirent de Montréal. Conduisant prudemment au point d'en devenir dangereux, Jackson tentait de reconstituer le puzzle d'indices et d'informations. Il souhaitait que son enquête ne dura pas trop longtemps, puisque nous étions samedi et qu'il était en vacances depuis la veille. Étant le seul inspecteur disponible en cette fin de semaine de la Saint-Jean-Baptiste, son chef se vit obligé de lui confier le début de l'affaire tout en se disant qu'il allait mettre quelqu'un de sérieux sur l'affaire au début de la semaine prochaine.





Jackson se versa une rasade de whisky. Son chien le regarda et dans ses yeux tristes on pouvait lire que cela n'était pas tellement bon pour lui. L'Inspecteur avait l'habitude de parler à son chien comme s'il s'agissait d'un humain et dans le regard du chow chow, souvent il y voyait des messages plus intelligents que ceux dont lui-même pouvait être l'instigateur.

- Drôle d'affaire, mon Roger-Ninja. Qui pouvait bien savoir que ce camion contenait ces pierres précieuses? Pourquoi attaquer avec des scooters et des armes non conventionnelles? Et Cette carte qui nous mène vers le parc national par la route de Mont Laurier. Suivons notre pif légendaire!

La petite Renault 5 roulait sans arrêt en ce samedi matin ensoleillé, toutes fenêtres ouvertes. Après quelques kilomètres de route, la voiture se mit à toussoter, donnant des signes de fatigue évidente et finalement s'immobilisa en plein milieu de la route.

- Pas possible, qu'est-ce qui se passe?

L'Inspecteur descendit, se dirigea machinalement vers le capot qu'il souleva. Rien de spécial ne lui sauta aux yeux. Il revint. Redémarra la voiture pour s'apercevoir que l'indicateur d'essence signalait une panne.

- Nous voilà bien pris. Presqu'en plein bois, plus d'essence! se disait un Jackson assis sur le pare-choc arrière, Roger-Ninja à ses pieds.

Il se dit qu'une voiture finirait bien par passer par là et le dépannerait. Mais c'était le calme plat. Il n'entendait que les bibittes lui tourner autour du chapeau alors qu'une idée, timidement, s'installa dans sa tête: envoyer son chien vers le prochain village pour ramener de l'aide.

Avant même d'en parler, Roger Ninja était déjà parti en courant.


Chapitre 38

Les Six + un achevaient de déjeuner quand le solennel Bob prit la parole:
- Nous irons vérifier vers 16 heures si l'emplacement numéro 2 est intéressant. C'est à une heure de marche et en route, nous trouverons une grotte que la carte indique. On pourra la visiter. Nous partirons après dîner. D'ici là, ceux qui souhaitent aller à la pêche, je crois que le ruisseau peut offrir de belles prises.
- On pourrait p't'être organiser une course de guernouilles.
- Je reconnais là ton grand sérieux, répondit Bob.

Le campement numéro 1 était inondé de soleil et dans l'esprit de Bob, il fallait absolument assurer ses arrières et prévoir un emplacement 2 au cas où... mais pour le moment, tout lui semblait correct. Les Six avaient placé leur sac de couchage de manière à les faire aérer. Celui de Joe en avait bien besoin...

- Joe, viens-tu avec moi? On va ramasser des champignons, proposa Annie.
- On amène Raccoon.

Bob demanda si Mario avait de la corde et un hameçon dans son coffre à outils, alors que Caro annonçait qu'elle marcherait autour, sans trop s'éloigner.

Ce fut en amont du ruisseau que le chef et son second se dirigèrent pour la pêche. Mario vérifia du côté de Caro s'assurant que tout semblait correct.

Rock, seul au campement, s'empressa d'aller ranger sa radio dans la tente avant de partir à la recherche d'un petit souvenir qu'il ramènerait à la maison. L'étiquette dans le veston de Joe était toujours bien imprimée dans son esprit.

Chapitre 39


Roger-Ninja revint à l'auto de son maître en compagnie d'une remorque. Le propriétaire de la station-service Stropway - la seule d'ailleurs dasn ce village - fut surpris de voir planté devant une de ses deux pompes à essence, un chow chow, fixant celle qui distribuait de l'essence « régulière ». Grand amateur de l'émission télévisée « Le Vagabond », monsieur Vallerand se dirigea vers l'animal cherchant à découvrir le message que les yeux de Roger Ninja lui envoyaient.

- Sûrement qu'il veut me dire quelque chose: une panne?

Le chien, museau collé à la pompe, lui montra la pompe à essence et fit quelques pas en direction d'où il venait puis s'immobolisa.

- Sûrement qu'il veut que je le suive: où?

Roger Ninja jappa de sa voix forte et rauque tellement fort que le garagiste recula de deux pas.
- Sûrement qu'il veut que je vienne tout de suite: avec de l'essence?

Le chien rebroussa chemin alors que monsieur Vallerand remplit un réservoir d'essence - régulière - sauta dans sa remorqueuse et tout doucement, suivit la bête qui courait devant lui.

Dix minutes plus tard, au bout de la route, il aperçut quelqu'un assis sur le pare-choc d'une Renault 5, pipe à la bouche:
- Bonjour monsieur, sûrement que ce chien vous appartient?
- En effet! Je suis l'inspecteur Jackson de la police de Montréal. J'enquête sur le vol de pierres préciseuses survenu ce matin au Musée Saint-Antoine et je suis en panne d'essence.
- Sûrement que vous si vous n'aviez pas eu votre chien, sûrement que vous seriez encore là?
- Sûrement.

Le garagiste remplit le réservoir de l'Inspecteur et avant de le quitter:
- Votre chien pourrait sûrement jouer à la télévision, comme le Vagabond.
- Sûrement.

L'inspecteur Jackson ouvrit la portière à Roger Ninja qui sauta devant. Après avoir jeté un coup d'oeil sur la carte, il reprit la route. Il se dit qu'il devrait s'arrêter à Stropway emplir le réservoir d'essence - de régulière - prendre quelques provisions, téléphoner au bureau afin de vérifier si des développements étaient survenus depuis son départ et qu'il ajouterait au dossier.

Il entra au garage-dépanneur de monsieur Vallerand, sûrement heureux de le revoir, ramassa des provisions pour le chien - monsieur Vallerand se demandait si Roger Ninja mangeait les mêmes chose que le Vagabond? Sûrement - et pour lui. Il remarqua qu'à la télévision, l'appareil était dans le fond de la pièce et le propriétaire du garage-dépanneur devait sûrement se tordre le cou pour suivre ses émissions canines...on diffusait les images du vol de ce matin. Il revoyait les scooters dans la ruelle, l'animateur qui allait dans un instant l'interviewer puis des passants leur demandant ce qu'ils savaient de l'événement.

- C'est vous! C'est vous! Sûrement que vous allez devenir une vedette, auant que votre chien, dit monsieur Vallerand alors que l'Inspecteur sortait.
- Sûrement, répondit Jackson en se dirigeant vers la Renault 5, sortit son cellulaire pour rejoindre la Centrale.

On lui dit que rien de nouveau n'était à signaler, personne n'avait revendiqué le vol et on cherchait à savoir oì il était maintenant.

Il consulta une autre fois la carte avant de repartir sur la route nationale menant à Mont Laurier, Roger Ninja à côté de lui, tête dehors.

SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 2 -

  Monsieur Thompson, avant de choisir le restaurant qui conviendrait à un tête-à-tête avec sa fille, pensa l’inviter là où ils pourraient go...