
Depuis quand les plaisanteries et canulars du 1er avril, communément appelés LE POISSON D’AVRIL, courent-ils ? Certains avancent une date aussi reculée que 1564, sans que cela ne soit scientifiquement documenté. LE CRAPAUD a mené son enquête et vous en dévoile les résultats, étrangement, un 1er avril.
Oublions tout de suite les blagues scolaires que l’on faisait tout jeunes alors qu’on accrochait un poisson de papier dans le dos des camarades tout en souhaitant qu’un plus hardi que soi l'hameçonne à celui d'un professeur : ce sont les ligues mineures. La vérité s’avère plus importante, plus grave et combien plus complexe.
Au XVIième siècle, parmi les grands débats de l’heure, primait celui du calendrier, se posant ainsi : la nouvelle année devait-elle débuter en janvier ou en avril? Le premier jour du mois, évidemment. Puisque nous n’avions pas encore le rapport d’impôts obligatoire et le début ou la fin de l’année fiscale quelque part en avril comme maintenant, janvier possédait une longueur d’avance que certains jugeaient insurmontable. Le roi français Charles IX privilégiait le premier avril, l’ayant même officialisé par l’Édit de Roussillon. Une des principales raisons était évidemment économique : la saison de la pêche était plus productive à ce moment de l’année et il retirait des redevances sur chaque poisson sorti des eaux françaises. Une autre raison relevait de l’ordre de la cueillette desdites redevances : en janvier, certaines régions de son royaume s’embourbaient littéralement sous la neige, de sorte que les percepteurs (ils ne passaient qu’une seule fois l’an) peinaient à se rendre partout, de sorte que les filets ne se remplissaient pas autant que Sa Majesté l’aurait espéré, sans oublier qu’en janvier personne n’avait d’argent.
Certains astrologues de l’époque - en 1564, la rencontre annuelle de leur confrérie allait se tenir fin mars, début avril, dans une petite ville de France du Haut-Rhin, Colmar - se disputaient sur cette épineuse question tout en acceptant de l'approfondir et le point fut mis à l'ordre du jour. Rappelons qu’ils avaient beaucoup d’ascendant, parfois même un certain pouvoir sur les gens influents de la haute société, que leurs décisions prenaient illico la forme d'une loi, à tout le moins d'une ligne à suivre une année suivant son adoption. On n’a qu’à référer à la proposition d’un des grands scientifiques de l’époque, le Japonais Fugu, qui fit déplacer la date d’entrée sous le signe des Poissons en mars, alors que depuis des temps non colligés dans les annales astrologiques, ça tombait en avril.
Cette histoire de calendrier provoquait un tollé mondial. Si l’on met cela en perspective, un tollé mondial dans les années 1500 n’a pas la même envergure qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’on se doit d’admettre que débattre du calendrier risquait de faire mouche. Modifier le cours des astres, ce n’est pas rien, et va droit au cœur de l’astrologue moyen du temps.
Afin d’assister à la réunion de Colmar, Fugu, que plusieurs collègues surnommaient « l'homme à la dure carapace », partit du Japon au début du mois de mars. Il retarda le plus possible son départ car notre éminent astrologue s’attendait à recevoir le titre de conseiller particulier auprès des dictateurs de la période Azuchi-Momoyama qui avaient décrété cette période comme étant la saison des trophées. Fugu voyagea près d’un mois sur une minuscule barque - pas tellement rapide - escomptant ne pas rater les débats de la confrérie. Notons au passage que pour la première fois une telle rencontre, celle de Colmar, aurait lieu dans une ville occidentale et que le principal problème qu’on risquait de rencontrer était relié à celui de la traduction : les interprètes du temps se consacraient presque exclusivement à dépecer des textes écrits, très peu à l’oral et encore moins en simultané.
Les Occidentaux, que les Orientaux considéraient comme des réformateurs peu éclairés, avaient beaucoup à gagner - et à perdre - lors de ce congrès. Je vous rappelle que le mot congrès date du XVIième siècle, mais ne peux absolument pas vous certifier qu’il fut employé en 1564; chose certaine et tout à fait vérifiable, il le fut par la suite pour toutes les autres rencontres des astrologues du monde.
Les Occidentaux pouvaient s’enorgueillir de compter dans leur rang, un jeune et très brillant astrologue, Devon, qui avait beaucoup réfléchi sur les nuances sémiotiques entre astrologie et astronomie – petit détail au passage, il reçut de Charles IX, suite à la rencontre de Dolmar, le titre de Dauphin - comptait bien ébranler certaines colonnes du temple de l’astrologie traditionnelle dont Fugu en était l’illustre représentant et, geste politique sans doute, vider, une fois pour toutes, la grande question séculaire : à quelle date le début de l’année? Rappelons la position traditionnelle : les Poissons, on avait réglé cela pour mars, il n’était donc absolument pas question de modifier la date du début de l’année et encore moins d’envisager le 1eravril, l’année devant irrémédiablement suivre le cours du Zodiaque.
Je vous épargne l’essentiel des débats qui, on s’en doute bien, se complaisaient dans l'exégèse, l'herméneutique, des études poussées sur la géométrie céleste, la courbure des angles - concept qui ne fit pas long feu, noyé dans le flot ininterrompu des échanges - mais principalement sur la philosophie des chiffres, ce qui permit, je le note au passage, de rediscuter la pertinence de maintenir le décret excluant la numérologie des rencontres des astrologues, décret remontant aux années 1450-1500, sans que j’en sois tout à fait certain.
Ce fut les légendaires affrontements entre Fugu et Devon qui retinrent toute l’attention, sans faire l'objet des dépêches médiatiques, pour les raisons que vous imaginez. Certaines langues sales diront toutefois que la barrière linguistique les séparant, n’a pas favorisé leur compréhension, mais cela fait actuellement l’état d’une recherche post-doctorale dans la célèbre université finnoise Kala, de sorte que nous attendrons les résultats avant de nous avancer sur un tel sentier.
Alors qu’au fil des discussions, les arguments de Devon s’avéraient de plus en plus rigoureux et de moins en moins attaquables, le face-à-face mena à un dilemme : le Japonais Fugu usa d’un stratagème - quasiment un leurre - que l’on pourrait qualifier aujourd'hui d'anguille sous roche. L’astrologue japonais lui fit parvenir une sommation : l’affronter en duel. Celui qui en sortira gagnant verrait sa proposition adoptée, l’autre rayée à jamais. Puisque vous savez ce qui est advenu du 1er avril, vous connaissez donc le résultat du duel et pourquoi l’année s’amorce le 1erjanvier. Mais vous ne savez pas tout, rien n’étant tout à fait ceci ou complètement cela !
Nous sommes en France. Le duel (en japonais on dit dugong) est légal ; au-delà même de sa légitimité, il est considéré comme un acte héroïque. Devon le sait, Fugu également. Nous sommes à l'embouchure d'une grave décision : astrologie traditionnelle versus astrologie moderne. Tout cela alors que le Japon vit des heures politiquement pénibles, que la France se dirige tête haute vers la fin de la Renaissance. Deux hommes, deux conceptions, deux dates… peut-être trois.
Il fait un brouillard en ce matin de duel alors que Devon et Fugu joueront la suite du monde. La rencontre des astrologues de 1564 prenait ici une tournure inattendue. Des astrologues présents à la rencontre sur les lieux du duel, certains diront avoir préalablement lu dans le ciel la prémonition d’une tragédie, d’autres s’exclamèrent que l’astrologie se retrouvait dans la poisse, tout pouvait tomber à l'eau. Depuis la veille, le défi parvenu de Fugu à Devon, tout l’aspect scientifique de la rencontre s’en trouva occulté. De mauvaises langues avancèrent même que l’astrologie n’allait peut-être pas s’en remettre.
Revenons plutôt à notre duel. Brouillard du matin, à couper au harpon. Une foule départagée qui hésite à prendre position : les Occidentaux à l’ouest, les Orientaux à l’est d’un petit sentier sinueux menant à une semi- clairière où on ne voit rien, on entend que des murmures qui ruissèlent de gauche à droite, semblables à des sons de carpes. Atmosphère poisseuse !
Les arbitres et les juges semblent être là, visiblement ennuyés par l'heure matinale. Les témoins, sans doute. La foule, on en a déjà parlé. Ne manquent plus que les deux belligérants à qui on a donné des surnoms; « requin » pour le Français, « espadon » au Japonais. Je note au passage, question de tout dire, ne rien oublier, qu’à la suite de cette confrontation historique, les adeptes du dualisme en astrologie firent une percée idéologique remarquable, une prise quasi miraculeuse ; ça serait trop long à expliquer, mais nous y reviendrons peut-être un jour.
Devon arrive. Personne ne le remarque en raison des conditions brumeuses ambiantes et l’atmosphère que nous avons tenté de couper il y a quelques instants. Comment pouvait-on être certains qu’il s’agissait bien de lui ? Pouvait-on réussir à lire entre les filets de brume ? Question d’horoscope tout simplement : après étude de sa carte du ciel, les éminents astrologues surent qu’il devait se présenter le premier - facile à prédire alors que tout le monde sait que lors d’un duel, l’outragé se présente toujours avant le provocateur. Question d'éthique et de bienséance. Autre raison : son adversaire Fugu se laisse attendre.
La patience a tout de même ses limites.
Devon est là, invisible dans le matin du Haut-Rhin. Fugu, absent ou en retard, personne ne peut le certifier. Le duel rencontre un évident problème de logistique !
Voici comment se dénoua cette histoire qui risquait de filer droit vers nulle part et obliger les spectateurs à en revenir bredouille. Après plus d’une heure d’attente, le doyen des astrologues le Danois Fisk se mit à crier en latin – cette langue, aujourd’hui morte, était en usage à l’époque lors des congrès majeurs – que le duel s’achevait en queue de poisson. C’est alors qu’une rumeur fit des vagues : on aurait vu Fugu, debout sur le plus vieux quai du port de Colmar, attendant la venue du jeune astrologue français.
Tout ce beau monde, dans une cohue qui passera à l’histoire, fila à l’anglaise vers ledit quai, redoutant qu'un appât fut lancé par le Japonais dont les membres de sa famille étaient reconnus comme étant d'illustres fabricants de nasses. Fugu s’y tenait effectivement, fièrement revêtu de sa tenue officielle, hautement japonaise. Il y avait, placée devant lui, une table qu’un filet coupait en son centre. Une petite balle blanche, deux raquettes y reposaient, sinistrement invitantes.
Devon s’avança. Dans une langue qu’encore aujourd’hui on peine à définir, il comprit que le duel serait un match de ping-pong, sport inventé quelques semaines plutôt par le japonais Sakana-ya. Saisi des règles, l’astrologue français salua bien bassement son adversaire. Le match, sur le quai du port de Colmar, eut lieu.
Il n’est pas dans mon intention de vous décrire la partie, seulement son achèvement. Fugu, tout comme Devon d’ailleurs, n’avait jamais joué à ce sport et se tenait au bout du quai. Lorsqu’un coup - on le classerait aujourd’hui dans la catégorie des vicieux - le surprit, il recula et, ne pouvant retenir son fragile équilibre, tomba dans l’eau froide de ce premier avril 1564, alors qu’au loin la brume matinale s’estompait à peine. Fugu coula si rapidement que la foule réunie, frétillant d'horreur, se dit, d’un commun accord, que l’illustre astrologue japonais venait de se noyer.
Par un effet surprise du destin, quelques instants plus tard, il jaillit sur la berge alors que tout le monde le cherchait encore au bout du quai. Tout près de la table de ping-pong, une petite balle blanche roulait vers le fleuve qui voguait inexorablement vers des ailleurs méconnus. De là, vous ne le croirez certainement pas, on aperçut fort distinctement, accrochés dans son dos mouillé, trois poissons sur lesquels étaient inscrits en chiffres arabes : 1er janvier, 1er mars et 1er avril.
Lorsqu’on réussit finalement à déchiffrer ce qu’il balbutiait en grelottant, les astrologues décodèrent l’augure : l’année devait commencer le 1er janvier; le 1er mars serait la journée des Poissons et le 1er avril serait désormais la journée du POISSON D’AVRIL.
(Ce texte est écrit en nouvelle orthographe)