jeudi 23 février 2023

MARCHER À L'OMBRE DES FANTÔMES - 4 -

 



MARCHER

À L’OMBRE

DES FANTÔMES

 

deuxième marche

 

F   A   N   N   Y

 

 ( Narrateur, avant que vous n’abordiez cette deuxième marche, je vous dois ces instructions qui balaieront quelques nuages obscurcissant sans doute votre esprit. À mon départ du Vietnam pour la Chine, je vous ai mis en relation avec Phước afin que soyez en mesure d’élaguer ce qui peut être inutile à votre travail, avec l’intention qu’il puisse vous transmettre ce qu’il a colligé tout au long de nos six (6) mois vécus ensemble. Il a écrit quotidiennement - ce que je n’ai pas fait, par manque d’intérêt - il a accumulé plusieurs informations qui, sans lui, vous ne pourriez connaître. Deuxième chose et elle s’adresse plus à celui qui écrit qu’à celui qui cherche à tenter de définir le personnage que je suis. Une fois le travail achevé, cette histoire sera proposée - je puis vous l’annoncer dès maintenant - à une maison d’édition américaine pour laquelle travaille ma fille Marie afin qu’elle l’offre au grand public. Vous écrivez en français, l’éditeur se chargera de la traduction anglaise. Voilà, vous pouvez revenir à vos pages, sachant que des lecteurs y auront accès... )

 

Fanny disparut aussi rapidement qu’elle m’est apparue, ne laissant que ce dont j’aurai besoin, selon elle, pour achever mon travail d’écriture : une montagne de documents, Phước et l’enveloppe que le Dalaï-lama lui avait remise lors de leur ultime rencontre. Une enveloppe vide.

Le trajet des USA vers la Chine (elle s’y est rendue à deux reprises) puis au Vietnam, le tout s’étendant sur près d’une année, n’a pas surgi dans son esprit de manière primesautière. Tout fut prémédité, par la suite organisé de manière chirurgicale.

Elle ne serait pas à New York pour son 70ième anniversaire de naissance, n’avisera personne de son départ précipité, qu’une note sur Messenger adressée à sa petite-fille Léa, l’incitant à n’entreprendre aucune recherche pour la localiser durant l’année qui suivrait ce message.


( Il faut retenir ce prénom, celui de la petite-fille de Fanny, Léa, car à ma grande surprise, je l’avoue candidement, elle jouera un rôle important dans ce projet, davantage que Marie, sa fille.)

 

La dernière personne l’ayant fréquentée avant qu’elle ne s’évapore et avec qui elle eut une conversation, fut son ex-patron au service de l’interprétation de l’ONU. Cet homme originaire de Vientiane au Laos, pays sans accès à la Mer d’Asie du Sud-Est, entouré par la Chine et la Birmanie au nord-ouest, la Thaïlande à l’ouest, le Cambodge au sud et le Vietnam à l’est, fut un membre actif du Pathet Lao (un mouvement indépendantiste laotien associé au Viet Minh), de 1945 à 1955. Il a été présent dans la vie de Fanny dès l’arrivée de celle-ci aux USA en 1960, en plus d’être un ami assez proche du père de sa fille Marie.

Leurs échanges, jamais intimes, toujours francs et directs respectaient la hiérarchie entre eux : au bureau, pour les affaires professionnelles, dans un petit café tout à côté de Broadway Ouest, le Khe-Yo, pour les questions personnelles.

L’a-t-elle avisé de la tenue de ce projet de voyage ? Esquissé les grandes lignes ? Le charger de certains détails techniques à régler ? Savait-il qu’elle reverrait l’homme des années ‘70, “ l’amant chinois “, celui par qui elle devint une mère à la fois attentive, mais surtout soucieuse de voir sa fille devenir indépendante et hétérodoxe, ne suivant aucune ligne pré-établie, remettant continuellement tout en doute sans jamais se soucier si cela allait ou pouvait froisser qui que ce soit, tout comme sa mère.

Cet homme, le seul patron que Fanny aura connu au cours de sa carrière, nullement surpris lorsqu’elle l’informa de sa décision de partir, savait pertinemment que la présence du Dalaï-lama dans sa vie, l’arrivée de ce diplomate chinois en poste à l’ONU, adepte de yoga, rappelé par Pékin afin de mener une mission diplomatique au Tibet, tout cela n’allait pas demeurer lettre morte à l’arrivée de sa retraite. Une suite s’imposait. Laquelle ? Il n’en avait aucune idée et ne s’attendait surtout pas à ce qu’elle l’en instruise de quelque manière que ce soit.

 

*     - le troisième texte -     *

 

    Mes années ‘70 se résument en un seul nom : Marie. Sa naissance, le 11 août 1970, raviva à mon esprit le jour de mon avortement quelques années plus tôt. Il y a certaines coïncidences entre ces événements espacés de douze (12) ans : les deux survinrent un 11 août (1958 et 1970), donc sous le signe du Chien dans l’horoscope chinois ; à chaque occasion il pleuvait à boire debout et je les aurai vécus... seule.

Encore aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive de marcher dans les rues de Paris, je me perçois comme la complice d’un meurtre. Daniel, mon mari à l’époque, avait tout un contrat entre les mains pour arriver à chasser cette idée morbide de mon esprit. Sans y parvenir jamais, il ne cessait de répéter cette phrase de Lao-tseu : 

“ Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre. “

Ores, déambulant dans les rues de New York, je me sens davantage témoin d’une venue à la vie. Comme je conçois le monde à partir du principe d’unicitude, j’évite d’associer la naissance de Marie avec l’empêchement à vivre d’un autre être. Tout au long des dix (10) mois lunaires de ma grossesse qui fut singulièrement facile, je me suis persuadé à ne voir aucune corrélation entre ces deux entités et à chasser ce sentiment de culpabilité que Daniel, mon ex-mari, semblait inconsciemment alimenter.

En fait, l’idée d’un infanticide ne m’aura jamais complètement quittée et lorsque j’ai choisi le diplomate chinois pour géniteur de l’enfant que j’allais garder, sans qu’il le sache, je lui mettais sur les épaules un double rôle : m’engrosser et enterrer le foetus qui me hantait depuis toutes ces années alors qu’il me semblait se momifier.

Je ne crois pas qu’il puisse être possible d’évacuer une telle pensée, mais le gravidisme - un mot que m’apprit la gynécologue - a ouvert mon esprit sur ma situation de génitrice, car il recouvre l’ensemble des conditions dont j’allais être la partenaire, non seulement celle de porteuse d’un embryon qui se développait en moi à un rythme effarant, ce vocable a donné du sens à ma situation et combien appuyée dans ce bout de chemin. Mon état gravidique, en plus de transformer mon corps, insuffla dans mon âme une série d’enseignements.

 

( Il m’apparaît primordial de dire que mon travail d’interprète m’a mis en relation étroite avec les mots comme support à la pensée. Souvent, lorsqu’on doit passer d’une langue à une autre - dans un temps record - on se doit d’utiliser des raccourcis afin de transmettre le message. Je me suis toutefois donner une ligne de conduite : vérifier après chacune de mes traductions si effectivement j’avais utilisé le mot exact. Cela m’amena à en colliger un nombre incroyable. La linguiste en moi sait pertinemment qu’user de tel ou tel mot risque de provoquer des balourdises que malheureusement le temps empêche de corriger. Je mettais alors dans mon sac à vocabulaire celui ou ceux qui permettaient une plus grande précision afin de mieux les utiliser par la suite. )

 

Cette femme, la docteure Élisabeth King, poétesse à ses heures, ressemble curieusement à Angela Davis. Noire de peau et combien engagée dans tout combat visant à faire respecter les droits humains, elle était en poste à l’ONU. Elle et moi avons quitté l’organisation la même année. Tình, la nounou de Marie, que je considère comme étant ma soeur et la docteure réveillèrent quelque chose de fondamental dans ma vie, soit la haine quasi physique que je portais envers ma mère.

 

( Nous reviendrons sur ce point.)

 

( Bon, encore une fois cette fichue manie de reporter à plus tard. Il serait important pour le lecteur d’avoir en main ces explications que vous remettez pour une autre occasion. Parfois j’en arrive à me dire qu’il eut peut-être été mieux que je fasse appel à quelqu’un de moins procrastinateur. Je vous hais. )

 

Tous les jours, je répétais à celui ou celle qui grandissait en moi : “ tu seras et nous serons...”, phrase inachevée, devenue mantra. Je me disais que nous ne pouvons être autre chose que ce que nous serons sans nécessairement suivre un plan préétabli par le destin auquel je ne crois pas. L’idée d’un commencement s’installant par la rencontre fortuite de deux cellules reproductrices pour en créer une autre, autonome oui, mais éternellement conditionnée par une génétique qui définitivement la cadenassera, croissait quotidiennement en moi.

Mettre le cap vers une fin déjà programmée graduellement disparaissait, laissant place dans mon esprit à un concept, celui de l’unicitude - ce mot, je l’ai créé, car il renferme l’essentiel de ma perception du temps, sur la place qu’il s’insinue à organiser en nous et sans aucune autorisation, sa part infiniment complexe dans le processus du changement inévitable que chaque instant disperse. Avant d’être au monde, de s’y installer, c’est le mouvement d’un passé en marche vers l’avenir qui se nourrit de plusieurs présents fluctuant d’une unité à une autre. C’est comme abandonner des quelques choses qu’on arrive à comprendre et qui nous glissent entre les doigts tout en les remplissant du même coup.

La question du temps torture Phước, le hante implacablement. Il y est revenu à de multiples occasions au point que je me suis sentie obligée de crever sa bulle. Il m’aura fallu des semaines, ramenant continuellement à l’ordre du jour de nos conversations quotidiennes, ce sujet auquel il n’arrivait pas à argumenter autrement qu’en disant qu’il n’existe pas.

Ils sont légion les personnes que j’ai croisées, rencontrées à plus d’une reprise ou encore celles qui tentèrent de se lover à moi durant ces soixante-dix années de vie, pour que je puisse arriver à dire que le temps dépasse les affres du quotidien, le charcute pour en faire de simples additions de ceci et de cela : le temps ne sait être autre chose qu’une combinaison répétée d’avenir et de passé.

Mon compagnon de voyage ne saisissait pas le contenu de ma logique. Le souhaitait-il vraiment ? Deux hypothèses surgissent à mon esprit : sa culture asiatique ne repose pas sur les mêmes bases, les même principes que les miennes, moi l’occidentale, ou bien il ramenait tout à des concepts philosophiques complètement formalistes. Je voyais ici l’étudiant s’abreuvant de théories sans chercher à les installer dans le réel.

La langue anglaise nous apprend que le présent est ce qui est, un point c’est tout et peut fort bien dater de millénaires ou encore s’étendre sur des périodes incommensurables. Elle a créé le continuous “ pour évoquer le moment présent, mais la continuité, pour l’être vraiment, doit posséder un amont et un aval, ce qui nous ramène au même point avec l’impression de ne pas pouvoir en sortir.

Le Dalaï-lama n’a pas beaucoup parlé du temps, davantage du changement. Toutefois, cette citation m’a rejoint dès le moment  elle parvient à ma connaissance : 

“ Il n’y a que deux jours dans l’année que rien ne peut être fait. L’un s’appelle Hier et l’autre s’appelle Demain. Aujourd’hui est le bon jour pour aimer, croire, faire et surtout vivre.”

Je me suis donc inscrite dans mon nouvel état de “ femme enceinte “ avec l’idée qu’aujourd’hui seulement ne compte. Cela m’a servi, davantage que je ne le croyais au départ, car c’est à partir de cela que, d’une part, j’ai évacué toute forme de culpabilité liée à mon avortement et deuxièmement, participé entièrement à cette marche vers la vie d’un ou d’une autre personne humaine.

( Il est important de dire ici que Fanny n’a eu aucun contact avec le Dalaï-lama durant sa grossesse et ne l’a jamais informé de la situation qu’elle vivait.)

 

( J’apprécie que vous évitiez de préciser les raisons qui m’ont poussée à taire cela, mais je sais que cela reviendra plus loin... Je commence à mieux vous deviner.) 

Ai-je fait un voeu quant au sexe de l’enfant lorsque la docteure King m’annonça que j’allais donner naissance à quelqu’un ? Jamais je ne saurai si le foetus que l’on a extrait de mes entrailles, douze années auparavant, était mâle ou femelle, mais celui que j’acceptais maintenant, ardemment souhaité, je le voulais féminin. Dans les deux situations, celle de l’avortement et celle de la mise à bas, se joue le processus de l’aspiration.

Je fus exaucée et sans aucun doute ai-je pris conscience à ce moment-là de l’importance des femmes dans ma vie. Toujours frais à ma mémoire l’admiration sans bornes qu’une enseignante - j’étais au niveau primaire - portait envers Marie Curie. Il ne se passait pas une seule journée sans qu’elle y fasse directement ou subtilement référence . Je me rappelle que lors des cours de mathématiques elle disait : 

“ Les nombres sont pairs ou impairs tout comme le monde est composé de femmes (pairs) et d’hommes (impairs).”

Elle en rajoutait durant les cours de langues. Nous avions à perfectionner la langue polonaise et délicatement, comme sur la pointe de la langue, le français :

“ Le préfixe -im est utilisé afin de signifier le contraire d’un mot. Si on prend comme exemple “ pair ” cela nous donne “ impair ”. Alors si le mot pair est celui de la femme, il faut voir que impair... c’est pour l’homme.”

Je m’ennuyais bêtement à l’école, mais lorsque les enseignants sortaient des sentiers battus, nous informant sur ce qui se déroulait autour de nous et plus loin encore, je devenais l’élève la plus attentive. Cela n’arrivait pas souvent dans cette Europe qui, toujours blessée par les affres de la Première grande guerre mondiale, fonçait tête baissée dans une seconde aussi meurtrière que dévastatrice.

À cette l’époque on utilisait le terme “ sexe faible “ pour décrire les femmes et moi j’y croyais, car dans la cour de récréation de notre petite école, aucune de mes compagnes n’aurait osé s’en prendre à un garçon qui l’aurait knockoutée le temps de le dire. Il m’aura fallu attendre le niveau secondaire pour qu’on me précise davantage le sens de cette expression. Ma mère s’étant continuellement moqué de mes questions, les ridiculisait parfois avant de me renvoyer, afin d’y recevoir une réponse, à mon père qui les trouvait souvent saugrenues.

Durant les cours d’histoire, lieu  j’ai vraiment senti que la Pologne n’était pas le centre du monde, j’appris que les femmes étaient en marche vers l’émancipation. De nouvelles formules tentaient d’ébranler ce qu’on offrait comme étant un état de fait et proposer de nouveaux modèles : femmes de luttes... à la conquête du pouvoir... femmes intellectuelles et scientifiques... vers la libération du corps... femmes de l’art.

C’est à travers la lecture d’histoires de femmes que je fis table rase des stéréotypes archaïques que l’on m’offrait et j’ouvrais mes yeux sur les actions concrètes des Rosa Luxemburg, Joséphine Baker, Coco Chanel, Marguerite Yourcenar, Indira Ghandi, etc qui auront été, historiquement, les premières à exercer telle ou telle profession, obtenir un diplôme, diriger un pays, battre un record dans tel ou tel sport, à faire une découverte scientifique, créer une oeuvre d’art. Avant elle, seuls les hommes pouvaient s’enorgueillir d’un tel exploit. Elles ont ouvert des voies et encore maintenant d’autres suivent leurs traces.

Le mot “ féminisme “ prenait du sens pour moi, mais je reviens à ma grossesse qui ne changea rien à mes habitudes professionnelles. La naissance de Marie arriva dans les temps prescrits et les conditions de sa naissance furent exceptionnellement favorables. Notre premier contact fut harmonieux car le son de sa voix, sans pleurs, me plut : un friselis de notes légèrement aiguës.

La docteure King, à la suite de l’accouchement déclarait :

“ Un bébé qui ne pleure pas à sa naissance signifie qu’il est comblé. Ne reste par la suite qu’à satisfaire ses besoins et respecter ses rythmes.”

Cette enfant aura été entourée d’un trio bizarre : une mère européenne, un père asiatique et une nounou vietnamienne. Nous allions participer à la création de son univers propre.

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Le mardi 11 août 1970, sous une pluie diluvienne qui cherchait à noyer l’humidité rendant la ville de New York désagréablement inconfortable, je descends à l’hôpital catholique St-Clare dans Manhattan, lieu de pratique choisi par la docteure King.

Giuji (le prénom de mon amant chinois qu’en français on pourrait traduire par le mot “ rusé ”) et moi avions convenu qu’il n’assisterait pas à l’accouchement. Il sera mis au courant de la naissance de notre fille une fois toute deux revenues à l’appartement Les Narrows.

Nous avons passé ensemble la dernière soirée de ma grossesse, dînant dans un restaurant polonais, le très chic Karczma situé avenue Greenpoint dans Brooklyn. C’est à cette occasion, je ne crois me tromper en le disant, que nous avons eu notre plus intéressante conversation.

J’étais follement amoureuse de cet homme qui porte bien son nom, “ rusé ”. Reconnu pour ses qualités de diplomate, il savait habilement mené les entretiens avec un doigté tout asiatique. Ses confrères le craignaient, car il usait intelligemment de son sens du décodage pour vous placer sur la défensive et citait à bon escient des paroles de Lao-tseu, son maître à penser. C’est ici le seul et unique lien que je puisse établir entre lui et Daniel Bloch.

Dire qu’il est en mesure d’habilement vous flatter dans le but de soutirer les informations ou parfois même des renseignements de haute importance pour les dirigeants chinois, résumerait son art de la diplomatie.

Ce soir-là, il m’a récité un poème de son auteur fétiche, fondateur du taoïsme en me remettant le traditionnel yakata (ce tissu de gaze blanc qui sert à envelopper le bébé après son bain) :

 

Il y a quelque chose d’indéterminé

avant la naissance de l’univers.

Ce quelque chose est muet et vide.

Il est indépendant et inaltérable.

Il circule partout sans se lasser jamais.

Il doit être la Mère de l’univers.

 

Encore aujourd’hui, je peux dire que cela fut le plus beau cadeau que j’aie reçu pour souligner la naissance de Marie. J’y ajoute la présence tonifiante d’un père pour sa fille, un amour inébranlable envers l’esprit de cet être découlant de notre union.

Nous sommes rentrés chez moi, avons fait l’amour d’une manière que je qualifierais de sacramentale. Impossible pour moi d’oublier cette soirée et son lendemain qui arracha ma fille de mes entrailles dans une gestuelle de ballerine.

Le Directeur du service de l'interprétation, mon patron, avait exigé que l’on m’assigne une chambre privée donnant sur l’East River et qu’on le prévienne si quelque problème surgissait. Ce dernier point fit sourire la docteure King qui reconnaissait là son caractère paternel.

Les heures d’attente avant d’entrer dans la salle aseptisée du département de gynécologie, je les ai remplies passant en revue tout ce qui risquait de devenir différent dans ma vie dès les prochaines heures.

Je n’avais pas à m’inquiéter pour l’aspect médical, tout se déroulerait correctement, selon la docteure King qui vint me saluer dans cette chambre aux couleurs bleu pastel et jaune pâle. Son sourire et son assurance rendirent mon attente rassurante, bien qu’entrecoupée de contractions de plus en plus longues et presque douloureuses.

Le congé pour raison de maternité s’amorçait à ce moment-là puisque j’avais décidé de demeurer à mon poste jusqu’au jour de l’accouchement. Ce fut une formidable décision car j’allais profiter de la présence de ma fille au cours des six prochains mois et ainsi m’adapter à une nouvelle vie.

En fin d’après-midi, Marie manifestait davantage sa présence. L’infirmière m’avait suggéré, afin de faciliter la tâche, de demeurer debout, les deux mains collées au mur et souffler comme le fait un petit chien. Entre chacune, j’abordais une nouvelle question.

Quelle mère allais-je devenir ? Le modèle qui me fut donné serait exactement celui que je ne souhaitais ni copier ni imiter. D’emblée je dois dire qu’il m’est plus facile de la haïr que de l’aimer. Pourquoi et quand exactement en ai-je pris conscience ?

Ma mère, je la qualifierais comme ayant été ma génitrice, rien de plus. Il s’agissait d’une femme froide comme l’hiver polonais, rigide et non transformable, introvertie au point qu’elle ne s’ouvrait à personne, formidablement désintéressée de tout sauf... son fichu piano. Il n’y a eu d’important dans sa vie que cet instrument qu’elle manipulait de main de maître, je dois l’avouer. La relation qu’elle entretint avec son mari, mon père l’horloger, puisait son fondement dans les préceptes protestants de ses familles maternelle et paternelle. Je signale au passage que dans une Pologne majoritairement catholique, les principes de la Réforme protestante sont loin de faire l’unanimité.

Je fus donc élevée par une hydragogue drastique qui barrait systématiquement la venue à d’autres idées que les siennes. Certaines eurent toutefois une influence sur mon développement mental, en autres l’idée que tout système social doit respecter la pluralité et la liberté des consciences, que l’on doit sans cesse porter un regard critique et interrogateur sur son propre fonctionnement. Les autres principes inhérents à cette croyance n’ont eu aucune prise sur moi.

Ma mère ressemblait autant physiquement que moralement à l’Anglaise reine Victoria, alors que j’eus souhaité qu’elle ressemblât davantage à Anna Jagellon, co-reine polonaise qui croyait que les femmes pouvaient aspirer au trône et que la république s’avérerait un bien meilleur régime que la monarchie catholique ambiante.

L’accouchement qui me vit venir en ce monde fut atrocement pénible pour elle, de sorte qu’elle décida par la suite de ne plus jamais avoir de relations sexuelles avec mon père par crainte de revivre un tel martyr. Il va sans dire qu’à titre de responsable de ses souffrances, je fus élevée par une marâtre.

Mon profond désintérêt pour l’école la rendait furieuse. Je répondais à ce bouillonnement d’invectives en me plaçant dans son champ de vision alors qu’elle travaillait sur des partitions musicales, me bouchant les oreilles et grimaçant d’ennui. Cela l’atteignait frontalement. Elle répondait aux avanies que savamment j’articulais, en m’indiquant un coin de la pièce  trônait son piano, ligotait mes mains derrière le dos, retournait jouer, mais là avec une fougue digne des oeuvres de Wagner... qu’elle détestait de toute son âme.

Dès lors, cherchant à la provoquer sur tout sujet qu’elle amenait sur le tapis, je pris la décision de m’opposer systématiquement à elle. Étrangement, mon père ne me grondait pas sans toutefois m’encourager à davantage la piétiner. Devenue provocatrice de haut rang, j’ai gardé tout au long de ma vie ce trait de caractère, l’ai même développé le menant à des sommets fantastiques.

J’ose penser que c’est à partir de ce fichu piano que j’en suis arrivé à détester Chopin. C’est mon ex-mari, passionné de musique, faisant jouer Mendelsohn, qui changea ma vision de la musique ; d’abord une accumulation de sons organisés de façon harmonieuse, cela devint une occasion d’explorer mon intérieur qui se dirigeait vers des comportements  semblables à ceux de cette mère que je n’ai pas pleurée lorsque j’appris son décès.

Il faisait silence dans la chambre 222 qui abritait la primipare que j’allais bientôt devenir. Un instant j’ai regretté ne pas avoir apporté avec moi un appareil qui aurait diffusé un peu de musique. Je dois admettre que cela peinturait les murs de notre maison à Varsovie, l’avoir comme expulsée de ma vie aura été un geste de révolte. Maintenant, alors que je deviens l’architecte d’une nouvelle résidence, je me suis promis de lui faire une place de choix.

Fritz Kreisler aura le premier rang. Pourquoi ? La raison s’affilie encore à ma relation avec cette dame qui fut ma mère. À titre de répétitrice, elle devait toucher le piano et ne s’intéressait absolument pas au violon. J’ai découvert les merveilles de cet instrument (à corde lui aussi, j’admets) à travers ce compositeur. Juif de naissance, il aura la nationalité française et américaine avant de s’installer définitivement à New York, en 1939. C’est par lui et sa formidable prestation du concerto numéro 1 de Max Bruch que mon amour pour cet instrument devient omniprésent dans ma vie.

Je me suis permis d’assister à ses funérailles, en 1962, au cours desquelles quatre (4) grands violonistes lui rendirent hommage en interprétant ses principales oeuvres.

Une légende urbaine veut qu’il ait donné un concert devant un parterre vide du Carnegie Hall en raison du boycottage d’Américains antisémites qui achetèrent tous les billets disponibles. J’imagine que son Liebesfreud suivi de Leibeslied, du Tambourin chinois ainsi que du tellement savoureux Caprice viennois, résonnant dans une salle vide, durent avoir comme effet.

Ma fille qui cognait de plus en plus fort à la porte de la vie extérieure sera-t-elle une dilettante de musique classique ou succombera-t-elle aux notes effarouchées du rock ou du jazz à la mode ? Cette question n’élucidait pas les autres qui se baladaient allègrement dans mon cerveau et auxquelles je me promis d’apporter une réponse une fois rentrée à l’appartement quand une civière s’avança dans la 222 de cet hôpital fondé un an avant ma naissance par les petites soeurs franciscaines ; on me conduisit vers la salle d’obstétrique  m’attendait la docteure King vêtue de vert tout comme les murs de cette pièce.

Enlevant son masque chirurgical, elle dit :

- Fanny, tu suis mes recommandations et tout ira vite et bien. La souffrance qu’inévitablement tu éprouveras, fait partie de la parturition et tu ne dois pas y voir une intention quelconque de la part de ta fille. Sache qu’elle travaille autant que toi et n’a qu’un seul désir, traverser ce tunnel pour nous rejoindre. J’ai fait installer un scialytique afin que tu sois à même de la voir arriver en même temps que moi.

- Merci docteure.

- Allons-y !

En moins de quinze minutes, Marie respirait. Marie était... Comme il me sembla inusité de parler au passé pour celle qui ne possédait que quelques minutes de présent et s’ouvrait au futur !

Lorsqu’elle se retrouva dans mes bras, nos regards se croisèrent dans ce silence froid de la salle d’obstétrique, j’ai souvenir de lui avoir susurrer “ Bienvenue ma belle mandoline...” avant que de la déposer entre les mains de la docteure King qui enleva ses gants de plastique.

- Docteure, je veux que le premier baiser qu’elle reçoive vienne de vous.

Elle reçut Marie si délicatement que cela la rendit plus légère encore à mes yeux. Son baiser fut celui d’un ange offert à un putto féminin. La douceur de ce moment fit disparaître toutes les images sanguinolentes entourant la mise-à-bas de cette fille que j’avais tant et tant espérée.  

 

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    Dans quel monde allait devoir vivre Marie ? Les années ‘70 venaient de s’installer et, y jetant un coup d’oeil rétrospectif, voici ce que j’en retiens. Signalons au départ que mon congé de maternité s’est étendu entre le 11 août 1970 jusqu’au début septembre de l’année suivante. J’ai appris beaucoup plus tard que ce passe-droit résultait d’une sorte de trafic d’influence de la part du père de Marie ; il avait joué des coudes et remboursé les dépenses liées à cette prolongation.

Je ne me suis présentée au siège de l’ONU qu’à une seule reprise : en août ‘71 (un an près la naissance de Marie) afin de recevoir de la part de mon patron, le Directeur du service de l'interprétation, un certain hommage - j’y reviens tout de suite - et par la même occasion, rencontrer la personne qui devait prendre Marie en charge à mon retour au boulot. Mon amitié fraternelle avec Tình remonte donc à cette époque - j’y reviendrai après les quelques mots sur ma rencontre avec mon patron.

J’étais celle qui traduisit le discours historique du Général de Gaulle, alors qu’en 1964, vous vous rappelez, il s’était attaqué à la politique monétaire américaine. En politique, une journée peut vouloir dire des mois, voire des années ; un élément qui peut sembler crucial pour le plus humble des mortels, s’avère fort longtemps lettre morte. On a l’impression que laisser pourrir une situation est un moyen de la régler.

Dans le cas que je cite, sept (7) ans plus tard, les USA prennent la décision de suspendre la convertibilité du dollar américain en or. Sans entrer dans le détail, installée dans le bureau de mon patron, celui-ci récupéra le verbatim de ma traduction et, l’examinant de long en large, nous nous apercevons que ce discours aurait pu être une des causes de la décision du Président Nixon de faire cette annonce qui surprit le monde entier.

Réécoutant la traduction, la mettant en perspective, force est de constater que la clarté de ma transposition en anglais des propos du grand général a sans doute peser, un peu je dois bien humblement le reconnaître, sur la situation en date du 15 août 1971.

Mon patron, un homme à la mémoire phénoménale, ne voulait pas m’instruire sur cette crise monétaire internationale, mais plutôt me témoigner toute son estime pour avoir scrupuleusement rendu les mots du Président français. Nous avons profité de ces instants en tête-à-tête pour examiner ce qui allait se produire à l’ONU lorsque je serais de retour.

Ce meeting s’étendant au-delà du temps prévu - laisser Marie à la garderie du siège social ne me plaisait pas souverainement - lui donna l’occasion d’aborder l’épineuse question de mon ex-mari. Il m’annonça que ce dernier travaillait pour la CIA et me conseillait d’éviter les contacts avec lui ; l’ONU devait se tenir loin des espions même s’ils relevaient de la surpuissance américaine. J’acquiesçai sans difficulté.

Entrant dans la pièce réservée au jardin d’enfants installé dans une aile strictement réservée aux employés des divers services de l’ONU, l’image qui s’offrit à moi fut saisissante : une femme ayant sensiblement mon âge se tenait debout face à l’immense vitrine donnant sur l’East River, ma fille dans ses bras. Marie n’a jamais été très grande - elle tient de son père chinois - et tout chez elle se passe dans une attitude calme et sereine manifestant un comportement d’une imperturbable douceur. Sur ce point, c’est mon père l’horloger que je reconnais, profondément satisfaite que jusqu’à maintenant la génétique semblait avoir obstrué le passage à quelque détail que ce soit provenant de ma mère.

Il me fallut trois secondes pour apprécier cette femme aux traits asiatiques, évaluer la qualité de cette voix toute en petites notes sautillantes emmêlant un anglais à la chantante langue vietnamienne qu’elle continuait d’utiliser à la maison de ses parents.

( Narrateur, je suis heureuse que vous souligniez ce point car il s’ajoute à ma manière de jauger les gens, soit d’abord la voix, puis ces trois secondes m’indiquant si oui ou non cette personne me sera convenable. )

Je me suis dirigée vers elles, une enlaçant de ses petites mains le cou de celle qui deviendrait sa prochaine nounou. Le déclic se fit immédiatement ; Marie et Tình formeront une paire admirable. Comme ma fille ne se jeta pas dans mes bras lorsque je suis arrivée à côté d’elles, immédiatement je la savais entre bonnes mains.

Dans le métro sur le chemin vers l’appartement, Marie qui savait que très bientôt je retournerais au travail, me dit : “ J’aime nounou, mêmes yeux que papa. “ Cela confirmait mon intuition. Pour moi, c’est l’image de la rédemption qui se présentera à mon âme. (J’y reviendrai sous peu.)

 

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    Revenons à la question initiale, à savoir quel monde s’ouvrait devant ma fille ? Je ne veux pas m’attarder sur tous les événements qui marquèrent la deuxième décennie de ma présence à l’ONU, alors j’irai de quelques éphémérides avant d’en tirer une synthèse personnelle.

Les guerres (on n’y échappera pas) et les conflits (inévitables chez les êtres humains que nous sommes) : premièrement, je signale qu’en 1970 on assiste à la fin de la guerre du Biafra qui aura fait deux millions de morts en trente (30) mois, mais d’autres pointent à l’horizon, “ Septembre noir ” en Jordanie, la guerre indo-pakistanaise de laquelle aboutit l’indépendance du Bangladesh, la guerre israélo-arabe du Kippour faisant éclater le premier choc pétrolier, celui de 1973 - il y en aura un second, celui-là en 1979, consécutif à la révolution iranienne - l’occupation de l’île de Chypre par les Turcs, la fin de la guerre du Vietnam, en 1975, deux désastreuses guerres civiles, l’une en Angola, l’autre au Liban, la guerre du Sahara occidental, finalement l’intervention française au Zaïre (actuellement le Congo) et l’entrée des soviétiques en Afghanistan. Le Canada connaît dès octobre 1970 quelques soubresauts alors qu’un groupe révolutionnaire (FLQ) y va de deux enlèvements de personnalités ; une des deux, un ministre, y perdra la vie.

Il ne faut pas être fin stratège pour savoir que tout cela joue sur la géopolitique mondiale.

Je signale que mon travail d’interprète m’amena à Stockholm, en 1972, pour une des premières grandes conférences sur l’environnement. Le père de Marie devant y assister aussi, nous avons décidé d’un commun accord que notre fille serait du voyage qui fut important à plusieurs égards et permit à cette jeune fille de s’afficher comme une excellente voyageuse.

L’affaire du Watergate a retenu l’attention et derechef on a assisté à un sévère resserrement des mesures de sécurité au Siège social de l’ONU. On devait protéger les lieux, les diplomates, mais aussi les employés.

Le régime des Colonels s’effondre en Grèce, en Éthiopie l’empereur Haïlié Sélassié est déposé ; Franco meurt et le roi Juan Carlos monte sur le trône espagnol ; le général Pinochet s’installe au Chili alors qu’en Argentine, un autre régime militaire prend le pouvoir ; Jean-Paul II devient le premier pape d’origine autre qu’italienne, il est polonais - ce qui, vous vous en doutez bien, me ravit même si je ne suis pas adepte du christianisme catholique - alors qu’au Nicaragua, la dictature de Somoza est renversée et que débute la révolution iranienne, nous sommes en 1979.

J’achève, sans les nommer, que les années ‘70 ont connu d’importants séismes, sécheresses et inondations, sans oublier l’arrivée des jeux vidéos avec la démocratisation des microprocesseurs.

D’après mon analyse, Marie entre dans un monde tournant le dos à l’idée propagée auparavant, celle de vivre “ en communauté “ et qui verra apparaître des crises remettant en perspective le mot d’ordre de la décennie précédente. Nous entrions dans ce que l’on pourrait nommer ainsi : la fin de l’insouciance.

Les années ‘70, du point de vue professionnel, ne furent pas les plus exaltantes. Mon rôle de mère et le fait que j’y trouvais beaucoup de consolation, sans m’éloigner de ma tâche d’interprète seront davantage  axés autour de Marie, sa nounou et mon amant chinois. Je me suis mise à réfléchir au phénomène de l’aspiration, non celui qui nous pousse à une carrière plus florissante ou de l’avancement professionnel, mais au plan personnel. Je m’explique. Autant l’avortement que l’accouchement résultent d’un même élan, celui dont je parle. On a aspiré de moi deux êtres, un qui allait disparaître sans avoir pris part à la vie, le second qui allait y arriver par la conjugaison de ses propres efforts aux miens : l’inconnu et la connue. C’est aussi à cette époque que le Dalaï-lama se fit plus présent dans ma vie. Jamais je n’abordai avec lui mon avortement et lorsque je lui ai annoncé la naissance de Marie, je me souviens parfaitement ses mots :  Vous avez maintenant l’occasion de vivre la compassion.”

Ces paroles ont rempli mon âme et du même coup me permirent de mieux me situer par rapport au genre humain. J’étais devenue une donneuse de vie et j’avais maintenant à assumer ce rôle, le partageant avec Tình davantage qu’avec l’amant chinois.

Lorsqu’elle m’annonça sa situation de femme stérile, que cet état l’avait diminuée autant auprès de sa famille que d’elle-même, nous nous sommes comme alliées afin de donner à Marie toute l’éducation dont nous pouvions être en mesure de le faire et rendre cette tâche féconde.

Il m’est impossible d’oublier les larmes coulant sur les joues de ma soeur choisie, lorsque je lui ai parlé de mon avortement et de l’énergie que j’avais mise à faire de ma grossesse un événement prodigue. C’est à ce moment-là qu’elle m’annonça son état qu’elle décrivait comme une sécheresse intérieure et une inaptitude à se sortir du statut de barbare. Elle ne pouvait se résoudre à accepter cet état qui, selon ses propres paroles, doit aller de pair avec le condition féminine.

Lorsqu’elle prenait ma fille dans ses bras, l’énergie qui s’en dégageait multipliait ce que moi-même je pouvais lui communiquer. L’amant chinois se chargeait du cerveau de Marie, ne s’intéressant d’ailleurs qu’à son intellect.

Dès l’âge de trois (3) ans, notre fille qui déjà s’exprimait oralement depuis l’âge d’un an, parlait couramment le français, l’anglais et le mandarin, maîtrisait parfaitement la lecture et possédait un talent pour l’écrit qui surprit les enseignants privés de l’école située à l’intérieur des murs du siège social de l’ONU et dont l’enseignement nous était offert gratuitement.

Marie, c’est un gouffre sans fond que la multitude d’informations n’a jamais réussi à emplir. Elle voulait tout connaître, toujours à répéter les mêmes questions : Pourquoi ? Comment ? Quoi ? Qui ? Où ? Elle n’était qu’à demi satisfaite de nos réponses et ne se gênait pas pour les comparer à celles que ses enseignants lui fournissaient. Il y avait toujours un plus loin encore, un plus profond, qu’elle cherchait patiemment à mettre en relation.

Lorsque sa nounou et moi, ou bien nous et l’amant chinois, tentions d’imaginer son avenir, celui des années ‘70 et les suivantes, la première constatation qui émergeait à notre esprit relevait de cette évidence : cette enfant aura une vie axée sur les choses de l’esprit. D’une certaine manière j’en étais inquiète, à un point tel que j’abordai la question avec le Dalaï-lama qui, dans son infinie sagesse me dit :

“ Ne jamais s’inquiéter pour son enfant est chose difficile, cela ne signifie pas qu’il faille altérer ses potentialités. Elle, votre fille, ne vous appartient plus. Vous n’avez qu’à installer autour d’elle les balises qui ne devront pas être des barrières.”

 

 

* -   la fin du troisième texte     - *

 

 

                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi 22 février 2023

O T I U M 02.23


Les temps sont durs pour rêver

Réflexions sur la rêverie et la flânerie

 

    Au moment où l’on m’invite à une création littéraire sur les thèmes de la rêverie et de la flânerie, le monde ne cesse de dévoiler sa face sombre autour de moi et même en moi : tremblement de terre dévastateur au Moyen-Orient ; guerre s’éternisant dans l’hiver froid aux confins de l’Europe ; banditisme indomptable dans les Antilles ; feux ravageurs et fumées étouffantes en Amérique du Sud ; mouvements migratoires incontrôlables en Amérique du Nord ; attaque au camion bélier sur des tout-petits dans une garderie du Québec et ombre dans l’un de mes poumons… pour ne citer que quelques exemples.

Comment ne pas me laisser plomber par la lourdeur de ces sinistres réalités ? Comment emprunter le chemin du rêve éveillé ? Me faut-il attendre que les conditions solaires soient réunies — silence, solitude, lenteur et état d’ouverture intérieur — pour que m’appellent d’attrayantes images vagabondes ou au contraire, dois-je pousser la note et urgemment forcer ces escapades de l’âme pour le salut de ma paix intime ?

Je réfléchis et je résiste encore quand je lis, pour m’inspirer, la proposition du grand philosophe Gaston Bachelard :

« Toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire. »

Je ne puis m’empêcher de déceler dans cette affirmation la projection de l’âme inspirée et pacifiée de cet auteur.

Pour ma part, j’imagine immédiatement cette personne à la lueur de la flamme, qui autrefois aurait échappé dans l’effroi et l’étouffement à l’avancée de feux caniculaires. Ou encore cette autre personne éclairée par cette même flamme, mais ici dans l’antre d’un obscur bunker glacial au son sifflant et angoissant de bombes explosives.

Et je me dis que non, toute rêverie devant la flamme ne peut pas toujours être une rêverie qui admire.

Ceci posé, je m’en voudrais de faire virer au cauchemar cette réflexion aux intentions pourtant si poétiques. D’en devenir l’éteignoir, au moment où plus que jamais, s’imposent un contrepoids, un contretemps, un contre-jour à la noirceur ambiante.

Allons donc puiser à l’imaginaire qu’une beauté du monde encore subsistante est toujours susceptible d’allumer, d’enflammer !  

Je vous partage le songe que je convoque chaque soir avant de m’endormir. 


Un radeau dérive lentement sur une mer étale.

Il tangue à peine sous une nuit d’encre criblée d’étoiles scintillantes.

Je suis allongée sur ce radeau, mon amoureux à mon flanc.

Je sens qu’il tient chaudement ma main dans la sienne.

Une douillette nous recouvre.

Le silence est sidéral.

Aspirée par la noirceur du cosmos, j’ai le vertige.

Le vertige

De tous les opposés qu’il inspire :

Plein, vide

Proche, infini

Inconnu, familier

Habitable, hostile

Peuplé, solitaire

Fascinant, effrayant

Relatif, absolu.

 

Le songe s’interrompt à ce seuil. Je me vois incapable d’en poursuivre la trame. À cette étape, il m’apaise.

Pourquoi m’est-il impossible de pousser plus loin ce mirage ? Est-ce par crainte de ce qui pourrait ensuite advenir ? De brusques rafales soulèvent soudainement la mer, le radeau commence à tanguer dangereusement, les flots glacés emportent la couverture, la main chaude de mon amoureux se détache de la mienne, je suis submergée par les vagues, j’étouffe dans un sentiment d’abandon, je me sens aspirée dans le tourbillon d’insondables profondeurs, je me noie. 

Mieux vaut me tenir aux portes du songe pour le moment.

Et inviter plutôt le rêve des sensitifs horizons qui se dessinent au-devant : la Crète, cette autre forme de radeau ancré au confluent de trois continents, dans des eaux aux couleurs de pierres précieuses : bleu saphir, turquoise, vert jade, émeraude.

Je m’imagine flâner dans les sentiers de l’ile, tenant la main chaude de mon amoureux dans la mienne, le regard étourdi de tant de couleurs, car on dit de ce lieu qu’au printemps il devient un immense jardin débordant de parfums.

Je nous vois avancer indolemment à travers des plantations d’oliviers aux feuilles vert-de-gris, des champs de citronniers et d’orangers d’où s’exhalent de sublimes effluves fruités. Ou, plus loin, marcher entre des touffes de mimosas, de genêts, de camomille, d’origan, de thym et de sauge aux odeurs suaves tantôt sucrées, tantôt délicieusement poivrées.

J’entends les cigales pousser leur sifflement strident tandis que tournoient au-dessus de nos têtes de majestueux rapaces à la recherche des chevrettes de montagne.

Je sens la douce brise de la mer de Lybie me caresser l’épiderme frissonnant.

Je m’attarde dans les ruelles des villes, dans les campagnes aux abords des monastères, des églises byzantines ; je vagabonde par les collines à l’ombre des moulins aux ailes blanches ; je m’assois aux terrasses des cafés surplombant les plages de sable fin ; j’admire le soleil scintiller de mille fragments sur les flots translucides ; j’écoute ma faim, j’anticipe les saveurs relevées des huiles d’olive, des miels de thym, des fromages de chèvre, et je me délecte de l’éclat de la tomate rouge en bouche.

Je sens couler la chaleur du raki dans ma gorge et je jouis du temps lent. Saturé de tant de beautés.

Et à l’instar d’Icare dont l’ile fut le lieu de l’envol, je me laisse planer dans l’extase de l’inépuisable poésie de cette terre idyllique. J’ai des ailes : je flâne et je rêve enfin et le soleil ne fait rien fondre !

                                         

                                                                                                                           Claire

février 2023


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Rêver de voyage… rêverie en voyage

 

Ils arrivent le ventre alourdi de fruits les bateaux

Ils viennent du bout du monde

Apportant avec eux des idées vagabondes

Aux reflets de ciel bleu

De mirage

Traînant un parfum poivré

De pays inconnus et d'éternels étés

Où l'on vit presque nu sur les plages

 

Nous sommes à préparer ma conjointe et moi, ce qui sera probablement notre ultime voyage outre-Atlantique. Et ce sera dans la partie de l’Europe que nous préférons : la Grèce. Plus précisément dans la mythique Crète dont nous rêvons depuis la lecture du roman de Níkos Kazantzakis, Zorba le Grec.

C’est lors de notre voyage à l’ile de Milos que nous sommes tombés amoureux de la mer Égée et du bleu et blanc de sa lumière. C’est un pays où la rêverie peut se déployer si spontanément. Je me vois encore sur cette plage d’un blanc immaculé grâce à l’affleurement du kaolin, projetant mon regard sur cette mer ayant jadis inspiré le grand Homère, ému, transporté.




Je m’imaginais voguer sur les flots bleus avec l’équipage d’Ulysse et abordant les rives de l’île de Djerba que je visitai lors de mon séjour en Tunisie. Revenir dans ce pays de Kazantzakis c’est réaliser un rêve amorcé lors de ma rêverie sur les lieux où un paysan trouva une Vénus devenue erronément celle de Milo, mais bien de Milos.

En consultant les guides de tourisme concernant la Crète, une expression a retenu mon intérêt: venez vivre la nonchalance crétoise! Déjà je nous vois assis en fin d’après-midi dans une taverna d’un petit village, sirotant une liqueur d’anis, et suivant du regard tranquille le vieux berger amenant ses moutons au bercail pour la nuit. Le soleil à l’horizon s’apprêtant à faire pareil. Peut-être ce jour-là aurions-nous découvert et emprunté un sentier de chèvres aboutissant au sommet d’une colline embaumant de parfums de thym, d'origan, de romarin et d'estragon.

Retrouverons-nous en effet ce type de petit sentier que nous avons sillonné sur Milos découvert tardivement à la fin de notre séjour. Un sentier parmi les oliviers surtout fréquenté par les chèvres. Il menait, je m'en souviens à une coquette petite chapelle d’église orthodoxe; une allée enchantée où je déambulai, rêveur ébloui, mais rempli de tristesse de quitter cette île paradisiaque, tournant le dos à ma vie professionnelle.

Je penserai certainement à ce sentier qui symbolisa la transition vers ma retraite tout en célébrant nos noces d’argent. En Crète, ce sera cette fois l’entrée dans ma 75e année, soulagé d’avoir enfin retrouvé un peu ma capacité à pratiquer la marche  dans les sentiers forestiers et les collines ombragées.

                                                     

Je revois comme dans un rêve,
Au fond d'un lointain souvenir,
Une langue de mer bleuir
Entre deux rocs, sur une grève.

André Lemoyne

Pierre

Québec, février 2023

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    Bizarrement... c’est ainsi que Nathan ressent les choses qui l’envahissent depuis sa lecture des deux lettres. En si peu de temps, trop d’événements l’ont bousculé : la séparation impromptue d’avec Isabelle et le déménagement qui s’en suivit - il n’avait pas eu à beaucoup chercher, l’appartement au-dessus de celui qu’il partageait avec elle s’était libéré et il s’y installa - son court voyage dans le village de ses parents, la rencontre dans le bus d’une vieille dame qui lui remit la carte d’affaire d’un groupe de rencontre, puis ce livre au beau milieu duquel se cachait une enveloppe postale contenant la lettre de James à Gabrielle - un demi père à sa fille. Ce paragraphe tiré du livre de Virginia Woolf dans lequel on parlait de paysage à l’intérieur de soi qu’il lui fallait découvrir, identifier puis tâcher d’établir une palpable unicité avec la réalité que nous dévoile le monde extérieur.

Tout cela relevait presque de la science-fiction pour Nathan dont l’intérêt a toujours résidé dans le fait de n’être jamais surpris par la forme d’un geste résultant d’une action/réaction, et pour utiliser un terme se rapprochant de l’électromécanique, le on/off.

Le paragraphe qu’il pouvait maintenant réciter par coeur sans avoir recours au texte, sans être en mesure de se l’expliquer, l’invitait à réfléchir. Les cours de philosophie suivis au CEGEP ne l’ont jamais captivé et les inévitables analyses de textes des cours de Français, eh bien c’est Isabelle qui les rédigeait pour lui.

- Nathan, tu es paresseux, lui disait-elle. Tu devrais te fixer un objectif : lire ce que le prof de philo nous propose et prendre le temps de traverser au moins un livre, à l’occasion. Tiens ! Je te donne un truc : associe les deux. Je te suggère, LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE de l’écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau, ainsi tu couvriras les deux matières. C’est certain que tu le trouveras à la bibliothèque, pas besoin de l’acheter.

.....

 

Ce fut pénible pour Nathan de déchiffrer ce bouquin inachevé, tellement à l’opposé des revues de mécanique qu’il dévorait sans jamais se lasser. La langue d’un autre siècle contrariait sa compréhension, l’obligeant à pianoter sur son portable afin de saisir le sens des mots qu’il découvrait pour une première fois.

C’est vers cette expérience (pénible, n’en doutons pas) que les événements récents l’engagèrent. Se promener. Marcher sans un autre but que celui de  de flâner. Peut-être tenter de connecter l’extérieur montréalais à cette abstraction que représente son intérieur.

- Je vois très bien les effets externes de l’électricité, mais il m’est impossible d’entrer à l’intérieur de cette énergie produite par le déplacement de particules. Si comme Rousseau, marchant, flânant, je pouvais en arriver à m’intérioriser suffisamment et percevoir ce fameux paysage, repérer du réel, peut-être que j’arriverai à l’énoncer de manière compréhensible.

Est-ce pour l’expérience ou l’aventure que Nathan se lança dans ce que Rousseau appelait la nécessité qui commande? Il savait que les derniers chambardements ne pouvaient être attribués qu’au hasard. Il devait s’y mettre. Dès maintenant.

 

.....

Sa première flânerie

. Je veux ni penser ni réfléchir, que laisser mes pas aller vers n’importe , recevoir ce qui arrivera sans l’analyser. La flânerie sera mon guide. Éviter d’emprunter les rues que je connais, sachant ce qui s’y cache, s’y profile. J’irai davantage vers les ruelles.

 

Il marcha certainement deux heures dans un froid glacial, seul, son baladeur branché sur la musique country de Jim Groce. Le vent balayait, par des à-coups ininterrompus, la neige qui se réfugiait sur le squelette des arbres, aux clôtures immobiles. L’espace se fissurait entre le blanc et le vert. Parfois, le voltage diminuait faisant grelotter les lampadaires ainsi que la lumière scotchée aux fenêtres des maisons sur lesquelles la chaleur empreignait un givre froid. Souvent, une bourrasque devenait tornade, tourbillonnant aux pieds du marcheur solitaire perdu dans l’étroitesse des ruelles.

 

. Existe-t-il une gymnastique de la flânerie ? Une grammaire de la rêverie ? Je me le demande, mais ce soir c’est davantage les éléments météorologiques qui se sont fait ressentir. Trois couches nettement identifiables prévalaient : celle qu’enrubannait la froidure, une seconde (mes vêtements) qui la combattait et une dernière lovée autour de ma peau s’acharnant à protéger mon corps. Je n’ai pas rêvé, je me suis défendu contre des éléments extérieurs, mais j’ai senti qu’ils cherchaient à me pénétrer et que je devais me cuirasser contre eux. Non, ils ne se révélaient pas comme étant des ennemis ; ils défendaient un territoire. Ce territoire, bien qu’immobile, stable, prenait une autre dimension compte-tenu de l’assaut des attaques. Si je refais le même trajet, mais dans des conditions tout à fait différentes, le territoire me semblera-t-il dissemblable ? Moi, serai-je le même ?

 

Jean

Février ‘23



SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 2 -

  Monsieur Thompson, avant de choisir le restaurant qui conviendrait à un tête-à-tête avec sa fille, pensa l’inviter là où ils pourraient go...