lundi 16 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 1)

                             


Parfois, une photo suffit. 
 
Phan Thị Kim Phúc, mieux connue sous le nom de « la petite fille au napalm » aura réussi à ce que la guerre du Vietnam bascule, subitement. Elle seule. 
Bao Ninh dirait:

« Si l’on sait capter un seul détail, même minuscule, mais significatif de la complexité qui se cache derrière l’apparence banale de toute vie, les horizons s’ouvrent aussitôt à toutes les possibilités de la création. »

 

Bao Ninh, pseudonyme de Hoàng Ấu Phương, emprunte le nom Kien dans son roman LE CHAGRIN DE LA GUERRE paru en 1991, seize ans après la chute de Saïgon, cinq ans après la proclamation de la politique du Renouveau  (đổi mới). Soldat comme tous les hommes de son époque puis écrivain férocement décrié par les vietnamiens conservateurs en raison principalement de la manière avec laquelle il aborde la guerre, mais surtout l'héroïsme. Au Vietnam, on doit - d'ailleurs ça se perpétue encore - présenter la guerre comme un ensemble de gestes menant à la liberté et l'indépendance, le pas obligatoire vers l'idéal de Ho Chi Minh. 

Ninh ne va pas tout à fait dans ce sens.

 

« C’était ainsi, les faits les plus insignifiants de la vie s’accompagnaient toujours de drames. Des drames inoubliables, mais dont on n’osait se souvenir... »

 

LE CHAGRIN DE LA GUERRE aura de manière parcimonieuse donner un droit de parole - contrôlée, parfois censurée - à ceux et celles qui, sans avoir directement vécue la guerre, l'ont ensencée. 

Ninh ne va pas dans ce sens. 
 
Sans être à contre-courant, il aborde le chagrin relié aux souvenirs de la guerre, celle que les USA ont menée contre le peuple vietnamien et à laquelle Bao Ninh a participé. Pour sûr, il est du côté de Hanoï, des communistes, mais conserve les yeux ouverts.  La guerre l'a marqué, physiquement et psychologiquement, qu'il se retrouve au nord ou au sud ou sur le 17ième parallèle, cette tranche du territoire qui aura réussi à envenimer un conflit avaleur de millions de morts. 
 
Elle est achevée la guerre du Vietnam lorsqu'on ouvre le livre, qu'on se retrouve quelques années plus tard, là où elle a eu lieu, où des cadavres ont pourri sur les champs de batailles et que le chagrin nous «pogne » aux tripes. Ninh veut l'écrire.

 

« Écrire les êtres aimés, les inconnus qui déferlent tous les jours dans les rues, témoins inconscients de leurs vies réciproques.
Écrire les coins de ciel différents, contradictoires de chaque vie, de chaque conscience.
Écrire les demeures, les nids de bonheur, la ville natale...
Écrire les destins, les drames qui palpitent dans la nuit, sous la pluie, les toits, les lampadaires aux coins des rues.
Écrire les pas qui résonnent à travers la nuit, dans les longues rues vides, écho du silence, lourd cheminement de la pensée. Un cyclo recouvert d’une bâche luisante de pluie passe sans bruit. Un couple s’embrasse dans l’abri d’un poste de gendarme. Un coq chante, incertain, au coin d’une rue. Une rue noire, muette, qui se réveille en sursaut, quand les lampes s’allument vague que vague, comme portées par des rafales de vent. Les feuilles des badamiers tombent sur le sol, craquent. Les feuilles mouillées des pancoviers se poursuivent sur les trottoirs. Kiên se sent alors marcher dans le silence d’une grande symphonie. Dans la nuit de la ville, il se sent vivre. Vivre, un besoin impérieux, pressant, peu importe que ce ne soit que la vie avide, sans mémoire, inerte, sans rêves des gens de la ville. Il faut écrire, écrire ! »

Parce que LE CHAGRIN DE LA GUERRE c'est ça : écrire. Rassembler les souvenirs, les revivre peut-être, les souffrir à nouveau, certainement. Ce qui est intéressant dans le point de vue de Bao Ninh, c'est l'après-guerre. Inévitablement les arbres brûlés auront reverdi, les cadavres, ensevelis, les horeurs racontées, sublimées même. Mais comment se retrouve-t-on après tout ça ? La vie a-t-elle vraiment gagné sur la mort ?


« Qu’est-ce qu’il faut faire comme chemin pour parvenir jusqu’à la mort ! »

« Qui peut se fuir lui-même ? »
 
« Personne, en vérité. Mais on en peut rien lui reprocher, à la mort. On peut encore moins s’en débarrasser sur le dos des autres. Je ne vais nulle part, tu n’as pas à être content de moi. » 

 

Déjà, avant le conflit, Bao Ninh voulait écrire. Ce qu'il fit d'ailleurs. Interrompu temporairement, l'écriture rejaillira par la suite, marquée par une mémoire obstruée par des images terrifiantes. Des souvenirs en ressortent. Le marquent. Et...
 
« ... aux peaux successives du ciel, le matin... »
 
« ... sans doute sommes-nous venus en ce monde pour accueillir la douleur, et c’est à cause d’elle que nous devons vivre, poursuivre le bonheur, rechercher l’amour, l’art, jouir et supporter jusqu’au bout la vie. »

 

L'existentielle question posée autant aux Juifs survivants de la Shoah qu'aux Vietnamiens d'après 1975, est la même : Arrivez-vous à détester vos agresseurs, vos assassins, les haïr même, chercher vengeance ? Ninh a un début de réponse que ma courte expérience en terre vietnamienne m'a permis de vérifier :
 
« On dit que pleurer calme la douleur. Il avait pleuré. Sangloté. Comme un imbécile. Cela n’avait servi à rien. »
 
Autant chez les jeunes vietnamiens, ceux qui n'ont de la guerre que le peu de mots des anciens, que chez ceux qui y ont particié, le même discours. Franc. Les yeux dans les yeux. Ça ne sert à rien de farfouiller dans les décombres, il faut vivre maintenant alors qu'auparavant on cherchait à survivre. Toutefois, et cela davantage chez un nombre restreint de ceux qui subirent le conflit, ces mots de Ninh transpercent leur regard :

 

« Le ravage silencieux de l’abandon. »
 
« Quand on veut enterrer quelque chose, quand on veut oublier, il faut d’abord se taire soi-même et espérer ne plus jamais en entendre parler ! »

 
Ceux-ci également :

 

« Dans la vie, il y a des choses que nous ignorons, que nous ne comprenons pas, juste au moment ou nous avons besoin de les connaître, de comprendre. Et quand nous savons, quand nous comprenons, il est trop tard. Mais tout compte fait, il vaut mieux savoir... »
 

Oui, ils savent, mais n'en parlent pas. C'est devenu l'intouchable, l'intangible, on croirait que tout cela fut déposé quelque part là où se cache les secrets nationaux. Comme s'en libérer...
 
« Si l’on sait se rendre libre, la vie vous offre maintes occasions, maintes voies pour continuer, comme le vent dans le ciel. »

 

... car 

« Le passé n’a pas de fin, le passé est jamais fidèle, à l’amitié, à la fraternité, à la camaraderie, à toutes les amours humaines. »
 
... puisque 

 

« Je ne sais pas à quel point je peux faire confiance à des mots, même s’il s’agit d’un serment. Je ne crois pas ce que je vois. Et puis, il s’agit de la vie de nos blessés. Vous et moi, nous avons un devoir, c’est de trouver un chemin vers le fleuve. Voilà tout ce que je sais ! »

Il m'aura été impossible de rencontrer personnellement Bao Ninh lors de mes années dans son pays. Non pas qu'il se cache, il se rend plutôt... indisponible. Fatigué sans aucun doute de devoir, encore une fois, dire le chagrin de sa guerre.

 

« ... il marcherait sur les routes qui menaient aux occasions perdues. »



APOSTILLE : 
J'aurai vu durant mes années vietnamiennes des musées consacrés aux vestiges des guerres qu'a connues le Vietnam ainsi qu'aux diverses invasions. Autant à Hanoï qu'à Saïgon. 

J'aurai vu sur les îles de Phu Quoc et Con Dao qui ont été des lieux que les Français et les Américains ont utilisés pour y détenir des individus que l'on considérait comme «Viet Cong». 

J'aurai vu à Hanoï, La Maison centrale (Hoa Lo) qui accueillait les opposants au régime communiste.

J'aurai vu les tunnels de Cù Chi qui s'avérait un peu comme l'ultime but de la route Ho-Chi-Minh et dans lesquels la population vivait.

J'aurai rencontré des orphelins de guerre âgés de 40 ans et plus. Des balafrés de l'agent orange. Des amputés des bras et des jambes. 

J'aurai pu jasé sommairement avec quelques soldats, surtout ceux qui furent envoyés au Cambodge pour libérer le pays voisin aux prises avec les Kmers rouges. Soldats aux yeux muets... à la parole cendreuse... aux souvenirs flous...

Encore et à chacune des fois que j'aborde mon séjour là-bas, eh bien c'est de la guerre qu'on m'entretient.

vendredi 13 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre !

 


D'ici à ce que la correction de la Partie 2 - SI NATHAN AVAIT SU... - soit complétée, la réapparition des 40 billets déposés sur le blogue et cela dans leur nouvelle mouture  - Partie 2 - x - Revu et corrigé - LE CRAPAUD n'allait pas s'astreindre qu'à cet exercice, non... il part en guerre. 

Pourquoi ? 

La guerre est certainement le sujet qui depuis des millénaires habite l'être humain. Il existe différentes guerres, LE CRAPAUD en convient, mais celle qui parle avec des armes, avive des violences, se calcule en un nombre infini de morts composera son champ d'analyse. C'est usuel, presque une caractéristique propre à l'être humain que de guerroyer et sans aucun doute avez-vous raison, mais LE CRAPAUD tentera d'aborder la question d'une autre manière : regarder le cobaye loin des clichés, des poncifs et des lieux communs, partant du principe que la majorité des gens ne sont pas friands à l'idée d'y recourir pour régler les problèmes. 

Si l'histoire héroïe-comique de la Bible a laissé dans notre esprit les empreintes d'une pomme, toutefois le meurtre d'Abel aux mains de son frère Caïn interpelle davantage puisqu'il relate la première guerre.

D'autres et d'autres encore ont suivi, on n'a qu'à explorer les épisodes de l'évolution humaine jusqu'à la domination de l'espèce homo sapiens pour en dénombrer une et une autre et à l'infini. C'est à croire qu'évolution et guerre traversent le temps main dans la main. Survivre exigeant exterminer. C'est l'autre ou c'est moi, choisis !

Un texte parmi les plus célèbres en fait le centre de son contenu. Traduit du grec ancien vers une impressionnante quantité de langues, il s'agit de L'Illiade de Homère. Ceux et celles qui ont fait leurs «humanités» dans les institutions classiques du Québec ont sans doute eu à se confronter quelques fois à une version grecque de l'un des 24 chants. 

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre, mais pas seul. Il sera accompagné par quatre (4) auteurs: 
l'italien Alessandro Baricco, 
l'américain Tim O'Brien
le britannique Graham Greene 
et le vietnamien Bao Ninh

Ils me seconderont par leurs textes qui explorent, parfois dissèquent, la guerre selon des points de vue proches ou éloignés, à tout le moins différents.

Le rôle du CRAPAUD ? Colliger des citations, proposer des opinions, présenter des vues sur ce thème. Parfois le texte risque d'être assez long, mais toute guerre n'est-elle pas caractérisée par sa longueur ?

La guerre, le sujet du jour depuis... des milliers d'années, a été jumelée à la violence, souvent à la religion, plusieurs autres à la sociologie, quelques-uns à la mémoire, sans oublier toute la ribambelle de jonctions faites avec la poésie, la philosophie sans aucun doute. Il y a même un art de la guerre, un droit de la guerre. 

LE CRAPAUD vous donne à réfléchir sur les dix (10) règles de la guerre, que voici :

1) certaines armes sont interdites;
2) il est interdit de détruire des bâtiments publics sans justification;
3) il est interdit de tuer les prisonniers de guerre;
4) il est interdit de torturer les prisonniers;
5) il est interdit d'humilier les prisonniers;
6) les blessés, malades et naufragés doivent être recueillis et soignés;
7) il est interdit de tirer sur des parachutistes qui ont été forcés d'utiliser leur parachute;
8) il est obligatoire de laisser l'ennemi aider sa population;
9) il est obligatoire de créer des couloirs sûrs pour laisser partir les populations civiles;
10) la «perfidie» est interdite.



La guerre, un thème que nous pourrions qualifier de suranné, alors que dans les faits il est sempiternel. 

On la classe selon un ordre quantitatif - j'ai publié la référence dans un récent billet - les comptabilisant sans doute pour démontrer qu'un échafourrée duquel deux ou trois personnes perdent la vie, eh bien ça demeure tout de même un conflit. 

On la compare entre elles : 2 millions de morts en fait une mieux structurée que celle qui aura enseveli moins de belligérants. Elle suppose des armes, celles qu'utilisent des soldats prêts à mourir pour une cause dont ils ne saisissent pas toute la portée, toute la valeur... si valeur il y a.

Il ne faut pas oublier qu'elle est machiste, la guerre. À la limite, phallocrate. Chose certaine, une affaire d'hommes, d'ailleurs lors de la Première guerre mondiale (XXe siècle), les soldats français répondaient au surnom de «poilus». Pas une affaire de femmes, exception faite de Jeanne d'Arc. Soldate ça sonne mal aux oreilles. 

Elles deviennent plus actives lorsque les pays asiatiques les y poussent, auparavant la gent féminine se retrouve engagée dans les dispensaires, les hôpitaux rudimentaires installés sur les champs de bataille, dans les usines d'armements sur le territoire national, maintenant elles deviennent guerrières. 

On la banalise également, la guerre, dans les livres des vainqueurs, au cinéma, sournoisement introduite dans notre imaginaire collectif, davantage centrée sur la victoire des «bons» contre les «méchants», sur la glorification des généraux lourdement médaillés que sur les souffrances de ceux qui la subissent. Songeons aux multiples combats illustrés dans l'Illiade de Homère ;  aux horribles violences lors des batailles du Moyen-Âge qui ont sans doute inspiré les tortionnaires des siècles suivants ; à celles qui durèrent sept voire cent ans, devenues des faits historiques.

On fait la guerre pour des idées. Pour les défendre ou les propager ? Idem. Toutefois, on guerroie surtout pour s'approprier du territoire, d'essentiels passages vers la mer, parfois pour une femme enlevée, une religion à installer ou imposer, un style de vie à réformer, prescrire une morale qui est «toujours celle des autres» comme le dit Léo Ferré.

Une question de valeurs, diront les dirigeants politiques afin de cacher les raisons foncières qui les poussent à envahir autant l'espace physique que psychique des autres. Maître «X» l'invoque pour assaillir Maître «Y» sur son territoire puisque ses valeurs n'y sont pas respectées, et en corollaire, de ses adeptes sont martyrisés voire tués. 

Les raisons justifiant le recours à la guerre sont illimitées, auto-justifiables et entièrement modifiables selon les résultats qui proviennent du terrain ; le rythme des combats alors s'ajuste.

Évoquer les souffrances qu'inflige la guerre, c'est parler des effets collatéraux inévitables lorsqu'une bombe détruit un village, une lance transperce le bouclier d'un belligérant, une erreur de calcul d'un tir fait voler en éclats une école primaire remplie d'élèves, un hôpital, un lieu de culte. Après tout, à la guerre comme à la guerre, cessons donc de nous lamenter, ne laissons pas les sensibleries envahir notre logique. 

À suivre






samedi 7 mars 2026

2e Tiré-à-part

                                                                            


Tiré à part (2)

 


Nous voici à la fin de la deuxième partie de Si Nathan avait su… 

40 billets - certains les considèrent comme des chapitres - ont été postés suivant un rythme parfois discontinu, mais l’histoire et ses intrigues, pour leur part, n’ont eu de cesse d’évoluer.

Alors que la Partie 1 gravitait principalement autour de deux familles, celle de Benjamin et celle de Chelle, la seconde a pris de l'ampleur, débutant par le départ de Don vers l’Ontario pour y reconduire sa mère (Taïma) devenue invivable dans la maison au bout du rang sans services. Certains éléments reliés à l’ours et au coyote ont été éclaircis quand les deux frères autochtones renouent après la mise au jour de quelques secrets de famille.

Abigaelle, enseignante d’origine australienne, est la cheville ouvrière autour de laquelle la deuxième partie a pivoté. Sont survenus des affrontements de plus en plus fréquents avec la directrice de l’école primaire - celle qui se meut en fauteuil roulant, la sœur d’un certain Benoît dont les traits délinquants ressortent de plus en plus, se manifestant, parfois maladroitement et sans qu’on sache trop pourquoi, par du harcèlement sur la nouvelle-venue aux Saints-Innocents. Ses intentions se préciseront-elles en troisième partie ? Risquons-nous d’en apprendre un peu plus sur le caractère et la vie de Madame Saint-Gelais ? Elle semble «vaincue» jusqu’à maintenant dans ses disputes avec Abigaelle, mais elle doit sûrement fomenter quelque vengeance !

Certains personnages, perçus au départ comme secondaires, ont pris un peu de lustre en deuxième partie. Songeons au président de la commission scolaire, Monsieur Granger, qui a requis l'aide de Abigaelle dans une affaire abracadabrante, une zone                                                                                                             qu’il croit avoir été le terrain de passage d’une secte, il y a un quelque temps déjà. Ceci permettra un rapprochement entre l'enseignante et Herman Delage, nouvel orphelin confronté à un dilemme cornélien : poursuivre ses études universitaires en géographie ou prendre la relève du supermarché Steinberg de son père.

On a eu à régler l’affaire puante des odeurs de la maison louée par Abigaelle à Monsieur Champigny, lui qui passe une bonne partie de l’année en Floride laissant la gestion de sa maison - qui, on s’en rappelle, est sise sur un terrain ne lui appartenant pas - gestion entre les mains de Monsieur Saint-Gelais, le père de la directrice et de Benoît. Y aurait-il une hypothétique coalition Champigny/Saint-Gelais ?

                                                   

Nathan est né en avril 1976 - enfin dirons ceux qui cherchent encore à décoder le sens du titre de cette histoire. Depuis, Jésabelle, sa mère, ne semble pas se remettre de ce deuxième accouchement, alors que Aanzhini, la femme de Don, le garde-chasse devenu le grand ami de Daniel, le mari de Jésabelle, rayonne. Est-elle au courant que sa deuxième fille, Gabrielle, est atteinte du syndrome de la trisomie 21 ? De son côté Benjamin vit difficilement la situation familiale l’incitant à se rapprocher de son père. Conservera-t-il toujours son goût pour la poésie ?

                                                       

À l’école primaire des Saints-Innocents on devra innover en prévision de l'année scolaire 76-77 en raison du nombre insuffisant d’élèves passant du préscolaire à la première année. On a adopté une solution temporaire qui risque d’ajouter un élément de plus au contentieux entre Abigaelle et la directrice.

                                                    

Le nouveau curé nommé dans la paroisse, l'abbé Langevin, passe inaperçu dans le paysage alors que Monsieur le maire aurait possiblement des ambitions politiques, à tout le moins on voit qu’il cherche des appuis.

Les liens entre les deux frères ojibwés, maintenant facilités par l’arrivée du téléphone chez Don, risquent de s’affermir en raison de la responsabilité que Gord a reçue du chef de la réserve de Sault-Sainte-Marie : l’affaire ténébreuse des pensionnats autochtones. Sous l'impulsion de Don, Herman Delage aide son frère à structurer ses recherches afin de monter un dossier crédible. Herman saura enfin quel fut le rôle de Abigaelle lors de la Crise d’octobre ‘70, ce qui l'amène à découvrir chez cette femme atypique un côté fort séduisant. Son passé criminel hantera-t-il longtemps l’enseignante ? Le passé n’est jamais bien bien loin...

Il me reste deux mots à ajouter et ils concernent Madame Brodeur, celle qui manifeste une dépendance au bureau de poste, celle qui a dérangé la réunion de parents tenue à l’école primaire. Sa participation à l’histoire risque de donner un élan inattendu aux rumeurs, aux potins qui foisonnent dans le village des Saints-Innocents et, sans qu'elle le veuille précisément, amènera Abigaelle dans quelques coins obscurs et mystérieux de ce curieux de village en périphérie de la grande ville de Montréal.

Ce tiré-à-part a emprunté la règle de la mise à jour, du résumé avec pour objectif d'encadrer l'histoire, la rafraîchissant peut-être, sera suivi d’un prologue ouvrant la porte à une troisième partie. En première nous étions l'automne et l'hiver. En deuxième, printemps et été.

Je passe maintenant dans la phase correction et préparation des intrigues que nous connaîtrons bientôt.




PS : - Je lui préfère le très beau mot «APOSTILLE» pour annoncer que j'ajoute à la fin de ce texte un complément absolument inutile à la compréhension de ce que vous venez de lire, mais qui me plaît. On me reproche de ne pas décrire suffisamment l'aspect physique des personnages, ce à quoi je réponds toujours par ceci : le lecteur a le droit de créer dans son imaginaire une allure physique telle que lui/elle perçoit un personnage. Prérogative du lecteur. Mais... je dois avouer que de mon côté, je me suis permis d'interroger (Copilot) un assistant intelligent artificiellement lui demandant de tracer le portrait de Abigaelle, Madame Saint-Gelais, Herman Delage, Benoît ainsi que ceux de Benjamin et Chelle à l'âge de 5 ans puis de me les vieillir jusqu'à l'âge de 20 ans. Je vais vous les présenter dans le prologue de la Partie 3.  

À LA PROCHAINE












mercredi 4 mars 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -40-





Attentive, Abigaelle regarde Herman, le grand jeune homme se préparant à l’informer sur cette histoire de secte dont lui a parlé le président de la commission scolaire qui, la veille même, l’a rejointe au téléphone pour lui annoncer que le choix de l'enseignante affectée au groupe mixte était fait et que le poste lui avait attribué. Elle n’aura qu’à rencontrer sa directrice afin de s’entendre, si cela est possible, sur les modalités de son application.

Devant elle, un bonhomme dont la qualité d’écoute lui plaît, principalement parce qu’il ne porte aucun jugement sur les faits et les paroles les rapportant, davantage attentif à reconnaître derrière eux l’intention de la personne qui les exprime. La participation de Herman aux événements d’octobre ‘70 ne se compare en rien à l’engagement de Abigaelle, n'ayant été qu'un témoin assez éloigné des événements, mais aujourd’hui il a reçu des éléments de première main qui lui permettent d’établir des liens avec ce dont il avait vu à distance.

Herman aussi la fixe. On sent de part et d’autre s’installer une même interrogation : pourquoi un intérêt subit envers cette affaire de secte dont à peu près personne dans le village des Saints-Innocents n’a entendu parler ?

- Tu sais, Abigaelle, l’histoire de notre village en est une dont il serait difficile, voire impossible, d’en retrouver les traces ailleurs que dans l'oralité des récits de trois personnes, peut-être quatre finalement.
- J’en identifie au moins deux, Monsieur Saint-Pierre et son collègue Cloutier. Les deux autres ?
- Tu oublies Monsieur Granger.
- Exact. La dernière personne ?
- Sans doute celle qui pourrait le mieux donner l’heure juste, Madame Brodeur.
- As-tu entendu parler de son esclandre lors de la réunion de parents à l’école?
- Dans le village tout se sait parfois même avant qu’un événement se produise. Bien sûr que j’en ai entendu parler. Ma mère a complété le tout par un récit que je ne connaissais pas dans son intégralité. Tu sais, en sciences, on nous apprend à s’en remettre à la méthode hypothético-déductive qui veut qu’on formule une hypothèse pour en déduire des conséquences observables permettant d’en déterminer la validité. Ça s’avère également vrai en géographie. Dans l’histoire de la secte, j’en suis toujours à la collecte de pièces importantes. Tu dois sans doute t’inspirer d’une telle méthode pour ta thèse de doctorat ?
- Ça se  résume en trois mots, thèse, antithèse et synthèse.
- J’ai hâte de te lire, mais revenons à nos moutons. Pour l’aspect historique, les deux messieurs que tu as nommés collectionnent depuis plusieurs années tout ce qu’ils peuvent découvrir sur le passé et le présent du village, ils sont très crédibles. Ils y vont parfois à tâtons, de manière variée et éclectique, mais ils réussissent à dénicher de petits trésors ensevelis dans la mémoire collective. Pour sa part, Monsieur Granger est un personnage dont la curiosité est sans limites, mais toutefois il échafaude des hypothèses, disons plutôt des conjectures farfelues. Toutefois, au niveau des contacts, c’est le meilleur. Il t’a certainement parlé de Gilles Bibeau, le grand spécialiste de l’anthropologie médicale. On me l’a présenté il y a quelques mois lorsqu’il est venu ici ; charmant monsieur ultra compétent. La personne qui m’apparaît la plus apte à tracer l’ensemble des faits vérifiables ou non de la présence et des activités de cette supposée secte demeure à mon point de vue, Madame Brodeur.
- Je ne veux pas être impolie à son sujet, mais la démonstration qu’elle a faite en souhaitant inscrire son fils à l’école primaire alors qu’il est mort depuis plus de quarante ans est pour le moins … questionnable.
- Tu as raison, tout comme le fait qu’il lui est impossible de vivre sans se rendre au bureau de poste tous les jours. C’est quand même une bonne distance de chez elle. Mais si tu la rencontres, non, tu dois la rencontrer, tu constateras l’étendue de sa souffrance et principalement ce qu’elle en fait.
 
Coulait lentement l'après-midi dans cette maison à odeur d'eucalyptus et de café. L'atmosphère devenait de plus en propice aux échanges alors que Abigaelle, à l’occasion, 
montait relancer la console. La dernière fois elle plaça un disque de musique classique, celui du compositeur australien Arthur Benjamin.
 

- Au sujet de la secte, voici ce que j’ai cru comprendre de la vision de Monsieur Granger qui m’a invité à me rendre sur place, dans la forêt, pour considérer les observations qu’il a collectées à la suite d’une conversation avec Gilles Bibeau qui remonte tout de même à quelques années. Sur ce qu’il surnomme la zone, tout m’est apparu comme ayant été les restes d’un très ancien ravage de chevreuils. Ça s'étend sur environ un kilomètre. C’est rasé, pour cela il a raison, mais rien d’observable indique que la déforestation résulte d’une intervention humaine, mécanique ou animale. Je ne suis pas expert dans le domaine animal, mais lui croit plutôt en une coexistence ours noirs et humains. Je me disais des ours noirs dans un ravage de cerfs de Virginie est-ce concevable ? Aucune source d’eau en vue, du moins à ce que j’ai pu constater. Comment une secte, si on émet l’hypothèse qu'elle fût un rassemblement d'êtres humains, aurait pu s’installer là et y demeurer un certain temps au beau milieu d’une forêt à l’époque amplement touffue, cela sans eau, sans chemins de passage. Le seul que j’ai vu c’est celui qui mène au chalet de Monsieur Granger, tout même assez éloigné de l’endroit où il soupçonne qu’il s’y soit passé des choses apparemment bizarres. A-t-il appris tout cela à partir de légendes ? Aucune idée, mais je me suis quand même intéressé pendant un certain temps à son histoire dont il ne démord pas. Croyant que son histoire pouvait être un biais cognitif j'ai cherché dans un livre de psychologie et ça disait quelque chose comme une pensée qui affecte la façon dont nous nous percevons nous-mêmes, les autres et le monde en général. Une sorte de filtre qu'on transmet à tout ce qui nous entoure et qui génère des pensées déformées pouvant nous causer certains problèmes. 
- Intéressant, je pourrai vérifier cette intuition auprès du psychologue de l'aide à l'enfance que je dois rencontrer d'ici la fin des classes.
- Raphaël Létourneau ?
- Tu le connais ?
- J'en ai beaucoup entendu parler.
- D'accord, je te tiens au courant de ce qu'il en pense, sans bien sûr le mettre au courant de toute l'affaire. Revenons à nos moutons comme tu le dis. As-tu accompagné Monsieur Granger dernièrement dans cette… zone  ?
- À quelques reprises. J’en suis revenu chaque fois avec des détails supplémentaires.
 Un en particulier me colle à la mémoire et je crois que Madame Brodeur le préciserait mieux que moi. Il cite souvent Gilles Bibeau. Celui-ci possède plusieurs cordes à son arc, mais le détail dont je te parle est celui-ci. Il a étudié en Belgique.
- Quel rapport ?
- Monsieur Granger t’a sans doute parlé de la complexité  topographique du territoire de la région, des terrains circulaires possédant des dépendances parfois éloignées de l’épicentre du terrain.
- Tout à fait.
- Les fameux propriétaires inconnus, eh bien ils étaient belges.
 

Cette déclaration permit à Abigaelle de faire le lien entre les terrains que Monsieur Granger s’est procuré, mais principalement le fait que durant plusieurs années des propriétaires se cachant dans l’incognito semblaient régner sur de vastes étendues territoriales dans le canton des Saints-Innocents. Elle interrogea Herman.

- Monsieur Granger t’a-t-il raconté les démarches qu’il a entreprises pour s'approprier certains espaces, mais que celles-ci se retrouvaient nez à nez avec des inconnues autant au niveau des véritables titulaires de tel ou tel endroit qu’il souhaitait acheter ou encore de papiers notariés un peu à la va-comme-je-te-pousse souvent indéchiffrables ?
- Partiellement. Tu sais lui et moi c’est surtout voire presque uniquement technique. Lorsqu’il a su que j’avais laissé les sciences pour me lancer en géographie, il m’a fait venir à son chalet afin, du moins c’est ce que je pense, de fouiller la région d’un point de vue topographique et géodésique. Aucune idée s’il a requis l’aide d’autres spécialistes en quoi que ce soit, mais il s’est adressé à toi et je n'ai aucune idée à quel niveau tu peux intervenir ou bêtement dit, comment tu peux lui fournir de l'aide. Chose certaine, jamais une école a été plantée au beau milieu de cette forêt.
- Bonne question à laquelle je n’ai aucune réponse. La seule hypothèse qui me vient à l’esprit est la suivante. Nouvelle-venue dans un village qui semble être le réservoir de bien des saugrenuités, celle-ci envisagerait la question sous un autre angle apportant peut-être un nouvel assortiment de questions ou des pistes de réponses.
- Je n’ai pas de conseils à te donner, mais cette affaire renferme, c’est sûr, une dose d’aventures qui me plaît... davantage si j'y participais avec toi.
- Formons équipe alors.

Herman enserre la main que lui tend Abigaelle, la conserve quelques secondes afin de voir si un mouvement de recul accompagnerait son geste.

Il n’en fut rien.

 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE





Valery Larbaud 
Chaque pays a son ange gardien. C'est lui qui préside au climat, au paysage, au tempérament des habitants, à leur santé, à leur beauté, à leurs bonnes mœurs, à leur bonne administration. C'est l'ange géographique.








lundi 2 mars 2026

La guerre, selon Daniel Cyr


Je nous reviens alors que le Moyen Orient s'embrase, que l'Ukraine gèle sous les bombardements russes... 
je m'arrête ici rappelant qu'il existe un classement des conflits - décoder, guerres - actuellement en cours. 
On les départage entre :
1) «guerres majeures
celles au cours desquelles 10 000 personnes ou plus sont mortes» : on en dénombre 8
2) «guerres mineures
1000 à 9999 personnes mortes» : on en dénombre 9
3) «conflits armés, 
là où 100 à 999 personnes meurent» : on en dénombre 19
4) «escarmouches ou affrontements
lorsque moins de 100 personnes y laissent leur vie» : on en dénombre 9
 
45 guerres recensées au 2 mars 2026.
200 673 morts en 2025.

Si vous souhaitez consulter le site qui inventorie tous ces chiffres, voici la référence :

https://wikiland.org/fr/List_of_ongoing_conflicts

Passons maintenant au poème de mon ami Daniel Cyr qui a sur la guerre, un regard éclairé: il la hait, l'abhorre, oui, mais il n'a de cesse de la décrire dans toute sa perfidie avec ses mots résonnant comme une trompette voulant désengourdir notre trop facile laxisme. 
 
Le Grand Cri — Cantique noir contre la Guerre
 
Ô Guerre, idole d’ombre aux entrailles de braise,
Reine des charniers froids, courtisane mauvaise,
Tu te dresses au seuil des siècles effrayés
Comme un spectre assoiffé de soleils foudroyés.
 
Tu marches — et le sol se crevasse et s’incline ;
Les cités, sous ton pas, deviennent discipline
De cendres et de cris que nul vent n’apaise.
Ton rire est un éclair dans la gorge des braises.
 
Tu n’es pas seulement l’acier ni la mitraille :
Tu es la lente nuit qui s’infiltre et qui taille
Dans le cœur des vivants une obscure prison ;
Tu es l’odeur du fer mêlée à la raison.
 
Tes bombes sont des fleurs de soufre et de vertige
Qui s’ouvrent dans le ciel comme un infernal prodige ;
Elles pleuvent, monstrueuses, sur les toits innocents,
Et la lune en rougit de honte et de sang.
 
L’enfant — ce frêle dieu aux paupières de sève —
Cherche encore un oiseau dans la poussière brève ;
Mais ton souffle l’arrache aux berceaux du matin,
Et l’azur se fracture en éclats incertains.
 
Tu parles de victoire avec des lèvres d’ombre ;
Tu promets la lumière au milieu des décombres ;
Mais ton triomphe est creux, ton empire est sans chair :
Il ne règne qu’un vent chargé d’ossements clairs.
 
Tu dresses des héros comme on dresse des statues,
Masques d’or figés sur des douleurs tues ;
Et la gloire que tu sèmes au fond des cercueils
N’est qu’un parfum amer, un mensonge en deuil.
 
Ô fléau couronné d’oripeaux stratégiques,
Toi qui changes les peuples en chiffres géométriques,
Tu comptes les vivants comme on compte du blé,
Et tu nommes raison ce qui n’est que sablé.

Je t’ai vue dans la nuit, immense et délirante,
 Ivresse de métal, d’orgueil et d’épouvante ;
Je t’ai vue boire au cœur des hommes épuisés
Comme un vampire antique aux regards embrasés.

Mais déjà, sous la cendre où ton règne se love,
Un frisson obstiné, fragile, se renouvelle :
Un battement secret, plus têtu que la peur,
Germe au fond des gravats, dans l’ombre du malheur.

Car l’homme n’est pas fait pour l’éternelle chaîne ;
Il porte en lui l’éclair qui dissipe la haine ;
Il porte, malgré toi, dans son sang tourmenté,
Une obstination claire appelée humanité.

Et viendra l’aube nue, lavée de tes mensonges,
Où les peuples debout, sortis de leurs songes,
Jetteront dans la mer tes drapeaux déchirés
Et briseront tes trônes de fer exaspéré.

Alors ton nom, poussière aux lèvres du silence,
S’effritera dans l’air comme une vieille offense ;
Et sur les champs longtemps souillés par tes clairons
S’ouvrira, sans tambour, la paix des horizons.

Non plus la paix des tombes, immobile et glacée,
Mais la paix vivante, ardente, enlacée —
Où l’enfant relèvera les yeux vers le soleil
Sans craindre que le ciel ne s’ouvre en appareil.
 
Et le monde, meurtri mais debout dans sa flamme,
Se souviendra de toi comme d’un cauchemar d’âme,
Et murmurera bas, sous l’azur retrouvé :
Plus jamais.
 
- Daniel Cyr

 

vendredi 27 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -39-


- Il faut combien de temps à un chat pour qu’il reconnaisse son nom, demanda Herman tout en appréciant cet espace que Abigaelle avait su rendre si intime, si chaleureux à l’étage de sa maison.
- Aucune idée, mais là je dois lui donner un coup de main pour monter, toute seule elle n’y arrivera pas, mais je me console en disant qu’elle a sept vies pour apprendre, espérant que celle-ci ne soit pas la dernière.
 
Les fenêtres à l’intérieur de sa mezzanine, situées à l’est et à l’ouest, laissent circuler un vent qui charrie avec lui des odeurs d’herbe mêlées à toutes sortes de plantes dont Abigaelle apprécie l’odeur sans nécessairement connaître leurs noms. Le tout se fusionne à l’ambiance d’eucalyptus qui enveloppe la maison.
 
- C’est magnifique ! Tu as bien organisé cette grande pièce. WoW, toute une collection de disques ! Quelle console ! La musique doit être sublime.
- Je te fais écouter quelque chose ?
- Des interprètes québécois ?
- Suis en amour avec Pauline Julien qui, je me doute t’amènera à m'interroger sur la crise d'octobre ‘70. Un épisode de ma vie dont tu ne cesseras pas de me parler tant que je n’aurai pas éclairci l’histoire.
- Je te fais remarquer que c’est vous Madame Thompson qui lancez le sujet.
- Tu as raison, mais on devrait peut-être manger un peu avant. Du café ça ne nourrit pas complètement. Je fais jouer Pauline Julien, avec le son élevé on pourra l’entendre en bas. Allez Zoé, on redescend.
 
La chatte réagit à la parole de sa nouvelle maîtresse, mais s’attend à ce qu’on la fasse voyager en première classe vers la cuisine, dans les bras de l'hôtesse.
 

Les lèvres de Abigaelle ainsi que celles de Herman attendaient, une fois le frugal repas achevé, la cigarette qui favoriserait la conversation, celle qu’attendait le grand jeune homme, en lien avec les activités felquistes de l’enseignante.
 
- Je me rappelle parfaitement bien de toi à l’université de Montréal lorsque tu t’es présenté à la réunion d’accueil offerte aux étudiants soucieux de s’informer sur la situation prévalant à l’automne 1970, surtout ce qui se déroulait autour du FLQ. Les médias racontaient tout à leur manière, du n'importe quoi, ce qui les intéressait surtout c'était de tomber sur un communiqué qui s'avérerait un scoop. Je ne te ferai pas la genèse de l’affaire, seulement te raconter le rôle que j’y ai tenu. Ça faisait l’affaire de bien des membres du FLQ qu’une australienne au nom anglophone s’intègre à leur groupe, assurés qu’ils étaient que jamais on allait m’interpeller quoi qu’il arrive. Sans expérience dans les tactiques révolutionnaires ou la guérilla urbaine, un peu naïve même, je suis rapidement devenue la candidate idéale pour relier les cellules actives à ce moment-là.  Alors qu’à l’université on vous instruisait sur les grands concepts de la révolution, de l'Algérie, Cuba et du Vietnam, je me suis retrouvée sur la ligne de  front. Au début il y avait quatre cellules, deux actives, les deux autres se sont effritées rapidement devant l’ampleur des événements. On m’a chargé de transmettre les messages à Jacques Lanctôt de la cellule Libération et à celle qui s’est occupé de kidnapper le ministre Laporte, installée sur la rue Armstrong à Longueuil, la cellule de financement Chénier que dirigeait Paul Rose. Lui, je l'avais rencontré à Gaspé durant l'été 1969, à «la maison du pêcheur». J'avais à manœuvrer entre les deux, apportant les informations nécessaires à la poursuite de l’opération, rapportant les décisions de l’une chez l’autre. Rapidement des divergences sont apparues à l’intérieur même de chaque cellule. D’une part, comme une crise de leadership, de l’autre, j’appellerais ça une crise de nerfs. L’étau se resserrait, l’armée et la police progressaient dans leurs recherches, la paranoïa s’installait et moi je variais les routes pour me rendre aux deux endroits jusqu’au moment où l'otage britannique a été libéré et que la loi sur les mesures de guerre a été promulguée. Le plus difficile aura été de convaincre le docteur Ferron de m’accompagner à la maison de la rue Amstrong où Pierre Laporte mourait au bout de son sang. Arrivés, Ferron a pris les commandes de l'opération. Tu connais la suite.
- As-tu senti à un moment donné que ta vie pouvait être en danger ?
- Tous les jours après la loi des mesures de guerre. Peut-être que mon allure innocente m’aura protégée ainsi qu'une personne en haut lieu.
- Je peux savoir qui?
- Entre les années 1970 et aujourd’hui, la province de Québec a connu six ministres de l’Éducation. L’actuel, Monsieur Bienvenue, a joué un rôle important dans ma nomination à l’école des Saints-Innocents. Monsieur Granger, le président de la commission scolaire est en relation étroite avec lui. Quand Jérôme Choquette s’est retrouvé au ministère de la Justice, il a agi un peu comme MacCarthy l’avait fait aux États-Unis avec sa chasse aux communistes, ce ministre de la province de Québec qui portait une arme chargée sur lui, entreprit une campagne semblable, la chasse aux felquistes. Sans l’intervention de Monsieur Bienvenue mon nom aurait circulé m'occasionnant de sérieux problèmes car on l'aurait 
certainement relié à celui de mon père impliqué auprès du Docteur Morgantaler qui subissait l'offensive de la justice dont je ne crois pas avoir besoin de te faire un dessin quant aux incidences juridiques qui le suivent toujours. Choquette a de l’appétit pour la délation, pour lui c'est un devoir civique. Il fouillait partout. Monsieur Bienvenue avait entendu parler de moi par son fils qui a été, lui aussi, membre du FLQ. Il a étouffé tout ce qui aurait pu me faire prendre.
- Quelle une affaire !
- Tu comprends maintenant que cette époque doit disparaître de ma mémoire au plus vite. Le seul fait d'en parler me ramène à de bien mauvais souvenirs.

Un long silence s’installa dans la pièce au point qu’il aurait été possible d’entendre ronronner Zoé qui se prélassait au soleil confortablement installée sur le rebord de la fenêtre donnant sur l’école primaire.
 
- Je te ressers un autre café ?
- Oui, merci. Ça sera maintenant à moi de prendre la parole et te donner les informations que je possède sur la fameuse secte dont Monsieur Granger t’a glissé un mot.
 
Herman allait prendre la parole quand son regard 
s’immobilisa sur l’étrange personnage debout devant lui. Croisée quelques mois après son entrée à l’université, cette jeune femme, déjà, lui était apparue comme atypique. Australienne, étudiante en sciences de l’éducation  dans un pays où elle n'avait fréquenté que de façon parcellaire le système scolaire, celle-ci l’avait subjugué par son aisance à communiquer dans une langue qui n’est pas la sienne, une langue dont elle maîtrise parfaitement bien la syntaxe et possède un vocabulaire aussi abondant que précis. Lui qui arrivait de la campagne, peu dégourdi pour cette époque d’après mai ‘68, chez qui socialiser n’était pas la plus grande habileté, ne pouvait qu’admirer cette fille aux cheveux tirant sur le roux qu’elle replaçait en utilisant les doigts de sa main comme peigne, achevant l'opération en secouant la tête. Il avait espéré la retrouver au comité dont le but était de démêler la situation politique au Québec, en fait un comité de recrutement du FLQ, mais elle se situait déjà à un autre niveau, celui qu’on surnommait le «professionnel». Il s’était inquiété deux fois à son sujet. La première, lorsqu’elle disparut de l’université en octobre 1970, en pleine crise et la seconde lorsqu’elle annonça que sa maîtrise terminée à Montréal elle partirait pour Québec compléter ses études menant au doctorat, toujours dans le domaine des sciences de l’éducation. Autour de lui on fut éminemment surpris d’apprendre ce changement d’université, mais cette fille il ne fallait pas tenter de lui faire changer autant les idées que le cheminement menant à leur activation. Elle sait où elle va, trouve le bon chemin tout comme elle le faisait en 1970 alors qu'elle louvoyait entre le nord-est de Montréal et Longueuil. Avant que le hasard, selon Herman, ne replace Abigaelle sur sa route, ici aux Saints-Innocents, devant la façade du surpermarché Steinberg de son père, il ne l'avait revue que lors de la grande manifestation soulignant la fin de la guerre du Vietnam, l'an passé, sachant qu’elle avait été parmi les principaux organisateurs du comité facilitant la venue au Canada d’étudiants américains s'y réfugiant pour éviter l’enrôlement militaire et un éventuel départ vers Saïgon.
 
Aujourd’hui, en ce dimanche de juin, elle était là, versant le café dans une tasse qu’elle allait déposer devant lui. Il la trouva belle. Attirante.
 
- Voilà, je t’écoute.      

Pauline Julien, à l'étage, chantait «L'âme à la tendresse.»

                                                      

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 4)

  Alessandro Baricco Et nous marchions tous les trois, O'Brien, Ninh et moi, nous marchions sans rien dire, un peu comme si tout avait é...