dimanche 14 août 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-SEIZE (96)


Nous revenons à ce récit, ILS ÉTAIENT SIX... laissé pour quelques jours. Les premiers épisodes se trouvent aux sauts 486, 488, 490, 492, 494 et 495.
Une fois la semaine, la suite sera publiée.  Bonne lecture!




     1f) En finira-t-on jamais avec cette nuit? Le vent miaule aux volets de la maison. Parler de ce personnage, l'un des six, s'avère une tâche complexe pour le narrateur témoin de cette histoire: celui au visage ravagé. C'est en raison de sa laideur que l'expression xấu xí fut attribué au groupe des six réunis.

On remarque parfois que ce qui nous identifie aux yeux des autres devient, pour soi, comme un objet d'investigation. Cela se confirme dans le cas du visage ravagé. Il ne s'intéresse qu'à ce qui est beau. En perpétuelle recherche de beauté. Esthétique principalement. Pour lui, Dep en est le symbole vivant. Du groupe des six, il n'y a que lui pour insister sur ce fait. Les autres manifestent d'autres intérêts. Jamais ne lui est apparue une fille aux formes si parfaites, cette fille qui vend des ballons multicolores.

Il sait, se le répète, n'avoir aucune chance d'atteindre le coeur de la fille. Comme tous ceux qui le voient, elle doit certainement détourner les yeux de lui. Il en a l'habitude. Qui correspond tout à fait à l'attitude des gens du village à son égard. Deuxième nature. Depuis longtemps il s'y est accomodé.

Est-ce en raison de toutes ces éruptions cutanées qui lui couvrent le visage? Ou encore cette apparence générale distordue, comme si on lui avait greffé morceau par morceau des éléments disparates? Ça révèle un ensemble plutôt désagréable à la vue. Une invitation à regarder ailleurs, au-dessus ou à côté de lui.


2f) En finira-t-on jamais avec cette nuit? Dans plusieurs légendes ou contes vietnamiens, les personnages sont beaux. Les femmes ou les princesses, belles et de grande vertu. Il semble exister une règle non écrite à l'effet que la laideur ne doit pas s'y retrouver. Même chez les individus louches, les mécréants, on ne leur associe jamais ce critère. On n'insiste que très peu sur les qualités ou les attraits physiques des héros. Davantage sur leurs qualités morales ou leurs attributs vestimentaires.

Dep présente tout à fait le type de l'héroïne vietnamienne. Sa beauté physique; son regard sublimement doux; sa peau qu'elle s'évertue à garder la plus blanche possible; ses gestes gracieux ont la délicate rondeur des nuages du matin; une démarche noble et lente lorsqu'elle balance ses bras au rythme des pas. Tout est distingué chez elle comme si on l'avait enrubannée dans du papier de soie. Aucune couleur n'altère sa candeur qu'elle semble conserver depuis l'enfance.

Le visage ravagé ne peut que l'admirer. Point. Jamais elle ne le regardera, ne fera attention à lui. Lui adresser la parole? Même pas l'espérer. Lui sourire ne servira à rien. Depuis le premier jour, alors que les six prirent cette habitude quotidienne de déambuler devant le kiosque de ballons multicolores puis prolonger leur marche vers la pente, depuis ce jour, il la regarde. Glorifie sa beauté. L'adule à l'intérieur de sa propre laideur.

Lorsqu'il fréquentait l'école, il s'aperçut rapidement que les beaux élèves, autant chez les garçons que les filles, étaient davantage appréciés des enseignants. Lui, comme les cancres, fut assujetti à la place du fond. S'il y avait eu plus loin encore, on l'y aurait relégué. Toujours l'école l'invitait à l'exil. Exclus et repoussé des autres. Par les autres. Il en avait pris son parti, vivant cette situation du mieux qu'il le pouvait.


3f) En finira-t-on jamais avec cette nuit? Dep, du fait que tout le monde dans son entourage vantait sa beauté, perçoit l'environnement  de la même manière. Pas simplement les gens mais tout... même les grenouilles de l'étang en face de la maison de ses parents. Cachaient-elles quelque prince légendaire? Le monde était beau, propre, net à ses yeux. Sa mère nourrissait la foi de sa fille, insistant sur la qualité des êtres humains. Il arrivait parfois à Dep de dire que telle chose n'était pas belle. Sa mère la reprenait sur le champ. À la vue des six, elle n'avait jamais remarqué celui au visage ravagé. Il faisait partie, au même titre que tous les autres, d'un groupe de jeunes qui marchaient chaque soir  vers la pente.

Sa laideur physique, le visage ravagé l'avait intériorisée. Vivre avec ce visage, cette apparence distordue, cet ensemble complètement abominable, tout cela l'avait persuadé que son intérieur dut être pareil. Il alimentait cette croyance depuis toujours. La redoutait. Lui fallait-il trouver des coupables? Se venger? Faire payer quelqu'un pour son horrible destin? Enlaidir quelqu'un d'autre? Quelqu'un de beau, de préférence. Non. Il opta pour l'inverse. Il allait, toute sa vie durant, s'atteler à la recherche du beau. Sous toutes ses formes.

Il s'investit donc d'une mission: celle de toujours regarder ce qui est beau. Autant la nature animale que végétale. Au premier plan, l'espèce humaine. Dep devint son premier sujet d'étude. Dès l'arrivée de la fille qui vend des ballons multicolores, il se mit à l'observer. 

'' On apprend seul à endurer le poids d'un inexorable tourment.'' Ces mots de Pearl Buck, autant le visage ravagé que Dep pouvaient se les adjuger. Un, depuis fort longtemps, l'autre, depuis quelques heures à peine. La fille n'a jamais remarqué la filature visuelle que le visage ravagé entreprit, dissimulé derrière l'immense banian aux mille branches devenant des racines. Si elle allait le constater, suite aux événements de ce samedi soir, comment réagir? Est-ce que ça ébranlerait sa croyance que tout respire le beau?


4 f) En finira-t-on jamais avec cette nuit? Nuit interminable. Le chant du coq tarde encore à se faire entendre. Les chiens ne jappent plus. Le froid pétrifié cherche désormais à se replier. Les nuages camouflent la lune. Quelques gouttes de pluie se déversent sur ce coin de Hanoï, en haut d'une pente et, plus bas, un lac frissonne tout en gardant ses secrets millénaires enfouis sous l'eau. 

La nuit enroule un tissu de pensées autour du plus âgé, du plus jeune, du nerveux, du visage ravagé... ici, une toile d'araignée... là, un cache pour les oreilles... plus loin, une chaîne... tout à côté, un fil d'Ariane... Dep, engourdie sur sa natte de bambou, trace dans sa tête les mots que déjà, comme une sorte de mantra, elle murmure dans le noir. 

Ne reste que le trapu et le grêle dont nous n'avons pas encore parlé. L'un comme l'autre pourraient fort bien ne pas faire partie des xấu xí que ça n'y changerait rien. Tout comme le nerveux, ils sont du groupe de ceux qui remplissent les trous qu'une bineuse russe creuse. Le grêle est un régulier alors que le trapu, un intermittent. Il suit des cours de musique chez une enseignante privée au centre de Hanoï. Le trapu, c'est l'artiste. Mozart assassiné. Replié sur lui-même. Un lui-même replet et anormalement petit. La marche lors du circuit habituel menant le groupe du haut vers le bas de la pente, de manière répétitive, c'est lui qui la ferme. 

De son côté, sans qu'on ne le lui ait jamais demandé, le grêle, celui qui pousse comme du bambou, a pris la responsabilité d'attendre le trapu. Côte à côte, tentant de rejoindre les quatre autres, ils forment une paire disparate, comique. Instinctivement, le trapu cherche à s'éloigner de son compagnon, gagner la bordure opposée de la route. Il n'aime pas sa présence. D'ailleurs, quelle présence apprécie-t-il?






À la prochaine

jeudi 11 août 2016

Eudore Bergeron - É P I L O G U E

Frérot Jacques, Eudore et Danielle

Entre le 4 août, jour de l'anniversaire d'Eudore, et 11 août, jour de l'anniversaire de Catherine, l'aînée de mes filles, j'ai proposé un retour dans vos souvenirs afin de vous remémorer grand-père Bergeron.

J'achève en publiant quelques photos de membres de la famille élargie Bergeron. Mon seul souhait, en mettant fin à ces textes, se résume en un mot, la remembrance: ce qui revient à l'esprit, fortuitement ou volontairement, des expériences passées; souvenir que l'on garde de quelqu'un.

Lors du décès de mon frère Jacques, j'ai installé sur mon balcon saïgonnais un arbre (bougainvillier à fleurs rouges), je récidive maintenant en mettant tout à côté, en hommage à Eudore, une plante de la famille du cactus avec un tronc de banzaï. Elle a pour caractéristique de vivre fort longtemps.

Voici le texte inscrit sur une plaque en or que je vais y poser:

À L'ÉTERNELLE MÉMOIRE

D'EUDORE BERGERON

LE PÈRE, LE GRAND-PÈRE,

LE FONDATEUR DE QUI NOUS SOMMES.



Merci d'avoir été là.

Monique et Eudore
                                      



Grand-maman Rose-Anna


Bérengère et Philippe

Paulo, Philippe et René


Oncle Napoléon, Phillipe, Bérengère et tante Yvette



Lucienne, derrière tante Béatrice

Lucienne



Tante Yvette, Suzanne, Fleurette, Gérard et Eudore



Gérard, Fleurette et cousine Marie-Anne




René, Gisèle, derrière Jean-Guy et un peu de Rachel


Jean-Guy et Rachel


Marcel, Lucille et la si belle Rachel

Cousine Marie-Anne


Louise Bergeron, Lucille, épouse de Gérard Bergeron et moi-même



Derrière, Yves et la regrettée Suzanne Bergeron


Cousins cousines


Sylvie Turcotte et Martine 


Francine, Danielle et Christian







Fleurette, frérot Jacques et Philippe


Danielle et frérot Jacques


Merci encore à Yves et Danielle pour leur précieuse collaboration.



















mardi 9 août 2016

S P É C I A L E - Eudore Bergeron (4)

Eudore en compagnie de l'oncle Robert et d'une de ses Cadillac.
On peut lire J.E. Bergeron & Fils


Eudore
et 
Coburn Gore

Quatrième partie

Voilà, c'est tout. 

Par ''c'est tout'' je veux dire que le plan tracé au départ, - souligner le 130ième anniversaire de naissance de grand-papa Eudore Bergeron - est exécuté. En fait, l'intention derrière cet exercice soutenait l'idée de nous le rappeler.

J'avais en tête, au départ, deux grandes idées: 
la première portait sur ma conversation avec Eudore suite à la réception de mon baccalauréat en pédagogie; 
la deuxième, raconter cette semaine hivernale passée en sa compagnie à Coburn Gore. Il fallait faire ressortir le caractère du grand-père, un peu de son cheminement et beaucoup insister sur l'importance que le camp de Coburn Gore revêtait à ses yeux.

Il ne fallait surtout ne pas errer dans les dates. Je devais donc faire corroborer certains détails essentiels à la véracité du texte. Qui de mieux que cousine Danielle pour me renseigner sur ce dont ma vacillante mémoire trop souvent culbutait. Elle aura eu l'immense privilège de cohabiter avec lui et cela dès sa naissance: Eudore, ainsi que Rose-Anna et tante Lucienne. Donc, témoin de première ligne. Nos échanges de courriels ont ravivé je ne sais trop combien de souvenirs. À partir des anecdotes qu'elle m'a racontées, des braises ont repris feu. À tel point que je ne suis plus du tout pressé d'achever cet hommage à 
Eudore. 


 



Nous partageons, Danielle et moi - et sans doute plusieurs autres cousins, cousines de la grande famille Bergeron - un attachement profond envers ce grand-père dont je souhaite voir, tout comme elle, sa mémoire demeure vive au coeur de nos vies .

Je souhaitais aussi recevoir des documents de cette époque. Ici, cousin Yves, par ses trésors inestimables que représentent les photos qu'il m'a fait parvenir, fut d'une aide inestimable

Voilà donc que ce n'est pas tout...  

Je crois en immortalité, c'est-à-dire tant et aussi longtemps que nous citons le nom d'un être, celui vit toujours. C'est mon souhait: remettre Eudore, sa vie, ses nombreuses oeuvres frais dans nos souvenirs.

Il fut le pivot d'une famille peu ordinaire. Il aura fondé, avec grand-maman 

Rose-Anna, un clan (ensemble de familles se groupant autour d'un même chef et ayant un ancêtre commun); une lignée; une filiation spirituelle. 

Eudore Bergeron aura été beaucoup plus que le président d'une compagnie exploitant un produit, la margarine. Il aura été un monument dédié à l'honnêteté, la générosité et à l'honneur. Toute sa vie fut consacrée au travail bien fait, à la recherche de l'excellence. Excellence en tout. 

Homme de peu d'instruction il fut doté d'une éducation exceptionnelle qui lui a permis d'être respecté à bien des égards: les affaires, la politique, la philantropie et la spiritualité. En effet, Eudore fut un être qui n'a jamais douté. Sa croyance religieuse ne logeait pas dans les bénitiers mais dans l'actualisation quotidienne des préceptes chrétiens qu'il aura suivis à la lettre.


Encore je le revois, lors du chapelet quotidien que grand-maman récitait. Les yeux fermés, il continuait la prière là où grand-maman s'arrêtait, mais je sentais qu'il était plus loin que la mécanique des réponds. Son esprit pragmatique devait sans doute le mener là où nous n'étions pas. Il n'a pas pratiqué une religion de demandes, d'exhortations, de suppliques. Il pouvait par lui-même répondre à ses besoins. Il n'allait certainement pas embêter qui que ce soit avec cela.


Danielle, dans les extraordinaires petits moments qu'elle se rappelle et me relate, fait rejaillir tant et tant de choses. 

D'abord, que le chalet de Coburn Gore, on l'a toujours nommé le ''camp''. On allait au camp...

Puis, la présence de l'oncle Napoléon, 

frère de grand-maman Rose-Anna. Cette force de la nature me raconta un jour avoir été de l'équipe ayant peinturé le pont Jacques-Cartier à Montréal, au milieu des années 1920, avec pour équipiers des Mohawks de Caughnawaga (aujourd'hui Kahnahwake). On avait retenu sa candidature en raison du fait qu'il ne souffrait pas du vertige.

Le fait qu'Eudore prononçait le nom de la cousine-germaine de grand-maman 

Rose-Anna, MARIE-ÂNE.  

Les corvées de bois à Coburn Gore que le grand-père dirigeait avec son ardeur coutumière, la mettant à l'oeuvre très tôt le matin, au risque de réveiller tout le monde. Je me rappelle celle que l'on fit tout près du camp Etcheverry, là où tante Paulette faillit mourir de peur alors qu'un ours noir surgit à quelques mètres d'elle.

Les interminables soirées de cartes (500). Grand-maman adorait et on la taquinait, lui disant qu'elle trichait. Elle s'assoyait toujours à la même place, aimait bien avoir tante Lucienne pour partenaire autant qu'elle raffolait prendre la mise. Je dois avouer qu'elle était une excellente joueuse. Mon père Gérard, grand preneur lui aussi, la forçait continuellement à grimper sa prise, ce qu'elle faisait sans se faire prier.

Puis, au grand déplaisir d'Eudore, elle sortait le ouidja... Tout notre avenir allait être dévoilé.

Que dire aussi de la cueillette des fraises sauvages, des framboises et des bleuets. Eudore connaissait les bons ''spots''. Ça se terminait en de fabuleuses tartes! 

Malgré qu'Eudore ne fut pas un marin d'eau douce, il avait acheté un chaland, aujourd'hui nous dirions un ponton. Je ne sais pas si quelqu'un se rappelle l'avoir vu y monter, moi pas. Que cousine Marie-Anne partir en chaloupe afin de voir ce que les castors fabriquaient ou détruisaient. Elle ramait alors que les huards  jasaient avec elle.

Danielle me rappelle avoir appris par lui le nom des arbres. Eudore ne parlait que de ce qu'il connaissait, autrement il se taisait. Mais grand Dieu! qu'il écoutait. Tout ce que ce cerveau mathématique emmagasinait relève de la légende. Sa mémoire phénoménale ne lui a jamais fait défaut mais il avait l'habitude, avant d'énoncer quoi que ce soit, de vérifier l'information par des questions concises et précises.

Coburn Gore fut pour Eudore un royaume où il régnait en maître absolu, mais son pied à terre restera toujours en haut de la beurrerie - Danielle dit en haut des ''boilers'' -  Il y faisait une de ces chaleurs que seule tante Lucienne savourait. Je me rappelle qu'elle dormait dans sa chambre surchauffée, une couverture électrique sur le dos, poussée au maximum.

Tous se souviennent des réveillons de Noël dans cette maison où nous nous entassions à je ne sais plus combien d'oncles, tantes, cousins et cousines. Des préparatifs en vue des Fêtes, Danielle saurait mieux que moi vous en parler mais je me rappelle que tante Lucienne avait l'immense tâche, disons plutôt la corvée, de monter à Montréal, chez Eaton, acheter les cadeaux pour tout le monde. Elle profitait de la parade du Père Noël pour s'y rendre, accompagnée d'une cousine: le magasinage, c'était pour les filles.

Tante Lucienne n'oubliait jamais personne sauf elle-même j'en suis convaincu. Comme elle dut être heureuse l'année où Eudore décida que ''les enveloppes'' qu'il offrait à ses enfants, gendres et brus, allaient s'étendre aux filleuls.

Dans ma souvenance, les vacances de Noël pour la famille Turcotte débutaient par un voyage en train. Nous partions de Saint-Hyacinthe, nous arrêtions à la gare de Bromptonville située tout juste en face de chez l'oncle Philippe qui nous attendait. Impossible d'oublier notre joie lorsque celui-ci, un homme jovial comme il s'en fait plus, nous accueillait. On ne le disait pas mais tous nous savions qu'il allait devenir le Père Noël quelques heures plus tard.

Je me rappelle également l'année où l'oncle Philippe fit du film. Comme nous nous sentions importants, impatients de voir les résultats. Ils doivent certainement encore exister rangés quelque part.

Ah! quel beau temps ce fut...

J'achève cet hommage en vous invitant à y joindre un souvenir d'Eudore, une anecdote, une photo et je souhaite que de ces quelques pages, IL puisse renaître en nous, là où de toute façon il vivra toujours.





 Fin


P.S. Comme le dit si bien le dicton: ''toute bonne chose a une fin''... alors je vais l'inverser et dire: ''toute fin amène une bonne chose''.  Alors je vais publier en épilogue quelques photos... qui en feront rougir quelques-un(e)s, sourire d'autres mais surtout intéressantes du fait qu'elles furent prises à l'époque d'Eudore. Et là ça sera vraiment la note finale.  À la prochaine.
















dimanche 7 août 2016

S P É C I A L E - Eudore Bergeron (3)

Voici le troisième texte de la série en hommage au grand-père Eudore Bergeron que l'on voit sur cette photo en compagnie de l'oncle Napoléon, frère de grand-maman Rose-Anna. Ils posent devant le camp à Coburn Gore.




Le voici donc cet autre souvenir vécu avec Eudore, plus intime celui-là. 

Il était de notoriété publique qu'Eudore, continuellement désireux d'aller au camp en toute saison mais jamais seul, lançait des invitations à tout vent. J'en reçus une à l'hiver 1963 ou 1964. En attente d'une chirurgie, il m'était impossible de fréquenter l'école, me morfondant à la maison. Lucienne appela Fleurette et le lendemain la Cadillac me ramassait; nous étions en route vers les États.

Je ne peux oublier le froid qui régnait à ce moment-là. Lui et moi ne faisons pas bon ménage. Eudore fit déblayer la route menant au camp, le chauffa - je crois plus qu'à l'accoutumée - et nous entreprîmes une semaine ensemble, isolés sur la neige ferme. Je ne savais trop à quoi m'attendre puisque c'était la première fois que nous nous retrouvions seuls tous les deux, dans la plus grande intimité.

Lucienne et grand-maman Rose-Anna avaient préparé du ''boulli'' pour la semaine; je crois qu'il dut en rester.

J'avais glissé dans mon bagage deux recueils de Federico Garcia Lorca. Me disant sans doute que le soleil espagnol allait réchauffer cet hiver québécois.

Eudore faisait tout dans le camp, me laissant pour tâche celle de me rendre au lac y puiser l'eau pour les toilettes. Je ne sais pas si ce trou il l'avait creusé lui-même, mais je devais souvent faire éclater les glaçons qui regelaient aussitôt.

- Faut pas que la pompe gèle, disait-il en bourrant le poêle. 

Nos journées se passaient sans autres échanges de paroles que les essentielles. Il faut préciser, et je tiens peut-être cela de lui, que je n'étais guère plus ''jaseux'' que ce grand-père dont je me rappelle me dire qu'il n'avait pas l'air vieux. Il avait plutôt l'air heureux dans tout ce silence qui s'enfermait sur nous aussi rapidement que la neige s'amoncelant sur le camp.

- Parfait pour le ski-doo, dit-il.

Je ne suis pas adepte des activités hivernales mais partir sur cet engin jaune qu'il maîtrisait parfaitement bien, assis derrière lui, fut une découverte. Il m'autorisa le lendemain à le conduire moi-même. Il avait pris soin de me montrer la route; celle qu'il fallait emprunter une fois traversée la route nationale.

Il n'allait pas vite. Le lendemain, moi, plus lentement encore. Le temps se figeait dans la neige et le froid sur ce sentier aux mille et une courbes d'où, j'étais certain, nous allions surprendre un quelconque animal sauvage. 

Quel temps sublime! Garcia Lorca demeura dans mon sac. Je lus trois poèmes, tout au plus. Je n'en avais que pour repartir sur le Bombardier et Eudore, voyant mon vif intérêt pour ces randonnées, me le laissait, s'étant assuré que je n'allais pas être en panne d'essence.

Au retour, ça sentait le ''boulli'' dans le camp. Revêtu d'un tablier qui donnait à Eudore l'allure du chef cuisinier d'un camp de bûcherons.

- L'air pur ça creuse l'appétit, dit-il avec cette espèce de sourire dont on ne pouvait qu'être admiratif. Ses yeux multipliaient tout ce bonheur que rien n'aurait pu diluer.

Eudore était un couche-tôt. Pour ne pas devoir chauffer tout le camp, la porte menant au solarium demeurait fermée. Là où pendant des heures et des heures, l'été, je discutais avec cousine Marie-Anne.

 De poésie surtout. Elle affectionnait Marie Noël. J'ai conservé longtemps l'oeuvre complète de cette poétesse qui fut la première à inspirer les piteux poèmes que j'écrivais. Je les retranscrivais dans un recueil - vert avec des tranches dorées - qu'elle m'avait offert.  - Tu les noteras dedans sans oublier de les dater. Les dates sont très importantes, me disait-elle.

Eudore endormi, j'écoutais l'hiver enragé cracher sa neige et le froid hurler à la porte. Seule une lampe installée sur le bahut près de la porte d'entrée du camp m'accompagnait. Je ne sais trop pourquoi mais je n'arrivais pas à lire. Je n'osais pas mettre en marche la radio de peur de déranger Eudore qui respirait calmement, confortablement assoupi dans la seule chambre du camp.

Couche-tôt, et lève-tôt aussi. J'ai peine à me rappeler si, au déjeuner, il buvait cet infect Postum qu'avant d'aller au lit il semblait déguster comme un élexir.

- Un petit Postum, me demandait-il.  Jamais je n'oublierai les couleurs (bleu et gris) du bocal. Seulement à regarder le contenant, le contenu me répugnait.

La semaine passa lentement. Je sentais qu'il la souhaitait encore plus au ralenti. Non pas en raison de ma présence mais surtout du fait qu'il allait devoir par la suite se trouver un nouveau compagnon. Nous ne nous dérangions pas. Sauf les ballades en ski-doo, aucune autre activité s'ajouta au programme. Pour Eudore, être au camp comblait ses besoins. J'étais accessoire. Je ne sais pas si les autres qui l'y accompagnèrent avant et après ont ressenti la même chose, mais rétrospectivement - cinquante ans plus tard - c'est toujours l'impression que j'en conserve.

À aucun moment de notre court séjour il s'informa de quoi que ce soit à mon sujet; il n'aborda pas non plus les questions de l'avenir d'un adolescent de 16 ou 17 ans. Je crois tout de même qu'en son for intérieur il avait compris qui j'étais; c'est flou mais c'est ce que je crois. On a plaisir à raconter, parlant des êtres qui ont eu une influence importante, parfois décisive sur le cours de notre vie, à rappeler une parole, une réflexion qui auraient pu avoir un certain ascendant sur la suite de notre existence. Eudore n'était pas de ce type d'individu. Ce qui dégageait de lui... c'était lui. Entier, honnête, fier et fidèle.

La seule conversation sérieuse que nous eûmes, a porté sur grand-maman Rose-Anna. Comme il a aimé cette femme! Elle fut, dans les peu de mots qu'il utilisa pour m'en parler, toute sa vie. Sans elle, jamais il n'aurait pu surmonter les difficultés énormes qui se sont présenté à lui. Sans elle, jamais il n'aurait songé voyager partout au Canada, au Mexique, en Europe. Les voyages, c'était elle, grand-maman Bergeron, qui lui en inocula le virus. Je ne crois pas me tromper en disant qu'il faisait tout pour elle, qu'elle était tout pour lui.


Et je suis revenu à la maison. Fleurette m'annonça que l'hôpital me convoquait pour dans quelques jours.  - Ça été bien au camp?   Je lui répondis qu'elle devrait faire du ski-doo.






À suivre









vendredi 5 août 2016

S P É C I A L E - Eudore Bergeron (2)

Voici le deuxième d'une série de quatre (4) textes en hommage à mon grand-père Bergeron.


Eudore 
et 
Coburn Gore

Deuxième partie



     Je conserve précieusement un autre souvenir de mon grand-père Eudore. Intime celui-là. Avant de l'aborder, quelques mots.

Je ne sais plus trop qui a dit: une seule fois dans la vie, nous nous approchons du paradis à moins que ce ne soit lui qui s'approche de nous. Ça m'amène à vous glisser quelques mots de celui d'Eudore: Coburn Gore.

À ma souvenance, le grand-père aurait été contacté par un important propriétaire d'une scierie de La Patrie, petit village situé tout près de Lac Mégantic: Wilfrid Grégoire qui possédait un immense domaine de l'autre côté des lignes américaines (dans le Maine) que l'on franchissait à Woburn. 

En 1959, ayant visité l'endroit, il en tomba follement amoureux. Il venait d'y trouver son paradis. Selon quelles modalités et en raison de quels arrangements, je ne sais trop, mais le voici propriétaire de camps en bois rond construits autour du lac Arnold: celui que l'on appelait ''le camp de pépère''et ceux de Lucienne, Philippe, Roger et un autre surnommé ''l'hôtel''. Un urgent besoin d'argent liquide de la part de monsieur Grégoire facilita la transaction. 

Cousine Danielle me rappelle que les Rangers américians furent appelés à plusieurs reprises afin de rappeler à des Américains protestant vigoureusement contre une interdiction qui les empêchait de  pêcher ou chasser sur un territoire dont la propriété était celle de... Canadiens-français, de ne plus y jeter leurs lignes à l'eau. Cela n'a pas semblé impressionner les Bergeron qui ne se privèrent pas d'aller à la pêche sur le lac Arnold ou encore sur le petit lac artificiel de l'autre côté de la route nationale.

L'endroit répondait au nom de Arnold Pond Fish and Game Club. Sans doute géré par une quelconque structure, l'essentiel demeurant que voilà un merveilleux endroit pour la chasse et surtout la pêche. Il existe une tradition de pêcheurs chez les Bergeron que plusieurs de mes cousins et cousines sauraient documenter mieux que moi.

Eudore n'était pas un adepte de ce sport comme le furent Philippe, René, Roger, Paulo par exemple. Malgré leur immense talent, je ne crois qu'ils ont réussi à capturer le fameux ''Oscar'', poisson mythique dont on a tellement entendu parlé. Ce qu'Eudore y trouva fut plutôt le calme, la paix de l'esprit, le repos. Dans une oasis de silence qui convenait parfaitement bien à son caractère et son tempérament.

Il s'y rendait régulièrement. Une deuxième vie s'ouvrait devant lui. Je ne crois pas me tromper en disant qu'il y vécut heureux la plus grande partie de ses dernières années. Grand-maman Rose-Anna y allait mais ne vibrait pas au même diapason. Elle accompagnait son mari. Lui récitait le chapelet tous les soirs. Lucienne, qui n'est peut-être pas entrée dans son propre chalet plus de deux fois, était de la partie.  

Dénombrer ceux et celles qui ont profité de cet endroit enchanteur relève de l'impossible. On y passait les uns à la suite des autres. Pour de courts séjours ou des périodes estivales, ces instants demeurent inoubliables.

Quelle ne fut pas la merveilleuse idée de tante Lucienne d'y inviter, un certain été dont j'oublie le quantième, tous les cousins et cousines, petits-fils et petites-filles d'Eudore! Mémorable. J'invite ceux et celles qui conservent de cette amicale des réminiscences toujours fraîches à l'esprit, de nous les partager.

Eudore, je le revois encore se berçant sur la petite galerie,

fixer l'horizon avec dans les yeux cette expression du bien-être parfait. 

L'été, sa vieille Citroên Deux-Chevaux...
l'hiver, son ski-doo Bombardier qu'il affectionnait particulièrement.

Il n'était pas exigeant. Se lever très tôt le matin, chercher une occasion d'aller en ville (Woburn) faire les courses chez Périnet si je ne me trompe pas, s'amuser avec les douaniers incapables de dire deux mots en français. Pour sa part, Eudore ne comprenait que le devenu célèbre: ''What's your name?''

Il aimait faire le tour de quelques vieilles connaissances toujours actives sur leur ferme, leur achetant des produits tout en placotant du ''bon vieux temps''.

Personne ne l'aura vu malheureux, inquiet, irritable lorsqu'il siégeait à Coburn Gore. Philippe et Bérengère venaient régulièrement lui faire rapport des progrès de la compagnie. Eudore écoutait mais ça ne faisait déjà plus partie de ses préoccupations. Il avait laissé l'entreprise entre bonnes mains. 

Cette autre anecdote de cousine Danielle: '' Je me souviens encore de son numéro de téléphone à Coburn Gore: 3- 2 sonner 2 coups. L’opératrice nous renseignait avant même qu’on demande de faire l’appel, nous disant, ''il n’est pas là''. 



Nous les Turcotte,famille assez bigarrée s'il en est une, fûmes habitués au fait que les parents ne possédaient pas de voiture. Heureuse chance pour les autres automobilistes car les talents de Gérard comme chauffeur ne furent pas très reluisants! Ceux de Fleurette, ma mère, non plus. Valait mieux nous en remettre au taxi ou aux transports en commun.

Nous nous rendions à Coburn Gore avec l'aide d'un généreux conducteur. Le paternel Gérard fut une personne pour qui cesser de bouger relevait de l'impossible. Continuellement, il devait être en contact avec les journaux, les nouvelles de dernière heure, un téléphone à portée de main. Le camp, sans que ce ne lui soit une corvée, ne fut jamais une priorité pour lui. Nous y allions donc plus souvent qu'autrement sans sa présence. Pour Fleurette, tout à fait le contraire.


Jacques et moi furent ceux de la famille qui en bénéficièrent le plus. Moi, j'aimais bien y être lorsque cousine Marie-Anne y séjournait, souvent tout l'été. J'ai toujours voué pour la cousine-germaine de ma grand-mère une immense affection. Montréalaise, elle tranchait beaucoup sur les gens de son âge, autant par ses idées que ses agissements. Elle fumait encore à quelques jours de sa mort. Tous les soirs avant de se coucher, elle déliait des graines de lin dans de l'eau bouillante. Les oncles s'en moquaient bien: ''la graine de lin, la graine de l'autre.''

Jacques, en raison de sa quasi filiation avec Philippe, Bérengère, les grands-parents Bergeron et Lucienne, s'y est rendu régulièrement. Ce qu'il fit tout au long de sa vie. Tous les étés, il appelait Philippe ou Bérengère afin de trouver avec eux un espace libre pour y passer quelques jours. 

Personnellement, je ne peux oublier que c'est à Coburn Gore, en 1978, dans le chalet de Philippe, que Catherine, ma fille aînée, y fit ses premiers pas. Jacques et Sylvie nous accompagnaient.

C'était un lieu commun parmi nous (frère et soeurs Turcotte) de dire que le premier père de Jacques, c'était Philippe, sa première mère Lucienne. Il en fut ainsi toute sa vie. Je me permets un petit aparté. Lors du décès de Philippe, Jacques peinait déjà avec sa voix sans savoir qu'un mal pire encore sourdait en lui. Il lui aura fallu l'aide de Sylvie, son épouse, pour lire le texte qu'il avait écrit en mémoire de Philippe. 

Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que Coburn Gore devienne le lieu de chute des familles Bergeron et des autres. Nous savions qu'Eudore y était. Quatre saisons durant. Qui souhaitait le rencontrer n'avait qu'à traverser les lignes...




À suivre

Entre nostalgie et fantaisie ... (44)

  Il n'y a que le réalisme qui arrive à ne pas décrire le réel... ou plus précisément, à le décrire de manière telle qu'il devient ...