vendredi 1 mars 2019

humeur vietnamienne

Casquette du groupe VIETNAM '19


Lorsque je ferme les yeux, j’entends encore le roulement inégal du mini-bus cahotant sur les routes birmanes, puis celles du Vietnam. Le silence aussi, celui de mes compagnons de voyage qui roupillent ou parcourent un Routard ou un guide de la National Geographic.

Une question surgit derrière ou devant moi, me ramène à la réalité, celle de ce groupe hétéroclite parti à la découverte de terres asiatiques. Nous étions six, accompagnés par un guide fantastique, un chauffeur prudent et expérimenté, avalant des centaines de kilomètres au pays de Aung San Suu Kyi, entre Rangoun, Bagan et le Lac Inle.

         

La Birmanie, appellée également Myanmar, s’ouvre au monde suite à de nombreuses années sous le joug des militaires qui y font toujours la pluie et le beau temps. Dire combien cette contrée hautement spirituelle est belle relève de l’impossible ! Les images que nous en ramenons effleurent à peine la quintessence de tous ces endroits parfois sauvages mais toujours jolis. De cette pureté des couleurs, nos yeux en sont encore émerveillés !


         

Sans tomber dans le descriptif de l'itinéraire, je m’en tiendrai surtout à l’atmosphère qui régna pendant plus de cinq semaines, entre nous, Occidentaux, uniment surpris par ce pays de pagodes, de sable et de poussière... sur un réseau routier pas encore idéal. Les constants soubresauts que notre chauffeur essayaient tant bien que mal de réduire au minimum, nous tenaient continuellement en alerte. Il aura fallu quelques jours avant de nous y habituer.

La route entre Rangoun et Bagan, tout comme celle qui nous mena par la suite au Lac Inle, ne nous permit que des arrêts nécessaires afin de délier des jambes et des fessiers rudement mis à l’épreuve. On nous attendait au bout du chemin...

Près de 3000 pagodes, temples, stupas sur le site archéologique bouddhique de Bagan - ville qui interdit les plastiques - secouaient littéralement notre admiration. Les tremblements de terre, celui de 1975 et le dernier survenu en août 2016, n’ont en rien détruit le calme, je dirais la spitiualité des lieux. Que dire des merveilleux couchers de soleil que nous pûmes admirer sur les eaux de l’Irrawady, puis de la pagode Shwesandaw ! Beauté et poésie réunies...

Dans l’organisation d’un périple de cette envergure, sachant que l’on ne peut tout voir, tout visiter, des choix parfois cruels s’imposent, que ce soit au niveau des endroits à ne pas manquer ou le temps qu’on doit leur consacrer. Par chance, nous avions remis entre les mains de notre guide Oo le soin d’orienter nos déplacements. Il va sans dire que Bagan nous a éblouis, mais le Lac Inle nous attendait.

Retour sur la route avec les inconvénients qu’elle présente pour les joyeux lurons qui, tout doucement, s’adaptait à l’heure asiatique, un décalage de douze heures. Une de nos toquades, sans doute celle qui s’est installée à demeure dans le groupe, se manifestait par nos profondes et philosophiques questions sur le temps et l’espace. S’il fallait en résumer la juteuse substance, je dirais que nous n’avons point épuiser le sujet, mais en sommes arrivés à la conclusion que... tout est courbe.

Le Lac Inle se situe au centre de la Birmanie, dans les montagnes Shan - Bagan, pour sa part, se retrouve dans la plaine centrale du pays, sur la rive gauche de l’Irrawaddy. Cette vaste étendue d’eau claire est peu creuse (4 mètres en saison de la mousson) et offre aux visiteurs des paysages magnifiques: les jacinthes d’eau flottant sur une eau tranquille, les graminées qui s’amusent à modifier leur couleur selon les inclinaisons du soleil, une foule d’oiseaux tropicaux vivant dans la Réserve de biospère reconnue par l’UNESCO en 2015, et encore et encore...

Une journée passée à le sillonner avec différents arrêts ici et là afin de rencontrer des tisseuses de fil de lotus, des joalliers spécialisés dans les bijoux en argent et tout au bout, une pagode (In Dien) qui vaut le détour.

Lors de ma dernière escapade en Birmanie, je n’avais pu apprécier à mon goût la cuisine locale. Ce fut tout à fait le contraire cette fois. Les plats régionaux et les spécialités du pays enchantèrent les architectes que nous devenions... En effet, alors que le débat autour de la lubie du Président Trump semble piétiner, nous avons discuté... mur à mur... de ce problème, pour en arriver à la conclusion que ce mur isolant le Mexique des USA devait être agrémenté de bougainvilliers grafignant l’austère ciment qui le composerait. Entrecoupé par la plantation de magnifiques flamboyants, leurs rouges superbes verraient à camoufler la honte qui s'en dégagerait. Tout au long du voyage, nous avons peaufiné ce projet qui devrait se retrouver sur le bureau de la Maison Blanche d’ici peu.


Le Lac Inle signifiait aussi notre retour sur Rangoun puis le départ vers Hanoi, au Vietnam.

Ce voyage à deux volets (Birmanie et Vietnam) s’annonçait exigeant en raison des kilomètres à parcourir. 10 jours en terre birmane, sous un soleil continuellement présent, permirent au groupe VIETNAM '19, de constater que le tourisme aisatique n’a rien à voir avec d’autres. Le temps prend une autre dimension.

Le Vietnam nous ouvrit ses bras le 22 janvier 2019. Sa capitale, Hanoi, contrairement à ses habitudes resplendissait dans ses habits estivaux. 

Impossible de ne pas relater l’extraordinaire journée du 23: notre rencontre avec l’illustre chercheur et écrivain 

vietnamien Hữu Ngọc qui a bien voulu accepter de participer à une entrevue originale. Un moment inoubliable pour l’ensemble du groupe qui put apprécier les propos vifs et intelligents du plus important écrivain du Vietnam, connu dans le monde entier. Âgé de 100 ans, il fut très proche du Président Ho Chi Minh.

Quelle entrée dans le pays pour 6 Québécois se préparant à sillonner les routes qui les menèrent de Sapa jusqu’au Nord du Vietnam, puis vers l’ïle de Cat Ba dans la Baie d’Halong, avant de se diriger vers Ninh Binh: c’est là que nous avons fêter le Têt, la Nouvelle Année Lunaire!

 

Il est tout à fait normal que la fatigue physique s’abatte sur nous après tant et tant de merveilles qui doucement s’emmagasinaient dans nos mémoires: les montagnes de Ha Giang, les ethnies de Meow Vac, les chutes de Cao Bang, les silences de la jungle sur l’ïle de Cat Ba, la réunion des montagnes et de la mer une fois arrivés à Ninh Binh...

                                    

  




                         


    

Ce fut, par la suite, la ville impériale de Hué - il ne pleuvait pas, chose plutôt inhabituelle - Hoi An, la magnifique, pour nous retrouver à Saigon; du Nord vers le Centre puis le Sud.

                                      

Les voyages organisés par les agences concentrent leurs allées et venues sur les principaux attraits touristiques, alors que ce sont les gens qui nous ont attirés, les petits coins secrets de ce pays aux mille contrastes et ce que je pourrais nommer “l’inside”.

De Saigon que certains craignaient en raison de son immensité, nous prîmes du repos sur les plages de Vung Tau avant de découvrir le majestueux Mékong et son delta.

     



38 nuitées et 39 jours plus tard, à l’aube du retour vers la froidure québécoise, de son hiver rigoureux, 5 Québécois s’apprêtaient à repartir me laissant avec ma belle Saigon.

Ce fut une expérience touristique, oui, mais également un profond apprentissage. Vivre 24 heures sur 24 ensemble, se respecter mutuellement, partager nos extases, nos fatigues aussi, nous mène inévitablement à des conclusions sur nos capacités d’adaptation; il en faut pour accepter de vivre dans un monde si différent, parfois si complexe.

Je disais aux membres de VIETNAM '19 lors de la préparation à ce voyage, que l’Asie n’a rien à voir avec l’Amérique ou l’Europe. Nous nous en sommes aperçus rapidement.

On ne peut revenir d’une telle aventure sans quelques égratignures dans nos croyances, parfois dans nos préjugés. J’entends par là, la nécessaire ouverture vers autre chose, d’autres mentalités et surtout, oui surtout, recevoir tout un florilège d’impressions qui souvent défient notre manière de voir le monde.

La Birmanie et le Vietnam ne sont pas l’Asie dans son ensemble, cela est exact, mais ils nous présentent une autre façon de vivre, de concevoir le temps et l’espace. Être zen prend un sens différent lorsque l’on s’approche de la pauvreté, parfois à un niveau que l’on ne peut soupçonner... lorsque l'on se met en contact avec certains cultes... lorsque l'on se laisse pénétrer par des sensibilités nouvelles.

Il y a une chose que je continue quotidiennement de remarquer et que j’espère avoir su offrir aux yeux de mes compagnons de voyage, c’est que l’Homme, qu’il soit occidental ou oriental, cherche un chemin pouvant l’amener vers ailleurs, un ailleurs qui se trouve peut-être à l’intérieur de lui-même!





















































vendredi 28 décembre 2018

humeur vietnamienne

A  M  O  S          O Z
Amos OZ est décédé.

Il écrivait:

Comment peut-on être humain, c’est-à-dire sceptique, capable d’ambivalence morale, et essayer en même temps de combattre le mal? Comment résister au fanatisme sans devenir soi-même fanatique? Comment combattre pour une noble cause sans devenir un combattant? Comment lutter contre la cruauté sans se laisser contaminer? Comment utiliser l’histoire sans éviter les effets toxiques d’une surdose d’histoire? Il y a quelques années, à Vienne, j’ai vu dans la rue une manifestation d’un groupe d’écologistes, qui protestaient contre les expériences scientifiques sur les cochons d’Inde. Ils portaient des pancartes avec l’image de Jésus entouré de cochons d’Inde martyrisés. Leur slogan était :’’Il les aimait aussi.’’
Peut-être bien, mais certains d’entre eux m’ont paru capables, un jour ou l’autre, d’abattre des otages pour mettre fin aux souffrances de ces animaux. Le syndrome de l’idéalisme farouche, ou du fanatisme anti-fanatique, doit inspirer de la vigilance aux personnes bien intentionnées, ici, ailleurs, et partout. En tant que conteur et activiste politique, je garde constamment présente à l’esprit l’idée qu’il est assez facile de distinguer le bien du mal. Le véritable défi consiste à identifier différentes nuances de gris; à calibrer le mal et à s’efforcer d’en définir les grandes lignes; à différencier le mal du pire.

LES DEUX MORTS DE MA GRAND-MÈRE



Dans un siècle, vivront ici d’autres hommes, très différents de nous. Des gens raisonnables et réfléchis, qui considéreront nos souffrances d’un œil surpris, circonspect, voire gêné. En attendant, on nous a installés à Jérusalem pour nous en confier la garde. Tâche que nous accomplissons dans la violence, l’obscurantisme et l’injustice. Nous nous humilions les uns les autres, nous nous insultons, nous nous maltraitons, non par méchanceté mais par indolence et pusillanimité. Nous recherchons le bien et faisons le mal. Nous voulons soulager les souffrances et nous les envenimons. Nous rajoutons à la détresse à force de raisonner.

LA TROISIÈME SPHÈRE


« Espèce d’imbécile! Vous n’avez pas encore compris que votre crime est votre châtiment. »
Amos OZ


















 À la prochaine




dimanche 9 décembre 2018

humeur vietnamienne




Combien de temps m’aurait-il fallu attendre, au Québec, avant que tout ce qui fût bâclé en moins de deux semaines, ici au Vietnam, l’eût été: rendez-vous chez le généraliste, passation de l’IRM, de l’ECG, rencontre avec le cardiologue qui me référa au chirurgien-cardiologue de l’hôpital et la chirurgie. On me dira ''oui, oui, ça va vite quand tu t’assures des services privés'', ce à quoi je répondrai ''oui, oui, mais ici on doit payer pour les services de santé'', et nous entrerions dans un débat à n'en plus finir...

Un hôpital, c’est froid. Ça rassemble entre ses murs tout ce que l’on peut imaginer de désagréable: des tests de plus en plus complexes, une nourriture qui n’en a que le nom pour la définir, cette dépersonnalisation suppléée par la numérisation, l’uniformisation du vêtement variant selon la catégorie de soins que l’on vous prodiguera, et j’en passe.

Un hôpital ressemble à un réseau de longs couloirs percé de portes à chaque 3 mètres. Froid, aussi. Le claquement retenu lorsqu’on les ouvre puis les referme. Ce silence à l’intérieur de chacune des cellules où se joue un drame, parfois une tragédie. Les allers-retours des employés parfaitement bien stylés, tous vêtus de blanc, d’un blanc froid.

Un hôpital, c’est aussi une retraite imposée durant laquelle mille et une questions montent en soi, remontent pour certaines, obnubilant le présent, nous faisant entrer dans un ‘’non temps’’, une absence au temps. Une retraite, une prison également, dans laquelle le numéro que l’on est devenu n’a que très peu à agir, n’ayant qu’à répondre aux questions que déjà plusieurs fois d’autres professionnels de la santé t’ont posées. Le présent s'entortille au passé plus ou loin éloigné. On te reconstitue une histoire, une histoire de cas.

L’hôpital est froid, mais la chaleur des gens compensent. La qualité des relations interpersonnelles pose ses assises sur cet abandon qu'accepte le patient et sur l’accueil du personnel. Selon la gravité de chacun des cas, les échanges, les rapports varient. À l’hôpital, on raccourcit tout à l’essentiel, de sorte que nouer des accointances relève de l’impossible. Le numéro ‘’A’’ de la chambre ‘’B’’ y sera pour ‘’X’’ temps, alors il faut demeurer dans cet espace que circonscrivent l’important, le capital, l’indispensable.

L’hospitalisation se mesure en termes de résultats: du diagnostic au traitement. On n’a le droit ni à l’erreur ni à l’échec. Le vocabulaire dont on fait usage, en plus d’être hyperspécialisé, se veut parfois sibyllin; il a pour raison d’être l’information minimale et la sécurisation maximale. Tout devient technique, de l’ordre de la machine à réparer...

Hospitalisé quelques heures à peine, dans un lieu qui tenait davantage de l’hôtel 5 étoiles, autant pour le confort que les services rendus, cela n’a pas entravé l’introspection. La question qui m’a tenu éveillé (même durant l’intervention chirurgicale qui s’est déroulée sous anasthésie locale) fut celle-ci: la maladie, doit-on la situer entre la santé et la mort ?

Si j’exclus l’accident causant la mort, la maladie se situe-t-elle du côté de la santé ou celui de la mort. Est-elle cet inéluctable chemin nous menant de l’une vers l’autre ? Cette lutte à mort que la médecine lui dispute s’avère de plus en plus à l’avantage de la technologie moderne, mais s'éloigne du patient.

Hospitalisé quelques heures à peine, puis autorisé à sortir de ma chambre-cellule... revenu au grand air... savourant la liberté, comme si on me l’avait arrachée, n’ayant pu démêler ma question au sujet de la maladie... je retourne à la vie régulière pour constater qu’elle est chaude, à l’opposé de cette froideur essentielle et heureusement provisoire.




mardi 6 novembre 2018

guitare et martini

guitare


et martini




guitare et martini


tout près, repose sur une chaise vide
la guitare du musicien
craquant ses doigts aux ongles durs, effilés
il regarde au loin


… partant de la maison, il y laissa une femme, une fille s’endormant dans les bras de sa mère…
il avait revêtu son costume de scène… scénario quotidien depuis qu’il a accepté le contrat… guitariste dans un bar tenu par un tenancier anglais. Quinze minutes de musique puis place à celle enregistrée, un enchaînement arrangé de quelques titres populaires entrecoupés de morceaux plus classiques. Le patron exige que ces derniers soient courts afin de ne pas effaroucher la clientèle…


musique espagnole
dans ce bar anglais
prend des airs d’ailleurs


… arrivé dans l’enceinte de ce lieu enfumé, il songe au répertoire qu’il proposera…
… ne remarque ni le nombre ni la qualité de la clientèle assise aux tables…
… n’a pas aperçu cette femme…  


... qui fume des cigarettes françaises
cliquetant sa bague sur le zinc humide
accrochant ses yeux au miroir
dans lequel la fumée grimace des volutes
... ajuste une mèche rebelle
une jambe croisée sur l’autre
son pied pilonnant le comptoir

l’olive piquée au bout d’un cure-dents nage dans le cristal du verre
elle hoche délicatement la tête
à son cou, quelques rides sauvages,
son visage étouffant des élans de nostalgie


… la jeune femme adore les martinis, les savoure lentement, puis, lorsque l’olive verte fixe ses élans de va-et-vient autour de la paroi du ballon, s’immobilisant, elle les boit cul sec…
… elle fume des cigarettes françaises, uniquement, le tabac noir lui pique la langue que l’alcool ravigote…  


le bar, chargé de lampes multicolores, diffusent des ombres noires
le musicien reprend sa guitare, la dépose sur ses genoux

d’un trait, elle vide un second martini

cesse la musique, reprend la guitare

deux silhouettes, telles des marionnettes incolores
s’enlacent sur le plancher

du miroir givré derrière le comptoir,
la femme dévisage le musicien absorbé par un triste air espagnol


 … les doigts du soliste aux yeux capsulés grattent les cordes…
vibre la distance entre son banc de travail et les rondeurs de la mer…
les grincements de ses mains, des virevousses à son cœur…
… comme cette femme est belle !
... il disait cela lorsqu’il rencontra la mère de sa fille… il disait cela… aussi…


étrange d’entendre ce boléro
qu’écoute la femme intrigante
 soudainement attentive
sa main trifouillant une oreille percée d’un faux diamant


… faux diamants offerts un soir… une nuit… par cet homme à l’allure grecque qui la quitta au matin, les lui laissant dans un écrin rouge encerclé de roses jaunes…
les pétales, déjà, culbutent sur les draps de satin… jaunes eux aussi…
de faux diamants pour lettre d’adieu…


des doigts caressant quelques notes andalouses
s’enfuient vers la spumosité du cœur
une musique enfiévrée vogue, vague que vague…


la femme-martini greffe des mots sur cette musique…
  

courir derrière lui,
le rejoindre, ne plus le reconnaître
tant la distance éloigne
tant les traces se défilent

nager dans la mer
la marée chassant au loin les vagues
qui se dorent au soleil assourdissant

la ligne de sueur dans son dos coagule ...


l’homme à l’allure grecque lui avait proposé un martini en échange d’une cigarette française… elle l’accepta… il ferma les yeux, savourant l’âcreté du tabac…   cet homme la dévisageait, troublé par tant de beauté… corps élancé… mains comme des nuages… ces yeux, des perles… regard mélancoliquement langoureux… une voix à peine audible dans le tohu-bohu du bar…
et les sons de la guitare s’étouffant aux quatre coins… 
... il l’invita
... ils quittèrent le cabaret...


les amoureux le deviennent l’espace d’un martini
le temps que durent quatre notes de guitare
un nuage les enveloppe telle une couche tutélaire
une nuée de parfums occultes ainsi que de la ouate
les rendent secrets
de ces mystères qu’eux seuls enregistrent dans leurs corps intemporels


les pas de l’homme et de la femme, dans leur foulée incertaine, vont nulle part ailleurs que là... s’y déposeront... passeront la nuit, davantage peut-être, mais ce n’est pas encore ce à quoi ils aspirent... les corps auront à se connaître... les odeurs à se mélanger...


prends-moi, jusqu’à demain garde-moi
jusqu’à l’usure de mes sens
enflamme-moi, électrocute-moi
viens et reviens encore
je veux hurler mes jambes accrochées à ton cou
mes seins t’appellent, t’attendent, te redemandent
 sois la pluie qui arrose mon jardin
que perle en moi tes jets furieux
je ne veux revenir à moi que par toi 


ils s’aimèrent toute la nuit...
le guitariste remarqua leur départ, une fausse note à sa guitare le lui rappelant...
il allait reprendre la route vers la maison de cette femme endormie, une fille agrafée à sa poitrine dénudée, les seins vides du lait que téta l’enfant... il entra à pas feutrés, vis les soubresauts de deux êtres rattachés l’un à l’autre... il enleva son habit de scène, le cintra au crochet de bambou... il regardait celle à qui il disait ‘’je t’aime’’...  celle qui depuis la naissance de l’enfant s’éloigne de lui... prisonnière dans son rôle de mère... insensible aux mains de son mari... il la confondait à une autre femme, celle des cigarettes françaises, des martinis, curieuse des boléros espagnols dans un espace enfumé... et qui partit sans jamais se retourner... son bras harponné à celui d’un homme à l’allure grecque...


les draps emmêlés à leurs pieds
chevillés corps à corps
et l’un et l’autre soupirent à l’odeur des phérémones
que leurs bouillonnants ébats éclaboussèrent
dans cette chambre sans rideaux
hors du temps
désorientés tels des cheveaux en course
 la bave glairée dans l’espace


Le guitariste glissa son doigt sur le pied blanc de la femme-statue... elle réagit par un friselis, celui du cerf-volant grimpant le ciel à pas de libellules, piqué entre des nuages roses... les doigts maternels pressent le corps de l’enfant comme pour éviter qu’il ne s’enfuit, ne se perde dans l’azur... dans le cérulé des vagues de la mer qui choquaient leurs corps, lui et elle... soutenant son ventre, ventre engrossé, ventre qui éloignait le guitariste et maintenant le repousse... il les regarde, ces êtres siamois qui doucement l’infléchissent... ils défrichent d’autres parages qui lui sont inconnus et le resteront... elles sont parties vers l’insoupçonné, le laissant à son abandon...


j’ai aimé une femme comme on aime une femme
pour elle
j’ai labouré en elle comme on laboure une femme
pour son étendue
j’ai joué de la guitare pour une femme comme on joue de la guitare
pour son coeur, pour son âme
j’ai écouté son ventre comme on écoute une symphonie
celle du ventre qui se remplit
j’ai entendu les remous liquides qui l’habitaient
elle faisait un enfant
un enfant qu’elle m’épargnera par la suite
ses seins ne m’appartiendront plus
ils nourriront d’autres espoirs


un ventre devenu sanctuaire dont l’accès lui est fermé... femme-moniacale revêtue d’une bure rigide, maintenant sensible qu’aux têtées de l’enfant issu dans la douleur et le sang... son corps jadis si ouvert à tous les bondissements, aux élans fantaisistes, leurs caramboles de jour et de nuit, maintenant sépulture aride et stérile...


tout près, repose en une maison blême
la guitare du musicien
craquant ses doigts aux ongles durs, effilés
il regarde la sécheresse sinstaller
la mer devenir désert
les roses, des cactus emprisonnés dans leur sable de ciment


les jambes graciles de la femme-martini se frottent à celles de l’homme à l’allure grecque... ils fument à tour de rôle la même cigarette française... les arabesques de la fumée taquinent le plafond... la femme s’est levée, poussa délicatement la fenêtre, laissant entrer l’odeur de la nuit... un léger frisson fit redresser ses seins... revint à l’homme qui ne l’avait pas laissée des yeux, la désirait à nouveau... elle prit sa main, lui fit fouiner sur tout son corps de naïade avide d’eau... ils iront rejoindre l’espace entre l’air et l’onde, entre le cri et le silence cherchant à éviter l’asphixie, deux bouches voraces se dévorant...

  
il partira
comme tous les autres, il partira
laissant ma peau
laissant mon corps nu et sec tel un ballon de martini
un cendrier vide de Gitanes

il partira en fumée
me laissant qu’acreté à la bouche
avalant péniblement mon amertume

il partira comme tous les autres,
il est déjà parti


elle avait bien vu les faux diamants, on n’abuse pas une telle femme, on la séduit, l’embobine... on lui prend la chair comme on dévore un fruit de la passion... on l’enroule contre soi... on l’aspire, la boit à même la coupe lubrique qu’impétueusement elle offre ...
elle avait bien vu les faux diamants, les roses jaunes... n’est pas dupe des leurres de l’amour... en sait  les jouissances partagées... la petite mort...
elle se laissera abandonner...
retournera comme chaque soir au même banc de ce bar...
commandera un martini, puis un autre...
fumera ses cigarettes françaises...
jettera un oeil au miroir en face d’elle...
écoutera le guitariste...
puis, un autre viendra, lui proposera un martini en échange d’une cigarette...
ils partiront vers cet ailleurs, toujours le même...
à nouveau, après la commotion des sens, l’inconnu s’enfuira, un parfum de femme fiché à son épiderme...


je suis une femme-martini grisée de tabac noir
mes seins,
 sémaphore dans le brouillard des nuits de ces hommes insatiables
mon corps,
 sirène trompeuse étourdissant ces hommes au coeur de cuir

je suis un tendron que l’on s’arrache à coups de dents et de bijoux
ma peau,
soyeuse comme un rêve chimérique éclaboussant les yeux
mes mains,
magiciennes, sachant repérer, découvrir le lieu de l’intense volupté

je suis une femme-fumée
l’ascension vers la volupté
sybarite insiatiable
au coeur stérile


la femme-martini referma l’écrin dans lequel les faux diamants nichaient... ces artifices épinglés aux oreilles, elle quitta la chambre, titubant encore... s’en alla... laissa son refuge sens dessus dessous...


le guitariste s’allongea près de la banquise endormie... il avait mal aux doigts...


demain sera un autre jour...


Novembre 2018
Saïgon

Entre nostalgie et fantaisie ... (44)

  Il n'y a que le réalisme qui arrive à ne pas décrire le réel... ou plus précisément, à le décrire de manière telle qu'il devient ...