dimanche 25 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -33-

                                       

Lundi 7 juin 1976. 
7 heures du soir. 
La réunion de parents des enfants qui achèvent leur année préscolaire ainsi que ceux inscrits pour l’an prochain allait débuter. Plusieurs se connaissent, ils sont assis les uns près des autres. Un peu à part, Daniel Cloutier et Don.
 
Monsieur le maire discute avec le président de la commission scolaire; ça semble être en lien avec la situation politique actuelle. Le Parti libéral du Québec qui forme le gouvernement depuis 1973 est confronté avec des problèmes éthiques alors que la tension causée par la Loi 22 sur la question linguistique ne cesse de faire la manchette des journaux de la province.  
 
Abigaelle se tient à la porte d’entrée de l’école afin de diriger les parents vers son local que Monsieur Saint-Pierre a aménagé pour y recevoir tous ceux et celles qui ont été convoqués. Lorsque la camionnette bleue s'approche dans la cour, s’arrête, que Benoît Saint-Gelais en descend et sert d'appui à sa soeur, la directrice de l'école, l’installe sur son fauteuil roulant pour la déplacer vers la rampe menant aux portes que l’éducatrice a laissé ouvertes afin de permettre à l’air du soir de s’engouffrer dans l’école, Abigaelle quitte son poste, entre dans un local rempli de fumée de cigarette : « Je n'échappe vraiment pas à toutes sortes d'odeurs nauséabondes.»  Elle s’installe au fond de la classe. 
 
Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, interrompt sa conversation avec Monsieur le maire pour prendre place près de la directrice qui vient d’entrer. Tous remarquent son air patibulaire. Elle ne salue personne sauf Monsieur le maire.
 
- Permettez-moi de vous remercier, chers parents, de vous être déplacés afin de recevoir l'information au sujet de la situation de nos élèves qui grimperont en première année l’an prochain ainsi que pour ceux qui en seront à leurs premiers pas dans notre système scolaire.
 
En bon diplomate, l’orateur s’avance dans les explications qu’il veut le plus claire possible et, surtout, cherche à éviter de trébucher sur le sujet sensible que représente l’autrice de l’idée qu’il énoncera en termes plus administratifs qu’autre chose. Il se permet, comme à son habitude, de mettre en avant-plan l’importance des relations qu’il entretient au ministère et sa connaissance rigoureuse des intentions ainsi que des retombées inévitables que le rapport Parent sur l’état de l’éducation au Québec projette pour l’avenir.
 
- L’étape que nous venons de vivre avec la création du ministère de l’Éducation, qu’on soit d’accord ou non avec les principes qui le sous-tendent, cette étape exigera de nous, administrateurs scolaires, directions d’écoles et enseignants, d'envisager l’enseignement et son organisation, d'une façon nouvelle. Mes contacts à Québec m’informent que d’ici un an ou deux, le gouvernement devrait adopter une loi visant à protéger la jeunesse. Sans aucun doute, nous, commissions scolaires, aurons à travailler en étroite collaboration avec de nouveaux intervenants et partenaires qui, comme nous, auront pour objectif ultime la protection de notre jeunesse. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous devons tout de même garder cela en tête alors que nous avons, maintenant, à prendre des décisions qui auront des impacts sur l'avenir de nos jeunes.
 
Les parents ne semblent pas trop se questionner sur le sujet, davantage soucieux d'en apprendre un peu plus sur ce qui arrivera à leur propre enfant lors de l’ouverture de l’année scolaire 1976-1977. Toutefois, autant Abigaelle que Madame Saint-Gelais, leur attention se porte à décoder ce que le président de la commission scolaire est en train d’exposer.
 
- Comme vous le savez, notre village connaît depuis quelques mois une recrudescence au niveau démographique, mais elle ne se manifestera que l'an prochain, ce qui nous oblige à une réorganisation scolaire importante. En fait, nous impose de régler une problématique à la fois nouvelle mais heureusement temporaire. Nous n’avons pas le nombre requis d’élèves pour être en mesure de conserver une classe de première année en septembre prochain. Deux hypothèses se sont offertes à nous. Envisager une autre école où il sera possible d’y déplacer nos élèves de première année, nous obligeant ainsi à devoir les voyager par le transport scolaire. L'autre hypothèse comprend deux axes tournant autour de la même idée, soit la création d’un groupe mixte. Une classe accueillant les enfants de première et deuxième année ou une autre composée de nos élèves de première année réunis à  ceux de la prochaine clientèle du préscolaire. Dans les deux cas la classe ne dépassera pas 20 élèves.
 
Lorsque Monsieur Granger prononce le mot «préscolaire», Madame Saint-Gelais frissonne sur son fauteuil roulant, les mains crispées aux deux accoudoirs en aluminium. Mais il semble que peu de parents s’en soient aperçus. Abigaelle, oui. Elle ne réagit pas, concentrant son attention sur les paroles du président de la commission scolaire qui venait de réussir un coup de maître. 

Allait-il maintenant demander l’opinion des parents ? Passera-t-il la parole à la directrice de l’école ? Abigaelle jaugeait la stratégie de celui qui l’avait invitée à son chalet afin de l'informer sur ce qui adviendra. Toutefois, un groupe mixte première et deuxième année, nouvel élément dans la proposition, n'allait pas, pour sûr, plaire aux parents, facilitant ainsi l’adoption de la fusion préscolaire première année, d'autant plus que l'idée de voyager les enfants vers un autre village, dont le fils de Monsieur le maire, n'attirerait que très peu d'adhérents.
 
- Je pourrais demander votre avis, mais sachez qu’à cette période cruciale de l’organisation scolaire, la démarche ne modifierait en rien la décision que la commission scolaire a déjà prise.  Je demande à Madame Saint-Gelais de nous la dévoiler.
 
Avant que la directrice prenne la parole, les parents, entre eux, semblaient s’interroger à mi-mots. Dans ce genre de rencontre, l’intérêt général prime rarement, c’est davantage ce qui arrivera à son propre enfant qui anime les intentions. On se retournait les uns vers les autres, faisant fi de l'impolitesse que cela manifestait envers Madame Saint-Gelais. Elle toussota dans le but de reprendre le contrôle de l’assemblée, sans résultat. 

C’est alors que Monsieur Saint-Pierre se présenta à la porte de la classe réclamant sur le champ la présence de Monsieur le maire qui laissa la discussion pour rejoindre le concierge.
 
- Qui a-t-il ?
 
Le concierge ne répondit pas, tournant la tête en direction de l’entrée de l’école où se tenait, droite et rigide, Madame Brodeur.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, hurla la vieille dame, à tel point qu'un inconfortable silence enveloppa tout d’un coup ce qui, un instant auparavant, émettait son, bruit ou parole.
 
Monsieur le maire, complètement ahuri, se dirigea vers elle qui ne semblait pas du tout intéressée à bouger.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, répéta-t-elle, furieuse.







mardi 20 janvier 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (41)

 



                                tout brûle dans sa tête

tout brûle dans sa tête folle  
nul ruisseau n'éteindra les espoirs 
que le temps pesamment y déposa
 
l'effroi de la nuit, les nuits froides
fondent au matin montagneux
un soleil rouge s'approprie les lieux
 
les champs bourrés de caféiers,
debout, droits dans l'aurore,
poussent le vent sec de l'inquiétude
 
sa tête, on dirait un paon fier,
prend la mesure du sang ancêtre
coagulé dans les mémoires
 
sur une route longue, bordée de cactus,
la courte poussière condensée suit
vacillante comme des rêves trébuchés
 
sa marche devenue course ne l'arrêtera pas,
à l'encontre des nuages gris qu'encore hier, 
la veille, puis demain, elle se renforcera
 
jamais - ce mot vulgaire truffé d'inconnus 
aura disparu de ses yeux nostalgiques,
de son cœur, de son trop-plein de vie
 
tout brûle dans sa tête
les rideaux oscillant de l'incertitude
glissent à ses pieds calleux
 
le froid des nuits, les champs broutés,
le soleil, par habitude disparu
le sable d'une route automate
 
et, comme on arrive d'un inespéré trajet
qu'infiniment les pas multiplient,
des lueurs esquissent un fond café
 
au grand bruit fauché par mille silences,
à ces mille et un silences, chaque jour
ajouteront des paroles embobinées à l'espoir
 
celles qui portent, supportent le martyre,
les sacrifices relégués à la grammaire de survie
dont les pages furent radicalement brûlées
 
toujours il y aura des lueurs pâles
zébrées entre ronces et fleurs,
entre veines de vie et rides de mort
 
toujours, sans en saisir le sens profond,
les routes ouvertes devant soi
garderont chaude ta tête qui brûle
 
marcher, 
encore et encore, 
mû par le moteur du vent
 
rouler son destin café
sur les coulisses des grands boulevards
jusqu'à la vie, jusqu'où tout brûle dans la tête

26 février 2016
 


    Ce portrait de février 2016 résume, à mon point de vue, ce qui peut se cacher dans la tête de plusieurs jeunes vietnamiens, ceux et celles qui rêvent d'ailleurs, «d'un ailleurs meilleur» comme le dit l'expression, incertains de s'épanouir dans un Vietnam superficiellement cicatrisé suite aux douleurs que trop de conflits lui ont infligées, aux séquelles dont leurs parents encore aveuglés par les éclats des bombes, l'odeur du napalm, les affreusités de l'agent orange ne cessent de leur rapporter. 

    Ces jeunes vietnamiens qui reçoivent la modernité comme une rescousse, les terres éloignées vues comme l'Eldorado sans mesurer le déséquilibre profond entre leur ici grégaire et un ailleurs idéal, ces jeunes vietnamiens dont tout brûle dans la tête, sans le savoir, peut-être, sont le reflet des lendemains d'une révolution. Il y a toujours des lendemains aux révolutions, qu'elles soient humaine, politique ou de tout autre nature ; ces lendemains représentent la conclusion du rêve de ceux qui l'auront provoquée, rarement l'aspiration de ceux, de celles qui suivent. 

    Les jeunes vietnamiens sont à l'étape de la vision de leur avenir : ou partir ou rester. Partir ? Rester ? Choisir alors que tout brûle dans la tête.


 
  

                                          tache rouge sur la multicolore Saïgon
 
une tache rouge se déplace
entre les chaises rouges du trottoir
bruits étouffés par celui de la rue
Saïgon 
 
un chien jaune aux yeux jaunes
fixe le stand où pendouillent des saucisses
il n’a pas appris à japper 
    sur Saïgon 
 
un bus vert s’arrête dans un fracas de fumée
trois femmes descendent, l’une excitée, 
l’autre farouche, somnolente la troisième
            tout comme Saïgon 
 
sur un tapis gris de nuages effondrés
la pluie hésitante tarde à venir  
elle craint trop les caniveaux 
                de Saïgon 
 
la tache rouge, bougainvilliers aux fleurs de papier,
se cache derrière l'oreille percée d’une bague noire
comme un phare arrimé au cœur de la ville-fille
                    Saïgon
 
elle porte le rouge comme on porte un enfant
à bout de cœur, à bout d’âme
collé à son sein 
                        Saïgon
 
un tissu au sol, taché de rouge
le vent ne l'arrache plus
il s'y colle, brunit, s'évapore
                            dans une Saïgon multicolore

7 avril 2016



Saïgon ne se définit pas. 

Elle, cette ville-fille, est le reflet épanoui des couleurs. Toutes semblent nourries par le soleil omniprésent, transfigurées par les heures qui passent, complaisantes à elles-mêmes, fières, tellement fières. 

Le rouge est sans doute, aussi, cette musique qui ressemble le plus à Mendelsshon, celui qu'on préfère ici, parce qu'il éblouie, oui, mais principalement parce qu'il écarte toute violence dans sa musique. 

Le rouge accroché partout, au sourire de la vendeuse de fleurs, à celle qui propose un pho à saveur de Hanoï, sur son drapeau, emblême immuable. 

Partout dans Saîgon, le rouge se déplace avec cette majesté sûre d'elle-même que personne ne remet en doute.












dimanche 18 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -32-


Il a fallu obligatoirement que Abigaelle s’approprie une nouvelle technologie : l’Internet. L’idée d’un réseau informatique permettant à plusieurs ordinateurs de communiquer entre eux s’est avérée pour elle un merveilleux moyen d'entrer en contact avec des universités dispersées à travers la planète, là, bien sûr, où c’était implanté. L’intérêt pour la doctorante est facile à imaginer, cela réduit de moitié ses allers-retours vers Québec. Le seul problème c’est que pour y avoir accès elle doit se déplacer vers la grande ville ce qui l'empêche d'y recourir spontanément et selon ses besoins. Toutefois, laisser le village des Saints-Innocents quelques heures à l’occasion, ne lui déplaît pas outre mesure.

Sans Internet, Monsieur Saint-Pierre, le concierge de l’école, avait quand même réussi à collecter de plus amples informations au sujet des vapeurs méphitiques, dénichées dans un document provenant du gouvernement canadien. Il y était écrit noir sur blanc que le plomb dans la tuyauterie n’allait plus être autorisé, en fait n’était plus autorisé depuis 1975. La maison Champigny date de plus de cinquante ans et il serait assez surprenant que le propriétaire y est apportée les corrections requises par la loi ou en démarche pour le faire. Il fallait aussi prendre en considération la situation de la municipalité dont la conduite maîtresse doit certainement contenir son lot de plomb. Du plomb dans les tuyaux, dans la peinture ayant servi à peindre autant l’extérieur que l’intérieur de la maison, une telle rencontre pourrait causer les désagréments que vit Abigaelle depuis le printemps.  

 
La secrétaire de l’école se présenta à la porte du local qu’occupe le groupe préscolaire, quelques lettres à la main.
 
- Une convocation, Abigaelle. Une pour toi, les autres pour les parents de tes enfants. 
- Merci Henriette. Tu pourras dire à Gérard qu’on aurait finalement découvert la source des odeurs qui circulent dans ma maison.
- Oui, je sais. Monsieur Saint-Pierre m’en a parlé. Je crois qu’il a finalement trouvé une solution pouvant régler ton problème.
- Les nouvelles vont vite.
- Ça tu le savais, répondit Henriette, sourire en coin.
 
Elles entendirent le grincement du fauteuil roulant de Madame Saint-Gelais se dirigeant dans leur direction.
 
- Henriette, tu as remis les lettres à Abigaelle ?
- C’est fait.
- Alors, tu retournes à ton bureau.
 
La secrétaire, sans baisser la tête, colla un sourire narquois à sa figure, puis repartit.
 
- Il s’agit d’une convocation provenant de la commission scolaire. Nous prévoyons réunir les parents des élèves de maternelle de cette année ainsi que ceux qui sont inscrits pour l’an prochain.
- Les actuels enfants du préscolaire sont-ils tous orientés vers la première année ?
- Vous voyez une raison pour que ce ne soit pas le cas ?
- Le classement automatique n’est pas la meilleure façon d’offrir des services à chacun des enfants. Vous devez savoir que certains exigent un peu plus d’appui.
- Nous ne bénéficions pas des ressources et du personnel à cet effet.
- Ce qui ne signifie pas qu’ils n’en aient pas besoin.
- À partir de la première année, la direction de l’école peut faire redoubler un élève si elle juge que c’est pour son bien.
- Exact, mais je ne crois pas qu’un classement automatique soit la panacée. J’aimerais que vous interrogiez les services à l’élève de la commission scolaire sur la possibilité de nous fournir un psychologue afin d’évaluer certains enfants.
- Un psychologue ?
- Psychologue scolaire, oui. Je crois savoir que Monsieur Raphaël Létourneau en est un.
- En effet, mais il travaille pour le service à l’enfance, pas pour nous.
- Je parle d’un prêt de service, quelques heures seulement.
- Vous pensez à un élève ou des élèves en particulier?
- Oui.
- Puis-je savoir de qui il s'agit ?
- Le jeune Patrick.
- Le fils de Monsieur le maire.
- Il m’apparaît important d’agir rapidement auprès de lui.
- Le fils de… Laissez-moi voir.
- De mon côté, je vais contacter Monsieur Létourneau.
 
Madame Saint-Gelais eut de la difficulté à contenir la bouffée de rage qui montait en elle et fit demi-tour pour regagner son bureau.

 
Le calme régnait dans le local de son groupe lorsque Abigaelle rentra. Chelle et Benjamin achevaient une conversation qui apparut sérieuse aux yeux de l’éducatrice, alors que Patrick boudait dans un coin, les bras croisés, manifestement inactif. Elle leva la main, ce qui signifie pour les enfants que leur enseignante a un message à passer.
 
- Vous aurez une importante responsabilité à réaliser, celle de remettre ceci à vos parents.     Déambulant entre les tables, Abigaelle déposait une enveloppe devant chacun des élèves.       Maintenant, vous y écrivez votre nom du mieux que vous pouvez, vous rappelant que c’est pour vos parents et qu’ils méritent que cela leur parvienne de façon propre et sans retard.
 
Leur laissant quelques instants pour effectuer la consigne, elle interrogea Patrick, lui demandant d’expliquer à tous ses amis ce qui venait de se passer depuis le moment où elle était revenue en classe. Le garçon garda un silence hermétique que l’éducatrice ne prolongea pas.
 
- Je comprends Patrick que tu n’aies pas le goût de t’adresser aux amis, tu as certainement tes raisons. Veux-tu que je demande à quelqu’un d’autre de remplir la tâche pour toi ?
 
Le garçon qui dépasse les autres en grandeur et en poids, hocha affirmativement la tête.
 
- Chelle, s’il te plaît, résume ce que j’ai demandé.
 

Tout le groupe se prépare à quitter le local au moment où le bus scolaire s’arrête dans la cour. Monsieur le concierge, debout dans le corridor, remerciait encore une fois les enfants de tenir leur local propre.
 
- Abigaelle, j’ai deux mots pour toi. Le premier, j’ai vérifié auprès de Nicéphore, l’employé de la ville, et il a confirmé que la tuyauterie maîtresse est bel et bien en plomb. Je lui ai parlé des vapeurs méphitiques dans ta maison. Il te propose quelque chose. N'oublie pas qu'il se dispute continuellement avec Monsieur le maire quand vient le temps d’acheter des produits chimiques pour les travaux d'entretien. Il croit davantage aux vieilles recettes de nos grands-mères
- Et quel est ce quelque chose ?
- Toutes les semaines, dans les tuyaux de la maison, il te conseille de verser du bicarbonate de soude mêlé à du vinaigre blanc et de l’eau bouillante. Si tu bois du café, alors il t’encourage à jeter ton marc dans l’évier. Mais là où je n’ai pas pu m’empêcher de rire, c'est lorsqu'il a dit de déposer une tasse de yogourt dans le renvoi d’eau de la douche. Même si les vapeurs disparaissent, tu continues le procédé au moins durant un mois. Finalement, il serait bon que ton propriétaire oublie l’idée d’un déshumidificateur pour, à la place, engager un plombier qui changerait tout ce qui est plomb dans la maison.
- Merci beaucoup Monsieur Saint-Pierre, j’entreprends  l’opération dès maintenant.
- Dernière petite chose, Abigaelle. Nicéphore m’a rappelé un détail. Lorsqu’on utilise des munitions pour la chasse, eh bien il y a beaucoup de plomb qui se déverse.
 

Lorsque Abigaelle sortit de l’école, c’est fou comme elle sentait un regard lui fusillant le dos.





samedi 17 janvier 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (40)

 
MONique


Ce poème revêt une importance particulière pour moi. 
Il date du début de l'année 2016, il y a maintenant 10 ans. Dix ans, mais qu'est-ce c'est dix années pour une amitié de 1000 ans ? 
Un grain de sable sur la plage de Vung Tau. 
Une goutte de pluie durant la saison froide à Saïgon. 
Une feuille que le vent de mer de Da Nang pousse dans les corridors de la ville qu'un pont-dragon traverse. 
Un impérissable souvenir. 

Je viens de le revisiter, lui apportant ce vernis poétique qui permet au poème de continuer d'être, de continuer à être. 

À le relire mon coeur bat de cette intensité qui jamais ne s'arrêtera parce que ce coeur bat non par habitude, il bat pour retenir le sens véritable que révèle cette maison, la transcendance qui fixa le temps quelque part au-delà du visible, lieu où seuls se rejoignent ceux dont le destin est celui de se rejoindre, ce quelque part, dans l'âme, là où est gravée l'empreinte rouge de l'éternité.

Y ai ajouté un mot nouveau. 
Un mot d'une beauté transactionnelle que l'ami Jean Choquette a créé, lui ce grand créateur de mots qui embaument sujet ou objet, les rend davantage transparents, leur donnent des ailes.

Ce mot c'est «vieillance». 

Il chasse de notre esprit le mot «vieillesse» qui charrie avec lui l'idée de passives attentes pour y substituer le concept d'action, d'une action à la fois calme, détendue, l'image d'une berçante installée à la fenêtre d'une maison parfois imaginaire, mais, toujours, soutenant le regard autant sur ce qui fut, ce qui est... ce qui sera.

Merci Choquette de m'avoir autorisé à l'utiliser et peut-être ainsi le voir se répandre. 


                                       cette maison…

- pour mon amie de 1000 ans, Monique Racine-Brouillette  -
À lire tout en écoutant 
LES SCÈNES DE LA FORÊT  - Schumann 
 
 
cette maison n’existe pas, n’a jamais existé
ni dans les rêves ni dans les mains d’une vieille dame 
-  à qui longtemps on fit croire que si
 
pourtant, les nuits, cette maison agace ses rêves
sans la reconnaître elle sait qu’il s’agit bien d’elle
-  toujours elle l’a entretenue
 
les rideaux verts, disparus, carreau souillé des fenêtres, 
ça n'est pas chez elle, pourtant ça revient sans cesse
-  comme une obsession ambigüe
 
à l’intérieur, de froides couleurs, irréelles à l'extérieur
des abeilles grafignent la dentelle écrue de sa mémoire 
-  s’activant au-dessus d’une ruche vide
 
les fleurs sur tronc d’arbre cachent aux regards fixes
un chat  que dore le soleil; il avale des mirages
-  visions et cauchemars étendus sur un balcon branlant
 
la vieille dame, celle de la maison pas à elle 
ressuscite des mémentos périmés
-  créateurs de la mesure du temps
 
on aura transporté cette maison près de l’appontement,
lancé madriers, poutres et chevrons loin de ses yeux 
-  ses rêves engourdis, évanouis au matin citron
 
elle a fait comme on le lui a dit, enseigné, répété 
mais tout glissera sur le radeau fragile qu’elle imaginait 
- une maison plus vieille qu’elle, grêle
 
ainsi iront rêves, chimères appâtées, réalités sibyllines,
tout voguera tels des galères ancêtres, un jour
- dans la vase des jours… la vase des jours
  
sans doute ne rêvera-t-elle plus, 
sans doute n’aura-t-elle pu que rêver
- rêve-t-on lorsque nos pieds éloignent tout
 
elle partira par de grands chemins, inconnus
oubliera maison, nuit, rêves, frissons glacés, cauchemars
- accompagnée d’une volée de coquecigrues
 
dans le labyrinthe des forêts,
elle n’entendra plus râler les séismes noctambules
- libérée de cette voix aiguë
 
celle qui sort des rêves trompeurs, captieux et cauteleux
des terres anonymes qui charroient la liberté
-  en blanc et bleu et blond et blanc et bleu
 
la vieille, pied léger, talon ferme et jambe raide
c’est la Bérézina… moins les canons, moins la retenue
- tête haute sous la feuillée
 
ses yeux qui endormaient des rêves éveillés
ses yeux chinés et complices crèveront le vent 
-  alors qu’enfin elle voit
 
elle voit dans un ruisseau aux couleurs arc-en-ciel
ce que les autres voyaient d’elle, qu’elle ne voyait pas
- les yeux des autres sont des orages refoulés
 
la vieille dame marche, des traces la suivent
s’émiettent, se coagulent à vitesse vertigineuse
- personne n’en percera les ombres
 
elle croisera dans ses détours impromptus
des images palpables, au bout de ses doigts tourmentés
- un grand florilège sur papier couleur sépia
 
son cœur, celui qui, à tout rompre, battait la chamade 
que lui arrivera-t-il alors qu'elle se recommence
- renaissance et cri primal
 
la vieille dame, nue d’avant et nue d’après
couverte des rides de la fatigue, de l’imaginaire 
- ne gémira pas, elle ne gémira plus
 
plus jamais ne pleurera, ses larmes d’autrefois
n’auront plus de sens devant l’envers de ce chemin
- elle inverse le monde…
 
peur, crainte, angoisse, son pain quotidien, rassis
elle l’aura mangé, bouche camouflée par sa main
- les dents noires d’Ordalie la ridiculisaient
 
repue tel un enfant nourri la veille d’une mort annoncée
la vieille dame de la vieille maison s’immobilise, fragilisée
- parfois, souvent même, la léthargie est geste premier
 
les mots qu’elle cherche sont inactifs dans sa mémoire
si par mégarde elle les retrouvait, n’auraient aucun sens
- la grammaire du silence ne se devine pas

 
au bout du sentier, 
des feuilles vertes et salies,
une vieille maison, 
vieille de vieillance
somnambule aspirée par de pugnaces odeurs 
 
et
tout au bout de ce sentier
rien
 
 
27 janvier 2016

mercredi 14 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -31-


Ça sera une fois revenue au volant de sa Westfalia orange, en route vers la maison Champigny sise sur le terrain Granger que Abigaelle se remémora la dernière phrase du président de la commission scolaire. Il l’avait saluée, la remerciant d’avoir répondu à son invitation - la musique japonaise s’infiltrait toujours un partout autour de ce chalet situé dans un lieu qui lui était inconnu, sans aucun doute le même scénario pour plusieurs villageois des Saints-Innocents - par ses mots : « Il serait intéressant pour vous de contacter Herman Delage afin d’approfondir ce dont je vous ai parlé. »
 
Ce personnage, à nouveau, revenait à elle, du moins semblait être invité à traverser sa route. Elle se rappelait leur première rencontre. C’était avant le décès de son père, propriétaire du supermarché Steinberg; il pleuvait. Venue chercher des cartes topographiques de la région, c’est à lui que la postière Angelina l’avait recommandé. Tous deux, à l’extérieur de l'ancien magasin général, l’un semblant tout à fait à l’aise devant ces retrouvailles impromptues, l’autre, feignant ne pas le reconnaître, apprenant toutefois qu’il avait modifié son parcours universitaire, quittant la Faculté des Sciences pour continuer ses études en Géographie. De son côté Abigaelle achevait une maîtrise en éducation dans la même université. Nous étions en 1970, quelques semaines avant la Crise d’octobre. Herman lui avait offert une cigarette, elle lui avait demandé s’il était possible de lui fournir de la marijuana, tout cela quelques instants avant qu’une camionnette bleue l’éclabousse en accélérant devant une flaque d’eau de pluie.
 
Il revenait à elle, lui qui l’avait apostrophée lors du repas des funérailles de Monsieur Delage au sujet de sa participation aux activités terroristes du FLQ. Depuis, rien. Silence radio. Il devait être passablement occupé à gérer la suite des affaires familiales qui accablaient sa mère et l’obligeaient à se confronter à des choix déchirants : l’université ou Steinberg. Et voici que Monsieur Granger après lui avoir tracé les contours de quelques histoires que tout à chacun pourrait classer dans la catégorie des loufoques, lui conseillait de prendre contact avec le grand jeune homme.
 
La route la ramenant chez elle, manifestement, est le résultat d’un défrichage sélectif. Elle n'y avait porté qu'une attention secondaire, soucieuse de ne pas rater les détails qu'on lui avait notés sur un bout de papier afin d'arriver à bon port, et surtout ne pas être en retard. Là, alors que le soir doucement obscurcissait le chemin et que Abigaelle s’éloignait du chalet de Monsieur Granger, elle découvrait son étroitesse qui ne permettait qu’à une seule voiture d'y circuler, voiture ne pouvant en revenir que profondément égratignée. Elle l’imagina en automne, un long ruban boueux alors qu’en hiver, il s’avérerait difficilement praticable à moins de le déblayer avec parcimonie.
 
Le jour tombait. L’appétit gagnait la conductrice qui se mit à regretter amèrement d’avoir ingurgité quelques bières. En moins de vingt minutes elle se retrouva devant chez elle. Descendant du véhicule, son attention fut attirée par une voiture à l’arrêt stationnée devant l’école. Elle jeta un œil surpris car aucune lumière autre que celle de l’entrée demeurait en fonction. Hésitant un court instant, elle traversa finalement la rue Principale afin de vérifier qui pouvait bien investir les lieux à cette heure tardive. Elle reconnut Monsieur le concierge Saint-Pierre qui s’affairait à fermer la porte à clé.
 
- Vous travaillez tard, lança-t-elle dans sa direction. 

Le vieil homme lui sourit.

- Mademoiselle Abigaelle, est-ce que vous souhaitez travailler dans votre local ? Je peux vous ouvrir la porte.
- Non, je me demandais seulement qui pouvait bien se retrouver devant l’école à cette heure-ci.
- Depuis quelques jours, le système de chauffage est devenu un vrai mystère que je n'arrive pas à résoudre. La fournaise est pourtant bien en mode hors service et voilà qu’elle s’amuse à repartir sans avertissement. J’en ai glissé un mot à Mademoiselle la Directrice qui m’a demandé, je devrais plutôt dire qu’elle m’a ordonné de trouver ce qui ne fonctionne pas. Le jour ça va, je suis sur place, mais je viens tous les soirs après souper pour m’assurer que tout est normal.
- Vous avez trouvé la cause du problème ?
- L’âge.
- Il s’agit d’un équipement qui date…
- … on ne l’a pas changé depuis la construction de l'école. Il faut savoir que c’est une machine, et une machine a une durée de vie limitée. C’est un peu la même chose pour les humains.
- Avez-vous avisé la commission scolaire ?
- Passer par-dessus l’autorité de Mademoiselle Saint-Gelais, vous n’y pensez pas. Ça serait signer mon arrêt de mort ou à tout le moins mon renvoi immédiat.
 
Le vieux concierge raconta à Abigaelle quelques anecdotes savoureuses qu'il avait vécues depuis l’arrivée de la nouvelle directrice, précisant que celle qui gérait l’école auparavant agissait différemment. Ce qui ne la surprit absolument pas. Elle l’écoutait avec empathie sans manifester d’opinion, mais récoltait des remarques allant dans le même sens que ses propres observations.
 
- Monsieur Saint-Pierre, j’aurais un problème à vous exposer.
- Si je peux vous aider, allez-y.
- La maison que j’habite…
- … oui, oui, je sais. On en a parlé dans l’école. Les mauvaises odeurs ?
- Exactement. Ça devient chaque jour de plus en plus intolérable.
- Allons constater sur place, si vous le voulez bien.
- Je vous en serais reconnaissante si vous pouviez apporter au moins une explication.
 
Ils traversèrent la rue. Devant la maison rembrunie, les derniers rayons du soleil fabriquaient des auréoles qu'il déposait ici et là, des linéaments la rendant plus grande, plus énigmatique. Le bleu si caractéristique qui découpe les contours des fenêtres se transformait doucement en de menues teintes noires  leur donnant un aspect légèrement lugubre. Le gazon avait été fauché dans la journée, ça se sentait. Abigaelle souhaitait retrouver à l’intérieur cette même odeur au lieu de ce à quoi elle devait obligatoirement s’adapter.
 
Ils entrèrent. Deux pas et Monsieur Saint-Pierre déclara:
- Des vapeurs méphitiques.
 
La surprise que ces mots produisirent du fait qu’ils proviennent de la bouche du concierge de l’école primaire des Saints-Innocents stupéfia Abigaelle qui se demandait comment il avait réussi, en l’espace de deux courtes minutes, à établir ce diagnostic qui lui semblait évident, mais exigeait tout de même certaines précisions pour la locataire. 
 
- Elles peuvent être toxiques. Certainement que l’origine se trouve dans la cave. À l’époque de la construction de cette maison on ne faisait pas d’analyses des sols. Très peu étaient en ciment, alors on ne pouvait penser à la pyrite qui résulte du fer alors que ces vapeurs se relient plutôt au plomb.
- Je ne connais pas l’histoire de cette maison, un peu au sujet du terrain, guère plus. Une chose que j'ai remarquée c’est que ces vapeurs que moi j’appelais des odeurs, disparaissent lorsque le froid s’installe pour resurgir au printemps. Je n’ai pas de souvenir si elles se répandaient l’automne dernier lorsque je suis arrivée.
- L’automne dernier, je ne sais pas si vous vous en rappelez, mais il a été plutôt froid. Il a ensuite été entrecoupé d’épisodes de chaleur, ce qui, je pense, expliquerait pourquoi en janvier l’ours noir se serait soudainement réveillé pour repartir à la recherche de nourriture.
- Ça m’apparaît un bonne explication.
- Avec deux amis de longue date, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la municipalité,  je m'amuse à collectionner les événements qui surviennent dans le village. Et à l’âge où nous sommes rendus tous les trois, permettez-moi de vous dire qu’on en a plusieurs, certains datent de longtemps.
-  Vous devriez fonder une société d’histoire afin de répandre vos connaissances.
- Vous me faites rire. Sachez que plusieurs personnes verraient cette idée d’un très mauvais œil. Il y a des histoires qui ont intérêt à demeurer cachées.
- Que dois-je faire pour régler ce problème, celui des vapeurs ?
- D’abord, considérez-vous chanceuse qu’elles ne vous aient pas encore détruit les poumons. Prenez pas de chance, faites-les vérifier. Laissez-moi deux jours et je serai peut-être en mesure de les éliminer.
 
Monsieur Saint-Pierre quitta la maison de l’enseignante qui remarqua, le voyant traverser la rue pour rejoindre sa voiture, qu’il semblait plus âgé de dos que de face.



dimanche 11 janvier 2026

DERNIÈRE HEURE



Il m'apparaît tout à fait normal que vous soyez les premiers, autant ceux de la première heure que ceux de la dernière heure, à apprendre la nouvelle de dernière heure :

JE NE SERAI PAS CANDIDAT 

À LA CHEFFERIE 

DU PARTI LIBÉRAL DU QUÉBEC.

À la suite d'une intense réflexion, de nombreuses consultations, d'une analyse exhaustive de mes appuis potentiels autant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Parti Libéral du Québec, j'en suis venu, en toute lucidité, à la conclusion de ne pas poser ma candidature à la chefferie du Parti Libéral du Québec.

Permettez-moi de profiter des pages qui me sont offertes sur le blogue du CRAPAUD GÉANT DE FORILLON, pour vous partager les éléments qui ont alimenté mon introspection et le chemin, cahoteux je l'avoue en toute humilité, qui m'a conduit à cette déchirante décision.

En premier lieu, je tiens à remercier les membres de ma famille qui ont su respecter ma méditation, n'intervenant en aucun moment afin de l'orienter d'un côté ou de l'autre.  Soit qu'ils ne saisissaient manifestement pas la démarche ou s'en contrefoutaient-ils complètement. J'en ai déduit que si je briguais l'investiture, si j'étais élu, devenais député de ma circonscription et que le Parti Libéral du Québec soit appelé à former le prochain gouvernement faisant ainsi de moi le Premier ministre du Québec, eh bien je ne pourrais pas user de l'argument suivant pour démissionner ultérieurement : « J'annonce que pour des raisons familiales, je me vois dans l'obligation....   bla bla bla...»

Ce premier lieu étant éclairci, ma pensée s'est concentrée illico sur la revue de mon engagement politique au cours des deux derniers siècles. Mon premier vote remonte à 1968. Aux élections fédérales qui menèrent Pierre Elliot-Trudeau au pouvoir. C'est... malheureusement... ma seule accointance avec un parti libéral; que toute personne n'ayant jamais voté «libéral» me lance le premier bulletin de vote ! Ce qui favorise ma candidature c'est le fait de n'avoir jamais commis d'erreurs politiques pouvant me discréditer auprès de l'électorat. Cela signifie qu'en aucune occasion n'ai-je signé une pétition exigeant la démission d'un quelconque ministre libéral; qu'en aucune autre occasion n'ai-je affirmé sans laisser percevoir mon rire qu'un gouvernement libéral n'était pas à la hauteur de toute controverse; qu'en aucune occasion n'ai-je été convoqué par telle ou telle commission d'enquête; finalement, et sans aucun doute voici l'argument massue, lorsque René Lévesque a quitté le Parti Libéral du Québec, je me suis réjoui pour le parti qui dans un geste stratégique quasiment machiavélique, se débarrassait d'un problème se répandant comme une tache d'huile. Donc, en terme politique je suis aussi vierge que Soeur Marie-Madeleine-de-la-Rédemption, ma directrice en septième année.

Il me fallait, par la suite et avant de monter une équipe susceptible de faire marcher la machine, de bien la huiler, il fallait porter mon attention sur un programme clair, compréhensible et surtout accessible à tous et à toutes. C'est vraiment à partir de cette étape que mon discours s'est raffiné, l'embrayant toujours de «tous et toutes» parfois, et «toutes et tous» un autre parfois. Vous remarquez déjà l'intention derrière le message. Mais je ne devais pas en rester là. Comme le Parti Libéral du Québec est reconnu comme étant le parti de l'économie, il fallait m'y conformer. J'ai donc construit une plate-forme surnommée «L'économie, c'est la vie!» J'y traçais le parcours d'un, d'une Québécois-oise, selon un nouveau paradigme - ce mot attire toujours l'attention de ceux-celles qui n'écoutent pas le discours, mais sont éblouis par la qualité exotique d'un vocable inconnu à leurs oreilles.
 


De la naissance à l'adolescence: école buissonnière supervisée; 
de l'adolescence à l'âge adulte: voyages à travers le monde, puisque les voyages forment la jeunesse qui peut ainsi éparpiller partout sur la planète leurs bêtises loin du territoire national; 
de l'âge adulte jusqu'à 50 ans: formation obligatoire dans les domaines utiles à la nation québécoise; 
de 50 ans jusqu'à ce que mort s'en suive: travail obligatoire, ce qui ne devrait poser aucun problème puisque c'est à cet âge qu'on en saisit toute l'importance et devient le creuset dans lequel verser le bagage accumulé durant sa vie.

Ce plan magistralement réfléchi, lorsqu'on le scrute plus en profondeur, renferme la solution à tout ce que l'ancien paradigme traînait comme problèmes sociétaux, sociaux, personnels et politiques. 

Quand croyez-vous, à la suite de l'application stratégique de cette réorganisation de notre «vie ensemble», quand les individus rassurés par un schéma clair et précis, quand ces individus auront-ils le temps pour vivre l'insécurité, croire que l'avenir n'a pas de sens devant eux, que le voisin pourrait être un ennemi ? 

Quand nos concitoyens auront-ils le temps de souffrir de maladies occasionnées par le stress ? Et si cela devait malencontreusement se produire, une bonne partie d'entre elles seraient soignées à l'extérieur de nos frontières. Notre système de santé s'en trouvera ainsi allégé et beaucoup moins vorace en terme d'investissement.

Nos concitoyens, ayant été des immigrants un peu partout sur la planète durant leur jeune âge, sauront accueillir ceux des autres pays avec le même enthousiasme qu'ils ont reçu et cela sans aucun préjugé. Les préjugés ne sont-ils pas propagés par un système d'éducation biaisé dont les fondements ont des racines refermées sur nous-mêmes ? Les écoles et autres affinités n'étant ouvertes qu'à des hommes et des femmes d'âge mûr, capables de construire ce dont ils ont vraiment besoin.

La question des religions déchire le monde ? Notre nouveau paradigme l'évacura en ne lui donnant aucun privilège privé ou public. 

L'abolition de la retraite entraînera automatiquement de fulgurantes économies au trésor québécois.

L'inutilité des syndicats devient une évidence, ce qui élimine définitivement le fléau des grèves.

Il me fallait aborder l'épineuse question de la constitution d'une équipe. La CAQ (Coalition Avenir Québec) ne cesse de proclamer qu'elle seule réunit des citoyens de toutes les allégeances politiques; le PQ (Parti Québécois) oriente ses objectifs vers la souveraineté du Québec, ce qui me semble mieux réalisable dans le paradigme actuel que dans celui que je propose; le PC (Parti Conservateur du Québec), avec tout le respect que je lui dois, n'est finalement qu'un artefact usé de la vieille pensée politique. Face à ces définitions qui m'ont servi de balises, j'en arrive à la conclusion que le Parti Libéral du Québec ne peut être que mon seul choix, mon unique option. Mais là où le bât blesse et cette évidence aura beaucoup influencé le chemin menant à ma  conclusion, c'est l'équipe.

Au Parti Libéral du Québec, une sorte de leitmotiv survit à des décennies d'existence: ça prend un chef qui a l'air d'un chef, un chef qui a un passé de chef, un chef qui est capable et surtout habile à fermer les yeux quand la situation l'exige, à les rouvrir avec cet air étonné qui jamais ne remet en doute ses qualités de chef en chef. Un certain panache aussi. 

Retournez votre regard vers ceux qui ont occupé la chaise de chef, vous remarquerez un souci de l'évolution avant celui de la révolution. Du premier chef (Henri-Gustave Joly de Lotbinière) jusqu'à Jean Lesage, on parle ici d'environ 100 ans, tous les chefs portaient soit la barbe ou la moustache. C'est l'homme d'Ottawa qui, avant d'annoncer une révolution qu'il souhaitait tranquille, renversait une tendance forte, le port du poil au menton. Plus aucun autre chef en chef n'en a porté depuis. Fallait le faire. Fallait donc un autre type de panache. On l'a trouvé assez rapidement: copier les attributs des chefs libéraux du fédéral. La consigne, fort simple, se résume ainsi: l'élection, ça se gagne avec des dollars, beaucoup de dollars. Les dollars ça se gagne par le concept du retour de l'ascenseur. Des commandites qui ont l'immense privilège d'être drapées dans la pureté du geste généreux. 

Ça s'est su assez rapidement auprès des décideurs du Parti Libéral du Québec qu'un quidam envisageait poser sa candidature à la chefferie et qu'il était à l'étape de constituer une équipe. Ce mot chez les libéraux équivaut au tonnerre. Il n'en fallait pas plus pour que des éclaireurs bien mal intentionnés fassent irruption dans mes courriels afin de sentir ce qui se passait. J'ai joué le jeu. Mon recrutement, je l'admets, n'allait pas nécessairement à un train d'enfer, même qu'il battait de l'aile parlementaire. 

D'illustres personnalités québécoises réfléchissaient à la manière la plus civilisée de répondre négativement à ma sollicitation. En fait, je me suis rapidement retrouvé seul, tout comme au début. Le compendium adressé à d'hypothétiques candidats m'étant retourné avec la mention «Inconnu à cette adresse.» tirée de la nouvelle surprenamment écrite par Kressman Taylor, il n'en fallait guère plus pour que ma pensée dévie.

Un mot a signé l'arrêt immédiat de mon intention de briguer la chefferie du Parti Libéral du Québec, ce mot tel un coup d'épée bien asséné fut : utopie.

J'ai alors réalisé que la politique ne s'adresse qu'à ceux et celles pour qui l'utopie n'est pas la solution à la réalité.



Si Nathan avait su... (Partie 2) -33-

                                        Lundi 7 juin 1976.  7 heures du soir.  La réunion de parents des enfants qui achèvent leur année pré...