Chapitre 17
Bonjour monsieur Dom Hi Nic...
- Mon rendez-vous est dans une heure. C'est capital.
- Toujours le don de changer de conversation. En tout cas, je n'ai jamais vu de ma vie un hôtel aussi bizarre qu'ici. Une chance que nous sommes montés aux petites heures du matin, sinon jamais on aurait réussi à s'endormir.
- Vois-tu cette porte? Eh! bien j'ai la vague impression que derrière elle, une fois que j'y serai, je vais en apprendre beaucoup.
- Une question que j'ai jamais voulu te poser mais qui me dérange depuis que tu en as parlé, c'est...
Alex n'eut pas le temps de compléter sa phrase qu'une serveuse s'approcha d'eux pour prendre le menu. Patrice reconnut la danseuse de la veille. Elle faisait tout dans cet hôtel. Peut-être la retrouverait-il plus tard mettant de l'ordre dans les chambres des clients.
- Tu me parlais d'une question.
- Ah! oui. Veux-tu m'expliquer pourquoi l'idée de retrouver ta mère te prend seulement cette année? Jamais je t'en ai entendu parler avant. Il me semble que c'était tout à fait clair dans ta tête, tu avais tes parents adoptifs et ça suffisait.
- Pourquoi tiens-tu tellement à ce que ta Shelby fonctionne comme une voiture de l'année? répondit Patrice.
- Je ne vois pas le rapport.
- Tu l'as dans la tête ma Shelby!
La dame revint avec les assiettes pendant que Patrice précisait à son grand ami Alex que les questions existentielles sont parfois bien compliquées. Un jour, on croit que tout ce que l'on a appris répond à ce que l'on voulait savoir; le lendemain on veut savoir si ce que l'on a cru la veille répond à ce que l'on devait apprendre.
- Je reviens immédiatement, rétorqua Patrice en se levant pour suivre l'employé vers cette fameuse porte dissimulée dans le mur.
- Vous m'avez fait dire que vous étiez de la famille?
- Je m'appelle Patrice Lanctôt, avoua le jeune homme en présentant la main à celui qui semblait propriétaire de l'établissement et qui l'accepta avec un petit sourire figé aux commissures des lèvres.
- Nous ne portons absolument pas le même nom, reprit le bonhomme tout en se levant.
Le bureau du patron était d'une simplicité déconcertante. Aucun cadre sur les murs et du plafond descendait une lampe s'arrêtant à quelques centimètres d'une table de travail. Un classeur à huit tiroirs régnait en maître absolu dans cette pièce d'où nulle odeur ne se dégageait spécialement.
- Mon nom est Dom Hi Nic, reprit le type avec dans son regard interrogatif, une certaine assurance et beaucoup de méfiance. Mon employé m'a rapidement parlé d'une personne que vous recherchez et qui aurait pu faire un arrêt ici, il y a plusieurs années.
- C'est exact, monsieur Dom Hi Nic.
- Une dénommée GANSOU.
- Je n'ai que ce nom. Elle est ma mère. J'ai des précisions sur son séjour à Montréal et cela jusqu'à ma naissance. Après le 22 mai 1968, je sais qu'elle est repartie par le même chemin emprunté pour sa venue, s'arrêtant ici, à Toronto, comme elle l'avait fait en 1967.
- Mon employé m'a également précisé que vous n'étiez pas de la police.
- Je suis un fils à la recherche de sa mère. Je viens tout juste d'achever mes études...
- Voyons ce que l'on peut faire pour vous, coupa le patron en retournant s'asseoir derrière sa table de travail.
Patrice suivait les moindres gestes de l'homme et tentait aussi de jeter un coup d'oeil sur les pages passant rapidement sous ses yeux.
- Voilà, j'ai quelque chose qui pourrait certainement vous être utile. Oui, je crois que c'est exact. Elle s'est arrêté ici en mars 1967. Elle aurait séjourné dans cet hôtel huit jours. Je vais voir maintenant pour ce qui de 1968.
- Y a-t-il des employés...
- Vous allez un peu trop vite, mon jeune ami, coupa le bonhomme qui jeta sur Patrice des yeux de plus en plus méfiants.
- Pardon.
- Et l'hôtel à l'époque?
- Tout à fait comme aujourd'hui, sauf que maintenant de mauvaises langues font courir des ragots sur ce qui s'y passe. Mais vous êtes bien placé pour vous rendre compte que l'endroit est correctement tenu.
- J'aimerais savoir si l'hôtel à l'époque avait le même propriétaire?
- Je le suis depuis maintenant vingt ans.
- Monsieur Dom Hi Nic, vous comprendrez que les informations dont vous me faites part sont très intéressantes mais je souhaiterais rencontrer quelqu'un qui aurait été en contact avec elle. Je ne fais pas une enquête sur le fonctionnement de l'hôtel, mais sur cette personne qui est ma mère et que je cherche à mieux connaître.
- Je vous comprends bien.
- Avez-vous entendu parler des déportés japonais de la Deuxième Grande Guerre Mondiale?
- L'aubergiste qui a rectifié l'adresse de votre hôtel m'en a glissé quelques mots.
- Cet hôtel a toujours été reconnu comme l'endroit où les Japonais de passage au Canada s'arrêtaient. Fort possiblement votre mère, très jeune à ce moment, a-t-elle été guidée ici par des références de son pays.
- Oui, sans doute, reprit Patrice cherchant à maintenir un dialogue avec l'asiatique qui venait de ranger son registre. Mais l'objectif de son voyage était l'Exposition internationnale de Montréal. Je ne comprends pas qu'elle se soit arrêtée si longtemps ici.
- Avait-elle des parents à Toronto?
- Pas à ma connaissance.
La discussion durait depuis près de quinze minutes lorsque Patrice entendit frapper derrière lui. C'était l'employé qui venait aviser son patron qu'un appel téléphonique attendait sur une ligne. Après avoir jeté un coup d'oeil vers Patrice, il referma la porte.
- Vous m'excuserez, monsieur Lanctôt, le travail m'appelle et je ne puis vous consacrer plus de temps.
- Puis-je me permettre de revenir sur ma question?
- Pour vous répondre franchement, à part une très vieille femme de ménage qui a toujours travaillé ici et qui est à la retraite depuis près de cinq ans maintenant, je ne vois pas. Moi-même en ce temps-là... Excusez-moi, mais je ne puis davantage.
- Et cette dame, pourrais-je la voir?
- Vous êtes tenace, jeune homme! Demandez à Jean-François, le barman.
- Merci monsieur Don Hi Nic. Je suis à l'hôtel pour encore deux jours, si jamais vous aviez encore un peu de temps à me consacrer, j'en serais très satisfait.
- Et moi là-dedans, qu'est-ce que je fais?
- Ça ne va pas tarder à bouger. Lundi approche et il y aura de l'action, plus que tu n'en as jamais vu dans toute ta vie à Saint-Camille..
- J'ai parlé au Dodge, dit Steve.
- Notre avion privé nous attend sans doute sur la piste?
- Monsieur Georges est disposé à nous faire passer la frontière.
- Ça veut dire la Floride ça, la frontière?
- Non, pas tout à fait, dit-il.
- Juste de l'autre côté de la frontière, tu veux dire.
- Ce n'est pas encore tout à fait au point.
- Est-ce qu'il y a des palmiers juste de l'autre côté de la frontière?
- Il va falloir que ce soit toi qui ailles porter l'enveloppe au Dodge avant qu'il vienne nous déposer de l'autre côté de la frontière.
- Comme ça, il n'est plus fâché après moi, le gros toutou?
- Il veut être certain qu'on ne lui joue pas dans les pattes. Leur histoire de lundi semble les préoccuper pas mal, si tu veux savoir. Il souhaite qu'on ne reste pas à Toronto pour voir le feu d'artifice et qu'on ne retourne pas à Montréal. De toute façon, Montréal c'est pas mal fini pour nous deux.
- Ni Toronto, ni Montréal, juste de l'autre côté de la frontière. J'ai bien compris.
- Écoute, mon jeune...
- Je ne suis pas ton jeune, coupa Éric en s'allumant une cigarette.
- ...si tu t'imagines que j'ai eu du plaisir à jaser avec le mur-à-mur, j'aurais aimé ça te voir avec lui. Tu ne peux pas imaginer le bétail qu'il fait!
- Que tu es donc gentil de t'occuper de moi!
- Une armoire à glace, c'est minus à côté de lui.
- Comme ça, il n'aura pas trop de misère à nous faire passer "à travers" la frontière, on ne se fera pas remarquer par personne!
Steve se promenait de long en large dans la petite pièce. Parfois il jetait un coup d'oeil sur l'enveloppe comme pour se rassurer que tout se déroulait comme il l'avait prévu.
- As-tu une autre suggestion, demanda Steve.
- Oui, j'en ai une.
- Et laquelle, s'il vous plaît.
- Tu me laisses partir et tu t'arranges tout seul avec ton Dodge, ton enveloppe et ta frontière.
- Mourir? C'est ça que tu veux? Mourir? Ta face, eh! bien le Dodge, il la cherche, et ça s'adonne qu'il ne s'arrêtera pas avant de l'avoir réduite en mille miettes comme il a voulu le faire avec mon bras.
- On ne sort pas, mon tout petit, Steve a tout prévu. Écoute-moi bien. On n'a plus le choix. Nous allons tous les deux au York. On entre, enfin je veux dire tu entres et tu remets l'enveloppe à un gros toutou comme tu le dis, je suis tout à fait certain que tu vas savoir qui c'est, même si tu ne l'as jamais vu. Ensuite, on le suit vers le stationnement au sous-sol de l'hôtel et il nous reconduit tout gentiment vers la frontière la plus proche; il me semble que c'est à Détroit qu'on va atterrir. Quelques billets verts américians plus tard et là, tu fais ce que tu veux et moi aussi.
- Ça marche, puisque j'ai, je veux dire... on n'a pas le choix.
Les deux garçons sortirent de la chambre. Ils croisèrent une jeune fille guère plus âgée qu'eux, accompagnée par un vieux monsieur aux allures distinguées. Elle portait des bas noirs et des souliers dont les talons étaient si hauts qu'elle devait se tenir à la rampe pour descendre sans tomber.
- N'oubliez pas que la porte se ferme à minuit! conseilla-t-elle avant d'éteindre sa cigarette dans un cendrier plein à ras bord.
Ils traversèrent la frontière du Tourist Room 99.















