jeudi 25 janvier 2007

Le cent quarante-septième saut de crapaud



Nous y reviendrons assez souvent. À ce Réjean Ducharme (ou Roch Plante, on ne sait trop...) qui en plus de se cacher semble maintenant se taire. Si nous faisons abstraction de TROPHOUX paru en 2004 et dans lequel livre on retrouve des compositions, des assemblages ou encore des collages d'objets héréroclites que Ducharme-Plante ramasse dans les rues de Montréal et sans doute ailleurs aussi, des rebuts de notre société de consommation, peu d'écriture depuis les GROS MOTS de 1999.



Né à Saint-Félix-de-Valois en 1941, Ducharme-Plante, après des études à Joliette et Montréal, part pour le Grand Nord avec l'aviation canadienne en 1962. Par la suite, il voyage au Canada, aux USA et au Mexique. Correcteur d'épreuves pour deux journaux de Montréal (Matin et Québec-Presse), il nous prépare L'AVALÉE DES AVALÉS, Prix du Gouverneur Général du Canada (1966) et mis en nomination pour le Goncourt. Suivront par la suite LE NEZ QUI VOQUE (Prix Littéraire de la Province de Québec en 1968), L'OCÉANTUME, LA FILLE DE CHRISTOPHE COLOMB, L'HIVER DE FORCE (Prix Canada-Belgique en 1974), LES ENFANTÔMES (Prix Québec-Paris en 1976), HA HA!... (Prix du Gouverneur Général en 1982 et en 1983, le Grand Prix Littéraire du Journal de Montréal), DÉVADÉ (Prix Alexandre-Vialatte en 1991), VA SAVOIR, GROS MOTS.



En 1990, il obtiendra le prix Gilles-Corbeil pour l'ensemble de son oeuvre. Comme si ce n'était pas assez, en 1991 le gouvernement du Québec lui remet le Prix Athanase-David pour l'ensemble de l'oeuvre. Finalement, en 1999, le Grand Prix national des lettres du ministère français de la Culture lui revient.



S'ajoutent aux romans, de nombreux textes de chansons écrites pour Robert Charlebois (1976), des pièces de théâtre de même que des scénarios de films. Nous nous souviendrons du film LÉOLO de Jean-Claude Lauzon fortement inspiré par L'Avalée des avalés.



Ce personnage secret n'aura jamais donné d'entrevues, ne se sera jamais présenté aux médias et qui sait ce qu'il advient de lui aujourd'hui.



" Je suis seule. Je n'ai qu'à me fermer les yeux pour m'en apercevoir. Quand on veut savoir où on est, on se ferme les yeux. On est là où on est quand on a les yeux fermés: on est dans le noir et dans le vide."



" Quand on n'a rien de fertile à dire, on devrait se la tenir fermée."



" Mais on regrette toujours pour rien, étant donné qu'on ne peut regretter qu'après."



" Quand je suis assise ailleurs que dans ma solitude, je suis assise en exil, je suis assise en pays trompeur."



" Quand je ne suis pas seule, je me sens malade, en danger. J'ai ma peur à vaincre. Pour vaincre la peur, il faut la voir, l'entendre, la sentir. Pour voir la peur, il faut être seul avec elle. Quand je perds ma peur de vue, c'est comme si je perdais connaissance."



" J'imagine toutes sortes de choses et je les crois, je les fais agir sur moi comme si elles étaient vraies. Il n'y a de vrai que ce que je crois vrai, que ce que j'ose croire vrai."



" Il faut trouver les choses et les personnes différentes de ce qu'elles sont pour ne pas être avalé. Pour ne pas souffrir, il ne faut voir dans ce qu'on regarde que ce qui pourrait nous en affranchir. Il n'y a de vrai que ce qu'il faut que je crois vrai, que ce qu'il m'est utile de croire vrai, que ce que j'ai besoin de croire vrai pour ne pas souffrir."



" Si presque tous les mots de cette nuit ont passé sur mes yeux comme l'eau de la mer sur les flancs d'un navire, les rares mots que j'ai retenus ont gravé dans mon esprit une marque indélébile."



" Je ne me sens en parfaite sécurité que dans une âme où il n'y a que moi, dans la mienne par exemple."



" Plus une illusion est clairement perçue, plus elle a l'air d'une réalité."



" Si je ne suis pas heureuse, c'est que je n'ai pas cherché à l'être."



" Il y a toujours, où qu'on soit, quelque chose de grand à entreprendre, quelque chose d'impossible à faire."



" Lire un livre prêté lie. Lisons et lions-nous."



"... la vie il n'y a pas d'avenir là-dedans, il faut investir ailleurs."



" ... en réalisant l'impossible on sort de sa situation impossible, on se hisse au-dessus des possibilités de sa condition."



Voilà pour aujourd'hui mais je vous promets que nous y reviendrons.



À bientôt




mardi 23 janvier 2007

Le cent quarante-sixième saut de crapaud

Traînent sur le lit de ta chambre une liasse de billets de vingt dollars. Cinq. Ça fait tout de même cent dollars. Assez pour qu'ils soient une invitation, si je me permets de regarder la situation avec les yeux d'un passé encore proche, à t'évader vers des paradis artificiels. Ceux qui ont garni ta vie depuis si longtemps. L'ont gâchée également.

Jamais, depuis le temps que je te connais, tu as laissé ainsi ce passeport vers la galère attendre bêtement sur un lit. Il t'amenait, après avoir réveillé des obsessions compulsives vers la poudre blanche. Et tu t'y lançais à corps perdu. À te perdre. Cela pouvait durer des heures mais plus souvent qu'autrement des jours... des semaines. Tu te plongeais tête première dans cette engelure du corps et de l'esprit qui n'avait pour mérite que de te faire oublier qui tu étais et que tu souhaitais détruire.

Pendant plus de six mois, dans une maison de thérapie où on t'a obligé à suivre un programme de réhabilitation, chaque instant que tu y as passé t'aura permis de mettre des mots sur cette vie dont il est bien simpliste de dire qu'elle ne te fût pas facile. Elle n'est pas facile pour personne, cette vie à laquelle on s'attache souvent malgré soi ou encore par manque d'espérance de la laisser, mais la tienne que je connais pour l'avoir vue passer et repasser tant de fois, cette vie tu t'es donné l'occasion de la dévisager, de l'affronter et de la remettre en action selon un nouvel ordre.

Rien n'est acquis pour toute personne présentant des problèmes de dépendance. Imaginons pour ceux dont la dépendance représente la seule présence réelle qui les accompagne! Rien n'est acquis sauf ce qui l'est. Et l'on acquiert bien ce que l'on veut en autant que des choix puissent se présenter, qui, une fois jaugés s'installent en soi et nous redéfinissent.

Six mois. Certains diront que cela représente bien peu de temps lorsque mis en perspective avec toutes ces années au cours desquelles consommer quotidiennement était le lot. On ajoutera qu'il est difficile de modifier des comportements, de bousculer des habitudes ou plus encore de changer carrément sa façon d'agir. Sans doute qu'il y a du vrai dans cela, mais lorsque c'est sa façon d'être que l'on transforme, revoir une liasse de vingt dollars sur un lit, le matin, vers la fin du mois, si la métamorphose n'est que superficielle ou artificielle, résister tient du prodige.

La dépendance aux drogues ou à tout autre substance de quelque nature que ce soit, c'est accepter que cela nous contrôle et que l'on échappe à notre propre contrôle. Il y a tellement de théories qui s'esquintent en hypothèses ou en vérités ex cathedra qu'à la fin, le plus important demeure encore "le dépendant", celui qui tente d'y voir là sa raison de plaisir, sa raison de vivre. Sauf, comme dans toute réalité humaine, le plaisir et la vie appellent leur contraire: la souffrance et la mort. La drogue ne serait-elle pas une manière d'affronter à petite dose l'angoisse de la souffrance de même que celle de la mort? Je ne le sais pas mais pour t'avoir vu et souvent accompagné sur ces routes poussièreuses, je serais porté à croire qu'elle n'est pas totalement innocente.

Lors de mon dernier voyage en France, je me suis donné l'occasion d'aller à l'Hôpital Marmottan situé dans le 17ième arrondissement de Paris, juste derrière l'Arc de Triomphe, là où le docteur Claude Olivenstein recevait des toxicomanes. Il n'y est plus maintenant. Usé et fatigué, il a pris sa retraite mais l'oeuvre lui survit et selon les mêmes paramètres qu'il y a installés voilà plus de trente ans. J'y fus reçu par les deux intervenants à l'accueil avec la même empathie et la même chaleur humaine que si j'y étais venu pour un traitement. Un homme et une femme, d'anciens patients qui connaissent bien la problématique et surtout cette espèce d'effarouchement qu'ils savent lire dans les yeux de celui ou celle qui arrive en quête d'aide. La rencontre fut chaleureuse alors qu'à l'extérieur une pluie d'automne tombait abondamment. Tu devais y être avec moi. Une solide rechute t'a plutôt dirigé vers ce centre en lieu et place de ce que j'appelle le centre du monde. Nous avons discuté durant au moins une heure. De toxicomanie oui, mais de misère humaine surtout. Celle que tout dépendant s'accroche sur le dos comme une peau de chagrin. J'en retiens un message. Fondamental. Celui du doc: le drogué ne peut pas être heureux. Il ne peut pas croire au bonheur parce qu'au fond de lui-même il alimente la certitude qu'il n'y a pas droit ou qu'il ne le mérite pas. Je pensais à toi tout au long de cet entretien yeux dans les yeux. Le câlin que nous nous sommes donné à mon départ, je l'ai reçu comme une injection d'espérance. Pendant ce temps-là, tu forais ton âme et tes angoisses. Là où la dépendance s'installe véritablement.

Réussir une thérapie, pour certains il faudra que l'opération se répète à quelques occasions, c'est être en mesure d'affronter sa gueule devant un miroir. Y découvrir sa valeur cachée sous des couches de faiblesses, sous des refoulements mille fois piétinés et principalement, je crois, sous cette croyance combien installée que l'on ne vaut pas la peine de se situer dans la communauté des hommes. Voilà peut-être pourquoi les centres de réhabilation insistent tellement sur la solidarité et l'importance de s'installer dans un réseau de fraternité humaine.

Je ne veux pas me prononcer sur le fait que la toxicomanie puisse se définir comme une maladie ou un penchant. Ce que je sais autant pour l'avoir vu se vivre devant moi que de l'avoir étudié dans le cadre du certificat en toxicomanie que nous avons suivi ensemble à l'Université de Sherbrooke, c'est que trois éléments cruciaux en font partie: la personnalité intrinsèque de l'individu, l'environnement et la substance. Les Américains dans leurs sempiternelles luttes qui ont des allures de guerres à la drogue se sont toujours attaqué à la substance afin d'enrayer ce qu'ils nomment "un fléau". Les échecs sont lamentables. Il vaut peut-être mieux prendre le parti que propose Olivenstein à savoir celui du "drogué", cet être humain aux ailes fêlées qui cherche à s'envoler et n'arrive bien souvent qu'à s'écraser aux pieds de ses rêves. De cet être déçu qui ne voit comme solution à son mal-être que de se détruire soi-même. Pas besoin d'en rajouter, il réussit parfaitement bien à se tuer autant physiquement que moralement.

Tes six mois sont maintenant terminés. Tu es rentré à la maison. Replacé ta chambre et tes affaires. Et pour une des rares fois dans ta vie, tu t'es souri à toi-même avec toute la candeur de celui qui est en convalescence... Tu parles maintenant de toi comme de quelqu'un que tu connais et, je crois, que tu aimes. Le passé est derrière toi et l'avenir repose dans tes mains, fragile et requerrant beaucoup de soins. Tu veux faire de toi celui que tu as découvert et ce que tu as trouvé après combien de déchirements, de pardon et d'espoir m'apparaît beau.

Tu es fier de toi. Tu as raison. Je ne suis pas celui qui te dira où tu dois aller parce que le chemin qui s'ouvre à toi, tu veux le suivre à la trace, gps à la main, dans l'autre un coffre à outils bien rempli.

À bientôt.


jeudi 18 janvier 2007

Le cent quarante-cinquième saut de crapaud

Les citations que je vous propose aujourd'hui sont d'un tout autre registre. Elles proviennent de l'oeuvre troublante de l'auteur russe Fedor Dostoïevsky. Né à Moscou le 30 octobre 1821, il mourra le 28 janvier 1881. Son père, médecin, était un être autoritaire qui fut assassiné par ses propres paysans. Sa mère mourut lorsqu'il était très jeune. En 1838, il entre à l'école d'ingénieurs de Saint-Petersbourg. Dès 1844, il se consacre à la littérature et écrit son premier roman qui portera le titre de Les Pauvres Gens. En 1847, il apprend qu'il souffre d'épilepsie au moment où il fréquente un cercle révolutionnaire. Emprisonné en 1849 pour ses engagements révolutionnaires, sa peine de mort fut commuée en exil dans un camp de travail en Sibérie. Suite à quatre années de réclusion, il revient à Saint-Petersbourg où, sur surveillance étroite, il abandonne le chemin révolutionnaire pour devenir extrêmement religieux et conservateur. La critique le considère comme un génie de la littérature russe surtout à cause de sa maîtrise incontestable du dialogue ainsi que que sa grande qualité d'analyse psychologique. CRIME ET CHÂTIMENT, L'IDIOT, L'ADOLESCENT, et LES FRÈRES KARAMAZOV figurent certainement parmi ses titres les plus réputés.

"La véritable sécurité se trouve dans la solidarité sociale plutôt que dans les efforts solitaires de l'individu."


"À présent, je prévois la suite, songea-t-il. Je me connais: je suis énervé, je vais discuter, m'échauffer, je m'abaisserai et j'abaisserai l'idée que je représente."


"Ne vous mentez pas à vous-même, voilà l'essentiel. Celui qui se ment à soi-même et qui écoute son propre mensonge en arrive à ne plus distinguer la vérité, ni en soi, ni autour de soi; il perd tout respect de soi-même et des autres. Ne respectant personne, il cesse d'aimer et, n'ayant plus d'amour en soi, pour s'occuper et se distraire il s'adonne aux passions et aux plaisirs grossiers, et dans ses vices devient bestial; tout cela parce qu'il ment sans arrêt, et aux autres et à soi-même. Celui qui se ment à soi-même est toujours le premier à s'offenser. Parce qu'il est doux quelquefois de s'offenser, n'est-ce pas? Voilà un homme qui sait parfaitement que personne ne l'a touché, qu'il s'est forgé lui-même de toutes pièces cette offense pour faire beau, qu'il a lui-même enjolivé pour créer tout un tableau, qu'il s'est à dessein accroché à un mot et d'un petit pois a fait une montagne, voilà un homme qui sait lui-même tout cela, et qui est cependant le premier à s'offenser, au point de jouir de ce sentiment, d'y trouver du plaisir, et ainsi il en arrive à la haine véritable..."


"... ayez moins honte de vous-même, car tout vient de là."


"Ah! si seulement j'étais sûr, en entrant dans une maison, qu'on m'y tient pour le plus charmant et le plus intelligent des hommes... Seigneur! quel brave homme je serais alors!"


"Pourquoi croire à tout prix ce que nous imaginons nous-même et comme nous avons décidé de l'imaginer?"


"Si ma vie avait dû s'arrêter à cet instant, je serais mort avec joie."


"... la douleur n'est pas le lieu de notre désir mais de notre certitude."


"... on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas..."


"Chacun ne peut juger que d'après soi-même. [...] La liberté sera entière quand il sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout."


"Trouver n'est rien, c'est le plan qui est difficile [...]"


"Il y a des choses [...] dont non seulement on ne peut pas parler intelligemment, mais dont il n'est même pas intelligent de commencer à parler."


"Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, le savez-vous ? Pour rendre la vérité plus vraisemblable, il faut absolument y mêler du mensonge."


"La meilleure solution serait de ne jouer aucun rôle, de montrer son propre visage, n'est-ce pas ? Il n'y a rien de plus astucieux que son propre visage parce que personne n'y croit."


"L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux ; uniquement à cause de cela."


"[Il] brûlait de se précipiter à l'incendie."


"[...] le vieux proverbe russe qui dit : " Tel qui creuse un fossé pour autrui, y tombe... lui-même."


"Je crois même que la meilleure définition de l'homme serait : créature à deux pieds et ingrate."


"[...] plus la tête d'un homme est vide et moins elle éprouve le besoin de se remplir."


"Oui, parfois la pensée la plus folle, la plus impossible en apparence, s'implante si fortement dans votre esprit qu'on finit par la croire réalisable... Bien plus : si cette idée est liée à un désir violent, passionné, on l'accueille finalement comme quelque chose de fatal, de nécessaire, de prédestiné, comme quelque chose qui ne peut pas ne pas arriver !"

Et l'on pourrait ainsi continuer durant des heures...


À bientôt




mercredi 17 janvier 2007

Le cent quarante-quatrième saut de crapaud

La maison est froide ce matin. Sans doute que la nuit le fut plus encore pour qu'un peu partout, de la cuisinette au bureau, on sente qu'une attaque a eu lieu. Au réveil, j'ai ressenti le besoin d'écrire. Tout de suite après avoir lu LE DEVOIR qui exhibait en première page le nombre impressionnant de morts chez les civils en Irak.

Les enfants emmitouflés du mieux qu'ils le peuvent s'en vont à l'école. Dans mon quartier, Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, les enfants se rendent à pied apprendre à devenir des adultes. Les voyant marcher, collés les uns près des autres, dans des habits qui me semblent très peu appropriés pour la saison, je me demandais combien d'entre eux songent aux guerres qui sévissent dans le monde actuellement. Désirent-ils s'engager dans les forces armées? Prendront-ils, plutôt, l'étendard de la paix qu'ils brandiront à bout de bras afin de réclamer que cessent ces inutiles conflits? Sont-ils racistes? Je ne saurais le dire en remarquant que leur bouche servait plutôt à souffler dans leurs mains pour combattre les engelures.

Dans leurs classes au moment où j'écris ces mots, leurs enseignants/enseignantes abordent-ils avec eux les conflits qui empêchent d'autres enfants de leur âge de se rendre à pied à l'école? Nos jeunes sont plus intéressés, dit-on, aux jeux virtuels qui bien souvent consistent à faire la guerre, à tuer d'horribles bestioles ou des ennemis que d'entrée de jeu on identifie tout en leur rappelant que s'ils ne les abattent pas le risque que ce soit eux qui crèvent est très grand?

Leurs cache-oreilles sont des IPod desquels une musique "heavy metal" abrutissanteest crachée, risquant de les assourdir. Quelques fois, des fils les relient entre eux et leurs hanches bougent au même diapason. Comment peuvent-ils entendre autre chose alors qu'ils donnent l'impression d'offrir à leur cerveau toute la place à des mots puisés dans un réservoir où la violence règne en maîtresse absolue? Qu'est le monde pour eux? S'achève-t-il au bout du chemin refait mille fois matin/midi/soir, là où l'école se situe?

Ils ont froid, ce matin. Ne peuvent échapper à ce refroidissement éolien qui, tel un facteur pressé, les pousse dans le dos et allonge leurs pas. C'est par grappes inégales, de garçons et de filles que parfois on ne résussit pas à distinguer qu'ils avancent. Si, les filles me semblent beaucoup plus résistantes aux griffes de l'hiver. Elles sont vêtues plus courtement. Je vois une partie de leurs hanches s'offrant aux regards des gars et à la rougeur du vent. Souffrent-elles ou sont-elles purement insensibles au froid? Je me le demande. Leur poser la question serait une infamie. C'est ainsi semble-t-il et aucune mode ne peut changer la situation.

Et ils fument. Sans doute afin de pouvoir tester plus tard leur aptitude à arrêter. Je ne le sais pas. Les campagnes anti-tabac sont si nombreuses, si bien documentées que c'est à se demander s'il n'y a pas là une forme de bravade. Car il leur est interdit de se procurer des produits du tabac. Faut-il songer à une espèce de complicité parentale? Ils fument en marchant rapidement. Ça prend tout un système respiratoire pour réussir cela et en même temps goûter le picotement de la nicotine dans la gorge. Mais ils sont solides ou veulent le devenir.

Qu'y a-t-il de différent entre ces enfants/adolescents qui passent devant la fenêtre de mon bureau, sans jamais se retourner, et ceux qui en ce moment sont en Irak? En Afghanistan? Au Darfour? En Somalie? Ils ont le même âge? Ont-ils les mêmes rêves, les mêmes espoirs? Moins la froidure. Dans tous ces cas, l'école est-elle au bout de la rue? Du chemin? Ou bien, à la place du bruit cacophonique de la charrue qui pousse la neige afin que des gros camions la récupèrent, certains entendent-ils, les épaules remontées jusqu'au cou, la déflagration d'explosifs qui ne les pas empêchés, malgré tout, de partir vers l'école? Je ne le sais pas, mais je me dis que cela ne peut d'aucune manière les unir ou les souder. Ils sont trop loin et leurs préoccupations, aux antipodes. Je ne devrai pas me surprendre que le monde de demain puisse ressembler encore à celui d'aujourd'hui...

Mais il y a le soleil... Lorsqu'on le regarde sans tenir compte de l'endroit où sont posés nos pieds, les yeux dans les yeux, il est le même, ici et ailleurs. Là-bas où il n'y a pas de neige et de froid. Où je ne sais pas si les écoles sont au bout du chemin. Que des enfants qui vieillissent trop vite et nous rejoignent, nous ces adultes de janvier 2007 qui, maladroitement peut-être, tentons d'espérer que les chemins vers l'école ne soient pas semés de mines antipersonnel...

À bientôt

lundi 15 janvier 2007

Le cent quarante-troisième saut de crapaud

La voici, finalement ou enfin, cette neige qui s'est fait attendre jusqu'à la mi-janvier. Reste à voir si elle demeurera avec nous ou si un redoux ou une pluie viendront nous la reprendre comme si on rapportait un cadeau de Noël au "boxing day".


Avez-vous apprécié les citations du cent quarante-deuxième? En voici une autre pelletée... Elles sont toutes de l'écrivain allemand Hermann Hesse né le 2 juillet 1877 et décédé le 9 août 1962. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1946. Ses oeuvres principales sont: Peter Camenzind, Rosshalde, Demian, Siddhartha, Le loup des steppes, Le Jeu des perles de verre. Étrangement, il aura influencé un groupe de rock (Steppen Wolf) qui lui emprunta le titre d'un de ses romans pour s'identifier.




" Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, l'on en sait sur lui plus que lui-même."

" La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier."

"C'était là une première atteinte à la sainteté du père, un premier coup porté au pilier auquel mon enfance s'était appuyée, pilier que tout homme doit détruire, s'il veut devenir lui-même. C'est d'événements semblalbes, d'événements invisibles qu'est faite la ligne intérieure, la ligne véritable de notre destinée. On se remet d'un tel déchirement; on l'oublie, mais, au plus secret de nous-mêmes, la blessure continue à vivre et à saigner."

"L'adulte, qui a appris à transformer en pensées une partie de ses sentiments, déduit, du manque de ces pensées chez l'enfant, l'absence d'impressions de ce genre."

"Ah! je le sais aujourd'hui, rien ne coûte plus à l'homme que de suivre le chemin qui mène à lui-même."

"Lorsqu'un animal ou un homme tend toute son attention, toute sa volonté sur un but défini, alors il ne peut manquer de l'atteindre."

"Mais il n'est point de hasard. Lorsque un homme trouve une chose qui lui est nécessaire, ce n'est pas au hasard qu'il le doit, mais à lui-même. C'est son propre besoin, son propre désir qui la lui procure."

"Toute l'histoire du monde ne me paraît souvent rien d'autre qu'un livre d'images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes: le désir d'oublier."

"Si quelque chose de précieux et d'irremplaçable disparaît, nous avons l'impression de nous éveiller d'un rêve."

"C'est la loi de la servitude. Ce qui veut vivre longtemps doit servir. Mais ce qui veut dominer ne vit pas longtemps."

"Peut-être qu'après sa soif d'événements, l'homme n'en a pas de plus violente que d'oublier."

"Vous demandez si je vous connais? Mais, quel homme connaît-il les autres hommes, ou simplement lui-même?"

"Elle est justement cela, la vie, quand elle est belle et heureuse: un jeu. Naturellement, on peut faire d'elle tout autre chose, un devoir, ou une lutte, ou une prison, mais elle n'en devient pas plus belle."

"... les plaintes contre les autres et moi-même sortaient de moi comme l'eau d'une cruche brisée, sans espoir de réponse, par unique besoin de me libérer."

"... le désespoir est le résultat de toute tentative sérieuse pour comprendre et justifier la vie humaine. Le désespoir est le résultat de tout effort sérieux pour mettre sa vie en harmonie avec la vertu, avec la justice, avec la raison, tout en répondant à ses exigences. Les enfants vivent en deça de ce désespoir, les adultes au delà."

Voilà quelques magnifiques phrases de Hermann Hesse qui, à la lecture de Carl Gustav Jung, fit du chemin vers soi-même un de ses thèmes de prédilection.

À bientôt






samedi 13 janvier 2007

Le cent quarante-deuxième saut de crapaud

Puisque nous sommes maintenant dans une nouvelle version de Blogger, il ne m'est pas possible de corriger le dernier saut de crapaud que j'aurais dû numéroter cent quarante et unième et non quarante et unième.


Voilà pour la correction.

Passons maintenant à celui-ci qui détonnera un peu sur les autres car il contiendra - et plusieurs autres à venir lui ressembleront - des citations que je recueille depuis des années au fil de mes lectures. Malheureusement, je ne pourrai pas toujours vous donner l'oeuvre à partir de laquelle je les ai puisées.

Aujourd'hui...

"L'homme moderne ne se conçoit pas lui-même comme partie intégrante de la nature mais comme une force extérieure à dominer et conquérir celle-ci."


"Parler du futur est utile, à la seule condition que cela aboutisse à une action concrète dans le présent."


"La vraie vie est faite des tensions nées de l'incompatibilité des contraires, chacun d'eux étant nécessaire."


"Mais, alors que tout fanatisme trahit une faiblesse intellectuelle, un fanatisme portant sur les moyens à employer pour atteindre des objectifs parfaitement incertains est pure infirmité de l'esprit."


"Si l'on cultive systématiquement les vices humains, comme la cupidité et l'envie, on obtient inévitablement une régression de l'intelligence, pas moins. Quiconque est poussé par la cupidité ou l'envie perd la faculté de voir les choses comme elles sont réellement, de voir les choses dans leur intégrité et leur ensemble. Ses succès mêmes se transforment en échecs."


"Cultiver et multiplier ses besoins est l'antithèse de la sagesse. C'est aussi l'antithèse de la liberté et de la paix. Toute multiplication des besoins tend à augmenter la dépendance à l'égard de forces extérieures qui échappent à notre contrôle, et alimente par conséquent la peur existentielle. Ce n'est qu'en réduisant ses besoins que l'on peut encourager une authentique réduction des tensions fondamentalement responsables des luttes et des guerres."



Ces citations sont de E. F. Schumaker à partir de son livre "SMALL IS BEAUTIFUL" auxquelles j'ajoute celles-ci.




"Pour l'homme de la brousse qui ne sait pas compter au-delà de ses dix doigts, onze est un nombre inaccessible." Bernard Shaw


"L'expression propre et particulière à la pensée consciente est de pouvoir résoudre des problèmes." William James


"Placés devant le choix entre avoir à changer nos conceptions ou prouver qu'il n'est nul besoin de le faire, la plupart d'entre nous s'emploient à fournir des preuves." John Kennett Galbraith


"La meilleure façon de protéger une idée c'est encore d'inviter le monde entier à prouver sans cesse qu'elle n'est pas fondée." John Stuart Mill


"Si vous êtes quelque part à l'avant-garde, vous ne pouvez pas tout expliquer. Si vous saviez tout là-dessus, ce ne serait pas l'avant-garde." Karl Pribram


À très bientôt...

vendredi 1 décembre 2006

Le cent quarante et unième saut de crapaud

Il y a si longtemps que je me demande si les réflexes y seront. Ceux de la mécanique ainsi que ceux de l'imagination. Ça ressemble un peu à celui ou celle qui rouvre son chalet au printemps. Il faut mettre le temps pour retrouver comment on faisait, malgré le côté automatique installé depuis des années.
J'ai laissé le "blog" sur cette histoire de maison de retraite et d'une certaine demoiselle Teasdale, histoire qui n'a pas connu de fin. Je me suis rapidement aperçu que le fait de mener simultanément les recherches afin que le texte puisse s'installer sur des bases crédibles et écrire l'histoire, cela ne peut fonctionner. Mais je vais y revenir, la reprendre et achever de raconter cette amitié entre ces deux femmes autour des années 1930 dans un Gaspé encore très proche des valeurs traditionnellement chrétiennes. Ainsi que leurs deux chattes, Colette et Céline.
D'ici là, je compte reprendre le "blog" et le laisser me guider quelque temps avant de reprendre nos petites histoires...
Bon retour et à bientôt.

vendredi 7 juillet 2006

Le cent quarantième saut de crapaud

… la suite …

Magella Teasdale était la maîtresse de deux chats. En fait… deux chattes qui répondaient, lorsqu’elle les appelait, aux noms de Colette et Céline. Pour dire juste, Magella Teasdale et ses chattes entretenaient une relation prévilégiée.

La Maison de Retraite, bien avant l’arrivée des premiers pensionnaires, vécut au rythme de ces félins. Jamais mesdemoiselles ne sortaient à l’extérieur et leurs manies avaient leurs lieux. Ainsi tous les matins – entendons ici le moment où Magella sommeillait encore – Colette reposait sur le bord de la fenêtre donnant sur l’immense véranda. Pour sa part, Céline, demeurait immobile au pied du grand escalier d’où elle espérait voir apparaître Magella qui aimait dormir. Le matin surtout. Elle fractionnait ses heures de repos entre très tard la nuit jusqu’en fin d’avant-midi, une sieste d’environ une heure avant le souper et un petit « roupillon » vers neuf heures le soir. Au total, Magella laissait au sommeil près de douze heures par jour. On aurait dit un comportement de chat.

Une fois la maîtresse trottant dans la maison, Colette disparaissait vers une des chambres à l’étage, différente à chaque fois comme si elle eut voulu y établir son territoire, son royaume. Sa compagne Céline suivait à la trace une Magella ensommeillée. Moins indépendante que la tigrée, elle pouvait et cela jusqu’à l’heure de la sieste suivre la châtelaine de façon interminable. Céline, chatte noire aux yeux jaunes, ne vivait que pour les séances de nourriture. Magella lui donnait à manger dans un petit bol en verre qu’immédiatement après elle lavait et rangeait. Ce rite se produisait deux fois par jour. Colette, davantage buveuse, pouvait très bien se passer de cet horaire mais devenait tout simplement dérangeante, harcelant les humains qui s’attablaient de ses coups de pattes et miaulements prolongés, exigeant d’eux qu’ils lui donnent à manger. Ce que s’empressait de faire Magella. Ce fut d’ailleurs le point principal au contentieux entre elle et mademoiselle De La Bruère.

Lors de son installation à Gaspé, Magella Teasdale descendit du chemin de fer, royalement accompagnée par ses deux chattes. Tout l’automne, elle le passa sans aucune autre compagnie que Colette et Céline, si ce ne fut de quelques visites de plus en plus rares et toujours à caractère administratif du notaire Wilbrod. Celui-ci détestait les chats, ne leur trouvant aucune utilité à l’intérieur des maisons. Magella n’en fit pas de cas mais pour elle une personne qui n’aime pas les chats lui paraissait équivoque.

Il faut comprendre qu’à l’entrée en scène de mademoiselle De La Bruère, au début du printemps 1930, la Maison de Retraite ronronnait déjà selon les habitudes d’une dame sommeilleuse et de deux chattes au caractère fort différent. Pour mademoiselle De La Bruère, bourgeoise jusqu’aux bouts des ongles, organisée et méthodique jusqu’aux manies, se familiariser à cette vie ne lui fut pas aisée. Son rôle et ses responsabilités, elle dut rapidement se les approprier afin de passer outre aux extravagances des chattes qui relevaient directement de la patronne. Comme elle connaissait cette Magella depuis l’enfance, plus grand-chose ne pouvait encore la surprendre ou l’émouvoir.

La châtelaine dormeuse était aussi une très grande liseuse. Une liseuse de soir et de nuit. Immédiatement achevés les travaux de la maison et avant d’embaucher le personnel, Magella consacra de longues journées et d’interminables nuits à marcher de la cuisine à la salle à manger menant au premier salon, la véranda de long en large, la superbe cuisine d’été, les chambres à coucher à l’étage –six pour les pensionnaires, celle de mademoiselle De La Bruère et la sienne- pour continuellement revenir à ce deuxième salon situé au rez-de-chaussée à gauche de la porte d’entrée. C’est là qu’elle décida d’installer la bibliothèque.

… à suivre …

lundi 3 juillet 2006

Ça suffit le "farniente"...

Voilà, ça y est... l'été est bien installé, la Saint-Jean, passée, de même que la journée nationale du déménagement, le 1er juillet... on peut revenir à nos sauts de crapaud...
Nous avons laissé Magella Teasdale et mademoiselle De La Bruère à la porte de leur Maison de Retraite, en cette fin du mois de mai 1930. Elles ont rodé le personnel et sont fin prêtes à recevoir leurs premiers (ères) pensionnaires.
Je rappelle que les deux derniers sauts (le 138e et le 139e) ont, en quelque sorte, mis la table.... ouvert les fenêtres.
Bon retour.

Inutile de rappeler que les photos de maisons publiées ici n'ont rien à voir avec les textes précédents et suivants, mais c'est agréable quand même d'imaginer que ladite maison pourrait ressemblée à une combinaison de toutes celles-ci.

mardi 20 juin 2006

Le cent trente-neuvième saut de crapaud

… la suite …

Magella n’allait pas perdre son temps. L’automne et l’hiver lui permirent de mettre en place ce « manoir » que dorénavant elle appellera « La Maison de Retraite » afin qu’à l’ouverture des fenêtres de la véranda au printemps 1930, tout soit comme elle le souhaitait. Le personnel qu’elle engagea se composait essentiellement d’une cuisinière, de deux femmes de chambre, d’un homme à tout faire et d’une hôtesse. À part cette dernière, une certaine demoiselle De La Bruère, les employés provenaient de Gaspé, avaient un certain âge et comprirent rapidement lors de l’entrevue avec Magella Teasdale que la discrétion la plus entière était la qualité recherchée par la châtelaine. Ils se présentèrent à la maison au début du mois de mai afin de se familiariser avec les lieux et les exigences des deux patronnes.

Cette maison allait vivre au rythme de deux maîtresses : Magella, la propriétaire des lieux, que bien malgré elle les Gaspésiens surnommèrent « la châtelaine » et mademoiselle De La Bruère, la gouvernante des lieux. Les rapports unissant ces deux femmes remontaient à quelques années auparavant. Elles se connurent à Montréal où les Teasdale, très riche famille d’industriels de père en fils, habitaient l’ouest de la ville et entretenaient d’étroites relations avec la société française de l’époque. Pour leur part, les De La Bruère, famille parisienne dont la noblesse de leurs racines fut consacrée par l’ordonnance du 25 août 1817, s’établirent en Nouvelle-France au début de la colonie qu’ils ne quittèrent jamais, cultivant des liens avec certains vicomtes ou marquises de leur lignage. Magella et mademoiselle De La Bruère étudièrent chez les Ursulines à Québec. Pensionnaires durant l’année scolaire, elles se retrouvaient à Montréal lors des diverses vacances et passaient leurs étés dans une villa à Sainte-Catherine de Fossembault, dans le comté de Potneuf.

Rapidement, les employés s’habituèrent au vouvoiement, à un protocole rigide leur imposant de s’adresser d’abord à la gouvernante pour les requêtes car il leur était totalement interdit de prendre des initiatives sans l’autorisation expresse de mademoiselle De La Bruère. Cette dernière manifestait un souci rigoureux, exigeant que chaque chose fut à sa place, le service d’une qualité que les employés appelèrent « bourgeoise », la propreté surpassant les normes habituelles. Elle ne supportait pas la poussière et entreprit une guerre d’usure contre la saleté. Combien de fois souligna-t-elle à la cuisinière que les plats de service devaient être à telle ou telle température? Que l’escalier menant à l’étage, où se retrouvaient les chambres à coucher, on devait y passer quotidiennement la serpillière légèrement humidifiée d’une cire à odeur de cannelle? Régulièrement elle rappelait à l’ouvrier qu’il lui apparaissait inacceptable que le gazon dépassa la hauteur de son soulier? Tout cela, mademoiselle De La Bruère le répétait avec un sourire goguenard et un bel accent français du dix-neuvième siècle.

Rares les occasions où l’on pouvait surprendre les deux maîtresses de la maison, réunies dans une même pièce. Un peu comme si elles avaient bien organisé leurs déplacements, orchestré leurs interventions auprès de celui-ci ou celle-là, planifié le boulot afin de ne jamais se croiser et encore moins donner un ordre qui fut contredit ou modifié par l’autre. Tout roulait à merveille et le mois de mai 1930, celui de la répétition générale avant l’arrivée des pensionnaires, permit à la maison de prendre son élan. Les fenêtres furent ouvertes, après avoir été nettoyées, re-nettoyées, lavées, re-lavées tant et tant qu’on arrivait à les oublier.

Partout dans Gaspé, l’absence des deux femmes aux offices du mois de Marie fut remarquée, tout comme elles n'étaient davantage présentes à la messe du dimanche. Pâques sans elles mit le point final aux questionnements : elles ne sont pas catholiques, un point c’est tout, affaire classée. D’ailleurs, peu de gens souhaitaient entretenir des liaisons tendues avec les dames du « manoir », l’argent ne leur faisant pas défaut, elles payaient rubis sur l’ongle parfois à l’avance pour tout ce dont la maison requérait. Si cela pouvait causer un problème, l’évêque de Gaspé était proche et devrait y voir. Et il ne fit rien.

Magella fit annoncer par mademoiselle De La Bruère que le samedi suivant un photographe viendrait spécialement de Montréal afin de prendre plusieurs clichés de la maison, de la baie et des environs. Tous les employés, vêtus de l’uniforme noir et blanc, furent conviés. La propriétaire en profita pour leur adresser quelques mots. Elle n’aimait pas les discours et lorsqu’elle prenait la parole, c’était bref, concis et sans détours.

- Nous sommes à quelques jours de l’ouverture. Aujourd’hui, après la séance de photographie, nous ferons une dernière répétition un peu comme si la maison fonctionnait à plein régime. Vous prendrez congé demain et lundi, c’est le départ. Cette habitation, ce manoir, dorénavant s’appellera « La Maison de Retraite ». Je vous invite à toujours la nommer ainsi. Merci.

Magella Teasdale n’offrit pas la parole à mademoiselle De La Bruère, s’installa à côté d’elle sur une chaise en paille tressée aux pieds du grand escalier menant à la porte d’entrée de la maison, invitant les employés à se regrouper autour d’elles. Le photographe fit son travail.

Une fois la séance achevée, Magella se retira laissant à mademoiselle De La Bruère le soin de voir aux derniers petits détails.

En début de soirée, une pluie diluvienne s’écrasa dans la baie de Gaspé, un peu comme si à son tour la nature à grands coups d’éclairs s’évertuait à immortaliser la proche ouverture de la « Maison de Retraite ».

... à suivre ...




vendredi 16 juin 2006

Le cent trente-huitième saut de crapaud

Attendre l’été. Quelques jours encore avant qu’il ne s’installe. Pas pour longtemps, nous le savons tous… mais quand même, attendre l’été c’est comme espérer de la belle visite… rare... partie de loin, qu’on voit si peu souvent, si peu longtemps. Celle qui change d’une année à l’autre. Qui a pris cette douce habitude de nous revenir, apportant les dernières nouvelles de cet autre côté du monde, de cet autre côté de la vie. Comme il aura… comme elle aura changé… Le monde et la vie.

Les feuilles sont d’un vert proche parent du bleu. Elles voltigent bien arrimées aux branches des arbres s’offrant aux oiseaux qui cherchent le sud afin d’orienter leurs nids. Et au loin, la mer. Langoureuse encore. À peine bruyante. Capricieuse. Un peu comme si elle avait eu froid au cours de l’hiver et qu’elle prenait son temps. Cette mer retrouverait bien le chemin vers la baie de Gaspé pour y déposer ces odeurs qui font du bien.

- Nous ouvrirons les fenêtres.

Magella annonçait par quatre mots, en une phrase, l’arrivée de l’été. Les fenêtres, à l’arrière d’un ancien "manoir" devenu maison de retraite, c’est ainsi qu'elle souhaitait qu’on l’identifia, donnaient sur la baie de Gaspé. Une fois ouvertes, plus fiables que les hirondelles, et on sait à quel point elles sont tardives par ici, ça ne pouvait tromper, le beau temps était venu.

Cette grande maison installée au creux d’un Gaspé encore fragile, certains disent qu’elle y vit depuis Jacques Cartier. D’autres, qu’elle fut construite par des Américains l’utilisant comme camp de chasse et pêche. Elle aura porté au fil du temps, le titre de chalet, d’hôtel, de château, de refuge; aura appartenu à d’illustres familles américaines puis gaspésiennes; aura permis des rencontres historiques; aurait été le creuset de retentissantes idées; le lieu de départ de mille et une légendes…

Magella Teasdale, que le titre de « vieille fille » n’offusquait pas, avait acheté cette maison de la Caisse Populaire de Gaspé qui dut la reprendre suite à une fulgurante banqueroute en lien avec la crise financière des années 1920. Seul le notaire de la place connaissait l'identité véritable du propriétaire et ne devait en aucun cas révéler son nom. Il représentait l’inconnu, signa pour lui les documents hypothécaires puis remit les titres à Magella Teasdale, nouvellement arrivée dans la région. On sut quelques mois après qu’elle venait de Montréal où sa famille aurait fait fortune dans l’industrie de la guerre.

La nouvelle propriétaire engagea de très fortes sommes pour la réfection de ce que pour l’instant on appelait « le manoir ». L’arrière, là où elle fit installer d’immenses fenêtres donnant sur la baie, devint une magnifique véranda habitable toute l'année. Fait nouveau pour l’époque, Magella exigea que les fenêtres ne soient pas uniquement de la vitre collée aux murs, mais puissent s’ouvrir de l’intérieur vers l’extérieur.

Elle se chargea elle-même d’enquêter auprès des personnes dorées de Gaspé et ses environs, afin d’en connaître plus sur ce que fut « le manoir », qui l’habita, son architecture ainsi que l’aménagement intérieur. Magella voulait absolument que l’habitation retrouve ses allures d'antan, qu’elle respecte en tout point son histoire. Alors que chacun souhaitait un peu plus de confort et de modernisme, la nouvelle propriétaire donnait l’impression de vouloir retourner à une époque que l’on souhaitait oublier. Surtout, elle ne paraissait pas pressée à divulguer ses projets pour une aussi grande demeure, habitée par elle seule. Et son chat.

Mademoiselle Teasdale, rapidement, se lia au notaire représentant le vendeur inconnu et lui offrit la responsabilité d’administrer ses biens. Soit dit en passant - de toute façon les langues se délièrent assez vite - chacun et chacune eurent bientôt leur opinion sur cette venue de loin. Tant d’argent, d’où venait-il? Toute seule, qu’était devenue sa famille dont jamais elle ne parlait? Vieille fille ou veuve? Catholique ou anglicane? Ce n’est pas du côté du notaire qu’on allait en apprendre davantage. Une tombe que ce maître Wilbrod dont on ne savait trop s’il s’agissait là de son prénom ou de son nom de famille.

Tant et si bien que les travaux avancèrent promptement. Magella possédait cette faculté de deviner les gens au premier coup d’œil et savait utiliser leurs qualités selon ses besoins. Le responsable des travaux visant à redonner au « manoir » son état premier, un certain Chamberlain provenant de la Baie-des-Chaleurs, dirigeait le chantier avec une main de maître. Son sens de l’organisation permit qu’au bout de six mois - il fallait absolument qu’avant l’hiver tout soit achevé – il put annoncer à mademoiselle Teasdale que c’en était terminé. Dont les fameuses fenêtres auxquelles Magella tenait tellement.

La châtelaine put engager quelques femmes de la paroisse les affairant à rendre habitable l’intérieur du « manoir » et conforme à ce qu’elle avait pu recueillir comme renseignements sur les antécédents de cette habitation. Le bleu et le blanc étaient à l’honneur du côté des tentures et des accessoires. Le bois, du pin et du chêne en grande partie, de même qu’un crépi légèrement beige se retrouvaient sur les murs et aux plafonds. Les meubles retapés puis disposés à l’endroit même où, à l’époque, ils vécurent.

Magella ne vivait pas au "manoir" durant les travaux. Elle se retrouva en pension chez une connaissance du notaire Wilbrod et tous les jours, sauf les samedi et dimanche, surveillait le travail de près. Ne laissant rien au hasard, fidèle à un plan aussi précis que rigoureux, mademoiselle Teasdale voyait à ce que tout soit là à temps, que rien ne manque pouvant ralentir ou freiner le rythme. Cela l’obligea de retourner à Montréal à deux occasions. Les voyages d’une semaine chacun la ramenaient aussi en forme, ragaillardie presque et plus déterminée encore à achever son projet.

Magella Teasdale emménagea dans « le manoir » au début d’un mois d’octobre, à la fin des années 1930. Aucune cérémonie officielle, sauf qu’elle invita à un banquet tous ceux et toutes celles qui y travaillèrent. Cela se tint à l’arrière, sur la terrasse de l’habitation donnant sur la baie. Deux mots à peine furent prononcés :

- Merci à tout le monde pour cet effort spectaculaire. Je vous annonce qu’au printemps prochain, lorsque je pourrai ouvrir les fenêtres de la véranda, que l’odeur de la baie emplira la maison, ce « manoir » recevra ses premiers pensionnaires.

Magella n’en dit pas plus. Le notaire Wilbrod la remercia au nom de la population de Gaspé, souhaitant à la châtelaine que puissent se réaliser tous ses projets.

L’automne arriva… puis l’hiver suivit. Magella Teasdale attendait le printemps.


lundi 12 juin 2006

Le cent trente-septième saut de crapaud

Je vous offre trois poèmes écrits il y a de cela quelques années, alors qu’avec un groupe d’élèves je travaillais la poésie. Ils devaient leur servir de modèle. Leurs poèmes ont été publiés dans un recueil qu’ils intitulèrent

REGARDS DE GLACE... REGARDS D’ENCRE...




entre plus tard et partir


entre plus tard et partir
l’image éblouie de la lumière
dressée
se reflète
en couleurs diluées



entre partir et plus tard
la fine fleur de l’ombre
arrachée
s’attarde
à un même sol



plus tard, entre partir et revenir
les pas étouffés d’un silence retenu,
soupiré
s’esseule
à l’écho de la fleur


partir entre plus tard et jamais
les cris comme des bruissements
résonnés
s’assomment
au fond de l’infini


entre plus tard et partir
en d’éteintes sécheresses
l’eau s’écoule
sur un pays asséché






la légende du cheval blanc



cheval blanc
sur fond de montagne



fond



en équilibre
amble et trot



une eau jaillissante
puissante
l’enfourchant
s’enfonce
en perles fuyantes



un cheval blanc
vers les nuages froncés
s’accroche à la selle du vent

encore fou de sa source limpide



et que lentement verdisse la terre!




espiègle siècle espéré


le bleu dans le gris des nuages
s’engloutit
en ce matin de porcelaine

un parfum emplit l’espace
hymne imprimé sur la peau

le silence de vos cris
parle de la vie

à la porte du siècle
les jours s’éclairent d’ombre
éparpillant vos joies



la plus belle parole
la redite des paroles éteintes
le cadenas ouvert aux espoirs
afin qu’éclate le siècle espéré
qui sera ce que tu seras,
nue de ce que tu étais
vêtue de qui tu seras
espiègle absente des nuits blanches
fantôme apprivoisé,
spectre envahissant,
marchant ses pas dans les flaques d’eau
comme l’intarissable source jaillissante
coule par vos plaies refermées



un sourire
sur vos avenirs
sur vos bouts de chemin
prend par la main
de celles et de ceux
qui accueilleront l’espiègle siècle espéré

jeudi 8 juin 2006

Le cent trente-sixième saut de crapaud

Suzanne Paradis a publié en 1961 aux Éditions du Bien public, un recueil intitulé La Chasse aux autres. J’en tire ce poème :


Femme


Tu lèveras le bras, femme ininterrompue
pour protéger la fleur et l’herbe et le sourire,
pour défendre l’amour du meilleur et du pire
et son langage clair, des langues corrompues.

Tu croiseras les doigts, femme sans cesse femme,
avec des fils de soie ou de lin tisseras
leur jointure charnelle aux étoffes, aux draps
pour former du sommeil la lumineuse trame.

Tu conduiras l’enfant dans tes flancs d’urne blanche
écho doux prolongé d’homme mêlé à toi;
femme incessante toi, rituelle avalanche
que la beauté met nue une première fois.

Tes regards remués de muette musique
enchaîneront le jour de menus mouvements
et tu allaiteras l’étroite faim d’enfant
et le désir jailli, ô fontaine physique!

Tu poseras ta main comme un ruisseau d’eau fraîche
- sur l’aridité blanche des visages faits,
sur les bouches désertes, sombres sûres brèches
taillées à l’ennemi – comme un dernier souhait.

Ta fanfare de bagues et d’anneaux légers
rythmera la levée éclatante des rêves
morcellera la nuit d’étoiles du berger
serties par l’œuvre de mystérieux orfèvres.

Tu briseras les jougs, femme aux mains déliées
comme des chevelures éparses sans poids,
les colliers délicats et les colliers étroits
casseront sous tes doigts aux forces oubliées.

Puis tu reposeras, pensive sur tes hanches,
ces mains à l’ongle aigu griffe paisible encor,
pour clamer lentement aux portes de ton corps
la colère du sang qu’étouffent tes nuits blanches.


Et j’achève par ses vers magnifiques de Marie Uguay, chez Boréal.


Maintenant je marche au-dedans de moi
je suis seule inondée d’une pâle clarté légèrement fauve
tant de paysages s’attellent à mes côtés
des arbres nobles puissants se cabrent
dans la plénitude d’avril ou de juillet
des oiseaux se croisent
découpent l’air de leurs yeux aigus
de leur voix fraternelle et apaisante
il y a la mer ou la ville
la même multitude
la multiplication d’appels
de supplications de visages
de disparitions et d’apparitions
maintenant je suis seule à jamais



Je vous souhaite, chère Élisabeth, un bon repos… de cendres.

mardi 6 juin 2006

Le cent trente-cinquième saut de crapaud

Les poèmes d’aujourd’hui sont d’Anne Hébert. Le premier, parmi ses plus beaux, est tiré de Poèmes, aux Éditions du Seuil (1960).


LA CHAMBRE DE BOIS


Miel du temps
Sur les murs luisants
Plafond d’or
Fleurs des nœuds
cœurs fantasques du bois
Chambre fermée
Coffre clair où s’enroule mon enfance
Comme un collier désenfilé.

Je dors sur des feuilles apprivoisées
L’odeur des pins est une vieille servante aveugle
Le chant de l’eau frappe à ma tempe
Petite veine bleue rompue
Toute la rivière passe la mémoire.

Je me promène
Dans une armoire secrète.
La neige, une poignée à peine,
Fleurit sous un globe de verre
Comme une couronne de mariées.
Deux peines légères
S’étirent
Et rentrent leurs griffes.

Je vais coudre ma robe avec ce fil perdu.
J’ai des souliers bleus
Et des yeux d’enfant
Qui ne sont pas à moi.
Il faut bien vivre ici
En cet espace poli.
J’ai des vivres pour la nuit
Pourvu que je ne me lasse
De ce chant égal de rivière
Pourvu que cette servante tremblante
Ne laisse tomber sa charge d’odeurs
Tout d’un coup
Sans retour.
Il n’y a ni serrure ni clef ici
Je suis cernée de bois ancien.
J’aime un petit bourgeois vert.

Midi brûle aux carreaux d’argent
La place du monde flambe comme une forge
L’angoisse me fait de l’ombre
Je suis nue et toute noire sous un arbre amer.


N’est-ce pas cela que l’on entend en franchissant les portes de la Grande Bibliothèque de Montréal?

Ce deuxième publié chez Boréal date de 1997. Il rejoindrait par le cœur et l’esprit notre chère Élisabeth.


L’ORIGINE DU MONDE


La fin du monde ayant eu lieu
On l’a lâchée dans l’espace nu
Toute vive parmi les astres consumés
La terre encore fumante à l’horizon
Comme une bougie soufflée

Jamais l’air ne fut si pur et dur
Un goût de sel persistait
Tout alentour des lunes pâles

Elle la sorcière aux crins noirs
Chevelure aisselles et pubis ruisselants
L’Ève des paradis terrestres

Son odeur de musc et de sueur
S’égare dans la froideur du vide
Elle a des jupes et des jupons
Échappés des siècles révolus
Sa traîne comme celle des comètes
Flotte entre les planètes déboussolées

Ses basques sont pleines de graines et de semences
Ramenées des fiers amants et des rousses plaines
À tout hasard elle plante des herbes et des arbres
Des hommes et des femmes minuscules grains de framboises vertes

Elle fonde une autre terre dans l’espace infini
L’Origine du Monde se couche parmi l’éther bleu
Jambes ouvertes et souffle court.
Pour ceux et celles qui, comme moi, sont des inconditionnels d'Anne Hébert et de Saint-Denys-Garneau, je rappelle qu'à Sherbrooke, au Musée des beaux-arts, se tient jusqu'au 10 septembre prochain, une exposition intitulée FILIATIONS qui cherche à rapprocher les univers de ces deux illustres cousins. Je dois m'y rendre d'ici l'automne, je vous en parlerai.
"Nous habitions la même campagne. La même campagne et le même été. Nous avons mis nos royaumes en commun. J'étais la plus petite. Il m'apprenait à voir la campagne. La lumière, la couleur, la forme: il les faisait surgir devant moi... Le paysage d'eau et de feuillages avait fait un pacte avec lui. Le paysage a accepté l'offrande consommée sur cette grève de glaise près des sapins noirs..." Ainsi parlait Anne Hébert alors que Saint-Denys-Garneau disait:" Les arbres sont roses dans le soleil couchant."

vendredi 2 juin 2006

Le cent trente-quatrième saut de crapaud

J’ai cherché, parmi mes poétesses d’ici et d’ailleurs, de ce temps et d’avant, les mots pouvant illustrer l’histoire d’Élisabeth, cette femme qui eut mieux vécu maintenant qu’à l’aube du vingtième siècle. Cette Élisabeth, voyante d’une vision dont elle se sentait l’unique portante… Qui n’a pas pu dans sa solitude entourée, achever de coudre à même des étoffes inconnues cet étendard sur lequel les mots ourlés chassant l’inquiétude, l’insécurité et l’oppression des femmes de son époque se liraient. Élisabeth voulait le soulever à bout de bras cet étendard qu’elle brodait avec le fil des misères, des oppressions et des humiliations de celles à qui on ne permettait pas d’être et qui ne savaient pas encore comment être. Qu’il claque au vent, qu’il rassemble de la côte gaspésienne jusqu’à toutes les autres côtes, ces femmes esclavagées afin qu’elles se l’approprient et le lancent d’une génération aux autres!

Aujourd’hui, chez Marie Noël, celle dont je reçus les œuvres complètes d’une très vieille cousine germaine de ma grand-mère maternelle - j’ai déjà parlé d’elle dans un autre saut de crapaud – je vous offre cette

Vision

Quand j’approcherai de la fin du Temps,
Quand plus vite qu’août ne boit les étangs,
J’userai le fond de mes courts instants;

Quand les écoutant se tarir, en vain
J’en voudrai garder pour le lendemain,
Sans que Dieu le sache, un seul dans ma main;

Quand la terre ira se rétrécissant
Et que mon chemin déjà finissant
Courra sous mes pieds au dernier versant;

Quand sans reculer pour gagner un pas,
Quand sans m’arrêter ni quand je suis las,
Ni dans mon sommeil, ni pour mes repas;

Quand le cœur saisi d’épouvantement,
J’étendrai les mains vers un être aimant
Pour me retenir à son vêtement…
…………………………………………………………………………………….

Quand mes doigts de tout se détacheront
Et quand mes pensers hagards sous mon front
Se perdront sans cesse et se chercheront;

Quand sur les chemins, quand sur le plancher,
Mes pieds n’auront plus de joie à marcher;
Quand je n’irai plus en ville, au marché,

Ni dans mon pays toujours plus lointain,
Ni jusqu’à l’église au petit matin,
Ni dans mon quartier, ni dans mon jardin;

Quand je n’irai plus même en ma maison,
Quand je n’aurai plus pour seul horizon
Qu’au fond de mon lit toujours la cloison…
…………………………………………………………………………………..

Quand les voisines sur le pas
De la porte parleront bas,
Parleront et n’entreront pas;

Quand parents, amis, tour à tour,
Laissant leur logis chaque jour
Dans le mien seront de retour;

Quand dès l’aube ils viendront me voir
Et sans rien faire que s’asseoir
Dans ma chambre attendront le soir;

Quand dans l’armoire où j’ai rangé
Mon linge blanc, un étranger
Cherchera de quoi me changer;

Quand pour le lait qu’il faut payer,
Quelqu’un prendra sans m’éveiller
Ma bourse sous mon oreiller;

Quand pour boire de loin en loin,
J’attendrai n’en ayant plus soin
Que quelqu’un songe à mon besoin…
…………………………………………………………………………..

Quand le soleil et l’horizon
S’enfuiront… quand de la maison
Sortiront l’heure et la saison;

Quand la fenêtre sur la cour
S’éteindra… quand après le jour
S’éteindra la lampe à son tour;

Quand sans pouvoir la rallumer
Tous ceux que j’avais pour m’aimer
Laisseront la nuit m’enfermer;

Quand leurs voix, murmure indistinct,
M’abandonnant à mon destin,
S’évanouiront dans le lointain;

Quand cherchant en vain mon salut
Dans un son je n’entendrai plus
Qu’au loin un silence confus;

Quand le froid entre mes draps chauds
Se glissera jusqu’à mes os
Et saisira mes pieds déchaux;

Quand mon souffle contre un poids sourd
Se débattra… restera court
Sans pouvoir soulever l’air lourd;

Quand la Mort comme un assassin
Qui précipite son dessein
S’agenouillera sur mon sein;

Quand ses doigts presseront mon cou,
Quand de mon corps mon esprit fou
Jaillira sans savoir jusqu’où…

Alors, pour traverser la nuit, comme une femme
Emporte son enfant endormie, ô mon Dieu,
Tu me prendras, tu m’emporteras au milieu
Du ciel splendide en ta demeure où peu à peu
Le matin éternel réveillera mon âme.



mardi 30 mai 2006

Le cent trente-troisième saut de crapaud

... la suite ...

En route vers chez elle, Élisabeth se disait que si la mer avait pris une couleur féminine, alors la femme et la mer seraient éternelles. De cette indomptable éternité qui pousse sur les eaux, bouillonne sur elle-même, bifurque toujours vers la même direction comme appelée sur des rivages qui l’éloignent. L’éternité ne serait-elle pas, du moins Élisabeth se le demandait-elle, étirant son pas sur une route boueuse, un fils endormi reposant dans le berceau roulant que Joseph lui avait confectionné, l’éternité ne serait-elle pas deux lointains opposés, en marche l’un vers l’autre? Leur rencontre sur la mer? Un clin d’œil mille fois répété s’ouvrant sur une réalité aléatoire?

Les paroles de la sage-femme ne réussirent pas à soulager l’inquiétude d’Élisabeth. Elle vécut, suite à cette rencontre, dans une attente perpétuelle. Que les choses puissent par usure ou par érosion, se modifier! Que les femmes puissent réaliser que la mer ne porte pas qu’une seule vague! Que sur le temps, ce petit morceau d’éternité, elle puisse y installer un peu d’elle-même!

Pendant longtemps encore, les femmes de la côte déposèrent chez la couturière autant les morceaux de tissu que des morceaux de leur vie. Comme le lui avait suggéré madame Synnott, Élisabeth les écoutait. Mais dans son âme, une grande voix criait, ardente, souhaitant les bousculer, les pousser à démolir leur impuissance à grands coups de cuisines abandonnées, de chambres à coucher profanées, de travaux refusés, de messes du dimanche et de sermons oubliés, de maris divorcés, d’enfants espacés… Cette voix éclatait dans sa tête. Pendant toutes ces années, elle sut l’assourdir, la craignant tout à la fois.

Élisabeth ne rencontrait aucune opposition. Joseph lui obéissait au doigt et à l’œil. Ni critique ni discussion. Elle se sentait comme une guerrière, seule sur un champ de bataille déserté par un ennemi qui ne s’est même pas présenté. Tout pouvait bien être parfait, étant continuellement comme elle le faisait ou le faisait faire, selon ses plans et ses critères. Les femmes l’enviaient mais connaissaient bien son mari. La bataille n’était pas la même. Menait-elle une bataille? Elles en doutaient. De sorte qu’elles arrivaient difficilement à se reconnaître en elle. Et avec le temps, c’est la couturière plus que la confidente que l’on venait voir.

Élisabeth le remarqua très rapidement. On déposait le tissu, on s’entendait sur le patron, on faisait une ou deux séances d’essayage, on réglait et on s’en allait. Parfois en jetant un regard sur cette maison qui resplendissait de propreté. Sur un Joseph assis à la fenêtre lorsqu’il était à l’intérieur ou sur cette berceuse sur le perron extérieur. Les femmes parlaient de moins en moins d’elles, de plus en plus de choses vagues et futiles. Élisabeth accepta la situation avec une forme de résignation qui ne lui ressemblait pas tellement.

Les années passèrent ainsi. À la suite d’Herménégilde, une fille naquit. Elle lui donna le nom de Marie-Ange. Madame Synnott l’accompagna pour les deux premières naissances. Par la suite, ce fut le médecin installé à Rivière-au-Renard qui prit la relève, la sage-femme vieillissante ne sortant à peu près plus, sauf pour certains cas que l’on appelait « les difficiles ». Tout le monde savait qu’il s’agissait là de filles-mères n’ayant pas les moyens de partir pour la grande ville, de femmes qui souhaitaient ne pas se rendre au bout de leur grossesse. Pour ces cas « difficiles », on entourait le travail de la vieille sorcière d’une espèce de solidarité trempée dans le mutisme.

Joseph se retournant de plus en plus sur lui-même, Élisabeth s’occupait de tout, au point que les années passant, la voix qui s’était installée en elle devenait de plus en plus ténue, quasi imperceptible. Elle n’y faisait plus attention mais pour sa fille Marie-Ange, Élisabeth développa une vigilance presque maladive. Ça dépassait le contrôle auquel elle avait habitué la société gravitant autour d’elle. Son insistance à ce qu’elle fréquente l’école, qu’elle ait à choisir parmi les occupations ménagères ou celles reliées à la ferme, qu’elle donne son avis sur tout et sur rien, qu’elle ait droit aux mêmes attentions et aux mêmes regards que les fils de la maison (Marie-Ange fut la deuxième, après elle vinrent quatre autre enfants, trois garçons et une dernière fille, Ange-Aimée), à tout cela Élisabeth tenait sans trop pouvoir le formuler dans les mots qui l’habitaient.

Jamais de toute sa vie elle ne réalisa que devant elle, on pliait, alors que derrière on faisait bien à sa guise. Sauf Joseph. Mais ses enfants apprirent très vite la façon d’être qui correspondrait à ce que leur mère attendait ou du moins espérait d’eux. Marie-Ange, et ce fut la même chose pour sa sœur cadette, une fois les études primaires achevées et qu’afin de poursuivre elles devaient s’exiler loin de la Gaspésie, ce qui fut un objet de dispute entre Élisabeth et le curé Boudreau, nouvellement arrivé à l’Anse-au-Griffon, les deux filles de Joseph et d’Élisabeth ne revinrent jamais sur la côte. Herménégilde fut le seul à s’intéresser à la ferme. Ses frères quittèrent également la maison familiale et s’installèrent, étrangement, les trois aux Etats-Unis qui à cette époque offraient de belles opportunités dans les usines de la Nouvelle-Angleterre.

Élisabeth ne revint plus sur tout ce qui, plus jeune, alimentait cette voix hurlante dans sa tête. Elle regardait vieillir son mari après avoir vu la quitter ses enfants. Lorsque Herménégilde proposa de venir s’installer dans la maison familiale, elle en fut heureuse, chargée d’une nouvelle énergie d’autant plus qu’elle aimait bien cette Jeanne, douze fois mère déjà.

Elisabeth vécut la mort tragique de son Joseph avec dignité, comme si elle voulait qu’on voie dans le geste suicidaire du vieil homme autre chose que la mort : la profonde difficulté d’un être humain à se réaliser.

Le soir du grand incendie, Élisabeth perdit le contrôle de tout et mourut dans sa maison. Tout ce qu’il y avait de Lacasse dans l’Anse-au-Griffon la suivit.


FIN

vendredi 26 mai 2006

Le cent trente-deuxième saut de crapaud

... la suite …

- Tu sais, Élisabeth, cette Marie-Ange n’aura été une femme que l’espace de quelques instants. Le temps de mourir. Dans un bonheur entier. Je l’ai vu dans ses yeux glauques. Dans un total silence appelant le don et l’abandon. Elle réunissait le jour et la nuit, attachés par un solide nœud au sens de la vie et de la mort, en un instant réunis, brûlant dans sa gorge éteinte. Elle comprit ce qui lui arrivait. Tu sais, Élisabeth, le sens des choses c’est ce que l’on voit au bout des ailes de la réalité. Que lui importait de se rebeller contre ce qui s’imposait. Sa fille était là. Elle l’avait déposée à la porte des jours qui s’ouvrait pour aussitôt se refermer sur elles. Les Marie-Ange allaient devoir regarder devant, dans deux directions opposées. Comme il est facile de devenir borgne, de scruter l’horizon à partir du seul angle que l’on imagine être le bon, celui où nos pieds risquent de s'enfouir lamentablement dans d’immuables sables mouvants. À s’enliser on oublie d’admettre, tout emprisonnés que nous sommes à maudire le sol, à chercher des raisons pour nos malheurs, on oublie d’admettre que nous sommes les seuls responsables de nos pas. On cherche désespérément une perche qui ne viendra pas. Alors on abandonne, on laisse aller. On ne croit plus en l’espoir. Espérer, c’est croire en soi, se dire et se savoir plus fort que ce qui nous attire vers la mort. C’est être solidaire à soi-même.

Alors que madame Synnott achevait l'histoire de Marie-Ange, Élisabeth revoyait dans son esprit toutes ces femmes qui lui venaient les bras chargés de coton, incapables de sortir des fossés dans lesquels leur nature les poussait, comme mues par une force supérieure à elles, ne regardant pas ailleurs qu’à leurs pieds. Elles fléchissaient devant une réalité qu’elles n’acceptaient pas mais qui les faisait courber le dos.

- À la suite de cet accouchement, il y en eût d’autres. Des plus heureux, des aussi difficiles mais très peu connurent un tel dénouement. Je n’ai jamais pu m’empêcher de voir dans chacune des femmes qui poussaient, qui respiraient à en perdre le souffle, l’image de cette Marie-Ange. Combien m’a-t-elle appris sans jamais le savoir? Depuis, je crois que les femmes sont les maîtresses esclaves de ce monde. Qu’elles soient reléguées aux travaux forcés par crainte qu’un jour, conscientes de leur véritable puissance, elles en deviennent la boussole, cela m’apparût de manière aussi perceptible qu’une tête d’enfant faisant son chemin vers le soleil! Les plus grandes forces sont si souvent enveloppées de faiblesses. C’est là, dans toute la solennité de ce jour, que j’optai pour la vie. N’y a-t-il pas en toi, chère Élisabeth, le sentiment de ne pas être de la collectivité des femmes que tu rencontres? Ne te reconnaissant pas dans leur discours, ne cherches-tu pas à te l’approprier? Ton mari n’est pas comme les autres. Les autres maris ne sont pas comme le tien. On n’y peut rien. Mais cela te permet de voir d’autres manifestations de la réalité. Espères-tu changer le monde? Nous le souhaitons tous. Mais est-ce que cette volonté n’est pas dans le fond celle de le rendre identique à notre propre vision? Comme si on ne pouvait conserver que le meilleur! Les femmes qui te viennent demandent seulement à être écoutées, comme elles ne me demandent qu’à être délivrées. Il ne faut pas agir comme le curé, en leur disant que ceci est bon, cela méchant. Il ne faut pas tenter d’arracher par la force la soumission qu’il serait si facile de leur reprocher. Elles ont, comme toi, comme Marie-Ange la mère, Marie-Ange, la fille, comme moi, à s’avancer droit devant, repérer les sables mouvants et les éviter. Cela ne fera pas disparaître les embûches mais simplement savoir qu’ils existent. La perfection n’est pas de ce monde. Les êtres parfaits sont des êtres dont la propreté finie par nous agacer. Les êtres parfaits nous regardent parfois avec une telle arrogance qu’il nous arrive de les installer avec ceux qui n’ont pas d’influence. Il n’y a pas une direction à suivre, il y a notre direction dont nous devons reconnaître les sinuosités en acceptant que des courbes inattendues nous guettent. Il faut éviter les conseils, ce sont de mauvais messagers. L’oreille tendue est une main offerte à celle qui s’enlise. Personne ne souhaite vivre malheureux et les malheurs que l’on perçoit chez l’autre sont souvent des mirages que la clarté du soleil débusque. Nous devons donner un sens à notre marche et alors, il y a de fortes chances que notre pas laisse des traces que suivront certains, qu’éviteront d’autres. Chaque jour qui se lève pour moi n’a rien à voir avec hier et encore moins avec demain. C’est un panneau qui indique le chemin et sur lequel j’écris moi-même ce que je veux bien.

Le fond de l'âme d’Élisabeth tremblait. Elle reconnaissait dans les propos de la sage-femme comme une explication aux paroles des autres femmes. Toute sa vie, jusqu’à ce jour, ce furent les hommes qui avaient le droit sacré et égoïste de lui dire le monde et son fonctionnement. Leur point de vue ne la rejoignait pas. Il était stérile. Dans cet après-midi orageux, dans le calme d’une petite maison accoudée à cette route gaspésienne, auprès d’une femme qui côtoyait tant de nouvelles vies, elle sut qu’il est possible de dire autrement le réel. Comme si, tout d’un coup, la mer qu’elle avait toujours regardée à partir de la grave, il lui était permis de la voir du haut d’un cap qu’elle aurait depuis éternellement été éloignée. Non, d’un cap qu'on lui aurait depuis éternellement empêchée de gravir.

Et la mer prenait une couleur féminine.

… à suivre …

mercredi 24 mai 2006

Le cent trente et unième saut de crapaud

... la suite …

La pluie et les orages, un peu comme s’ils partaient de très loin sur la mer, se mettant à courir en route, apportent avec eux pour les jeter férocement sur la côte, accompagnés d’éclairs et de tonnerres rebondissant dans tout l’espace, une profonde noirceur. Des ténèbres électriques sur un pays dépourvu de lumière autre que celle du fanal à huile. Des ténèbres infernales. De celles qui alimentent le repli sur soi et font croire à la lumière. Une lumière à venir.

Madame Synnott prit un long moment de recueillement. Ce qu’elle devait achever de dire se coinçait dans sa gorge. Élisabeth respectait cette retraite.

- Et la jeune femme mourut quelques heures plus tard. Les souffrances d’avant la naissance de sa fille n'eurent rien de comparables à celles qui la firent partir. Elle appelait, implorait même, une force qu’elle ne connaissait pas de venir la prendre et de l’amener ailleurs. Une hémorragie torrentielle l'inondait de sang. Durant les dernières convulsions qui précédèrent sa mort, elle ne demanda pas son mari, que sa fille dont les sursauts inquiétaient. Parfois, avant de partir, il arrive de s’oublier totalement, ne cherchant qu'à remettre dans les mains de la vie le peu qui nous reste d’énergie. Elle acceptait la réalité avec une telle fatalité que j’en fus complètement sidérée. Ce fut la première naissance à la mort à laquelle j’assistais. Je voyageais entre la colère et l’impuissance. J’en voulais à la terre entière. À Dieu surtout qui permettait une aussi grave injustice. Il ne m’avait pas offert le choix entre la mère et l’enfant. Comme si pour qu’une survive, l’âme de l’autre était exigée. Je retenais mon indignation et me permit de juger ce coup du destin avec beaucoup de haine. J’exécrais un Dieu s’en prenant à celle qui au cours de presqu’une année avait consacré tout son corps à un enfant qu’elle ne connaîtrait pas, qu’elle ne nourrirait pas. Je pensai alors à toutes ces femmes qui depuis des lunes se déformaient pour que se forme une autre vie si intimement installée en elles, arrachant lamentablement la leur à grands coups de sang répandu. Et aux hommes, comme ce jeune mari sur le perron aspirant un tabac puant, impuissants à de telles souffrances. Un instant même, je leur en voulais, les accusant d’en être presque les responsables. J’avais besoin d’un coupable. Mon esprit divaguait alors que le sien me quittait. Je protégeais ces moments dans un élan d’égoïsme que je n’arrivais pas à m’expliquer. J’oubliais tout autour. L’enfant qui pleurait de soif. Le mari qui tendait l’oreille au silence de celle qu’il avait entendue crier, se morfondre pendant des heures et qui maintenant dans un silence d’ostensoir prenait la route des nuages. Et il faisait si beau, si chaud, à peine humide. Une journée où mourir est un sacrilège. Un affront à la nature. Les mains, exsangue de la mère, bleue de la fille, se cherchaient sans y arriver. Leur contact aurait-il permis un miracle? Les miracles n’existent pas. Je l’appris cette journée-là. Il n’y a que la réalité, parfois fulgurante, parfois triste, souvent injustifiable. Elle me désarmait. Me déplaçait. Me bousculait tellement loin de ce quoi j’étais habituée que la seule idée qui voltigeait dans ma tête fut de prendre la main de cette jeune femme, mère-morte dont je ne savais même pas le prénom, et lui promettre de prendre soin de sa fille ainsi que toutes les autres femmes que la vie engrosserait. Cette promesse délia ma conscience et je pus, avant de lui fermer les paupières, sa fille sur mon cœur, la lui offrir au dernier regard qu’elle portait sur le monde. Elle portera ton prénom, celui que je ne connais pas, lui dis-je. Je sais qu’elle m’entendit. Sa bouche s’ouvrit. Ce fut tout. Elle venait de basculer vers je ne sais où, mais certainement pas à l’endroit où elle aurait dû se trouver. Une vigueur m’inonda. J’acceptais désormais que la réalité s’avérait plus forte que mes moyens et que de me lever contre elle ou tout juste devant elle exige d’abord de l’accepter. La jeune mère se transformait, devenant un ange tellement différent de ce tout qu’on m’avait enseigné. Dans mes mains, une fille grouillait, remplie de la chaleur du jour. Je sortis rejoindre le père. Un veuf se leva. Il comprit la situation. Nul besoin d’un autre geste que celui de lui tendre une enfant assoupie. Toute la fatigue de sa mère reposait en elle. J’ai dit à sa mère que tu lui donnerais son prénom. L’homme recula. Elle s’appelait Marie-Ange, me dit-il. L’a-t-il prise dans ses bras? L’a-t-il même regardée, je ne peux m’en souvenir. Seulement qu’il faisait si chaud alors qu’un cadavre refroidissait.

Élisabeth ne put s’empêcher de se lever, se diriger promptement vers son fils, le prendre et le serrer contre son cœur. Des larmes coulaient de ses yeux mouillant les langes dans lesquelles Herménégilde était emmailloté.

- La venue à la vie de cette Marie-Ange a changé mon regard sur les humains. Enfantée dans la douleur la plus atroce que l’on puisse imaginer. Je me suis toujours demandé si ces souffrances elle les a en elle maintenant. Si quelque part dans sa conscience, dans les recoins les plus cachés de ses souvenirs, elle a souvenance de cette mère de juillet, morte pour qu’elle vive. Tu sais, Élisabeth, elles sont légion les femmes qui meurent de cette manière. Il serait si facile d’abjurer la réalité, d’y opposer tous nos cris, toutes nos hostilités mais cela ne mène à rien. La réalité est sourde, aveugle, sans cœur, implacable. Telle une tempête comme celle qui prévaut dehors maintenant. Se soulever contre elle, c’est mener un combat difficile.
- Il n’y a donc pas d’espoir?
- Oh! oui il y a de l’espoir. Et cet espoir s’appelle Marie-Ange.

La voix de Madame Synnott se perdit dans un coup de tonnerre.

… à suivre …

dimanche 21 mai 2006

Le cent trentième saut de crapaud

... la suite …

- Ce que je vais raconter, Élisabeth, ne calmera certainement pas ton indignation. Tu resteras longtemps sous cette cape de colère qui recouvre ton esprit. Je vois d’où elle vient. Elle est là, un point c’est tout. Ça ne donne rien de chercher, de perdre ton énergie à tenter de comprendre pourquoi les choses sont ainsi faites. Les rendre plus viables pour toi et les autres, voilà qui le mieux à faire.

Difficile d’établir l’âge exact de Madame Synnott. Tant de mystères l’entouraient. Avait-elle eu un mari? Des enfants? D’où venait-elle? Était-elle originaire de la côte gaspésienne? Dans le village d’Anse-au-Griffon, pour tout le monde, c’était la sage-femme. Celle que le curé surnommait la sorcière. Non pas de façon péjorative mais plutôt à cause du fait que ses potions magiques soignaient autant les humains que les animaux.

- Les horreurs que tu entends attisent ta colère. Le résultat se fera voir par des rides autour de tes yeux. Tu souhaites que tout soit toujours parfait, à la bonne place, au bon moment, de la manière que tu juges être la plus correcte. As-tu remarqué que la poussière que l’on balaie revient toujours? Elle ne le fait pas par vengeance, mais par essence. On se frotte toujours à la réalité.

Élisabeth écoutait l’accoucheuse avec attention. Son discours différait de celui des autres femmes et ne ressemblait pas à celui de son beau-père. Encore moins à celui du curé.

- Un matin de printemps, il y a de cela plusieurs années, je m’en souviens comme le lever de ce jour qui t’a amené ici, on est venu me chercher. Une femme devait accoucher et cela s’annonçait périlleux. Le mari me conduisit auprès de son épouse, à peine plus âgée que toi. Le voyage se fit dans le plus complet des silences. Cet homme ne me dit rien d’autre à part qu’elle souffrait horriblement. Que c’était son premier enfant. Il fouettait le cheval avec tellement d’ardeur que je ne pouvais savoir s’il agissait par rage ou par peur. Les deux se confondent si facilement. Une fois arrivée à sa maison, la première chose que je remarquai fut combien c’était malpropre. Décrire ce que je vis te ferait soulever le cœur. L’épouse était au milieu de la place, étendue sur un lit de fortune, couverte de sueurs. Dans ses yeux je lisais l’égarement, comme si elle ne se possédait plus. Ses mains crispées arrachaient les draps sous elle. Sa tête roulait d’un côté puis de l’autre. Un prêtre l’aurait crue sous l’emprise du démon. Il faisait un soleil magnifique. La nature avait tout gardé pour elle, ne laissant à cette jeune femme que des orages de feu qui lui grugeaient le corps. Lorsque j’entrai, ses cris me glacèrent d’effroi. J’en étais à mes premiers accompagnements auprès des femmes en couches. À l’époque, chaque village ne pouvait s’enorgueillir de la présence d’un médecin. C’était une denrée rare. Je m’approchai d’elle, plaçai mes mains sur son ventre. Elle hurla. Le mari était demeuré sur le perron fumant une pipe bourrée d’un tabac dont l’odeur me reste encore aujourd’hui. Je pressentais que mes paroles seraient inutiles. Elle semblait engourdie par la douleur. Sa résistance n’allait pas tenir longtemps. Il fallait agir rapidement mais d’abord la rassurer. Elle ne m’écoutait pas. Tous ces coups la frappant violemment de l’intérieur la coupaient du monde. Elle n’allait pas donner la vie, elle se battait pour ne pas perdre la sienne. Sur la défensive, rien ne l’atteignait. Je compris combien il s’avère difficile de penser aux autres lorsque toute son énergie est canalisée sur sa propre survie. Un instant j’ai cru qu’elle mourrait, emportant avec elle cette nouvelle vie qui ne demandait qu’à être. Je voyais un nouveau visage de la réalité. C’est alors que je décidai, de toutes mes forces, de ne penser qu’à les sortir de là. Éviter le naufrage. Pour cela, il fallait lui faire accepter le sens de ce qui lui arrivait. Je ne voyais pas d’autre avenue. Son mari ne m’avait pas donné son prénom. Je n’avais devant moi qu’une souffrance à cœur ouvert.

Élisabeth, pétrifiée, écoutait les paroles de madame Synnott.

- Écoute-moi, lui dis-je. Je ne peux pas enfanter à ta place. Cet enfant ne demande qu’une chose, venir se blottir sur ton sein. Il sera pour des années à venir, un regard vers toi. Il faut que tu lui laisses juste un instant la possibilité de se glisser au-dehors. Le soleil l’attend. La chaleur qui brûle tes reins te dit une chose : la vie est maintenant. Ne pense ni à hier ni à demain. Ne pense qu’à ta fille qui s’en vient. Tu es la route qu’elle doit empruntée pour y arriver. Respire un peu pour elle, bientôt elle pourra toute seule. Garde les yeux ouverts. Écoute comme elle est bien quand tu manges de grandes bouffées d’espoir. Ne pense pas à ce qui lui arrivera. Permets-lui juste de s'amener. Ensuite, elle marchera. Respire. Encore une fois. C’est l’air dont elle a besoin que tu jettes dans ses poumons. Respire. Une autre fois. Je vois sa tête. Il y a une étoile sur son front. Respire. Encore. Elle se prépare à ouvrir les yeux. Une autre fois. Voilà. Depuis quelques secondes, la jeune femme ne criait plus. Un râle, à peine. Elle se vrille pour t’arriver. Respire encore une fois. Le sang se diluait au contact de l’eau bouillante. Voilà, elle y est presque. Tu entendras sa voix. Respire. Comme elle est belle. Et l’enfant vint. Fille et belle. Petite mais forte. Rouge et bleue sur des draps pas tout à fait blancs.

Madame Synnott se tût, mais il apparaissait à Élisabeth qu’autre chose suivrait.

… à suivre …


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