mardi 22 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (17)

Chapitre 42


Bob laissa la gang rassemblée autour de la table à examiner les champignons, argumentant sur la nocivité de celui-ci ou celui-là, et rejoignit Joe tout près de l'abri.


- Bob, j'veux pas que t'm'poses une seule question mais que t'écoute ceci: il faut débarasser la place au plus vite.
- Mais, Joe...
- Non. Un point cé toute.

Et Joe disparut derrière un arbre. Bob, soucieux, retourna vers les autres et entendit Mario:
- À mon avis, ces champignons ne sont pas comestibles. Il avait pris le temps de les étudier comme il le faisait pour ses vieilles pièces de monnaie.
- Tu vois, Mario, moi je pense que bien cuits, ils seront excellents avec le poisson.
- Faudrait vous décider, insista Caro. Ou je les faire cuire ou je les dégage?
- Fais-les cuire et on verra ceux qui en voudront, trancha Bob, encore à penser aux brèves et incisives paroles de Joe qui revenait. Immédiatement Raccoon commença à lui jouer après les pieds.

Le dîner, sous la toile de la cantine, fut baigné de tiédeur. Personne n'avait le goût de jaser. Après, ils partiront pour l'expédition spéléologique que leur chef avait organisée, ensuite, reprendront le collier en direction du campement numéro deux. Ceci n'était pas prévu et les explications de Bob expliquant sa décision furent brèves et combien différentes par rapport aux grands sermons dans lesquels il savait mettre toutes les informations et son autorité Mais, ils allaient suivre. Il fallait bien suivre son chef...

Joe alla s'asseoir à côté de Rock qui en fut le premier surpris.
- Est-ce possible que ton habit de combat sente drôle?
- Dis-lé que j'pue. Joe était offusqué.

Annie ne dit rien, ne protégeant plus son grand, plutôt occupée à manger son poisson et ses champignons. Ça changeait des hot dogs!

Machinalement, sans rendre compte, Joe avait bouffé le poisson et il ne saurait dire s'il a aimé ou pas. Tout comme Bob, il avoua que les champignons goûtaient la terre. Raccoon se régalait des restes de truite sous la surveillance méthodique de Joe qui craignait qu'il s'étouffa avec les arêtes. La complicité qui les unissait était à son comple; Joe savait pourquoi. Il ne le quittait jamais des yeux alors que le bébé raton laveur gardait toujours son habitude de tourner autour de sa mère, son maître ou son frère avant de dénicher un endroit où il pourrait se coucher comme un chaton, attendant que du mouvement le réveilla.

- La grotte est à environ vingt minutes de marche d'ici. Nous allons démonter les tentes - disant cela, il fixa Joe dans les yeux - préparer nos affaires et au retour, nous serons prêts pour le départ. Il fait beau. Dans le bois ça devrait être un peu plus frais, comme cela la marche sera plus facile qu'hier et son humidité.

Lorsque Bob parlait, il se promenait. Une fois ses commentaires débalés, il fut le premier à tout ramasser, démonter sa tente et cela dans le temps de le dire.

- Bob, dit Caro, nous ne devions pas...
- Changement de programme, conclut-il, bêtement.

Moins d'une heure après, les Six + un étaient en route vers la grotte.

Chapitre 43


L'inspecteur Jackson stoppa la Renault 5 derrière un camion abandonné, celui de la compagnie Brink's. Il descendit alors que Roger-Ninja reniflait les pneus et tournait autour du camion généreusement garni de poussière.

- Si c'est bien celui de ce matin, ce ne sera pas trop long que nous allons résoudre ce vol, mon cher Roger-Ninja. Ils vont voir que l'inspecteur Jackson n'est pas n'importe qui. Certains de nos supérieurs, et j'ai des noms que je tairai par souci du respect professionnel, seront époustoufflés en s'apercevant qu'on a mis la main au collet de ces malfaiteurs, ces mécréants pas très futés.

Il fit le tour du camion, une autre fois, et reconnut qu'il devait bien s'agir de celui qui avait servi aux voleurs. Pour Roger-Ninja cette conclusion était évidente depuis un bon moment, mais il savait respecter le rythme se son patron.... D'une des nombreuses poches de son imperméable, l'Inspecteur sortit une loupe afin de scruter minutieusement les poignées de la portière arrière. Son oeil rayon-X... ne découvrit rien d'autre qu'elle n'était pas vérouillée.

- Attention, Roger-Ninja, il y a certainement là, un piège.

Délicatement, il ouvrit. Rien. Le camion était vide.

- Voilà la confirmation officielle de notre hypothèse mon cher Roger-Ninja: il y a bien eu vol. Aucun doute ne subsiste dans mon esprit.

Le chien sembla peu surpris des nouvelles fort rassurantes de son collaborateur et le dévisagea, une forme de découragement tout à fait perceptible dans son regard.

- Peu d'indices dans le camion. Certainement qu'ils ne sont pas trop loin. Peut-être même sont-ils cachés dans le bois et nous surveillent-ils? Peut-être se sont-ils tout simplement enfuis dans le parc national? Voyons cela de plus près.

L'inspecteur Jackson traversa le chemin de gravier, s'approcha du sentier. Ses yeux s'arrêtèrent sur des morceux de foulard accrochés à trois arbres: un jaune, un noir et un blanc. Immédiatement son cerveau de policier fit quelques déductions:
- C'est évident. Tout à fait évident. Voilà un message de la part de nos voleurs. Ils ont déchargé la cargaison, sont entrés dans le parc national en laissant des signes de leur arrivée. D'autres viendront les rejoindre et la consigne était d'entourer ces morceaux de tissu autour des arbres. Mais pourquoi trois? Et trois couleurs différentes? C'est un code que nous réussirons bien à déchiffrer, mon cher Roger-Ninja.

Le chow chow pouvait réussir à renifler que le foulard blanc placé un peu plus bas que les autres. Il sembla de rien y déceler et s'en remit au sol, ce qui le mena au sentier.

Tout heureux d'avoir flairer une bonne piste, Jackson sortit son cellulaire afin de rejoindre la centrale de Montréal. L'appareil indiquant que cette zone ne pouvait être desservie, la communication ne put s'établir. Il rangea le portable dans une de ses multiples poches; pas la même que celle d'où il l'avait sorti.

- Un petit remontant... Allons-y maintenant, mon cher Roger-Ninja.

L'Inspecteur, déjà tout trempé de sueur, une fois la rasade avalée, son chapeau soulevé laissant voir cette légendaire cicatrice, beaucoup plus une balafre qui lui partait de sous l'oeil gauche et descendait au milieu de la joue, essyant son gigantesque front... allait s'élancer. Auparavant, il sortit un calepin, un crayon d'une poche quelconque pour y inscrire ses découvertes. Il essaya de relire les premières notes de la journée, mais c'était tellement mal écrit qu'il ne put se relire. Son ventre lui servit de tablette.

Avant de se lancer sur le sentier le menant dans la forêt, il retourna récupérer les provisions à la Renault 5. Son sac d'épicerie brun dans les bras, Roger-Ninja devant, l'inspecteur Jackson entra dans le parc national, à la recherche d'un groupe de six voleurs qui laissèrent, selon lui, tellement d'indices d'une évidence laissant croire qu'il aurait à faire à des amateurs, un Jackson convaincu que l'enquête ne durera pas longtemps et qu'il pourra profiter très bientôt de ses vacances... et peut-être, non, sans doute, d'un avancemernt dans la police.


Chapitre 44


Les Six + un traversèrent la clairière, direction ouest. Ils marchaient dans un début d'après-midi tout à fait magnifique. À quelques mètres de l'emplacement numéro un se retrouvait une colline - rien à voir avec celle qui surplombait l'étang - qu'ils franchirent sans aucune difficulté. Puis, l'entrée de la grotte leur apparut.



Annie traînait derrière, nonchalante, ce qui surprit tout le monde mais on n'en était plus à une surprise près... mais celle qui avait habitué les autres à plus d'excitation et de pâmoison devant Joe, qu'elle se fit si discrète, cela ne pouvait être qu'étonnant.

Pour sa part, Joe, tel un automate suivait Raccoon: ce dernier tournait à droite, le grand l'imitait machinalement; le raton laveur s'arrêtait, même chose. On ne pouvait plus savoir qui était le maître, la mère ou le frère... les cartes étaient brouillées.

Mario trouva leur attitude inhabituelle mais c'était plus Bob qu'il suivait sans arrêt. De son côté Rock qui semblait en pleine forme, se dit dans sa tête que la crise d'asthme devait sans doute avoir un lien avec l'humidité. Il revoyait aussi les formes gracieuses d'Annie mais se surprenait à constater la présence constante de Joe près de lui et cela, depuis la fin du dîner.

Pour Caro, il lui semblait que la gang connaissait un répit, que les bizarreries pouvaient peut-être en effet relever d'une imagination collective. Elle demeurait tout de même aux aguêts, les sens à fleur de peau.

- Nous y sommes, dit Bob, repliant sa carte et examinant une dernière fois la boussole qui jamais ne le quittait.

Le trou à l'entrée de la grotte mesurait environ trois mètres de hauteur; aucun obstacle ne l'obstruait. Bob, après avoir pris une profonde respiration s'enfonça à l'intérieur, suivi des autres qui se rendirent compte assez rapidement du changement de température. La différence était aussi impressionnante que la rapidité avec laquelle l'obscurité prit la place de la lumière. Sans les lampes que les Six allumèrent, il ne faisait aucun doute qu'ils n'auraient pu avancer d'un pas.

Les murs suintaient alors que du plafond de la grotte des stalagtites descendaient suivant une ligne droite imaginaire. Les premiers pas, ils les firent debout, ensuite ils se retrouvèrent penchés puis à genoux. L'intérieur de la caverne passait du bleu au blanc selon les quelques minuscules et rares ouvertures donnant sur l'extérieur. Les faisceaux de lumière projetés sur les murs par les lampes de poche y dessinaient des formes étirées qui allaient en rapetissant pour finalement s'éloigner. Les seuls bruits parvenant à leurs oreilles étaient le clapotis des gouttes d'eau tombant à un rythme irrégulier.

Le spectacle les fascinait. Pour chacun, il s'agissait d'une première. À Rodon Pond et ses environs, des grottes? Plutôt rares... La dénivellation était parfois surprenante et ils avaient l'impression de frôler le coeur de la terre. Rien à voir avec tout ce qui fit le décor depuis leur départ du Domaine du Rêve.

Lorsque Bob parla, l'écho de sa voix se répercuta très loin et semblait ne jamais s'éteindre. Il leur dit qu'ils allaient s'arrêter pour prendre une photo:
- As-tu l'appareil?
- Bien sûr que oui, répondit une Annie étonnamment à l'aise dans les entrailles terrestres.
- Arrêtons-nous ici, commanda Bob.

Le flash de l'apparail-photo enveloppa l'espace lui donnant une allure fantasmagorique. Les cinq collés au mur se déplacèrent pour permettre à Bob de prendre place pour la deuxième photo qu'Annie prendrait.

- Ta mère est-elle au courant qu'il y a une grotte près du Domaine du Rêve? demanda Racok.
- Elle va le savoir en voyant les photos, répondit Bob qui se sentait tout drôle, comme s'il allait manquer d'oxygène.

Reprenant le chemin vers le fond de la grotte, ils entendirent un bruit ressemblant drôlement à ceux que la radio émettait ce matin. Des grichements semblaient traverser les parois de la grotte et cela de long en large. Ils émettaient sur une fréquence assez élévée pour ça donne mal aux oreilles. Au même instant, des formes bizarres se plaquèrent sur les murs.

- Fermez vos lampes de poches, dit Bob.

L'obscurité se fit complète. Les murs noircirent. On ne voyait et en n'entendait strictement rien. Au loin ou à quelques pas, l'eau gouttait du plafond. C'était tout.

- On ferait peut-être mieux se sortir, dit Caro s'approchant à tâtons de Bob.
- Pas de danger.
- Il paraît qu'il peut y avoir des gaz dans les grottes...
- ... et nous asphyxier, continua Bob.
- Oui, c'est ça, acheva Caro au moment même où l'intérieur de la grotte se mit à trembler comme si un troupeau de mastodontes s'étaient mis à sauter dessus risquant de l'écraser. Des bruits comparables à ceux de mille tambours se firent entendre, de l'endroit où ils venaient et de la direction vers laquelle ils se dirigeaient.

- Vite, sortons, cria Caro.

Personne n'eut le temps de réagir qu'une autre formidable secousse ébranla la grotte. Un éclair éclaboussa les murs.

- Pas de panique, dit Mario. Nous devons revenir sur nos pas le plus calmement possible, sinon on risque de se blesser.

Bob regardait du côté de Mario, sans le reconnaître... Sa tête chavirait... Ses yeux le trahissaient en amplifiant démesurément tout ce qu'il voyait... Les couleurs sortaient de la noirceur devenant plus claires... Les sons résonnant dans sa tête cherchaient à la fendre.... Cherchant à réagir, Bob entra dans un monde qui ralentissait... décélérait... freinait...

- Je prends les commandes, dit Mario. Suivons-nous sans nous laisser d'une semelle.

Bob, muet, stupéfait suivit Mario, tenant la lampe de poche dans sa main tremblante.

Joe vérifia si Raccoon suivait et se plaça près de Caro:
- Ça continue dans le monde du pas ordianire.
- Dis pas un mot et suis, répondit-elle, n'ayant pas tout à fait le goût à la discssion mais plutôt une envie folle de sortir de cet enfer.

Des éclairs de lumière retraversèrent la grotte projetant sur les murs des dessins stroboscopiques. Le temps qu'ils apparurent fut trop court pour que quiconque puisse y déceler quelque chose de précis mais certains pouvaient témoigner du fait que des formes se collèrent aux parois humides de la caverne.

Les lampes de poche se rallumèrent. S'éteignirent. Bob, chavirant, tomba dans l'eau à deux centimètres d'un stalagmite:
- I'm not normal... I don't know what it happens...

Annie s'arrêta derrière son frère, se mit à pleurer et vomir.

- Peut-être s'agit-il des champignons?

Bob retrouvait l'espace d'un instant la raison puis retournait à ses divaguations incohérentes.
« Ils me semblaient comestibles. » Tout se remit à tourner. Les couleurs et les sons, par leur acuité incroyable, voilà surtout ce qui le captivait. « Dans mon livre... » Il avait l'impression d'être seul, prisonnier des entrailles de la terre. Il perdait son sens des responsabilités qui faisait de lui un chef rassurant que maintenant personne ne reconnaissait.

Les Six - plus ou moins on ne sait trop combien - cherchant toujours à retrouver la sortie de la grotte virent droit devant eux surgir un grand vitrail bleu: en son centre, un aigle à deux têtes et des griffes terrifiantes.

- Voyez-vous ce que je vois? demanda Caro d'une voix caverneuse...
- Rien, dirent Bob, Annie et Joe d'une seule et même voix éteinte...
- Juste devant nous, ça clignote, continua Caro de sa voix chevrotante...
- Moi, j'aperçois ce dont tu parles, répondit Mario d'une voix de chef...
- Moi aussi, acheva Rock, de sa voix en écho...

Un hologramme, celui d'un aigle à deux têtes avec des griffes terrifiantes semblant tenir des objets, scintillant devant ceux qui pouvaient le voir, clignant à un rythme accéléré puis... en s'éteignant... disparut. La sortie se trouvait maintenant derrière l'endroit où, comme un vitrail d'église, s'accrocha cet aigle fabuleux.

Mario arriva dehors. Il aida Caro à sortir puis les autres. Tout de suite, il remarqua que ceux qui avaient mangé des champignons avec le poisson du dîner, étaient plus lents, nonchalents même, les yeux perdus à l'intérieur d'eux-mêmes.

- Ça va, Bob?

Le chef ne répondit pas. Il s'écroula. Il lui sortait de la bouche une écume blanche coulant dans son cou. Joe présentait les mêmes symptômes mais sa physionomie avait comme changée... De son côté, Annie, morte de fatigue semblait ne pas avoir été atteinte par tout le tintamare survenu à l'intérieur de la grotte comme si le poison hallucinogène des champignons l'eut protégée.

Les trois, tels des extra-terrestres, reposaient étendus à quelques mètres de l'entrée de la grotte, entièrement immobiles, paralysés au soleil. Raccoon, se tenant près de son maître, sa mère ou son frère, ne semblait rien comprendre à ce qui arrivait.

- Va falloir discuter sérieusement de ce qui se passe, dit Mario.
- Ça commence à être le temps, enchaîna Caro qui regardait son frère, sa soeur et le grand plongés dans un état catatonique.
- Y a-t-il un lien à faire entre tous ces événements? interrogea Rock
- Qu'il y en ait ou pas, il faudra décider si l'on retourne au Domaine du Rêve ou bien si l'on continue. Mario examinait les trois de la gang que Raccoon semblait protéger.
- Bob veut que l'on se rende au campement numéro deux en fin d'après-midi, continua Rock, mais je ne suis pas sûr qu'il soit en forme.
- Ces champignons ont des effets dévastateurs sur ceux qui les mangent mais ça ne dure pas longtemps, expliqua Mario se retournant vers Caro. Dans moins d'une heure, les trois reviendront au monde et auront certainement de beaux rêves à nous raconter.
- Les rêves de Joe... je commence à les connaître et ils ne sont pas toujours fameux.
- Et je vous gage que Bob ne nous croira pas lorsque nous lui dirons tout ce qui s'est présenté devant nos yeux, dans la grotte, dit Caro dont le visage d'habitude inexpressif se modifiait pour se teinter d'une peu plus d'émotions.
- De toute manière Bob ne veut rien d'autre que l'exécution du projet de sa vie, son camp sauvage. Je suis certain que pour rien au monde il ne retournera quitte à continuer seul.
- Tu devrais, Mario, être comme le deuxième chef de l'expédition, proposa Rock.
- Je ne suis pas sûr qu'on ait besoin d'un chef...
- Que veux-tu dire? Caro fronçait les sourcils.
- C'est plutôt de quelqu'un qui saurait nous expliquer la signification de tous ces événemnets un peu surnaturels, si je peux dire cela ainsi.
- On dirait que c'est depuis que tu as raconté ta légende que les affaires se sont mis à aller drôles, dit Rock qui avait l'impression d'avoir déjà dit cela.
- Certainement une circonstance. Mario eut la même impression.
- Commence pas, toi aussi, à dire que rien ne s'est passé. Caro entendit ses paroles avec une impression de déjà entendu...
- C'est pas ça que je veux dire.


Comme ils ne savaient plus trop exactement quoi dire ou redire, ils se turent, s'asseyant près des trois endormis alors que 3 heures approchait. Le soleil était au zénith. Aucun nuage. Aucun vent. Rien pour déranger leur inquiétude...

lundi 21 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (16)




Chapitre 40


- Je pense que j'en ai un, dit Mario en tirant sur sa ligne à pêche improvisée.
- Une belle petite truite!
- L'eau est si pure que le poisson sera certainement succulent, reprit Mario qui venait tout juste de sortir du ruisseau une truite d'environ vingt centimètres et la jeta sur la berge.
- Ça nous fera un très bon dîner.
- Es-tu capable de faire cuire cela?
- No problem!
- Si on pouvait en prendre encore deux ou trois de plus, il y en aurait pour tout le monde.
- Pas sûr que Joe soit amateur, dit Bob, un sourire aux lèvres.

Mario se demanda s'il ne profiterait pas de ces moments, seul avec le chef, pour avoir une conversation compte tenu de ce que Rock lui avait dit plus tôt ce matin. Il jugea préférable d'attendre:
- À quelle heure prévois-tu aller visiter la grotte?
- Dans deux ou trois poissonns!

Plus la journée avançait, plus elle devenait merveilleuse: les nuages, hauts et d'une blancheur immaculée; une toute petite brise ramasseuse d'odeurs de fleurs des champs les promenait partout dans la clairière.

Raccoon gambadait devant Annie et Joe, s'arrêtant, se retournant puis repartant aussi vite.
- Ça te fait bien ton habit, Joe, dit Annie se collant sur lui.
- Connais-tu ça toé, les champignons?
- Non, mais Bob va les trier.

Ils avancèrent, se penchant parfois pour ramasser des fraises sauvages. Annie cueillit quelques fleurs sauvages qu'elle épingla dans la chevelure volumineuse de Joe, reculant pour mieux le regarder:
- Tu es pas mal beau comme ça, lui dit-elle avec un sourire admiratif.
- Ça pousse où des champignons? Joe désirait changer l'atmosphère devenant un peu trop... romantique à son goût.

Annie s'approcha de lui, fixa ses yeux dans ceux du grand militaire sans bérêt. Son coeur battit très fort alors qu'elle posa ses lèvres sur celles de Joe se demandant ce qu'il devait faire. Il recula. S'immobilisa. Ferma les yeux, laissant monter en lui une bien étrange émotion.

- Je sais que dans le fond de toi, c'est Caro que tu aimes. Annie lui tourna le dos.
- Qu'est-ce qui t'fait dire ça?
- J'ai seulement à te voir la regarder. Elle n'a qu'à ouvrir la bouche, dire un mot et tu te tais, tu deviens sérieux et tu l'écoutes comme t'as pas l'habitude de faire.
- Pis cé toé qui m'embrasse?
- Parce que je t'aime, Joe.
- Lé filles aiment n'importe quel gars en autant qu'y en ont un.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- J'veux dire qu'lé filles, en autant qu'y ont un gars pour dire à leu amies qu'y ont un chum, cé toute s'qui compte.
- Tu penses vraiment ça, Joe?
- Oui.
- Vous autres, les gars, vous vous sauvez tout le temps quand ça commence à être sérieux. Toi, c'est ça en tout cas.
- J'me sauve pas là.
- Dans deux secondes, tu vas te mettre à chercher Raccoon.
- Cé vra ça, où est-ce qu'y'é lui, dit Joe regardant autour de lui.
- Tu vois, je te l'avais dit.
- J'toujours ben pas pour l'laisser tu seul.
- Pis moi, tu me laisses bien toute seule.

Annie retint Joe par la main, lui serra le poignet au point qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir qu'elle était sur le point de se donner à lui.

Dans sa tête... Les longues soirées avec la gang du parc, celle qu'il fréquentait avant septembre dernier... Le goût des cigarettes de marijuana dans sa bouche... Les discussions inutiles dans les sous-sols humides, chez l'un ou chez l'autre... Les effets dans son cerveau de toutes ces drogues dont il ne connaissait même pas le nom... Les nausées... La gorge serrée où la bière peinait à passer avant de tomber dans un estomac mal en point... Les filles étendues par terre... Inconscientes... Les garçons s'enroulant sur et dans elles... Les gémissements de douleur ou d'écoeurement...

Joe regarda Annie. Elle lui semblait si fragile, si loin de tout ce qu'il avait connu auparavant. Il s'avoua que c'était le regard de Caro qu'il cherchait dans celui d'Annie, toute proche de lui.

Annie enleva la fleur des cheveux de Joe, la mit dans sa bouche et se lova contre lui. Cherchant à reprendre ses esprits, son corps lui criait de se laisser aller. Le corps de Joe, immobile et droit devant elle, l'appelait. L'espace d'un instant, elle oublia toutes les recommandations de sa mère pour ne pas étouffer ce désir qui surgissait en elle. Annie enleva le veston de Joe, puis son t-shirt. Torse nu dans cette matinée chaude, le grand regardait Annie et cherchait à ne pas la comparer à toutes les autres qu'il avait connues.

La jeune fille, mesurant ce qui lui restait de courage, se laissa tomber par terre, Joe à côté d'elle. L'impression qu'ils tombaient dans le ciel alors qu'ils regardaient au-dessus d'eux. Elle chercha la main du grand. La trouva. La déposa sur son coeur.

- Ça bat vit' la d'dans.

Annie se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avant de laisser sa tête se déposer sur sa poitrine. Son âme chavirait. Sa gorge devint sèche. Pour cacher sa grande nervosité, elle respira tout doucement, la tête sur le coeur du grand.
- Tu sé, les filles qu'j'ai connues y étaient pas comme toé. Sa grande main, timidement, ébouriffait les cheveux d'Annie.
- Elles étaient comment?
- Silencieuses... pis rapides.
- Tu veux dire quoi?
- J'veux dire c'que j'veux dire.
- Ça veut dire quoi?
- Que... que... on s'déshabilla même pas... on fesa ça vite sans parler pis se r'garder... pis c'ta toute.
- Ce n'est pas la première fois que tu fais l'amour... Joe?
- Tu veux dire baiser, parce que moé, faire l'amour ché pas cé quoi.

Annie, troublée, préféra se taire, ne sachant plus ce qu'elle devait faire. Joe, là, sous elle. Les oiseaux chantaient dans le bois près de la clairière. Personne.

- J'aimerais que tu me fasses l'amour, Joe.

Il la fit basculer sur le dos:
- Imagine toé pas que chu un as! J'sais qu'tout l'monde pense que j'baise toué soirs avec des filles différentes et qui s'meurent de plaisir. Cé pas d'même que ça s'passe.
- Ça se passe comment?
- Euh!
- Dans les livres ou les romans d'amour, la jeune fille vierge attend le beau prince charmant venu la chercher sur son cheval blanc. Il la porte dans ses bras vers un château tellement grand, tellement beau, tellement ensoleillé avec plein de jardins tout en fleurs, des fontaines qui font jaillir des jets d'eau de toutes les couleurs. Reçus par des domestiques habillés de blanc, ils leur ont préparé un festin avant de les conduire dans une magnifique chambre rose. Un lit à baldaquin drapé de soie trône au milieu de la place face à une immense fenêtre donnant sur un paysage montagneux. Ils se couchent. S'embrassent durant des heures. Le beau prince charmant glisse à l'oreille de la douce jeune fille des mots si doux, si tendres, qu'elle en pleure. Puis, ils s'endorment dans les bras l'un de l'autre. La nuit laisse entrer un vent tiède dans la chambre fraîche. Au matin, dans les rayons du soleil qui s'étire, les bruits de la nature les réveillent. Ils sont beaux. Se regardent amoureusement. Il la prend dans ses bras. Les longs cheveux blonds de la jeune amante traînent sur l'oreiller encore chaude de sommeil. Il l'embrasse dans le cou. Elle devient folle de désir. Il lui fait l'amour comme Don Juan. Elle le regarde dans les yeux. Il lui dit l'aimer plus que tout au monde, que rien jamais ne les séparera.
- Cé tu une légende, ça aussi?

Annie, enivrée par ses propres paroles, reconnut le prince charmant dans Joe, colla ses lèvres sur les siennes se laissant aller à sa seule présence.

Au bout d'ils ne savent plus combien de temps, ils entendirent Rock crier au bout de la clairière. Annie prit ses vêtements et rapidement, se rhabilla. Joe la regarda:
- C'éta tu comme ça dans ton roman?

Annie ne dit rien. Des larmes coulaient alors que Joe, à moitié nu, ses membres démesurément grands, se fondait au sol. Où était toute cette poésie d'il y avait quelques minutes? En elle, une blessure ou une amère déception, elle ne saurait le dire. Rien d'aussi tendre, ce qu'elle attendait, ne s'était produit. Seulement un grand gars malhabile qui lui fit mal... au coeur, au corps... à l'âme.

Rock ne cessait de crier: « C'est l'heure de dîner. ».

Caro attendait près de la table improvisée. Bob et Mario, revenus de la pêche avec quatre truites, les préparaient pour le repas.

- Faudrait trouver un peu de champignons avant de rentrer au campement, dit Annie essuyant une larme et s'allumant une cigarette.
- Pourquoi tu pleures?
- Pour rien. C'est ça... pour absolument rien.

Ramassant son bouquet de fleurs, elle s'avança vers l'orée du bois où elle cueillit en quelques instants une dizaine de champignons. Joe, debout, grand dans le soleil mais petit dans les illusions d'Annie, tenait machinalement son veston à la main.

- As-tu vu Raccoon dans les parages?
- Personne.
- Rentre au campement, j'va essayer d'le trouver.

Annie, jetant un dernier regard vers Joe, se dirigea lentement vers la voix de Rock. Elle marchait sans trop d'assurance. Les choses n'étaient plus tout à fait les mêmes, maintenant: son coeur, ses sentiments venaient de chavirer. Son corps lui parlait de déception plus que de blessure.

- Pourrai-je encore regarder Joe dans les yeux?



Chapitre 41







Joe entra dans le bois, enfilant son t-shirt car hors du soleil le temps était plus frais. Il cherchait Raccoon. Il appela son raton laveur: pas de réponse:
- On dira qu'on peut pas s'occuper d'deux affaires à fois. Si nous a vu, la jalousie l'a pognée pis è partie. Cé-tu assez mal faite la vie! La droille... c't'a p't'être moins compliquée... Au moins les filles y pleure pas eux autres.

Tout en avançant, il se sentit épié ou suivi, Joe ne pouvait pas le dire. Il cria le nom de Raccoon au même moment qu'un courant d'air froid lui passa dans le dos. Rien. Il se retourna. Toujours rien.

- C'tu bizarre, iciite!

Vitement, le bois s'opacifia et s'il continuait à avancer, Joe n'était plus certain de pouvoir retrouver le chemin pour revenir. C'est alors qu'il vit, à quelques mètres devant lui, la carcasse d'un animal mort. Il s'approcha. À ses pieds gisait un squelette; de quelle famille provenait-il, difficile à dire? « Au moins cé pas Raccoon!». L'odeur qui s'en dégageait puait la charogne. Joe plaça son veston en plein sur son nez puis changea de direction. Là aussi, dans celle qu'il venait de prendre, un autre. Un autre encore. Quelle que fût la direction qu'il prit, il se retrouvait en face de ces carcasses nauséabondes. Elles avaient toutes la même forme, la même couleur, le même aspect et surtout la même odeur répugnante. Si ces animaux avaient été tuées, ils le furent de la même manière et déposées de la même façon, la tête pointant vers la même direction.

- Si Bob voyait ça, y dira qu'les têtes sont toutes au nord ou ché pas quoi. P'être qu'y'm'dira que je voé rien aussi. Ou que ca a un sens....





Joe était entouré. Partout où il avançait, les carcasses obstruaient le passage. Il se sentit totalement perdu. Les arbres, aussi hauts que sur le chemin entre l'étang et le premier campement. Joe ne voulait pas succomber à la panique et concentra son attention à la recherche de Raccoo.

- Chu sur qu'dans dix pas, j'le r'trouve éventré lui itou.

N'ayant pas la formation scoute de Bob, encore moins le sens de l'orientation, il ne pouvait se fier qu'à l'observation. Il s'arrêta. Chercha des repères. Mais les arbres étaient tous semblables et le soleil peinait à se faire un chemin entre eux. Plus il avançait, plus il avait l'impression de marcher sur ces espèces de carcasses fétides.

- Un vra cimetière de chats morts!

Il écouta du mieux qu'il put afin de percevoir un bruit ou un cri, peut-être celui de Rock s'étant avancé près de la clairière l'appelant à venir manger. Non. Le vide total.

- Raccoon, cria-t-il avec l'énergie du désespoir et pour faire passer ce malaise l'enveloppant.

Rien ne bougeait, quelques feuilles à peine, Joe ne saurait le dire, lui qui puisait dans ce qui pouvait lui rester de calme pour trouver une solution à son problème: perdu au beau milieu du parc national, les autres de la gang à quelques mètrees de lui, sans doute, mais incapable de les rejoindre, de les avertir... sauf sa voix qui tremblait:
- Raccoon. Il y eut deux ou trois tons dans ce cri déchirant.

Il se souvint que, une fois perdus en forêt, les gens avaient tendance à tourner en rond alors qu'il leur serait préférable de ne pas bouger puis attendre les secours. Lui, dont jamais personne et cela depuis les premiers instants de sa vie, n'était venu à son secours... de qui aurait-il pu attendre de l'aide? De Raccoon, certainement, mais il devait être mort à l'heure actuelle et ressembler aux carcasses qui se multipliaient autour de lui...

- Raccoon. Ce cri s'adressait au raton laveur mais aussi à qui ce que ce fut, tellement il se sentait abandonner la lutte.

L'immobilité se collait aux feuilles des arbres... Quelques chants d'oiseaux, Joe ne pouvait dire s'il les entendait devant ou derrière lui... Il était dans un état second que seule la peur réussit à installer dans le sang qui glaçait de plus en plus... Assis au pied d'un arbre, un érable comme ceux que la ville de Rodon Pond avait plantés le printemps dernier dans le parc, il s'adossa au tronc, sentit ses yeux fixer devant lui, là où les couleurs se confondaient entre le vert et le noir... Joe Belleau allait mourir, ça devenait évident, ne restait plus qu'à en déterminer le moment où il finirait comme ces carcasses... L'obscurité se dirigeait vers ses pensées...

Ce fut à ce moment qu'il entendit gratter derrière lui. Sursautant, il se leva en troisième vitesse pour apercevoir Raccoon:
- Veux-tu ben me dire où cé que t'éta?

Joe en avait les larmes aux yeux. Ne plus se sentir seul... À deux, ils s'en sortiraient. Raccoon ne perdit pas une seconde, se dirigea vers une destination qu'il semblait très bien connaître. Joe le suivit. En moins de deux minutes, les deux inséparables se retrouvèrent dans la clairière, en plein soleil, en pleine liberté.

Le grand prit le bébé raton laveur dans ses bras, le serra si fort que ce dernier laissant tomber un petit cri sauta par terre, s'assit sur ses pattes postérieures et regarda son maître, sa mère ou son frère... peut-être ne le saurons-nous jamais.

- Tu sais, Raccoon, cé la promière fois d'ma vie que j'pense que j'va mourir. Pis tu m'as sauvé la vie, dit-il, les larmes aux yeux, comme si elles ne voulaient plus partir.

La peur venait de prendre un nouveau sens pour lui. Lorsqu'il prenait de la drogue, tout le monde le savait à l'école. Les professeurs et les « bollés » lui disaient qu'il allait en mourir ou que son cerveau sècherait. Il ne croyait rien de cela. Ça ne lui faisait pas peur, alors que chez les autres on sentait que leurs paroles y nageaient. Mais là, dans le bois, avec son petit raton laveur, l'expérience de la peur qu'il venait de vivre, accrochée aux trippes sans le lâcher, avait transformé la réalité à un point tel que maintenant il se regardait différemment.

Joe savait que personne au monde ne pourrait lui faire abandonner la drogue. Elle lui était une compagne à la fois fidèle et traitresse, mais toujours elle était là lorsqu'il en avait besoin. Ici, entouré de carcasses puantes, sentir dans ses veines la froideur de la peur, comme si elle remplissait son sang, se logeant en lui, le paralysant; l'inquiétude de ne pas savoir quand la peur laissera la place à la mort, celle qui viendra te lécher le visage avant de t'engloutir... Mort et drogue se rejoignaient par des chemins inversés...

- J'ai eu peur, Raccoon. Joe mit son veston d'armée malgré la chaleur, c'était en-dedans que le froid s'était installé.

Joe se mit à courir de toutes ses forces, et plus vite encore, arriva au campement en peu de temps.

- Où tu étais? Ça fait une demi-heure que je crie comme un perdu, demanda Rock à un Joe complétement détrempé par la sueur.
- Au bord du bois, répondit Joe, se dirigeant vers son sac vert dans lequel il déposa son veston. Bob, j'peux-tu te parler?

samedi 19 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (15)

Chapitre 36


Rock revint avec sa radio, l'installa tout près de la cantine. On entendit d'abord des grincements, des grichements et des chuintements autant sur la bande FM que la bande AM. Après quelques minutes de manipulation, des couinenements une voix se détacha:
- Bulletin spécial. Bulletin spécial.
- Ça fonctionne, cria Rock, fier de son coup.
- Un important vol de pierres précieuses évalueées à près de 27 millions de dollars a eu lieu ce matin à Montréal. Pour de plus amples informations, voici notre envoyé spécial sur place, Claude Verrieux.
- Écoutez, dit Mario.
- Vers 8 heures 10 ce matin, un camion de la Brink's transportant des pierres précieuses évaluées à 27 millions de dollars a été attaqué et volé. C'est derrière l'édifice Saint-Antoine, dans une ruelle menant au Musée, qu'un groupe de voleurs en scooters formant un triangle autour du camion a réussi l'audacieux coup. Le camion venait y déposer les pierres précieuses devant être exposées au public. Les quatre employés de la Brink's ont été assommés mais aucun d'entre eux ne fut blessé sérieusement. Nous avons rencontré l'inspecteur Mike Jackson, chargé de l'enquête. On se souviendra qu'il s'était illustré dans la fameuse affaire du vol des équipements de hockey du club Les Canadiens de Montréal, il y a de cela quelques mois.
- 27 millions, tout un vol, dit Caro buvant son jus d'orange à petites gorgées, pas trop rassurée par la qualité de l'eau du ruisseau.
- Inspecteur Jackson, auriez-vous des informations supplémentaires à transmettre à notre auditoire?
- Nous sommes, Roger-Ninja et moi-même, sur l'enquête depuis quelques minutes et tout nous porte à penser qu'il s'agit là d'un vol.
- Vraiment?
- Il n'y a pas de doutes dans notre esprit?
- Avez-vous des indices, des pistes, des détails, quelque chose qui orienterait vos recherches?
- D'abord, il faut se demander pourquoi a-t-on bien pu faire un geste aussi répréhensible.
- Et vous en pensez quoi, Inspecteur?
- Nous allons examiner tous les indices, toutes les pistes, tous les détails qui orienteraient nos recherches... Nous interrogerons les employés du camion et soyez assuré que nous éluciderons cette histoire spectaculaire dans le temps de le dire.
- Merci, monsieur Jackson et nous souhaitons être tenu au courant de tous les développements de cette affaire.



La radio, finalement, réussit à réveiller Bob qui rejoignit le groupe intrigué par cette affaire de vol de pierres précieuses.



Chapitre 37


L'inspecteur Jackson était un personnage bien spécial, physiquement très imposant: plutôt gros et grand, ses cheveux sales se camouflaient sous un grand chapeau noir à larges rebords qu'il portait douze mois par année. Son imperméable couleur Colombo possédait de multiples poches - il le portait depuis le jour il fut engagé par la police de Montréal - lui permettant de transporter tout ce dont il avait besoin: un calepin de notes, sa pipe, un appareil-photo, sa bouteille whisky, une loupe, une lampe de poche, un arme de petit calibre, un cellulaire, et encore, et encore plus...
Les lunettes fumées, souillées comme ses vêtements, ne le quittaient jamais. Toutefois, ce qui le caractérisait le plus, son chow chow, le fidèle Roger-Ninja, qui le suivait et bien souvent, le précédait...



Les enquêtes qu'il mena furent toutes classées dans le tiroir des affaires non résolues. Rien encore, exception faite des équipements de hockey, n'a abouti soit parce qu'il partait sur une mauvaise piste, soit que tant de détails lui passaient devant les yeux sans qu'il ne les remarqua ou pire, qu'il compliquait tellement les choses que plus personne et lui-même ne comprenaient plus rien.

Cette histoire de pierres précieuses lui avait été confiée... et ce qu'il savait pour le moment lui provenait de la déclaration d'un des quatre employés de la Brink's:
- Nous filions vers le Musée alors que six scooters disposés en triangle nous suivirent. En prenant la ruelle vers l'édifice Saint-Antoine, les scooters étaient toujours derrière nous. Nous nous sommes arrêtés, sommes sortis et ce fut à ce moment que nous fumes maîtrisés, ligotés et avandonnés tout juste à l'entrée arrière du Musée.« Avant d'être assommé, j'ai eu le temps de voir qu'ils étaient armés. Je ne puis dire exactement le type d'armes mais cela ressemblait à des lance-marteaux.» Les voleurs laissèrent leurs scooters sur place et partirent avec le camion. Ils nous semblaient jeunes et il y en avait un qui portait un habit de camouflage vert kaki.

L'inspecteur Jackson fit le tour des lieux et remarqua un insigne sur chacun des scooters : un aigle à deux têtes possédant des griffes gigantesques tenant des objets difficilement indentifiables. Sur un scooter, dans un des sacs, il découvrit des crottes de rat, une bouteille de bière d'épinette, une boussole de même qu'une carte topographique sur laquelle, collée à différents endroits, de gros points rouges.

Toutes ces informations recueillies après le vol indiquaient que le camion de la Brink's serait sorti de Montréal pour prendre la direction de Mirabel.

L'inspecteur Jackson et Roger-Ninja, dans leur Renault 5 toute cabossée, sortirent de Montréal. Conduisant prudemment au point d'en devenir dangereux, Jackson tentait de reconstituer le puzzle d'indices et d'informations. Il souhaitait que son enquête ne dura pas trop longtemps, puisque nous étions samedi et qu'il était en vacances depuis la veille. Étant le seul inspecteur disponible en cette fin de semaine de la Saint-Jean-Baptiste, son chef se vit obligé de lui confier le début de l'affaire tout en se disant qu'il allait mettre quelqu'un de sérieux sur l'affaire au début de la semaine prochaine.





Jackson se versa une rasade de whisky. Son chien le regarda et dans ses yeux tristes on pouvait lire que cela n'était pas tellement bon pour lui. L'Inspecteur avait l'habitude de parler à son chien comme s'il s'agissait d'un humain et dans le regard du chow chow, souvent il y voyait des messages plus intelligents que ceux dont lui-même pouvait être l'instigateur.

- Drôle d'affaire, mon Roger-Ninja. Qui pouvait bien savoir que ce camion contenait ces pierres précieuses? Pourquoi attaquer avec des scooters et des armes non conventionnelles? Et Cette carte qui nous mène vers le parc national par la route de Mont Laurier. Suivons notre pif légendaire!

La petite Renault 5 roulait sans arrêt en ce samedi matin ensoleillé, toutes fenêtres ouvertes. Après quelques kilomètres de route, la voiture se mit à toussoter, donnant des signes de fatigue évidente et finalement s'immobilisa en plein milieu de la route.

- Pas possible, qu'est-ce qui se passe?

L'Inspecteur descendit, se dirigea machinalement vers le capot qu'il souleva. Rien de spécial ne lui sauta aux yeux. Il revint. Redémarra la voiture pour s'apercevoir que l'indicateur d'essence signalait une panne.

- Nous voilà bien pris. Presqu'en plein bois, plus d'essence! se disait un Jackson assis sur le pare-choc arrière, Roger-Ninja à ses pieds.

Il se dit qu'une voiture finirait bien par passer par là et le dépannerait. Mais c'était le calme plat. Il n'entendait que les bibittes lui tourner autour du chapeau alors qu'une idée, timidement, s'installa dans sa tête: envoyer son chien vers le prochain village pour ramener de l'aide.

Avant même d'en parler, Roger Ninja était déjà parti en courant.


Chapitre 38

Les Six + un achevaient de déjeuner quand le solennel Bob prit la parole:
- Nous irons vérifier vers 16 heures si l'emplacement numéro 2 est intéressant. C'est à une heure de marche et en route, nous trouverons une grotte que la carte indique. On pourra la visiter. Nous partirons après dîner. D'ici là, ceux qui souhaitent aller à la pêche, je crois que le ruisseau peut offrir de belles prises.
- On pourrait p't'être organiser une course de guernouilles.
- Je reconnais là ton grand sérieux, répondit Bob.

Le campement numéro 1 était inondé de soleil et dans l'esprit de Bob, il fallait absolument assurer ses arrières et prévoir un emplacement 2 au cas où... mais pour le moment, tout lui semblait correct. Les Six avaient placé leur sac de couchage de manière à les faire aérer. Celui de Joe en avait bien besoin...

- Joe, viens-tu avec moi? On va ramasser des champignons, proposa Annie.
- On amène Raccoon.

Bob demanda si Mario avait de la corde et un hameçon dans son coffre à outils, alors que Caro annonçait qu'elle marcherait autour, sans trop s'éloigner.

Ce fut en amont du ruisseau que le chef et son second se dirigèrent pour la pêche. Mario vérifia du côté de Caro s'assurant que tout semblait correct.

Rock, seul au campement, s'empressa d'aller ranger sa radio dans la tente avant de partir à la recherche d'un petit souvenir qu'il ramènerait à la maison. L'étiquette dans le veston de Joe était toujours bien imprimée dans son esprit.

Chapitre 39


Roger-Ninja revint à l'auto de son maître en compagnie d'une remorque. Le propriétaire de la station-service Stropway - la seule d'ailleurs dasn ce village - fut surpris de voir planté devant une de ses deux pompes à essence, un chow chow, fixant celle qui distribuait de l'essence « régulière ». Grand amateur de l'émission télévisée « Le Vagabond », monsieur Vallerand se dirigea vers l'animal cherchant à découvrir le message que les yeux de Roger Ninja lui envoyaient.

- Sûrement qu'il veut me dire quelque chose: une panne?

Le chien, museau collé à la pompe, lui montra la pompe à essence et fit quelques pas en direction d'où il venait puis s'immobolisa.

- Sûrement qu'il veut que je le suive: où?

Roger Ninja jappa de sa voix forte et rauque tellement fort que le garagiste recula de deux pas.
- Sûrement qu'il veut que je vienne tout de suite: avec de l'essence?

Le chien rebroussa chemin alors que monsieur Vallerand remplit un réservoir d'essence - régulière - sauta dans sa remorqueuse et tout doucement, suivit la bête qui courait devant lui.

Dix minutes plus tard, au bout de la route, il aperçut quelqu'un assis sur le pare-choc d'une Renault 5, pipe à la bouche:
- Bonjour monsieur, sûrement que ce chien vous appartient?
- En effet! Je suis l'inspecteur Jackson de la police de Montréal. J'enquête sur le vol de pierres préciseuses survenu ce matin au Musée Saint-Antoine et je suis en panne d'essence.
- Sûrement que vous si vous n'aviez pas eu votre chien, sûrement que vous seriez encore là?
- Sûrement.

Le garagiste remplit le réservoir de l'Inspecteur et avant de le quitter:
- Votre chien pourrait sûrement jouer à la télévision, comme le Vagabond.
- Sûrement.

L'inspecteur Jackson ouvrit la portière à Roger Ninja qui sauta devant. Après avoir jeté un coup d'oeil sur la carte, il reprit la route. Il se dit qu'il devrait s'arrêter à Stropway emplir le réservoir d'essence - de régulière - prendre quelques provisions, téléphoner au bureau afin de vérifier si des développements étaient survenus depuis son départ et qu'il ajouterait au dossier.

Il entra au garage-dépanneur de monsieur Vallerand, sûrement heureux de le revoir, ramassa des provisions pour le chien - monsieur Vallerand se demandait si Roger Ninja mangeait les mêmes chose que le Vagabond? Sûrement - et pour lui. Il remarqua qu'à la télévision, l'appareil était dans le fond de la pièce et le propriétaire du garage-dépanneur devait sûrement se tordre le cou pour suivre ses émissions canines...on diffusait les images du vol de ce matin. Il revoyait les scooters dans la ruelle, l'animateur qui allait dans un instant l'interviewer puis des passants leur demandant ce qu'ils savaient de l'événement.

- C'est vous! C'est vous! Sûrement que vous allez devenir une vedette, auant que votre chien, dit monsieur Vallerand alors que l'Inspecteur sortait.
- Sûrement, répondit Jackson en se dirigeant vers la Renault 5, sortit son cellulaire pour rejoindre la Centrale.

On lui dit que rien de nouveau n'était à signaler, personne n'avait revendiqué le vol et on cherchait à savoir oì il était maintenant.

Il consulta une autre fois la carte avant de repartir sur la route nationale menant à Mont Laurier, Roger Ninja à côté de lui, tête dehors.

vendredi 18 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (14)


Chapitre 34


Rock, sur la pointe des pieds, se dirigea vers le ruisseau avec sa radio-cassette. Il se préparait pour sa toilette. Et comme à la maison, tous les matins depuis très longtemps, il plaça la cassette de la chanteuse d'opéra Kiri Te Kanawa. Agenouillé devant le ruisseau qui s'était bien rempli avec toute cette eau tombée depuis le début de la soirée d'hier, prêt à se laver, il démarra la cassette. La voix puissante de la chanteuse sortit de la radio dont le volume ne pouvait plus élevé.

Aussitôt, les autres bondirent à l'extérieur des tentes, regardèrent Rock, la figure barbouillée de savon.
- Cé la mort que tu charches, maudit Béliveau en marde?
- Quoi? répondit Rock qui ne semblait absolument pas comprendre ce qui se passait.
- Tu vas réveiller ta mère, man! Joe, sorti de son sac de couchage se dirigeait vers Rock alors que Raccoon n'était pas visible.

Mario ferma la radio sans un mot, passant devant les Poulin surpris de voir Annie ignorer le grand.

- Le lever est prévu pour 9 heures. 9 heures. Il est présentement 6 heures, heure normale de l'est, une heure plus tard dans les Maritimes, insista un Bob sans lunettes, les cheveux droits sur la tête.
- Et un heure de moins dans mon sac de couchage, ajouta Joe repartant vers le dessous de l'abri.

Rock regardait tout le monde avec son air de petit garçon gêné, mais encore plus par la présence d'Annie en robe de nuit:
- Je m'excuse. J'installe mes écouteurs.

Alors que chacun retournait à son lieu de sommeil, pour Caro, l'effet fut automatique: les tentes n'étaient plus placées dans le même angle que la veille. Lorsqu'elles furent montées, les deux moustiquaires d'entrée se trouvaient face à face. Ce matin, la tente des Poulin était perpendiculaire à celle des Viulleneuve, comme si elle avait fait un début de tour sur elle-même.
Rock, en sortant, ne s'était pas aperçu qu'il avait le ruisseau droit devant lui au lieu de l'entrée de l'autre tente.

- Bob!
- Qu'est-ce qu'il y a Caro?
- Tu ne remarques rien de spécial... du côté des tentes?

Après avoir plissé les yeux quelques secondes:
- J'imagine que le vent de cette nuit a fait bifurquer...
- Bifurquer? C'est plus que bifurquer, notre tente a bougé de 90 degrés par rapport à hier.
- Encore une farce de Joe, sans doute. Retournons nous coucher.
- Je veux en avoir le coeur net. Caro se dirigea vers l'abri, là où Joe avait passé la nuit.

En deux enjambées, elle fut sous la toile mais le grand ne s'y trouvait pas. Son sac de couchage une boule permit à Caro de voir qu'il avait dormi dans l'eau, les rigoles n'ayant pas suffi à protéger l'endroit contre le déluge d'hier.
- Joe? Elle ne reçut aucune réponse. Rien autour. Personne. « Il est sûrement à la recherche de Raccoon» puis tourna les talons revenant vers sa tente.

Son regard inquisiteur fit le tour des lieux, principalement sur l'emplacement du feu de camp où les braises flottaient, noires entre les pierres. Curieuse, elle s'approcha du cercle à l'intérieur duquel tous, sauf Bob, avaient remarqué cette espèce de plaque sur laquelle ils crurent voir un aigle à deux têtes et des griffes terrifiantes. Elle fouilla. Rien.

- Qu'est-ce que tu cherches?

Caro laissa échapper un cri de peur n'ayant pas entendu Rock se profiler derrière elle:
- J'essayais de retrouver... Commences-tu à trouver toute cette histoire bizarre?
- Les affaires étranges ont commencé avec le rêve de Joe, lui répondit Rock jetant un regard désintéressé sur les braises nageant dans l'eau.
- Quel rêve de Joe?

Rock la mit au courant du cauchemar dans lequel Joe se débattait contre des punks, des rats albinos, des scooters, tout cela il y avait deux jours maintenant.

- C'est peut-être normal pour Joe de rêver de telles choses, mais ce qui se passe depuis que nous sommes dans le parc national m'apparaît plus inquiétant. Je me demande si on ne devrait pas retourner au camping.
- Vas-tu en parler à Bob?
- C'est sûr qu'il ne voudra rien savoir.
- Aimes-tu l'opéra, Caro?
- Oui, mais pas le matin à 6 heures dans un bois où il se passe des choses spéciales.

Rock n'eut pas le temps de continuer la conversation que Caro retournait profiter de quelques heures de sommeil. Il remarqua qu'en plein jour, on n'avait pas du tout la même vision dans la tente que la nuit.

- J'en parle à Mario.

Il n'avait plus le goût de retourner se coucher, en plus sa toilette était faite. Il fit un peu de ménage autour du campement et s'arrêta à l'emplacement du feu de camp. Avec la pelle à rigoles, il s'affaira à enlever l'eau de même que les braises, espérant découvrir quelque chose. Une fois l'eau enlevée, il retrouva le sol. Rien d'anormal; pas de plaque. Il se dit que le soleil qui plombera de plus en plus fort au cours de la journée devrait sécher rapidement l'endroit, sinon ils devront faire le feu de camp de ce soir au deuxième coin prévu à cet effet.

Absorbé par son organsiation, il n'entendit pas Joe revenir:
- Veux-tu bien me dire où t'as pris cet habit-là?
- Y a pas mal de mouches par icitte, si tu veux pas t'étoufer avec queques-unes, tu feras mieux de te farmer le clapat.

Joe avait revêtu son habit de camoufflage vert kaki. Celui qu'Annie avait remarqué alors qu'elle était chez lui. Quelqu'un ne faisant pas partie de la gang et qui l'aurait déjà vu auparavant, ne le reconnaîtrait tout simplement pas. Il semblait plus grand, plus mince dans ce vêtement militaire: t-shirt, veston, pantalon et ceinturon, tout cela avait certainement déjà appartenu à un grand général.

- R'garde pas mes bottes, j'n'ai pas, cé mes runnings.
- J'ai de la misèree à te reconnaître, Joe.
- Té mieux d'le dire aux autres que cé moé avant qui pensent que cé encore une affaire de fou.
- Qui t'a donné ça? Rock l'examinait de la tête aux pieds, bouche bée.
- Me croiras-tu si j'te disa que cé mon grand-père?
- Il a fait la guerre?
- Les deux.
- Il devait y avoir des bottes avec cet habit-là? Rock ne cessait de questionner le grand.
- J'les ai pas. Seulement un béra, mais avec mes ch'veux y'm rente pas sua tête.
- Essaye-le que je vois.
- Y é dans mon sac mais j'te gage que tu vas mourir de rire, mon p'tit morveux. Joe n'étant pas certain si Rock était intéressé ou se moquait de lui. J'vas l'mettre si tu m'aides à trouver Raccoon. Depuis ton chantage j'sais pas où y é caché.

Les deux partirent à la recherche du raton laveur, se partageant le terrain. Ils n'osèrent pas l'appeler de peur de réveiller une autre fois tout le monde. Joe craignait que son ami ne se soit trop vite habitué à la forêt, qu'il ait senti l'appel de la nature et lui ait répondu. Pour une rare fois, le grand ressentait de l'inquiétude pour quelque... chose. Perdre Raccoon, ça serait perdre la moitié de sa vie.

Plus il cherchait, plus il souhaitait le retrouver avant Rock. Le voici rendu à l'autre bout de la clairière, le premier campement lui paraissait bien loin à ses yeux. Il entendit gratter. S'avançant tout en appelant Raccoon, il s'immobilisa:
- Raccoon, viens mon p'tit.

Au même moment, le raton laveur sortit à toute vitesse de derrière un arbre et, ventre à terre, se dirigea vers Joe. Voyant son maître ou sa mère ou son frère, il ne reconnut pas. S'arrêta. Le fixa comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre mais possédant la même voix. Pris de panique, Raccoon détalla vers l'endroit d'où il était sorti aussi vite qu'il était venu.

Joe comprit que la raton laveur l'avait confondu:
- Viens mon Raccoon. Cé ton grand fou de Joe déguisé en épa d'solda. Il marcha lentement vers la cachette de la petite bête, enlevant son veston, son t-shirt kaki et ce fut trose nu qu'il se pointa devant Raccoon. Celui-ci le regarda venir, et rassuré de bien retrouver le seul être humain qu'il aimait, courut vers lui.
- Quand cé que tu vas arrêter de m'faire peur? Tu cé que si tu t'en vas, j'le prendrai pas. Pas tu suite, en tout cas.

Joe prit Raccoon dans ses bras, ses affaires répandues un peu partout et se dirigea vers le campement où Rock l'attendait.

- Il est drôle ton raton laveur. On dirait qu'il veut rester avec toi et en même temps, une force le pousse à prendre le bois. Ça doit être naturel pour lui d'essayer de retrouver sa famille.
- Sa famille, cé moé, Rock.
- Je parle de sa vraie famille.
- Ça existe tu des pas vras familles?

Voyant qu'il n'aurait pas le dernier mot, Rock lui demanda d'essayer son bérêt.
- J'veux pas faire peur à Raccoon. Y m'a pas r'connu ta l'heure avec mon habit d'armée.
- Là, il sait que c'est toi. Tu peux le mettre.
- Attends moé là.


Chapitre 35


Joe laissa veston et t-shirt près de la table improvisée et alla chercher, dans son sac vert, le bérêt faisant partie de son habit militaire. Alors que le grand, suivi de Raccoon, s'en allait, Rock prit le veston pour l'essayer. Le retournant, les yeux de Rock se posèrent sur une étiquette bordée à l'intérieur:
- Trop c'est trop, dit-il, ne sachant plus quoi penser.

L'étiquette cousue à l'ourlet du collet venait de frapper Rock en plein visage. Il y décela, malgré son aspect délavé, une forme pouvant ressembler étrangement à la plaque imprimée dans les braises du feu de camp de la veille.

- Il me semble que c'est juste dans les livres qu'on peut voir des affaires comme cela. C'est pas possible que tout s'emboîte de cette façon. La seule chose difficile à vérifier, c'est si les symboles sont les mêmes. Ça se peut quasiment pas. Il doit y avoir une machination derrière tout ça. Et Bob qui parle d'imagination. Je suis tout mêlé.

Perdu dans ses pensées, Rock fut ramené dans la réalité par l'arrivée de Joe, coiffé de fameux bérêt vert kaki et suivi d'un Raccoon se tenant un peu à distance. On voyait qu'il avait compris la leçon.

- Té ben blême, le p'tit.
- T'as raison, ton bérêt c'est pas fameux.
- Qu'est-ce que t'as?

Rock rendit le veston à Joe après lui avoir montré ce qu'il venait de découvrir. Les deux, une fois la surprise passée, essayaient de mettre de l'ordre dans ces signes et insignes, symboles ou on ne sait trop quoi, tout ce qui semblait les suivre depuis vingt-quatre heures.

- J'pense qu'on devra pas en parler aux aut's.
- Pourquoi?
- Les nerfs sont assez à vif comme cé là, empirons pas les affaires.
- Cette étiquette était-elle là avant qu'on arrive? questionna Rock tout en souhaitant ne pas recevoir de réponse.
- Ché-tu moé. J'r'garde pas mé guénilles avant dé mettre, l'épa.
- Quand ton grand-père t'a-t-il donné cet habit?
- La darnière fois que j'l'ai vu, yéta mort.
- Ça me dit pas quand!
- Deux, trois ans, j'm'en rappelle pu. Cé l'facteur qui a amené ça dans un paqua à maison. Y a fallu que j'signe mon nom su uin papier avant que je l'rouve pis que j'trouve ct-'habit là.
- Comme un héritage?
- J'sais juste que mon pépère, y a fait deux guerres. Cé mon père qui l'a dit. Mais y me sembe qu'avec les dates, ça pa d'allure.
- Pourquoi il ne l'a pas donné à ton père?
- Le père pis lui y se parla pu.
- C'est compliqué?
- Tu sais, les affaires de parents, cé roffe.
- À qui le dis-tu!

Joe et Rock tentaient de décoder les message imprimé sur l'étiquette quand Mario se leva. Il s'étira et respira un bon coup. Regardant autour de lui, il vit les deux se passant un veston qu'ils scrutaient à la loupe. Qu'ils fussent ensemble le surpris bien davantage. «Encore une chicane!» se disait-il tout en se dirigeant vers eux.

- Raccoon n'est pas là?
- Depuis quand tu t'intéresses aux animaux?
- Depuis que je te connais, mon Joe.
- Approche pis j'vas t'éternuer ça dans face, mon Ti-Cote.
- Qu'est-ce que vous examinez comment ça?
- Rien, lui répondit Rock. Regarde Joe avec son habit de combat!
- Veux-te camoufler? Tu te cacheras pas de monde ici, le grand.
- J'joue à cachette avec Raccoon.
- Qui cherche l'autre?

Rock et Joe se jetèrent un oeil complice alors que le petit se demandait s'il ne serait pas préférable de mettre Mario au courant de leur découverte. Incapable de mentir, il se doutait que dans sa figure quelque chose transparaissait.

- Il me semble, Rock, qu'il y a quelque chose de louche...
- Hummm...
- Quoi?

À son tour, Joe regarda Mario. Puis Rock. Mario encore. Il tournait son bérêt entre ses doigts:
- Dis-y donc.
- T'as raison, Joe.

Rock se mit à tout raconter, sans oublier l'histoire des tentes. Un flot ininterrompu de paroles, de gestes, tout se déversait sur Mario dont le regard passait de son associé à Joe, le militaire. Au fur et à mesure, il tentait de se remémorer chacune des apparitions du symbole dans le temps, de voir sous quelle forme ou quel aspect il se présentait, se manifestait et, péniblement, essayait de les mettre en relation. Il sentait qu'une mission venait de lui tomber dessus.

Le chef Bob - cela devenait clair pour Mario - ne portait aucune attention à ces phénomènes, s'efforçant plutôt de convaincre la gang qu'ils n'étaient que de purs effets de leur imagination. Mais allaient-ils les conduire vers de graves dangers?

Pour Bob, ce camp sauvage était la réalisation de son projet, tout ce qui comptait pour lui.. Point final. Il l'avait pensé, mûri, organisé, planifié depuis si longtemps, maintenant qu'il y était, il n'allait pas y renoncer. Que Caro soit terrifiée ne le touchait pas beaucoup! Qu'Annie devienne un peu plus sérieuse qu 'à l'habitude, ça lui paraissait normal! Que Joe et Rock soient l'un près de l'autre sans que le grand n'enrage, sans doute ne le remarquerait-il pas!

Mais lui, Mario Ti-Cote Chabot, toutes ces choses lui devenaient plus importantes, et les propos de Rock qu'appuyait Joe, n'avaient sur lui aucun effet de surprise, plutôt comme un message.

- On dirait qu'ça t'dérange pas.
- Ce qui me dérange, c'est le fait que l'on s'avance dans le parc national vers un deuxième emplacement et qu'il n'y ait que cela qui compte. Ce qui me dérange c'est que tout ce qui se passe autour de nous n'atteigne pas notre chef, qu'il n'en tienne pas compte, qu'il fasse tout pour le nier.
- Le camp sauvage c'était un projet de vacances, pas une excursion militaire, dit Rock.
- Dis-tu ça à cause d'mon habit?, demanda Rock, insulté.


Les deux soeurs Poulin, sortant de leur tente, se dirent qu'à 9 heures, ça devait bien être l'heure de déjeuner.

- Qui a fait le jus d'orange? demanda Annie qui remarqua les trois gars, au loin, en pleine discussion. et revenant vers l'emplacement. Lorsque la distance lui permit d'être entendue:
- C'est toi qui a fait le jus d'orange, Joe?
- Non, c'est moi, répondit Rock qui l'examinait avec des yeux trop petits pour tout voir.
- Avec l'eau du ruisseau?
- Oui. Bob a dit qu'elle était potable.
- Même si elle était rouge, hier soir, s'inquiéta Caro.
- Où est ta radio, Rock, demanda Mario afin de changer de sujet de conversation.
- Pas encore d'l'opéra. Chu tanné de courailler Raccoon partout dans l'bois.
- Non, seulement pour vérifier si les ondes se rendent jusqu'ici.


jeudi 17 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (13)




Chapitre 32



- Avant que Mario raconte sa légende, j'aimerais dire une chose importante. Nous sommes en plein dans le grand projet. Il faut en profiter au maximum. Je sais qu'on a eu des petits problèmes aujourd'hui. Ce soir, on décompresse tout en se rappelant qu'il ne faut pas laisser notre imagination nous nuire. Dans le bois, loin comme nous le sommes maintenant, à des kilomètres et des kilomètres du village le plus proche, il est normal que l'on se sente seul, peut-être même d'avoir peur. Regardons cette nature, la paix dont nous profitons et reposons-nous. Demain sera une autre journée.
- Cé très très reposant, en effet, mon cher Bob. ma seule paire de runnings pue l'maudit, toutes mes affaires sont mouillées pis moé, j'ai pas pensé amener d'sécheuse... J'adore totalement ce marveilleux bois calme et silencieux pis j'arrête pas d'me dire, chef, que j'me r'pose, dit Joe en faisant sécher ses souliers.
- C'est un peu différent de la ville, ajouta Mario.
- Pas tell'ment. Rajoute deux trois chars pis cé pareil.

Annie se mit à rire tellement fort et de façon si nerveuse que tous les autres, instinctivement, l'imitèrent. Ce fut le fou rire général. Bob dut enlever ses lunettes pour les esuuyer, tellement il riait.

Entre les rires, on entendait craquer le bois qui brûlait en laissant monter dans le ciel une longue fumée blanche.

- C'est le temps de ma légende.
- J'espère qu'elle n'est pas épeurante, Mario, dit Annie se retournant vers Caro pour qu'elle aussi mit son grain de sel.
- Bien non. De toute façon, c'est juste une légende.
- J'te gage qu'y a des loups dans les parages, dit Joe tournant la tête de tous les côtés en même temps.
- Non, non, mon petit chaperon rouge, se moqua Mario.
- Je crois pas ça,reprit Rock. C'est certain que dans une forêt comme celle-ci, les animaux sont nombreux.
- Le feu les éloigne, rassura Mario.
- Pas Raccoon en tout cas, dit un Joe heureux comme un pape.
- C'est peut-être pas un aniumal alors... Annie plongea dans le mystère, un peu surprise elle-même des paroles qu'elle venait de lancer.
- Est-ce que je la raconte ma légende ou pas? insista Mario.

Les Six + un s'installèrent confortablement comme si on allait leur raconter une belle histoire avant de se coucher. Aux premiers mots de Mario, Caro se colla sur son frère.

- Il était une fois, il y a bien longtemps de cela, près d'une immense forêt... Avant, je veux dire que c'est mon père qui me l'a racontée...
- Coup don, vas-tu la conter ou tu vas mourir avec, s'impatienta Joe. Mes runnings sècheront pas, y vont cuire.
- ... près d'une immense forêt tellement reculée dans l'arrière-pays que personne, jamais, ne s'y était aventuré. Des gens prétendaient qu'une maison s'y trouvait et que tous ceux et toutes celles qui s'y étaient rendu, en étaient revenus complètement changés. Transformés. Chaque fois que quelqu'un s'informait sur la forêt ou encore la maison hantée, il se faisait décrire tout ça de manière tellement bizarre qu'il en oubliait l'idée de s'y rendre.
- Est-ce que la forêt de ta légende ressemble à la nôtre? demanda Annie.
- Écoute, pis tu vas l'savoir, répondit Joe surveillant Raccoon, et ses souliers.
- Un beau jour, entra dans le village situé à l'orée de cette forêt, un très vieil homme auquel personne n'aurait pu donner un âge. Il boitait. Pour mieux se déplacer, il s'appuyait sur une canne. Personne dans le village ne le connaissait. Personne, avant ce jour-là, ne l'avait vu. Il demanda aux habitants s'il pouvait traverser la forêt sans problème. On lui raconta toutes les histoires circulant à propos de la forêt et de la supposée maison hantée. Il remercia les gens et continua sa route, vers la forêt. Tout le monde regarda partir le boiteux se tenant sur sa canne.
- Lâche les détails, pis fa nous peur, Ti-Cote.
- Veux-tu bien écouter, dit Caro bien absorbée par l'histoire que Mario racontait d'un ton grave, pesant chacun de ses mots.
- Le vieux marcha dans la forêt, des heures et des heures. Puis, arrivant à une très grande clairière, il y découvrit une maison qui lui sembla inhabitée. Il s'en approcha, s'arrêta face à la porte d'entrée, entrebaillée. Les fenêtres étaient cassées. De sa canne, il poussa la porte qui grinça. Le vieillard entendit, alors, le bruit d'objets se déplaçant dans la maison sans qu'il puisse les voir. S'avançant lentement dans la pièce - un peu comme une cusisine - il remarqua une trappe, par terre. L'anneau qui allait lui permettre de l'ouvrir était affreusement rouillé. Il se pencha et au moment même où sa main allait y toucher, tous les objets de la maison, qu'il ne voyait pas mais entendait, lui apparurent... et il devint comme sourd: plus un seul son.
- Cé focké son affaire. Joe alluma sa cigarette.

Mario, remarquant l'effet de son histoire sur le groupe, décida de faire plus théâtral encore:
- Le vieux regarda par la trappe qui s'était ouverte: des rats couraient dans la cave, des araignées au garde-à-vous au milieu de leur toile... mais, aucun bruit. Il referma la trappe: les sons lui revinrent en même temps qu'il perdit de vue les objets. Pris de panique, il se dirigea le plus rapidement qu'il le put vers un escalier installé tout au fond de la pièce qui, maintenant, dégageait une odeur insupportable. Il se boucha le nez et mit le pied sur la première marche qui craqua avant de s'effondrer. Un trou apparut sous son pied et de nouveau c'était la cave où les objets se firent entendre tout en étant invisibles. Il s'aventura sur la deuxième marche, puis l'autre pour finalement se retrouver en haut, dans une sorte de grenier barricadé derrière une porte en chêne massif. Il poussa. Poussa encore. De toutes ses forces de vieillard sans âge. Lorsqu'il réussit enfin à ouvrir cette porte, devant lui, placés en ordre sur les murs, une quantité innombrable d'outils. La pièce, d'une propreté n'ayant rien à voir avec tout le délabrement de la cave et de la cuisine, respirait la fraîcheur et la clarté. Le vieil homme, ébloui, ne cessait pas d'examiner tous ces outils très anciens mais neufs comme s'ils venaient à peine de sortir de la fabrique. Encore installé sur la dernière marche, il laissa la porte qui, en se refermant derrière lui, fit un bruit d'enfer: comme un coup de tonnerre. Au même instant, automatiquement, le grenier chavira, les outils se déplacèrent, tombèrent par terre... Impossible de décrire le désordre qui s'ensuivit. Tout à fait l'inverse d'il y avait quelques secondes. Des toiles d'araignées apparurent aux fenêtres à moitié cassées; le sol se remplit de poussière et de sciure de bois; les tentures qui tout à l'heure ornaient si bien se déchirèrent, tombèrent en lambeaux; les meubles devinrent des antiquités sans valeur. Apeuré, le vieil homme recula, se questionnant sur ce qui avait bien pu se passer. Surtout, si rapidement. Examinant autour de lui, il remarqua par terre dans un des trois coins du grenier, une forme... recouverte de sciure de bois... rouge. Avec beaucoup de précaution, il s'en approcha . De sa canne, il donna quelques petits coups sur ce qui lui sembla être... un cadavre. C'était mou. Flasque. Y touchant, une oduer fétide s'en dégagea. Il s'approcha un peu plus. S'agenouilla péniblement. De sa main libre, enleva la sciure de bois et découvrit...
- Quoi? Qu'est-ce qu'il voit? demanda Rock entièrement envoûté par la légende au point qu'il ne remarqua pas que son bâton venait de tomber dans les flammes.
- ... un cadavre. Un cadavre dans un état de décomposition avancée. Le vieil homme, pris de peur, paralysé, vit sous la gorge du macchabée un médaillon. Intrigué et tremblant de peur, approchant sa main, ce fut d'un coup sec qu'il l'arracha. Au même instant... spontanément... le vieil homme fut projeté... debout... tout jeune et en pleine forme. Examinant de plus près le médaillon que l'usure du temps lui empêchait de pouvoir y distinguer une forme ou encore une série de lettres ou peut-être même une phrase. Après s'être bien concentré, le jeune vieillard qui avait laissé tomber sa canne décrypta ceci: « s t r y l i n g v o l i n p o u f». Lorsqu'il se mit à prononcer ces syllabes à voix haute, une force extraordinaire le projeta en-dehors de la maison hantée...
- Cé toute, demanda Joe.
- C'est assez, dit Caro, j'ai les dents gelées.
- ... la légende dit que dans le village, jamais personne n'entendit parler du vieillard boiteux s'étant aventuré dans la forêt mais qu'un beau matin, quelques jours plus tard, un jeune homme traversa le village comme provenant de la forêt. Bizarrement, il portait au cou une chaîne avec un médaillon et dans la main, une canne.

Le silence s'étendit autour du feu de camp. La légende de Mario venait de jeter un frisson parmi les membres de la gang. Caro ne regrettait pas son sac de couchage qu'elle partageait maintenant avec Bob et, surprise, avec sa soeur Annie.

- Sûr que mes runnings sont secs.

Rock se leva pour chercher des bûches de bois quand Bob lui dit:
- Apportes-en plusieurs si on veut de la braise pour le déjeuner de demain.
- Avez-vous vu?, dit Annie se levant pour fixer autour des charbons qui brûlaient.
- C'est quoi, la prochaine? demanda Bob un peu énervé par toutes ces choses apparaissant au moment même où tout semblait se calmer.
- Regarde, Bob. Dans le fond. Annie se nettoyait les yeux pour en être bien certaine.
- Qu'est-ce qu'il y a? Il manque de bûches, questionna Rock, les bras chargés.
- Regarde au fond, sous la braise... on dirait...
- C'est vrai, renchérit Caro. On croirait une plaque...
- Avec quelque chose gravée, continua Mario.
- C'est à croire que la légende vous a sonnés, dit Bob, s'éloignant vers la tente des Poulin.

Même si le chef, incrédule, avait quitté l'emplacement du feu de camp, les cinq autres, penchés au-dessus de l'endroit où ils avaient l'impression qu'une plaque ayant la même dimension que le cercle du feu de camp était apparue.

La fumée les empêchait de bien voir, mais il leur paraissait indéniable qu'une forme, étrange, se dessinait sous la braise. Personne ne saurait dire avec précision ce que cela représentait, mais tous pouvaient jurer voir sur la fameuse plaque au moins deux formes... peut-être semblables... difficile d'être infaillible à cause des charbons, de la fumée et aussi, sans doute, de la fatigue.
Cherchant chacun de son côté à découvrir des indices, un formidable coup de tonnerre se fit entendre, crevant les nuages qui laissèrent les gouttes de pluie enfumer l'emplacement du feu de camp.

- La pluie commence, dit Rock.
- Gages-tu que ça va se changer en orage! Moi qui meurt chaque fois.
- Ça fra une fois de plus, Annie. Raccoon et moi, on va dormir dans la tente.
- Sérieux, Joe? Je suis pas capable d'endurer le poil des animaux. Tu veux que je meurs? Mario semblait ahuri et près à éternuer.
- Vas-tu mourir pour vra, mon Ti-Cote?
- Raccoon, va falloir qu'il s'habitue à dormir dehors un jour, précisa Mario.
- Oui, mais pas sous l'orage, cé pas humain.
- O.K. Joe. C'est moi qui couchera dehors. Mario partit en direction de la tente récupérer son sac de couchage.
- Ça n'a pas d'allure, Mario, pesta Rock.
- Y a comme des problèmes qui n'ont pas de solutions, acheva Mario, entrant dans sa tente.
- Joe? Je voudrais te parler.
- Pas besoin, Caro. J'ai compris. Cé moé qui va rester dehors avec Raccoon.
- Deux vraies têtes de cochon ces deux-là, enchaîna Annie qui vit que la pluie commençait à se faire de plus en plus forte. Penses-tu, Joe, qu'on a vraiment vu quelque chose sous la braise?
- C'était comme une forme. Je dira comme un aigle à deux têtes pis des grosses griffes avec des affaires dedans.
- Moi aussi, c'est un peu ça que j'ai vu, finit Annie, jetant un coup d'oeil vers le feu de camp qui s'achevait de mourir dans un nuage blanc et rond. Tu vas pas coucher dehors?
- Tu sé ben qu'oui. Sous la toile du stock... de toute façon, ma place ça toujours été dehors.




Chapitre 33



Avant de se glisser dans son sac de couchage, Joe reprit ses souliers restés près du feu. Il regarda le ciel ennuagé où des éclairs annonçaient tout un orage pour la nuit. Au fond de lui-même, coucher à la belle étoile, en plein milieu d'une forêt qui depuis quelques heures paraissait bizarre, ne l'enchantait pas plus qu'il le fallait.

Joe retourna vers la toile où il passera la nuit avec Raccoon, se protégeant de la pluie par ses souliers qu'il tenait au-dessus de sa chevelure ébouriffée: quelle sorte de nuit? Jetant un dernier coup d'oeil vers le dortoir des Poulin, il remarqua qu'avec la lumière à l'intérieur, on pouvait déceler des ombres accrochées aux murs de la tente. Joe continua sa route, entendit remuer derrière un arbre, s'arrêta, un Raccoon immobile à côté de lui, l'imitant.

Il faisait si noir que Joe ne pouvait distinguer s'il s'agissait d'une forme humaine ou animale. À pas de loup, il s'approcha de l'arbre pas plus brave qu'il ne fallait mais continua tout de même.

À quelques cinq mètres devant lui et de la tente du chef et de ses soeurs, Rock, caché sous son imperméable semblait observer attentivement comme si quelque chose de grave se déroulait sous ses yeux. Le petit s'écoutait respirer fort, aussi fort que cet après-midi, alors qu'il était assis près de Joe, dans le camion. On le croirait davantage fasciné par ce spectacle que l'autre.

Annie se déshabillait. Caro, sans doute couchée déjà, car on ne pouvait distinguer sa silhouette sur les murs de toile de la tente scoute, sans double-toit puisque Bob l'avait ré-imperméabilisée avant le départ. De son point d'observation, Rock vit tous les gestes d'Annie et ne voulait pas en éloigner son regard, au même moment où, derrière lui, il entendit marcher. Se retournant, il ne put apercevoir Joe, il faisait trop noir. Effrayé, il rentra dans la tente des Villeneuve en coup de vent:
- As-tu le diable, Rock?
- C'est tellement noir qu'on ne peut rien voir.
- Une autre affaire bizarre, conclut Mario qui réfléchissait à cette histoire de plaque dans le feu.

Joe pourra sans doute dire, demain matin, qu'il fut en contact avec un animal sans préciser de dont s'il s'agissait, puisque ça s'était sauvé à son arrivée. Et cela ira dans le journal de Bob comme étant une autre manifestation de l'imagination et dans celui de Caro comme la suite d'un plan diabolique qui semblait les suivre depuis le passage de l'étang.

- Allez Raccoon, dans l'sac. Pisse-pas c'te nuitte parce que Joe y va puer demain et pis les autes y s'ront pas contents. On risque de s'faire laver correct si l'orage éclate pis si les rigoles du scout sont pas a bonne place.

Joe referma son sac à l'instant même où la pluie se déchaîna, les éclairs se faisant un plaisir à tout illuminer et l'écho ramassant le bruit du tonnerre pour le faire se répercuter jusqu'au bout du monde. Toute la nuit, Joe ne verra la clairière qu'en bleu métallique, il aurait dit à la Ozzie.

- Vive la nature, se dit Annie aux petites heures du matin, ne réussissant pas à fermer l'oeil une seconde. Elle décida finalement de s'accrocher à son baladeur souhaitant oublier les pétards incroyables autour d'elle, s'attendant à ce que la tente devienne un sous-marin d'un instant à l'autre.

La pluie s'arrêta autour de 5 heures; doucement puis complètement. L'eau dégouttait des arbres que le vent séchait. Le ruisseau, plein à rebord.

À 6 heures, les oiseaux se mirent à piailler dans un soleil intéressé à réchauffer les tentes. Autrement, le silence. Un silence d'ailleurs, d'une planète venue au monde le samedi 25 juin 1991.

Annie s'était demandé avant de fermer le fanal électrique de la tente, comment le groupe survivrait à l'orage. Lorsqu'elle pensait groupe, elle pensait Joe, évidemment, le plus vulnérable au tremblement de ciel.

mercredi 16 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (12)




Mario «Ti-Cote» Chabot


Chapitre 30


Dans cette forêt immense, la gang des Six + un + une boussole + une carte topographique s'enfonçait, Bob devant, heureux et d'une confiance qui se répendait sur les autres. La première épreuve derrière leur dos, on serait porté à croire, les voyant telle une colonie de fourmis marchant à la queue leu leu, que plus rien ne pourrait les arrêter. La magie opérait. Le chef indiquait une direction qu'aussitôt les autres s'y dirigeaient; il annonçait ce qu'ils devaient rencontrer qu'effectivement ils le croisaient.

Ceci n'empêchait pas la faim, et surtout la fatigue, de se faire sentir au fur et à mesure que les herbes devenaient plus hautes ou lorsqu'ils devaient contourner un troc d'arbre pourrissant que le vent se plaisait à en charrier l'odeur.
- C'est écoeurant ce que ça sent, dit Annie.

Les nuages menaçants rendaient le temps gris acier. Le soleil ne faisait que quelques clins d'oeil et très occasionnellement. L'humidité, en plein bois, devint insupportable. Les maringouins et le petites mouches noires attaquaient sans crier gare. Tous, sauf Raccoon, comme s'ils s'étaient donnés un « à tour de rôle » y allaient d'une claque retentissante ou d'un juron personnel: une bestiole venait d'agir. Le bébé raton laveur filait parfois devant mais plus souvent derrière Joe qui remarquait à quel point il prenait de l'assurance et de l'indépendance. Il se dit: « ça va finir mal, c't'affaire-là.»

Annie, n'en pouvant plus qu'on lui bourdonne autour de la tête, jeta son sac à dos par terre et hurla:
- Maudites bibittes!
- Tu devrais fumer, ça les chasserait, lui proposa Mario posté en second derrière le chef.

Une heure environ après qu'ils eurent laissé l'étang, Bob décréta une halte. Personne ne se fit prier pour laisser tomber les sacs à dos au sol; les murmures commencèrent.

- Y a tu rien de plusse intéressant que d'marcher dans les marécages, des bibittes au cul, trente kilos su l'dos et de s'attende à ce qu'la puie nous tombe dessus d'une minute à l'aut', dit Joe s'empressant d'accepter la cigarette offerte par Annie.
- Nous sommes à moins d'un kilomètre du premier campement. On peut penser y être dans une heure et commencer à nous installer pour la nuit. Bob s'épongeait le front avec son foulard rouge.
- On é v'nu en vacances, y'm sembe, dit Joe en s'étirant les jambes sur un arbre.

Un bruit étrange se fit entendre. Tous s'immobilisèrent. Une sensation d'être comme enfermé dans un étau passa de l'un à l'autre:
- Avez-vous entendu? demanda Caro.
- Cé mes jambes qui crient, enchaîna Joe tout en cherchant Raccoon.
- Non, sérieusement, j'ai comme entendu un craquement, reprit Caro.
- Tout craque par icitte, mem' mes dents, continua le grand tout en fixant Caro.
- Écoutez, je suis certaine d'avoir entendu comme le bruit d'un os qui se brise, dit-elle en portant son attention et son regard sur 360 degrés.
- Où est Rock? demanda Mario. Le petit sortit de derrière un arbre.
- As-tu entendu quelque chose, Rock? Où étais-tu? Les questions sortaient de la bouche de Caro comme propulsées par de l'essence pure.
- J'installais le repère derrière ces arbres.
- Entendu? Vu? Quelque chose? Caro insistait.
- Non, absolument rien. Même que de l'autre côté, on ne vous entend même plus.
- Tu as certainement entendu chialer Joe, dit Mario en riant.
- Non, non. Je suis certaine d'avoir entendu... Tiens, encore... Avez-vous entendu cette fois-ci? dit Caro comme transformée en toupie.
- Tu rêves, Caro ou bien la fatigue te fait plus effet qu'à nous. Prenons une bouchée, une goutte d'eau puis repartons.
- Une cigarette avec ça, chef? dit Joe, presque en ligne droite avec le tronc d'arbre sur lequel étaient allongées ses jambes..

Caro se dirigea vers le sac de provisions d'un pas qui manifestait très peu de sécurité. Elle sortit des biscuits enveloppés individuellement qu'elle distribua à chacun. Même démarche avec la gourde d'eau puis vint s'asseoir entre Bob et Mario.

- Ça fait exactement dix repères que je place depuis que nous sommes partis de l'entrée du parc. Si on se perd avec ça!, dit Rock.
- Ta mère nous r'trouvera ben! lança Joe manquant de s'étouffer avec le biscuit qu'il partageait avec Raccoon.


À 18 heures, le temps devenait pesant. Bob, même s'il s'avait cru que les nuages n'étaient pas à la pluie, dut se rendre à l'évidence et ne souhaitait qu'une chose: pouvoir être au premier campement et avoir monté les tentes avant l'ondée. Il se leva doucement, pour n'inquiéter personne, reprit son sac à dos et tout en nouant son foulard à son cou, jeta un regard oblique sur sa carte.
- Moins d'une heure et notre première journée de camp sauvage sera...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'on entendit - et cette fois, ce fut clair pour tout le monde - un formidable craquement à quelques mètres d'eux. Annie lâcha un grand cri, courut vers Joe qui venait de se lever dans un temps record. Mario n'avait pas bougé d'un millimètre alors que ses yeux roulaient de gauche à droite tout en surveillant Caro tremblant de tous ses membres:
- Qu'est-ce que j'avais dit? C'est en plein ce bruit-là que j'ai entendu tout à l'heure. Cette fois, il est plus fort encore, comme plus proche.
- Ça m'énerve, dit Annie.

Sans s'être donné le mot, tous les membres de la gang se retrouvèrent collés les uns sur les autres, oreilles à l'affût du moindre petit craquement pouvant se faire réentendre.

- Dans cette forêt, il y a plusieurs ravages de chevreuils. Comme la saison de chasse est encore loin devant, ils ne craignent absolument rien. C'est sans doute un petit du printemps qui s'est perdu et qui vient de passer pas trop loin.

Bob se voulait rassurant. Chacun bien prêt à croire cette explication surtout que depuis quelques minutes les petits moteurs des bibittes reprenant leur poursuite devinrent les seuls bruits ambiants.
- Partons, dit Bob.

Ce fut en marchant un peu à reculons que la gang reprit sa route. Rock se disait que si les bizarreries allaient en se multipliant, il commencerait à croire que monsieur McCrimmon pouvait avoir raison, de même que le propriétaire du Domaine du Rêve. Pour l'instant, il préféra s'en remettre aux paroles du chef et ne pas quitter Mario des yeux. Il savait lire Mario et si jamais celui-ci trouvait que la situation pouvait tourner au vinaigre, il lui serait impossible de le cacher, à lui son meilleur ami et son associé.

Annie ne lâchait pas Joe d'une semelle comme si elle venait de se trouver une raison supplémentaire pour s'accrocher à lui. Avec sa cigarette, elle se crut en sécurité contre les bibittes et peut-être, les craquements.

Ils marchèrent longtemps. Personne ne parlait. Un claquement sur une joue. Un bras. Une bibitte en moins. Ils s'enfoncèrent sérieusement dans cette forêt qui, un mètre après l'autre, devenait aussi bizarre qu'hostile.

Il ne se passa pas deux minutes sans qu'Annie ne dise qu'il y avait des odeurs suffocantes, des silences pires que des craquements, qu'elle était fatiguée, qu'elle avait faim, qu'elle s'épuisait à traîner le sac à dos, qu'elle allait s'arrêter pour s'allumer une cigarette et qu'elle en offrirait une à Joe.

À chaque pas, les arbres plus gros et plus grands prenaient de plus en plus d'espace. Aucune clairière en vue, Bob leur rappelant que la prochaine était le campement.

Mario remarqua une baisse dans le moral du groupe et que ça ne préoccupait pas Bob, tout à sa seule idée: arriver le plus tôt possible et s'installer. Le second ne critiquait jamais mais savait observer les attitudes chez chacun. Il vit l'épuisement chez Rock qui, pour rien au monde, ne le dirait.

- Une pancarte. Regardez, il y a une pancarte accrochée au gros pin, dit Caro.



En effet, s'avançant et malgré une clarté faiblissante, ils virent une pancarte plantée d'un long clou à ce pin gigantesque. Comment un panneau put-il avoir été installé dans cet endroit perdu où la boussole la plus sophistiquée et des cartes topographiques des plus précises s'avèrent essentielles pour s'y rendre, comment pouvait-il se retrouver ici?

Plus près, ils remarquèrent que sur ce panneau, rien n'y était inscrit, mais se retrouvait un dessin. Le plus étrange: il était recouvert de sang de sorte qu'il fut impossible de distinguer quoi que ce fût. Du sang coagulé. Depuis combien de temps?

- Te souviens-tu, Joe, de ce que monsieur McCrimmon disait dans le camion? demanda Rock.
- Y disa qu'un voyage de bois c'était 24 bières, me sembe.
- Non, à propos du parc national?
- Cé le boutte que je dorma.
- Ça commence à devenir étrange, dit Caro tout en s'avançant près de son frère, lui demandant dans quel bateau ils se retrouvaient.
- Dans un camp sauvage, Caro. Ce n'est pas un bruit de chevreuil et un vieux panneau rouillé qui nous arrêteront ou nous feront imaginer des affaires pas d'allure. La fatigue nous rend plus vulnérables. Accélérons et vite installons-nous. Le souper puis une bonne nuit de sommeil nous seront tous d'un bien énorme.

Bob venait de prendre sa voix autoritaire. Il ne souhaitait pas que l'imagination prit le dessus sur le projet. Il ne reculerait pas d'un centimètre, et cela pour rien au monde; les autres le saisirent autant dans l'anxiété de Caro que dans la réponse du chef.

Rock posa le repère sous le panneau rouillé et devant les yeux des membres de la gang qui le voyaient plus ensanglanté qu'autre chose. Les sacs à dos grimpèrent aux épaules de chacun alors que les premières gouttes de pluie tombaient. Un éclair traversa le ciel, gris comme du vieil asphalte.

Les Six + un, dos courbé, franchirent une ou deux clairières qui auraient très bien pu faire un excellent campement, mais pour Bob, ce n'était pas l'endroit choisi. Lorsqu'ils virent cette nouvelle clairière, bordée d'un ruisseau, ça y était. Le voici ce lieu du premier campement. Ils notèrent quelques petites buttes mais surtout des arbres tellement hauts qu'ils traversaient les nuages gris. Du «sapinage», des fougères de même que plusieurs bosquets remplis de fleurs multicolores: tel était l'environnement où, selon les ordres de Bob, ils érigèrent les deux tentes, et l'abri.

Rock, Annie et Joe éloignèrent les tentes du ruisseau, dos au nord-est et exposés au vent dominant. Personne ne s'amusa à critiquer les indications d'un scout mais tout cela leur paraissait des détails beaucoup moins importants que de s'asseoir et... manger.

Mario s'occupa à ramasser le bois, l'apportant à l'endroit dégagé que Bob avait désigné pour le feu de cuisson et plus tard, si le temps allait le permettre, le feu de camp.

Bob tint à être avec Caro pour préparer le souper: des hot dogs, deuxième édition. Il voulut surtout la rassurer, la sentait fragile suite aux événements survenus durant le trajet depuis l'épisode de l'étang, mais craignant surtout que son attitude ait une influence négative sur les autres. Doucement, il lui parla, la tranquillisa en lui répétant que tout avait été prévu, que rien de surnaturel ne pouvait se produire. De toute façon, nous étions plus sensibles aux histoires à dormir debout lorsque fatigués.

Caro, écoutant son frère, voulait bien le croire mais ne put chasser ces sombres craquements et le panneau ensanglanté, qu'elle avait bel et bien entendu et vu. Elle se dit, portant son esprit ailleurs, qu'elle réussirait bien à relaxer.


19 heures 30: les tentes étaient placées bout à bout; le feu pour le souper laissait monter une douce fumée; la provision de bois, suffisante. Les Six + un mangeaient, profitant d'un repos bien mérité et du crépitement du feu que les quelques gouttes de pluie ne dérangeaient pas du tout.


Chapitre 31


La pluie venait de cesser mais le temps demeura lourd. Des éclairs de chaleur flashèrent dans les nuages donnant à ce coin de forêt des allures macabres. C'était noir maintenant. La gang, au repos, récupérait d'une journée plus agitée que ne le prévoyaient les plans. Bob n'avait prévu que le feu de camp pour 21 heures, souhaitant que la pluie ne nuise pas.

- On entendra péter une mouche, dit Joe à personne en particulier.

Au creux de la clairière, dans cette forêt qu'ils apprendraient à découvrir, régnait un silence d'une profondeur inouïe. Le bruit de l'eau dans le ruisseau s'éclaboussant sur les rochers parvenait à peine à briser le calme et la paix. La gang semblait avoir été déposée au centre d'une absence totale de bruit.

Caro en profita pour récupérer son journal personnel et y écrire dans le détail, comme elle le faisait depuis si longtemps, le minute par minute de la journée. S'il nous était possible de lire, certainement que tous les frissons qui lui parcoururent l'échine furent jetés sur le papier, de l'auto-stop à l'étang sans oublier les craquements et le panneau. Au fond d'elle-même, l'idée de son frère lui apparaissait bien différente de l'image qu'elle s'en faisait alors que les Six en discutaient dans le parc de Rodon Pond.

Rock, étendu dans sa tente, profitait de ce moment de répit pour digérer sa crise d'asthme se disant que pour la première fois de sa vie, il venait de passer à travers, sans l'aide de sa mère. Était-ce normal? Ou tout simplement s'agissait-il d'une crise mineure, qu'il ne fallait pas s'énerver avec cela? Il se rémémorait le voyage en camion, avec Joe. Deux jours après avoir quitté la maison, voilà bien des événements... à vivre seul. Serait-ce un nouveau départ?

- Joe, veux-tu cigarette? Annie sortait de la tente des Poulin en tenue de soirée pour jeune fille qui sort en forêt.
- T'as toujours le mot qui faut pour t'faire aimer, répondit Joe.
- Es-tu sincère quand tu dis cela?
- Non, coupa-t-il sèchement.

Raccoon vint rejoindre son maître, sa mère ou son frère... on ne le sait toujours pas... et l'histoire avance...

- Tu sais, Joe, je trouve cela pénible de voir que tu t'occupes plus d'un animal que de moi.
- Es-tu sure de ne pas parde ton temps?
- Quand on aime on peut perdre du temps.
- J'sais pas moé cé quoi aimer, impatient devant le style de conversation que voulait imposer Annie. Elle ne voulait pas lâcher, tentant un grand coup vers celui qui remplissait sa vie.
- Je serais capable de te montrer, tu sais.
- L'amour, cé des affaires que je cré pas. J'pense que ça exisse que din vues ou les belles familles chromées.
- Comme la mienne?
- Cé pas ça que j'veux dire.
- Mais c'est ça que tu dis.
- J'trouve ça trop compliqué, les filles.
- Pourquoi? Annie sentait qu'elle venait de faire une percée et n'allait pas lâcher le morceau.
- Passe que...
- Pourquoi t'es capable d'aimer Raccoon, et pas moi? Annie le dévisagea avec dans les yeux toute la sincérité possible..
- Pis toé, pouquoi té sérieuse d'même tout d'un coup?
- Parce que c'est sérieux l'amour.

Joe se projeta sur Raccoon qui se glissait dans un bosquet tout près des tentes. Il l'appela. Le raton laveur ne bougeait plus. Joe le rattrapa et s'enfonça dans le bois avec la moitié de sa vie.
- Tout le temps, il se sauvera, se dit Annie en lançant son mégot de cigarette dans le ruisseau.

Mario se dirigea vers Bob, encore, toujours et continuellement plongé dans ses cartes. Mais là, c'était un cahier de bord dans lequel il consignait toutes les étapes du camp sauvage qui l'occupait. Un peu comme Caro mais ici il s'agissait de points techniques, d'informations, de notes qui se retrouveraient dans son livre personnel. Son cahier de chef.

- Toute une journée!
- Mario, en camp sauvage on ne sait jamais ce qui peut survenir. Il pourrait nous arriver encore des affaires sur lesquelles nous n'aurons pas de contrôle. Voilà pourquoi il est important de s'en tenir à l'itinéraire prévu et se fier à la boussole et aux cartes. Plus difficile de se tromper ainsi.
- Il y a aussi les autres. Comment ils vivent ça. Faut pas oublier.
- Tout le monde était d'accord, il me semble, répondit Bob, cherchant à comprendre ce que Mario insinuait.
- T'as raison. Là on est dans le bain, dans le vrai et on a beau avoir pensé à tout, certaines choses ne peuvent se prévoir.
- Tu le sais, Mario, que rien n'a été laissé au dépourvu.
- Le craquement? Le panneau?
- C'est juste des effets de l'imagination. Tu verras qu'après une bonne nuit de sommeil, tout se replacera.
- Je le souhaite mais c'est peut-être important de penser que tout ça énerve Caro.
- O.K. You're reason. I don't forget that.
- Pour que je comprenne rien! J'espère que toi, tu te comprends, et que tu continues à savoir ce qui va arriver.
- No problem! Man.

Mario se dirigea vers l'installation du feu de camp qu'il avait montée avec Bob avant le souper. Le lieu servira également de point de rassemblement, de rencontre et de réunion durant le temps du premier campement. Il examina et tout lui parut en parfait état. Jetant un regard vers le ciel, pour ce qu'il put voir, cela le rassura, les nuages ne verseront aucune larme d'ici quelques heures, du moins, le souhaitait-il, le temps du feu de camp.

- Venez voir, vite, venez voir, cria Annie penchée près du ruisseau dans lequel la pleine lune s'étant fait un chemin entre les nuages, se reflétait dans une grosse boule de couleur rouge.




Les membres de la gang accoururent et remarquèrent l'étrangeté de la lune et surtout l'eau du ruisseau venant de changer de couleur. Un silence passa, enveloppant le silence qui suivit les cris d'Annie. Quelques secondes après, la lune se drapa derrière les nuages disparaissant du ruisseau. Bob qui avait apporté une lampe de poche balayait de son faisceau de lumière la surface du ruisseau. Rien d'anormal. L'eau n'avait plus cette couleur rouge d'il y avait queleus secondes et continuait son refrain coutumier.

- J'aime autant ne rien dire, sinon... Et Caro retourna à la tente.
- C'est l'heure du feu de camp, annonça Bob pour alléger l'atmosphère.
- J'ai une superbe de légende à raconter, enchaîna Mario demandant à Rock de se préparer à allumer le triangle de bois devant sûrement mesurer un mètre.
- Si c'est pour nous faire peur, continua Annie, tu peux bien de taire avec ta légende.
- Attends Annie, cé p't'être la légende de Jimmy, dit Joe en ramassant Raccoon.

Toute la gang s'installa autour du feu que venait de faire jaillir un Rock fier de lui. Ils formèrent un cercle au-dessus duquel des milliers de flammèches prirent le chemin du ciel. La chaleur les obligea à reculer un peu.

Bob s'assit à côté de Caro qui s'était installée dans son sac de couchage, bien emmitoufflée. Rock, debout avec son grand bâton, se tenait prêt à brasser les cendres et ajouter quelques bûches quand cela sera nécessaire. Joe accpeta une cigarette d'Annie, plaça Raccoon entre elle et lui. Le raton laveur avait les yeux bien fixés sur les flammes, comme hypnotisé.


Entre nostalgie et fantaisie ... (44)

  Il n'y a que le réalisme qui arrive à ne pas décrire le réel... ou plus précisément, à le décrire de manière telle qu'il devient ...