Abigaelle ne pouvait que s’interroger sur les véritables intentions du président de la commission scolaire qui lui déballait de manière quelque peu échevelée tous ces points qu’intentionnellement sans doute il avait inscrits à son ordre du jour virtuel: bilan de l'année autant, accrochages avec Mademoiselle Saint-Gelais, musique japonaise, les activités terroristes du FLQ lors de la crise d’octobre `70 pour achever par cette question étonnante au sujet de son père. Cherchait-il à l’abasourdir ? La préparer à un projet particulier ?
- Vous savez certainement que mon père est retourné en Australie il y a déjà plus de cinq ans, lança-t-elle, souhaitant que sa réponse puisse satisfaire cet homme de plus en plus curieux, autant que fort bien informé.
- Lorsque j’ai fait le lien entre vous et lui, je me suis permis un courrier afin d’obtenir un avis sur l’accouchement qui a mené ma femme à la mort ainsi que ma fille nouvellement née.
- Il vous a certainement répondu.
- Tout à fait. J'avoue que mon objectif n’était pas de recueillir des informations sur de possibles erreurs médicales afin d’entreprendre des procédures contre l’hôpital, ce que d’ailleurs mon avocat de l’époque me conseillait, non, je voulais en savoir un peu plus sur vous.
- Vous lui avez parlé de moi ?
- Non, pas du tout, mais lire ses commentaires m’aura permis de mieux comprendre la structure de sa pensée, ce qui pourrait m’en apprendre davantage sur la vôtre. Comme le dit l’expression «Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre.»
- Cela vous a aidé ?
- Beaucoup.
Certaines conversations alimentent un sujet précis qui se développe graduellement au fur et à mesure qu’évolue l’échange. Celle-ci dépassait les deux heures, gravitant autour d’une foule de sujets, mais là, finalement, Abigaelle se permit d’avancer un plus loin.
- Vous attendez quoi de ma part, Monsieur Granger.
- Que votre intelligence soit mise au service de l’éducation.
- Je travaille actuellement dans une classe du préscolaire dont les élèves risquent d’être éloignés de leur milieu naturel, ce qui doit habituellement être le lot de ceux qui entrent à l’école secondaire. Parallèlement, j’avance dans mes recherches et un point central de ce doctorat, je l’expérimente auprès des huit enfants qui composent mon groupe actuel. S’ils quittent pour une école située dans un autre village, c’est un pan fort important, sans dire essentiel, qui m'échappera. Voici pourquoi j’ai proposé à Mademoiselle Saint-Gelais de former ce groupe mixte préscolaire et première année à l’intérieur des murs de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Ce point est parfaitement clair à mes yeux. Sachez que ce ne sera pas une virgule administrative posée sur un document que personne ne lit qui barrera une démarche pédagogique fort pertinente.
- M’annoncez-vous que cette classe sera créée en septembre prochain ?
- Soyez-en certaine. Je vais convoquer les parents des huit élèves de cette année ainsi que ceux des enfants qui entreront en préscolaire en septembre. Je vais vous demander d’assister à cette rencontre afin de leur expliquer le fonctionnement de la classe, les avantages d’un tel mixte ainsi que le modèle de collaboration que vous souhaitez obtenir de tous les parents.
- C’est avec grand plaisir que j’accepte, mais… il y a toujours un «mais» disiez-vous…
- Germaine y sera à titre de directrice de l’école, c’est tout à fait évident. Je ne crains pas ses interventions sachant qu’elle agit rarement à visage découvert.
Monsieur Granger se leva pour tendre la main à son enseignante qui décela comme une certaine retenue, comme si sceller un engagement par une poignée de mains n’était pas péremptoire.
Rassis, le président de la commission scolaire respecta un instant de réflexion qui l’amena à reprendre la parole.
- Il y a autre chose dont je veux absolument vous parler.
- Je vous écoute Monsieur Granger.
- Lorsque vous êtes venue signer le contrat qui officialisait votre engagement, je vous ai proposé de rencontrer Monsieur Champigny afin de voir avec lui si la maison située face à l’école primaire qui deviendrait votre lieu de travail, s’il lui était possible de vous la louer.
- Tout à fait. La visite n'a duré que quelques minutes à peine, tout correspondait à ce dont j’avais besoin.
- Il souhaitait la garder inhabitée, mais comme elle est bâtie sur un terrain qui m’appartient, que j’insistais, il n’avait d’autre choix que de vous la rendre disponible.
- Vous connaissez donc cette résidence ?
- Quand on vit dans un village comme les Saints-Innocents et cela depuis plusieurs années, rien ne nous échappe.
- Vous pourriez donc m’expliquer pourquoi durant plusieurs mois de l’année, des odeurs intolérables s’en dégagent.
- Champigny n’a pas à me rendre des comptes sur sa maison, mais c’est moi qui doit voir à l’entretien extérieur. Lui et moi sommes entendus pour confier cette tâche au père de Germaine, Monsieur Saint-Gelais qui déjà s’occupait de l’intérieur. Jamais on ne m’a parlé d’odeurs désagréables, mais le connaissant bien je crois qu’il ne voit pas à corriger la situation pour qu’un jour il puisse mettre la cause du problème sur le terrain. Il ne digère vraiment pas cette disposition. Imaginez, vous êtes propriétaire d’une maison construite sur un terrain qui ne vous appartient pas.
- Un ennui plutôt embarrassant, en effet. Toutefois cela ne règle pas le problème malgré qu’il se soit engagé à installer un déshumidificateur dans la cave, lieu d’où proviennent les odeurs.
- Vous dites bien de la cave ?
- Monsieur Gérard, le mari de Henriette la secrétaire d’école, a cherché à trouver la ou les causes, mais comme il m’a dit «Je donne ma langue au chat.»
- Un bon monsieur ce Gérard. En avez-vous parlé à d’autres personnes ?
- Autour de moi, oui.
- Au concierge de l’école ?
- Il en a sans doute entendu parler dans les corridors de l’école.
- Monsieur Saint-Pierre forme un trio inséparable dans le village avec Clotaire, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la ville Monsieur Cloutier. Ils détiennent à eux trois, une bonne partie de la mémoire collective, sans oublier Madame Brodeur, cette chère dame dont tout le monde se moque en raison de son talent manifeste à se plaindre sur tout.
- Vous me conseillez de les rencontrer ?
- Le plus fiable c’est le concierge. Voyez avec lui. Je suis certain qu’il aura une solution à vous proposer.
- Merci Monsieur Granger. Sans plus vous ennuyer, je vais vous quitter.
- Il me reste un dernier point.
- Lequel ?
- L’affaire de l’ours qui a secoué le village.
- Vous savez certainement que mon père est retourné en Australie il y a déjà plus de cinq ans, lança-t-elle, souhaitant que sa réponse puisse satisfaire cet homme de plus en plus curieux, autant que fort bien informé.
- Lorsque j’ai fait le lien entre vous et lui, je me suis permis un courrier afin d’obtenir un avis sur l’accouchement qui a mené ma femme à la mort ainsi que ma fille nouvellement née.
- Il vous a certainement répondu.
- Tout à fait. J'avoue que mon objectif n’était pas de recueillir des informations sur de possibles erreurs médicales afin d’entreprendre des procédures contre l’hôpital, ce que d’ailleurs mon avocat de l’époque me conseillait, non, je voulais en savoir un peu plus sur vous.
- Vous lui avez parlé de moi ?
- Non, pas du tout, mais lire ses commentaires m’aura permis de mieux comprendre la structure de sa pensée, ce qui pourrait m’en apprendre davantage sur la vôtre. Comme le dit l’expression «Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre.»
- Cela vous a aidé ?
- Beaucoup.
Certaines conversations alimentent un sujet précis qui se développe graduellement au fur et à mesure qu’évolue l’échange. Celle-ci dépassait les deux heures, gravitant autour d’une foule de sujets, mais là, finalement, Abigaelle se permit d’avancer un plus loin.
- Vous attendez quoi de ma part, Monsieur Granger.
- Que votre intelligence soit mise au service de l’éducation.
- Je travaille actuellement dans une classe du préscolaire dont les élèves risquent d’être éloignés de leur milieu naturel, ce qui doit habituellement être le lot de ceux qui entrent à l’école secondaire. Parallèlement, j’avance dans mes recherches et un point central de ce doctorat, je l’expérimente auprès des huit enfants qui composent mon groupe actuel. S’ils quittent pour une école située dans un autre village, c’est un pan fort important, sans dire essentiel, qui m'échappera. Voici pourquoi j’ai proposé à Mademoiselle Saint-Gelais de former ce groupe mixte préscolaire et première année à l’intérieur des murs de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Ce point est parfaitement clair à mes yeux. Sachez que ce ne sera pas une virgule administrative posée sur un document que personne ne lit qui barrera une démarche pédagogique fort pertinente.
- M’annoncez-vous que cette classe sera créée en septembre prochain ?
- Soyez-en certaine. Je vais convoquer les parents des huit élèves de cette année ainsi que ceux des enfants qui entreront en préscolaire en septembre. Je vais vous demander d’assister à cette rencontre afin de leur expliquer le fonctionnement de la classe, les avantages d’un tel mixte ainsi que le modèle de collaboration que vous souhaitez obtenir de tous les parents.
- C’est avec grand plaisir que j’accepte, mais… il y a toujours un «mais» disiez-vous…
- Germaine y sera à titre de directrice de l’école, c’est tout à fait évident. Je ne crains pas ses interventions sachant qu’elle agit rarement à visage découvert.
Monsieur Granger se leva pour tendre la main à son enseignante qui décela comme une certaine retenue, comme si sceller un engagement par une poignée de mains n’était pas péremptoire.
Rassis, le président de la commission scolaire respecta un instant de réflexion qui l’amena à reprendre la parole.
- Il y a autre chose dont je veux absolument vous parler.
- Je vous écoute Monsieur Granger.
- Lorsque vous êtes venue signer le contrat qui officialisait votre engagement, je vous ai proposé de rencontrer Monsieur Champigny afin de voir avec lui si la maison située face à l’école primaire qui deviendrait votre lieu de travail, s’il lui était possible de vous la louer.
- Tout à fait. La visite n'a duré que quelques minutes à peine, tout correspondait à ce dont j’avais besoin.
- Il souhaitait la garder inhabitée, mais comme elle est bâtie sur un terrain qui m’appartient, que j’insistais, il n’avait d’autre choix que de vous la rendre disponible.
- Vous connaissez donc cette résidence ?
- Quand on vit dans un village comme les Saints-Innocents et cela depuis plusieurs années, rien ne nous échappe.
- Vous pourriez donc m’expliquer pourquoi durant plusieurs mois de l’année, des odeurs intolérables s’en dégagent.
- Champigny n’a pas à me rendre des comptes sur sa maison, mais c’est moi qui doit voir à l’entretien extérieur. Lui et moi sommes entendus pour confier cette tâche au père de Germaine, Monsieur Saint-Gelais qui déjà s’occupait de l’intérieur. Jamais on ne m’a parlé d’odeurs désagréables, mais le connaissant bien je crois qu’il ne voit pas à corriger la situation pour qu’un jour il puisse mettre la cause du problème sur le terrain. Il ne digère vraiment pas cette disposition. Imaginez, vous êtes propriétaire d’une maison construite sur un terrain qui ne vous appartient pas.
- Un ennui plutôt embarrassant, en effet. Toutefois cela ne règle pas le problème malgré qu’il se soit engagé à installer un déshumidificateur dans la cave, lieu d’où proviennent les odeurs.
- Vous dites bien de la cave ?
- Monsieur Gérard, le mari de Henriette la secrétaire d’école, a cherché à trouver la ou les causes, mais comme il m’a dit «Je donne ma langue au chat.»
- Un bon monsieur ce Gérard. En avez-vous parlé à d’autres personnes ?
- Autour de moi, oui.
- Au concierge de l’école ?
- Il en a sans doute entendu parler dans les corridors de l’école.
- Monsieur Saint-Pierre forme un trio inséparable dans le village avec Clotaire, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la ville Monsieur Cloutier. Ils détiennent à eux trois, une bonne partie de la mémoire collective, sans oublier Madame Brodeur, cette chère dame dont tout le monde se moque en raison de son talent manifeste à se plaindre sur tout.
- Vous me conseillez de les rencontrer ?
- Le plus fiable c’est le concierge. Voyez avec lui. Je suis certain qu’il aura une solution à vous proposer.
- Merci Monsieur Granger. Sans plus vous ennuyer, je vais vous quitter.
- Il me reste un dernier point.
- Lequel ?
- L’affaire de l’ours qui a secoué le village.

