dimanche 19 mars 2006

Le cent huitième saut de crapaud

… la suite …


... quelques mois auparavant…


« Quelques » signifiant toujours « plusieurs »…

Un autre événement s’était entassé au travers ceux vécus par Joseph, suite à l’arrivée de la famille d’Herménégilde. Jeanne, après en avoir discuté avec grand-mère Lacasse, exigea que son beau-père cesse de fumer à l’intérieur de sa maison. Elle avait bien remarqué l’homme sortant de moins en moins pour donner un coup de main à son mari, s’engourdissant de plus en plus dans sa berceuse avant d’aller geler dans la chambre froide. L’oisiveté la répugnait. Perdre son temps en plus d’enfumer la maison, elle n’allait plus le supporter.

Ce fut d’ailleurs la première fois qu’elle utilisa le possessif « sa » afin de désigner la demeure où maintenant elle vivait et comptait bien, diplomatiquement mais fermement, y faire régner sa présence.

Joseph avait toujours fumé. Depuis très jeune. Les travaux de la ferme le gardant dehors pour une bonne partie de la journée, c’est évidemment là que s’éparpillait la boucane de son tabac. Ajoutons que ce fameux tabac, il le récoltait lui-même dans un petit potager adjacent à celui que grand-mère Lacasse entretenait soigneusement. Elle l’avait convaincu, cela n’avait pas été trop difficile, ses arguments ne visant pas à lui faire changer d’idée mais plutôt lui indiquer ce qu’il devait faire. Et il écoutait si parfaitement bien…

En très peu de temps, puisqu’il ne sortait plus à cause des chiens, Joseph arrêta de consommer la cigarette. Le sevrage fut pénible autant physiquement que moralement. Mais cela n’impressionna guère Jeanne pour qui grand-père Lacasse lui était toujours apparu comme un homme soumis, faible et que l’on pouvait dompter facilement. Puisque de toute façon il ne lui adressait jamais la parole, encore moins un regard, cela n’allait rien changer à leurs froides relations. Jour après jour, elle s’astreignit à le considérer comme une espèce de bibelot, une parure à la fenêtre comme ce rideau jauni qu’on aurait bien hâte de changer.

Pendant quelques mois, plusieurs en fait, il conserva les réflexes du fumeur et ses doigts ambrés stoppaient les toussotements qui heurtaient la suzeraine. Grand-mère s’efforçait d’enterrer les quintes de son mari, repoussant Jeanne vers une autre pièce ou l’interrogeant sur des questions exigeant d’elle que son esprit se concentre sur autre chose.

- On saura jamais s’il tousse de maladie ou de tabac, disait Jeanne.

Grand-mère Lacasse bifurquait la question, percevant bien dans ce combat inégal - un des belligérants ne semblant pas ouvert à la lutte – que progressivement s’installait une répulsion que sa bru ne parvenait plus à dissimuler.

L’arrivée du téléphone, on n’en dira que deux mots puisqu’elle se situe à la même époque, fut une autre victoire pour Jeanne. En plus de la sortir de son isolement, elle savait pertinemment que cela indisposait le vieil homme. Crispé dans sa chaise, à l’affût des sons de l’appareil, Joseph, tendu comme une corde violon, retenait ses accès de toux afin de ne pas surmultiplier les bruits dans la grande cuisine.

Tout doucement, les poumons se calmèrent, les doigts s’humidifiant afin de tourner une après l’autre les pages de l’almanach prirent une couleur s’apparentant davantage au gris. Comme ses yeux.

Puisqu’elle ne l’entendait plus râler, tousser, cracher ; puisqu’elle ne l’entendait que se lever, marcher vers la table de cuisine puis la chambre froide ; puisque les doigts du vieil homme ne lui servaient plus qu’à feuilleter des pages de papier froissé, au rythme chaque jour plus ralenti ; puisque le regard de Joseph ne faisait que se poser en travers d’une fenêtre donnant sur la forêt ; qu’il ne tressautait plus qu’aux aboiements des chiens et les drelins-drelins du téléphone, Jeanne l’installa encore plus loin dans sa vie. Elle refusait même d’aborder les inquiétudes de son mari lorsque celui-ci manifestait du souci pour son père.

- Il est très âgé, disait-elle, puis s’occupait ailleurs.

Herménégilde, pour sa part, insista auprès de son père afin qu’il l’assiste dans les travaux. Grand-mère Lacasse lui brisa les ailes en l’enjoignant de ne pas le forcer, que de toute façon s’il souhaitait sortir, il était bien libre de le faire. Ne le faisant pas, c’est que l’intérêt n’y était plus. Qu’il ne le dise pas, mais voir son fils devenir le maître de céans avait été son plus cher et plus profond souhait. Cela lui permettait, enfin, de se reposer et de profiter des dernières années de sa vie.

- On ne connaît pas la fatigue des vieux. Elle est plus importante qu’on peut l’imaginer.
- Vous le connaissez plus que moi, répondit Herménégilde.
- Ça, tu peux le dire. Comme si je l’avais tricoté.

Le débat fut clos. Le modèle parfait d’une famille gaspésienne (où d’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de différence), nombreuse, travaillante et qui, en plus, avait la charité de prendre en charge leurs vieux parents. En des temps si difficiles.

Mais un cancer se logeait dans l’âme de Joseph Lacasse. Un cancer qui n’avait absolument rien à voir avec le tabac.

… à suivre …









vendredi 17 mars 2006

Le cent septième saut de crapaud

… la suite …


... quelques mois auparavant…

« Quelques » signifiant « plusieurs »…

Ce qui suivra, remonte à ce matin où Herménégilde, fils aîné de Joseph Lacasse, devant une famille alourdie par la naissance d’un douzième enfant, arriva plus à la tôt maison familiale afin de discuter avec son père. Il savait que la conversation qu’il aurait avec lui serait attentivement suivie par grand-mère Lacasse et que la décision finale à sa proposition d’emménager son clan ici viendrait d’elle. Déjà ce fils, le seul à s’être intéressé à la terre, travaillait pour son père et demeurait à quelques bornes de chez lui, là où il était évident que ça ne pouvait plus s’étirer davantage. Il y a tout de même une limite physique à ce qu’un endroit puisse accepter. On ne parlait plus d’étroitesse, c’était de l’exiguïté.

Après en avoir jasé avec sa femme Jeanne, Herménégilde allait offrir à ses parents d’installer sa troupe dans la maison à l’est du village, celle qui avait quatre grandes chambres à l’étage et un grenier facilement transformable en trois autres pièces. Au rez-de-chaussée, on pourrait réorganiser le petit salon pour eux, celui de l’entrée d’en avant qui ne servait que lors de la visite annuelle du curé. Son plan était clair, il ne manquait que l’acceptation de grand-mère et Joseph Lacasse. De toute façon, se disait-il, je suis toujours ici pour travailler aux champs, cela ne changera pas grand-chose à part l’arrivée de la ribambelle d’enfants et de ma femme.

Grand-mère Lacasse fut enchantée par l’offre. Ça se voyait dans l’enthousiasme qu’elle mettait à fixer une date pour leur arrivée. Surtout qu’elle s’entendait parfaitement bien avec Jeanne. Le mot « parfait » est sans doute celui qui convient le mieux à cette vieille dame, petite de taille, grande de cœur et d’esprit. Toujours, et cela depuis qu’elle a épousé Joseph, grand-mère Lacasse utilisait ce vocable, l’appliquant à tout et à rien.

- Ça serait parfait. Nous serions moins seuls. Ça mettra de la vie dans la maison qui de toute façon est devenue beaucoup trop grande juste pour nous deux. Parfait. Qu’en penses-tu Joseph ?

Joseph, on ne saurait dire s’il a vraiment répondu quoi que ce soit, s’il avait réagi ou s’il avait même suivi la conversation. Il savait que ce que sa femme décidait, eh ! bien c’est exactement ce qui allait se produire. Elle s’arrangerait pour que tout soit parfait.

Herménégilde travailla toute la journée avec une ardeur renouvelée, ne remarquant absolument pas que son père venait de ralentir le rythme. Ils ne se parlaient jamais. L’essentiel. Afin que la besogne se fasse. Parfaitement…

Grand-père Lacasse a toujours entretenu une sainte peur des chiens. Lorsqu’il les entendait aboyer, gronder ou simplement émettre de courts halètements étouffés, des frissons s’emparaient de lui, l’enveloppaient, l’étourdissaient. Ce fut la première chose à laquelle il pensa, lorsque la décision fut prise : Herménégilde allait-il faire suivre les chiens avec lui et sa famille ? Grand-mère Lacasse le rassura en lui promettant que tout allait être parfait.

Les chiens furent parqués derrière la maison. Il y en avait trois, dont un ressemblait à s’y méprendre à un coyote. Les deux autres connaissaient leur maître. Ils braillaient sur commande lorsque Berzingue, le nom que les enfants avaient donné au chef, les incitait à le faire. Autrement, ils s’affairaient à tourner en rond autour du pieu auquel ils étaient attachés. Avaient-ils un nom ? Personne ne s’en souvient. Mais Berzingue, lui, pouvait faire reculer qui que ce soit, tellement la férocité était inscrite dans ses yeux jaunes.

L’arrivée et l’installation de quatorze nouvelles personnes dans la maison Lacasse se firent rapidement, tout aussi vite que l’aménagement de cette pièce qui deviendrait la chambre froide, celle des aïeuls. Cela marqua aussi le temps où grand-père Lacasse diminua ses activités à la ferme et, bientôt, cessa de sortir. Il prit la route de la berceuse, l’almanach Beauchemin à la main et les yeux perdus à travers la fenêtre de cette immense cuisine où les deux femmes, parfaitement au diapason, allaient et venaient du matin au soir.

Le cérémonial de la chambre froide débuta. Sieste le matin et l’après-midi. Repas avant tout le monde et oups ! au lit. Sans que personne ne puisse vraiment établir la chronologie exacte des événements, ils devinrent le lot du vieil homme en marche vers le vieillard qu’il fut lorsqu’on le retrouva, quelques mois, plusieurs pour être plus précis, derrière l’église de la paroisse de l’Anse-au-Griffon, la jugulaire ensanglantée

Toujours ces aboiements de chiens. Ses frissons. Il les voyait dans ses rêves et lorsqu’en sursaut il s’éveillait, des yeux jaunes, des crocs noircis lui faisaient face, le menaçant. Ses nuits devinrent asthmatiques. Ses jours, un qui-vive continuel. Les enfants, malgré qu’on leur ait demandé d’éviter le bruit, chahutaient et cela le rendait nerveux et à leurs yeux, un bien bizarre de grand-père.

Joseph Lacasse ne pleurait que dans ses rêves. Des pleurs silencieux qui ne dérangeaient pas sa femme, petite et recroquevillée auprès de celui dégageant dans la chambre froide qu’une liquide tiédeur jaillissant de ses songes.

Il allait devoir continuer à vivre ainsi. Résigné comme si on venait de lui entourer la jugulaire d’un collier de chien.


… à suivre …








mercredi 15 mars 2006

Le cent sixième saut de crapaud

… la suite …


... quelques semaines auparavant…


Quelqu’un qui ne parle presque jamais, se coupe-t-il volontairement de tout système de communication ? Écoute-il pour autant ? Est-ce que grand-père Joseph aurait entendu ce que Jeanne disait à grand-mère Lacasse, un froid matin de février ?

- Herménégilde me rapportait hier que dans le village la rumeur court à l’effet que vous et grand-père Joseph deveniez un fardeau.
- Un fardeau ?
- Oui. Une espèce de boulet dans le sens que deux bouches de plus à nourrir alors que c’est déjà difficile d’arriver à le faire, eh! bien c’est de plus en plus malaisé.
- Et qu’en pense Herménégilde, avait répondu grand-mère Lacasse qui venait de laisser son torchon fixant son regard sur la fenêtre où son mari aurait pu suivre la conversation. Celui-ci, perdu quelque part dans son almanach, en semblait bien loin.
- Il trouve cela épouvantable que de telles choses puissent être colportées. Surtout que jamais il n’a envisagé que vous puissiez nous quitter.

Mais Joseph avait tout entendu. Plus fort que les aboiements des chiens. En plein cœur. Pour éviter d’en apprendre davantage, il s’était levé, pris le chemin de la chambre froide. S’étendit sur le lit. Les yeux ouverts sur le plafond, dans sa tête de vieillard impuissant, revit passer devant lui les dernières années, celles depuis que sa femme et lui, toujours dans la même maison, n’en étaient plus les propriétaires. Jamais, avant ces quelques mots encore accrochés à ses oreilles, il n’avait vraiment ressenti autant que là, le poids de la vieillesse. Son inutilité.

Il demeura plus longtemps qu’à l’habitude dans son espèce de prison dorée. Ruminant. Lorsque grand-mère Lacasse ouvrit la porte afin de le reconduire vers la fenêtre, vers sa chaise berceuse, un homme différent se leva. Les douces mains de son épouse, celles qu’il connaissait si bien, lui apparurent distantes et lointaines. Les sentaient utiles encore. Elles besognaient, donnaient le coup de pouce nécessaire qui empêchait qu’on puisse la voir vieillir. Trotteuse, elle savait ce dont sa bru avait besoin et aussitôt c’était fait. Il faut dire qu’avec douze enfants, un mari et deux personnes dorées dans les pattes, une paire de bras n’était pas de trop pour Jeanne. Tandis que lui, continuellement assis, calfeutré à la fenêtre donnant sur la forêt, refusant de sortir avec son fils, sacrant intérieurement contre les bruits des enfants et des chiens, était totalement stérile. Ce vide et ce creux lui emplissant l’intérieur, il en prit conscience par toutes ses fibres, comme un coup dans le cou.

Est-ce à ce moment-là que s’infiltra en lui ce que l’on pourrait appeler une déprime ? Une goutte faisant déborder le vase ? La clef du cadenas lancée au bout du silence ? Impossible d’ajouter plus de mutisme à celui dans lequel il s’enfermait.

Grand-père Joseph était un homme sans racines. Jamais de sa vie il n’a su dire si la mer l’intéressait, si la terre était sa vocation. Ambivalent, ce fils de défricheur de la côte gaspésienne, encore maintenant il en subissait les incontournables contrariétés. Il aimait tout et son contraire. Il ne parvenait à peu près jamais à bien préciser sa pensée. Ne voulait déplaire à personne même si dans son for intérieur il aurait crié à pleins poumons sa haine envers certains ? On lui reprochait de ne pas toujours dire ce qu’il pensait et lorsque d’aventure il le faisait, on émettait des doutes et des réserves sur ses propos.

Tout cela circulait en lui alors que les neiges de février s’amoncelaient jusqu’au milieu de son trou sur l’extérieur. Ses yeux devinrent vitreux, sans vie et craintifs ; on le dit après son départ comme on dit n’importe quoi après le départ de quelqu’un, surtout pour le dernier voyage. Aurait-il voulu que les rumeurs se concrétisent et que son fils l’invite à quitter ce lieu qui l’avait vu naître, l’avait abrité toute sa vie ? À Gaspé, on connaissait bien ce petit manoir situé juste en face de la baie, tenu par une vieille fille du nom de Magella et qui recevait les personnes seules, principalement les vieillards incapables de tenir maison. Y avait-on songé pour lui et grand-mère Lacasse ?

Les dernières semaines de grand-père Joseph creusèrent un fossé le séparant du monde, principalement de sa femme. Rien ne semblait pouvoir les aboucher. Une lutte de trop longue date les avait éloignés l’un de l’autre. La distance démarquée par plus de cinquante ans de vie commune s’était accentuée depuis que la maison grouillait de tant d’enfants, de tant de vies. Tout ce qu’aimait grand-mère Lacasse s’opposait à tout ce qu’on ignorait des goûts de Joseph. Ils avaient organisé avec le temps, en fait grand-mère l’avait fait pour les deux, une manière de vivre qui se voulait peu dérangeante et surtout avait rendu la vieille femme indispensable et le vieil homme invisible. L’ombre de l’homme invisible étant elle-même invisible !

Avait-il, dans sa tête, souhaité qu’une seule fois dans sa vie, alors qu’elle ne faisait que vivoter, boiter sans faire de bruit, prendre deux instants pour parler à cette femme qui l’accompagna sans jamais le connaître ? Que pouvait-il dire de lui à part son malheur ? Le malheur de ne pas savoir qui il était ?

Les quelques semaines qui s’écoulèrent avant qu’il ne laisse sa berceuse, son almanach et affronte sa terreur des chiens, Joseph Lacasse remonta tout doucement, retenant son souffle, vers sa vie.

Une vie de chien…

… à suivre …









lundi 13 mars 2006

Le cent cinquième saut de crapaud

… la suite …


... quelques jours auparavant…


La famille Lacasse s’était habitué aux « crics cracs » de la chaise berceuse. On s’inquiétait seulement lorsqu’ils cessaient, étant à peu près les seules manifestations de la présence de Joseph. Avec le temps, les enfants de Jeanne et Herménégilde s’étaient fait une raison : ce vieillard se berçait ou dormait dans la chambre froide…

Il n’avait de contact avec aucun d’entre eux et le peu de paroles qu’il pouvait laisser tomber, n’avaient que fort peu de sens, du moins pour des oreilles enfantines. C’était un homme enfoui dans l’ombre de la fenêtre, regard perdu vers la forêt et sursautant seulement lorsqu’un chien aboyait.

La seule activité semblant lui procurer un certain plaisir, du moins absorbait-elle son attention des heures durant, était la lecture de l’Almanach du peuple arrivé début décembre et qu’il étirait toute l’année. Un seul almanach lui convenait, celui de la maison Beauchemin. Il le déposait près de la fenêtre, le reprenait après les siestes imposées ou lorsque la maison était vide d’enfants.

Bien malin celui qui aurait pu dire si Joseph Lacasse savait lire. Ses yeux, gris acier, parcouraient inlassablement les mêmes pages, s’arrêtaient ici et là, repartaient comme à la recherche d’on ne sait quoi immobilisant son regard. Il tenait le livre de ses mains fortes et veineuses, le retournant sens dessus dessous, revenant continuellement là où des images noires et blanches, grisonnées à la fin de l’année, semblaient le regarder, lui parler peut-être !

On ne l’interrogeait pas. On le laissait, sa tasse de thé refroidi posée sur le rebord de la fenêtre, voyager dans un monde dont il devenait, jour après jour et de plus en plus, le seul habitant. Il y avait bien Herménégilde lui offrant de l’accompagner aux champs. Jeanne qui réchauffait son thé. Grand-mère Lacasse, sans un mot, l’enjoignait en lui grattant le coude à venir manger ou retourner à la chambre froide.

Les chiens hurlaient qu’on sentait chez lui passer une avalanche de frissons, écarquiller les yeux.

- Ils sentent la mort, murmurait-il entre ses dents jaunies par le tabac.

Quelques jours avant sa mort, on avait branché la famille Lacasse au téléphone local. C’est à partir du bureau de poste (bureau de la malle, comme on dit ici) et de la standardiste d’office que devint Angèle, la servante du curé Boudreau, que tout transitait. C’est elle qui recevait les appels et les distribuait par la suite. Tout le monde était courant que les conversations de chacun étaient épiées par les autres, mais c’était cela le téléphone. Personne ne s’en formalisait.

Grand-père Joseph, lorsqu’il ne tournait pas les pages de l’almanach dans un chuintement éteint, surveillait l’appareil planté au mur de la cuisine, à deux pas de la porte d’entrée. Intrus irrégulier, les coups inégaux qu’il lâchait comme un hoquet le faisant sursauter, il le surveillait constamment et posait un regard effaré vers Jeanne ou grand-mère qui, elles, reconnaissaient là un instrument formidable pour briser la monotonie de leur isolement.

Si la mémoire des chiffres ne fait pas défaut, les « un grand, un petit et un autre grand » faisant éclater le silence de la maison ou écrasaient le son du bouillonnement de l’eau qui servirait pour le thé, voilà le premier numéro de téléphone de la famille Lacasse.

Joseph Lacasse ne recevra jamais aucun appel. Pas une seule fois, dans les dernières semaines de sa vie, le tintement subit ne lui aura été adressé. Les voisins, proches ou éloignés, pouvaient pénétrer l’intimité de la demeure des Lacasse, prendre des nouvelles, en donner… alors qu’à l’intérieur, sans vraiment s’en rendre compte, un vieil homme aigri, usé n’eut jamais envisagé le faire.

Lors de la visite paroissiale du curé Boudreau qu'il entreprenait à l’automne, moment propice pour exiger la dîme, le chanoine consacrait bien quelques minutes au vieillard mais, au fil des années, il n’était pas dupe de celui-ci. Le voir construire autour de lui une sorte de prison dans laquelle il enfermait une incommunicabilité chaque fois plus rigide, barrait les routes pouvant parvenir à cet homme énigmatique. Le dernier monologue qu’il entretint avec lui, dans un automne froid et pluvieux malgré les prédictions de l’almanach, il s’en ouvrit auprès de Jeanne alors que celle-ci lui avait manifesté sa fatigue que créaient les naissances redondantes.

- Il m’inquiète.
- Vous savez, monsieur le curé, on ne le sent pas malheureux, seulement renfermé.
- Ce n’est pas bon qu’un homme qui fut si actif, tout d’un coup se retrouve dans cet état.
- Grand-mère s’en occupe bien.
- Oui, mais il ne s’occupe pas de lui. Voilà le problème.
- Je ne sais pas si nous sommes en mesure de lui offrir plus que cela.
- Vous devriez quand même essayer de lui donner de petites responsabilités, je ne sais pas quoi au juste, quelque chose qui pourrait le sortir de sa chaise berceuse, de son almanach.
- Vous avez sans doute raison. Même les enfants lui tombent sur les nerfs.
- Je vous reviens là-dessus, acheva le chanoine avant de prendre son chapeau et quitter la maison des Lacasse. Encore cette année, il partira sans avoir pu récolter la dîme.

Grand-père le vit reprendre la route vers le presbytère et posa ses yeux sur le diabolique téléphone.


… à suivre …


vendredi 10 mars 2006

Le cent quatrième saut de crapaud

… la suite …


... quelques heures auparavant…


Jeanne soutenait le bras de grand-mère Lacasse dont les larmes n’arrivaient pas à jaillir. Mille et une pensées défilaient dans sa tête ; elle ne savait pas à laquelle s’accrocher. Autour d’elle, les spectateurs choqués distribuaient leurs regards hésités entre le corps du grand-père et l’âme de la grand-mère. Difficile de trouver les mots, le silence devenant un refuge salutaire. On sentait comme si la dignité du suicidé lui était rendue alors qu’une proche y jetait un oeil chargé de stupeur et d’incompréhension. L’impression de vivre quelques instants suspendus dans un temps irréel ! Fallait-il tout de suite parler, sympathiser ? Sur qui, pour qui ? La douleur, pouvait-elle véritablement se faire comprendre ou du moins saisir parce qu’elle passait d’une personne à une autre.

Dans la mort, il y a toujours des morts. Cela va de soi. Mais le suicide, surtout celui d’un vieillard, une personne dorée, interpelle davantage. Il évoque le mystère. Le pourquoi devance le comment. Le pour qui ou le contre qui, car il y aussi de cela dans un geste aussi fatal, ramène au passé, le proche et le lointain. Le superficiel et l’essentiel. Dans la mort, il y a d’abord, soi. Devant la mort.

Herménégilde tournait en rond. Autour de sa femme et de sa mère. Les femmes et les mères sont le contraire de la mort. Elles sont la vie. La donnée, la maintenue… la suite. Sa première réaction fut de souhaiter que l’on coupe court au spectacle, celui de son père, veines bleuies et jugulaire rougie. Il fixa durant un instant le visage de celui qui ne voyait plus. Il lui apparut chargé d’une infinie faiblesse, d’une souffrance innommable.

À l’arrivée de l’ambulance puis celle des policiers, Jeanne et grand-mère Lacasse avaient déjà repris la route de l’est, vers la maison d’où s’échappait une légère fumée blanche par la cheminée. Les chiens ne gueulaient pas. Tout leur semblait gris. C’est encore plus mortuaire que le noir. Elles allaient, d’abord, faire bouillir l’eau, préparer le thé, et déplacer la berceuse vers la chambre.

Jeanne souhaitait que les enfants n’apprennent la nouvelle qu’une fois revenus de l’école. De la bouche frémissante de leur père. Rivière-au-Renard est loin quand le funeste est si proche.

- Il est sorti malgré les hurlements des chiens, dit grand-mère Lacasse se réchauffant les mains à sa tasse de thé.


… et le jour était gris…
comme le couteau gris
que Joseph Lacasse prit dans la grange,
sur l’atelier de son fils…

Il erra de nombreuses heures dans la forêt. Voulait-il sans doute que se taisent les chiens ? Souhaitait-il que l’on remarque son absence ? La fine neige de mars, celle qui ressemble au grésil ou au verglas, juste entre les deux, se mêlait au blanc de ses cheveux. La lame du couteau, il la tenait fermement comme un crayon avec lequel on écrirait une lettre sans post-scriptum : lettre bourrée de fautes, en dents de scie, pour dire qu’on est pressé. Passer à autre chose. Mais, la dernière lettre, grand-père Lacasse ne la rédigera pas. Éternellement cachetée dans son âme. Attendait-il un peu de soleil ? Espérait-il ce rayon déchirant les nuages, lui faisant entrapercevoir une chaise berceuse installée pour lui et l’attendant ?

Jamais on ne saura ce qui sifflait dans sa tête. Sans doute des bruits inconfortables qui l’assourdirent, le menant vers l’arrière de l’église. Personne ne se souvint de l’avoir vu passer. Nous ne remarquons pas l’ombre des ombres.

Il s’appuya de longs instants à la pierre grise. La lame grise dans sa main. Regarda loin devant lui. Pour marquer l’itinéraire qu’il emprunterait. Dans la plus intense des solitudes. Celles qui se métamorphosent en isolement.

Le vent du large ne portait aucune odeur avec lui, aucun message qui puisse faire dévier son esprit de ce qu’il avait à faire.

Si quelqu’un passant par là, attiré par le son des cloches qui, pour rien, grésillaient des fausses notes fêlées dans leur sarcophage de bois, l’eut remarqué, il est fort à parier qu’il ne l’aurait pas vu. Pas de soleil sur la lame grise, sémaphore désespéré, pouvant attirer l’attention par des clignotements semblables à ceux d’un phare. Pas de mise en scène. Rien de théâtral. Un vieil homme debout. Appuyé. Courbé peut-être… vers un sol qui rougirait de sang suite au bref, court et précis coup de couteau à la jugulaire. Animal qui s’égorge. Y eut-il une plainte ? Une douloureuse sensation de brûlure ? Le rencontre du froid et du chaud dans la tiédeur moite de la main imprimée sur la lame ? Les jambes qui se coupent. L’affaiblissement du corps. L’affaissement. Les derniers gris qui entrent en soi par une porte rouillée. La tête qui vacille. Le vomissement dans les poumons. Quelques sursauts avant que les genoux ne raidissent. La lame glissa de ses doigts étarqués. L’haleine putride du dernier souffle. Ce voile qui picote les yeux, voltigeant dans une danse ralentie et que les autres trouveront macabre. Puis, rien. Ce qui suit n’est plus de son domaine.

Les chiens cessèrent de japper…

… à suivre …








jeudi 9 mars 2006

Le cent troisième saut de crapaud

… la suite …


... quelques heures auparavant…


Le village grouillait des habituelles allées et venues de tout un chacun. Il ne faisait ni beau ni laid, ni chaud ni froid, une espèce de neutralité dans les couleurs enveloppait l’espace. On entendait bien les jappements des chiens s’étouffant au bout de leur chaîne. Les matous faisaient leur ronde à la recherche des femelles en chaleur, les appelant par des borborygmes étouffés. Le vent chatouillait les cloches de l’église qui frissonnaient quelques sons, pour redevenir aussitôt silencieuses. Une auto passa devant chez Émile, le marchand général, s’arrêta chez le forgeron puis redémarra. Les cordes à linge alignaient des blancheurs de plus en plus raides dans cette fin d’après-midi… pas tout à fait comme les autres.

Afin de bien situer l’événement, rappelons qu’il se situe à des lunes du grand incendie, à la fin de cet hiver qui précéda la saison perturbée, dans un mois de mars en route vers le printemps. Il y avait encore de la neige. Certains jours plus abondante, disparaissant et revenait. Les lueurs du matin corrigeaient la froideur des nuits en s’installant plus tôt. Les Gaspésiens de la côte savent qu’il faut se lever de bonne heure si l’on souhaite profiter des bienfaits que l’aube apporte avec elle.

La maison de la famille Lacasse était située à l’extrémité est de la paroisse. Herménégilde y vivait avec sa famille de même que son père et sa mère. Afin de bien les distinguer, on disait « les Lacasse » pour parler du fils et sa famille, de grand-père et grand-mère, pour identifier les aïeuls. Joseph, le grand-père, avait laissé la maison paternelle à l’aîné de ses fils ainsi que la terre à la seule condition qu’il accepte de les héberger jusqu’à leur mort. L’entente convenait à tout le monde.

Au fil des années, « les Lacasse » devinrent, par le nombre du moins, un véritable clan. Douze enfants. Autant de garçons que de filles. Ça s’empilait sens dessus dessous. De mauvaises langues, il y en a partout, avancèrent que pour faire dormir toute cette assemblée, on utilisait une partie de la grange, sauf l’hiver. Que parfois, la présence des vieux devenaient un fardeau de plus en plus lourd à porter. Mais, on le sait, il ne faut pas se fier aux blablas…

Particulier tout de même que de voir, à la messe du dimanche, se présenter toute cette ribambelle emplissant une bonne partie de la nef. Au premier coup d’œil, malgré le fait que les dames de Sainte-Anne soient très attentives à fournir à madame Lacasse ce qui lui manquait désespérément pour habiller sa marmaille, tout semblait rouler comme sur des roulettes. Les enfants fréquentaient l’école et monsieur Lacasse, non sans peine, réussissait à subvenir aux besoins de sa nombreuse famille. Le curé Boudreau était aussi d’un grand secours.

La grand-mère Lacasse, besogneuse infatigable, donnait le coup de main qu’il fallait à sa bru afin que le surnombre imposé par la vie lui soit moins pénible. Joseph, son mari, était au contraire un homme aigri, renfermé et pour qui les enfants de son fils étaient des machines à bruit. Jamais il ne leur adressait la parole, continuellement assis dans la berceuse face à la fenêtre qui regardait vers la forêt. Sa peur viscérale des chiens l’empêchait de sortir. Cloué à sa chaise, les années passant, de plus en plus marabout, on s’efforçait presque à l’oublier.

Pour éviter les désagréments lors des repas, grand-mère Lacasse le faisait manger avant tout le monde puis l’invitait à la sieste. On l’isolait dans la chambre aménagée près de la cuisine, si petite, si froide et si impersonnelle que personne n’avait l’idée de s’y pointer le bout du nez. Après souper, c’en était fait de Jospeh Lacasse, il était enfermé jusqu’au lendemain matin.

Herménégilde, ce garçon travaillant comme dix, fort comme un bœuf, ne ressemblait en rien à son père. Il adorait ses enfants et leur consacrait tous ses moments libres. Cultiver une terre aride et peu généreuse, cela occupait tout son temps, mais il savait s’arrêter afin de s’amuser avec eux, répondre à toutes leurs demandes et rêvait de jours meilleurs pour chacun et chacune. Qu’ils fréquentent l’école, même si à cette époque mademoiselle Ève n’était pas encore dans le décor et qu’il se devait de les conduire à Rivière-au-Renard, il acceptait cette situation avec résignation et les comptait chanceux de pouvoir apprendre mieux que lui. Un grand cœur qui ne se plaignait jamais.

Vivre avec ses parents ne lui était pas une corvée, mais il savait compter. Il n’avait pas nécessairement gagné à l’échange : deux bouches de plus à nourrir contre ces arpents de terre infertile. Mais l’esprit de famille, de clan, primait. Il s’organiserait, s’était-il dit. Il en assumait maintenant les conséquences.

Jeanne, sa femme qui lui donna douze enfants coup sur coup, d’une année à l’autre, avait hésité longtemps avant d’aborder la question de « la famille » avec le curé Boudreau. Elle sentait ses forces la quitter. Afin de ménager la chèvre et le chou, le chanoine l’avait convaincue qu’elle ne devait pas intervenir dans les plans de Dieu et qu’il allait l’aider au point de vue matériel. Cela ne la satisfaisait pas. Elle sut, avec la connivence de grand-mère Lacasse, trouver une façon d’arrêter la production quasi industrielle d’enfants. Les femmes de cette époque avaient de la jugeote et bien des trucs dans leur utérus…

Quelle ne fut pas la surprise de Jeanne, d’Herménégilde et de grand-mère Lacasse lorsque monsieur Aldège frappa à leur porte, dans cette fin d’après-midi de mars, pour leur annoncer qu’un grand malheur venait de se produire! Qu’ils devaient le suivre vers l’arrière de l’église afin de constater le décès, c’est le mot qu’il utilisa, de grand-père Joseph.

... à suivre ...

mardi 7 mars 2006

Le cent deuxième saut de crapaud

Le corps gisait là, derrière l’église. Inerte et froid déjà. Depuis combien d’heures, personne n’aurait pu le dire mais ça se comptait ainsi, pas en journées, cela est certain. La flaque de sang dans laquelle il reposait, croûtée. Les yeux ouverts, tristement exorbités, fixant nulle part et le gris de la pierre. Les veines de ses mains gonflées et la jugulaire éclatée.

La neige avait pris le temps de fondre légèrement, traçant autour du cadavre dans laquelle il reposait, un filet aux couleurs diluées. Un soleil capricieux prit la place d’une pleine lune froide et, pour l’occasion, messagère de malheur.

- Finir ainsi, avait dit madame Aldège retenant un mouchoir brodé sur sa bouche.

- J’aurais pu comprendre si ça avait été Constant Jones, il me semble qu’il avait tout pour faire cela, ajouta le père Guillemette. Il était rapidement accouru auprès du macchabée, craignant y trouver un mortel retour de sa fille Clémence disparue depuis cette fameuse saison où le temps fit des siennes.

Émile, le marchand général, s’inquiétait du fait que la mort par suicide nous renvoie tous quelque part en nous, nous poussant presqu’à imaginer que telle ou telle personne puisse en être alors qu’une heure auparavant on n’y songeait même pas. Portons-nous cette prédisposition ainsi qu’une fatalité contre laquelle il n’y aurait rien à faire ? Traverser la ligne du mouvement vers l’immobilité, consciemment, une arme fatidique à la main, serait-il inscrit chez certains comme une hypothèse ou une solution ou l’éclatement d’une crise intolérable ou l’explosion d’un gène hybride ? Se suicider est-ce mourir ou tout simplement s’enlever la vie ? Cela exige-t-il une force surhumaine ou un inconscient laisser-aller dans le désespoir ?

Le curé Boudreau appela immédiatement le secrétaire de l’archevêché afin de s’enquérir des procédures à suivre.

Le maire Léo refusa net de se rendre sur les lieux du drame, n’ayant pas la force pour supporter un tel événement. De plus que la vue du sang le rendait fragile et lui faisait perdre conscience. Il mandata le bedeau Arthur afin qu’il enveloppe la dépouille puis fit venir les enquêteurs de la Police Provinciale qui en portait toujours le nom à l’époque.

Quelques femmes sortirent les rubans noirs qu’elles accrochèrent aux arbres, alors que l’institutrice Gaudreau réfléchissait à comment elle devait aborder le sujet auprès des enfants de l’école.
Dans ces instants où une tragédie brise la suite tranquille des choses ; dans ces moments où trouver les mots justes relèvent de la voltige ; dans ces actuellement où chacun cherche en soi des justifications… l’ordinaire de la vie suspend son cours, inscrit dans l’agenda de tous, en lettres majuscules, la singularité d’un geste.

Étrange comme ce n’est pas tout à fait à la mort que l’on songe quand elle arrive par ce chemin, mais beaucoup plus aux intentions, aux raisons… un roman dont la finale ne serait pas écrite… l’inachevé qui s’arrête sans avoir entièrement tout dit.

Bizarre ce sentiment qui nous habite : doit-il rejoindre celui qui a décidé de partir ou accompagner ceux qui restent ? Où situer la culpabilité ? Le coupable a disparu, se laissant comme seul et unique preuve. Chercher dans l’hier ou l’avant-hier, la parole lancée ou l’autre, retenue, qui aurait pu…

Indéfinissable que cette émotion devant un corps inanimé, que l’on connaissait plus chaud avant. Ces heures durant lesquelles il sera là, froid de plus en plus, ne réagissant à rien, dormeur ensommeillé, expulsant ses rêves noirs dans nos cauchemars.

On faisait la parade devant lui. Plusieurs, dans le seul but inavoué d’inscrire dans leur mémoire les dernières images, sans ombres, d’un quelqu’un qu’ils ne savaient plus comment nommer. D’autres, horrifiés par la brutalité instantanée du départ, vérifiaient pour combien de temps encore leur ticket de vie était valide. Certains, incrédules, ne pouvaient rien dire.

Lorsque le bedeau eut recouvert le corps d’un linceul, la géométrie de la scène changea. Tout se confondait avec la neige. Des traces rosacées s’imprimèrent sur le drap en divers endroits. Près de la tête surtout. L’arête du nez saillait. Les pieds dépassaient. Quelques-uns partirent emportant avec eux, pesamment déposés sur leurs épaules vivantes, le dernier reflet hallucinant de la mort.

Après, tout se déroula rapidement. Comme un scénario préenregistré se déroulant à vive allure. Comme lorsque la vie s’extirpe de quelqu’un alors qu’il a décidé de l’évacuer. Une ligne si mince entre avant et après. La conscience de l’avant et l’inconnu de l’après. Une non-suite.

Les policiers mandèrent l’ambulance après avoir, dans des coups de phosphore instantanés, pris en photos le blanc du drap, l’intérieur du drap et l’autour du drap. Les brancardiers débarrassèrent l’arrière de l’église d’un corps gelé, le déposant dans un patatras mêlé de chair et de métal, ce qui sema l’émoi dans la paroisse de l’Anse-au-Griffon. Ils laissèrent derrière eux, dans une commotion extrême, des êtres pantois chez qui les larmes du deuil ne réussissaient pas à sourdre.

Aucun bruit de sirène ne chercha à faire de l’écho.
...à suivre...


dimanche 5 mars 2006

Le cent unième saut de crapaud



Grand-père fut surpris par la ronde géométrie de cette minuscule pierre encastrée dans une roche, à quelques pas à peine de la grave. Depuis combien de temps s’y trouvait-elle ? L’avait-il vue auparavant sans y porter attention ? Un quelconque fantôme marin l’aurait-il déposée là, signe minéral à décoder !

Quand les signes nous interpellent-ils ? Sans doute au moment précis où l’on est en mesure de les apercevoir, d’y accrocher son esprit puis tenter une rocambolesque explication. Autrement, ils passent sous nos yeux inexorablement distraits par le soleil, par le vent, qui parfois ne distraient personne. Ils doivent nous éclabousser afin qu’on s’y arrête.

Combien de fois, par la suite, revenons-nous à ces petits riens perdus parmi nos millions d’images enregistrées par le cerveau, revoir apparaître, incongrûment, ces coups de chapeau du destin auxquels nous n’avions pas répondu ? N’avions-nous pas su qu’ils cherchaient placidement à vouloir dire quelque chose ?

Il y a les grands signes, ceux dont il est impossible de passer à côté sans être bousculé. Il y a de ces signes, plus irréalistes que d’autres, que l’on ignore, étant trop parlants. Un oiseau s’écrasant à la fenêtre. Mauvais présage. Des oublis qui s’évertuent à faire nous rappeler. Le songe d’une mort annoncée. Craquer des allumettes dans le vent et voir surgir la flamme. Les tessons de verre d’un miroir échappé pour sept ans de malheur…

Mais ces petits signes, innocents, côtoyés quotidiennement et qui ne s’évaporent qu’une fois qu’on n’y a porté attention et cherché à en scruter le sens. Une pierre en forme d’œuf, couvé par une roche en plein cœur d’elle-même, sur ce qui aurait pu devenir une plage s’étendant de loin à plus loin encore.

Cette fois-ci, grand-père s’y arrêta. Figea son regard après avoir cherché dans les eaux du petit étang si le crapaud géant allait coasser. Rien. Que cette pierre dans le ventre de la roche. Derrière, les bruits inlassables de la mer venant s’éteindre sur le sable où le varech s’amoncelait. Et personne. Pas de pêcheurs de maquereaux ni ramasseurs d’agates. Du vert forêt accroché aux arbres. Un bleu effiloché derrière le gris des nuages. Des éternuements stridents de mouettes après un plongeon entre les vagues.

Un de ces silences comme on en souhaite parfois se répandait autour de lui. Comme lorsque l’attente étire le temps. Comme ces moments infinis ne durant que la seconde prise par un couteau sur la table pour tomber par terre. L’imparfait losange des pas perdus imprimé dans le cercle imaginaire des mémoires. Un temps sans temps.

Grand-père s’approcha de ce menhir arraché à un imaginaire cromlech. N’y pas toucher surtout, afin que la pureté du hasard déposée là ne s'entache. Il promena son regard étonné sur cette œuvre rudimentaire, laissant monter en lui les mots qu’il ne dirait pas, les images qu’il ne modifierait pas, les émotions qu’il n’analyserait pas. Que le regard, mille fois fouillant l’extrémité supérieure et son plus intime intérieur.

La sculpture sauvage, dans son immobilité symétrique, se laissait dévisager. Ne répondait rien. Ne renvoyait rien d’autre que sa statique position. Aucune couleur originale : qu’un gris délavé et noirci. Attirante toutefois. Envoûtante d’inutilité. Elle tournait le dos à la mer. Dans la position de l’enfant puni lorsqu’il colle son nez à un mur bloquant l’horizon. Hasardeuse aussi par sa force fragile. Étrange.

Notre grand-père demeura longtemps, il ne s’en souvient pas mais cela eut l’effet de raccourcir sa journée, prostré devant cet objet façonné par un sculpteur inconnu qui n’avait pas pris le temps de le signer. Faut-il toujours marquer ce que l’on crée ?

C’est à ce moment que l’idée de chercher à découvrir le « signe » que portait cette pierre envahit son esprit. Un message lui était-il adressé ? À d’autres qui s’y arrêtèrent auparavant ? Il ne pouvait le dire, mais dans un profond recueillement, laissant son esprit s’imprégner au maximum de la présence de cette pierre, il la fixa tout en faisant disparaître autour de lui les bruits et les odeurs maritimes. L’ambiance devint rapidement magique, comme si un ailleurs intemporel s’installait. La sculpture, tel un mantra visuel, emplissait ses yeux et son âme. Il lui semblait que timidement elle se mettait à bouger, les pourtours lisses de la pierre cherchant à dépasser leur périmètre fort bien ancré. Une sorte de musique,
violonneuse à souhait, en sortait, langoureusement étirée, rejoignant un grand-père au bord de la transe.

Cette voix inconnue, giratoire, de laquelle quelques mots peinaient à se faire entendre, l’exulta. Il crut entendre : « c’est à l’intérieur que se cachent les secrets de l’extérieur… ne regarde plus ce que tu cherches, cherche ce que tu regardes, … tout est devant toi… cueille ce qui est mûr avant que cela ne devienne autre chose… d’un grain de sable fait ton univers…» .

Grand-père reprit sa route sans trop avoir saisi le message mais conscient, toutefois, qu’une pierre qui parle, se doit d’être écoutée. Au bout de la grave, un caillou dans la main droite, puis dans la gauche, il se retourna vers la sculpture que doucement les couleurs de cinq heures enveloppaient.

Il sourit.


mercredi 1 mars 2006

Le centième saut de crapaud

Louise


Oui, oui, je le sais Louise. Tu n’aimes pas qu’on te dise des choses qui viennent du cœur, préférant les idées, les débats, les échanges musclées desquels émerge l’action.

Tu n’aimes pas recevoir, préférant donner. Même pas prêter, trop simple. Incomplet. Ce qui est à toi appartient aussi aux autres.


Et ce café du matin, essentiel,
celui qui démarre ta journée,
que tu fais dans la quiétude de ton repère
que les papiers et cette odeur du travail emplissent,
Ti-Guidou à côté de toi…


Je sais, Louise, que tu n’aimes pas les entendre tous ces mots que je pourrais utiliser afin de dire combien ta présence est remplissante de spontanéité, de vigueur et d'une si formidable chaleur, alors je te les écris.

Important encore de te les écrire aujourd’hui, 1er mars, journée de ton anniversaire, ces mots qui me viennent avec autant de facilité que de vivre près de toi est une chance que je savoure depuis que j’ai appris à mieux te connaître.

Être ton frère, je le suis depuis un bon moment ; être ton ami, je dois l’avouer, remonte presqu’au début de ma retraite. Nous nous sommes véritablement connus quelques mois après le décès tragique de Monique Wittig, cette admirable auteure pour moi, cette profonde référence pour toi, davantage même.

Tu me l’as offerte par ses bouquins, avec cette pudeur qui te caractérise si bien, je m’en souviens encore, en disant que je devais me faire moi-même une opinion. Tu n’as pas orienté ma lecture, tu l’as plutôt clarifiée et précisée. J’y ai découvert une plume tout simplement admirable, un talent génial et une penseuse hors du commun.

Mais tu sais, Louise, tu réussis à te cacher derrière des textes alors que d’une certaine façon tu en fais partie. Lire Monique Wittig m’aura permis, sans avoir tout saisi - je n’ai pas cette intelligence globalisante que tu possèdes - de découvrir une manière nouvelle d’écrire mais principalement, une autre voie dans la pensée.

Je collectionne dans des cahiers que j’appelle mes « cahiers de lecture » des mots, des phrases, des idées provenant d’auteur(e)s que je croise par le biais du livre. De Monique, je te signale quelques substantifs magnifiques dont je ne connaissais même pas l’existence : « déprécation », « pogrome », « blet/blette », le gigantesque « opoponax », et « buccin».

Cette majestueuse phrase : « On dit à ma soeur, il revient quand, il ne revient pas, mais quand, jamais, alors il est mort, non il n’est pas mort, et où c’est qu’on met les gens qui sont morts, dans un trou, mais ils vont au ciel ?»

Ton engagement total et indéfectible envers son œuvre, comme il ressemble à tout ce que tu entreprends. À mener jusqu’au bout… et un peu plus loin encore.


Et ce vin français,
Beaujolais de nom,
que tu aimes encore plus
lorsqu’il se boit en agréable compagnie,
osera-t-il un jour s’italianiser?


Louise, c’est aujourd’hui le mois de mars, à une semaine de la Journée des femmes que tu te plais à décrier, refusant que l’on enferme la femme dans une boîte à cadeau, qu’on se plaise à lui fermer la gueule au lendemain de ces vingt-quatre heures dont on l’aura artificiellement fardée pour se donner bonne conscience.

Car de la conscience, tu en as. Non pas de celle qui apaise, de celle qui hurle, de celle qui scrute et trouve dans les gestes autant politiques, publics et privés les faussetés et les mensonges. Et tu te lèves, entièrement deboute, le ton haut, vociférant de toutes tes fibres que la vérité est maîtresse et n’a rien à cirer avec la flagornerie.

Tu entraînes avec toi, tu tires et tu déplaces dans le seul but de clarifier. Les choses doivent être claires, assumantes. Les demi-mesures sont des mesures vides. Et le vide est une forme stérile, une absence de la pensée. Exactement là où tu refuses de loger.


Et ces repas,
copieux faut-il le souligner,
comme tu aimes qu’ils soient partagés
dans des circonstances idéales,
celles que tu réussis toujours à rendre...


Louise, ma sœur, mon amie, je veux te remercier d’être près de moi.
J’achèverai par un clin d’œil de Monique :
« Je suis celle qui a le secret de ton nom. Je retiens ses syllabes derrière ma bouche fermée alors même que je voudrais les crier au-dessus de la mer pour qu’elles y tombent s’y engouffrent sombrent. »

Je t’aime… et des poussières,

Jean



lundi 27 février 2006

Le quatre-vingt-dix-neuvième saut de crapaud



Et notre grand-père se mit à vieillir. Prendre de l’âge serait plus précis. À regarder la mer, constamment à la même place, toujours s’élancer sur la grave parfois avec furie, souvent dans des élans si calmes, cela permit au jeune garçon devenant progressivement plus âgé, de constater à quel point la vie dépose ses encrages au-dedans de soi.

Encore maintenant, cet homme est un silencieux solitaire, nostalgique aussi. Comme si le temps et certains moments de la vie l’avaient construit avec une telle férocité qu’il faille revenir sur ses pas afin de mieux percevoir les traces qu’ils ont imprimées en lui.

Il y a de ces instants souvent voilés par les rencontres, les événements ou ces petits riens, à prime abord, passant près de nous sans crier gare, inoffensifs, mais qui meublent notre façon de voir le monde. Parmi ceux-ci, les fenêtres. Cela peut sembler étrange à première vue que ces trous de maisons ou ces ouvertures de l’intérieur puissent influencer quelqu’un. Pourtant cela est véridique.

Grand-père a toujours cru que les humains sont comme des maisons construites par d’autres et qu’ils habitent. Ils s’y sentent quelques fois étrangers. Elles possèdent deux éléments élémentaires : un revêtement extérieur et des mystères intérieurs. Il est facile de remarquer l’architecture des maisons, surtout que pour la très grande majorité, dans quelque coin du monde que ce soit, elle se ressemble. Difficile d’imaginer une construction qui ne tienne pas compte de l’environnement ambiant, des nécessités que la nature impose. On érige selon l’endroit où l’on se situe. Face à la mer, en flanc de montagne, près de la forêt, en plein cœur des tropiques, ces exigences climatiques nous obligent à organiser les plans selon la géographie ou l’urbanisme. Les maisons gaspésiennes le sont parce qu’elles répondent aux besoins particuliers des gens qui l’habitent. Ailleurs aussi.

L’intérieur en va tout autrement. Il révèle un peu plus sur soi. Le nombre de pièces, l’installation, tout devient à notre image. À ce dont nous avons besoin. Parle aussi de comment nous voulons vivre. Et ces odeurs qui l’imprègnent.

Entre les deux, les fenêtres. Elles se voient de l’extérieur. Elles permettent aussi de voir l’extérieur à partir du dedans. Comme des espèces de tableaux accrochés à demeure dans la cuisine, les chambres, au salon. En haut et en bas. C’est magique une fenêtre! Un peu de tulle, la voilà égayée. Une toile, tout se referme. Bloquée en hiver, ouverte pour les autres saisons. Elle crée une distance temporelle et intemporelle.

Grand-père, en son jeune âge, ne fouillait pas les intérieurs des maisons en regardant les fenêtres. Il ne scrutait pas au travers elles. Grand-père les écoutait parler. Lui dire ce qui s’y passait. Lui exposer le rapport que les gens entretenaient entre dedans et dehors. Les pots de fleurs déposés devant la vitre. La lanterne que l’on allumait le soir afin qu’elle illumine cet infime espace séparant froid et chaud, ici et ailleurs, nous et eux. La distance.

Une fenêtre protège de la distance nécessaire entre les gens. Elle reflète le mélange des lueurs qui s’en vont à la recherche de l’incompréhensible.


Les humains sont des bêtes complexes. Affairés tout au long de leur vie à se protéger, à protéger les leurs, à protéger leurs mystères. Un faisceau de lumière directement orienté sur une personne ne fait que l’éclairer, lui donner du relief, mais ne dit rien de ce qu’il cache. Si l’homme possédait une fenêtre, accrochée à lui, entre ses yeux et son cerveau, entre ses mains et son cœur, verrait-on plus qui il est?

Grand-père imaginait souvent les personnes qui gravitaient près de lui comme autant d’énigmes. Longtemps il crut qu’il devait en devenir une afin de leur parvenir. Écouter parler, pleurer, rire et mentir, parfois. Explorer les autres cherchant à se retrancher sous de pesantes masses qui rendent les épaules courbes. Soucis et joies mêlés. Un vocabulaire puisé à un abécédaire à la fois local et universel. Attendre, longtemps parfois, une fois qu’on a bien saisi toute l’étendue de ses expériences, afin de s’inscrire auprès des autres comme un être de sang et d’eau en marche vers le bout de ses rêves.

L’homme ne serait-il pas finalement qu’un voyageur qui attend, valises à bout de bras, se demandant continuellement si dans ses bagages, l’essentiel pour la route s’y retrouve? Un voyageur en partance vers une destination fixe mais que de nombreux bouleversements d’horaires amènent ailleurs? Là où il ne croyait pas se rendre? Assis près d’un hublot.

Dans les fenêtres de son enfance, de son adolescence et d’après, notre grand-père y a vu tant de choses et leurs opposées, qu’il en est arrivé aujourd’hui, plus loin et à la même place, à cet endroit où la fenêtre cherche péniblement à réunir l’intérieur et l’extérieur.

Et si des fleurs annuelles servaient de rideaux?



samedi 25 février 2006

Le quatre-vingt-dix-huitième saut de crapaud

Claire




Douce Claire… par un janvier si froid!


Ma première rencontre avec toi fut déterminante. Elle se produisit au début d’un janvier qui fut très froid, en Estrie, près de ce Magog aux grandes plaines enneigées. Ce jour-là, Pierre et toi, vous recherchiez une maison, un chalet, en fait un lieu où déposer un amour naissant. Au retour, cette nouvelle. Foudroyante. Parvenant de si loin. Entre France et Afrique. La mort de Patricia dans des circonstances accidentelles d’une terrassante rapidité.

Je vis ton réflexe. Instantané. Automatique. Tourné vers l’autre dont la souffrance était indicible. Empathique, tu souffrais avec lui.

Cette main sur l’épaule, prolongement de ton coeur, réconfortait malgré ce si froid janvier. Tu savais ne rien dire, de ces silences qui disent tout. En contact avec ce que l’autre vivait. Au plus profond de lui.

Je te revois, tout à côté. Dans une immobilité défiant l’espace. De tes yeux, des larmes chaudes comme l’Afrique tombaient sur ce si froid janvier. Tu savais être là-bas pour comprendre, ici pour consoler.

J’avais devant moi, à côté de moi, une âme grande et belle.
Illuminante. De celle que la vie, donneuse et arracheuse tout à la fois, nous permet de rencontrer. Rien à voir avec le hasard. Nous côtoyons de ces personnes sachant, au bon moment, trouver les mots justes, nommer le sentiment précis qui se vit, dire l’émotion exacte permettant d’aller plus loin que ce court instant de souffrance ou de bonheur. Tu es de celles, rarissimes, qui font cela. Mais plus. Tu inscris tout dans la permanence. Voilà, je crois, ta plus grande, ta plus humaine qualité.

Saisir chez l’autre la pesanteur des événements qui se déposent dans ses mains. La mesurer à partir de ce qu’il ressent, non pas cette si facile imagination permettant d’être précis, non, tu es de celles qui découvrent toute l’ampleur de ce qu’il vit.

Et je te revois près de mon frère, ton futur mari, devenu si fragilement vulnérable devant cette atrocité que la vie lui percutait en plein visage… Je ressentis chez toi non seulement une fulgurante force d’ouverture, mais une présence si entièrement accompagnatrice, exactement ce dont il avait besoin. Comme tu sais bien être là. Comme tu as si bien su être là.

Claire, douce Claire, je suis de ces gens qui à ta rencontre, à ton contact, découvrent à quel point la chaleur du cœur a toujours préséance. Sachant, en toute chose et en toute occasion, te retourner d’abord vers l’autre, jauger l’exact degré d’ébullition de joie ou de misère qu’il éprouve. Tu donnes à cet instant une si intense authenticité, que la vie en devient plus forte, prime sur la mort.

Les plaines enneigées de Magog le sont toujours. Les hivers se sont accumulés. Tu les as traversés, grandement, armée de tes qualités d’écoute, d’altruisme et de franchise. Tu as fouillé en toi. Plus, tu as foré ton intérieur, là où se joue véritablement notre passage en ce monde, pour encore mieux te découvrir et en faire bénéficier ceux et celles qui gravitent dans ton univers, dont moi je te l’avoue fièrement.

Tu ne sais pas ne pas aimer. Tes réflexes inflexiblement orientés vers l’autre, comme tu sais l’accepter tel que la vie l’a forgé, lui insuffler cet élan vers un meilleur devenir! Devenir, combien magique devient ce mot lorsqu’on le colle à la douce Claire. Remuer le passé, le prendre dans ses bras et le consoler, oui, mais devenir, toujours devenir ce marcheur infatigable en route vers soi.

En ce moment de la cinquantaine, nous sommes plusieurs à remercier ce morceau du destin arrêté un instant à nos portes, nous envahissant bellement. Et j’en suis.

Les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
Avec ma plus profonde affection.

Jean


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des envers de sable
des ailleurs sans hiver…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
marchent
les âmes infatigables
vers un carrefour où se cache la rencontre…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des balises de forêts
et de ruisseaux gelés
comme des veines durcies
sur l’atlas des amants…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des poings qui s’ouvrent
des mains jointes
et rouges encore
de la glace accrochée aux clôtures barbelées


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
quand sifflent les flèches au-dessus de leur tête
penchées, les deux
dans une même direction…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
atteignent la cible
en plein centre des engelures
que guériront les printemps à venir


en plein cœur
des si froids janviers
de la vie
des chemins
dans les plaines enneigées…
où la lavande rejaillira…



jeudi 23 février 2006

Le quatre-vingt-dix-septième saut de crapaud

Je vous offre aujourd’hui trois poèmes de deux poétesses québécoises, Marie-Claire Blais et Cécile Cloutier. Ils sont aussi en lien avec l’histoire de la famille mik’maw.


L’ENFANT QUE J’ÉTAIS, de Marie-Claire Blais

Il ne reste de l’incendie de l’enfance
Qu’une pierre brûlée
Et cette chose qui me regarde parfois de ses
yeux nocturnes,
Petite ombre
Dans le paysage suppliant,
L’enfant là-bas, l’enfant que j’étais, peut-être…


IMAGE D’ATTENTE, de Marie-Claire Blais

D’où viens-tu avec cette abeille dans les cils
Et ce sel rose dans tes cheveux?
Quel est ce collier de sable à ta cheville?

Les enfants qui grandissent près de la mer,
pieds nus,
Épaules brûlées
Au soleil de l’après-midi, ont des maisons
pauvres comme des algues
Maisons de mirages dont on ne voit que la
lanterne plaintive
Entre deux volets…

Les enfants de mon pays qui grandissent près de la mer
Ont des dents assoiffées comme les sables des grèves dures,
Ils grandissent dans l’abandon des sortilèges

Les enfants consumés de grandes eaux
Ils courent en riant sur la plage tranquille…
Ils mangeront ce soir les feuilles sûres de l’océan,
Ils mangeront demain l’or et le corail de la méduse,

Les mères distraites d’être mères par une trop frêle jeunesse
Font la lessive debout comme de squelettiques esclaves
Penchées à la fenêtre de l’infini…


ÊTRE, de Cécile Cloutier

Aller jusqu’au bout de sa pesanteur
Dans le puits de la nuit
N’avoir jamais été un enfant
Ne plus sentir l’arrêt de l’île
Sous son pied
Se convaincre une bonne
De son ombre À l’opposé du soleil
Chercher la sincérité
De l’autre côté de la goutte d’eau
Là où l’on ne peut passer le doigt
Trouver une étoile
Sans distance
Au bout de l’index
Avoir envie de jouer avec le monde
De nouveau



mercredi 22 février 2006

Le quatre-vingt-seizième saut de crapaud

J’ai retrouvé deux poèmes de Paul Éluard qui s’insèrent bien à la suite de cette histoire de la famille Épelgiag.

Le premier s’intitule POUR VIVRE ICI :


Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.

Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.


Et ce deuxième, SUITE :


Dormir la lune dans l’œil et le soleil dans l’autre
Un amour dans la bouche un bel oiseau dans les cheveux
Parée comme les champs les bois les routes et la mer
Belle et parée comme le tour du monde.

Fuis à travers le paysage
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent
Jambes de pierre aux bas de sable
Prise à la taille à tous les muscles de rivière
Et le dernier souci sur un visage transformé.



Le dernier poème pour aujourd’hui est de Pierre Reverdy. Mort en 1960, il fut considéré comme l’un des précurseurs de la poésie nouvelle. Remarquons le drame qui se joue dans CHEMIN TOURNANT :



Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit au tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
La navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine
décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.

Grand-père aurait certainement aimé les faire lire à son ami Paq’sima. Simplement pour qu’il ne fut pas seul dans sa nuit initiatique. Simplement pour ne plus jamais être seul.

mardi 21 février 2006

Le quatre-vingt-quinzième saut de crapaud

Vous me faites parvenir à l’occasion des commentaires sur les sauts de crapaud. Parmi ceux reçus, un très beau poème de Gracia Cabot que je veux partager avec vous.

Je suis de cette mer qui va et vient sans cesse.
Celle qui prend son essor on ne sait où
pour revenir vers nous.
Je suis une fille de mer
d’une mère qui est aussi d’un ailleurs
que de son chez soi récemment choisi.
Celui-là même qu’elle aussi n’a fait que remiser pour mieux s’en souvenir et nous en parler.

Je suis fière et fière d’être mère et grand-mère.
Ce petit être à odeur inoubliable qui m’a tenu le doigt la toute première fois qu’il était là, tout contre moi.
Et dire qu’il compte déjà du bout du doigt !
Il me ramène aux vraies odeurs et aux vrais airs.

Merci Gracia pour ces mots que vous lancez au large, accrochant avec eux les générations fières de la Gaspésie. Vous savez, lors de mon trop bref séjour là-bas, j’ai rencontré des gens qui quittèrent la région suite à ce que j’appellerais « le génocide » délibérément orchestré par des fonctionnaires et des administrateurs lors de l’expropriation de 1970 des terres et des Gaspésiens afin de permettre l’érection du parc Forillon.

Ces actes barbares sont passés sans que personne, sauf bien sûr Lionel Bernier, ne s’en préoccupe. Il y a de ces gestes qui tuent, celui-ci en est un. On a déraciné des hommes et des femmes de leur terre gaspésienne, les obligeant à s’exiler tout près ou trop loin. Certains y reviennent aujourd’hui. Ils retrouvent les résistants de la première heure qui vécurent dans une impuissance qu’on se plaisait à davantage écraser, des instants d’humiliation qu’un jour, au nom de la plus élémentaire justice, il faudra bien réparer. Mais peut-on rafistoler des brisures que les cicatrices du temps n’ont pas encore ramanchées ?

Les coassements d’un crapaud, bien qu’ils fussent ceux d’un géant, lancés à partir d’un étang à l’entrée du parc Forillon, ne sont rien à comparer aux échos des cris accrochés à tous les arbres de la forêt de la côte gaspésienne qu’ont lancés ces propriétaires déchus. Dépossédés suite à un vol légitimé par une loi inique.

Il faut, comme ces Gaspésiens déboutés mais toujours debout, continuellement, ainsi que les marées, les grandes marées, dire et redire, assourdissant même par nos incessantes plaintes, que justice doit être rendue. Cela, à la face du pays, au nom des disparus, les éternels et les momentanés, hurler malgré l’indifférence qui a caractérisé les décideurs, que cette terre est gaspésienne et doit la redevenir entièrement.

On y revient, par petites grappes, comme des convalescents qui savent qu’ils ne guériront jamais. Le virus inoculé semble encore bien vorace. Latent.

Les Émile, Aldège, Léo, Clémence, Philip, Arthur… les Épelgiag aussi, tout comme les autres, ne sont que des personnages fictifs issus de l’imagination d’un grand-père se promenant sur la grave qui s’allonge de l’Anse-au-Griffon à Cap-des-Rosiers, et plus loin encore, mais ils savent être de la côte. De la Gaspésie. En eux s’est installé un si profond, un si intense enracinement que rien ne saurait, une autre fois, les y arracher. Ils ont la foi, pas de celle qui transporte les montagnes, de celle qui les incrustent là où elles sont.

La mer sera, qu’on le veuille ou non, la fille de cette éternité circulant dans le sang des hommes et des femmes qui croient encore et le disent à d’autres, que la vie y prend sa source jaillissant sur ceux qui poussent et que l’on attend.

Les histoires, les légendes, les contes et la poésie en sont les fiers porte-paroles.

Gracia, cette fierté que vous portez au bout de plume vous honore.



lundi 20 février 2006

Le quatre-vingt-quatorzième saut de crapaud

Voilà que la famille Épelgiag a quitté l’Anse-au-Griffon. La surprise ne fut pas si grande, chacun sachant que les racines des nomades s’implantent partout… Mademoiselle Ève, l’institutrice, comprit le chagrin de notre grand-père suite au départ de son ami Paq’sima. Ce que nous laissent les partants ne les remplace pas. Grand-père l’apprit à ce moment-là et conserva toute sa vie, parfois dans la main gauche puis dans la droite, le talisman que le jeune mik’maw lui avait donné.

Patrice de la Tour du Pin touche de très près l’expérience vécue par notre grand-père à l’époque de la famille Épelgiag dans un splendide poème que voici ; il s’intitule ENFANTS DE SEPTEMBRE.

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace

J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
À l’aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d’ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord d’un layon, d’un enfant de septembre.

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine le sol ;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
À l’aube, pour chercher ses compagnons de vol
En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.

Il va certainement venir dans ces parages
À la demi-clarté qui monte à l’orient,
Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L’heure d’abandonner le calme des gagnages.

Le jour glacial s’était levé sur les marais ;
Je restais accroupi dans l’attente illusoire
Regardant défiler la faune qui entrait
Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.

Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens ;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami…

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !

Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?


Les nomades ne seraient-ils que des oiseaux de passage, des traces sillonnées dans le ciel d’automne ou celui du printemps ?


samedi 18 février 2006

Le quatre-vingt-treizième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Monsieur Épelgiag fut précieux lors des travaux de reconstruction du village de l’Anse-au-Griffon. Entreprise à la fin de février, elle dura tout l’hiver 1955 pour s’achever tard à l’automne de la même année. Un chantier surnommé «
le griffonnage » beaucoup à cause des plans dessinés sur du papier blanc, à l’œil et surtout parce que celui-ci passait à l’autre les premiers jets qu’il corrigeait selon ses talents les remettant par la suite à un troisième qui ajoutait ou retranchait ceci ou cela. Ce qui tarda le plus, on s’en doute bien, furent les grands travaux de la voirie dont l’aqueduc de même que les branchements électriques. Personne ne s’en formalisait, tous étant habitués à des lenteurs et à des ralentissements dans les lenteurs à répondre aux besoins de cette population. On ne se doutait pas encore que les autorités allaient être si proactives alors que le projet du parc Forillon naîtrait, charriant avec lui toutes les souffrances, toutes les humiliations de l’expropriation.

Émile n’eut aucune difficulté à faire accepter l’idée de prioriser la construction de son magasin général, ce qui faciliterait les approvisionnements évitant ainsi les voyagements entre le village et Rivière-au-Renard. D’aucun ne porta attention à la localisation des maisons : depuis cette époque, les chicanes de piquets de clôture n’existent plus dans ce petit village de la côte gaspésienne. Tous avaient dépassé ces tracasseries inutiles.

Le père mik’maw, on en parle encore quelques générations plus tard, possédait une énergie incroyable. Très tôt le matin à la besogne, il ne s’arrêtait que tard le soir. Sans parler. Il travaillait. Son acharnement stimulait l’enthousiasme. Ses coups portaient : aucune perte, sachant utiliser ce qui restait de bois, de clous pour mieux fignoler à gauche ou à droite. Dire à quel point c’était solide, c’est dire l’étendue de sa participation.

Son fils Paq’sima lui servait d’apprenti. Le jeune garçon ne souhaitait pas fréquenter la classe de mademoiselle Ève, les travaux manuels répondaient à son besoin d’apprentissage. N’eut été de la résistance de madame Aldège, les deux jumelles A’selik et Lestel seraient entrées plus tôt à l’école. La paroisse fit comprendre à la dame de Sainte-Anne la stérilité de sa résistance et son obstination inutile.

Le chantier allait bon train. Le froid de cette année-là, tout doucement recula après avoir piétiné quelques semaines. Puis vint le printemps. Les vents d’avril permirent de vérifier la solidité des travaux. Mai, dans une douceur que l’on se souhaitait, répondit aux attentes et permit même d’espérer qu’au milieu de l’été, certaines gens puissent entrer dans leur nouvelle demeure. Pour la grande majorité toutefois, cela se produisit autour du mois de novembre. Certains quittèrent leur lieu d’accueil qui, de provisoire au début, devint pour toute cette période un lieu d’attache. Des liens solides comme des cordages de bateau, noués et tressés à même la solidarité humaine, restèrent imprimer dans le cœur de ces gens. Combien de fois vit-on des enfants se tromper de maison et revenir là où ils s’installèrent au lendemain de l’incendie! Il n’est pas exagéré de croire que depuis ce malheur, la fraternité et l’accueil sont imprimés dans l’âme de ce village gaspésien. On se mêle encore aujourd’hui entre « chez-vous » et « chez-nous »; pour plusieurs ce ne sont que des mots différents signifiant une même réalité.

Ce fut grand-père, le premier, qui fut témoin du départ de la famille mik’maw. Fin novembre. Quelques jours après la fin de la chasse. L’habitation avait disparu. Aucune trace ne persistait du passage de la famille Épelgiag à l’orée de la forêt. Il y avait bien encore les pierres du bivouac. Un baril de chêne abandonné. Autrement, le vide.

Il ne savait pas quels mots, de sa langue ou de celle de Paq’sima, pouvaient mieux dire ce qu’il ressentait. Ça se situait quelque part entre le concret et l’abstrait. Là où c’est tellement difficile d’entrer.

Grand-père, immobile dans ce lieu, sa deuxième école, s’attardait en cueillant des lambeaux de temps qu’il transformerait en souvenirs déposés dans sa mémoire.

- Atiu (Adieu).

Il retourna au village.

Ta’n tujiw plamu getu’ siga’lat amujpas tmg toqjua’t sipug.
-Pour frayer un saumon doit d’abord remonter la rivière.-


Fin… Gaqa’lati…


mercredi 15 février 2006

Le quatre-vingt-douzième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si… du 90ième

La nuit suivant le rite d’initiation du jeune mik’maw plongea notre grand-père dans d’interminables songes. Il lui semblait que Paq’sima l’invitait à l’accompagner dans la forêt. Les grands froids du mitan de février ajoutaient aux troubles du rêveur. Les murs de sa chambre, située à l’étage de la maison paternelle, craquaient comme si les clous voulaient s’en détacher. La fenêtre (un jour on reviendra sur l’importance qu’auront les fenêtres dans la vie de grand-père) en droite ligne vers la forêt, devenait un écran sur lequel se mouvaient des images au rythme du vent. Plusieurs fois au cours de cette nuit inachevable, le jeune garçon se leva, colla son nez à sa vitre, tentant d’apercevoir ou d’entendre son ami qu’il croyait l’appeler, l’invitant à le rejoindre.

Comment supporterait-il le froid? La peur le glacerait-il davantage? Réussirait-il à dormir un peu? Les coyotes flaireraient-ils sa présence? À quoi pouvait-il bien penser? Rêver? Y aurait-il d’autres épreuves à subir avant de revenir au wikuom? Son père irait-il le retrouver? Sa mère allait-elle lui porter à manger? Et les filles, devraient-elles aussi subir un tel rite? Serait-il le même au sortir de cette expérience?

Toutes ces questions hantaient grand-père. Il savait qu’à leur prochaine rencontre, il ne pourrait entièrement comprendre les explications de Paq’sima, la langue étant encore un obstacle du moins pour ce qui est des émotions et des sentiments.

Paq’sima était seul. Un quartier de lune illuminait faiblement l’immense forêt. L’habitation, le jeune mik’maw ne pouvait y revenir que le lendemain, comme elle lui paraissait loin! Il avait marché durant quelques heures. Peut-être tournait-il en rond? Marquant quelques arbres afin de retrouver sa route pour le retour. Le froid le glaçait. Il monta rapidement un igloo de neige au pied d’un chêne et s’y réfugia. Il lui semblait que les coyotes rôdaient. Avaient senti sa présence. Ses paupières résistaient aux appels du sommeil. Il savait ce que représentait cette nuit pour la famille Épelgiag. Son père, souvent de fois, lui avait raconté la sienne, celle de son père et des autres hommes mik’maw. Mais l’essentiel de ce qu’il retint, se résumait en peu de mots : « le passage entre le jour et la nuit pour le petit homme sera à l’image de sa vie ». Il comprit que cet isolement du groupe lui permettrait de mieux se connaître. On n’exigeait pas qu’il fasse acte de bravoure, seulement un acte de présence à lui-même.

Paq’sima eut une pensée pour son ami blanc qui avait assisté bien malgré lui à cette cérémonie. Cela ne faisait partie des mœurs gaspésiennes. Il n’allait pas exiger de lui autre chose que de respecter une des règles caractéristiques de son peuple. Il savait que plus tard, si un fils lui était donné, il perpétuerait la tradition. Cela le réconforta.

Grand-père vit le jour se lever. La journée allait être belle. Et froide, encore. Descendu pour le déjeuner, il demanda à sa mère :
- Les traditions, est-ce important?
Sa mère le regarda fixement sans trop saisir le but de sa question.
- Très important. C’est comme si un flambeau passait d’une main à une autre.

Il partit vers l’école, regardant continuellement vers la forêt. Y aurait-il pour lui, un jour, un moment initiatique, une épreuve à surmonter de laquelle surgirat un message à découvrir. Les plus percutants étant ceux que l’on décode soi-même à travers des mots, des paroles, des gestes ou des regards devenus porteurs d’un sens nouveau.

Paq’sima ne serait plus jamais le même. Grand-père s’en doutait. Et lui? Quand lui viendra ce temps du temps des changements?

…à suivre… …nmu’ltes…


mardi 14 février 2006

Le quatre-vingt-onzième saut de crapaud


Petit spécial Saint-Valentin

Je vous offre, en ce 14 février, quelques définitions de l’amour tel que :

Vincent van Gogh… le voyait :
. Nous avons eu besoin l’un de l’autre, nous ne sommes plus quittés, nos vies se sont entremêlées, et c’est ainsi que l’amour est né.

Bernard Grasset… en disait :
. Aimer, c’est ne plus comparer.

Thomas Corneille… pour sa part :
. Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a.

Françoise Dorin… plus pragmatique :
. Aimer, c’est partager avec un être ce qu’on a envie de partager avec aucun autre, c’est se dépouiller de ce qui est enfoui en soi : le bon et le mauvais; c’est donner son âme aussi totalement que son corps. Sinon, si c’est pour vivre en surface comme avec les autres et commenter les nouvelles du jour, je ne vois pas bien l’intérêt.

Albert Camus... y ajoute le temps :
. Aimer un être c’est accepter de vieillir avec lui.

Colette Portelance... amour et relation d’aide :
. L’amour, c’est la clé de la motivation, c’est ce qui donne envie de vivre, de créer, de se propulser et de propulser les autres.

Pierre Mertens… ce grand Belge :
. Peut-être ne passons-nous quelque temps sur terre que pour en apprendre un peu sur la mythologie de ceux que nous aimons. Et pour la partager avec eux. En dehors de cela, pas de salut : rêver avec quelqu’un ou mourir seul, telle est l’alternative.

Ned Field… parlant de Fanny Stevenson :
. Elle était la seule femme au monde pour laquelle je puisse imaginer qu’un homme fût prêt à mourir.

… et Robert Louis Stevenson, comme pour répondre :
. L’essence de l’amour, c’est la gentillesse. Ce pourrait être même sa meilleure définition. Une gentillesse passionnée… La gentillesse devenue frénétique, importune et violente.

Yann Queffélec… plus triste :
. Il ne faut jamais faire de mal aux gens que l’on aime. On le regrette après, quand ils s’en vont. On le regrette toute sa vie.

Shakespeare… bien sûr :
. Amour qui change quand changement rencontre n’est pas amour.

Et ce poème magnifique de Gilles Héneault, intitulé MIROIR TRANSPARENT

L’amour est plus simple qu’on le dit
Le jour est plus clair qu’on le croit
La vie est plus forte que la mer
La poésie coule dans la plaine
où s’abreuvent les peuples

L’absence est un glacier
L’hiver de l’amour nous fait un cœur très sec
Mais que viennent deux ou trois flèches de soleil
Un seul printemps debout sur la montagne de neige
Et refleurira la simplicité des mains sur les tempes
Des doigts entrelacés au-dessus des ruisseaux du cœur.


Et je terminerai ces mots puisés aux cahiers de lecture de notre grand-père par cette phrase de Réjean Ducharme, qui, je le crois, résume bien l’amour.

. Il croit qu’aimer est un verbe d’action : il ne sait pas que c’est un verbe d’état.

Bonne Saint-Valentin!

lundi 13 février 2006

Le quatre-vingt-dixième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Février ne cessait pas de draper la côte gaspésienne de neige. Le froid l’immobilisait. Le vent arrivait difficilement à la balayer vers la forêt ou vers la mer. D’énormes congères entassés les uns près des autres cachaient aux yeux encore inquiets de ses habitants, le triste spectacle des ruines de l’incendie. Les nuages, parfois, confondus à ces amoncellements blancs, s’y fondaient comme sur un tableau que la nature, sans autre inspiration, aurait laissé devant elle.

Grand-père reconnut au loin la silhouette de son ami Paq’sima. L’ombre du jeune mik’maw se profilait à côté de lui en cette fin d’après-midi qui depuis quelques jours rallongeait son temps de soleil.

- Me’ tegig gisgug, dit Paq’sima lorsque grand-père fut en mesure de l’entendre. - Cela signifie « C’est encore froid aujourd’hui. » -

Difficile d’expliquer comment une langue parfaitement inconnue, ressemblant à un bête alignement de sons, puisse devenir intelligible alors qu’elle se colle à la réalité. Paq’sima avait dit cela dans un soubresaut grelottant et d’un geste qui emplit une portion de son espace.

Grand-père lui répondit avec les mots de sa langue. L’autre saisit qu’il avait compris. Parler d’immersion serait un peu cruel étant donné les températures qui oscillaient sous le zéro (l’ancien zéro qui est encore plus froid que le nouveau), mais le fait de se retrouver sans autre support linguistique que les gestes, les mouvements de la physionomie et la situation ambiante, favorise cette indispensable connexion entre le réel et la façon de le nommer.

Ils arrivèrent au wikuom. Rien ne changeait à chacune de ses visites. Même organisation, même atmosphère. Sauf que ce jour-là, grand-père se souvient que c’était un vendredi (kweltamultimk), il fut témoin d’une tradition propre à la grande famille Épelgiag à laquelle il assista, spectateur abasourdi et grava dans son cœur et son corps des traces qu’encore aujourd’hui, en plein février d’hivers de moins en moins froids, il se rappelle.

C’était l’anniversaire de son jeune ami. Il aurait neuf (pesqunatek) ans. Son père et sa mère, autour d’un bivouac qui lançait très haut dans les airs une fumée encore plus blanche que la neige, fumaient à une même pipe. L’odeur qui s’en dégageait, n’était pas celle à laquelle grand-père s’était habitué. On eut dit un mélange de tabac et de racines. Âcre et doux à la fois.

Les jumelles et le bébé étaient sous la grande tente. On ne les entendait pas mais leur présence était perceptible.

Une fois arrivés, les deux amis furent séparés l’un de l’autre. À grand-père, on assigna une place derrière un baril de chêne contenant de la viande de gibier. Il demeura debout tout au long du rite qui fut dirigé, un moment par monsieur Épelgiag, puis par la mère de Paq’sima. Celui-ci sortit de la tente quelques minutes plus tard, accompagné par ses sœurs, A’selik portant Sulian dans ses bras.

Monsieur Épelgigiag, appelant l’aîné de ses fils, d'une voix que le tabac enrouait, avait déclaré :
- Ta’n te’sit sqapantiej amujpa gegina’mut.
(Tout débutant doit être enseigné.)

Paq’sima sortit alors de la tente, encadré par les autres membres de la famille. Il était complètement nu. Sur sa tête, trois plumes d’aigle; à sa main droite, quelques branches d’épinette; et ce regard fier, droit vers les yeux de son père, puis dans ceux de sa mère, une infinie tendresse.

Il ne bronchait pas. Feignait-il ne pas tenir compte de cette vive froidure qui fit apparaître sur ses épaules quelques flocons de neige? Quelques pas en direction du feu. À la demande de sa mère, il le franchit d’un bond rapide pour se retrouver devant eux. Madame Épelgiag, recevant de son fils les branches d’épinette dit :
- Ji’nmu’qamigsit.
(Fais un homme de toi.)

C’est alors que Paq’sima, retirant les trois plumes d’aigle de sa chevelure qui luisait plus noire que noire, jeta un regard assuré sur tout le groupe, sourit à grand-père et se dirigea d’un pas lent vers la forêt. Il ne reviendrait que le lendemain matin.

Était-ce le rite d’initiation qui troubla grand-père ou encore, d’être pour la première fois de sa vie en présence de la nudité, autant physique que celle de l’âme?

La route le ramenant chez lui fut bien longue.

…à suivre… …nmu’ltes…

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...