jeudi 17 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (13)




Chapitre 32



- Avant que Mario raconte sa légende, j'aimerais dire une chose importante. Nous sommes en plein dans le grand projet. Il faut en profiter au maximum. Je sais qu'on a eu des petits problèmes aujourd'hui. Ce soir, on décompresse tout en se rappelant qu'il ne faut pas laisser notre imagination nous nuire. Dans le bois, loin comme nous le sommes maintenant, à des kilomètres et des kilomètres du village le plus proche, il est normal que l'on se sente seul, peut-être même d'avoir peur. Regardons cette nature, la paix dont nous profitons et reposons-nous. Demain sera une autre journée.
- Cé très très reposant, en effet, mon cher Bob. ma seule paire de runnings pue l'maudit, toutes mes affaires sont mouillées pis moé, j'ai pas pensé amener d'sécheuse... J'adore totalement ce marveilleux bois calme et silencieux pis j'arrête pas d'me dire, chef, que j'me r'pose, dit Joe en faisant sécher ses souliers.
- C'est un peu différent de la ville, ajouta Mario.
- Pas tell'ment. Rajoute deux trois chars pis cé pareil.

Annie se mit à rire tellement fort et de façon si nerveuse que tous les autres, instinctivement, l'imitèrent. Ce fut le fou rire général. Bob dut enlever ses lunettes pour les esuuyer, tellement il riait.

Entre les rires, on entendait craquer le bois qui brûlait en laissant monter dans le ciel une longue fumée blanche.

- C'est le temps de ma légende.
- J'espère qu'elle n'est pas épeurante, Mario, dit Annie se retournant vers Caro pour qu'elle aussi mit son grain de sel.
- Bien non. De toute façon, c'est juste une légende.
- J'te gage qu'y a des loups dans les parages, dit Joe tournant la tête de tous les côtés en même temps.
- Non, non, mon petit chaperon rouge, se moqua Mario.
- Je crois pas ça,reprit Rock. C'est certain que dans une forêt comme celle-ci, les animaux sont nombreux.
- Le feu les éloigne, rassura Mario.
- Pas Raccoon en tout cas, dit un Joe heureux comme un pape.
- C'est peut-être pas un aniumal alors... Annie plongea dans le mystère, un peu surprise elle-même des paroles qu'elle venait de lancer.
- Est-ce que je la raconte ma légende ou pas? insista Mario.

Les Six + un s'installèrent confortablement comme si on allait leur raconter une belle histoire avant de se coucher. Aux premiers mots de Mario, Caro se colla sur son frère.

- Il était une fois, il y a bien longtemps de cela, près d'une immense forêt... Avant, je veux dire que c'est mon père qui me l'a racontée...
- Coup don, vas-tu la conter ou tu vas mourir avec, s'impatienta Joe. Mes runnings sècheront pas, y vont cuire.
- ... près d'une immense forêt tellement reculée dans l'arrière-pays que personne, jamais, ne s'y était aventuré. Des gens prétendaient qu'une maison s'y trouvait et que tous ceux et toutes celles qui s'y étaient rendu, en étaient revenus complètement changés. Transformés. Chaque fois que quelqu'un s'informait sur la forêt ou encore la maison hantée, il se faisait décrire tout ça de manière tellement bizarre qu'il en oubliait l'idée de s'y rendre.
- Est-ce que la forêt de ta légende ressemble à la nôtre? demanda Annie.
- Écoute, pis tu vas l'savoir, répondit Joe surveillant Raccoon, et ses souliers.
- Un beau jour, entra dans le village situé à l'orée de cette forêt, un très vieil homme auquel personne n'aurait pu donner un âge. Il boitait. Pour mieux se déplacer, il s'appuyait sur une canne. Personne dans le village ne le connaissait. Personne, avant ce jour-là, ne l'avait vu. Il demanda aux habitants s'il pouvait traverser la forêt sans problème. On lui raconta toutes les histoires circulant à propos de la forêt et de la supposée maison hantée. Il remercia les gens et continua sa route, vers la forêt. Tout le monde regarda partir le boiteux se tenant sur sa canne.
- Lâche les détails, pis fa nous peur, Ti-Cote.
- Veux-tu bien écouter, dit Caro bien absorbée par l'histoire que Mario racontait d'un ton grave, pesant chacun de ses mots.
- Le vieux marcha dans la forêt, des heures et des heures. Puis, arrivant à une très grande clairière, il y découvrit une maison qui lui sembla inhabitée. Il s'en approcha, s'arrêta face à la porte d'entrée, entrebaillée. Les fenêtres étaient cassées. De sa canne, il poussa la porte qui grinça. Le vieillard entendit, alors, le bruit d'objets se déplaçant dans la maison sans qu'il puisse les voir. S'avançant lentement dans la pièce - un peu comme une cusisine - il remarqua une trappe, par terre. L'anneau qui allait lui permettre de l'ouvrir était affreusement rouillé. Il se pencha et au moment même où sa main allait y toucher, tous les objets de la maison, qu'il ne voyait pas mais entendait, lui apparurent... et il devint comme sourd: plus un seul son.
- Cé focké son affaire. Joe alluma sa cigarette.

Mario, remarquant l'effet de son histoire sur le groupe, décida de faire plus théâtral encore:
- Le vieux regarda par la trappe qui s'était ouverte: des rats couraient dans la cave, des araignées au garde-à-vous au milieu de leur toile... mais, aucun bruit. Il referma la trappe: les sons lui revinrent en même temps qu'il perdit de vue les objets. Pris de panique, il se dirigea le plus rapidement qu'il le put vers un escalier installé tout au fond de la pièce qui, maintenant, dégageait une odeur insupportable. Il se boucha le nez et mit le pied sur la première marche qui craqua avant de s'effondrer. Un trou apparut sous son pied et de nouveau c'était la cave où les objets se firent entendre tout en étant invisibles. Il s'aventura sur la deuxième marche, puis l'autre pour finalement se retrouver en haut, dans une sorte de grenier barricadé derrière une porte en chêne massif. Il poussa. Poussa encore. De toutes ses forces de vieillard sans âge. Lorsqu'il réussit enfin à ouvrir cette porte, devant lui, placés en ordre sur les murs, une quantité innombrable d'outils. La pièce, d'une propreté n'ayant rien à voir avec tout le délabrement de la cave et de la cuisine, respirait la fraîcheur et la clarté. Le vieil homme, ébloui, ne cessait pas d'examiner tous ces outils très anciens mais neufs comme s'ils venaient à peine de sortir de la fabrique. Encore installé sur la dernière marche, il laissa la porte qui, en se refermant derrière lui, fit un bruit d'enfer: comme un coup de tonnerre. Au même instant, automatiquement, le grenier chavira, les outils se déplacèrent, tombèrent par terre... Impossible de décrire le désordre qui s'ensuivit. Tout à fait l'inverse d'il y avait quelques secondes. Des toiles d'araignées apparurent aux fenêtres à moitié cassées; le sol se remplit de poussière et de sciure de bois; les tentures qui tout à l'heure ornaient si bien se déchirèrent, tombèrent en lambeaux; les meubles devinrent des antiquités sans valeur. Apeuré, le vieil homme recula, se questionnant sur ce qui avait bien pu se passer. Surtout, si rapidement. Examinant autour de lui, il remarqua par terre dans un des trois coins du grenier, une forme... recouverte de sciure de bois... rouge. Avec beaucoup de précaution, il s'en approcha . De sa canne, il donna quelques petits coups sur ce qui lui sembla être... un cadavre. C'était mou. Flasque. Y touchant, une oduer fétide s'en dégagea. Il s'approcha un peu plus. S'agenouilla péniblement. De sa main libre, enleva la sciure de bois et découvrit...
- Quoi? Qu'est-ce qu'il voit? demanda Rock entièrement envoûté par la légende au point qu'il ne remarqua pas que son bâton venait de tomber dans les flammes.
- ... un cadavre. Un cadavre dans un état de décomposition avancée. Le vieil homme, pris de peur, paralysé, vit sous la gorge du macchabée un médaillon. Intrigué et tremblant de peur, approchant sa main, ce fut d'un coup sec qu'il l'arracha. Au même instant... spontanément... le vieil homme fut projeté... debout... tout jeune et en pleine forme. Examinant de plus près le médaillon que l'usure du temps lui empêchait de pouvoir y distinguer une forme ou encore une série de lettres ou peut-être même une phrase. Après s'être bien concentré, le jeune vieillard qui avait laissé tomber sa canne décrypta ceci: « s t r y l i n g v o l i n p o u f». Lorsqu'il se mit à prononcer ces syllabes à voix haute, une force extraordinaire le projeta en-dehors de la maison hantée...
- Cé toute, demanda Joe.
- C'est assez, dit Caro, j'ai les dents gelées.
- ... la légende dit que dans le village, jamais personne n'entendit parler du vieillard boiteux s'étant aventuré dans la forêt mais qu'un beau matin, quelques jours plus tard, un jeune homme traversa le village comme provenant de la forêt. Bizarrement, il portait au cou une chaîne avec un médaillon et dans la main, une canne.

Le silence s'étendit autour du feu de camp. La légende de Mario venait de jeter un frisson parmi les membres de la gang. Caro ne regrettait pas son sac de couchage qu'elle partageait maintenant avec Bob et, surprise, avec sa soeur Annie.

- Sûr que mes runnings sont secs.

Rock se leva pour chercher des bûches de bois quand Bob lui dit:
- Apportes-en plusieurs si on veut de la braise pour le déjeuner de demain.
- Avez-vous vu?, dit Annie se levant pour fixer autour des charbons qui brûlaient.
- C'est quoi, la prochaine? demanda Bob un peu énervé par toutes ces choses apparaissant au moment même où tout semblait se calmer.
- Regarde, Bob. Dans le fond. Annie se nettoyait les yeux pour en être bien certaine.
- Qu'est-ce qu'il y a? Il manque de bûches, questionna Rock, les bras chargés.
- Regarde au fond, sous la braise... on dirait...
- C'est vrai, renchérit Caro. On croirait une plaque...
- Avec quelque chose gravée, continua Mario.
- C'est à croire que la légende vous a sonnés, dit Bob, s'éloignant vers la tente des Poulin.

Même si le chef, incrédule, avait quitté l'emplacement du feu de camp, les cinq autres, penchés au-dessus de l'endroit où ils avaient l'impression qu'une plaque ayant la même dimension que le cercle du feu de camp était apparue.

La fumée les empêchait de bien voir, mais il leur paraissait indéniable qu'une forme, étrange, se dessinait sous la braise. Personne ne saurait dire avec précision ce que cela représentait, mais tous pouvaient jurer voir sur la fameuse plaque au moins deux formes... peut-être semblables... difficile d'être infaillible à cause des charbons, de la fumée et aussi, sans doute, de la fatigue.
Cherchant chacun de son côté à découvrir des indices, un formidable coup de tonnerre se fit entendre, crevant les nuages qui laissèrent les gouttes de pluie enfumer l'emplacement du feu de camp.

- La pluie commence, dit Rock.
- Gages-tu que ça va se changer en orage! Moi qui meurt chaque fois.
- Ça fra une fois de plus, Annie. Raccoon et moi, on va dormir dans la tente.
- Sérieux, Joe? Je suis pas capable d'endurer le poil des animaux. Tu veux que je meurs? Mario semblait ahuri et près à éternuer.
- Vas-tu mourir pour vra, mon Ti-Cote?
- Raccoon, va falloir qu'il s'habitue à dormir dehors un jour, précisa Mario.
- Oui, mais pas sous l'orage, cé pas humain.
- O.K. Joe. C'est moi qui couchera dehors. Mario partit en direction de la tente récupérer son sac de couchage.
- Ça n'a pas d'allure, Mario, pesta Rock.
- Y a comme des problèmes qui n'ont pas de solutions, acheva Mario, entrant dans sa tente.
- Joe? Je voudrais te parler.
- Pas besoin, Caro. J'ai compris. Cé moé qui va rester dehors avec Raccoon.
- Deux vraies têtes de cochon ces deux-là, enchaîna Annie qui vit que la pluie commençait à se faire de plus en plus forte. Penses-tu, Joe, qu'on a vraiment vu quelque chose sous la braise?
- C'était comme une forme. Je dira comme un aigle à deux têtes pis des grosses griffes avec des affaires dedans.
- Moi aussi, c'est un peu ça que j'ai vu, finit Annie, jetant un coup d'oeil vers le feu de camp qui s'achevait de mourir dans un nuage blanc et rond. Tu vas pas coucher dehors?
- Tu sé ben qu'oui. Sous la toile du stock... de toute façon, ma place ça toujours été dehors.




Chapitre 33



Avant de se glisser dans son sac de couchage, Joe reprit ses souliers restés près du feu. Il regarda le ciel ennuagé où des éclairs annonçaient tout un orage pour la nuit. Au fond de lui-même, coucher à la belle étoile, en plein milieu d'une forêt qui depuis quelques heures paraissait bizarre, ne l'enchantait pas plus qu'il le fallait.

Joe retourna vers la toile où il passera la nuit avec Raccoon, se protégeant de la pluie par ses souliers qu'il tenait au-dessus de sa chevelure ébouriffée: quelle sorte de nuit? Jetant un dernier coup d'oeil vers le dortoir des Poulin, il remarqua qu'avec la lumière à l'intérieur, on pouvait déceler des ombres accrochées aux murs de la tente. Joe continua sa route, entendit remuer derrière un arbre, s'arrêta, un Raccoon immobile à côté de lui, l'imitant.

Il faisait si noir que Joe ne pouvait distinguer s'il s'agissait d'une forme humaine ou animale. À pas de loup, il s'approcha de l'arbre pas plus brave qu'il ne fallait mais continua tout de même.

À quelques cinq mètres devant lui et de la tente du chef et de ses soeurs, Rock, caché sous son imperméable semblait observer attentivement comme si quelque chose de grave se déroulait sous ses yeux. Le petit s'écoutait respirer fort, aussi fort que cet après-midi, alors qu'il était assis près de Joe, dans le camion. On le croirait davantage fasciné par ce spectacle que l'autre.

Annie se déshabillait. Caro, sans doute couchée déjà, car on ne pouvait distinguer sa silhouette sur les murs de toile de la tente scoute, sans double-toit puisque Bob l'avait ré-imperméabilisée avant le départ. De son point d'observation, Rock vit tous les gestes d'Annie et ne voulait pas en éloigner son regard, au même moment où, derrière lui, il entendit marcher. Se retournant, il ne put apercevoir Joe, il faisait trop noir. Effrayé, il rentra dans la tente des Villeneuve en coup de vent:
- As-tu le diable, Rock?
- C'est tellement noir qu'on ne peut rien voir.
- Une autre affaire bizarre, conclut Mario qui réfléchissait à cette histoire de plaque dans le feu.

Joe pourra sans doute dire, demain matin, qu'il fut en contact avec un animal sans préciser de dont s'il s'agissait, puisque ça s'était sauvé à son arrivée. Et cela ira dans le journal de Bob comme étant une autre manifestation de l'imagination et dans celui de Caro comme la suite d'un plan diabolique qui semblait les suivre depuis le passage de l'étang.

- Allez Raccoon, dans l'sac. Pisse-pas c'te nuitte parce que Joe y va puer demain et pis les autes y s'ront pas contents. On risque de s'faire laver correct si l'orage éclate pis si les rigoles du scout sont pas a bonne place.

Joe referma son sac à l'instant même où la pluie se déchaîna, les éclairs se faisant un plaisir à tout illuminer et l'écho ramassant le bruit du tonnerre pour le faire se répercuter jusqu'au bout du monde. Toute la nuit, Joe ne verra la clairière qu'en bleu métallique, il aurait dit à la Ozzie.

- Vive la nature, se dit Annie aux petites heures du matin, ne réussissant pas à fermer l'oeil une seconde. Elle décida finalement de s'accrocher à son baladeur souhaitant oublier les pétards incroyables autour d'elle, s'attendant à ce que la tente devienne un sous-marin d'un instant à l'autre.

La pluie s'arrêta autour de 5 heures; doucement puis complètement. L'eau dégouttait des arbres que le vent séchait. Le ruisseau, plein à rebord.

À 6 heures, les oiseaux se mirent à piailler dans un soleil intéressé à réchauffer les tentes. Autrement, le silence. Un silence d'ailleurs, d'une planète venue au monde le samedi 25 juin 1991.

Annie s'était demandé avant de fermer le fanal électrique de la tente, comment le groupe survivrait à l'orage. Lorsqu'elle pensait groupe, elle pensait Joe, évidemment, le plus vulnérable au tremblement de ciel.

mercredi 16 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (12)




Mario «Ti-Cote» Chabot


Chapitre 30


Dans cette forêt immense, la gang des Six + un + une boussole + une carte topographique s'enfonçait, Bob devant, heureux et d'une confiance qui se répendait sur les autres. La première épreuve derrière leur dos, on serait porté à croire, les voyant telle une colonie de fourmis marchant à la queue leu leu, que plus rien ne pourrait les arrêter. La magie opérait. Le chef indiquait une direction qu'aussitôt les autres s'y dirigeaient; il annonçait ce qu'ils devaient rencontrer qu'effectivement ils le croisaient.

Ceci n'empêchait pas la faim, et surtout la fatigue, de se faire sentir au fur et à mesure que les herbes devenaient plus hautes ou lorsqu'ils devaient contourner un troc d'arbre pourrissant que le vent se plaisait à en charrier l'odeur.
- C'est écoeurant ce que ça sent, dit Annie.

Les nuages menaçants rendaient le temps gris acier. Le soleil ne faisait que quelques clins d'oeil et très occasionnellement. L'humidité, en plein bois, devint insupportable. Les maringouins et le petites mouches noires attaquaient sans crier gare. Tous, sauf Raccoon, comme s'ils s'étaient donnés un « à tour de rôle » y allaient d'une claque retentissante ou d'un juron personnel: une bestiole venait d'agir. Le bébé raton laveur filait parfois devant mais plus souvent derrière Joe qui remarquait à quel point il prenait de l'assurance et de l'indépendance. Il se dit: « ça va finir mal, c't'affaire-là.»

Annie, n'en pouvant plus qu'on lui bourdonne autour de la tête, jeta son sac à dos par terre et hurla:
- Maudites bibittes!
- Tu devrais fumer, ça les chasserait, lui proposa Mario posté en second derrière le chef.

Une heure environ après qu'ils eurent laissé l'étang, Bob décréta une halte. Personne ne se fit prier pour laisser tomber les sacs à dos au sol; les murmures commencèrent.

- Y a tu rien de plusse intéressant que d'marcher dans les marécages, des bibittes au cul, trente kilos su l'dos et de s'attende à ce qu'la puie nous tombe dessus d'une minute à l'aut', dit Joe s'empressant d'accepter la cigarette offerte par Annie.
- Nous sommes à moins d'un kilomètre du premier campement. On peut penser y être dans une heure et commencer à nous installer pour la nuit. Bob s'épongeait le front avec son foulard rouge.
- On é v'nu en vacances, y'm sembe, dit Joe en s'étirant les jambes sur un arbre.

Un bruit étrange se fit entendre. Tous s'immobilisèrent. Une sensation d'être comme enfermé dans un étau passa de l'un à l'autre:
- Avez-vous entendu? demanda Caro.
- Cé mes jambes qui crient, enchaîna Joe tout en cherchant Raccoon.
- Non, sérieusement, j'ai comme entendu un craquement, reprit Caro.
- Tout craque par icitte, mem' mes dents, continua le grand tout en fixant Caro.
- Écoutez, je suis certaine d'avoir entendu comme le bruit d'un os qui se brise, dit-elle en portant son attention et son regard sur 360 degrés.
- Où est Rock? demanda Mario. Le petit sortit de derrière un arbre.
- As-tu entendu quelque chose, Rock? Où étais-tu? Les questions sortaient de la bouche de Caro comme propulsées par de l'essence pure.
- J'installais le repère derrière ces arbres.
- Entendu? Vu? Quelque chose? Caro insistait.
- Non, absolument rien. Même que de l'autre côté, on ne vous entend même plus.
- Tu as certainement entendu chialer Joe, dit Mario en riant.
- Non, non. Je suis certaine d'avoir entendu... Tiens, encore... Avez-vous entendu cette fois-ci? dit Caro comme transformée en toupie.
- Tu rêves, Caro ou bien la fatigue te fait plus effet qu'à nous. Prenons une bouchée, une goutte d'eau puis repartons.
- Une cigarette avec ça, chef? dit Joe, presque en ligne droite avec le tronc d'arbre sur lequel étaient allongées ses jambes..

Caro se dirigea vers le sac de provisions d'un pas qui manifestait très peu de sécurité. Elle sortit des biscuits enveloppés individuellement qu'elle distribua à chacun. Même démarche avec la gourde d'eau puis vint s'asseoir entre Bob et Mario.

- Ça fait exactement dix repères que je place depuis que nous sommes partis de l'entrée du parc. Si on se perd avec ça!, dit Rock.
- Ta mère nous r'trouvera ben! lança Joe manquant de s'étouffer avec le biscuit qu'il partageait avec Raccoon.


À 18 heures, le temps devenait pesant. Bob, même s'il s'avait cru que les nuages n'étaient pas à la pluie, dut se rendre à l'évidence et ne souhaitait qu'une chose: pouvoir être au premier campement et avoir monté les tentes avant l'ondée. Il se leva doucement, pour n'inquiéter personne, reprit son sac à dos et tout en nouant son foulard à son cou, jeta un regard oblique sur sa carte.
- Moins d'une heure et notre première journée de camp sauvage sera...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'on entendit - et cette fois, ce fut clair pour tout le monde - un formidable craquement à quelques mètres d'eux. Annie lâcha un grand cri, courut vers Joe qui venait de se lever dans un temps record. Mario n'avait pas bougé d'un millimètre alors que ses yeux roulaient de gauche à droite tout en surveillant Caro tremblant de tous ses membres:
- Qu'est-ce que j'avais dit? C'est en plein ce bruit-là que j'ai entendu tout à l'heure. Cette fois, il est plus fort encore, comme plus proche.
- Ça m'énerve, dit Annie.

Sans s'être donné le mot, tous les membres de la gang se retrouvèrent collés les uns sur les autres, oreilles à l'affût du moindre petit craquement pouvant se faire réentendre.

- Dans cette forêt, il y a plusieurs ravages de chevreuils. Comme la saison de chasse est encore loin devant, ils ne craignent absolument rien. C'est sans doute un petit du printemps qui s'est perdu et qui vient de passer pas trop loin.

Bob se voulait rassurant. Chacun bien prêt à croire cette explication surtout que depuis quelques minutes les petits moteurs des bibittes reprenant leur poursuite devinrent les seuls bruits ambiants.
- Partons, dit Bob.

Ce fut en marchant un peu à reculons que la gang reprit sa route. Rock se disait que si les bizarreries allaient en se multipliant, il commencerait à croire que monsieur McCrimmon pouvait avoir raison, de même que le propriétaire du Domaine du Rêve. Pour l'instant, il préféra s'en remettre aux paroles du chef et ne pas quitter Mario des yeux. Il savait lire Mario et si jamais celui-ci trouvait que la situation pouvait tourner au vinaigre, il lui serait impossible de le cacher, à lui son meilleur ami et son associé.

Annie ne lâchait pas Joe d'une semelle comme si elle venait de se trouver une raison supplémentaire pour s'accrocher à lui. Avec sa cigarette, elle se crut en sécurité contre les bibittes et peut-être, les craquements.

Ils marchèrent longtemps. Personne ne parlait. Un claquement sur une joue. Un bras. Une bibitte en moins. Ils s'enfoncèrent sérieusement dans cette forêt qui, un mètre après l'autre, devenait aussi bizarre qu'hostile.

Il ne se passa pas deux minutes sans qu'Annie ne dise qu'il y avait des odeurs suffocantes, des silences pires que des craquements, qu'elle était fatiguée, qu'elle avait faim, qu'elle s'épuisait à traîner le sac à dos, qu'elle allait s'arrêter pour s'allumer une cigarette et qu'elle en offrirait une à Joe.

À chaque pas, les arbres plus gros et plus grands prenaient de plus en plus d'espace. Aucune clairière en vue, Bob leur rappelant que la prochaine était le campement.

Mario remarqua une baisse dans le moral du groupe et que ça ne préoccupait pas Bob, tout à sa seule idée: arriver le plus tôt possible et s'installer. Le second ne critiquait jamais mais savait observer les attitudes chez chacun. Il vit l'épuisement chez Rock qui, pour rien au monde, ne le dirait.

- Une pancarte. Regardez, il y a une pancarte accrochée au gros pin, dit Caro.



En effet, s'avançant et malgré une clarté faiblissante, ils virent une pancarte plantée d'un long clou à ce pin gigantesque. Comment un panneau put-il avoir été installé dans cet endroit perdu où la boussole la plus sophistiquée et des cartes topographiques des plus précises s'avèrent essentielles pour s'y rendre, comment pouvait-il se retrouver ici?

Plus près, ils remarquèrent que sur ce panneau, rien n'y était inscrit, mais se retrouvait un dessin. Le plus étrange: il était recouvert de sang de sorte qu'il fut impossible de distinguer quoi que ce fût. Du sang coagulé. Depuis combien de temps?

- Te souviens-tu, Joe, de ce que monsieur McCrimmon disait dans le camion? demanda Rock.
- Y disa qu'un voyage de bois c'était 24 bières, me sembe.
- Non, à propos du parc national?
- Cé le boutte que je dorma.
- Ça commence à devenir étrange, dit Caro tout en s'avançant près de son frère, lui demandant dans quel bateau ils se retrouvaient.
- Dans un camp sauvage, Caro. Ce n'est pas un bruit de chevreuil et un vieux panneau rouillé qui nous arrêteront ou nous feront imaginer des affaires pas d'allure. La fatigue nous rend plus vulnérables. Accélérons et vite installons-nous. Le souper puis une bonne nuit de sommeil nous seront tous d'un bien énorme.

Bob venait de prendre sa voix autoritaire. Il ne souhaitait pas que l'imagination prit le dessus sur le projet. Il ne reculerait pas d'un centimètre, et cela pour rien au monde; les autres le saisirent autant dans l'anxiété de Caro que dans la réponse du chef.

Rock posa le repère sous le panneau rouillé et devant les yeux des membres de la gang qui le voyaient plus ensanglanté qu'autre chose. Les sacs à dos grimpèrent aux épaules de chacun alors que les premières gouttes de pluie tombaient. Un éclair traversa le ciel, gris comme du vieil asphalte.

Les Six + un, dos courbé, franchirent une ou deux clairières qui auraient très bien pu faire un excellent campement, mais pour Bob, ce n'était pas l'endroit choisi. Lorsqu'ils virent cette nouvelle clairière, bordée d'un ruisseau, ça y était. Le voici ce lieu du premier campement. Ils notèrent quelques petites buttes mais surtout des arbres tellement hauts qu'ils traversaient les nuages gris. Du «sapinage», des fougères de même que plusieurs bosquets remplis de fleurs multicolores: tel était l'environnement où, selon les ordres de Bob, ils érigèrent les deux tentes, et l'abri.

Rock, Annie et Joe éloignèrent les tentes du ruisseau, dos au nord-est et exposés au vent dominant. Personne ne s'amusa à critiquer les indications d'un scout mais tout cela leur paraissait des détails beaucoup moins importants que de s'asseoir et... manger.

Mario s'occupa à ramasser le bois, l'apportant à l'endroit dégagé que Bob avait désigné pour le feu de cuisson et plus tard, si le temps allait le permettre, le feu de camp.

Bob tint à être avec Caro pour préparer le souper: des hot dogs, deuxième édition. Il voulut surtout la rassurer, la sentait fragile suite aux événements survenus durant le trajet depuis l'épisode de l'étang, mais craignant surtout que son attitude ait une influence négative sur les autres. Doucement, il lui parla, la tranquillisa en lui répétant que tout avait été prévu, que rien de surnaturel ne pouvait se produire. De toute façon, nous étions plus sensibles aux histoires à dormir debout lorsque fatigués.

Caro, écoutant son frère, voulait bien le croire mais ne put chasser ces sombres craquements et le panneau ensanglanté, qu'elle avait bel et bien entendu et vu. Elle se dit, portant son esprit ailleurs, qu'elle réussirait bien à relaxer.


19 heures 30: les tentes étaient placées bout à bout; le feu pour le souper laissait monter une douce fumée; la provision de bois, suffisante. Les Six + un mangeaient, profitant d'un repos bien mérité et du crépitement du feu que les quelques gouttes de pluie ne dérangeaient pas du tout.


Chapitre 31


La pluie venait de cesser mais le temps demeura lourd. Des éclairs de chaleur flashèrent dans les nuages donnant à ce coin de forêt des allures macabres. C'était noir maintenant. La gang, au repos, récupérait d'une journée plus agitée que ne le prévoyaient les plans. Bob n'avait prévu que le feu de camp pour 21 heures, souhaitant que la pluie ne nuise pas.

- On entendra péter une mouche, dit Joe à personne en particulier.

Au creux de la clairière, dans cette forêt qu'ils apprendraient à découvrir, régnait un silence d'une profondeur inouïe. Le bruit de l'eau dans le ruisseau s'éclaboussant sur les rochers parvenait à peine à briser le calme et la paix. La gang semblait avoir été déposée au centre d'une absence totale de bruit.

Caro en profita pour récupérer son journal personnel et y écrire dans le détail, comme elle le faisait depuis si longtemps, le minute par minute de la journée. S'il nous était possible de lire, certainement que tous les frissons qui lui parcoururent l'échine furent jetés sur le papier, de l'auto-stop à l'étang sans oublier les craquements et le panneau. Au fond d'elle-même, l'idée de son frère lui apparaissait bien différente de l'image qu'elle s'en faisait alors que les Six en discutaient dans le parc de Rodon Pond.

Rock, étendu dans sa tente, profitait de ce moment de répit pour digérer sa crise d'asthme se disant que pour la première fois de sa vie, il venait de passer à travers, sans l'aide de sa mère. Était-ce normal? Ou tout simplement s'agissait-il d'une crise mineure, qu'il ne fallait pas s'énerver avec cela? Il se rémémorait le voyage en camion, avec Joe. Deux jours après avoir quitté la maison, voilà bien des événements... à vivre seul. Serait-ce un nouveau départ?

- Joe, veux-tu cigarette? Annie sortait de la tente des Poulin en tenue de soirée pour jeune fille qui sort en forêt.
- T'as toujours le mot qui faut pour t'faire aimer, répondit Joe.
- Es-tu sincère quand tu dis cela?
- Non, coupa-t-il sèchement.

Raccoon vint rejoindre son maître, sa mère ou son frère... on ne le sait toujours pas... et l'histoire avance...

- Tu sais, Joe, je trouve cela pénible de voir que tu t'occupes plus d'un animal que de moi.
- Es-tu sure de ne pas parde ton temps?
- Quand on aime on peut perdre du temps.
- J'sais pas moé cé quoi aimer, impatient devant le style de conversation que voulait imposer Annie. Elle ne voulait pas lâcher, tentant un grand coup vers celui qui remplissait sa vie.
- Je serais capable de te montrer, tu sais.
- L'amour, cé des affaires que je cré pas. J'pense que ça exisse que din vues ou les belles familles chromées.
- Comme la mienne?
- Cé pas ça que j'veux dire.
- Mais c'est ça que tu dis.
- J'trouve ça trop compliqué, les filles.
- Pourquoi? Annie sentait qu'elle venait de faire une percée et n'allait pas lâcher le morceau.
- Passe que...
- Pourquoi t'es capable d'aimer Raccoon, et pas moi? Annie le dévisagea avec dans les yeux toute la sincérité possible..
- Pis toé, pouquoi té sérieuse d'même tout d'un coup?
- Parce que c'est sérieux l'amour.

Joe se projeta sur Raccoon qui se glissait dans un bosquet tout près des tentes. Il l'appela. Le raton laveur ne bougeait plus. Joe le rattrapa et s'enfonça dans le bois avec la moitié de sa vie.
- Tout le temps, il se sauvera, se dit Annie en lançant son mégot de cigarette dans le ruisseau.

Mario se dirigea vers Bob, encore, toujours et continuellement plongé dans ses cartes. Mais là, c'était un cahier de bord dans lequel il consignait toutes les étapes du camp sauvage qui l'occupait. Un peu comme Caro mais ici il s'agissait de points techniques, d'informations, de notes qui se retrouveraient dans son livre personnel. Son cahier de chef.

- Toute une journée!
- Mario, en camp sauvage on ne sait jamais ce qui peut survenir. Il pourrait nous arriver encore des affaires sur lesquelles nous n'aurons pas de contrôle. Voilà pourquoi il est important de s'en tenir à l'itinéraire prévu et se fier à la boussole et aux cartes. Plus difficile de se tromper ainsi.
- Il y a aussi les autres. Comment ils vivent ça. Faut pas oublier.
- Tout le monde était d'accord, il me semble, répondit Bob, cherchant à comprendre ce que Mario insinuait.
- T'as raison. Là on est dans le bain, dans le vrai et on a beau avoir pensé à tout, certaines choses ne peuvent se prévoir.
- Tu le sais, Mario, que rien n'a été laissé au dépourvu.
- Le craquement? Le panneau?
- C'est juste des effets de l'imagination. Tu verras qu'après une bonne nuit de sommeil, tout se replacera.
- Je le souhaite mais c'est peut-être important de penser que tout ça énerve Caro.
- O.K. You're reason. I don't forget that.
- Pour que je comprenne rien! J'espère que toi, tu te comprends, et que tu continues à savoir ce qui va arriver.
- No problem! Man.

Mario se dirigea vers l'installation du feu de camp qu'il avait montée avec Bob avant le souper. Le lieu servira également de point de rassemblement, de rencontre et de réunion durant le temps du premier campement. Il examina et tout lui parut en parfait état. Jetant un regard vers le ciel, pour ce qu'il put voir, cela le rassura, les nuages ne verseront aucune larme d'ici quelques heures, du moins, le souhaitait-il, le temps du feu de camp.

- Venez voir, vite, venez voir, cria Annie penchée près du ruisseau dans lequel la pleine lune s'étant fait un chemin entre les nuages, se reflétait dans une grosse boule de couleur rouge.




Les membres de la gang accoururent et remarquèrent l'étrangeté de la lune et surtout l'eau du ruisseau venant de changer de couleur. Un silence passa, enveloppant le silence qui suivit les cris d'Annie. Quelques secondes après, la lune se drapa derrière les nuages disparaissant du ruisseau. Bob qui avait apporté une lampe de poche balayait de son faisceau de lumière la surface du ruisseau. Rien d'anormal. L'eau n'avait plus cette couleur rouge d'il y avait queleus secondes et continuait son refrain coutumier.

- J'aime autant ne rien dire, sinon... Et Caro retourna à la tente.
- C'est l'heure du feu de camp, annonça Bob pour alléger l'atmosphère.
- J'ai une superbe de légende à raconter, enchaîna Mario demandant à Rock de se préparer à allumer le triangle de bois devant sûrement mesurer un mètre.
- Si c'est pour nous faire peur, continua Annie, tu peux bien de taire avec ta légende.
- Attends Annie, cé p't'être la légende de Jimmy, dit Joe en ramassant Raccoon.

Toute la gang s'installa autour du feu que venait de faire jaillir un Rock fier de lui. Ils formèrent un cercle au-dessus duquel des milliers de flammèches prirent le chemin du ciel. La chaleur les obligea à reculer un peu.

Bob s'assit à côté de Caro qui s'était installée dans son sac de couchage, bien emmitoufflée. Rock, debout avec son grand bâton, se tenait prêt à brasser les cendres et ajouter quelques bûches quand cela sera nécessaire. Joe accpeta une cigarette d'Annie, plaça Raccoon entre elle et lui. Le raton laveur avait les yeux bien fixés sur les flammes, comme hypnotisé.


mardi 15 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (11)

Chapitre 29


Bientôt 15 heures et le soleil, haut dans le ciel, tapait fort. Bob annonça que c'était le temps de partir, d'entreprendre une marche d'au moins quatre heures pour atteindre le premier emplacement. Mario sortit sa boussole, fixa l'azimut avec son chef en rappelant à Rock sa responsabilité de placer les repères - ceux-ci seront rouges - tout au long de l'expédition: ils devront être installés assez haut sur un arbre et distancés de telle manière qu'on ne puisse en manquer.

Bob prendra la tête accompagné de Caro, cartes à la main. Annie et Joe suivront - avec Raccoon, évidemment - puis, à la fin du peloton, Mario et Rock. Le chef tenait à ce que tout se déroula selon son plan. Comme cette forêt possédait la réputation d'être capricieuse, les Six + un se mirent d'accord pour ne prendre aucun risque.
Les gourdes remplies de l'eau de source du Domaine du Rêve, Joe les porteraient et ne seraient ouvertes que lors des haltes prévues à des intervalles rigoureusement fixés à l'avance, en fait à chaque quarante-cinq minutes. Selon Bob, le groupe serait en mesure d'installer les tentes au premier campement vers 19 heures, tout près d'un petit ruisseau coulant en aval du lac d'Amour, un des nombreux courants d'eau du parc national.

- En route! L'ordre lancé, aussitôt les sacs à dos grimpèrent aux épaules, le temps de le dire et dans une discipline parfaite.
- Faut souffrir pour être beau, dit Joe se retrouvant sans jamais s'en être aperçu avec un sac tellement lourd, qu'il tomba à la renverse. Annie laissa échapper un petit cri, ce qui énerva tout le monde.
- Allez Raccoon, viens-t-en. J'sais pas si t'as l'âge pour les grandes marches mais là t'en as toute une. Joe poussa le raton laveur de son pied qui, d'instinct, s'installa derrière lui comme s'il suivait son maître, sa mère ou son frère, on ne le savait toujours pas.

Le premier trois-quart d'heure de marche fut facile. La route ressemblant davantage à un sentier allait devenir rapidement un espace entre les arbres que les sacs à dos percutaient. Plus on s'avançait, plus les arbres semblaient vouloir tout cacher devant et derrière eux.

Déjà, à la première halte, les membres de la gang constatèrent qu'il n'était pas naturel de se promener en pleine forêt avec un poids de quarante kilos sur le dos.

- Par chance qu'on a fait du jogging tous les matins, sinon on serait tous morts à l'heure qu'il est, dit Caro, reprenant son souffle.

Le temps de boire un peu d'eau, de vérifier les cartes, de s'assurer que la boussole fixait toujours la bonne direction et la voix autoritaire de Bob annonça qu'on repartait.
- Un p'tit boutte en courant, p't-être, lança Joe surpris de voir Raccoon se débrouiller dans son milieu naturel.

Lorsque la gang se retrouva au coeur d'un espace où les arbres étaient plus distancés, il faisait un peu plus frais autrement la chaleur devenait intense.

Bob avait prévu parmi son lot d'activités, quelque part durant la semaine, une exploration de la flore mais déjà ils étaient à même de constater comment les épinettes, les sapins et les érables faisaient bon ménage.
- Y a-t-y d'l'harbe à puce par icitte, questionna Joe.

La deuxième halte sera plus étirée en raison de ce qui devrait normalement suivre. Du trajet, voivi certainement le plus difficile et le plus long: gravir une colline, traverser un étang dont ni le chef ni Mario ne connaissaient la profondeur et la qualité de l'eau. La carte était formelle: aucun autre moyen d'arriver à l'emplacement numéro un, ici ou ailleurs. La colline était abrupte, couverte de mousse où il était probable de penser que les pieds peineraient à s'accrocher. Et l'étang? L'endroit que redoutait le plus Bob et, en même temps, avait bien hâte de voir.

Le chef préféra ne pas en parler pour l'instant, ayant déjà lu dans un de ses livres scouts que l'on reconnaisait un chef efficace à celui qui disait les bonnes choses au bon moment. Il voulait profiter également de cette halte avant de se mesurer à une première épreuve qu'il ne craignait pas pour chacun des individus mais... pour le groupe. Il avait appris également qu'un groupe ne réagissait pas de la même manière qu'un individu, c'était plus imprévisible et plus difficile à ramasser lorsque ça se décourageait.

- Passe-moi l'eau, Rock.
- Tu en as déjà eu tout à l'heure, Annie.
- C'est pas encore le rationnement à ce que je sache.
- Non, mais il ne faudrait pas en venir là, répondit un Rock qui ne démordait pas.
- O.K., ça va la survie.
- Fume à la place.

Bob entendit les premiers accrochages, y portant une oreille attentive. Il se dit que la fatigue commençait à faire son oeuvre et que lever le camp serait la même solution:
- La prochaine étape s'annonce un peu plus croquignole, informa Bob.
- Croque quoi? dit Joe se demandant bien ce que le chef voulait dire.
- Ça veut dire, d i f f i c i l e, expliqua Rock.
- Merci infiniment monsieur Béliveau, continua Joe tout en appelant son bébé raton laveur. Attention de ne pas t'faire manger par le « croque-qui-gnole » ma belle Raccoon.

L'après-midi avança... Le groupe ralentit... Le sacs à dos s'alourdirent... La fatigue s'empara de plus en plus de chacun... Le dernière nuit qui ne fut pas très longue, pesait autant que la chaleur de plus en plus suffocante. Bob s'interrogeait: devrait-il envisager un scénario d'urgence si jamais celui-ci ne fonctionnait pas, surtout que le premier emplacement lui apparut encore bien loin.

La colline de mousse que Mario gravit avec aisance ne se laisserait pas maîtriser aussi facilement par tout le monde. Arrivé en haut, Mario s'exclama assez fort pour qu'on l'entende, mais l'écho s'en chargea:
- Vite, venez voir comme c'est beau d'ici.
- Écoeure pas Ti-Cote, tu vois ben qu'on glisse de t'sour sur c'te maudite couvarte là.
- C'est de la mousse, lui dit Annie qui ne s'arrêtait pas non plus de monter un bout pour redescendre aussitôt.

Caro donna la main à Mario qui la tira vers lui jusqu'au sommet de la colline:
- C'est vrai que c'est beau. On dirait que des nuages verts tout le tour.

Bob les rejoignit, s'essuya le front avec le foulard rouge qu'il s'était enroulé autour du cou. Rock arriva. Annie ne cessait pas de glisser sur la mousse qui rendait ses souliers verts. Ne pouvant s'empêcher de rire, ce qui la déconcentrait et nuisait â son escalade malgré les conseils que Joe lui criait par la tête.
- Je suis plus capable, Joe, arrête de crier, c'est pire. Annie tentait de dire qu'elle avait des crampes dans les côtes à force rire et dans les jambes à force de glisser.
- Moé non plus chu pu capabe d'pousser, chu pas v'nu au monde avec un sac su l'dos, man. Raccoon, toé, monte pis dis pas un mot.
- J'essaye une autre fois, dit Annie après avoir pris une profonde respiration.

Finalement, les Six + un se retrouvèrent au sommet de la colline qui leur jetait aux yeux un magnifique paysage: des arbres à perte de vue; ici et là de petits trous, sans doute des clairières ou des ravages de chevreuils. Le soleil entreprenait des recherches pour se coucher. Un vent frais chatouillait cette étendue de forêt tout à fait impressionnante.

- Incroyable, dit Bob. En si peu de temps de marche, une si belle vue.
- Ça fait moins de deux heures qu'on est ici et on se croirait dans un autre monde, continua Mario.
- Comment fais-tu pour fumer, Annie, après un effort comme celui-là? demanda Caro qui ne reçut pas de réponse mais vit sa soeur offrir à Joe la cigarette qu'elle venait tout juste d'allumer.
- Cé don dur de dire non!

Bob savait que maintenant serait l'heure du passage de l'étang. Commme « initiation » au camping sauvage, il n'aurait pas pu mieux trouver. Il proposa à Mario d'aller vérifier ce qui en était pendant que le groupe reprenait son souffle. Ils en eurent pour cinq minutes avant de se retrouver face un étang dont l'eau stagnante les rebuta. Inutile de parler, ce qu'ils avaient devant les yeux était assez significatif: ça allait roupéter. Munis de leur bâton, ils réussirent à en déterminer la profondeur, cinquante centimètres. Mais l'eau...



Au retour, Bob s'adressa au groupe:
- Ce qui s'en vient ne sera pas de tout repos. Nous avons le choix entre une marche de plus d'une heure dans une direction dont on n'est pas certain que cela débouche vers l'endroit où nous devons camper ce soir ou traverser cet étang de cent mètres de diamètre et creux de cinquante centimètres d'une eau... pas tout à fait appétissante.
- Impossible de contourner par les bords, c'est du sable mouvant, appuya Mario.
- L'après-midi passe vite et notre seul choix, Mario et moi le croyons, c'est de traverser. On enlève nos souliers, on remonte le pantalon et surtout, ne pas être trop dédaigneux pendant quelques minutes. Bob essuyait ses lunettes avec son foulard rouge.

L'espace s'emplit d'un grand silence. Les filles se regardèrent, comprenant mieux maintemant ce que c'était qu'un camp sauvage. Aucune des deux n'osait parler sachant très bien ce qu'on pouvait lui répondre. Même Joe n'avait pas la tête à rire et songeait à Raccoon se demandant si un raton laveur, ça nageait. De son côté, Rock, ne resplendissait pas d'enthousiasme. Il peinait à respirer et craignait une crise d'asthme. Il préféra se taire afin de ne rien envenimer. Alors qu'il fouillait dans son sac, Mario lui demanda:
- Une crise?
- Ma pompe, au cas où, répondit le petit, pressé de trouver.



Bob, après avoir jeté un dernier coup d'oeil derrière lui à partir de son poste d'observation sur le haut de la colline, enleva ses chaussures qu'il attacha ensemble puis à son sac à dos, remonta son pantalon de jogging, prit une respiration, s'arma de son bagage:
- Je descends et je traverse. Si vous préférez, on peut faire une chaîne pour traverser le stock, mais je crois que cela ne sera pas tellement d'avance.
- Je te suis. Mario jeta un coup d'oeil vers Rock avant d'achever ses préparatifs et vif comme l'éclair, on le retrouva en bas de la colline de mousse, face à face avec l'étang dans lequel Bob pataugeait sans dire un mot.

Cette eau était tout simplement inerte. Morte; quelques nénuphars avaient sous doute tout récupérer l'oxygène qui aurait pu s'y trouver. Des araignées glissaient sur l'eau. L'autre côté se situait à cent mètres, personne n'en doutait; les calculs de Bob à partir de l'échelle de la carte ne pouvaient mentir mais il était fort à parier que dans l'esprit de quelques-uns ce cent mètres représentait cent... kilomètres. De l'autre côté, ni route ni sentier. La boussole deviendra essentielle et sans doute, pour avancer, défricher devant soi.

Rock plaça le repère puis descendit de la colline. Il ne sentait pas bien mais pour tout l'or au monde n'en soufllera mot à personne. Un vague sentiment de culpabilité l'envahit, l'étang devenait pour lui comme une punition de sa mère.

Lorsque Caro et Annie se présentèrent à l'étang, Bob en avait presque la moitié de traversé. Depuis son départ, pas un mot. Maintenant, il soulevait son sac à dos par-dessus la tête.

- Saint binne de sainte binne. Annie était bien d'accord à laisser sa soeur partir la première alors qu'elle entendit le grand » y-a-hou » de Joe, glissant la colline assis sur son sac à dos, Raccoon au cou.
- Raccoon va ponde des oeufs avant que j'travarse ça, dit-il au moment où Mario peinait à avancer dans l'étang, sachant tout comme Bob qu'il ne devait rien dire une fois dans l'eau. Il sentait le fond gluant d'une espèce de boue passant entre ses orteils. Une drôle d'impression qu'il n'arrivait pas à avaler. Il pensa qu'un pneumatique aurait pu être très utile, du moins beaucoup plus que son coffre à outils qu'il avait apporté et devait maintenant transporter avec le sentiment qu'ils étaient d'une complète inutilité. Se retournant vers le rivage:
- Bob est rendu, sans incident. Allez, à votre tour.

Les filles ne savaient que faire. Rock, figé, cherchait à calmer un souffle qui s'emballait, la crise d'asthme, de plus en plus proche.
- As-tu vu toutes ces araignées patineuses? demanda Joe cherchant un moyen l'assurant que Raccoon soit près de lui lorsqu'il sera dans cette flotte répugnante.



Caro se décida et entra dans l'eau. Elle n'avait pas dix mètres de franchis que Joe lui cria de faire attention aux sangsues. Entendant cela, elle détala comme si elle était poursuivie par le feu. Criant, hurlant, courant sans jamais imaginer une seconde qu'elle pourrait tomber dans cette eau dégoûtante. Elle éclaboussait tout autour d'elle; pour une fille pas reconnue comme étant sportive, elle venait certainement d'établir un record de traversée d'étang. Rendue de l'autre côté, elle se jeta par terre, se fouillant afin de vérifier si des bibittes à ventouse ne se seraient pas accroché à elle. Complètement exténuée, elle n'avait pas la force de dire sa façon de penser à Joe qui avançait à son tour tout en disant à Annie de se grouiller.

Il en avait plein les bras. Son sac à dos traînait un peu à l'eau mais étant donné sa grandeur il pouvait le laisser en place et se concentrer sur Raccoon. Il avait environ dix mètres derrière lui quand, à sa surprise, Raccoon se jeta à l'eau. Au grand désespoir de son maître, sa mère ou son frère - ce n'est pas le temps de débattre de cette question alors que le petit raton laveur se débattait avec l'eau, Joe avec son désespoir et Annie avec son écoeurement - Raccoon se mit à nager. Le temps de le dire, il se retrouva avec les trois membres de la gang déjà rendus de l'autre côté.

Joe était sidéré. Planté comme un piquet de clôture au beau milieu de l'étang , le grand constata qu'un raton laveur n'avait aucun problème avec l'eau. Raccoon se secouait et entreprit de se lécher.
- Y aura pu se neiller, dit Joe qui venait de se faire dépasser par une Annie tendue et horrifiée, reculant d'un pas après avoir avancé d'un et lancé on ne sait trop combien de « sainte binne ».

Joe se taisait: Raccoon à bon port, c'était maintenant les paroles lancées vers Caro qui l'agaçaient, n'ayant pas imaginé un instant l'effet qu'elles eurent sur la grande soeur Poulin. Ce fut alors qu'une grenouille sauta d'un nénuphar tout juste devant Annie qui lâcha un cri strident faisant reculer Joe de deux mètres. Elle tomba dans les algues vertes, coula sous l'eau quelques secondes puis se releva en hurlant sa répulsion.



- Accroche-toé, lui dit Joe qui l'aida à stabiliser ses pieds. Elle continua, pleurant de rage:
- Je vais vomir, répétait-elle tout en s'avançant comme poussée par une énergie nouvelle, celle de sortir au plus vite de ce merdier.

Mario, l'air défait, s'approcha de Bob:
- Imagine-toi que j'ai perdu les pièces de monnaie que l'Américain m'a données. J'y tenais pour ma collection. Bob écoutait distraitement, toute son attention étant sur Rock, figé de l'autre côté.
- Passe-moi les jumelles.

Le chef vit bien que Rock n'était pas du tout dans son assiette. Il ne connaissait rien aux crises d'asthme, n'avait jamais vu Rock lorsque celui-ci en était atteint, on lui en avait que parlé. Mais là, il lui semblait bien, à voir le petit hésitant et titubant, que quelque chose dans le genre se préparait. Il lui cria:
- Rock, veux-tu qu'on aille te chercher?

Celui-ci ne répondit pas. Sa gorge s'oppressait et sa respiration de plus en plus saccadée allait se couper. Toujours armé des jumelles, Bob vit que Rock venait tout juste de s'envoyer un coup de pompe mais que cela ne semblait pas avoir eu d'effet. Allait-il prendre son médicament? Rock se le demandait, mais il se rappela qu'une fois ingurgité, ce médicament exigeait une période de repos d'au moins trente minutes. Il ne pouvait pas se permettre d'inquiéter la gang plus qu'actuellement.

Il s'assit, regarda autour de lui. Rien de familier l'entourait. Il comprenait ce que cela voulait dire que de ne pas avoir sa mère tout près de lui pour régler ses problèmes, parfois même avant qu'ils ne se présentent. Si elle était là, en ce moment même, elle saurait quoi faire, trouverait la solution, il n'aurait pas besoin de se mouiller, de se salir en traversant ce fichu étang qui sentait de plus en plus mauvais... Brasser de la saleté ça vous dégage des odeurs!

Rock n'osait plus penser. Il n'entendait pas Bob crier. Par terre, son sac à dos à ses pieds, il ne savait plus où il se situait.

- Moé, j'travarse pu, ça cé sûr et cartain. Té mieux d'avoir une autoroute même payante pour r'venir sinon j'me déguise en raton laveur pis j'reste icitte.
- Fais attention, Joe, en te déguisant en raton laveur, tu sais qu'on en voit beaucoup sur le bord des routes frappés par les autos, lui lança Mario ne cessant de regarder l'autre côté de l'étang. Il savait qu'une décision devait être prise dans les plus brefs délais et laissait à Bob le soin de choisir le moment exact, mais lui était prêt dès maintenant à intervenir.

Caro partit avec Annie se changer, derrière les arbres; l'eau de l'étang lui collait une odeur insupportable.

- Cé pas vra, cria Joe.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Annie, penchée derrière l'arbre.
- Une sangsue! J'ai une sangsue su l'pied.

D'un geste vif et précis, Bob la lui fit sauter d'un coup de couteau:
- Rien à craindre, Joe, une sangsue ne se nourit que de mauvais sang.
- Elle en a pour l'année, poursuivit Mario comme pour chasser son inquiétude.
- Est bonne Ti-Cote, est ben bonne, reprit Joe se lançant vers Raccoon qui depuis sa nage n'arrêtait pas de courir de gauche à droite.

Les soeurs Poulin revinrent. Caro braqua ses yeux vers Joe s'adressant à lui d'un ton sec:
- Encore une farce comme tout à l'heure, Joe et je te jure que je ne t'adresse plus la parole du camp. C'est clair?

Joe, piteux, venait de se la faire boucler. Annie, heureuse de cette altercation, s'approcha du grand et lui offrit une cigarette:
- Elle est mouillée. Mais il la prit quand même, réussit à l'allumer et alla s'étendre un peu plus loin, là où gambadait Raccoon.

Annie en profita pour sortir son appareil-photo - une des ses responsabilités tout au long du camp sauvage - le chargea et tira une première prise: Joe étendu de tout son long, près de l'étang. Pendant tout ce temps, le chef réfléchissait et appela Mario:
- Qu'est-ce qu'on fait pour Rock?
- S'il ne répond pas, c'est qu'il est paralysé par la peur de traverser l'étang ou pire, il est au bord d'une crise d'asthme. Je l'ai déjà vu en crise. Plusieurs fois. Pas beau à voir. Il devient tout bleu, respire difficilement et même qu'une fois il a perdu connaissance.
- Il est mal placé, avec les jumelles j'arrive péniblement à le voir, s'inquiétait Bob autant du temps qui passait que de Rock ne réagissant pas.
- Je vais y aller, proposa Mario se préparant à faire la route de l'étang à rebours.
- Essayons d'attirer son attention une dernière fois. On verra par la suite, selon sa réaction.

Rien ne se produisit. Rock délirait:
- Je le sais, je le sais, maman... je n'aurais pas dû venir... Tu avais raison. je me suis couché très tard hier, j'ai mal dormi puis je me suis levé de bonne heure. J'ai fait pipi au lit, mais personne ne s'en est aperçu... Je te le jure, maman, personne ne l'a remarqué... Je sais que tu aurais mieux aimé que je reste à la maison, surtout que Brigitte venait. Tu n'as pas aimé non plus ce que papa a dit l'autre jour, au sujet du camp sauvage. Je t'ai vu pleurer, maman... Je t'ai fait de la peine... Je te jure que je ne recommencerai plus jamais... Je vais être un bon garçon... Après tout ce que tu as fait pour moi, être si peu reconnaissant... Tu as raison, en camping notre linge est toujours sale... on n'est pas propre... en plus, des personnes que tu n'aimes pas tellement... Je sais tout ça, maman... Mais, tu... sais... des fois, je voudrais faire des choses un peu nouvelles mais ... je ne veux pas te faire de peine. Tu es si bonne pour moi...

Rock suait à grosses gouttes, la respiration bloquée dans sa poitrine en feu. Il sentait l'explosion toute proche:
- Oui, maman! C'est toi qui m'appelle? Je t'entends m'appeler... Veux-tu que je rentre tout de suite à la maison?

S'entendant appeler, il revint dans une espèce de réalité qui le poussa à se lever, voir cette forêt immense autour de lui, la colline derrière et, à ses pieds, l'horreur de l'étang. Il lui semblait que de l'autre côté, des bras s'agitaient. Tout doucement, il revint au monde... Le coeur se calma un petit peu; ses poumons le brûlant un petit moins.

- Il est debout, annonça Bob, soulagé.
- Ça va? cria Mario de toutes ses forces.

Rock, héberlué, un sac à dos par terre tout à côté de lui, se rappela qu'il était en vacances avec sa gang, en camping sauvage et qu'il devait les rejoindre, eux qui avaient déjà patouillé dans ce jell-o gluant:
- Deux minutes, et j'arrive.

Ce que ressentirent Bob et Mario ne pouvait se décrire. Ils demeuraient près de l'étang, les yeux braqués vers Rock qui s'y dirigeait.

Joe fumait et ne pouvait laisser Caro des yeux. Les dernières paroles qu'elle lui avait adressées, faisaient leur chemin à l'intérieur de lui, cherchant l'endroit précis où se loger mais le grand ne voulait pas recommencer à se poser des questions et conclut qu'il venait de perdre une belle chance de se taire. Ne sachant pas comment s'excuser, il renonça à le faire.

Annie achevait de prendre les photos: déjà cinq. Bob lui avait dit qu'à chaque endroit où il s'y passerait quelque chose de spécial, elle devait capter cela sur la pellicule. Et Dieu n'était pas seul à savoir que cet étang resterait gravé dans leur mémoire pour longtemps.

- Est-ce qu'on va vraiment revenir par le même chemin, s'enquit Caro.
Bob lui répondit « non » et toujours debout comme un général, il suivait les pas de Rock en route vers le groupe.

Étant vraiment petit, ce dernier était obligé de porter son sac à dos à bout de bras. Marchant d'un pas régulier, il fixait droit devant lui. Il détestait se salir, mais là il n'avait pas vraiment le choix et déjà, sans sa tête, cherchait des réponses aux inmanquables questions qui allaient lui être posées.

Mario l'encourageait:
- Encore vingt mètres puis t'es rendu. C'est pas plus dur que de passer des journaux, mon Rock. Qui mit enfin les pieds sur le sol et, sans dire un mot, se dirigea vers l'arbre le plus proche pour y accrocher le repère rouge, celui de la route.

- Il ne nous reste plus que deux haltes avant de parvenir au campement numéro un. Est-ce qu'on vient de passer une première bonne épreuve? demanda Bob.
- Mets-en, répondit Mario.
- Raccoon, arrive iciite.
- J'aimerais prendre une photo de toute la gang. Mettez-vous à côté de Joe, dit Annie toute ragaillardie dans son linge sec et propre.

On s'installa pour la photo au même que se fit entendre le cri de deux gros corbeaux passant au-dessus d'eux.

- Encore chanceux qui nous eillent pas chié sua tête.
- Comment ils pourraient faire ça pour toi, dit un Mario rassuré de voir son associé dans le groupe.
- Ça va faire maintenant, reprit Bob. On est ici depuis assez longtemps, il faut que l'on bouge un peu. Continuons notre route.
- Avec ces nuages qui s'annoncent, je savais bien que le beau temps ne pouvait pas durer éternellement.
- Le vent n'est pas à la pluie, Annie. Ce ne sont que quelques nuages perdus. Voici ce qui se passera d'ici le campement un.

Bob, marchant de long en large comme à son habitude, donna ses instructions sur la suite des choses. Il expliqua qu'à partir de la sortie de l'étang on allait entrer dans le bois « à la sauvage ». On emprunterait de mauvais chemins, sur du terrain vaseux. La carte n'indiquait pas si les bûcherons y avaient fait des routes. C'était vraiment à partir d'ici... la grande nature, la profonde solitude... des endroits où on serait peut-être les premiers à mettre les pieds.

- Ta carte est toujours correcte, Bob.
- Infaillible, Caro.
- As-tu déjà vu un seul scout avec des cartes pas correctes. dit Joe, s'assurant que ses paroles tombaient juste. Il serra encore plus fort Raccoon dans ses bras.
- Non, seulement des grands fous qui font peur aux autres, ajouta sèchement Caro.
- Ça va fère, Caro. Tu vas pas m'faire chier tout l'reste du temps parce que j'ai moffé une joke? Une fois cela lancé, il s'éloigna du groupe avec sa fidèle compagne

- L'atmosphère est à la tendresse, dit Mario qui se dirigea vers Joe mais Annie l'avait précédé cherchant à lui faire comprendre l'attitude de sa soeur... à sa manière.

Bob stoppa sa marche:
- Il est 17 heures. À deux haltes du premier campement, il serait important qu'on ne se déchire pas trop entre nous. En route!

Rock ayant repris son souffle, remit son sac à dos en place et passa près du chef ajustant sa boussole à partir de la carte:
- Ça va mieux, Rock?
- Ça peut aller.

Les derniers événements l'avaient boulversé et le goût d'en parler n'était pas là. Il regarda par terre, autour de lui, l'air abattu. La fatigue était présente, on la décelait facilement dans ses yeux mais il cherchait principalement à se faire oublier, considérant avoir été sur la sellette assez longtemps, merci.

Joe et Raccoon revinrent avec Annie; tous les deux une cigarette aux lèvres, ce qui semblait avoir replacé un moral plutôt chancelant. Raccoon, bien à l'aise dans le bois, courait et revenait vers Joe qui le regardait avec une affection remplie de surprise, ayant beaucoup de difficulté à s'expliquer comment quelqu'un pouvait le laisser pour revenir le retrouver aussi vite. Un des grands mystères de l'existence de Joe...

Caro les vit revenir et dirigea un regard vers le grand dans lequel une forme d'excuse se trouvait imprimée. Annie tenta de le cacher, mais trop tard.

Pour alléger l'atmosphère, Mario, tourné vers l'étang adressa au groupe:
- J'ai l'impression qu'il s'est passé pas mal d'affaires ici. L'étang, ok, mais d'autres choses que je pourrais pas nommer. C'est vrai qu'on a poireauté un peu trop, partons si on veut arriver.
- Arriver où? Caro tentait de saisir un message caché dans les propos de Mario.
- Des fois on avance sans trop savoir où ça nous mène, mais on avance pareil. Pis des fois on s'arrête sans trop savoir pourquoi, pis c'est comme si on avait avancé.
- Tu parles comme celui qui a posé les pattes aux mille-pattes, Ti-Cote, dit Joe tout en ramassant ses affaires. Il se dirigea vers les autres en jetant un dernier coup d'oeil derrière lui. En tout ca, j'm'ennuierai pas de c'te place là. Envoye Raccoon.

lundi 14 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (10)


Chapitre 28

Les portières du camion de la compagnie de transport McCrimmon se refermèrent derrière Joe et un chauffeur soulagés de repartir... la vessie vide. Le mastodonte n'avait pas encore franchi cent mètres que Rock entendit siffler dans ses oreilles le bruit d'une canette que l'on ouvrait. Il jeta un regard vers monsieur McCrimmon qui avait déjà presque la moitié du contenant dans la gorge. Puis, du côté de l'autre buveur, il vit que la tête de Joe glissait vers l'arrière. Ce mouvement dérangea Raccoon qui se replaça mais cette fois-ci carrément dans la chevelure du grand. On l'aurait cru coiffé d'un beau casque de poils.

Rock sentit battre son coeur. Il voulait que ses yeux reviennent vers le pare-brise du camion, mais une force intérieure, jamais ressentie auparavant, le poussa à regarder de nouveau du côté de Joe. Tout allait vite en lui, tellement qu'il craignit que les coups lui martelant le cour et les tempes ne deviennent si bruyants, alertant le chauffeur et réveillant le dormeur.

Rock s'était aperçu que la fermeture-éclair du jean de Joe n'était pas remontée. Celui-ci, lorsqu'il dut courir après son raton laveur qui se sauvait devant le camion, avait tout juste eu le temps de finir d'uriner mais pas de rajuster la fermeture de son jean. Remontant dans le camion, il s'était rassis, placé Raccoon derrière lui, croisé les bras, envoyé la tête sur la fenêtre de la portière et... endormi.

Le petit était mal à l'aise. Il avait regardé et vu, se demandant s'il allait regarder une autre fois. Aux coups qu'il ressentait lui monter du coeur et des tempes, s'ajoutaient une profonde confusion. Jamais il ne l'avait dit, jamais il ne se l'était avoué également, mais Joe avait toujours eu sur lui une grande attirance. Lui si petit, fragile devant ce grand musclé, fort et surtout tellement au-dessus de tout, que rien ne semblait atteindre, d'une indépendance comme Rock aurait toujours voulue posséder, Joe était l'image de ce que voulait être Rock, de ce que n'était pas le petit garçon de madame Béliveau.

Sans s'en rendre compte, son coude frappa les côtes de Joe qui se réveilla. Il remarqua l'état dans lequel il était et s'adressant à Rock, dit:
- J'ai les affaires à l'air, puis il remonta sa fermeture-éclair. D'un même élan, se retourna vers la fenêtre après avoir vérifié si Raccoon était toujours là.

La souffrance de Rock s'en trouva multipliée. Il se demandait quel était exactement ce sentiment qu'il éprouvait pour Joe. Entièrement troublé par cet événement, il s'adresse à monsieur McCrimmon:
- Combien de temps encore?
- Moins de dix minutes. Ton grand s'est endormi? Va falloir qu'il apprenne à boire. C'est pas pareil la bière en plein jour dans un camion pis celle du soir bien assis tranquille dans son salon. Tu sais, moi... quand...

Monsieur McCrimmon parlait, buvait et conduisait. Rock ne l'écoutait plus, tout à ses pensées. Il constatait que vieillir n'était pas facile, changer encore plus; tout cela, sans en parler à personne, encore moins à sa mère.

Il avait comme la vague impression que Joe venait de prendre une autre dimension, se disant que parfois les gens se doivent de garder leur secret s'ils ne veulent pas devenir moins magiques. Joe, pour lui, devint tout d'un coup une personne comme les autres, ni plus ni moins. Il n'était pas déçu, mais surpris. Son coeur se remit à battre normalement, ses tempes cessèrent de se faire aller et il se tourna vers Joe. Pour une première fois, il le regarda - le grand dormait - et se dit que lui aussi il pourrait peut-être avoir cette allure dégagée.

Raccoon se réveilla et se mit à bailler. Rock approcha ses mains vers le raton laveur pour le prendre. Au même moment, Joe ouvrit les yeux:
- Pas touche!

Le camion s'immobilisa tout juste devant l'entrée du parc national. Rock et Joe eurent à peine le temps de mettre un pied à terre qu'Annie se retrouva devant eux, le sourire fendu jusqu'aux oreilles:
- Tu sens la tonne, Joe. As-tu fumé?
- Moé oui... Raccoon, non.

Rock sortit le repère blanc, celui de la troisième équipe, l'installa à l'arbre même si cela n'avait comme plus de sens maintenant que tout le groupe était reconstitué. Se retournant vers Annie et Joe, il demanda:
- Où sont les autres?

Caro sortit de l'ombre, s'approcha d'un Rock complètement épuisé par le brassage en règle subi dans le camion. Raccoon, par terre, se tenait entre Joe et sa fournisseuse officielle de cigarettes. Il devait trouver le monde bien grand vu de si bas. Il ne se trompa pas alors qu'affectueusement il rejoignit son maître, sa mère ou son frère, ce Joe qui lui jetait un regard attendri.

Annie aimerait bien s'entretenir avec Joe de ce qu'elle ressentait et surtout de son comportement depuis que ce bébé raton laveur était dans ses pattes. Elle se dit que le temps était venu.
- Pourquoi tu m'r'gardes de même? J'ai tu encore la « flye » descendue?
- J'ai lu dans le tunnel derrière l'école un grafitti qui disait: «J'trompe pas ma blonde, J'me trompe de blonde.», dit Annie avec sa plus belle voix.
- Pis, ça veut dire quoi au juste, reprit Joe, la regardant sans trop saisir ce qu'elle voulait dire.
- Ça veut dire que je me demande si je ne pourrais pas être... ta blonde.

Joe fut comme paralysé de surprise par cette demande et encore plus par l'allure qu'avait prise Annie pour s'adresser à lui: yeux mouillés dans une figure où tout le sérieux du monde se retrouvait réuni au même instant.
- En plein bois? Joe la regardait puis tourna la tête vers Raccoon.
- Oui, en plein bois...
- Tu sais, j'ai déjà Raccoon, j'sais pas si j'vas pouvoir m'occuper de deux femelles en même temps. Il tentait de tourner cette histoire en drôlerie mais sentit très bien qu'Annie ne riait pas.

- C'est pas le temps de niaiser, il faut absolument prendre la route si on ne veut pas coucher n'importe où, cria Mario revenant d'une courte promenade de reconnaissance avec Bob.
- J'pensa qu'en camp sauvage, on coucha n'import'y où, lança Joe en ramassant Raccoon et courant vers les autres.

Annie, toute seule de ce côté-ci de la route, se mordit la lèvre inférieure si fort qu'on aurait cru qu'elle venait tout juste d'y mettre du rouge. S'allumant une cigarette, elle rejoignit le groupe en frappant quelques cailloux du pied.
- Saint binne!

samedi 12 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (9)





Chapitre 25


Il n'y eut pas de feux de camp la nuit dernière et les chars allégoriques tirés par des tracteurs empruntés aux fermiers de la région étaient rangés à l'entrée du terrain, tout à côté de la grande porte d'arche. Les personnages, redevenus eux-mêmes. Il y aura certainement quelques enfants, qui, au lever ce matin, se rendront près de la piscine où le superbe et gigantesque arbre de Noël trônait toujours, vérifier si, par hasard, le Père Noël dans un élan de générosité n'y aurait pas oublié quelques cadeaux.

Monsieur Gagnon, fier de son organisation, triomphant sur son quatre-roues, s'était promené sur le terrain, dirigeant la circulation et avait vu à ce que tout le monde participa. Trop occupé, il n'avait pas remarqué l'absence de la gang. - Quand on a tellement de chats à fouetter, seuls les choses qui clochent nous préoccupent. - De toute manière, la conversation qu'il avait eue avec Bob avait entièrement dissipé ses craintes. Il n'y aurait pas de problèmes et il lui apparut probable qu'à son lever, le lendemain, le groupe serait déjà parti en direction du parc national.

Il avait pris en note d'avertir les garde-forestiers et qu'un téléphone en provenance de Rodon Pond pouvait toujours bondir durant le semaine. Il leur avait trouvé un endroit où ranger le surplus de matériel et réservé les deux mêmes emplacements pour le retour. Il allait pouvoir dormir sur ses deux oreilles, du sommeil du juste.

L'alarme de Mario se fit entendre: il était 9 heures. La journée s'annonçait aussi belle que la veille.

- As-tu bien dormi, à la belle étoile, demanda Mario s'étirant devant la tente.

Joe sortit la tête de son sac, y replongea pour récupérer Raccoon:
- Y a pissé, s'étonna Joe.
- Rien de plus normal, répondit Mario.
- Pour un bébé raton laveur, continua Rock qui, en sortant de la tente, jeta un coup d'oeil vers Joe comme pour vériifer son allure, ce matin.

Le grand, discrètement, regarda du côté de Rock, cherchant encore dans sa tête ce qui avait bien pu se passer la nuit dernière. Rock partit illico avec ses affaires de toilette et sans dire un seul mot.

La tente des Poulin tardait à bouger.

- Fais entrer Raccoon daans la tente, tu vas voir comme ça va se lever, dit Mario en riant et retenant un éternuement.

Joe ne l'écoutait pas alors qu'il se dirigea vers l'abri cherchant quelque chose à manger pour son bébé raton laveur. Pour une rare fois, il le déposa par terre et le petit le suivit docilement comme s'il s'était agi de sa mère. Drôle de voir le grand aux jeans troués, pieds nus, en route vers un abri avec derrière lui, cette petite bête trottant et titubant. Passant près de la tente des Poulin:
- Debout, chef. L'aventure nous attend.
- As-tu bien dormi, Joe, s'inquiéta Annie se projetant dehors, une cigarette à la main. En veux-tu une?
- Rien de mieux pour starter une journée qu'une bonne bouffée d'air pur mêlée de boucane.
- C'est joli de le voir te suivre, poursuivit Annie.
- Y a pissé dans mon sac de couchage.
- Je vais aller te l'aérer, Joe. Sitôt dit, Annie était déjà rendue près de l'arbre où avait dormi le grand, tourna le sac à l'envers et l'étendit au soleil.

Caro se leva au même moment et s'attarda auprès de Raccoon en sortant de la tente. Ses yeux allèrent vers Joe qui se retourna vers elle:
- T'es ben belle à matin, lui lança Joe.
- Juste à matin? rit Caro. Raccoon est tellement mignon, surtout quand il te suit pas à pas.
- On doé avoir queque chose de pareil, lui pis moi.
- Es-tu sûr que c'est un bébé gars?
- C'est vrai, j'le sais pas. Comment on fait pour savoir?
- Bob le sait certainement.

Mais Bob n'était plus dans la tente parce que vers 7 heures, il s'était levé, fit le tour du terrain de camping désireux de rendre un service à monsieur Gagnon, comme pour consolider leur confiance mutuelle.

Mario partit à son tour vers les douches alors que Bob et Rock revenaient.
- Aie, Bob, peux-tu savoir si Raccoon est gars ou fille? l'interogea Joe.
- Puis-je, au moins, m'en approcher, répondit Bob, un sourire en coin.
- À 10 kilomètres. Joe venait de lancer son mégot de cigarette dans le sous-bois.
- Joe, il va falloir que tu t'habitues immédiatement à ne jamais lancer tes mégots. C'est la période des feux de forêt. Le ton de la voix de Bob ne portait à aucune équivoque. Il prit le raton laveur dans ses mains et annonça à Joe qu'il avait là une gentille petite femelle.
- Dis-moi pas qu'il va y avoir une autre femme dans ta vie, déclara Annie, constatant que l'urine de raton laveur, ça sent assez fort.
- Toi aussi, Annie, pas de mégots dans le bois, acheva Bob s'affairant à démonter la tente.
- Attends, sante bine, j'ai pas ramassé toutes mes choses, dit-elle passant près de Joe, surprise de ne pas sentir la même odeur que dans son sac de couchage.
- J'allume le poêle à gaz pour le déjeuner ? Rock cherchait depuis son arrivée à s'occuper.
- J'ai pas faim, dit Joe, retournant avec Raccoon près de l'arbre où il avait dormi. Assis, il flattait son raton qui mangeait des morceaux de banane coupés en rondelle. Il se prit une cigarette.








À son retour, Mario fit un détour, s'éloignant ainsi du responsable de son allergie.




Chapitre 26




11 heures. Les deux emplacements que leur avait assignés monsieur Gagnon étaient redevenus libres. Le matériel que la gang n'utiliserait pas lors de leur camp sauvage venait d'être rangé dans un petit hangar derrière le bureau du propriétaire du Domaine du Rêve. Le voyant arriver vers eux, Joe cacha Raccoon puis s'éloigna suivi d'Annie alors que Caro jetait un dernier coup d'oeil afin de s'assurer que rien n'avait été oublié.

- Vous êtes déjà sur votre départ? demanda un monsieur Gagnon incapable de dissimuler sa fatigue.
- Félicitations pour votre fête d'hier, dit Bob.
- Je n'ai pas tellement eu la chance de voir mais vous avez aimé?
- Particulièrment réussi, surtout le char du Père Noël. On se croyait en plein coeur de Montréal lors de la parade d'Eaton, continua Bob dont le sac s'alourdissait rapidement.
- Vous me promettez de bien faire attention. Il y a de mauvaises langues qui disent que le parc national est parfois le lieu d'affaires bizarres, mais vous savez les légendes ça existe encore, dit monsieur Gagnon dont le front devint tout en sueurs juste à voir le sac de Bob.
- À mardi prochain, monsieur Gagnon, acheva Bob tout en lui tendant la main.
- Bonne route, les jeunes et soyez prudents, termina le propriétaire remarquant le comportement inhabituel de Joe. Mais il se rappela ce que Bob lui avait dit à son sujet et, encore une fois, apprécia à quel point ce jeune homme possédait un tempérament de chef.

Les Six + un franchirent la porte d'arche. Personne ne regarda derrière lui.

- Nous allons nous séparer ici, dit Bob. Je vais partir en premier avec Annie. L'équipe qui arrivera en premier à l'entrée du parc national installera son repère à un arbre, ce sera le signal d'où elle se trouve. Séparons-nous. À tout à l'heure.

Annie salua les autres mais fixait surtout Joe avec qui elle aurait souhaité voyager et cela du plus profond de son coeur. Mais elle avait, depuis longtemps, compris que les ordres de Bob, on ne les discutait pas.

Dans cette partie des Laurentides, beaucoup de camions y passaient, charriant du bois: en allant vers le nord, ils étaient vides; en revenant, si chargés que leur vitesse en était réduite.

Les quatre qui devaient partir après, étaient assis près de la porte d'arche surveillant Bob et Annie qui offraient leur pouce à tous les véhicules. La chance collait vraiment à la peau du chef, car en moins de dix minutes une imposante voiture américaine s'arrêta, les fit monter. Les autres eurent le temps de voir qu'il s'agissait d'un couple en provenance de New York, accompagné d'une jeune fille si blonde qu'on l'aurait crue blanche. Bagages dans le coffre et hop!, c'était à Mario et Caro de prendre place au bord de la route.

- Une chance que cé pas nous autres qui ont pogné les Américains, j'sais pas dire un maudit mot d'angla à part de bargouiner les chansons d'Ozzie.

Pendant que Joe parlait - on ne savait pas trop à qui il s'adressait, à Raccoon ou à Rock ou à un rêve - le petit de la gang sentait monter sa nervosité:
- As-tu déjà fait du pouce, Joe?
- Jama, ma mère a veut pas, répondit-il.
- Sérieusement?
- À chaque fois, il mé toujours arrivé des affaires effrayantes...
- Joe, peux-tu être sérieux?
- Quand j'dors, dit Joe avec dans le visage une tonne de questions.

Rock retourna à sa nervosité pendant que Joe flattait son bébé raton laveur tout en jetant un regard du côté de Mario et Caro, découragés tellement personne ne passait.
- Il me semble qu'un vendredi matin, il devrait y avoir du monde qui monte dans le nord, s'interrogea Caro coiffée d'un grand chapeau de paille lui faisant de l'ombre autour du visage.
- Soyons patients, de toute façon ça nous permet de jaser un peu.
- De quoi veux-tu qu'on jase, Mario?
- On dirait que tu es toujours sur la défensive.
- Tu sais, Mario, dans le cours de danse que je suis, il y a toujours un gars qui t'approche justement pour jaser, mais dans le fond on sait bien pourquoi il s'intéresse à toi.
- Penses-tu vraiment que tous les gars soient comme ça? Mario regardait Caro comme jamais il avait pu le faire auparavant. Il l'avait devant lui, à côté de lui, juste pour lui.
- C'est une question à laquelle je réponds seulement dans mon journal. Attention, Mario, voilà une voiture.

Une belle familiale ralentit en voyant les deux jeunes sur le bord du chemin. Une dame baissa la fenêtre et demanda:
- Allez-vous loin?
- À l'entrée du parc national, répondit Caro qui venait de s'approcher.
- Si vous n'avez pas peur de deux enfants et d'un chien, eh! bien montez, on vous y laissera, reprit la jeune mère de famille.

Le père rangea leurs bagages à l'arrière puis démarra laissant la place à Joe, Rock et Raccoon qui tendirent machinalement le pouce.

- Cache le raton, sinon personne ne va s'arrêter.
- On é trois à partir d'icitte pis chacun a les mêmes droits, rétorqua Joe, des flèches empoisonnées dans la voix.

Il fallut on ne sait trop combien de voitures avant qu'un camion de bois ne s'arrêta. Les trois montèrent. Sur la portière était inscrit LES TRANSPORTS McCRIMMON. La cabine pouvait recevoir trois personnes à la condition qu'une d'entre elles soit minuscule.



- Comment vous vous appelez? demanda le chauffeur du camion, le bras accoudé à l'extérieur de sorte que le vent entrant, cela obligeait les occupants à parler très fort. Moi, c'est McCrimmon, père.
- On est trois, avança Rock.
- Où il est le troisième?
- Joe a trouvé un bébé raton laveur, moi c'est Rock Béliveau. Nous demeurons à Rodon Pond. On est venu faire du camping sauvage dans le parc national. Rock parlait vite, voulant tout dire dans le même souffle ce qui permettait à Joe de se taire, bien écrasé sur l'autre portière.

- Il y a mon frère et mon gars dans la compagnie. On voyage du bois. Deux, parfois trois voyages par jour, selon les bûcherons. Là, ça va ralentir pas mal. Les mouches et les bibittes vont faire sortir pas mal de monde du bois. Un camp sauvage, tu dis, c'est quoi ça?

Rock entretenait la conversation avec monsieur McCrimmon, lui expliquant de long en large toutes les coutures du projet.
- T'es pas jasant, le grand, dit le chauffeur à Joe dont la moitié de la chevelure flottait dehors.
- Y dit toute, coupa un Joe satisfait de laisser à Rock le soin de meubler le temps.
- On est à environ une heure de route, si on crève pas en chemin. Dans quelques kilomètres on laissera l'asphalte pour un chemin de terre pas mal pierreux.
- Les autres arriveront dans pas grand temps, continua Rock que la politesse obligeait à écouter le chauffeur. Joe avait abandonné depuis le moment où il prit place dans le dix-roues.

La route tortueuse ne cessait de monter. Des deux côtés de camion, une forêt d'épinettes, de sapins s'étendant sur des dizaines de kilomètres. Plus on avançait plus on sentait que d'ici peu de temps il n'y aurait plus une âme qui vive. Les arbres étaient parfois tellement hauts qu'ils cachaient le soleil.

Caro avait prévu un lunch pour le voyage. Rock offrit un sandwich au chauffeur qui l'accepta alors que de sa main libre, fouilla derrière le siège. Il trouva ce qu'il cherchait: une canette de bière qu'il ouvrit avec ses dents. Joe nourrissait Raccoon mais ses yeux se tournèrent vers monsieur McCrimmon qui devait se sécher les mains sur son pantalon tout sale tellement la canette était froide.

- En veux-tu une, mon grand? Le chauffeur remarquait bien que Joe semblait être plus du style buveur que mangeur.
- On n'a pas le droit en voiture, se précipita à dire Rock faisant le ping pong de la tête entre les deux.
- On n'é pas en voiture, on é en truck, dit Joe tout en prenant la canette qu'on lui offrait. Il l'ouvrit et en versa un peu dans le fond de sa main. Raccoon lécha avec beaucoup de plaisir, ce qui fit sourire Joe et un monsieur McCrimmon achevant une canette qu'il projeta à l'extérieur sous les yeux scandalisés de Rock. Il mangea son sandwich, se disant que la vie lui apprenait bien des choses que sa mère aurait filtrées.
- Y a tellement de ramasseux dans le coin, je les encourage.
- Pas certain qu'on en voit aujourd'hui, reprit Rock percevant un soupçon de moquerie dans ces propos.

Joe rit puis cala la cannette. Il s'alluma une cigarette après en avoir offert une à monsieur McCrimmon qui ne fumait pas, n'ayant pas de défauts, se plaisait-il à dire.

La route était longue et les canettes de bière se suivaient à un bon rythme. Pour deux que le chauffeur engloutissait, Joe s'en envoyait une, n'oubliant pas les quelques gouttes pour Raccoon.

- Vous savez qu'il n'y a plus personne qui vit dans cette région depuis au moins trente ans, dit le chauffeur qui rotait aux dix minutes. Les garde-forestiers qui surveillent le parc national sont à Mont-Laurier, à plus de cent kilomètres d'ici. Si jamais vous vous perdez, on en a pour un mois avant de vous retrouver.
- C'est flyé, continua Joe qui trouvait le chauffeur pas mal à son goût. Il se demandait si son père qui faisait du camionnage dans l'ouest du Canada était aussi sympathique avec les pouceux qu'il ramassait.
- Moi, je passe ici des fois trois par jour et je ne vois jamais personne. Seulement de la poussière en arrière de mon camion et des courbes en avant. Des chevreuils que mes phares surprennent la nuit, à part ça, rien.
- Ça doit être trippant?

Rock, depuis l'arrivée de la bière, s'était fait subtilisé la parole et trouvait que le raton laveur sentait moins fort que les deux fonds de tonneau qui l'encadraient.

- Trippant? C'est toujours pareil! Neige pis blanc en hiver; bouette pis glissant au printemps; de l'eau pis de la couleur en automne; poussière et bibittes, en été. Y a pas de poste de radio qui se rend jusqu'ici, juste du grichage à rendre fou. Y a même des fois qu'on part mon gars pis mon frère le matin, et on se croise même pas. Les places où on ramasse le bois, c'est tellement creux dans la forêt qu'on en sort que la nuit. Une vie ben trippante comme tu vois.
- Payante? osa Rock comme pour leur rappeler sa présence.
- J'ai tellement le dos en compote, les reins sonnés par tous les trous du chemin pis la tête qui suit pas, que c'est si payant que ça à la fin, rota le chauffeur tout en s'ouvrant un «xième» canette, en lançant une à Joe qui commençait à avoir besoin d'air pur.
- J'ai mon quota, dit Joe.
- Tu avais l'air « toffe » mon grand, mais tu lâches vite. Un voyage pour moi, c'est en moyenne 24 bières.

Rock se demandait si les autres étaient arrivés et remarqua que Raccoon était complètement endormi sur les jambes de Joe.
- Vous savez que le parc national a une mauvaise réputation, reprit monsieur McCrimmon.
- On nous en a glissé quelques mots, hier, dit Rock inquiet de cette information incomplète.
- Je sais pas si c'est des légendes ou des histoires d'ivrognes, mais il y en a qui dise que pas grand monde s'aventure dans le parc parce que des fois des affaires bizarres se passent.
- Comme quoi? questionna Rock.
- Tu sais, mon jeune, moi je charrie du bois pas des histoires de vieilles mémères.
- Vous avez sûrement entendu certaines choses, insista Rock qui donna un coup de coude à Joe somnolant à côté de lui. On dirait qu'il était à prendre les habitudes de Raccoon.

La poussière, derrière le camion, cachait complètement le paysage alors que devant il n'y avait personne. On ne pouvait même pas présumer que d'autres véhicules s'y étaient aventuré quelques minutes ou quelques heures auparavant. Monsieur McCrimmon leur dit qu'ils avaient emprunté un raccourci et cela depuis quelques kilomètres. Qu'ils arriveraient probablement en même temps que ceux qui empruntèrent la route nationale.

- Des affaires bizarres, je le sais tu moi, continua le chauffeur du camion.
- Pas des histoires de fantômes, de loups-garous, de sorcières ou de sacrifices humains à la pleine lune. Les orbites disproportionnées des yeux de Rock ne rivalisaient qu'avec la peur que ses propres mots venaient de lui insuffler.
- T'en as de l'imagination....
- Avec le peu que l'on sait, ça laisse beaucoup de place à n'importe quoi.

Monsieur McCrimmon arrêta son camion au beau milieu de la route et descendit. La portière ouverte, il pissa pendant au moins deux bonnes minutes. Rock était convaincu que toute la bière ingurgitée venait d'y passer.

Joe, ne se faisant plus brasser, ouvrit un oeil et prit Raccoon:
- Moé itou j'ai envie de pisser. Les deux inséparables se jetèrent en bas du camion. Le bébé raton laveur suivit son maître ou sa mère ou son frère... mais ne le lâcha pas d'une semelle alors que Joe pissait devant le camion. Rock, seul dans la cabine du camion, entendait les deux buveurs se vider la vessie. Raccoon passa devant Joe et se mit à courir sur la route. Joe, ne perdant pas une seconde, partit derrière lui et le ramassa quelques mètres plus loin. Le prenant, il lui dit:
- Non, non ma p'tite, cé pas encore l'heure de t'en aller. Il revint vers le camion et y monta. Monsieur McCrimmon ouvrit une nouvelle canette en reprenant le volant.

- Encore vingt minutes et vous êtes à l'entrée nationale du parc... euh! je veux dire... à l'entrée du parc national.

Joe ferma la portière et au même instant Raccoon lui grimpa sur les épaules, le nez dans la chevelure de son maître, sa mère ou son frère, on ne le savait pas parce que Raccoon était trop jeune pour parler.


Chapitre 27




Aucun être humain ayant suffisamment appris à compter aurait été en mesure de dénombrer combien de fois Mario, assis derrière la familiale, éternua durant le voyage depuis la porte d'arche du Domaine du Rêve et l'entrée du parc national. Il ne se fit pas prier pour descendre de l'auto laissant le soin à Caro de remercier cette gentille famille de les avoir conduits jusque là. Mario cherchait désespérément à reprendre son souffle que lui manqua tout au long de la route, en plus des piquements aux yeux et des encombrements dans le nez. Dehors, il pouvait respirer à fond ce qui dégagea ses sinus.

- T'as l'air de quelqu'un en train de mourir.
- Ce maudit chien à trois centimètres du nez c'est parfait pour les allergies.
- En effet, toute une. Mets-en, et Mario éternua. Le bruit se répercuta très loin transporté par l'écho. Il ouvrit son sac pour en sortir le repère noir, couleur du ruban de la deuxième équipe. Il se dirigea vers un arbre d'où pendait le repère jaune: celui de l'équipe de Bob et Annie.
- La première équipe est arrivée.

D'en retrait de la route, où Bob et Annie confortablement installés, l'une à fumer et l'autre à fouiner sur ses cartes, ils entendirent:
- Y a longtemps que vous êtes là, demanda Caro.
- Une vingtaine de minutes au moins, répondit Bob, tout absorbé dans la topographie.

L'entrée du parc national, bien visible de la route, était bien indiquée sur une pancarte, la seule que nos campeurs virent depuis leur départ, ce matin. Bob et Annie s'étaient tapé un voyage au cours duquel ils parlèrent anglais comme cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pu le faire. Nos bons Américains qui ne connaissaient aucun mot de français, se dirigeaient vers Mont-Laurier pour visiter les réserves autochtones foisonnant par là.

Ils leur posèrent des dizaines de questions afin de comparer la vie ici et celle du Wyoming où le père venait tout juste d'être nommé conservateur d'un musée d'anthropologie. Il se captivait pour un unique sujet: les mutations des aborigènes dans toute l'Amérique du Nord. Il expliqua à Bob et Annie, qu'auparavant, il travaillé auprès de certaines tribus du Montana, au nord de Sheridan, la ville où ils résidèrent pendant un certain temps.

Alors que l'Américain décrivait à Bob avec plusieurs exemples en quoi consistait son travail, Annie rageait de ne pouvoir fumer, devant plutôt discuter avec la jeune fille aux cheveux blancs tellement ils étaient blonds. Pas très à l'aise de tenir une conversation sur les échecs dont la mignonne petite Américaine de 11 ans - elle en paraissait 5 - était championne.

La dame jetait des regards du côté de son mari, surprise comme lui de constater à quel point le jeune homme était parfaitement bien informé sur la région et savait prévoir tout ce qui allait se dérouler dans les jours, les heures et les minutes à venir... une fois son camp sauvage entrepris.

Elle se questionnait aussi sur le fait que la soeur de Bob, une jeune fille pourtant bien mise et à la charmante allure, ne semblait absolument pas s'intéresser mais alors là pas du tout, à la joueuse d'échecs et son activité.

La route sinueuse et le risque de rencontrer des chevreuils obligeaient les voiture à rouler selon la limite de vitesse imposée, soit 70 km/h.

Lorsque les Américains les laissèrent sur le bord de la route à quelques pas de l'entrée du parc national, il devait être environ 14 heures. La première impression laissée par l'endroit en était une de totale solitude. On était assuré de n'y voir personne, c'était écrit dans l'air. L'isolement.

Annie rongeait son frein et fumait. Lorsqu'elle était un bon bout de temps sans fumer, ses nerfs se nouaient à l'intérieur d'elle-même, ses yeux manifestaient une formidable tension. De plus, Joe elle ne l'avait pas vu depuis quelques heures... Lorsqu'elle pensait à lui, elle ne pouvait s'empêcher de constater qu'un nouvel adversaire venait de se placer entre eux: Raccoon. Ce bébé raton laveur qui prenait toute la place dans sa vie, eh! bien il le fit en l'espace de quelques instants alors qu'elle dépensait ses énergies à le flirter depuis près d'un an, sans résultats satisfaisants. Son baladeur aux oreilles, elle n'entendit pas arriver la deuxième équipe.

- Comment s'est passé le trajet?, demanda Bob.
- Éternuant, répondit Caro qui expliqua qu'une fois assis derrière la familiale, Mario s'était retrouvé à un nez d'un superbe collie.

Lui qui n'avait aucunement peur des chiens mais devait les fuir comme la peste, dut le supporter pendant deux heures, sous les regards tendres et compatissants de Caro. En plus, monsieur Riendeau, le mari de Ghislaine comme elle leur avait demandé de les appeler, conduisait sa voiture toutes fenêtres fermées craignant que les enfants soient pris dans un courant d'air.

Chauffeur au style hyper prudent, monsieur Riendeau donnait un peu de vitesse à la voiture pour tout de suite après freiner ce qui donnait des allures de bateau en haute mer à une familiale bien garnie... Excellent pour le mal de route!

Mario chercha, tout au long du voyage, à se distraire en faisant des guilis-guilis aux enfants qui ne le trouvaient absolument pas drôle. Caro pouffa de rire à un moment donné, voyant le pauvre Mario tout poigné avec son allergie et des enfants paraissant bien inquiets de le voir changer de couleur ou tenter de retenir un éternuement. Le pire se produisit quand le chien toussa à son tour, ce qui fit sursauter Mario au point où monsieur Riendeau stoppa la voiture croyant qu'on venait de crever.

Caro, n'étant pas très jasante et préoccupée par l'état vers lequel s'enlisait son compagnon d'équipe, suivait d'une oreille distraite la conversation de Ghislaine et son mari qui trouvaient la région remplie de merveilles, d'une telle beauté en ce début de saison estivale et du plaisir d'être en vacances avec des enfants en pleine santé.
- Quelle belle famille nous formons, n'est-ce-pas? dit-elle soit à son mari ou Caro, en fait à la personne qui trouverait cela intéressant.

Mario éternua une autre fois, mais cette fois-ci tellement fort que monsieur Riendeau se passa la main derrière la tête.

- Il ne manque que Rock et Joe, mentionna Bob.
- Et Raccoon, acheva Mario qui reprenait une allure plus reconnaissable.
- Nous allons nous avancer sur le chemin du parc. Vous venez, les filles?
- Je pense qu'Annie est en période de repos, mentionna Caro ajoutant qu'elle aussi profiterait de ces moments d'attente.
- Comme vous voulez, on revient dans dix minutes, termina Bob s'avançant sur ce qui ressemblait davantage à un sentier qu'autre chose.

Il était maintenant 14 heures 30; la journée, toujours superbe; le soleil brillait sans être dérangé par aucun nuage; une brise rafraîchissante glissait entre les arbres... les filles respiraient le calme et le repos, jusqu'à ce Annie éclate:
- Joe n'est pas encore arrivé?
- Décroche un peu, Annie. On dirait qu'il n'y a que lui. Respire par le nez!
- Es-tu jalouse parce que je l'aime?
- Tu peux bien aimer qui tu veux, ma pauvre Annie mais ne le laisse pas paraître autant que cela. D'ailleurs, j'ai l'impression que Joe est pas mal plus en amour avec « sa » Raccoon que personne d'autre. Il ne voit plus rien d'autre.
- Je te jure qu'il va me voir d'ici pas grand temps, reprit Annie fixant l'entrée du parc national avec, dans le regard, une détermination qu'on ne lui connaissait pas.

Caro savait que dans ces moments-là, il était préférable de ne rien dire. Pour elle, se taire c'était si facile!

- En tout cas, Caro, c'est pas toi qui vas me le voler, précisa-t-elle regardant sa soeur avec l'espoir d'une réponse encourageante.

Rien du côté de Caro qui venait de s'étendre sous un érable, les yeux fermés.



SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 2 -

  Monsieur Thompson, avant de choisir le restaurant qui conviendrait à un tête-à-tête avec sa fille, pensa l’inviter là où ils pourraient go...