lundi 23 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*18)


Chapitre 17
Bonjour monsieur Dom Hi Nic...



- Va falloir que tu saches, mon cher, mon très cher monsieur Patrice, que me lever à l'heure des poules, c'est pas mon fort. Est-ce que tu oublies que l'on s'est couché aux alentours de quatre heures du matin? As-tu également oublié qu'hier, mon jeudi matin de sommeil, a comme été dérangé? Et en même temps, j'aimerais te rappeler que je me suis tapé un ou deux kilomètres depuis vingt-quatre heures!

Patrice avait laissé défouler Alex puis déposa sa tasse de thé.
- Mon rendez-vous est dans une heure. C'est capital.
- Toujours le don de changer de conversation. En tout cas, je n'ai jamais vu de ma vie un hôtel aussi bizarre qu'ici. Une chance que nous sommes montés aux petites heures du matin, sinon jamais on aurait réussi à s'endormir.
- Vois-tu cette porte? Eh! bien j'ai la vague impression que derrière elle, une fois que j'y serai, je vais en apprendre beaucoup.
- Une question que j'ai jamais voulu te poser mais qui me dérange depuis que tu en as parlé, c'est...

Alex n'eut pas le temps de compléter sa phrase qu'une serveuse s'approcha d'eux pour prendre le menu. Patrice reconnut la danseuse de la veille. Elle faisait tout dans cet hôtel. Peut-être la retrouverait-il plus tard mettant de l'ordre dans les chambres des clients.

- Tout de suite, messieurs.

Elle repartit. Patrice remarqua sa taille fine malgré l'âge et une démarche laissant voir une certaine grâce. Tout chez cette femme était mouvement et volupté. Patrice eut l'impression qu'elle se doutait qu'il la regardait car, sans se retourner, elle en rajouta un peu.

- Tu penses en savoir beaucoup. N'oublie pas qu'en vingt-cinq ans, il s'en passe des affaires. C'est comme les autos.
- Tu me parlais d'une question.
- Ah! oui. Veux-tu m'expliquer pourquoi l'idée de retrouver ta mère te prend seulement cette année? Jamais je t'en ai entendu parler avant. Il me semble que c'était tout à fait clair dans ta tête, tu avais tes parents adoptifs et ça suffisait.
- Pourquoi tiens-tu tellement à ce que ta Shelby fonctionne comme une voiture de l'année? répondit Patrice.
- Je ne vois pas le rapport.

Alex savait qu'avec Patrice une question toute simple prenait des allures de roman à huit cents pasges. Comme si, une réponse à la question posée devait tout expliquer de A à Z.
- Tu l'as dans la tête ma Shelby!

La dame revint avec les assiettes pendant que Patrice précisait à son grand ami Alex que les questions existentielles sont parfois bien compliquées. Un jour, on croit que tout ce que l'on a appris répond à ce que l'on voulait savoir; le lendemain on veut savoir si ce que l'on a cru la veille répond à ce que l'on devait apprendre.

Patrice parla longtemps, peu soucieux de vérifier si Alex l'écoutait vraiment. Cette course vers sa mère représentait pour lui exactement la longue marche vers lui-même. Cette femme qu'il ne connaissait pas mais qui lentement prenait forme devant ses yeux, exerçait sur lui une attraction quasi magnétique.

Il devait savoir pourquoi elle était repartie. Il voulait comprendre ce qu'elle avait appris ici, cette jeune étudiante en géographie venue visiter l'Occident par l'entremise d'Expo'67.

Aux détails qu'il avait réussi à placer bout à bout depuis un certain temps, il avait associé toutes ses recherches sur le Japon, sa culture et sa manière d'envisager la vie. Pourquoi se sentait-il parfois plus Japonais que Québécois malgré le fait que sa mère ne se soit pas occupé de lui? Quel était ce lien entre elle et lui, délié à la naissance?

Il possédait un portrait assez précis du temps passé à Montréal, mais comment avait-elle vécu, ici, à Toronto?


- Es-tu encore ici?

Cette question fit retomber Patrice dans la réalité surtout que le barman se tenait debout devant sa table.

- Le monsieur te parle. Je ne sais pas si tu comprends mieux l'anglais que moi, mais je pense qu'il te parle, dit Alex.
- Je reviens immédiatement, rétorqua Patrice en se levant pour suivre l'employé vers cette fameuse porte dissimulée dans le mur.

L'employé le conduisit directement vers un monsieur d'ascendance chinoise, âgé d'environ soixante ans. Il était habillé d'un smoking noir avec une rose jaune à la boutonnière. À ses doigts, Patrice ne pouvait compter le nombre de bagues mais il y en avait une en particulier qui attira son attention: c'était une perle d'une très grande beauté.

- Vous m'avez fait dire que vous étiez de la famille?
- Je m'appelle Patrice Lanctôt, avoua le jeune homme en présentant la main à celui qui semblait propriétaire de l'établissement et qui l'accepta avec un petit sourire figé aux commissures des lèvres.
- Nous ne portons absolument pas le même nom, reprit le bonhomme tout en se levant.

Le bureau du patron était d'une simplicité déconcertante. Aucun cadre sur les murs et du plafond descendait une lampe s'arrêtant à quelques centimètres d'une table de travail. Un classeur à huit tiroirs régnait en maître absolu dans cette pièce d'où nulle odeur ne se dégageait spécialement.

- Mon nom est Dom Hi Nic, reprit le type avec dans son regard interrogatif, une certaine assurance et beaucoup de méfiance. Mon employé m'a rapidement parlé d'une personne que vous recherchez et qui aurait pu faire un arrêt ici, il y a plusieurs années.
- C'est exact, monsieur Dom Hi Nic.
- Une dénommée GANSOU.
- Je n'ai que ce nom. Elle est ma mère. J'ai des précisions sur son séjour à Montréal et cela jusqu'à ma naissance. Après le 22 mai 1968, je sais qu'elle est repartie par le même chemin emprunté pour sa venue, s'arrêtant ici, à Toronto, comme elle l'avait fait en 1967.
- Mon employé m'a également précisé que vous n'étiez pas de la police.
- Je suis un fils à la recherche de sa mère. Je viens tout juste d'achever mes études...
- Voyons ce que l'on peut faire pour vous, coupa le patron en retournant s'asseoir derrière sa table de travail.

Il ouvrit un tiroir du classeur, en sortit un cahier sur lequel on pouvait lire 1967-1968: un registre. Patrice épiait tous les mouvements de cet homme plus que réservé.

- GANSOU? répéta-t-il en tournant les pages.

Patrice suivait les moindres gestes de l'homme et tentait aussi de jeter un coup d'oeil sur les pages passant rapidement sous ses yeux.
- Voilà, j'ai quelque chose qui pourrait certainement vous être utile. Oui, je crois que c'est exact. Elle s'est arrêté ici en mars 1967. Elle aurait séjourné dans cet hôtel huit jours. Je vais voir maintenant pour ce qui de 1968.
- Y a-t-il des employés...
- Vous allez un peu trop vite, mon jeune ami, coupa le bonhomme qui jeta sur Patrice des yeux de plus en plus méfiants.
- Pardon.

Monsieur Dom Hi Nic tournait les pages lentement. Patrice venait de décider qu'il ne bousculerait plus et attendrait qu'on lui parle avant de répondre. Cette piste, il ne voulait pas la brouiller.

- Vous avez parfaitement raison, monsieur Lanctôt. Elle s'y est également arrêté en 1968. Son séjour fut plus court. Elle est arrivée le 25 mai et repartie le 29: 4 nuits, huit repas et plusieurs appels téléphoniques. Ces appels furent placés à Toronto même et deux sur Vancouver.
- Et l'hôtel à l'époque?
- Tout à fait comme aujourd'hui, sauf que maintenant de mauvaises langues font courir des ragots sur ce qui s'y passe. Mais vous êtes bien placé pour vous rendre compte que l'endroit est correctement tenu.
- J'aimerais savoir si l'hôtel à l'époque avait le même propriétaire?
- Je le suis depuis maintenant vingt ans.
- Monsieur Dom Hi Nic, vous comprendrez que les informations dont vous me faites part sont très intéressantes mais je souhaiterais rencontrer quelqu'un qui aurait été en contact avec elle. Je ne fais pas une enquête sur le fonctionnement de l'hôtel, mais sur cette personne qui est ma mère et que je cherche à mieux connaître.
- Je vous comprends bien.

Les deux hommes se toisaient. Un duel psychologique s'engageait entre un jeune homme décidé à aller plus loin vers sa mère et un propriétaire décidé à en dire le moins possible à un illustre inconnu de la famille.

- Il n'y aurait pas un ou une employée qui aurait pu être ici à cette époque?
- Avez-vous entendu parler des déportés japonais de la Deuxième Grande Guerre Mondiale?
- L'aubergiste qui a rectifié l'adresse de votre hôtel m'en a glissé quelques mots.
- Cet hôtel a toujours été reconnu comme l'endroit où les Japonais de passage au Canada s'arrêtaient. Fort possiblement votre mère, très jeune à ce moment, a-t-elle été guidée ici par des références de son pays.
- Oui, sans doute, reprit Patrice cherchant à maintenir un dialogue avec l'asiatique qui venait de ranger son registre. Mais l'objectif de son voyage était l'Exposition internationnale de Montréal. Je ne comprends pas qu'elle se soit arrêtée si longtemps ici.
- Avait-elle des parents à Toronto?
- Pas à ma connaissance.

La discussion durait depuis près de quinze minutes lorsque Patrice entendit frapper derrière lui. C'était l'employé qui venait aviser son patron qu'un appel téléphonique attendait sur une ligne. Après avoir jeté un coup d'oeil vers Patrice, il referma la porte.

- Vous m'excuserez, monsieur Lanctôt, le travail m'appelle et je ne puis vous consacrer plus de temps.
- Puis-je me permettre de revenir sur ma question?
- Pour vous répondre franchement, à part une très vieille femme de ménage qui a toujours travaillé ici et qui est à la retraite depuis près de cinq ans maintenant, je ne vois pas. Moi-même en ce temps-là... Excusez-moi, mais je ne puis davantage.
- Et cette dame, pourrais-je la voir?
- Vous êtes tenace, jeune homme! Demandez à Jean-François, le barman.
- Merci monsieur Don Hi Nic. Je suis à l'hôtel pour encore deux jours, si jamais vous aviez encore un peu de temps à me consacrer, j'en serais très satisfait.

L'honorable chinois s'était levé pour ouvrir la porte. Patrice lui tendit la main, remarqua une autre fois cette perle à son doigt et sortit sur un petit salut beaucoup plus chinois que japonais.

Il se dirigea vers le barman, lui parla de cette vieille femme de ménage. Jean-François se gratta la tête, lui dit qu'il allait vérifier avec la secrétaire-comptable et lui donnerait de plus amples informations lorsqu'il les aurait. Patrice retrouva Alex: le pauvre en était à son cinquième café.

- Je crois que je suis sur une bonne piste, dit-il en s'assoyant devant Alex.
- Et moi là-dedans, qu'est-ce que je fais?
- Ça ne va pas tarder à bouger. Lundi approche et il y aura de l'action, plus que tu n'en as jamais vu dans toute ta vie à Saint-Camille..



DE RETOUR AU QUATRIÈME ÉTAGE DU TOURIST ROOM 99




Éric fumait, regardait par la fenêtre, écoutait tous les mouvements dans les pièces adjacentes, regardait la télévision sans trop s'y intéresser puisque les émissions étaient en anglais... mais surtout, il cherchait un moyen de s'enfuir. Sans trop savoir pourquoi, il n'était pas rassuré sur les intentions de Steve et ses grands projets floridiens.

Il avait vérifié plusieurs fois s'il ne pouvait pas se glisser par la fenêtre; elle était condamnée et, de toute façon, il y avait ni échelle ni issue de secours. Éric laissait fuir son regard vers Toronto qu'il n'aura finalement vu que de l'intérieur.

Il se demandait si Patrice était à sa recherche. Il ne pouvait utiliser le téléphone car à chaque fois qu'il tentait de l'utiliser, ça ne fonctionnait pas. Steve avait sûrement pris soin de le faire débrancher. Il se sentait pris comme au centre d'accueil.

Il entendit des pas sur l'étage et tourner la clef. Steve entra. Par une espèce de lueur dans les yeux de son "nouvel" ancien protecteur, Éric devina immédiatement que la rencontre avec le Dodge avait eu lieu. Les choses allaient enfin se tasser. Pas rêveur pour deux sous, il avait vite appris que ce qui arrive ou doit arriver, on doit y croire lorsqu'on a les deux pieds dedans.

- J'ai parlé au Dodge, dit Steve.
- Notre avion privé nous attend sans doute sur la piste?
- Monsieur Georges est disposé à nous faire passer la frontière.
- Ça veut dire la Floride ça, la frontière?

Steve hésitait. L'habitude de mentir pouvait très facilement lui permettre de dire et de se dédire avec autant de sérénité dans un cas comme dans l'autre.
- Non, pas tout à fait, dit-il.
- Juste de l'autre côté de la frontière, tu veux dire.
- Ce n'est pas encore tout à fait au point.
- Est-ce qu'il y a des palmiers juste de l'autre côté de la frontière?
- Il va falloir que ce soit toi qui ailles porter l'enveloppe au Dodge avant qu'il vienne nous déposer de l'autre côté de la frontière.

Éric flairait le piège mais ne le laissait pas paraître. Lui aussi était un habitué des choses inexactes.
- Comme ça, il n'est plus fâché après moi, le gros toutou?
- Il veut être certain qu'on ne lui joue pas dans les pattes. Leur histoire de lundi semble les préoccuper pas mal, si tu veux savoir. Il souhaite qu'on ne reste pas à Toronto pour voir le feu d'artifice et qu'on ne retourne pas à Montréal. De toute façon, Montréal c'est pas mal fini pour nous deux.
- Ni Toronto, ni Montréal, juste de l'autre côté de la frontière. J'ai bien compris.
- Écoute, mon jeune...
- Je ne suis pas ton jeune, coupa Éric en s'allumant une cigarette.
- ...si tu t'imagines que j'ai eu du plaisir à jaser avec le mur-à-mur, j'aurais aimé ça te voir avec lui. Tu ne peux pas imaginer le bétail qu'il fait!
- Que tu es donc gentil de t'occuper de moi!
- Une armoire à glace, c'est minus à côté de lui.
- Comme ça, il n'aura pas trop de misère à nous faire passer "à travers" la frontière, on ne se fera pas remarquer par personne!

Steve se promenait de long en large dans la petite pièce. Parfois il jetait un coup d'oeil sur l'enveloppe comme pour se rassurer que tout se déroulait comme il l'avait prévu.
- As-tu une autre suggestion, demanda Steve.
- Oui, j'en ai une.
- Et laquelle, s'il vous plaît.
- Tu me laisses partir et tu t'arranges tout seul avec ton Dodge, ton enveloppe et ta frontière.
- Mourir? C'est ça que tu veux? Mourir? Ta face, eh! bien le Dodge, il la cherche, et ça s'adonne qu'il ne s'arrêtera pas avant de l'avoir réduite en mille miettes comme il a voulu le faire avec mon bras.

Éric se leva et se dirigea vers la porte.
- On ne sort pas, mon tout petit, Steve a tout prévu. Écoute-moi bien. On n'a plus le choix. Nous allons tous les deux au York. On entre, enfin je veux dire tu entres et tu remets l'enveloppe à un gros toutou comme tu le dis, je suis tout à fait certain que tu vas savoir qui c'est, même si tu ne l'as jamais vu. Ensuite, on le suit vers le stationnement au sous-sol de l'hôtel et il nous reconduit tout gentiment vers la frontière la plus proche; il me semble que c'est à Détroit qu'on va atterrir. Quelques billets verts américians plus tard et là, tu fais ce que tu veux et moi aussi.

Éric écoutait Steve avec le maximum d'attention. Il se doutait bien de la magouille, mais c'était sa seule chance.
- Ça marche, puisque j'ai, je veux dire... on n'a pas le choix.

Les deux garçons sortirent de la chambre. Ils croisèrent une jeune fille guère plus âgée qu'eux, accompagnée par un vieux monsieur aux allures distinguées. Elle portait des bas noirs et des souliers dont les talons étaient si hauts qu'elle devait se tenir à la rampe pour descendre sans tomber.

Derrière la réception, la dame de la veille était toujours là. Elle cligna un oeil vers Éric qui la dévisagea quelques secondes.

- N'oubliez pas que la porte se ferme à minuit! conseilla-t-elle avant d'éteindre sa cigarette dans un cendrier plein à ras bord.

Ils traversèrent la frontière du Tourist Room 99.

dimanche 22 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*17)

Chapitre 16
La rencontre avec le Dodge

La météo venait de jouer un sale tour alors qu'il ne restait que deux jours au mois d'avril. Il était inconcevable d'imaginer une journée aussi froide, pluvieuse juste au bord de la neige. Et on annonçait cette température pour tout le lendemain, de même qu'une bonne partie du dimanche.
Un vendredi à Toronto! Que souhaiter de mieux pour Patrice qui était déjà levé depuis très tôt le matin. Il regardait par la fenêtre cette ville écrasée malgré son site privilégié, tout près d'un lac magnifique. La pluie, voisine de la neige, traçait de longs sillons sur la vitre au point que le jeune homme distinguait mal ce qui se passait dans la rue aussi peu passante que la veille.
Songeur comme à son habitude, il remettait de l'ordre dans cette suite inattendue d'événements. Les yeux au loin, il cherchait la petite ouverture lui permettant d'intervenir. Il savait qu'Éric et Steve se trouvaient à Toronto, qu'ils étaient tous les deux en danger. Il se doutait que cet hôtel spécial, dans lequel il se trouvait présentement, pouvait lui apporter d'importantes informations sur les allées et venues de sa mère, vingt-cinq ans auparavant.

Il regrettait l'absence de Caroline mais la reconnaissait parfaitement dans le fait qu'elle refusât de venir le rejoindre. C'était à la fois de la délicatesse et, peut-être, une façon pour elle de mieux le recevoir au cas où tout ne tournerait pas de la manière que Patrice l'eût souhaité.

Il s'approcha l'appareil téléphonique et demanda la chambre d'Alex. Il devait sûrement dormir à poings fermés.
- En pleine nuit que tu me réveilles!
- Je t'attends à la salle à manger, dit Patrice.
- Penses-tu que dans une place comme ici, il y a une salle à manger? répondit Alex tout en baîllant à s'en décrocher les mâchoires.
Patrice racrocha, sauta dans la douche.

CHAMBRE 44

- Quel temps de chien! se plaignait Steve.
Éric avait dormi sur le sol ne voulant pas partager le grand lit avec son "nouvel" ancien protecteur.
La chambre du Tourist Room 99 empestait la cigarette et la bière. Les deux jeunes avaient passé la soirée devant la télévision à suivre le match de hockey opposant les équipes de Toronto et Vancouver.

Ils avaient à peine réussi à dormir tant les locataires occasionnels de l'endroit se succédaient d'heure en heure.

- J'ai faim, dit Éric tout en s'étirant les bras jusqu'à Montréal.
- Avant, voici le programme de la journée.
- Pas trop compliqué avec la température.
- Tu m'écoutes! reprit Steve qui ne semblait pas du tout avoir le goût de perdre son temps. Il faut que j'entre en contact avec le Dodge aujourd'hui même. Toi, tu restes ici, sans bouger; tu t'occupes de garder l'enveloppe jusqu'à mon retour. C'est clair?
- J'ai faim pareil.
- Une fois que je me serai entendu avec le Dodge... oh! oui, il ne faut absolument pas qu'il te voit avant que je lui parle sinon je ne donne pas cher de ta peau... Une fois...
- Et pourquoi pas cher?
- On ne sort pas le Dodge de prison pour des affaires ordinaires. Ce coup-là, lundi, c'est une grosse bibiite. Ton Japonais en a parlé.
- C'est pas mon Japonais, c'est Patrice.

L'image de Patrice se reforma dans le cerveau d'Éric et il ne put s'empêcher de ressentir une espèce de malaise face à ce qui s'était déroulé depuis leur départ en catastrophe de Montréal. Il n'écoutait plus Steve qui jacassait sans arrêt, lui donnant des ordres auxquels il ne devait absolument pas déroger.
- Je serai sans doute revenu...
- Et on déjeune comment, peux-tu me le dire? coupa Éric revenu à la réalité de cette chambre humide.
Steve quitta la pièce en coup de vent, verrouilla derrière lui comme s'il mettait à l'abri un trésor précieux. Il se passa moins de dix minutes avant qu'il ne revint, apportant à manger pour toute la journée, sans oublier les cigarettes, le nerf de la guerre chez Éric.

- À plus tard, et il le laissa dans une pièce où seules les grosses gouttes de pluie s'écrasant furieusement contre la vitre des fenêtres brisaient le silence.
Éric vérifia la poignée de la porte. Il était de nouveau enfermé.
- Il faut que je sorte d'ici, se dit-il.

VANCOUVER 5, TORONTO 4

La victoire de l'équipe de Vancouver (la jeune fille du bureau de location devait certainement être folle de joie car son Pavel Bure avait marqué quatre des cinq buts de son équipe!) avait jeté la consternation dans la ville de Toronto, encore plus que le mauvais temps.

Tous les matins de la semaine, l'hôtel York attairait beaucoup de gens en servant un brunch typique placé sous le thème de la chasse et la pêche. Tout le personnel était revêtu comme si chacun partait en excursion en pleine forêt, sur les lacs immenses de l'Ontario. L'hôtel s'attendait à encore plus de gens étant donné la possibilité de pouvoir croiser les joueurs de hockey.

Malgré la pluie, ce vendredi ne faisait pas exception à la règle. Une foule de curieux tentaient d'investir le hall, les plus chanceux s'étant trouvé une place dans la grande salle à manger. Malheureusement, aucun joueur n'était arrivé pour le déjeuner.

Steve se promenait de l'autre côté de la rue, se demandant s'il était prudent pour lui de se rendre directement vers le Dodge. La seule monnaie d'échange qu'il possédait, c'était l'enveloppe... et Éric.

Dans sa tête, il savait très bien qu'une fois l'enveloppe remise, il se fouterait carrément de ce qui pouvait arriver à son jeune compagnon. Ce dernier lui avait assez donné de difficultés jusqu'ici, il n'allait pas s'en préoccuper davantage.

Il réussit à entrer en se frayant un passage parmi cette foule qui n'avait d'idée que pour le hockey et ses vedettes. Àprès avoir joué du coude, il se retrouva devant la réception. Un monsieur très élégant, le maître d'hôtel, lui demanda s'il pouvait lui être utile.

- J'aimerais rencontrer un client de l'hôtel.
- Vous avez le numéro de sa chambre? Son nom?
- Je..., Steve vasouillait comme un enfant ayant oublié son propre nom.
- Jeune homme, comme vous pouvez le constater, l'hôtel est rempli et je n'ai guère le temps à perdre avec vous qui me semblez beaucoup plus à la recherche de quelque vedette qu'autre chose.
- Non... je...
- Alors, mon garçon! Vous ne connaissez pas le nom de la personne que vous souhaitez rencontrer?
- Je sais simplement qu'on l'appelle le Dodge...
- Nous ne sommes pas un garage, ... vous avez dit... monsieur Dodge?
- C'est ça.

Le maître d'hôtel dévisageait Steve tout en décrochant le téléphone. Il composa quelques chiffres à partir du standard. Il portait des gants blancs d'une grande netteté.
- Monsieur! Un jeune homme demande à vous rencontrer.
Quelques secondes s'écoulèrent. Le maître d'hôtel devint de moins en moins hautain et bredouilla:
- Oui, monsieur. C'est exact, monsieur. Tout à fait, monsieur. J'ai bien compris, monsieur.
La voix du maître d'hôtel chevrotait. Ses yeux scrutaient autour de lui. Il venait de s'entretenir avec quelqu'un d'impressionnant car son attitude, tout à coup servile, paralysée l'obligea à fixer ce Steve d'une toute autre façon.
- Jeune homme, vous devez attendre ici. Monsieur Dodge vous y rejoindra.

Steve recula de quelques pas et sentit monter en lui une espèce d'anxiété qui allait bientôt se transformer en angoisse. Il avait entendu parler du Dodge sans l'avoir jamais rencontré. Si monsieur Georges avait décidé de le mettre dans le coup, il ne fallait plus rire. Mais son plan lui paraissait indubitable.

On se bousculait toujours dans le hall pour gagner la salle à manger. Depuis quelques instants, des caméras de télévision et une horde de journalistes faisaient le pied de grue, souhaitant l'arrivée des joueurs des Canucks de Vancouver.

Lorsque le Dodge sortit de l'ascenceur, tous les représentants des médias se jetèrent sur lui croyant reconnaître tel ou tel athlète. Le regard sinistre du Dodge les fit reculer et s'excuser.
Steve avait tout vu. Il sentait ses jambes devenir molles comme de la guenille alors que le géant s'approchait de lui. Ce dernier l'avait reconnu et dans la tête de Steve, plus rien ne pouvait maintenant modifier sa destinée. Il se devait de jouer vite et bien, sinon c'était la fin.

- Monsieur Georges devrait être content maintenant, j'ai retrouvé l'enveloppe et le petit-cul.
- Tu parles trop, dit le Dodge qui plongeait des yeux de glace dans ceux de Steve grelottant comme après une heure sous la pluie qui, d'ailleurs, rageait toujours à l'extérieur.
Le Dodge le saisit par le bras l'entraînant vers un couloir derrière la réception. Voyant s'approcher le mastodonte, l'homme aux gants blancs se retira pour s'affairer à diriger la circulation dans le hall.
- L'enveloppe?
- Elle est à mon hôtel, répondit Steve qui souhaitait crier tellement la prise de bras du Dodge le faisait souffrir.
- L'enveloppe.
Steve voulut placer deux mots mais le radius de son bras droit deviendrait de la poudre d'os si, d'ici quelques secondes, il ne trouvait pas un moyen de lui faire ouvrir la main.
- Je t'apporte les deux: l'enveloppe et celui qui nous a fait du trouble. Mais je veux que tu téléphones à monsieur Georges afin qu'il me fasse partir loin d'ici.
- L'enveloppe.
C'est dire que le Dodge n'avait que cela dans la bouche. Il ne desserrait absolument pas les doigts et fixait Steve d'un regard réfrigérant.
- Fais ce téléphone pour moi, sinon tu vas rester là avec mon bras toute ta vie. Mourir tout de suite ou plus tard, c'est du pareil au même.
Le Dodge constatant que le petit truand semblait prêt à tout pour s'entretenir avec le patron, le somma de revenir d'ici une heure avec les deux objets en question. Ensuite, il parlerait à monsieur Georges.
- Tout de suite. Je veux lui parler tout de suite. Je n'ai pas traversé la moitié du Canada pour rien, avec le Japonais à mes trousses.
- Quel Japonais? demanda le Dodge qui reliait les informations entre elles.
- Celui avec qui Éric se trouvait.
- Où maintenant?
- Aucune idée. La figure de Steve se crispait de plus en plus. Il sait que nous avons l'enveloppe et lui, l'enveloppe il l'a lue. Il sait ce qui doit se passer lundi.
- Tu parles trop, le jeune. Reviens dans une heure et j'aurai parlé à monsieur Georges pour toi.
- Tu peux lui parler maintenant. J'attendrai ici que tu reviennes.

Le Dodge lâcha le bras de Steve qui le frictionna, encore heureux qu'il fût en place. Il tourna les talons et se dirigea vers l'ascenceur. Aucun journaliste, aucun photographe, aucun caméraman, personne ne se déplaça dans la direction du Dodge.

Finalement et contre toute attente, quelques joueurs de hockey se présentèrent le bout du nez. La fatigue se lisait sur leur visage. Ils se dirigèrent vers la salle à manger, précédés du maître d'hôtel qui feignait ne voir personne autour de lui. Il s'affairait comme s'il s'était agi de n'importe qui. Il n'avait probablement pas digéré la défaite des Maple Leafs, la veille.

Au bout de dix minutes, le Dodge revint vers Steve. Il avait un téléphone cellulaire à la main qu'il remit au jeune homme. Les deux individus se regardaient avec froideur, le plus jeune ne cessant de se frotter le bras droit.
- Monsieur Georges...

samedi 21 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*16)

Le chapitre 15
Chambre à louer au Tourist room 99...


La vieille dame criait à s'en fendre l'âme. Éric, bien à son aise dans ce type de situation courait s'en s'arrêter. Il vit Steve au bout de la rue, ce qui le rassura. En passant près de lui, il lui remit le sac à main et se dirigea dans l'autre direction. Il reprit son souffle.
Le brouhaha occasionné par la vieile dame se perdit dans l'ensemble des bruits de la ville. Un policier l'accompagna vers un banc public en la soutenant doucement par le bras.
Éric retrouva son complice qui avait déjà vidé le sac fouillant avidement dans le portefeuille.

- Cent dollars! soupira-t-il. On pourra au moins se trouver une chambre dans un petit hôtel en attendant de retrouver le Dodge.
- Il pourrait nous inviter dans son York d'hôtel!

Steve ne s'occupa plus d'Éric et lança dans un canal d'égout: papiers, cartes et porte-monnaie. Il prit une autre rue opposée et cinq minutes plus tard, ils se retrouvèrent face à un vieil immeuble, le Tourist Room 99.

- Une chambre pour deux, demanda Steve qui se plaisait à exhiber son anglais rudimentaire à une patronne aux allures curieusement louches.
- Pas obligé de te forcer, je parlais français.

L'établissement ne devait recevoir que des clients de passage car la grosse dame lui demanda si c'était pour la soirée, la nuit ou quoi.
- Jusqu'à lundi, répondit Steve dans ce qui ressemblait à une espèce de français et d'anglais mêlés.
- Tu paies tout de suite mon grand, exigea la tenancière en s'allumant une cigarette américaine. Ça fera vingt dollars la nuit.
Steve jeta un coup d'oeil du côté d'Éric qui se promenait dans la pièce servant à la fois de réception et de salon.
- Tu fais comme tu veux, dit Éric.
Steve donna soixante dollars à la dame qui lui indiqua la chambre quarante-deux, au quatrième. Elle fixait Steve avec des yeux d'épervier comme si elle souhaitait comprendre pourquoi deux jeunes garçons venaient passer une fin de semaine chez elle, dans son petit hôtel qui ressemblait plus à une maison de passe qu'autre chose.

- Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous me le demandez à moi personnellement. Je suis la seule à m'occuper de la place.
La clef en main, Steve siffla Éric qui reçut un beau sourire en croisant le regard de la dame.
- Faites attention au réfrigérateur, il ne fonctionne pas bien.
Ce fut les dernières paroles qu'ils entendirent avant de s'engouffrer dans une chambre sordide qui ne contenait qu'un grand lit. La fenêtre où une vieille toile servait de rideau, donnait sur l'arrière du "tourist room". Le petit réfrigérateur installé sur une table à courtes pattes tout contre un mur sur lequel une tapisserie aussi vieille que la propriétaire, semblait en effet mal fonctionner. Il n'y avait pas de lavabo, encore moins de salle de bain. La plus grande nudité régnait dans l'alcôve.
Il devait être près de dix-huit heures.
- J'ai faim, on va manger, marmonna Éric tout en examinant la pièce. On est encore pas mal loin de la Floride, mon Steve.
- Surtout avec quarante piastres dans nos poches jusqu'à lundi.
- Lundi?
- Je te le dis, le Dodge va nous remettre en contact avec monsieur Georges qui sera très heureux de récupérer son enveloppe.
- Tu penses! s'exclama Éric. Ç'aurait été beaucoup plus simple de venir la porter lui-même, cette fichue d'enveloppe, et il s'élança sur le lit qui creusait tellement qu'il en perdit presque de vue son "nouvel" ancien protecteur.
- Tu ne saisis pas grand-chose dans ces trucs, mon jeune.
- Je ne suis pas jeune. On va manger? s'entêta-t-il tout en fixant son attention sur des paroles qui filtraient à travers les murs.
- D'abord il faut trouver un endroit pour garer la camionnette. Elle pourrait nous être encore utile. Tu m'attends ici et je reviens avec un lunch.
- J'y vais aussi.
- Non, Éric. Il n'est pas bon qu'on nous voit ensemble.
- Je suis encore enfermé pour deux jours?
- Oui, mais cette fois tu auras un compagnon qui ne te lâchera pas des yeux une seconde, mon tout petit.
- Je ne suis pas tout petit.


Steve quitta la chambre. Éric entendit le verrou tourner. Il était fait comme un rat. Enfermé dans un bordel minable de Toronto par un compagnon ne voulant plus prendre de risques avec la suite des événements, il ne lui restait plus qu'à attendre et espérer. Mais quoi au juste? Son regard revint à la fenêtre, si sale qu'il aurait pu y écrire tout ce qu'il ressentait au plus profond de lui.

À QUELQUES PAS DE LÀ...

Patrice entra dans un restaurant japonais situé à quelques mètres de l'hôtel indiqué par le vieux propriétaire de l'auberge. Il prit place à la fenêtre. Alex et les autres se pointeraient à Toronto autour de vingt-deux heures, il avait donc amplement le temps de souper et relire les notes contenues dans le fameux cahier à jaquette de cuir noir.
Le restaurant était vide. On lui sevit des spécialités japonaises qu'il ne connaissait pas. Il mangeait lentement tout en relaxant. Dans sa tête, tous les plans échaffaudés jusqu'à maintenant devaient être revus et corrigés, replacés dans un nouvel ordre: visiter l'hôtel de la rue Oiran, rerouver Éric, faire avorter le coup de lundi en avisant la police...

- Monsieur reprendra-t-il un peu de thé? s'enquit la serveuse, une fort jolie jeune fille qu'il n'avait pas encore remarquée.
- S'il vous plaît.
- Vous n'êtes pas de Toronto?
- Vous avez raison. Et qu'est-ce qui vous le fait dire?
La jeune fille venait de faire quelques pas en direction de la cuisine lorsqu'elle s'arrêta.
- Sûrement mon accent, reprit Patrice, les yeux droit dans les siens.
- Pas du tout, vous n'avez pesque pas parlé.
- Alors?
- Les gens de la région qui mangent ici n'y restent pas si longtemps. Vous êtes face à cette fenêtre depuis plus de trois heures maintenant.


Patrice, surpris de savoir qu'il était passé vingt et une heures, ramassa ses choses alors que la jeune serveuse traversait la salle à manger pour se perdre derrière le comptoir.
Debout, face à la caisse, Patrice attendait. La jeune fille réapparut, une note à la main.
- Ça fera quatorze dollars, monsieur.
- Vous connaissez bien le quartier chinois, mademoiselle?
- J'y vis depuis que je suis née. C'est étrange n'est-ce pas qu'une Japonaise vive dans le quartier chinois?
- Je crois qu'il n'y a pas de quartier japonais à Toronto et que les orientaux ont investi ce quartier comme étant celui qui leur ressemble le plus.
- Vous me semblez bien informé, répondit la jeune serveuse.
Patrice fit un pas pour partir mais il ne put retenir une question:
- Vous connaissez l'hôtel situé à cette adresse?
Il remit le bout de papier à la jeune fille qui rougit quelque peu et, embarassée, répondit:
- C'est l'hôtel Shôwa. Ce n'est pas un endroit recommandable.
- Je ne suis pas de la ville, mais j'ai de bonnes raisons de croire qu'à cet endroit, je pourrai obtenir d'importantes informations.
- Je vous répète que ce n'est pas l'endroit désigné pour les gens bien.
- J'aimerais que vous m'en disiez davantage, si cela ne vous embête pas trop.
- Je dois retourner à la cuisine, monsieur. Bonsoir!

Patrice se retrouva seul dans le restaurant où les odeurs de poisson cru devenaient de plus en plus envahissantes.
L'obscurité s'étendait sur le rue Oiran que Patrice descendait. Il ne croisait que peu de gens. L'impasse donnait l'illusion de se jeter dans le lac Ontario. Les numéros aux portes allaient bientôt s'arrêter sur le fameux 31 indiqué par l'aubergiste.


L'enseigne lumineuse indiquant SHÔWA clignotait dans la nuit tiède. Patrice ouvrit la porte et se retrouva plongé dans une salle enfumée. Personne ne remarqua sa présence, occupé qu'on était à siroter un verre de bière et suivre le spectacle dans le fond de la pièce. Une femme, à qui on ne pouvait donner d'âge, dansait sous les regards engourdis d'un public bigarré.
Il s'avança vers le bar ce qui lui permit de mieux jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de la place.
- Pour vous?
- Cognac! répondit-il sans réfléchir.
Le barman revint aussitôt et Patrice lui demanda s'il pouvait voir le propriétaire.
- Vous êtes de la police?
- Non, de la famille.
Le serveur, ne comprenant pas l'allusion de Patrice, lui jeta un regard étonné. Il prit la direction d'une porte qu'on ne pouvait vraiment remarquer à moins d'être familier avec les lieux.
Patrice goûtait son cognac, le regard braqué sur cette porte qui venait de se refermer derrière le serveur. Au bout de quelques minutes qui lui parurent des heures, l'employé revint.
- Il vous recevra demain midi, mais monsieur Dom Hi Nic aimerait connaître votre identité de même que les motifs de votre visite.
En quelques mots, Patrice ramassa toute son histoire, réserva deux chambres pour la nuit et quitta le bar. S'assoyant au fond de la salle, il y attendrait Alex et les autres.
Le triste spectacle continuait et Patrice comprit les allusions de la serveuse du restaurant. Les gens, ici, semblaient désabusés, fatigués et imbus d'alcool. Les fumées de toutes sortes tissaient un brouillard opaque que seuls les accords de la musique transperçaient. La dame sans âge flottait comme des rideaux de tulle au vent.

Quand Alex entra dans l'hôtal Shôwa, il était près de vingt-trois heures. Patrice le vit et se dirigea immédiatement vers lui.
- Tu te tiens dans de beaux endroits?
- Les autres n'y sont pas? interrogea Patrice, désappointé de ne pas retrouver Caroline.
- Elle te fait dire que tu dois aller au bout de ton affaire, seul. Mais de quelle affaire parle-t-elle?
- Et Bianca?
- Elle a peur en Shelby.
- Eh! bien on sera deux, reprit Patrice déçu mais fier de Caroline qui respectait la route qu'il prenait pour arriver au bout de son identité.

Alex commanda une bière au serveur qui examina Patrice encore davantage.
- J'aimerais bien savoir ce qui se passe.
- Prépare-toi, je vais tout te raconter.
Patrice passa une bonne partie de la nuit à tracer le portait le plus détaillé possible de cette aventure à la fois complexe et compliquée. À repasser tous les détails de cette histoire, Patrice pouvait placer les choses et rétablir son plan.
- Vaincre le premier, c'est vaincre une fois pour toutes.
- Là, je suis trop fatigué pour comprendre tes paraboles, dit Alex qui ressentait douloureusement les kilomètres entre Saint-Camille et Toronto.

- C'est celui à l'allure orientale, dit le barman.
- Merci, répondit le patron en refermant la porte derrière lui. On verra cela demain.




vendredi 20 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*15)



Chapitre 14
Tout le monde à Toronto...


Des rayons de soleil s'étiraient sur le plancher de la chambre. Patrice ouvrit les yeux, s'étira et laissa vagabonder son esprit quelques instants avant de se lever. Deux lits vides s'offraient à lui.
- J'aurais dû m'en douter.

Il eut le réflexe immédiat de vérifier près de la table de chevet. L'enveloppe aussi avait disparu.
Dans sa tête, une foule d'idées surgirent. Elles allaient d'Éric à Steve. Il lui fallait descendre et voir du côté du vieux Japonais s'il n'avait pas entendu ou vu quelque chose d'insolite au petit matin ou même cette nuit.

- Jeunes garçons partir avec camionnette, tôt ce matin. Pas avoir temps réagir.

Patrice, le regard au travers de la fenêtre, fixait le plus loin qu'il pouvait. L'étrange sensation qu'il lui serait difficile d'intervenir auprès des deux fuyards s'installa. La malchance ou le Dodge avaient le champ libre pour agir.
Il se sentait impuissant comme jamais auparavant. À quelques kilomètres de Toronto, à quelques heures d'un solide coup où, certainement, Steve pourrait bien se pointer le nez, il devait se réorganiser le plus rapidement possible.

- Est-il possible de placer un appel au Québec? demanda Patrice à un vieux monsieur japonais perdu et estomaqué comme s'il venait de recevoir un paquet de lange sale sur la tête.
Patrice téléphona à Alex: il répondit rapidement. Le jeudi matin était la seule journée de la semaine où il n'avait pas besoin de se lever tôt.

- Veux-tu bien me dire où tu te caches?
- Écoute-moi bien Alex. Je te demande de ne pas poser de questions et de venir me rejoindre à Toronto aujourd'hui même.
- En voyage de noces?
- Pas de farce. Tu viens avec Caroline. Elle pourra se libérer de la bilbiothèque.

Il y eut un moment de silence à l'autre bout de la ligne. Patrice crut que son mécanicien avait coupé, jugeant la proposition de son ami entièrement farfelue ou bien déçu que Caroline en sache plus que lui.

- Je peux amener Bianca?
- Est-ce que tout le monde peut voyager dans la Shelby?
- Oh! monsieur Patrice s'intéresse tout à coup à ma Shelby? Pourtant, il n'y a pas si longtemps, monsieur Patrice trouvait que je perdais mon temps avec cette voiture! Monsieur... Dis-moi donc toi, qu'est-ce qui arrive avec la camionnette?

Patrice ne voulant pas étirer la conversation et encore moins tout raconter à son ami des aventures qu'il vivait actuellement, raccrocha après lui avoir donné rendez-vous à la nouvelle adresse de l'hôtel griffonnée sur le bout de papier par le vieux Japonais.


SUR LA ROUTE

À bord de la camionnette blanche, Steve et Éric roulaient à vive allure. En parallèle, un train les suivait sur la voie ferrée. Aux passages à niveau, la locomotive poussait un grand cri. Éric y jetait un coup d'oeil oisif.

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée?
- Tu te la fermes, le jeune. C'est clair.
- Je ne suis pas jeune, répétait Éric comme à chaque fois.

Dans sa tête, il imaginait Patrice se levant, découvrant leur fuite et celle de l'enveloppe que le Dodge cherchait activement dans tous les coins de Toronto. Et Steve qui lui proposait de partir pendant qu'il en était encore temps. Qu'ils pourraient plus facilement s'organiser avec le Dodge s'ils la lui rapportaient. Qu'avec Patrice l'avenir était incertain et qu'ils risquaient de se retrouver devant les policiers de Toronto qui les expédieraient à Montréal: centre d'accueil ou, pire encore, la prison.
Éric, aux mots de policiers, centre d'accueil, prison ne réfléchit plus longtemps alors que Steve, heureux de pouvoir jouer encore sur l'échiquier de monsieur Georges, s'emparait de l'enveloppe et des clefs de la camionnette. En deux temps trois mouvements, les deux compères se retrouvèrent sur la route transcanadienne, direction Toronto.

- C'est pas compliqué, mon Éric. On retrouve le Dodge à Toronto, ce qui sera pas très difficile parce qu'il s'installe toujours au York, on lui explique qu'on a retrouvé l'enveloppe et qu'une petite récompense, style un aller pour la Floride, nous permettrait de ne plus jamais se faire voir.
- La Floride?
- Soleil! Bord de mer! Retraite à vingt ans! Quoi demander de mieux?
- Quoi demander de mieux? répéta Éric qui, instinctivement, boucla sa ceinture et plaça ses mains sur les genoux.

Ses yeux étaient hypnotisés par la route qui glissait sous lui. Steve ne se préoccupait de rien d'autre que d'arriver à Toronto dans les plus brefs délais.
Éric rêvassait. Il n'aimait pas les sentiments qui lui bloquaient la respiration. Il n'aimait pas penser à Patrice, sans doute assis dans la petite salle à manger de l'auberge avec le vieux Japonais glissant autour de lui. Pour une des rares fois de sa vie, le doute s'installait, se logeait tout doucement entre ses épaules lui plaquant un point inconfortable.

- Arrête de grouiller, espèce de bébé, lui cria Steve.
- Occupe-toi de conduire et laisse-moi tranquille, siffla Éric avec la vitesse de l'éclair.
- Écoute-moi bien, le jeune. Si jamais tu me chies dans les mains une autre fois, c'est le Dodge qui s'occupera de toi. C'est assez clair?
- Je ne suis pas jeune, dit-il en fermant les yeux.

Il souhaitait s'endormir le plus rapidement possible évitant les menaces de Steve. Ne plus penser qu'à une chose: que tout se passe vite, que finisse cette histoire qui se compliquait d'heure en heure. Ne plus être obligé de choisir entre un protecteur ou un autre. Dormir et se réveiller n'importe où: au Japon, en Floride... partout sauf au centre d'accueil.


QUE SE PASSE-T-IL DU CÔTÉ DU DODGE?

Le Dodoge était au téléphone. Ne parlant pas beaucoup, monsieur Georges lui demandait s'il avait bien reçu les dernières informations. Après quelques instants, le Dodge raccrocha, prit son manteau, ses lunettes fumées et descendit prendre un petit déjeuner dans le chic restaurant de l'hôtel York.
Ici, on le connaissait. Chaque fois qu'un travail le ramenait à Toronto, le York était son pied-à-terre. On le respectait surtout à cause de monsieur Georges, un des hommes les plus puissants de la pègre montréalaise.
On lui glissa le journal du matin qui n'en avait que pour le hockey et les séries éliminatoires. La fin avril et le hockey font bon ménage.
Le Dodge s'assura que son café soit froid et sucré. Il y goûta puis ouvrit deux autres sachets. C'est à ce moment qu'entra tout un groupe de hockeyeurs, membres de l'équipe de Vancouver.
Les joueurs remarquèrent cette espèce de gorille et, passant près de lui, chacun ressemblait à un enfant d'école. Le Dodge ne leva jamais les yeux. Il engouffra une deuxième assiettée de jambon froid, d'oeufs durs et de frites graisseuses.
De la salle à manger se dégageait une atmosphère détendue se confondant bien avec le décor chasse et pêche: panaches d'orignal, truites et saumons en plâtre, immenses photographies de lacs et de rivières ontariennes. Les tables et les bancs, disposés de façon à ce que personne ne se nuise dans les déplacements, étaient en bois rond couleur des vieux chalets du nord de l'Ontario.
Le Dodge se leva. Le silence se fit.


PATRICE SE RÉORGANISE...

Il avait réussi à louer une petite voiture et filait vers la capitale ontarienne. En roulant, son esprit voguait d'une chose à l'autre. Ce petit hôtel dans le quartier chinois le hantait. Allait-il trouver de nouvelles informations sur les quelques jours que sa mère y avait passés en 1967? Serait-il déçu? Serait-ce un tremplin ou y rencontrerait-il son Waterloo?
À ses côtés, la grande enveloppe, la seule qui lui restait maintenant, celle que sa mère adoptive lui avait remise. Ouverte devant lui, rien ne permettait d'établir des connexions, de relier des pistes.
La journée s'annonçait superbe. Le soleil sur l'asphalte donnait cette illusoire impression que la chaussée était mouillée. La petite voiture de location ne lui permettait pas d'aller très vite et Patrice souhaitait entrer en ville autour de dix-sept heures.
Il se répétait l'adresse comme on récite une prière. Il fut alors doublé par une voiture de police.

- Ont-ils repéré Éric et Steve?

Son attention revint aussitôt autour de lui. Les arbres défilaient tout à côté de la route et progressivement le soleil baissait entre leurs branches. Le lac Ontario, véritable mer intérieure se tassant contre les buildings de Toronto, apparut enfin.
Patrice aurait pu découvrir cette ville l'an dernier; l'Association des psychologues du Canada y tenait sa réunion annuelle. L'université lui avait offert d'assister à la rencontre. Il avait cependant décliné l'invitation. Était-ce intuitivement qu'il avait refusé? Sentait-il qu'en y venant, l'idée de retrouver sa mère aurait germé en lui et qu'il n'aurait pu s'en débarrasser?
De toute façon, il y était maintenant. Déroulant la carte de la ville, il se dirigea illico vers la rue Oiran. Rapidement, il s'aperçut qu'on ne pouvait pas rouler en voiture dans le quartier chinois. Il décida d'aller rendre la petite Chevrolet au bureau de location. Il se situait tout juste en face de l'hôtel York.
Du bureau de la compagnie, Patrice observait le hall de l'hôtel et vit un attroupement important. La jeune préposée lui dit que les joueurs de hockey de Vancouver y étaient descendus.

- Êtes-vous amateur de hockey?
- Oui, répondit-il, mais pas des Canucks.
- À vous entendre et à voir votre adresse, ce serait plutôt les Canadiens de Montréal.
- Et vous, les Leafs de Toronto?
- Mais j'aime bien Pavel Bure.

Pendant qu'ils discutaient, la jeune préposée acheva de remplir la fiche de location et lui remit ses papiers.

- On est près de la rue Oiran? demanda-t-il.
- Dix minutes de marche vers la Tour du CN.
- Merci et bonne chance à vos Leafs.
- Et à Pavel Bure.

Patrice sortit et croisa sur le trottoir une espèce de gaillard qu'il prit pour un joueur des Canucks de Vancouver.

- Ils ont vraiment l'air bête, ces joueurs de hockey, se dit-il en traversant la rue.


jeudi 19 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*14)




Chapitre 13
Nagasaki et Hiroshima, tout près de Kanata...


Lorsque le Dodge reçut la cassette et les clefs de la Chevrolet, il devait être environ quinze heures. Le chauffeur de la limousine ne souhaitant pas rester trop longtemps près de cette brute silencieuse, remonta immédiatement au bureau de monsieur Georges.

Les portes du garage s'ouvrirent. Se refermèrent. Le Dodge mit la cassette en position et écouta:
- "Tout semble clair. Le jeune qui répond au nom d'Éric Tanguay est en fugue du Centre d'accueil Jacques-Cartier. C'est un habitué des affaires rapidement réalisées. Son répondant est Steve. Il a beaucoup de contacts avec les sous-groupes de Montréal. Il travaille principalement entre Saint-Laurent et le Stade Olympique. Spécialiste des commissions, on peut se fier à lui. Il n'a jamais rien gâché jusqu'à présent. L'affaire de la clef paraissait bien simple mais tout s'est écroulé à cause du fugueur qui s'est poussé avec l'enveloppe. À Toronto, c'est toujours code 2. Là-bas tout baigne dans l'huile sauf le colis disparu. Steve ne l'a jamais reçu et n'a jamais revu le jeune. Comme on connaît Steve, il n'est certainement plus en ville: possiblement en route vers les États-Unis ou Toronto. Si retrouvé, le rendre tout à fait hors d'usage. Pour ce qui est du jeune, il est vif et pourrait s'être débarrassé de l'enveloppe et se cacher quelque part dans le centre-ville. Un détail que personne n'a pu encore élucider, une camionnette blanche immatriculée JPN-967 a été filmée autour de la limousine lors de la transaction. Elle appartient à un dénommé Patrice Lanctôt, étudiant en psychologie à l'Université de Montréal. Il vient de terminer un stage au Centre d'accueil du jeune Éric. Surveiller de ce côté-là. Il n'est pas chez lui depuis quelques jours. On devrait terminer de passer Montréal et la région au peigne fin d'ici ce soir. En route vers Toronto, tout semble se jouer dans le coin."
Le Dodge dégagea la cassette et la rangea à l'intérieur de son veston. Lunettes teintées au visage, il partit.



ET À KATANA...


Le vieux Japonais ne parlait pas un excellent français mais réussissait quand même à bien se faire comprendre.
- Vous prendre chambre pour nuit?

Il leur avait servi des petits gâteaux au gingembre et une théière brûlante de thé odorant. Les deux jeunes auraient préféré autre chose, mais au moins ils pouvaient fumer à leur aise.

Steve, encore sous le choc de cette rencontre, avait choisi de ne plus poser de questions. Il décelait rapidement quand il était dans le pétrin ou si les choses se déroulaient comme il le souhaitait. Face à Patrice qui ne le regardait pas mais qui semblait ne jamais le laisser de l'oeil, Steve opta pour la plus grande prudence, préférant agir comme s'il était devenu le jumeau d'Éric.

- Connaissez-vous la ville de Toronto, monsieur?
- Très bien encore, mais long de temps en être parti.
- Vous y étiez au milieu des années 1960?

Le vieux Japonais cherchait dans le regard de Patrice des indices lui permettant de mieux saisir le sens de ses interrogations. La tradition japonaise veut que l'on se méfie des gens tant et aussi longtemps que des raisons suffisantes nous permettent d'agir autrement. Et en plus, ce jeune semi-Japonais posait au viel homme un autre problème de conscience. Qui était-il? Un ancien parent? Le fils d'une connaissance? Pourquoi se promener avec deux jeunes aux allures si différentes de lui?

- Vous y étiez donc?
- Quitter Nagasaki août 1945, quelques moments avant bombe atomique sur ville des parents. Avoir quinze ans.
- Vous êtes donc venu vous établir au Canda?
- Seul partir, car parents sous bombe. Arriver Canada grâce ambassade canadien à Tokyo. Parents être dans diplomatie.
- On vous a reçu à Toronto?
- Pas beaucoup apprécier parler telle chose.
Dans les yeux de l'homme, on semblait y déceler de la cendre. Il laissa le petit salon qui servait de bar et retourna à la salle à manger.
- La bombe atomique, quelle catastrophe! méditait Patrice en portant la minuscule tasse de thé à ses lèvres.
Les deux autres le regardaient sans dire un mot. Il y a comme des malheurs si énormes que les nôtres s'amenuisent. Mais comment placer un ordre de grandeur dans la souffrance humaine: physique d'abord, morale ensuite ou l'inverse.

Le vieux Japonais déambulait comme s'il marchait sur le bout des pieds. Revenant de ce qui semblait être la cuisine, il apportait du riz et des crevettes dans un très beau plat qu'il plaça entre Éric et Patrice.

- J'ai l'adresse d'un petit hôtel dans le quartier chinois de Toronto. Elle date de plus de vingt ans. J'aurais absolument besoin de retrouver des personnes qui y ont séjourné.
- Vous me remettre. Si pouvoir vous indiquer.

Comment réussissait-on à survire après la bombe atomique? Se pouvait -il que tous les matins, au réveil, on n'en arrivait pas à se demander si cette catastrophe risquait à nouveau de se reproduire?

Comment continuait-on à exister, seul et loin de son pays, quarante ans plus tard? Avoir laissé derrière soi les cadavres de ses parents qui avaient pris le soin de vous sauver d'abord... y repenser, toujours y repenser.

Comment pouvait-on être certain que la vie puisse être plus forte que la mort? Fallait-il se le tatouer sur le coeur? Se le remémorer continuellement afin de rester fidèle à ceux et à celles qui n'étaient plus?

Patrice fixait son regard sur cet homme comme s'il venait de retrouver un parent, quelqu'un qui l'aurait attendu ici depuis longtemps et à qui, malgré tout ce temps passé, n'aurait absolument rien à dire. Que se dirait deux rescapés d'Hiroshima s'ils se retrouvaient un beau matin? Quels seraient les premières paroles, les premeirs soupirs?

Il ne pouvait s'empêcher de penser aux camps de concentration des années 1940, à toute cette boucherie. Pourquoi le coeur de l'homme réussissait-il à oublier en si peu de temps? Pourquoi l'expérience humaine nourrie à tellement d'horreurs, ne parvenait-elle pas à plus de sagesse?

Patrice regardait aller et venir ce vieillard qui tenait, tel le gardien d'un phare près de la mer, une auberge dans un village au nom japonais. Il semblait fatigué qu'on le regarde se déplacer, qu'on scrute son visage raviné et ses doigts recourbés vers l'intérieur de sa main.

- Nous allons passer la nuit ici, les gars. Demain sera assez tôt pour voir ce que nous ferons de l'enveloppe.
- Vous l'avez gardée? demanda Steve, stupéfait.
- Personne n'a voulu nous l'acheter, répondit Éric qui se préparait à dire qu'il s'agissait d'une farce.
- Je ne sais pas, Steve, si tu te rends bien compte de toute cette histoire, mais c'est une commande unique qu'on vous a passée. Et avec toi sur les bras, je me demande comment la police recevrait toutes ces informations.
- Ce n'est pas du tout nécessaire de mettre la police dans le coup, reprit Éric qui se décida à goûter les crevettes.

Patrice se demandait jusqu'où il pouvait faire confiance à ces deux larrons; le portrait venait de changer avec l'entrée en scène de Steve. Il se dit qu'il ne devrait pas leur permettre de comploter dans son dos sinon il risquait beaucoup.

Une bonne nuit de sommeil et Toronto s'ouvrirait à eux avec tout ce que cela pouvait signifier.

- Adresse inexacte maintenant, dit l'aubergiste en lui glissant son bout de papier.
- Ça ne vous dit vraiment rien?
- Vous suivre indications derrrière feuillet. Peut-être arriver bon port.
Patrice le remercia et lui demanda de préparer une chambre pour le trio. Si possible avec douche.


LE DODGE SUR LA 40


Le Dodge roulait à folle allure. Il serait tenu au courant de tout développement dans les plus brefs délais. Depuis qu'il avait quitté le garage, il savait maintenant qu'Éric et Steve n'étaient plus à Montréal. Comme on ne réussissait pas à retracer la camionnette blanche, on présumait que Patrice Lanctôt, sans être de connivence avec le fugueur, pouvait se trouver avec lui. Les ordres étaient clairs aussi pour le psychologue: ne doit pas nuire à l'opération.

Le Dodge voulait entrer dans Toronto avant la nuit et pour ce faire, il ne se permit que les arrêts nécessaires aux pleins d'essence. Il mangerait à l'hôtel en arrivant. Les contacts avaient été pris et déjà le peigne fin grattait les endroits connus de la Ville-Reine.

Vers vingt heures, il passa devant une pancarte indiquant un petit village de 1300 habitants, Katana. Il ne s'y arrêta pas.

RETOUR AU MOTEL...

- Je pense, les gars, qu'il nous faudra bien nous entendre et ne pas faire d'erreur, de votre côté comme du mien. Vous tentez de fuir, vous tombez comme des marionnettes à fils dans les mains de votre Dodge. Vous restez avec moi, vous avez la possibilité de bloquer une grosse cochonnerie et possiblement obtenir une certaine compréhension de la part des policiers.
- On peut pas, côté police..., dit Éric.
- Réveille, Éric. Le coup de lundi, c'est une affaire de trente millions et si ça rate, je ne sais pas, moi, la mort de combien d'innocents.
- Pourquoi la mort? demanda Steve.
- Un attentat à la bombe pour attirer la sécurité à quelque part alors qu'on investit la banque, pas n'importe laquelle, la Manhattan Bay Street Bank, et on s'enfuit avec un coffre-fort rempli à craquer.

Les deux jeunes réalisaient mieux encore le coup dont ils étaient complices. Il dépassait, et de beaucoup, toutes les petites combines montréalaises.
- C'est sérieux! dit Steve dont les yeux cherchaient à devenir moins méprisants avec le temps. Dans le fond, c'était un grand trouillard qui croyait qu'en menaçant les autres ou en leur faisant peur, on la leur refilait.

Les trois s'installèrent dans la chambre que le vieux Japonais avait préparée. Patrice s'y sentait bien. Des tapisseries orientales ornaient les murs dans des teintes de bleu et d'ocre. Cela le fit rêver.




Il s'étendit, le pistolet de Steve sous lui. Il suivit les mouvements de ses deux pensionnaires jusqu'au moment où ils s'endormirent.

Ses yeux, malgré la pénombre, déchiffraient le plan tracé par l'aubergiste. Des noms de rues dans un quadrilatère peu fréquenté du quartier chinois et une série de cinq chiffres à côté de Oiran qui a un sens précis au Japon: c'est le nom réservé aux dames de plaisir dans les quartiers riches.


Il revoyait sa mère plier du papier, assise à la fenêtre de l'appartement 6 de la rue Hochelaga. Enceinte de lui, cherchant les cerisers en fleurs qu'elle devait trouver dans les jardins japonais du Jardin Botanique. Comme elle lui paraissait triste et solitaire!

Que lui était-il arrivé à Toronto? Pourquoi avait-elle cessé de communiquer avec ses parents au Japon? Où était-elle partie après l'accouchement? Avait-elle choisi elle-même le prénom qu'il portait ou bien ce fut madame Beaudoin qui s'en chargea?

Steve et Éric ronflaient.
L'auberge était tellement silencieuse qu'on entendait, en fixant correctement son attention, le bruit des autos filant à vive allure sur la transcanadienne.

Entre le silence et les odeurs de gingembre qui réussissaient à monter de la salle à manger jusqu'à sa chambre, entre le silence et la vitesse des événements qui se bousculaient depuis quelques jours, entre le silence et les yeux de Caroline qui le poursuivaient inlassablement, entre le silence et la route offerte à lui, Patrice gardait le cerveau et le coeur ouverts.

Patrice établissait des liens: Éric fuyait et lui affrontait. Sa mère, cette dame invisible, pleine d'espoir, lui fournirait les racines manquantes. La mère d'Éric comptait les jours depuis son entrée au centre d'accueil et ne voulait plus rien savoir de lui. Et celui-ci qui cherchait également ces attaches nécessaires permettant d'aller plus loin, tout en se rattachant à l'essentiel.

Ses yeux franchissaient la nuit, gravissaient des montagnes aux obstacles nouveaux, surplombaient des vallées lointaines, cherchaient au plus profond des forêts obscures, imaginaient qu'au bout des torrents glacés on retrouverait ce qui nous y poussait, aux limites des forces possibles... l'autre, et soi tout à la fois.

Au moment où Patrice s'endormit à son tour, le Dodge entrait dans sa chambre d'hôtel à Toronto. Du courrier l'attendait sur la table de nuit.

mercredi 18 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*13)

Chapitre 12
Une BMW sur la 40...



- Il t'attendait cette nuit.
- Il me prend quand j'arrive, répondit le Dodge sans avoir du tout le goût de rire et encore moins celui d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit.

Le chauffeur frappa à la porte de monsieur Georges qui ne répondit pas tout de suite. Alors le Dodge l'ouvrit avec une force peu ordinaire, laissant le chauffeur médusé devant un monsieur Georges debout face à une fenêtre panoramique donnant sur le Mont-Royal. Il était plus près de midi que de onze heures.

- Assieds-toi, le Dodge. Je t'explique.

Le chauffeur n'eut pas le temps de refermer la porte que le grand bonhomme aux impressionnantes épaules était devant monsieur Georges, un cigare au bec.
Le Dodge était le spécialiste des tâches impossibles. Il passait la plupart de son temps en prison dans une aile toute spéciale. Cela ressemblait beaucoup plus à un hôtel qu'à autre chose. Rien ne lui manquait.

- L'affaire est plutôt délicate.

Ce prisonnier en fuite avait ses entrées et ses sorties de prison au gré des besoins de monsieur Goerges. Il avisait le directeur qui aussitôt l'inscrivait sur la liste des évadés.
On le capturait après la besogne; le juge lui rajoutait cinq ans de prison; il retournait à son gymnase privé jusqu'à la prochaine commande.

- Nous avons peu de temps pour réagir.

Le Dodge possédait deux grandes qualités: une totale insensibilité à la souffrance humaine et une rapidité fulgurante d'exécution. Dans le domaine, c'était le plus grand spécialiste au Canada, peu de gens pouvaient se l'offrir car monsieur Goerges en avait la propriété exclusive.

- Ils sont jeunes et futés ou alors complètement insouciants.

Âgé d'à peine trente ans, le Dodge présentait un gabarit impressionnant: deux mètres, près de cent kilos, des mains pouvant écraser un crâne d'adulte d'une légère pression, des jambes et des bras musclés, associés à une résistance physique remarquable.

- Ils sont peut-être encore à Montréal. On fait le tour actuellement de tout notre réseau. Nos contacts avec la police pourront nous fournir des informations judicieuses. D'ici treize heures, on devrait être fixé.

Le cerveau du Dodge fonctionnait comme une machine: une fois programmé, tel un cerveau téléguidé, plus rien ne le faisait dévier de sa route. Même si sa mère était au bout du chemin, le résultat n'en serait pour rien au monde modifié.
Il avait aussi une caractéristique très personnelle: le silence. Ça se manifestait avant, pendant et après le travail. Monsieur Georges pouvait compter sur lui. Autre chose d'assez originale, il était bien en prison. On le soignait aux petits oignons. Tous ses désirs devenaient des ordres. Si jamais, à l'intérieur, des choses se gâtaient, le Dodge offrait ses services avec plaisir. Parfois, le fait de prononcer son nom mettait fin à toute discussion.

- Steve ne doit plus jamais être vu à Montréal. L'autre, c'est un petit caractère, il serait préférable que sa carrière ne fasse pas trop long feu.

Le Dodge se leva. Monsieur Georges examinait ce visage sans expression, presque sans vie.

- Tu attends au garage. Le chauffeur te remettra les clefs d'une voiture de même qu'une cassette avec les tout derniers détails. L'essentiel: l'enveloppe doit être à Toronto d'ici vendredi.

Le Dodge tourna les talons et faillit arracher la porte en l'ouvrant. Le chauffeur s'enleva de sa route puis revint dans le bureau de monsieur Georges. Celui-ci semblait avoir la rage au coeur.

- Sortir le Dodge pour deux jeunes imbéciles. Ça nous apprendra à agir avec les sous-groupes de Montréal. Après Toronto, nous partons pour New York. Tu t'organiseras pour que les associés sachent que l'on ferme les bureaux ici. Je ne veux aucun indice derrière nous.
- Je vous fais monter à manger?
- Deux jeunes crétins qui risquent de faire rater le plus gros coup.
- Un ou deux hot-dog, monsieur Georges?

Ce dernier ne répondit pas. Entre la gigantesque vitre panoramique et la fumée de son cigare, un monsieur Georges sombre réfléchissait.

- Fais comme tu veux.
- Ce sera donc deux, monsieur Georges. Et le chauffeur quitta le bureau.



SUR LA ROUTE DE TORONTO...


Les deux nouveaux partenaires en avaient pour une dizaine d'heures dans la camionnette blanche roulant vers Toronto. Patrice ne connaissait aucunement la métropole canadienne.

- Es-tu déjà allé à Toronto, Éric?
- Jamais de ma vie.

Une question par-ci, une autre par-là; un arrêt stratégique pour la cigarette sans filtre ou le café; un moment pour se délier les muscles; un autre pour vider la vessie; les postes de radio au bout de leur limite relayés par d'autres dans une langue différente; le paysage continuellement identique; le temps gris et nuageux, pas de place pour le soleil.

Patrice pensait à Caroline. Elle n'avait posé aucune question lorsqu'il l'avait appelée un peu plus tôt ce matin pour lui dire que son voyage prenait forme et que Toronto en était la première étape. Elle promit de n'en parler à personne surtout pas à Alex et qu'elle se sentait prête... au cas où.

Éric avait repris ses habitudes graves et ne parlait pas. Il savait maintenant que la situation dans laquelle Steve et lui se retrouvaient n'avait rien à voir avec les tâches habituelles. Il comprenait que sa fugue n'en était plus une. Pour rien au monde, il ne voulait détacher sa ceinture ou enlever les mains de ses genoux. Il souhaitait juste que son nouveau protecteur soit à la hauteur de la situation.

- Est-ce que tu aurais une petite farce, peut-être? dit-il, comme pour détendre l'atmosphère.
- Le connais-tu bien ton ami Steve?
- Bonne farce. Très bonne farce.
- Tu la riras après, enchaîna Patrice qui fixait Éric.
- Depuis l'âge de dix ans. On s'était retrouvé au même poste de police, une nuit d'hiver. Il avait sauté une auto et moi, je ne voulais pas rentrer à la maison. Après, on s'est revu dans le centre-ville et à partir de là, c'est lui qui m'a tout montré, tout appris. Toutes les passes que j'ai faites, c'était pour lui ou avec lui.
- Que fait-il lorsqu'il sent la soupe chaude?
- Surtout, il ne la boit pas.

Patrice comptait les heures et le kilométrage qui les séparaient de Toronto. Il souhaitait, en arrivant, se rendre au petit hôtel où sa mère avait séjourné en 1967. De là, ils verraient comment agir avec le contenu de l'enveloppe. Il se demandait quel lien il pouvait y avoir entre l'étui remis à monsieur Georges par Éric et le contenu spécialement détaillé de cette enveloppe sur une action d'envergure devant se déployer lundi prochain?

- Ton Steve pourrait-il se mettre en communication avec monsieur Georges?
- Écoute Patrice. Moi, je sors du centre, je retrouve Steve, il me couvre deux jours et ensuite je remets un petit stylo à un vieux fumeur de cigare dans une limousine blanche qui me donne une enveloppe que je dois retourner à Steve. Mais là, je dois te dire que tout allait super bien, jusqu'au moment où une espèce de Jap en camionnette blanche me ramasse et fasse tout dérailler.
- De Japonais, Éric, de Japonais.
- C'est tout ce que je sais. Steve, quand il parle, c'est pour me dire de pas parler ou pour la menace. Il m'a jamais raconté sa vie. De toute façon, s'il avait voulu le faire, je ne l'aurais même pas écouté. Les affaires des autres, je commence à en avoir par-dessus le chapeau.

Patrice tentait par tous les moyens de prévoir les réactions des adversaires et surtout les défections, les trahisons. Il voulait vaincre le premier, comme ça il vaincrait une fois pour toutes. Mais il lui manquait des informations sur le comportement de certaines gens. Avec Éric, tout paraissait mieux se dérouler. Il savait qu'il n'avait plus de marge de manoeuvre. Coincé, il devait, comme un petit chien de poche, suivre à la laisse l'espace que Patrice lui accorderait.
Mais les autres?

Pour délivrer son esprit de toutes ces questions, il pensa à sa mère. Il songea qu'en moins d'une semaine il avait accepté d'en savoir plus sur elle qu'au cours des vingt-cinq dernières années. Qu'est-ce que Toronto lui livrerait comme secret? Serait-ce un premier pas?

En lui, il voyait la route se poursuivre et probablement jusqu'à Vancouver, jusqu'à la porte du Pacifique. Il s'était embarqué, il allait continuer. Lorsque l'eau monte, le bateau en fait autant.

- Patrice, arrête. Arrête, je te dis, criait Éric à tue-tête. Debout dans la cabine, il fixait la route derrière eux.
- Que se passe-t-il?
- J'ai cru reconnaître Steve dans une voiture sur le bord de la route.
- En es-tu absolument certain?
- Absolument, non, mais une veste de cuir comme ça, il n'y en a pas deux pareilles.


Il fallut que Patrice prenne une sortie de service et refasse la route à rebours. Arrivés à la hauteur de la voiture stationnée tout près de l'autoroute, Éric et lui aperçurent un jeune homme endormi à la place du chauffeur. La camionnette stoppa derrière une grosse voiture allemande. Ils descendirent et s'approchèrent l'un et l'autre par un côté opposé du véhicule.

- Je te l'avais dit. C'est bien lui, dit Éric à voix basse.

Les automobiles roulaient si vite que le vent faisait bouger la BMW couleur or.

- Steve. Réveille-toi, Steve.

Le jeune homme avait dû voyager depuis un bon moment sans s'arrêter parce que la voix d'Éric n'eut aucun effet sur lui. Il avait la tête tournée du côté du passager et portait la main à l'intérieur de son veston de cuir.

Patrice remarqua l'arme à feu et d'un geste aussi rapide que l'éclair lui enleva le pistolet. Le jeune homme s'éveilla complètement abasourdi par ce qui arrivait.
- Qui es-tu? demanda-t-il à Patrice. Mais, au même moment, il vit Éric de l'autre côté. Un grand sourire accroché au visage, le fugueur semblait savourer une victoire sur son ancien protecteur.
- Tu sors, ordonna Patrice.
- Éric, qu'est-ce que tu fais ici? rétorqua Steve tout en l'examinant.
Il avait l'impression de rêver. Ses yeux firent le tour de l'endroit, des personnages et il tenta de mettre du sens dans tout cela. Fatigué, exténué et voilà qu'en plein milieu d'un rêve étrange, lui apparaît celui qu'il avait tant cherché. Et cela à plus de trois cents kilomètres de Montréal.
- Veux-tu me bien dire où tu étais? L'enveloppe? C'est qui, cette moitié de Japonais?
Il aurait eu encore mille questions à poser mais s'arrêta, passa la main dans ses longs cheveux et s'écrasa contre la voiture.
- Sais-tu que le Dodge est en train de nous chercher? reprit-il comme pour essayer d'entendre parler ce nouveau personnage pas du tout comme ceux avec qui ils avaient l'habitude d'agir. T'aperçois-tu que je viens de te trouver et qu'il n'est plus question...
- Bon, ça va faire la jasette inutile. Vous vous raconterez vos états d'âme plus tard. Mais avant, nous allons rendre la BMW visible aux policiers. Ouvre la valise et le capot et laisse les clefs dans le contact.
- Qu'est-ce qui se passe? J'aimerais donc ça comprendre quelque chose, le jeune.
- Je ne suis pas jeune, lui répondit Éric On fait ce qu'il vient de dire, ensuite on expliquera les choses.
Les trois jeunes hommes s'installèrent à l'intérieur de la camionnette blanche après avoir mis en fonction les feux de détresse de la BMW. Il quittèrent les lieux.

Quelques kilomètres plus loin, Patrice remarqua un petit village répondant au nom de Katana. Il était situé à mi-chemin enre Montréal et Toronto. La pancarte annonçait, en anglais, que la population tournait autour de 1300 habitants. Patrice prit la sortie qui y menait. Deux minutes plus tard, devant un motel appelé Ryokan, la camionnette s'arrêta. Sans attendre un instant, il prit Steve au collet et à quelques centimètres du nez:
- Tu nous suis comme un gentil mouton, ou bien le Dodge te retrouvera beaucoup plus tôt que tu ne le souhaites. Clair?
Dans les yeux de Patrice, Steve y lisait l'assurance mêlée à un foudroyant message qu'il ne devait pas jouer au plus fin avec lui au risque de se voir dans de mauvais draps.
- Si tu penses qu'il s'amuse, Steve, tu vas vite apprendre que les farces, eh! bien ce n'est pas trop son fort. Disons qu'il est long à déconstiper. Moi, en tout cas, c'est clair. Disons, plutôt clair. Même, assez clair.
- Si tu connaissais le Dodge, tu préférerais la constipation, acheva Steve incapable de soutenir le regard de feu de Patrice qui commençait à trouver la cour pleine.

Ils se présentèrent à la réception du motel alors que Patrice indiquait à Éric que Katana voulait dire le sabre en japonais et que Ryokan, c'était auberge.



- Bonjour messieurs, dit un très vieux Japonais qui portait de petites lunettes.

mardi 17 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*12)

Chapitre 11
Le monde selon Gansou...

Steve, en plein coeur de la nuit, tournait en rond. Les vingt-quatre heures allouées par monsieur Georges ne lui furent pas suffisantes pour retrouver Éric.

- C'est sûr que le Dodge me cherche. Montréal n'est plus sécuritaire, il faut absolument que je sorte d'ici. Le Dodge, c'est vite comme l'éclair. Ça défonce sans poser de questions. J'aime autant qu'il cherche le jeune. Le petit "trou de cul", il va me le payer, si jamais je le trouve un jour.

Steve décida de ne plus se faire voir à Montréal et opta pour Toronto. Il ouvrit une portière de voiture avec la facilité de l'expert, y pénétra et adieu à la métropole française d'Amérique du Nord.
Toronto lui apparaissant plus sûr, on ne revit plus jamais ce grand gars aux yeux méprisants, aux longues bottes en cuir jusqu'aux genoux, au veston de cuir garni de chaînes, à l'intérieur duquel se profilait une arme. Montréal perdit de vue le protecteur d'Éric.



LE MERCREDI 27 AVRIL 1993, CINQ HEURES DU MATIN...



Patrice, sur la pointe des pieds, les yeux écarquillés, se faufilait entre les contre-plaqués légèrement déplacés d'une ancienne maison délabrée; il surprit Éric dormant dans la position du foetus. Il s'était installé en plein centre du "squat" indiqué par madame Champigny, l'enveloppe lui servant d'oreiller.

- Debout, jeune homme. C'est l'heure.

Éric, bouche bée, les yeux exorbités, reconnut Patrice.

- La ceinture attachée et les mains sur les genoux, dit-il paralysé de surprise.
- Tu te grouilles.

Avec de nouvelles précautions, Patrice regardait à la fois devant lui et conservait un oeil sur Éric défraîchi et puant la nicotine. La camionnette était stationnée sur Sainte-Catherine à la hauteur de Craig. Patrice entendait Éric marmonner, bougonner et grogner tout en essayant de replacer ses cheveux défaits. Les gens devaient certainement l'identifier à un jeune sans-abri qui venait de se faire surprendre par un inspecteur de la ville.

- Je ne voulais pas que la vieille me moucharde, criait-il presque, en suivant Patrice.
- De toute façon, elle t'a dénoncé.
- À toi?
- Tu me compliques un peu la vie, reprit patrice.

Son pas décidé obligeait Éric à trottiner à côté de lui.

- Il me semble que tout n'est pas aussi clair dans ta tête que j'aurais pu le souhaiter. D'ailleurs, je commence à avoir moins besoin de toi. Le sécuritaire maximal te ferait sans doute du bien. T'apportes beaucoup plus de troubles qu'autre chose.
- J'ai pas voulu me sauver, je te le jure, Pat.
- Patrice.
- Je jure que j'ai pas voulu. C'est à cause d'elle. Elle m'a reconnu, je ne pouvais pas rester là à attendre qu'elle me fasse du sucre à la crème et qu'on regarde des photos de famille.
- Que veux-tu dire?
- Une farce, Patrice. Ceci est une tentative de farce. Rire ça déconstipe, imagine-toi donc!

Arrivé à la camionnette, Patrice prit un long, un très long moment de réflexion. Éric en profita pour fumer, adossé contre la portière, pensant qu'un petit déjeuner adoucirait l'atmosphère.

- Éric, tu es dans de beaux draps. Tu n'as pas seulement remis un petit stylo à ton monsieur Georges, tu es devenu complice dans un gros coup. J'aimerais que tu saisisses bien ceci: ce qui doit se dérouler lundi prochain à Toronto, eh! bien, ce n'est pas de la petite gomme.
- C'est Steve qui est dans l'affaire, pas moi.
- Steve n'a pas l'enveloppe, à ce que je sache.
- Non, c'est toi actuellement qui est en possession de cette enveloppe parce qu'elle est actuellement dans tes mains et qu'actuellement tu m'en parles comme si actuellement... mon cul, dit Éric en lançant son mégot de cigarette qui atterrit en direction d'un canal d'égout.
- Sais-tu ce que signifie le fait d'être complice dans cette affaire? C'est certain qu'on te recherche... actuellement. Et là, je ne parle pas seulement du centre. Cette enveloppe devrait déjà être entre les mains de certains personnages qui n'ont pas beaucoup de temps à consacrer à la déconstipation par le rire.
- C'est une farce, ça?
- Si tu retournes au centre, ton fameux monsieur Georges en question m'apparaît assez puissant pour t'y faire des problèmes. On n'a pas d'autres solutions que celle de se rendre à Toronto.
- Allons-y de ce pas. Qu'est-ce que t'en penses? dit Éric, inconscient de l'ampleur des événements et heureux d'avoir fait oublier l'histoire de la "vieille dame aux deux maisons".

Patrice ouvrit l'enveloppe, feuilleta une autre fois les documents avant de les remettre en place. Il déposa le tout dans le coffre à gants sur le vieux cahier à jaquette de cuir noir et à côté de l'enveloppe que sa mère adoptive lui avait remise.

- Tu vois, je ne suis même pas parti avec tes affaires, reprit Éric avec un sourire lui barrant le visage.
- Depuis quand la connais-tu, cette vieille dame?
- Elle reste sur ma rue depuis tout le temps. Quand je passais devant sa maison, elle me surveillait par sa fenêtre. Elle me faisait peur. Je suis certain qu'elle appelait la police à chaque fois, pensant que je venais de faire un coup quelque part.

Patrice prit le médaillon dans sa main avant de mettre en marche la camionnette blanche en direction de Toronto, par l'autorute 40.

- Elle cherche seulement la frontière des êtres.
- Ah! oui. Elle m'en a beaucoup jasé de ça.
- Quoi?
- Une farce, Patrice. Une tentative de farce. Rire, ça déconstipe, imagine-toi donc.
- T'en fais beaucoup des tentatives de farce, Éric.
- Une attend pas l'autre. Comme toi avec tes phrases... tu sais tes phrases... voyons... tes phrases que je ne comprends pas.

Comme il l'avait prévu, la route d'Éric et la sienne s'entortillaient. Les révélations de madame Champigny et le merdier dans lequel Éric, involontairement, s'empêtrait les mèneraient tous les deux à Toronto.
Patrice avait intercepté Éric dans un bien drôle de moment. Il entrait dans une intrigue plus risquée que toutes celles qu'il avait lues et mettant en vedette des samouraïs célèbres; tout comme il entrait dans l'aventure de se retrouver lui-même.
Sachant que la réalité vaut mieux que la crainte qu'on en a, il ne pouvait pas reculer sans risquer de laisser tomber Éric dans la gueule féroce d'un loup échappé d'une meute affamée. Sans risquer de ne jamais savoir d'où il venait et où il s'en allait.
Patrice suivrait ainsi la trace de cette "belle Gansou" dont madame Champigny, pendant quelques trop courts instants, lui avait parlé avec tant d'émotion.
Son vieux cahier à jaquette de cuir noir et l'enveloppe de madame Lanctôt l'avaient accompagné la nuit dernière dans ce petit hôtel du quartier chinois. Tout ce que la "vieille dame aux deux maisons" lui avait rapporté, était noté avec les autres renseignements glanés patiemment à gauche et à droite au fil des années.


Arrivée à Montréal au début de l'année 1967, Gansou vécut chez des amis de ses parents,
Japonais immigrés au Canada vers la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais cela ne dura pas longtemps, possiblement jusqu'en avril à l'ouverture de l'Expo'67. La concierge ne sut pas exactement pour quelle raison.
À ce moment-là, elle communiquait toujours régulièrement avec ses parents. La deuxième semaine d'avril, elle quitta les amis de la famille pour s'installer avec un groupe de jeunes hippies sur le boulevard Saint-Joseph. Puis, plus rien, jusqu'à ce début de 1968, moment où elle sonna chez les Prince souhaitant louer un appartement.
Elle s'installa à l'appartement numéro 6 de la rue Hochelaga pour y demeurer jusqu'à la fin mai. Tout de suite, madame Champigny, à ce moment-là elle était toujours madame Prince, vit qu'elle était enceinte et complètement seule au monde.
Dans cet état, le Japon ne voulait pas d'elle. Le Québécois rencontré sur les îles de L'Expo'67 et qui partagea quelques jours les salons hippies de Gansou, n'a jamais su qu'il était le père inconnu d'un garçon né à l'hôpital Notre-Dame, le 8 mai 1968 presqu'au même moment où Robert Kennedy tombait sous les balles d'un assassin à Los Angeles.
Gansou avait dix-neuf ans lorsqu'elle quitta Tokyo pour le Canada afin de visiter l'exposition universelle. Devant entrer l'automne suivant à l'Université Sophia, située au centre de la capitale japonaise, pour des études en géographie, ses parents lui proposèrent ce voyage en Amérique.
Elle arriva à Vancouver, y resta huit jours, avant de s'arrêter à Toronto, l'étape la plus obscure de son périple. Gansou a vécu dans le centre-ville de Toronto des heures tragiques. Seuls, les propriétaires du petit hôtel où la jeune orientale logea, pourraient en parler à Patrice. Madame Champigny avait conservé une adresse qui, à l'époque, était exacte. Allez savoir après vingt-cinq ans?
Gansou passait ses journées entières à la bibliothèque de toutes les universités de Montréal ou au Jardin Botanique. Le soir, elle se couchait tôt et le lendemain, reprenait le même scénario. Madame Champigny l'avait installée au numéro 6 parce que cet appartement se situait tout juste au-dessus du sien. Elle pouvait intervenir rapidement si cela devenait nécessaire.
Monsieur Prince, à cette époque déjà, n'aimait pas tellement les étrangers et le leur faisait sentir par des paroles blesssantes et parfois même, racistes. Le mot n'existait pas, mais il aurait pu l'inventer.
La concierge vit dans les yeux de la belle petite Japonaise qu'elle était seule et devait mettre au monde un enfant dans quelques mois. Elle s'en occupa comme si elle eut été sa propre fille. N'ayant pas d'enfant...
L'hiver fut pénible. Gansou ne sortait presque pas. Madame Champigny allait la voir tous les jours. Sa situation de fille-mère (en plus d'étrangère, comme le rajoutait monsieur Prince), l'obligeait presque à se cacher. Malade, elle risqua de perdre l'enfant à deux occasions.
Jamais de nouvelles de son pays natal. Jamais Gansou ne parlait du Japon.
À la fin du mois de mars, Gansou eut une montée de fièvre telle que madame Champigny dut prévenir le médecin. Dans son délire, elle murmurait des paroles inaudibles mais qui semblaient remonter à son séjour torontois.
Elle s'en sortit. Le bébé ne devait pas s'en ressentir. Et le printemps arriva: elle parlait des cerisiers en fleurs dont elle s'ennuyait. Souvent assise à la fenêtre qui donnait sur la rue mouillée, elle récitait un très court poème, les yeux remplis d'eau. Il disait à peu près ceci:

une feuille jaune sur un étang
c'est triste
quand on aime le printemps


Toujours sans nouvelles du Japon, elle ne semblait plus écire. Un matin de début de semaine, c'était à la fin mars, Gansou partit. Lorsqu'elle quittait son appartement pour la journée, madame Champigny l'accompagnait toujours. Celle-ci la trouvait si frêle, si fragile, elle craignait qu'il ne lui arrive un incident qui la blesserait. Mais ce matin-là, ce fut seule qu'elle quitta la rue Hochelaga.
La plupart des gens en ce monde pensent à la personne qu'ils aiment et ignorent celles qu'ils n'aiment pas. Mais Gansou possédait un coeur qui ne faisait pas la différence entre aimer et ne pas aimer.
À son retour, tout le monde sentit qu'elle venait de poser un geste qui lui permettrait d'achever sa grossesse, l'âme en paix. Comme si elle avait réglé le temps à venir. Elle n'en parla jamais.
Les jours et les semaines s'écoulèrent lentement... Gansou, assise à sa fenêtre, surveillait le printemps s'installer. Il se passa un autre événement dont madame Champigny se souvint et qu'elle prit le temps de raconter à Patrice.
C'était le 5 mai 1968. Trois jours avant la naissance de l'enfant. Gansou ne tricotait pas durant sa grossesse comme les futures mères québécoises, mais faisait de l'origami, l'art de plier le papier. Cette journée-là, il faisait un soleil radieux et les odeurs de lilas se mêlaient au grand pin devant la maison de rapport. Gansou avait passé l'avant-midi au Jardin Botanique comme elle le faisait si souvent. À son retour, installée sur son petit balcon, elle y avait fixé une carpe en papier et une autre en tissu. Lorsqu'on lui demanda de préciser le sens de son geste, elle dit que cette journée, dans son pays, était la Fête des garçons, que la carpe est le symbole de la force et de la longévité.


Savait-elle, à ce moment, qu'elle partirait de Montréal sans cet enfant à naître qu'elle croyait être un garçon? Que si elle retournait dans son pays, jamais elle ne pourrait fêter le 5 mai pour lui?
Puis vint le 8 mai. C'est madame Champigny qui la conduisit à l'hôpital, demeura avec elle jusqu'à l'instant où les médecins la firent entrer dans la salle d'obstétrique. C'est encore sa logeuse qui la reçut, à demi-éveillée, dans cette salle où huit autres patientes venaient d'accoucher.
Les premières paroles qu'elle prononça surprirent madame Champigny. Toute sa vie, elles sont restées imprimées au fond de sa mémoire: " La mère regarde au loin, s'inquiétant de l'avenir de son enfant."
Personne ne vint lui parler de l'enfant. Les infirmières gardaient le silence complet sur cette naissance. Les médecins lui donnèrent son congé après six jours. L'enfant n'était déjà plus à l'hôpital. Elle ne le vit jamais. Elle sut qu'il s'agissait d'un garçon en parfaite santé.
Madame Champigny la ramena à l'appartement 6. Une semaine plus tard, elle partit pour Toronto, promettant qu'un jour elle reviendrait la voir. Du bébé, rien. De la mère, après le 22 mai 1968, rien.
Les carpes restèrent accrochées à son balcon une partie de l'été. L'appartement resta vide jusqu'au mois de septembre suivant. Gansou, celle qui avait les yeux si tristes, celle qui passait ses journées dans les bibliothèques et au Jardin Botanique, celle qui pliait du papier en regardant par la fenêtre, n'était plus là.


Patrice revint du snack-bar avec des sandwiches, un café et du thé. Éric regarda dans le sac comme s'il n'avait pas mangé depuis une éternité. Un sourire s'accrocha aux lèvres de l'adolescent.

- Tu as des cigarettes jusqu'à Toronto?

Éric faillit s'étouffer.

- Pas sûr.

Patrice téléphona à la bibliothèque de Longueuil avant d'acheter une cartouche de cigarettes parmi les plus fortes et sans bout filtre. Il remit le tout à Éric qui le toisa d'un air grognon.

- Une farce, Éric. C'est une tentative de farce. Rire, ça déconstipe.

Patrice riait si fort qu'Éric attacha sa ceinture et mit ses mains sur les genoux.

Entre nostalgie et fantaisie ... (44)

  Il n'y a que le réalisme qui arrive à ne pas décrire le réel... ou plus précisément, à le décrire de manière telle qu'il devient ...