mercredi 11 novembre 2009

Le trois cent onzième saut


Jean Bédard

Voici les dernières citations tirées de Maître Eckhart, roman de Jean Bédard. Nous reviendrons à cet auteur d’ici quelques sauts.

. Aucun cheval, ni mule, ni charrette ne furent mis à notre disposition. Nous devions affronter seuls, le Maître et moi, tous les risques du voyage. Je partis comme on part en pèlerinage, plein de péchés à faire pardonner, d’indulgences à obtenir, en disant adieu à tous mes frères, car le pèlerin ne sait jamais à quelle cathédrale ses pas le conduisent, à celle de la terre ou à celle de l’au-delà. Il sait seulement qu’il marche et qu’il marchera tant qu’il aura péché. Le péché fait la distance et donc fabrique l’espace que le pèlerin tente de défaire en revenant au centre, à la grande Cathédrale, la cathédrale des cathédrales.

. – Père Eckhart, vous avez oublié que le moine Henri de Lausanne fut pourchassé comme hérétique parce qu’il prétendait libérer l’institution matrimoniale de toutes les obligations civiles. C’est ce qu’il prêchait au Mans; il voulait que le mariage soit fondé exclusivement sur le consentement mutuel.

- Oui, mon ami Conrad, et c’était en 1116; depuis ce temps l’Église a été mise en devoir d’aller au-delà des coutumes pour faire face aux esprits plus éclairés de notre temps. On ne peut modifier quelque chose d’aussi sacré que le mariage sur la crainte des femmes. Il est naturel pour l’homme de craindre l’indéterminé, le possible et les puissances créatrices de la nature, de son propre cœur et de la femme. Nous avons peur de l’obscurité parce que l’obscurité cache le réel et suggère le possible. De même, nous craignons l’avenir et non le passé. Le passé est défini et nous savons ce qu’il contient, l’avenir nous apporte un possible que nous ne connaissons pas encore. Parce que nous ne la connaissons pas, dans nos esprits la femme est indéterminée comme le sont l’obscurité et l’avenir. Alors nous la craignons. Voilà pourquoi nous nous comportons si brutalement envers elle. Mais le péril repose bien davantage en nous-mêmes, dans notre cœur et dans notre cruauté. Ne t’ai-je pas déjà dit : En toutes choses, tout particulièrement dans la nature divine, l’égalité, c’est la naissance de l’Un, et cette naissance de l’Un, dans l’Un et avec l’Un, c’est le principe et l’origine de l’amour qui arde et éclôt. Sans égalité il n’y a pas d’amour et sans amour, le mariage n’est qu’outrage et profanation. Mon ami Conrad, je suis triste qu’après avoir fait tant de chemin, tu te retrouves à nouveau coincé dans tes peurs.

. La prière du paysan :

Ma vie sur terre n’a que quatre saisons. Je surgis de l’hiver, me dégourdis en février, au printemps travaille de toutes mes forces à faire produire mon champ et mon jardin. À l’été je reste courbé et me durcis les mains et le dos. À l’automne je flétris peu à peu et mesure les fruits de ma saison. L’hiver me recouvre et m’emporte, je l’espère, dans le jardin de Dieu. Chaque année de ma vie n’a que quatre saisons. Quand avril de ses averses douces a percé la sécheresse de mars jusqu’à la racine, quand Zéphyr, de sa douce haleine, a ranimé les tendres pousses et quand les petits oiseaux font mélodie, c’est le temps de labourer, de bêcher, de déchirer la terre pour y déposer la semence. Tout faire avant Pâques, et puis c’est la fête qu’il faut préparer pour le Seigneur. En mai, quand la verdure est foncée et le ciel blanc, réparer la maison et la grange, les barrières, les haies et les canaux d’écoulement. Sarcler les jardins du seigneur et soigner les terres. S’il nous reste du temps, désherber notre parcelle. L’été, nous arrachons les chardons sur les terres du seigneur pour que le Seigneur des seigneurs nous donne la célérité de le servir. À la Saint-Jean, il faut courir les champs avec des torches pour éloigner les dragons; le lendemain c’est la fenaison. Il fait chaud sur les terres, seigneur, et on moissonne en trempant les champs de nos sueurs. En novembre, nous battons le lin avec de lourds écangs, nous séparons la ligneuse de la filasse. C’est le mois sanglant, nous tuons les bêtes pour que le fourrage ne manque pas. En hiver, quand les étourneaux s’en vont, au temps de la froidure, je n’ai plus qu’une histoire à dire : les cerfs brament, la neige tombe, nous attendons le printemps. Puisse-t-il revenir car la grange est vide et il fait si froid. Chaque journée de vie n’a que quatre saisons. Le matin est printemps, le midi, été, au soir arrive l’automne et l’hiver tombe à la nuit. Nos jours s’en vont comme la balle au vent; il reste parfois des grains qui tombent en terre, prennent racine et font une autre saison. J’ai eu six enfants, quatre pour engraisser la terre, deux pour la faire rendre. C’est ainsi que roule l’écume du paysan sur les prés de son seigneur. Si tu entends rire un enfant, c’est qu’il est au printemps et moi, tu ne m’entends pas parce que j’entrevois déjà l’hiver qui s’approche.


Au prochain saut

dimanche 8 novembre 2009

Le trois cent dixième saut



Les citations d’aujourd’hui proviennent du roman de Jean Bédard, MAÎTRE ECKHART.

Maître Eckhart est né en 1260 à Hochheim (Allemagne) et meurt en 1328, à Avignon. Dominicain, ce philosophe a enseigné à Paris, a prêché à Cologne et Strasbourg, puis a administré la province dominicaine de Teutonie.

Il a vécu à l’époque de Thomas d’Aquin. Ce sont ses disciples qui ont conservé ses propos et ses sermons. On l’a accusé d’hérésie et le pape Jean XXII a condamné certaines de ses thèses. Son enseignement spirituel est centré sur une invitation au détachement comme moyen nécessaire de l’union à Dieu.
Il est intéressant de notre qu'étymologiquement son nom signifie «rivage» et «brave».

Il y aura un autre saut contenant des citations tirées de ce même livre.


. Le doute est ainsi fait qu’il égalise les possibles, qu’il nous ramène à l’indéterminé, comme si de nouveaux commencements surgissaient sans cesse, dans lesquels le passé ne décide plus de l’avenir et où la Providence fait feu de tout bois. Pour un moment, tous les futurs se présentent libres, l’avenir est affranchi. Cependant, il n’exercera cette liberté qu’à la seconde où il basculera du possible dans le réel.

. Ce n’est pas établissant des murs que l’on croît, mais au contraire en ouvrant des fenêtres et des portes.

. Si l’on se fixe obstinément sur une façon de voir, on perd de vue l’ensemble et c’est l’ensemble qui rachète le particulier. Après la révolte, il est bon de reprendre le dialogue, d’accepter le dialogue qui, entre l’invisible et le visible, tisse la sagesse. Le monde est si grand, si intelligent, si majestueux que les fautes que l’on y voit ont plus de chances d’être des erreurs de point de vue que des scandales d’incohérence.

. Une pierre ne reste jamais longtemps dans les airs, un oiseau finit toujours par s’envoler, le loup, par attaquer et l’homme ordinaire, par prier.

. … vous verrez combien le fond de l’océan reste tranquille malgré l’agitation des vents et des surfaces.

. Il est si rare que la parole puisse mieux faire que le silence.

. Il y a des moments où le silence hurle et crie bien trop de silences à la fois, bien trop pour ce que l’on peut contenir. Ce silence tue, il enterre même le souffle des prières. C’est alors que l’on éprouve le besoin d’entendre son semblable, de l’entendre gambader et courir dans une lande verte, de l’entendre nous rappeler qu’il existe quelque chose et non pas rien.

. Tu connais maintenant ta souffrance parce que tu as enfin accepté ton incarnation dans ce corps de femme. La consolation ne vient pas de l’extérieur de la souffrance comme une eau qui viendrait éteindre un feu. Au contraire, elle vient du dedans de la souffrance comme la source première du feu reste à l’intérieur du feu. La propriété première de la source du feu est de ne jamais être totalement consommée par le feu qu’elle engendre. Aucun mouvement de l’être ne détruit l’être.

. La consolation est au-dedans de la souffrance, dans son tréfonds. La souffrance passe, mais la consolation reste.

. Une chose va, mais ce qu’elle me dit reste. Si je souffre parce que j’ai perdu une chose, c’est là un signe certain que j’aime cette chose et que ce que j’aime donc en réalité c’est la perte, la peine de perdre et non pas ce que m’a révélé cette chose.

. … l’espace est l’expression de la distance entre les choses. Or, cette distance se définit par le temps qu’une chose met à se rapprocher d’une autre. Si toutes les choses étaient infiniment rapprochées, il n’y aurait plus d’espace puisqu’il n’y aurait plus de temps de rapprochement. En somme, l’espace est l’effet du temps, son expression.

. La conversion n’est pas l’adhésion aveugle à des dogmes et à des adjurations, la conversion c’est une transformation, c’est le passage de la mort à la vie.

. La chasteté, c’est quand l’amour déborde à ce point que, si vous ne mourez pas d’amour pour votre prochain, vous ne pouvez pas vivre.

. J’avais été élevé entre tant de pierres; comment aurais-je pu comprendre le cri d’une fleur, la plainte d’un ruban d’eau dans une lézarde de mousse?

. Mais la misère prépare des griffes qu’il n’est pas long de subir.

. … il faut apporter de la lumière et non tenter de déplacer les choses vers la lumière.

. … mieux vaut libérer le bien que de tenter de disloquer le mal…

. L’Église est là pour amener le nouveau dans le temps et non pour perpétuer les institutions, pour continuer la création et non pour fixer les épaves du temps.

. Le Maître restait à l’écart et savourait cet instant privilégié où le passé apparaît chuchoter à l’avenir les secrets visant à le rendre meilleur.

. Généralement, la souillure comme la violence sont des choses que l’on se passe de l’un à l’autre, et peut-être ne font-ils que tenter de remettre cette souillure et cette violence à qui représente ceux qui les leur ont donnés.

. Comment une maison peut-elle tenir si elle ne réchauffe plus personne?

. Un homme laissé sans critique court à sa perte. Jamais nous n’avons assez d’yeux pour nous passer de ceux des autres.

. Chaque chose du visible n’est qu’une respiration que l’on retient un temps avant de le laisser partir.

. Les paysans connaissent le temps, ils en suivent les saisons, ce sont eux l’Église vivante. Quant aux doctrines, si elles ne suivent pas le voyage des hommes dans leur culture changeante, elles ne sont que des pierres qui coulent à pic dans des fonds dont elles ne reviendront jamais. Malheur à celui qui veut se faire un esquif de pierre, il est perdu. Qui se perd se trouve, qui cherche à se maintenir se perd.

. Et un jour particulièrement sombre où l’orage voulait tout déchirer, il glissa comme hors de sa douleur, il entra dans le pourtour de la paix qui permet aux âmes de dire leurs adieux.

. Aucun homme ne peut survivre aux machines qu’il met en place pour le tenir hors de lui-même.
À suivre...

jeudi 5 novembre 2009

Le trois cent neuvième saut


Jean Bédard

Jean Bédard, philosophe de formation devenu par la suite travailleur social, est essayiste et romancier. Il est reconnu autant au Québec qu’ailleurs pour sa vison globale de la détresse sociale.

Voici ce que l’on peut lire dans l’Encyclopédie du Canada (éditions Stanké, 2000) : «Philosophe et intervenant social, Jean Bédard est apparu comme un bolide dans le monde des Lettres. [...] Cette démarche est à l'origine d'un livre, Maître Eckhart, roman, qui parut avec la chaude recommandation de Ilya Prigogine, Prix Nobel, et connut un succès immédiat. [...] Jean Bédard est un homme d'un esprit ample et profond à la fois...»

Professeur associé à l’Université du Québec à Rimouski, il enseigne l’éthique des relations humaines et des situations sociales extrêmes autant au Québec qu’en France et en Suisse.

Jean Bédard se préoccupe de questions relatives à la détresse morale, la pauvreté galopante surtout celle qui affecte les jeunes de même que la situation des femmes. Il manifeste un grand intérêt envers les hommes et les femmes de l’histoire qui ont connu une expérience spirituelle et un engagement politique ou personnel : Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Comenius, pour ne citer que ceux-là.

Les citations que je vous offre aujourd’hui sont tirées de LA VALSE DES IMMORTELS, le premier livre de Jean Bédard que j’ai lu pour ensuite le relire; c’était au début de ma retraite en 2004. Voici ce qu’on retrouve en quatrième de couverture : « Dans chaque existence, il y a un moment critique, une bifurcation; l’instant, infiniment petit, dans lequel repose en puissance toute notre vie comme une forêt dort dans une minuscule graine. Cette histoire est celle d’une jeune fille qui donne naissance à sa mère. On y découvre que la femme, une fois née, est toujours la rédemption du temps.»


. Car nous marchons pieds nus sur un océan à peine gelé et il suffit de manquer de distraction pour tomber dans une profondeur sans limites.

. La musique trouble le silence, le vitrail trouble la lumière, le professeur trouble l’esprit.

. C’est la souffrance d’un grand feu qui anime une petite étincelle, s’il la prend dans sa flamme, il la consume et la tue. S’il l’éloigne trop d’elle, elle se refroidit et meurt. Alors il souffle sur elle pour la tenir chaude mais à juste distance. C’est l’exil de l’âme et l’exode du peuple. Par l’exil, l’âme devient elle-même un feu et son amour pour le feu l’amène à produire ses propres étincelles. Par l’exode, le peuple arrive à se gouverner lui-même.

. L’art de l’exil consiste à développer l’acuité de l’oreille afin de compenser l’aveuglement des yeux. Le sage est une grande oreille vive.

. C’est radical : dire, c’est mentir. Parce que les mots font des limites alors que ce dont ils parlent n’en a pas.

. L’exil est le commencement de la vie. La naissance est un éloignement. Nous commençons par être écartés de Dieu comme les petits poussins de leur mère, nous commençons dans la mort, baptisés en elle. Et ensuite, la mort se met à mûrir à la manière d’un fruit. Lorsque le fruit est mûr, il tombe lui-même et devient un arbre, et l’arbre, une forêt, et la forêt un univers, et l’univers, un débordement démesuré de vie. Une mort bien mûre, c’est une vie à pleine course dans une étendue sans horizon.

. Il est vrai qu’à fuir un malheur, on se jette dans un malheur plus grand.

. L’âme humaine a quelque chose du mammifère marin : elle doit sortir le nez de l’eau chaque fois qu’elle veut respirer. Pourquoi? Parce qu’elle ne vit pas dans sa substance propre. Certes, il y a un d’air dans l’eau, mais il lui en faut davantage.

. La première difficulté du fou consiste à distinguer sa propre folie de celle du monde. Le prophète est celui qui, après les avoir séparées l’une de l’autre, goûte à la Sagesse qui lui a justement permis ce discernement.

. Lorsqu’une chose inusitée disparaît pour ne plus revenir, on a coutume de dire que c’est une vision, une image, une illusion. On accorde statut d’être uniquement à ce qui persiste et se répète. Le temps grignote l’être et s’il l’avale trop vite… Qu’était-ce? Une cendre, une impression, un émoi? Qui peut le dire? Si la Chose ne revient plus pour se confirmer elle-même, mieux vaut affirmer que ce n’était rien.

. Il y a des miroirs que l’on ne peut jamais regarder en face, à moins d’avoir tout perdu.

. On finit toujours par rencontrer la face cachée de nos obsessions.

. C’est vrai que l’exil est un désert, mais au milieu de ce désert, il y a une source.

. Tant que l’homme veut avancer à l’horizontale, une montagne constitue un obstacle. Mais si, tout à coup, il veut se rapprocher des étoiles, le même montagne devient son instrument.

. … ce n’est pas la mort qui succède à la vie, au contraire, c’est la vie qui succède à la mort. Mais cela n’est possible que si la mort est sacrée, rendue source vivante.

. Lorsque la démesure de l’univers touche à la démesure de l’âme, la peur cesse et la mémoire prend feu.

. J’avais enfin compris qu’il n’y a qu’un seul sacrement et c’est celui de l’amour. C’est une messe qui pardonne le passé, qui confirme le présent, qui oint les morts, qui baptise tout, qui fait du plus petit atome le prêtre et le chantre de tout l’univers.

. La souffrance attaque et se retire, provoque et détale. Elle déterre le cœur de l’homme, exhume sa valeur et valide sa dignité. Son jeu érafle et sensibilise; il prépare à la réception. Sa griffe pique et attise; elle pousse à l’action. Sa lame dénude et dévoile; elle laisse le vrai et emporte le contrefait. Elle élève bien plus qu’elle n’abaisse parce que l’homme et la femme sont capables de lui objecter le meilleur d’eux-mêmes.
Mais la misère, elle, fait tout le contraire : elle s’accroche et dure, détruisant tout espoir. Elle s’insinue dans le cœur et le brise. Elle le transperce et y injecte son venin. Elle séquestre, abat, anéantit. La misère défait l’homme. Elle est incompatible avec l’homme. Une fois emporté dans la misère, l’homme devient une honte, non seulement pour lui-même, mais pour toute l’humanité ridiculisée par elle. La misère étale notre impuissance. Elle n’a de cesse que lorsque l’homme lui est devenu semblable : acerbe, vénéneux et cruel.
Devant la misère, qui peut rompre le silence? La misère scandalise, un point c’est tout. Chercher à lui donner une quelconque légitimité nous rend immédiatement suspects de monstruosité. Appartenir à l’humanité, c’est par essence s’indigner devant la misère, lui dénier le droit à l’existence.
L’homme et la misère sont deux ennemis par nature. Pourquoi? Parce que la fin de l’homme est de chasser la misère et que la fin de la misère est de chasser l’homme. On juge donc une civilisation par la misère qu’elle produit et qu’elle détruit.


Au prochain saut

lundi 2 novembre 2009

Le trois cent huitième saut



Jamais je ne publie sur le blogue du crapaud les critiques de films auxquels j’assiste. Elles sont sur VOIR. CA et y demeurent. Mais je me permets aujourd’hui de vous faire lire, non pas la critique du film UN ANGE À LA MER de Frédéric Dumont, mais le poème de Baudelaire, Réversibilité, qui lui sert de support. Je vous convie également à voir ce bijou de film traitant d’un sujet… dont je garde le secret.


Réversibilité

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!


Si vous voyez le film, vous comprendrez tout le sens de ce poème. Mais saviez-vous que les anges portent des prénoms? En effet. On nous a habitués aux anges et archanges de l’histoire sainte, il y en a toutefois d’autres. L’ange du feu porterait le prénom de NOURIEL; celui de la pureté, TAHARIEL; l’ange de la délivrance, PADAEL; RAEIL serait l’ange des secrets, ministre suprême de la Sagesse et l’ange de la mort, le messager ultime dont la beauté touche à l’effroi répondrait au nom de AZRAËL.

Qu’est-ce qu’un ange? Pascal dit : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Pas très aidant. Je me souviens que dans mon enfance on nous parlait énormément de l’ange gardien. L’image que j’en avais à cette époque est celle d’un «suiveux», quelqu’un qui ne me lâchait pas d’une semelle et, combien de fois, m’empêchait d’être complètement moi-même. Un genre de police secrète connue qui te colle aux fesses. Je ne peux pas dire les choses que je me suis retenu de faire à cause de cet ange collé à mon dos. Parce qu’un ange gardien, ça se tient dans ton dos. Ça parle aussi dans ton dos. Ça fait tout dans ton dos. Et souvent, alors que tu risquais un geste qu’on allait soit te reprocher ou pour lequel on risquait de te réprimander, ce foutu «suiveux» s’organisait pour te placer dans un état de culpabilité intense. Je me rappelle la fois où délibérément j’ai laissé choir une boîte de carton en bas du deuxième étage et que le carton s’est retrouvé sur la tête de Monsieur Gaumond (compote aux oignons, tel était le sobriquet que nous lui avions trouvé) qui la reçut, je ne vous dis pas avec quelle dignité… cette dignité d’un propriétaire offensé jusqu’aux entrailles et béni… Eh! bien (oui, une faute, je le sais…) je me souviens très bien de mon réflexe : comment mon ange gardien allait réagir et à qui il allait illico me dénoncer.

Cet ange gardien – est-il toujours derrière moi? – m’a suivi à un point tel qu’il m’a complètement fait oublier que d’autres pouvaient exister, à part évidemment ceux que l’on nous indiquait à je ne sais trop quel numéro du petit catéchisme. Aujourd’hui, je comprends que son rôle en était un de police secrète, de vigile muet et combien délateur. Je suis assuré que de la première cigarette fumée en cachette, la réaction réprobatrice de ma mère provenait de mon ange gardien à qui on avait oublié de donner une menthe afin de camoufler une haleine accusatrice. Convaincu que ma première bière, lorsque mon père l’a sue, ça émanait de la même source.

En fait, l’ange gardien – je continue de jaser de lui (est-ce que les filles ont une ange gardienne?) parce que c’est le seul qui ait croisé mon chemin – cet ange s’avère bien pratique pour les parents biologiques, pour ceux et celles qui ont un rôle de surveillance (ou d’éducation) à jouer dans la vie des enfants. Je dis les enfants parce qu’à partir du moment où tu balances ton ange gardien, tu n’es plus un enfant. Si tu as choisi de le demeurer dans ton esprit jusqu’à ton dernier souffle, l’ange gardien t’accompagne. Ce rôle de surveillance s’étend de l’extérieur à l’intérieur de l’individu. Je vous donne comme exemple d’un rôle de surveillance joué par l’ange gardien, le fait que je ne lisais pas des livres que l’on classait à l’INDEX, étant convaincu que je serais pris et excommunié. Oui, excommunié, parce que mes yeux allaient permettre à mon cerveau puis à ma conscience de lire, d’entendre et d’essayer de comprendre des idées aussi révolutionnaires que celle-ci : les anges n’existent pas.

Rien de pire dans une vie que de se rendre compte que ce à quoi on t’incitait à croire, ce qui devait régir tes faits et gestes et tout cela avec un radar collé au derrière, d’apprendre puis d’en être certain, que cela est faux, pire, que cela n’existe pas. Ton ange gardien n’était en fait qu’un tissu diaphane, translucide laissant passer le vide. Et malgré que tu aies cru qu’il fût derrière toi, que maintenant tu as la preuve qu’il n’a jamais été présent, que malgré cela tu aies survécu… ça donne un coup! Il doit certainement y avoir un ange qui a fomenté cet immense complot!

UN ANGE À LA MER ne traite absolument pas de ce thème.

Au prochain saut

mardi 27 octobre 2009

Le trois cent septième saut


Yann Martel

Les cahiers de lecture desquels sont issues les citations de ce matin - je vois très bien de quelle époque ils proviennent - ne sont pas parmi les plus intéressants. Je m’explique.

Yann Martel (l’auteur de L’Histoire de Pi) envoie au Premier Ministre Stephen Harper deux livres par mois – il a entrepris cette … croisade… en avril 2007 - afin de lui permettre de lire. Selon lui, il néglige cette activité intellectuelle et alimente une propension à ne pas s’intéresser aux questions culturelles au Canada : ses politiques en seraient une preuve manifeste.

Je me suis demandé (j’arrive au vingtième livre suggéré) si Martel conserve, lui aussi, des cahiers de lecture. Est-il allé y puiser les recommandations qu’il adresse par la suite à un lecteur qui ne semble pas s’y intéresser outre mesure?

Sans vouloir excuser le chef du gouvernement minoritaire fédéral, je dois avouer le comprendre un peu. Alors que j’étais actif sur le marché du travail, les cahiers de lecture que je dépèce actuellement en témoignent, je lisais principalement des ouvrages en lien avec l’éducation, la pédagogie et tout ce qui entoure ce domaine.

Vous saviez que Monsieur Harper, dans ses temps libres, eh bien! (oui, oui, je le sais que c’est une faute mais je persiste et signe…) il écrit. Un livre sur le hockey. Alors que moi, à l’époque, j’écrivais des vers… Chacun son dada…

Donc, voici les citations de ce matin et vous annonce que très bientôt, je vous offrirai des textes du philosophe québécois Jean Bédard. Ça augure bien!



. Pas besoin de souffrir éternellement si on souffre durant une minute en croyant durant une minute que cette souffrance sera éternelle, pardi.
Gaétan Soucy

. L’homme solitaire prend une fois pour toutes l’habitude de s’occuper de ses propres rêves; il ne peut plus réagir tout de suite à l’assaut des propositions extérieures. Il est comme un moine à son bréviaire dans une partie de balle au champ, ou comme un patineur qui glisse trop délibérément et qui ne peut répondre aux appels qu’en décrivant une longue courbe.
Jean Giono

. C’est le sort des solitaires de se fuir pour ne pas se perdre, de croire qu’un jour ils se retrouveront.
Didier Van Cauwelaert

. Le type qui a envie de faire sauter le monde est la contrepartie de l’imbécile qui s’imagine qu’il peut sauver le monde. Le monde n’a besoin ni d’un destructeur, ni d’un sauveur. Le monde est, nous sommes.
Henry Miller

. Je commençais à attendre. Mes pensées allaient dans tous les sens. Ou bien je me concentrais sur des détails pratiques liés à ma survie immédiate, ou bien j’étais crucifié par la douleur, pleurant en silence, la bouche ouverte, les mains sur la tête.
Yann Martel (L’Histoire de Pi)

. Les hommes n’ont pas l’habitude de rester. Ils fuient, ils éludent, ils oublient, on ne sait comment.
Éric Fottorino

. Car la souffrance était-elle autre chose que l’expression de cette angoisse qui nous envahit lorsque nous prenons conscience de l’étrangeté de toute cette histoire qu’on appelle la vie?
Yvon Rivard

. … Ah! que la vie serait belle et notre misère supportable, si nous nous contentions des maux réels sans prêter l’oreille aux fantômes et aux monstres de notre esprit…
André Gide

. Une. Une seule parole contient toutes les paroles. La vie s’y déverse. La vie est dans chaque grain, dans chaque mot… Si seulement, chaque fois, on le savait; si seulement chaque fois on le voulait.
Andrée Chedid

. Je sais maintenant qu’espérer est beaucoup plus difficile que de savoir d’avance ce qui va arriver. Si j’ai à choisir, j’aime beaucoup mieux savoir que je vais recevoir un coup de pied que d’espérer ne pas en recevoir. Puisqu’un coup de pied fait mal mais y penser tout le temps est encore plus fatigant et fait mal plus longtemps, comme si on se dessinait une cible de douleur sur le corps à force d’y penser.
Sébastien Chabot

. Le rossignol, qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne et toutefois il a peur de se noyer.
Cyrano de Bergerac

. La vie en nous prend constamment des résolutions sur lesquelles elle ne nous consulte pas.
Pierre Vadeboncoeur

. Voilà, Monsieur, tout le mal est là, dans les mots. Chacun de nous porte en lui un monde, un nombre infini de choses. Comment pouvons-nous nous comprendre, Monsieur, si je donne à chaque mot que je prononce le sens et la valeur des choses telles qu’elles sont en moi, alors que vous qui m’écoutez recevez chacun de mes mots avec le sens et la valeur du monde tel qu’il est en vous? Tout le mal est là, Monsieur, et personne n’y échappe.
Pirandello (Six personnages en quête d’auteur)

. Mais quelle famille solitaire avais-je donc! J’étais même ébahi que deux de ses membres aient pu s’assembler pour engendrer les deux suivants. Seulement, des solitaires qui feignent de ne pas l’être… voilà sans doute comment les familles se construisent, et comment la race des gens seuls est devenue si nombreuse.
Benjamin Kunkel

. Je vous jure que nous étions en train de rire quand la tristesse est arrivée.
Truman Capote

. Tant que les mots n’ont pas été dits clairement, il y a toujours une chance qu’ils n’aient pas été tacitement sous-entendus. Il y a encore de la place pour l’espoir. Et là où il y a espoir, il y a déception.
Aldous Huxley


Je termine ce saut en vous rassurant sur «un carnet d’ivoire avec des mots pâles», ça reviendra bientôt.

Au prochain saut

vendredi 23 octobre 2009

Le trois cent sixième saut



J’arrive difficilement à me remettre à l’écriture malgré le fait que je revisite certains textes inachevés, quelques poèmes entrepris avant le 16 septembre et qui incubent actuellement, sans réussir à leur donner cette charpente que l’architecture initiale avait structurée. J’ai vu à Villefranche le mot «architexture». On l’a créé afin d’associer photographie et texte. Un bâtiment et à sa porte, par terre, une photographie l’illustrant à une autre époque, accompagné d’un texte qui recadrait le tout. Belle idée.

J’arrive difficilement à me remettre à l’écriture. Plus facile avec la lecture et encore ardu avec la marche. En fait, il y a problème aux trois axes qui me sont essentiels, vitaux. Je me demande si mon esprit n’est pas en train d’ankyloser (paralyser par ankylose – diminution ou impossibilité absolue des mouvements d’une articulation naturellement mobile – perdre de sa rapidité de réaction, de mouvement par suite d’une immobilité, d’une inaction prolongée).

J’ai beaucoup fouillé dans mes recueils de poèmes afin d’y découvrir ceux ou tout simplement celui qui, d’abord, se rapprocherait le plus de mon état d’âme actuel puis allait pouvoir me relancer… Voici, du moins je le crois ce matin, le Saint-Denys Garneau qui répond le mieux à ce que je ressens présentement.



Bout du monde!



Bout du monde! Bout du monde! Ce n’est pas loin!
On croyait au fond de soi faire un voyage à n’en plus finir
Mais on découvre la platitude de la terre
La terre notre image
Et c’est maintenant le bout du monde cela
Il faut s’arrêter
On en est là

Il faut maintenant savoir entreprendre le pèlerinage
Et s’en retourner à rebrousse pas de notre venue
Avec le dépit à nos trousses de cette déconvenue
Et s’en retourner à contre-courant de notre image
Sans tourner la tête aux nouvelles voix de notre richesse
On a déjà trop attendu au bord d’un arrêt tout seul
On a déjà perdu trop de cœur à s’arrêter.

Nous groupons à l’entour de l’espace
de ce que nous n’avons pas
La réalité définitivement acceptable
de ce que nous pourrions avoir
Des colonies et des possessions
et toute une ceinture d’îles
Faites à l’image et amorcées par ce point
au milieu central de ce que nous n’avons pas
qui est le désir.

Hector de Saint-Denys Garneau


Je remarque que ce poème ne renferme aucun «je»… les pronoms utilisés sont les «ce», «il», «on», «en», «nous», «s’», «soi», «cela»… indifféremment employés comme personnels ou impersonnels, possessifs ou démonstratifs… il y a peut-être là quelque indice!

Pour me secouer, il faudrait peut-être m’intéresser à la politique municipale si fertile en rebondissements; à la campagne de vaccination contre la grippe A(H1N1); au cas du subtil Sergeï Kostitsyn; ou encore, chercher à répondre à des questions existentielles, comme celle-ci : quand, exactement, meurt la feuille qui tombe de l’arbre à l’automne, est-elle morte avant d’échouer sur le sol?


Secouons-nous d’ici le prochain saut…

lundi 19 octobre 2009

Le trois cent cinquième saut



Le crapaud revient… et de loin! Je ne veux pas élaborer sur les événements des dernières semaines mais, et depuis quelques jours, je cherche une porte d’entrée vers la continuité de ces sauts qui m’ont toujours été des lieux importants.

Sans doute, n’y a-t-il rien de mieux que la continuité pour nous resituer et rien de mieux qu’en sortir pour se situer ailleurs, le crapaud replonge dans ses cahiers de lecture à la recherche de quelques citations… qu’il souhaite pertinentes.


. … ce que nous appelons liberté, c’est la possibilité de réaliser les actes qui nous gratifient, de réaliser notre projet, sans nous heurter au projet de l’autre. Mais l’acte gratifiant n’est pas libre.
Henri Laborit (Éloge de la fuite)

. On ne doit pas se tromper de mot, sans risquer de se tromper d’états d’âme et d’attitudes.
Paule Constant (Confidence pour confidence)

. … mais je fais confiance aux mots, qui finissent toujours par dire ce qu’ils ont à dire. Tournez cinq fois sur vous-même, les yeux fermés et, avant que de les ouvrir, un caillou que vous aurez lancé, vous ne saurez pas dans quelle direction il est parti, mais vous saurez qu’il aura bien fini par retomber sur terre. Ainsi sont les mots. Ils arrivent toujours, coûte que coûte, par se poser quelque part, et cela seul est important.
Gaétan Soucy (La petite fille qui aimait trop les allumettes)

. Cependant, lorsqu’on a cessé d’en vouloir aux faits, on devient tranquille comme une rivière.
Jean Bédard (La valse des immortels)

. On ne sait pas toujours pourquoi certains mots nous surprennent, pourquoi on devient tout à coup triste à les entendre, ces mots qu’on connaît par cœur pourtant et qui font lever tantôt des colombes, tantôt des corbeaux.
Robert Lalonde (Le vaste monde)

. Il nous arrive souvent, à nous autres humains, de croire à ce que nous désirons le plus fort.
Jostein Gaarder (Le petit frère tombé du ciel)

. Un rêve doit être inaccessible, il doit pourtant continuer de briller en nous, sans cela, il se perd, il finit par nous perdre aussi.
Marc Chabot (En finir avec soi – Les voix du suicide)

. … et une mère qui meurt, l’âge n’y fait rien, c’est une mère qui meurt, c’est le monde qui soudain se brise, et du coup on perd tout espoir de se voir offrir une seconde chance, on devient à ce moment véritablement une œuvre unique, numérotée, signée, et on découvre enfin que c’est sa vie que l’on joue, que toutes les ratures, tous les repentirs, les errata s’y inscrivent comme des balafres, qu’il n’y aura pas de mise au propre dans une vie future, pas de refonte, parce que la matrice n’est plus et qu’on devient soi-même l’original.
Jean Rouaud (Pour vos cadeaux)

. … être libres de faire une tentative ne garantit pas la réussite. La liberté qui consiste à choisir dans le domaine du possible n’est pas l’omnipotence qui serait de toujours réussir ce qu’on entreprend, même l’impossible.
Fernando Savater (Éthique à l’usage de mon fils)

. La seule liberté digne de ce nom est de travailler à notre propre avancement à notre gré, aussi longtemps que nous ne chercherons pas à priver les autres du leur ou à entraver leurs efforts pour l’obtenir. Chacun est le gardien naturel de sa propre santé, aussi bien physique que mentale et spirituelle. L’humanité gagnera davantage à laisser chaque homme vivre comme bon lui semble qu’à le contraindre à vivre comme bon semble aux autres.
John Stuart Mill

. Il n’est rien de plus lourd que la compassion (la télépathie des émotions). Même notre propre douleur n’est pas aussi lourde que la douleur co-ressentie avec un autre, pour un autre, à la place d’un autre, multipliée par l’imagination, prolongée dans des centaines d’échos.
Milan Kundera (L’insoutenable légèreté de l’être)

. Étant donné que c’est le corps qui l’éprouve et l’esprit qui l’endure, la douleur empiète sur deux entités que la science s’acharne depuis des siècles à isoler l’une de l’autre. Nous savons, nous qui souffrons, que la douleur éveille en nous l’écho d’une alliance originelle du corps et de l’esprit, laquelle remonte à des temps bien antérieurs à notre civilisation. Et que c’est cette interaction en double résonnance du somatique et du psychique qui rend la douleur si pénible à supporter. Une interaction qui pourtant, et c’est bien là le paradoxe, est pour nous une source d’espoir. Car si la douleur provient de la double connivence psychosomatique, il en résulte que nous sommes les seuls à détenir le pouvoir de dominer notre mal. Un pouvoir bien plus efficace que celui de n’importe quelle médecine.
E. Bogin


Au prochain saut

mardi 6 octobre 2009

Le trois cent quatrième saut


Je ne m'attendais pas à revenir sur le crapaud d'abord aussi rapidement et ensuite dans les conditions qui sont les miennes ce matin.

Ce matin, aux Houches, petite ville tout à côté de Chamonix où vivent mes amis Gilles et Madeleine. Ce matin, à quarante-huit heures d'un retour précipité à Montréal alors que je devrais être à Genève avec mon «voyageur solidaire» en route vers Rome.

Un matin au pied des Alpes sur lesquelles un soleil magnfique permet de voir le Mont Blanc dans toute sa majesté, son immensité. Gilles et Madeleine sont partis au travail et je suis à pianoter sur ce clavier qwerty beaucoup simple que le clavier azerty que l'on utilise en France. J'aimerais déposer ici mes premières impressions mais elles se bousculent dans ma tête et j'arrive difficilement à les mettre en ordre.

J'ai appris avec l'épisode du tendon d'Achille (que je croyais achevé mais que le vol d'avion a réanimé de façon aiguë) que ce que je vis actuellement me ramène à un vieux souvenir; il date du 1er mai, journée de la chirurgie, alors qu'étendu sur la civière à l'étage opératoire de Santa Cabrini, je me demandais si cet accident n'était pas un signe que le voyage projeté n'allait pas avoir lieu, n'allait pas se concrétiser.

Deuxième signe, encore plus bizarre celui-là, me vient de Fleurette alors qu'elle nous venait et repartait dans un espèce de coma contrôlé - on est en août et tout le voyage est planifié - et qu'il est clair dans mon esprit qu'advenant le fait où elle parte définitivement je m'étais fait à l'idée que je n'allais pas modifier mes plans de voyage, Fleurette semble me dire dans son regard qui doucement s'en allait qu'elle aurait aimé être avec moi, revoir l'Italie et assister à un opéra - nous en avions parlé quelques semaines auparavant - mais que cela lui était maintenant inaccessible... un peu comme si ce voyage lui-même allait se loger dans l'inaccessible!

Ces deux éléments me sont continuellement présents à l'esprit et sans être aussi douloureux que la pression qui se loge à la cheville, au dos et aux reins, c'est aussi lancinant. Ça ne ralentit pas ma marche comme la cheville réussit malignement à s'amuser à le faire, mais ils sont bien logés dans mon cerveau.

Je rentre déçu, oui mais je rentre surtout inquiet sur l'évolution de ce tendon (je me demande comment il réagira aux 7 heures de vol de jeudi, tout en me disant que les deux fois 12 heures qu'il aurait reçues en direction du Vietnam et cela en 3 semaines auraient pu être disons «critiques») tendon que je croyais beaucoup plus en forme que ce qu'il me présente aujourd'hui. Il a besoin de 2 jours de repos complet pour accepter de participer à moins de 5 kilomètres par la suite.

Et je songe beaucoup à mon «voyageur solidaire» qui poursuit la route. Je sais que par définition il est un voyageur solitaire mais cette fois-ci ça devait être différent. On s'est quitté, et sans se le dire vraiment - les gars savent contenir la profondeur des émotions - je crois qu'une certaine inquiétude se profilait entre nous, lui continuant et moi... rétrogradant.

J'y reviendrai...

samedi 12 septembre 2009

Le trois cent troisième saut

Pierre Larose et Jean Turcotte

Le saut trois cent trois sera le dernier provenant du Québec, les autres seront écrits quelque part en Europe et au ViêtNam.


Voici l’adresse menant au blogue de voyage JEAN / PIERRE ET LA ROUTE…
http://jeanpierrelaroseturcotte.blogspot.com/


Ce blogue, que nous (Pierre Larose et moi) souhaitons alimenter quotidiennement, contiendra nos premières impressions de voyage, l’itinéraire que nous emprunterons, le tout agrémenté de photos. Une sorte de carnet de voyage…

Nous avons départagé les responsabilités quant à la production du blogue,de sorte que dans vos commentaires, et nous vous invitons à en laisser,sachez qu’ils s’adresseront à Pierre pour les photos, à Jean pour les textes et aux deux pour l’aspect général!

En vous abonnant au blogue (Devenir membre), cela nous permettra de savoir exactement de qui proviennent les messages; nous vous invitons donc à le faire.

Comme l’adresse est plutôt… longue, placez-la donc maintenant en favori… de toute façon, ce blogue sera certainement un de vos favoris…

Pour ce qui est du «Crapaud»… les sauts seront moins nombreux,
mais il ne s’arrêtera pas pour autant!

Bonne lecture

Jean part le mercredi 16 septembre alors que Pierre arrivera en France, le 26.
Pour quelques jours… le blogue pourrait s’intituler :
En attendant Pierre…

Le retour… mi-décembre.


Au prochain saut

vendredi 4 septembre 2009

Le trois cent deuxième saut

(grafitti espagnol)

Le crapaud discutait, en début de semaine, avec son ami écrivain Mario Cyr, celui pour qui l’écriture est un mode de vie, une façon de scruter le monde, d’occulter la réalité. Nous avons abordé une foule de sujets - je crois que nous traversions le parc Maisonneuve, lui à la recherche de graffitis au pochoir, moi m’assurant que cette dernière journée avec ma «botte», sans passer à l’histoire puisse au moins se faire une bonne place dans mon histoire – mais un sujet en particulier, celui des signes. Ce thème, récurrent dans ses romans, il me disait y croire de moins en moins.

Depuis, cela me «chicotte» l’esprit… Je suis retourné à mes notes de lecture, celles de VIEILLIR et des autres romans de Mario. Voici ce que j’y ai retrouvé…

« D’après ce que l’expérience m’a enseigné, et ce que j’ai retenu de ses enseignements, il y a dans le plus banal message à décoder, une suggestion, une invitation à adopter une attitude, une position qui, pour peu que nous l’adoptions, de fait, nous conduit à son tour dans le sens de l’accomplissement de nos vœux fervents et les plus intimes, pour peu qu’ils s’apparentent à ceux, impénétrables et imprécis, de notre âme. »

Je me demandais ce qui arrivait à ce banal message si on ne le décodait pas, si on ne se rendait pas disponible à le recevoir, allait-il se loger dans notre boîte à souvenirs?

Mario me dirait :
« Les souvenirs, c’est comme les larmes. Il suffit d’un mot pour les faire surgir. Les souvenirs, c’est comme les larmes. Quand ça coule, ça ne s’arrête pas. Les souvenirs, c’est comme les larmes. Il s’y mêle de multiples ingrédients, et ce n’est jamais tout à fait pur. »

Ou encore…
« La mémoire, c’est un tricot, dès qu’une maille file et qu’on tire sur le brin, tout vient, ça ne s’épuise plus. »

Je tiens tout de même à revenir aux signes, ces clins d’œil de l’inconscient … Il a beau ne plus y croire, le Mario, il a tout de même écrit, et je le cite :

« L’inconscient n’a aucune notion du temps, il le boude, le temps, le dépasse, le surplombe, le domine, le survole, ça n’existe même pas pour lui, le temps, il évolue, l’inconscient, sur un plan, une surface de l’univers qui lui est propre et où les passés se chevauchent, se renouvellent et s’éternisent, d’où l’acuité persistante de blessures du tout premier âge. »

Tout à fait complexe ces questions de signes, de souvenirs, de mémoire et d’inconscient surtout si ça se camoufle sous la couverture du temps. Vous savez le contentieux que le crapaud entretient avec celui-ci! Tel n’est pas mon propos, mais vous comprendrez que bifurquer vers la mort, la perte et le deuil, des sujets que Mario a si souvent touché et que ce merveilleux après-midi de soleil et de grands arbres éloignait de mon esprit, j’allais, une fois rentré à la maison, fouiller plus loin dans mes cahiers de lecture et découvrir ce qu’il en pense.

Sur la perte :
« Une perte, dès lors qu’elle est assumée, débouche sur un gain, une découverte, sans doute immatérielle mais réelle, c’est ce que je soutenais en substance, l’univers ne peut tolérer que les pertes ne soient compensés, sinon il s’écroulerait, quel est le gain? la découverte? »

Sur la mort :
« - Dites. C’est quoi la mort?
Cette vieille bouche, constamment asséchée, mâche à vide avant de répondre.
- Une longue insomnie qui vous arrache enfin au sommeil de la vie. »

« C’est sans doute dans la mort qu’on se rapproche le plus de soi. »

« Si la mort ne donne pas de droits, elle ne devrait pas non plus en retirer.»

Sur le deuil :
« Un deuil, tu seras d’accord avec moi, et par deuil j’entends assimilation de la perte, de n’importe quelle perte, un deuil consiste à fermer une porte, mais ça ne peut pas en rester là. »

« Aux deuils que suppose la vieillesse, deuil de la vitalité, de l’endurance, de la beauté et de l’apparence, du pouvoir de séduction… deuil des vanités, des ambitions, de l’orgueil. »

Nous nous sommes laissés au coin de Saint-Joseph et Charlemagne suite à une marche complètement vivifiante, sans avoir résolu quoi que ce soit, mais conscients – du moins de mon côté – qu’il y a encore de la place pour la réflexion, le questionnement et l’amitié… et cette question : quels signes cherche-t-il dans les graffitis à pochoir?

Voici quelques perles de mon ami Mario :

« C’est quand le dehors et le dedans se dissocient que s’affirme comme jamais le règne de la vérité.»

« Le merveilleux repose sur l’impossibilité.»

« C’est logique, au fond, de se perdre quand on s’est donné.»

« Le chagrin ne doit pas être avalé.»

« La confiance, c’est le hamac de l’amour.»

« Être la condition de survie de plus grand que soi, c’est pas ça que vous appelez l’amour?»

Au prochain saut

mardi 1 septembre 2009

Le trois cent unième saut


Fernando Savater

Les événements qui entourent la mort nous poussent souvent à «penser sa vie»… C’est le titre du livre d’un philosophe que je classe parmi mes fétiches, le basque espagnol Fernando Savater. En 2000, aux éditions du Seuil, il publiait ces magnifiques réflexions sur la mort et la vie…

En voici quelques extraits.

. Bref, ce que nous voulons, ce n’est pas avoir davantage d’informations sur la situation, c’est savoir ce que signifie l’information que nous avons, de quelle manière nous devons l’interpréter et la mettre en relation avec d’autres informations reçues précédemment, ou, en même temps, savoir aussi en quoi cela peut nous permettre d’avoir une vision générale de la réalité dans laquelle nous vivons, de quelle manière nous pouvons et devons nous comporter dans la situation ainsi donnée.

Selon Savater, il existe trois niveaux distincts de compréhension :

« 1) l’information, qui nous présente les faits et les mécanismes primaires de ce qui se passe;
2) la connaissance, qui réfléchit sur l’information reçue, hiérarchise selon sa signification, et cherche des principes généraux pour lui donner un sens;
3) la sagesse, qui relie la connaissance aux options vitales ou aux valeurs que nous pouvons choisir, en tentant de trouver comment mieux vivre en accord avec ce que nous savons.»

. La science aspire à connaître ce qui est et ce qui se passe; la philosophie s’attache à réfléchir sur l’importance qu’a pour nous le fait de savoir ce qui se passe et ce qui est.

. Car qu’est-ce qu’un homme, sinon l’animal qui questionne et qui continuera de questionner au-delà de toute réponse imaginable?

. Une chose est de savoir après avoir pensé et discuté, et une autre, bien différente, est d’adopter les savoirs que personne ne discute pour ne pas avoir à penser. Avant d’arriver à savoir, philosopher est se défendre de ceux qui croient savoir et ne font que répéter les erreurs des autres.

. La mort est fatalement nécessaire (nécessaire = ce qui ne cesse pas, ne cède pas, ce avec quoi aucune transaction, aucun compromis ne sont possibles), irrémédiablement personnelle, perpétuellement imminente, intimement intransférable, solitaire… Celle d’autrui égale douleur; la nôtre égale la peur. Nous mourrons… mais nous ne sommes jamais morts.

. Détester la raison, c’est détester l’humanité, tant la sienne propre que celle des autres, et l’attaquer de façon suicidaire, à l’instar d’un kamikaze…

. En fin de compte, notre vie embrasse des formes de réalité très différentes, et la raison doit nous servir à passer convenablement des unes aux autres.

. Soyons modestes : dire qu’une chose « est vraie » signifie qu’elle est plus vraie que d’autres affirmations concurrentes sur le même sujet, même si cela ne représente pas la vérité absolue.

. Raisonner ne s’apprend pas dans la solitude, mais s’invente dans la communication et l’affrontement avec ses semblables : toute raison est fondamentalement conversation.

. Nous donnons notre opinion aux autres pour qu’ils en débattent et, selon le cas, l’acceptent ou la refusent, et pas simplement pour qu’ils sachent « où nous sommes et ce que nous sommes » . Et il est naturel que toutes les opinions ne soient pas également valables : ont le plus de valeur celles qui ont les meilleurs arguments en leur faveur et celles qui résistent le mieux à l’épreuve du feu des débats, face aux objections qui leur sont opposées.

. Ta tâche est dans l’action, jamais dans ses fruits, n’aie pas pour fin les fruits de l’action et ne t’attache jamais à l’inaction.

. Aussi, fais toujours avec détachement l’Action que tu dois faire; l’homme qui accomplit l’action avec détachement montera toujours plus haut.

Dans ce livre, Savater cite le philosophe Thomas Nagel, professeur de philosophie et de droit à l’Université de New York :

« La philosophie a pour charge principale de questionner et d’éclaircir un certain nombre d’idées très communes que nous utilisons tous les jours sans y penser.
Un historien peut se demander ce qui est arrivé à tel ou tel moment du passé, mais un philosophe demandera : qu’est-ce que le temps?
Un mathématicien peut explorer les relations entre les nombres, mais un philosophe demandera : qu’est-ce qu’un nombre?
Un physicien cherchera de quoi sont faits les atomes ou ce qu’implique la gravité, mais un philosophe demandera : comment pouvons-nous savoir qu’il y a quelque chose en dehors de notre esprit?
Un psychologue peut chercher à comprendre comment les enfants apprennent un langage mais un philosophe demandera : pourquoi un mot signifie-t-il quelque chose?
N’importe qui peut se demander s’il est mal d’entrer au cinéma sans payer, mais un philosophe demandera : pourquoi une action est-elle bonne ou mauvaise? »


entrefilet ... entrefilet ... entrefilet ... entrefilet


1er septembre, date importante pour Achille puisqu’aujourd’hui, la «botte» n’est plus médicalement nécessaire. Je me suis donc dirigé sans botte, ce matin, vers les petites courses obligatoires à quelques pâtés de la maison.

Cruelle réalité!

La vie se départage en gens ordinaires et ceux qui, à l’œil nu, portent une certaine différence, différence que l’œil nu peut aisément reconnaître et facilement nommer…

Personne ne se souvenait que je marchais allègrement à cause de cette botte mais tout de suite elle disparaît, on se met à exiger que j’aille plus vite pour traverser la rue, que j’accélère le pas sur le trottoir encombré, que je ne m’attarde pas à ouvrir la porte de la pharmacie voulant rassurer ma jambe gauche… Non, je ne présentais aucun signe visible à l’œil nu d’une condition différente de la moyenne des gens. J’étais donc… un être normal qui doit faire comme tous les autres…

Il faut - je ne veux pas conclure inopinément ou généraliser – mais il faut lorsqu’on s’aventure dans notre monde être entièrement de ce monde ou bénéficier d’un statut particulier qu’une condition différente impose, et que cela soit d’une évidence qui évite la discussion ou toute autre démonstration… Sinon, ce n’est pas viable…

Je crois que je vais mettre ma botte ce midi alors que je dois affronter le monde rempli de yeux nus...



Au prochain saut

vendredi 28 août 2009

Le trois centième saut



L’anxiété, selon mon ami ROBERT : état de trouble psychique causé par le sentiment de l’imminence d’un événement fâcheux ou dangereux, s’accompagnant souvent de phénomènes physiques; un état d’inquiétude extrême causé par l’appréhension d’un événement.

Le trois centième saut, malgré le fait que je l’eus classé à quelques reprises dans la catégorie des «favorisant l’anxiété», dans les faits n’en fait pas partie. C’est plutôt, vu rétrospectivement, comme une espèce de vertige du temps. Trois cents sauts sur bientôt quatre ans, le crapaud lui-même ne croyait pas maintenir un tel rythme et surtout conserver cet enthousiasme essentiel pour y revenir.

Il ne sera donc, ce trois centième, rien d’autre qu’une petite surprise, celle que vous venez de constater en arrivant. Revenir au vert; changer quelques photos; faire disparaître quelques liens obsolètes; réorganiser la mise en page.

L’arrivée du «trois centième saut», c’est avec cet orthographe que nous prendrons la route vers les 400… marquera la naissance d’un deuxième blogue, celui que j’alimenterai bientôt avec mon ami Pierre Larose, compagnon de voyage au cours de l’automne sur les routes européennes et vietnamiennes. Le blogue (je vous donnerai l’adresse bientôt) portera le titre suivant : Jean / Pierre et la route… Il nous permettra d’abord de nous situer puis vous communiquer nos découvertes de voyage, publier les photos du jour et y recevoir vos commentaires.

D’ici là, je tiens à remercier les lecteurs assidus du Crapaud; sachez qu’il ne restera pas silencieux. Nous connaîtrons certainement quelques journées pluvieuses permettant d’écrire et de partager certains états d’âme…

Bon trois centième et au prochain saut.

vendredi 21 août 2009

Saut: 299


Fleurette Bergeron
(1923-2009)


Une semaine après...
Il faut bien continuer.

À la porte du trois centième saut, celui qui m'obsède tout comme le deux centième le fit, j'avais besoin de boucler la boucle. Les funérailles de Fleurette au cours desquelles nous fûmes tous et toutes «évangélinisés» par la présence de l'absente, la voix de Louise, celle de Monique, puis Christiane, Pierre, la voix chantante et unique de Madeleine, Françoise et finalement Sylvie, alors que Jacques vaquait dans l'autre salle à tout préparer pour la réception...
L'agencement des photos anciennes par Sylvie Durocher et les photos actuelles de Roger...
Les fleurs de Claudette au nom de Gérard, les petits-enfants émus et les arrière-petits-enfants qui couraient puis s'arrêtaient...
La vidéo que Laurent enregistrait et Julien invitant les gens au portable sur lequel Fleurette nous faisait sourire...
Et la grande visite de Bromptonville et de Gentilly, oncles et tantes, cousins et cousines...
Les voisins et les essentielles voisines de Fleurette alors qu'elle vivait à Douville... les amis réconfortants dans leur chaleureuse présence...
J'avais besoin de boucler la boucle.

Je le ferai en songeant à mes frères et soeurs, comme moi orphelins de père et mère, en vous faisant partager un grand poème, il est de Suzanne Paradis, celle que l'on surnomme la Marie Noël québécoise.
Il s'intitule: POUR LES ENFANTS DES MORTS. Non, il n'est pas triste, on ne peut pas être triste lorsqu'on est enfant de Fleurette, il est tout juste un peu nostalgique.


POUR LES ENFANTS DES MORTS

Ce fut un héritage et ce fut une étoile
les promesses parlaient leur langue maternelle
les beaux cerceaux vibrants remontaient les collines
et les feux éclataient en danses grandioses

Le dimanche à plat dans les roses
embaumait la place au soleil
le dimanche a marqué les choses

On ne parlera pas aux livres des mémoires
de l'ombre au trèfle usé par la chute des mains
la gloire incendiait les yeux des bouffons noirs
et des géants veillaient sur le sommeil des fleurs

Et le dimanche était en route
par des chemins moitié secrets
c'est le dimanche qu'on écoute

Ce fut un songe, un songe aux pommiers écarlates
et les chevaux rentraient des nuits sous les mélèzes
des chants de cloche sourds émanaient des villages
et des vieux prédisaient les lointaines tempêtes

Et le dimanche aux frais visages
courait avec les beaux enfants
et le dimanche avait leurs âges

Ce fut un ballet de silhouettes menues
le silence ronflait sur les trétaux de bois
avec leurs habits verts dansaient au son des flûtes
les enfants dont les yeux épuisaient l'avenir

Et le dimanche à la voix blanche
passait tout bas entre leurs pas
et le dimanche était dimanche

Quand les vents s'étiraient sur les jardins de pierre
et les volants épars de leur robe de jeu
des ombres jaillissaient et fleurissaient multiples
comme des pluies chargées de commencer les fleuves

Le dimanche épousait le monde
aux joncs de mousse et d'églantine
le dimanche épousait le monde

Ce fut un continent de voyageuses îles
tout ce qui l'habitait avait connu l'histoire,
les hommes et leurs champs, la paroi de l'aurore
levaient au coeur du blé leur moisson millénaire

Le dimanche a pris nom de l'aube
quand la plus belle ivraie trouva
la couleur du pain et du bois

Quand ils ont incliné le versant des montagnes
et jeté le grand fleuve aux quatre morts des lacs
les ponts ont traversé d'un roc ouvert à l'autre
avec la légèreté d'une passerelle

Et dimanche on voyait partir
les caravelles et les voiles
dimanche on pouvait toujours fuir

Ce fut un tremblement à broyer les espaces
une fin d'Amérique à frontières fermées
personne n'en eut vent au-delà de la grève
à l'abri des forêts ce fut une mort folle

Et dimanche couvrait la plage
dans les cailloux et les roseaux
dimanche et ses joies de village

Pour les enfants des morts on racontait les choses
les bergers présidaient le massacre des loups
les grands deuils d'animaux dans leurs rites souvages
que les peupliers même ont oubliés... Pas nous

Le dimanche au soleil de fête
- quand les enfants s'en sont allés -
le dimanche est parti en tête

Depuis on a perdu la piste dessinée
sous les départs lointains la trace inachevée
et les temps et les corps et les yeux ont changé
à tel point que le vent n'ose plus les surprendre

et le dimanche au coeur de chien
sans loi ni maître et sans absence
et le dimanche n'est plus rien.

Au prochain saut

vendredi 14 août 2009

Saut: 298



Fleurette est partie.
Dans un formidable éclat de rire, de chants, de frères et sœurs, de beaux-frères et belles-sœurs, de fils et filles, de gendre et belles-filles, de petits-enfants, d’arrière-petits-enfants, de voisins et voisines.
Dans la chaleur d’un 13 août inoubliable.

Voici le texte admirablement bien lu par ma sœur Louise à l’occasion du grand départ de notre Fleurette.


À l’ombre d’une petite fleur
serrés les uns contre les autres
des points scintillants de lumière

petite fleur qui poussa dans l’ombre
comme un quartier de lune
accroché à une comète

petite fleur, droite et fière,
jamais ne craignit la couleur de l’ombre
qui l’habillait de toute sa douceur

on pense à l’ombre comme à l’envers de la clarté
rarement comme un reflet lumineux
la lumière pouvant baisser les yeux

petite fleur, plantée là, exactement là
où le regard naturellement s’arrête
entre femme et mère

oui, l’abnégation de la lumière c’est l’ombre
mais après, six points scintillants
puis les autres, gigognes, la suivant

petite fleur, imperméable à la souffrance
impénétrable et tendre à la fois
douce mais combien bélière

tu portas le nom d’une petite fleur
celle de la flore coriace
de la végétation touffue

tu glissas dans les diverses couleurs de la vie
entre grisaille et arc-en-ciel
plus doucement encore… et toujours tu glissas

tu élevas ces tiges ténues qui firent de nous
six points scintillants
dans le jardin avide de bouquets

de fleur à fruit, petite fleur féconde
tu as su, opiniâtrement, installer
puis conserver l’espoir en nos cœurs

cet espoir combien ancré dans le réel
dans le quotidien, le faisable,
dans le réalisable, le possible

ta vie n’aura pas été une fleur séchée
toujours près de nous, nous près de toi
dans les ombres éclatantes de la joie de vivre

petite fleur à odeur de vanille… de gâteau des anges
de renversé aux ananas… de poulet du dimanche
de tapioca et de pouding au riz

attentive fleur qui, auprès des enfants,
toujours savait décoder le sens des pleurs
susciter le goût du bonheur, cultiver la nécessaire chaleur

petite fleur à l’ombre des airs d’opéra…
d’Évangéline… et des ponts de Paris
du rocher Percé… et des airs de la Louisiane

tu savais humblement te retirer
tout juste à côté des mots
qui nous revenaient par la suite… plus clairs

tu nous as énergiquement fait comprendre
l’incohérence des fleurs artificielles qui éblouissent
la différence entre fleur bleue et semailles vraies

petite fleur, inestimable roc planté dans nos âmes
comme une invincible armada
tu nous parlais de douceur et de douceur encore

un fleurdelisé s’est accroché à toi
fragile, effiloché parfois
et la petite fleur, énergique et tenace, bouchait les trous

tu as su, telle une vigie à fleur d’eau,
au bout de ces espaces qui égarent
cartographier les chemins possibles

tu as voulu, dans ta bulle de silence
celle qui parlait à fleur de peau
nous dire ces paroles marchant vers les gestes

petite fleur, étendue sur ton lit des dernières heures
filtrant tes moments lucides pour nous les offrir,
scintillante de courage, tu es pour nous un modèle

modèle quatre-vingt-six fois marqué par l’ombre
celle qui demeure, qui n’est pas triste, qui rafraîchit,
celle que tu aimais et que tu nous lègues

petite fleur, vers les grandes floralies auxquelles tu es conviée
doucement, partant à petits pas de rosée
tu as épinglé sur chacun de nous une fleur à la boutonnière.



Bon et beau voyage Petite Fleur.

(La photo est de Roger Mongeau, gendre de Fleurette)

dimanche 9 août 2009

Saut: 297

Louise, Fleurette et Françoise

Le crapaud faisait parvenir ce courriel, hier, journée du décès de Fleurette, sa mère, celle de ses trois soeurs (Françoise, Louise, Sylvie) et deux frères (Pierre, Jacques); trois brues (Sylvie D., Claire P., Claudette G.), un gendre (Roger Mongeau); huit petits-enfants (Catherine, Mathilde, Odile, Antoine, Roxanne, Daphnée, Julien, Laurent); quatre arrières-petits-enfants (Émile, Léa, Arthur, Éthan).

Bonsoir tout le monde,

C’est avec regret que je vous annonce le décès de notre mère Fleurette survenu aujourd’hui, le samedi 8 août 2009, suite à une complication reliée à des problèmes rénaux.

Elle est partie doucement, sereinement et nous laisse le doux souvenir d’une personne chaleureuse, aimante et combien préoccupée par le bien-être de toutes celles et de tous ceux qu’elle aimait.

La famille devrait prendre les dispositions nécessaires afin de lui rendre hommage et cela dans la semaine qui vient.

Je vous tiendrai au courant.

Jean

Alors que Gérard, le père, a choisi de partir un 8 juillet, Fleurette l'a fait un 8 août. Ce «8» qui, en numérologie, est le chiffre de la régénération, de l'énergie, de la volonté de lutter possède, caché dans l'un ou l'autre de ses deux petits cercles formant une boule, un côté secret difficile à décrypter. Il y a des obstacles sur le chemin du «8», une exigence obligeant à puiser dans toute son énergie afin que cette soif de justice, de vérité et de droiture qui l'habite puisse, grâce à son courage et son honnêteté, le soutenir dans sa quête de vie. Le «8» sera aidé par sa stabilité et sa force morale afin de surmonter les épreuves et les obstacles qui se dressent devant lui.


Bon départ Fleurette et je te reviendrai, bientôt. Mais d'ici là, pour les curieux comme moi qui suis retourné au dixième saut, celui qui remonte au 19 septembre 2005, vous pourrez retrouver, l'espace de quelques mots et d'une photo, un peu de ma mère.

jeudi 6 août 2009

Saut: 296

Roland Giguère


Si je vous demandais qui a écrit « Je peins pour parler comme j’écris pour voir.» et cela en 1986, vous penseriez immédiatement à Roland Giguère. Vous auriez tout à fait raison. Cet immense poète que les critiques classent parmi les surréalistes, l’auteur de L’Âge de la parole, entre autres, je vous l’offre en ce début du mois d’août comme une espèce d’attente…


J’erre

Je ne vous suis plus

je ne vous plus dévoué

je ne vous suis plus fidèle

j’erre à ma guise enfin

hors des sentiers bénis

j’erre aux confins de ma vie

j’erre parmi mes amis les meilleurs

que pourtant je tiens pour vigies

mais j’erre

j’erre toujours entre vos dires

j’erre pour ne pas mourir.


(Ce poème merveilleusement bien interprété par Chloé Sainte-Marie a été mis en musique par Gilles Bélanger, celui des 12 Hommes Rapaillés.)


La vie dévisagée


Il nous faut sans cesse tenir l’équilibre

entre l’horizon disparu et l’horizon imaginé

avec la crainte de perdre pied à la terre

de n’avoir plus le pied marin

de ne pouvoir plus marcher sur les fils de fer

de ne savoir plus marcher sur les mains


malheureux fils d’équilibristes

nés en plein ciel

au temps mémorable de l’absence des filets


(Quel joli clin d’œil à Alfred Desrochers!)


Je vous envoie maintenant quelques vers épars que j’ai soutirés ici et là, plutôt là qu’ici…


Nous étions fous aussi

mais fous de nos amours

fous de notre liberté

et pour ne pas crier

nous écrivions sur nos murs

des lettres voyantes

en capitales éclairées

--

On sème

des espoirs de toutes couleurs

sur nos nuits blanches

et le cœur s’apaise

--

Pour aller plus loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer,

--

On finira bien par tout savoir de notre ciel

nos étoiles auront des noms propres

la lune sera sans voiles sans quartiers

notre avenir dessiné dans la paume de la main

la mort allongée sous la lampe de parchemin.

--

Ces rêves étaient bien les nôtres

Nous avons tourné la page hier

Mais nous n’avons pas fermé le livre

--

Sans fioritures désormais

sans fleurs sans ornements

la ligne va vers le point final

--

Face aux grands remous de mémoire

d’où émerge une main couronnée

nous n’avons à offrir que fleurs de folie

et quelques phrases décapitées.

--

Il faut toujours voir au-delà, prendre tout pour une fenêtre. L’important, dans tout cela, n’est pas tellement la fenêtre elle-même que le panorama sur lequel elle donne.

--


Je n’oublierai jamais ce mois d’août 2004, dans la grande et belle maison de Marielle à Saint-Valérien, près du Bic; je n’oublierai jamais ce doux moment alors que je trouvais le livre de Roland Giguère (L’Âge de la parole) sous une patte de lit afin d’équilibrer la couchette. J’ai gardé le livre écorné, avec une tache couleur rouille tout juste entre le O et L de parole, et dans lequel Marielle m'écrivait : La «parole» suit parfois des routes étranges…et la voici qui te revient, Jean. Elle est à toi. Pour croire aux miracles… et à la poésie qui transfigure, quelle que soit la route. Amitié. Marielle, été 2004.


Au prochain saut

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