jeudi 4 mai 2006

Un saut de crapaud... spécial!

(La revue littéraire Biscuit chinois proposait un thème sur lequel des auteurs n'ayant jamais publié pouvaient aiguiser leur imagination: le ketchup. Voici le texte que j'ai envoyé et qui n'a pas été retenu.)
Une tache de ketchup sur la robe rouge


- Monsieur prendra quoi ?
- Un verre de ketchup.

Sur le comptoir en zinc de la cantine, entre deux mains paraplégiques pianotant leur inertie, la serveuse dépose un plat de frites.

- Elles sont froides comme vous les aimez.
- Idaho ?

Le téléviseur, derrière les épaules du col bleu, projette dans le miroir les dernières images de la journaliste achevant son reportage sur l’importance et le sérieux que l’Église apporte au choix des décanteurs pour vin de messe.

- Elle n’est pas venue ce matin.
- Hein(z) ?

Il y a du bruit. Du genre qui enterre tout. Parti du fond de la place, circulant entre les pattes de chaises, s’arrête, clignote à gauche puis tourne à droite avant d’exploser dans la vitrine où des mots écrits à l’envers dans la poussière et les gras trans immobilisés depuis huit cent soixante-huit jours s’exposent en exhibitionnistes illettrés à des voyeurs analphabètes : LA REINE DU KETCHUP.com

- Le patron a acheté.
- Équitable ?

Le collectionneur de courants d’air en cache un nouveau dans sa valise ouverte. Il lui donnera un prénom après l’avoir thérapeutisé. Hésite, mais dans le fond de son vide intérieur, le reconnaît. Son abécédaire est épuisé. Le spécialiste lui a suggéré de faire des catégories. Il suivra son conseil lorsqu’il aura perdu son temps. À la retraite ou lors d’une attente urgente à sa clinique vétérinaire privée.

- Pourquoi une robe rouge ?
- Elle n’aime plus se balader nue. Les vélos l’embrochaient.

Les volutes de la fumée de cigarette font des nuages au plafond. (Ce détail important situe l’histoire : nous ne sommes donc pas en mai, le mois de la loi anti-tabac, de Virginie ou d’ailleurs, blond ou noir, en boîte ou en blague, en pipe ou autochtone.) Elles se chargeront bien de le repeindre en gris noirci. Les néons sont les seuls à lui tenir un discours cohérent. Ça vole haut. La philosophie, c’est un nuage de fumée au plafond d’une cantine. Rue Sanguinet enregistrée.

- Avez-vous voté ?
- La mine du crayon était brisée.

Sur le visage de la serveuse aux tomates, en majuscules froissées, se lisait une profonde incompréhension comme si tout le malheur des enfants afghans n’ayant pas obtenu un coffee-brake après les mille et une nuits sur la grève, leur aurait buriné de grandes auréoles qui ne se rendront pas jusqu’à la fin de la journée. Elle se moucha dans la napekin derrière laquelle se profilent, en braille, les règlements de la loi 101.

- Et puis, il y a Pâques…
- On n’y échappera pas.

(Redétail important qui situe l’histoire quelque part en avril de cette année.)

Le client entre. Derrière lui, une ombre titube sur le petit stand dans lequel dorment les copies du journal paroissial. Il jette ses clefs sous le calorifère. Le système électrique se déclenche semi-automatiquement. Les turbines du barrage Daniel-Johnson toussèrent en écho et se remirent en marche. Sa facture hydroélectrique sera ketchup, salée ou poivrée, personne ne le saura vraiment car on vient de passer la consigne de cacheter les enveloppes. À la langue dans le vinaigre. Ça créera de l’emploi. Son insouciance ressemble beaucoup à celle de ce banquier qui, sur la rue Ontario, dans un grand élan canonique, annonce en hurlant dans un porte-voix en papier mâché la parution imminente d’une version falsifiée de la Bible. Le client se choisit une moue dans le sac déposé à cet effet près de la porte.

- C’est sûr.

Comment peut-on en être certain lorsqu’on n’a que quarante-cinq minutes comme heure de dîner ? (Ce reredétail essentiel situe l’action plus précisément encore, quelque part en avril sur un quarante-minutes de dîner qui aura l’heure de vous aider à mieux sentir l’odeur de frites frites à l’huile de canola entremêlée à celle du menu du jour, le même que celui du menu d’hier. Demain est trop loin pour se prononcer.) À peine le temps de dénombrer les gens qui passent. Qui s’en vont d’où ils viennent. Il faudra qu’un sérieux comité ad hoc se penche là-dessus. On ne peut pas dans une société organisée, syndiquée et qui ne va plus à la messe le dimanche, en rester là dans un immobilisme attentif qui, selon un éminent psychologue croate invité comme professeur invité à l’UQAM (pas de U après le Q) disait : « C’est le début annoncé de la perversion. »

- Canadiens a gagné hier.
- Les prophètes ont toujours raison.

L’étudiant mexicain scrute à la loupe de ses lunettes (ça lui donne une fausse allure intellectuelle) le mode d’emploi de son podomètre. Il avait hésité entre celui vendu à La Cordée et l’autre que Future Chop donne en prime à l’achat un téléviseur 52’’ à écran cathodique. Les décisions ne sont pas toujours évidentes à prendre surtout si en traversant la frontière texane, on a frôlé de loin l’odeur de la mort de quelques coyotes roux, une espèce fondamentalement en voie d’extinction. Vaut mieux être vigilant.

- Depuis quand a-t-elle foutu le camp ?
- Son cœur emballé dans le Saran Haut de gamme.

Le dos de la cuiller souffre d’un lumbago persistant. De pierres au foie. D’une myopie chronique, déformante et creuse. À la quincaillerie, on lui a suggéré de retourner le problème ou d’attendre la grande vente d’avril (selon l’amalgame de nos détails, celle-ci approche à grand pas de bâtons de popcycle.) Elle en a eu acier depuis que les ustensiles de la cantine se sont plastifiés. Mais, on ne peut pas tout contrôler. Les sacs verts attendent toujours, adossés aux parcomètres électroniques, que l’heure de tombée leur relève le moral.

- Madame Bélisle est entrée au foyer.
- Elle dormait comme une bûche, la bouche ouverte.

La cantine se vide. La bouteille de ketchup maculée d’empreintes digitales graisseuses peut faire la sieste d’un œil, de l’autre, se mirer au dos du distributeur de papiers-mouchoirs à mains. La serveuse chiffonne le comptoir. La brûlure sous ses ongles la fait souffrir. Elle n’allait pas se plaindre. Après tout c’est elle qui a exigé de la poseuse, des ongles incarnés. Ils allaient mieux avec son métier. Elle pourboirera un dernier thé vert. Biologique. Venu du Ceylan qu’envisagent sérieusement d’envahir les USA afin de libérer les graines de pavot qu’une organisation multinationale écosserait dans les toilettes climatisées d’un aéroport vide. Un autre vol… (il vous est permis ici de jouer sur les mots à quelque degré Celcius que vous voulez, en autant que ça ne vole pas trop bas car vous pourriez croiser une volée de grippes aviaires, nom nouvellement adapté pour identifier les migrateurs clandestins…)

- Les chiens renifleurs porteront plainte auprès des autorités. Ils sentent que les chevaux de la police montée sont mieux traités qu’eux.
- On n’arrête pas le progrès.


…alors que le col bleu… la robe rouge…


Sur le trottoir d’un Montréal éternel, les interstices comitéd’accueillent le printemps. Elle déambule dans sa robe en tulle rouge comme un somnambule dans sa bulle qui bouscule tout sur son passage à niveau. S’arrête. Dévisage une main rouge qui semble la saluer. Pause. 29 secondes dans une vie, ce n’est pas trop pour qui ne veut pas mourir.

Des haut-parleurs pirates installés en-dessous des feux de circulation, Pink Martini chante Sympathique. Des glaçons givrés dans leurs voix orégonnaises.

Elle ne s’est pas arrêtée à la cantine. (Nouveau détail qui permet de coller ce qui s’en vient avec ce que s’en est allé.) Elle le sait. L’a dit à son groupe de soutien. Même pas un œil torve tordu vers la porte en stainless steel. Droite sur son chemin qu’une croix transversale en asphalte oblige à s’arrêter, la robe rouge demande l’heure à une brigadière orange.

- Une heure adolescente, madame.
- Ma robe rouge souffre d’une tache de ketchup qui ne veut pas partir.

La robe rouge est amoureuse du col bleu. Elle et lui se sont rencontrés à l’occasion d’une grève de la faim organisée par une association vouée à la protection des OGM libres. Ce ne fut pas facile mais ils réussirent à digérer tout cela. Au menu des activités, en haut de la tête de liste - c’est sûrement cela qui les a fait se récolter dans la plus pure démesure - le boycottage du ketchup. Pour le col bleu, ce fut pénible. Pour elle, moins. En fait, elle déteste les sous-produits dérivés de la tomate. Mais elle n’en parla pas. Elle fit sa fine gueule de bois. Mais comme les lèvres sirupeuses du col bleu l’attiraient ! Comme un aimant amant la nature…

- J’ai perdu mon parapluie.
- Il y a des événements dans la vie qui parlent d’eux-mêmes.

Le chauffeur de taxi chauve remonte dans sa voiture balisée. Incognito. Il fait du taxi au noir dans sa Chevrolet Malibu mauve, de la même couleur que les colères du col bleu et de la robe rouge. On peut facilement lire dans ce visage étiré longitudinalement que toute la nuit, il l’a passée à trafiquer son odomètre. Impossible de supporter les chiffres qui s’affichent devant ses yeux. Sa chirurgie au laser afin de corriger une myopie génétique l’a rendu entièrement pluvieux. Il météorise le temps avec l’exactitude écumeuse des jours. Il lit Boris Vian depuis la fin de son cours technique et depuis, il répand des crachats sur les tombes de tout un chacun. Madame Bélisle lui a demandé de servir de corbillard pour son enterrement. Il en fut ému. Comme une sécheresse appréhendée.

- Avez-vous du « change » ?
- Oui.

Il y a de ces questions auxquelles on répond de manière instantanée. Comme un coup de poing. Qui mériteraient qu’on les référendumise. De velléitaires affaires. De celles qui ne savent pas trop où mettre le point d’interrogation. Franchement dérangeantes sur l’heure du midi. (On note le détail dans toute son amplitude.) Des questions hors-temps ayant perdu leur suc unidimensionnel au beau milieu des allées d’une boutique hors-taxe. Dédouanées. Mais la robe rouge s’en est bien sortie. Par la porte de côté où elle s’est profondément engouffrée. Beaucoup trop plongée dans la lecture rapide d’une lettre qui la trouble. Celle apportée par un facteur en culottes courtes feignant ne pas remarquer que le petit drapeau canadien cousu en-dessous du sigle universel de la société des postes du même pays, montre une étiquette « made un Japan ». Honteux. Elle doit prendre une décision. Sur le champ de bataille asphalté ou bitumé, elle ne peut le dire avec une précision de bistouri cloné en scalpel. Elle remarque le nid de poule que son col bleu a refermé l’an dernier. Impossible de passer à côté. Trop trou.

- Ce n’est pas en lisant mille fois la même lettre qui fera que les voyelles qu’on sonne deviendront dyslexiques.
- Vous lisez Schopenhauer ?

Il y a des paroles qui assomment. À grands coups de paniers percés. Vides de sens et pleins d’aromates. La robe rouge tient à la main la lettre, de l’autre l’enveloppe. Elle ne sait laquelle des deux représentent le plus de danger pour sa vie urbaine. Pourquoi les services gouvernementaux ne paient-ils jamais leurs timbres, ces ancêtres dénaturés de la famille Gold Star ? Pourquoi est-il interdit de retourner l’envoi à l’expéditeur ? Pourquoi sont-elles toujours platement de la même couleur, ces enveloppes sentant la bave électronique ? L’encre, du jus de pieuvre ? Qui saura mettre à jour ces secrets d’État ? Comme le troisième message de Fatima. Une énigme digne des plus incompréhensibles jeux de société secrète qui soit ! Survivra-elle à toutes ces questions ontologiques ? On le saura lors du prochain épisode… (Ce détail est projectif. Et un peu embêtant, avouons-le.)


- C’est tout droit.
- Merci.

La robe rouge se lit à elle-même, dans un silence cacophonique, le nouveau testament qui allait, du moins le souhaite-t-elle sans vraiment se l’avouer, lui donner un nouvel élan solidaire ou lucide, elle ne peut malheureusement pas le dire avec précision, son droit de vote en dépend. Sa demande est acceptée. Oui. Un oui inconditionnel présent sans restriction. Limpide comme une bouteille de sirop Lambert après deux jours dans l’eau de vaisselle additionnée de vitamine E. Elle est acceptée. Elle et sa demande sont acceptées. Ou inversement proportionnel, qui saura le dire ? Deux féminins singuliers devenant un féminin pluriel. Ciel que la grammaire, dans sa vastitude, sait parfois se pencher sur des simplicités complexes ! Elle n’a qu’à se présenter au bureau sous-régional des pré-demandes. Pourra bénéficier d’une rencontre avec un préposé. Tout prend un sens axial dans sa vie de robe rouge tachée en mal d’amour d’un col bleu qui hésite, hoquette serait plus juste, entre un Reer individuel ou un Reer collectif moins avantageux mais plus conforme à l’anarchie utopiste de ses idées jadis révolutionnaires mais désabusées par de trop longues nuits à vendre des copies d’un journal gauchiste pas encore imprimé sur papier recyclé - ce qui lui valut des critiques néo-modernes de la génération montant par l’escalier de secours… -

- Qui chauffe le camion ?
- Article 39 de la convention.

Personne n’a jamais réellement pris le temps de vérifier. Le col bleu, les blues à l’âme, défile vers la fourrière municipale. Il va son chemin, petit bonhomme de neige fondant sous les premiers chauds rayons de bicyclette du soleil voilé par le smog que TVA, à bord de son hélicoptère pétaradant, survole avec un orgueil à faire rougir les bourgeons des pommiers devant l’Hôtel-de-Ville de Montréal. (Un printanier détail.) Le quorum de l’assemblée syndicale lui pèse sur le dos. Autant que la froideur de la robe rouge. Il a bien remarqué, ce matin, au réveille-matin, que les toasts Weston n’avaient pas le même goût que d’habitude. Il y a des choses qui ne savent pas mentir. Même si elles viennent de loin. Même saupoudrées de gelée de menthe. Le vert est l’opposé du rouge. La différence entre « avancez » et « arrêtez ». Si peu de place pour la désobéissance civile. Celle que l’on enseigne dans l’enceinte ombrageuse des écoles réformées ; le jaune est une valse hésitante. Toutes ces nuances galvaudées ! De quoi piquer une crise d’urticaire durant ses temps libres qui, si la tendance se maintient, se croc-en-jamberont toute la fin de semaine, laissant à peine le temps de profiter des spéciaux chez Métro. Le monde est ingrat dans son injustice participative. Mais c’est un autre problème qui mériterait que l’on si attarde, si le temps le permet. Le temps ne permet jamais rien. Il n’a pas le temps.
- Vous voulez signer ma pétition ?
- La mine du crayon est brisée.

Les jambes de la robe rouge partent du trottoir, remontent jusqu’au galbe des hanches. Ça ne veut rien dire mais cela va de soie. En fait, cela allait et allait toujours tout droit. Azimut bien défini. Aucune déviation ne saurait être tolérée. Une engagée centre-gauche déambule dans le Centre-Ville-Marie. On ne saurait dire combien de sous-amendements elle battit aux voix avant d’opter pour un départ sans sacoche. Le col bleu n’a pas osé le lui faire remarquer. Il y a dans les couples de deux-pas-de-danse, certaines choses qu’on ne peut se permettre oser dire : trop de non-dit dans ces paroles en l’air à l’emporte-pièce. Amèrement, s’installe le regret. Devient, à son corps défendant, un nid-de-poule tellement creux que si on s’y aventure on s’y perd tout comme les si mènent à Paris. Un voyage longtemps rêvé. Payé avec des Air Miles périmés. Mais ce matin-là, pas de place pour les vols d’oiseau. Du concret. Comme le beuglement de la sonnerie du détecteur alors que la fumée du volcan de l’incompréhension jaillit par le four à micro-ondes du cœur. Cette phrase poétique ne peut avoir de sens que pour eux seuls : le col bleu et la robe rouge. Alors, nous les laisserons déjeuner solitairement ensemble sans nous interroger sur le partage des tâches qui fut un long moment objet de discorde, une soucoupe qui s’envasa dans la platitude… ça va faire !

- T’es pas dans ton assiette.
- En-dehors de mes pompes.

Les conversations masculines sont riches en sous-entendus. Un peu comme cet écrivain qui écrit vainement. Il transcrit en langue gutturale une version copiée du Da Vinci Code pour les cancéreux de la gorge. Rien ne l’empêchera d’exiger du Vatican qui songe à démanger dans une maison blanche style bunker néo-allemand, de placer son œuvre connue à l’Index. Quand peut-on véritablement affirmer que la conversation masculine décroche des sous-entendus ? Les masculins ne conversent pas, ils sous-entendent entre les mots. Trop de responsabilités que les différents conciles depuis Adam et Ève leur ont remises entre les mains et dans les bras, comme le flambeau du Forum. Les masculins sous-entendent comme des semi-auditifs que leurs paroles incomprises au deuxième degré ne peuvent qu’être retenues contre eux. Alors ils les mesurent au fur et à mesure. Les masculins, ils ont inventé le silence, celui qui dort dans leur parole donnée.

- Vous avez rendez-vous ?
- Non, un agenda.

L’adresse inscrite en code-à-barres est la bonne. La robe rouge entre dans ce building que la démolition n’avait pas encore totalement reconstruit. Elle se met à regretter sa sacoche. Le cuir de crocodile fait toujours son effet. Elle songe d’une nuit d’été à en vouloir au col bleu. Que voulait-il dire en ne lui disant pas d’apporter sa sacoche bourgogne ? La transparence des relations humaines s’embrouille dans la bouillie pour les chats siamois que l’on n’ose pas encore chirurgicaliser. Cela sent-il la fin de quelque chose ? Les histoires d’amour, jadis en noir et blanc, aujourd’hui en cinémascope, demain deviendront satellitaires. Elle le « g p s »pérait. L’espoir est un vice qui a mal tourné en rond sur lui-même. Mais, elle décide de ne plus y penser. Cela exige trop d’énergie. Sa duracell ne peut certainement pas supporter tout cela.

- Je t’avoue honnêtement que je n’ai rien à dire.
- Ça paraissait dans ta voix.

Le col bleu descend du camion rouge. En fait le tour en quatre-vingt jours. Si longtemps que cela pousse entre elle et lui. Comme si lui et elle, elle ou lui n’ont pas su voir le train venir. Une passion selon Mel Gibson se changeant au jour le jour en quotidiennetés. Des banalités, de celles qui enlèvent la tête à l’ouvrage. Le goût du risque. Puis, et puis ces paroles à doubles-sens engagées dans un sens unique nord-sud. Des « ah ! bon » qui en disent si long que se rendre au bout ne mérite pas que l’on prenne un ticket aller-retour. Une correspondance passée date. Un autobus raté. Le col bleu prend la pioche que lui tend son collègue à l’ancienneté douteuse. Il hésite. Regarde autour de lui si l’avancement dans l’échelle sociale le regarde. Avec juste l’humilité nécessaire pour que le geste gracile ait du sens, il creuse le trou.

- Madame a une tache de ketchup sur sa robe.
- C’est le drame intrinsèque qui me remplit d’une volonté de changement.

Jamais la robe rouge ne se serait crue capable d’une telle familiarité, illustre et inconnue. Elle n’est pas du type de gens qui, de prime abord, déballent leurs problèmes au premier vu et connu. Réservée, c’est davantage elle. Ça l’avantage autant que le rouge. Comme un gant. Mais ce n’est plus la saison des gants même si cela serait plus élégant. Elle a teint en roux ses cheveux noirs. Pour mieux camoufler la tache sur la robe. Une fois entrée dans le bureau ovale, sans répondre à l’invitation, elle s’assoit. Croise les jambes. La gauche sur la droite, la meilleure façon pour qu’on puisse apercevoir ladite tache. La maudite tache. Elle s’est juré qu’elle ne sortirait pas de ce bureau sans une réponse au-delà de l’adéquat. Dans un réflexe d’auto-sécurité, elle toise tous les orifices mises à son insu si jamais elle doit disposer illico. Ce ne fut pas nécessaire. La confiance était du rendez-vous.

- C’est l’heure de la pause.
- Quelle heure est-il ?

Le col bleu eut une pensée blême qui, traversant son esprit retors, lui éclaboussa le fond du cerveau. Comme une tache. Et si elle ne revient plus ? Surtout que les provisions, eh ! bien il y en a pour deux dans le frigo. Surtout que Gaz Métropolitain a exigé pour les brancher deux signatures au bas du contrat emphytéotique. Surtout qu’il n’a aucune idée si les dracénas, il faut les arroser le matin ou le soir. Surtout que le printemps approche et que le printemps sans la robe rouge, ça ne ressemble plus à une saison qui coule dans les veines comme l’eau d’érable dans une chaudière en plastique rouillée. Surtout, il y a la robe rouge, comme une tache de ketchup collée au fond du cerveau…

- C’est votre première demande ?
- Je vous demande pardon ?

La robe rouge veut faire bonne impression. C’est tout de même impressionnant de se retrouver dans l’office du service des pré-demandes. Au sous-bureau régional ou au bureau sous-régional, déjà l’émotion l’embrouille. Le préposé, derrière une liasse de sans-papiers, se donne un air de déjà entendu. Il se racle la gorge déployée à heure fixe. Toute personne normalement constituée aurait certainement remarqué qu’il pratiquait une nouvelle paire de verres. Il est poli, sent bon le Windex bon marché. Un anneau à l’annulaire trahit un mariage récent. Il regarde la robe rouge de ce regard hagard qui en dit long, tait l’essentiel. Aucune familiarité dans son Bon Ami bon enfant. Il savait ce qu’il devait faire et allait le faire sans qu’on lui dise quoi faire. On sent, c’est à couper au couteau Tupper Ware, que le premier des deux qui allait parler prendrait la parole. On se mesure un peu comme le feront les fumeurs de juin prochain déployant leur ruban de neuf mètres que Wall Mart mettra en vente afin de s’assurer que la distance entre l’interdiction de fumer et la bâtisse est bien respectée. Dans sa tête de pioche -(sans doute une forme de télépathie entre la robe rouge et le col bleu) – la femme, sur qui l’âge n’a pas encore laissé de marques griffées, réfléchit à la réponse à une question imposée.

- On prend une bière à la fin de la journée ?
- Je n’y ai pas pensé.

La camionnette municipale vogue allègrement entre les lignes blanches de la rue Sanguinet enregistrée. Il y a de ces hasards qui défient Loto-Québec. Sans tourner en rond - un œil averti aurait remarqué par inadvertance que ça n’allait pas comme sur des roulettes – le groupe hétérogène de cols bleus fait du sur place. Une espèce d’attraction les fait se parquer devant l’édifice fort peu édifiant du bureau sous-régional. Le moteur cale. Des adolescents en mal de malbouffe s’engouffrent dans le McDonald. C’est jour du spécial deux frites pour le prix d’une. La cantine ne peut rivaliser avec cela. Tout le drame des PME est ici exposé dans sa plus entière globalité. Les adolescents sortent du « fast-lieu ». Qui, en premier, remarqua les piercings à leurs visages ravagés par une acné sévère ? Vaut mieux parfois taire sa première impression passagère ! La jeune fille se tient à la chaîne canine du plus grand qui attire vers lui la sympathie collective fort peu généralisée. Il y a dans l’expression de ses sentiments une telle absence émotive que cela affecte le col bleu. Et si la robe rouge… tralala… tralala… Il y a de ces pensées qui s’accrochent à soi avec une telle fureur, que la fureur de vivre « jamesdean » au galop.

- Vous ?
- Moi ?

Une fraternelle complicité met du temps à naître entre le préposé et la robe rouge. Les services publics recherchent des partenariats, c’est évident. Il ne faut rien mélanger. Ça dérange le train-train routinier. Les nouveaux verres du fonctionnaire fonctionnel filtrent l’atmosphère ambiante. Un quidam reconnu pour ses qualités de communicateur aurait immédiatement lu que le dossier n’était pas assez épais. Ça ne fait pas sérieux. Une demande acceptée avec si peu de feuilles, c’est louche. Ça cache-cache quelque chose. Tellement quelque chose qu’une enquête royale allait sûrement devoir être exigée. Un investissement de la sorte hypothéquera l’avenir de toute une nation. Le drame se joue dans le bureau dudit rond-de-cuir à cravate mince. La robe rouge, experte en Monopoly à l’époque pas si lointaine où les bars ne cartaient pas, adopte une pose de danse lascive. Tout son charme carmin suffira-t-il pour amadouer cet être réfugié dans une neutralité suisse ? Un jos-bras-de-fer commence. Nous nous retrouvons dans les ligues majeures. Pas dans le monde de la bande-dessiné pour abrutis. Un instant. Il y va d’une vie après tout.

- Je monte.
- Alors descends.

Le col bleu, mû par un sûr instinct, « basic » hésite entre l’ascenseur et l’escalier. Son ambivalence lui fait se gratter le creux de la main. Il opte pour la solution la plus rapide. Le bouton enfoncé, son voyage au septième ciel le fait s’arrêter au sixième. Il n’a pas le temps de lire dans toute son entièreté le résumé des règles à suivre en cas de panne sèche. Il remarque les traces de doigts sur le téléphone d’urgence. Il pense à Nikita et John qui ne se parlaient pas malgré leur téléphone rouge.

- Je pense que cela pourra aller.
- À la va-comme-je-te-pousse ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. La porte du bureau s’ouvre. Il y a des coïncidences qui coïncident avec une telle exactitude, exactement comme si tout était programmé par un homme et son PC.
- Merci de votre encouragement.
- C’est encourageant.

La robe rouge sort du bureau par la porte principale. Le col bleu sort par la seule porte de l’ascenseur qui donne sur l’étage sis au six. Les deux durent durant deux instants, comme des personnages de Sergio Leone, se faire face-à-face. Ce qu’ils firent avec tout le tragi-dramatique qu’un spectateur inattentif aurait sans doute apprécié s’il n’eut été trop occupé à lire les numéros de série sur chacun des pop corn de son bocal géant à prix modique.

- Oh ! C’est toi ?
- C’est toi aussi.

Le col bleu regarde la robe rouge. La reconnait. Il sait que c’est elle. Que ça ne peut qu’être elle. Son amour a poussé entre les branches du temps comme le chiendent sur la pelouse du 18 888 rue Aylmer.

La robe rouge regarde le col bleu. Le reconnaît. Elle sait que c’est lui. Que ça ne peut qu’être lui. Son amour … croyez-vous qu’il puisse être différent ? Oui il l’est. Dans ses yeux d’émeraude, qu’elle tente de cacher dans une pudeur d’horloge, il lui est impossible de camoufler tout l’enthousiasme qui s’y profile. Son amour-enthousiasme a le profil précis d’une déesse grecque retrouvant un bras perdu dans l’autobus 125 et que la Société des Transports de la ville de Montréal aurait gardé en consigne durant les trois derniers siècles inachevés.

- Tu as l’air heureuse ?
- Heureusement.

Elle fait le même nombre de pas à pas que lui. La distance les séparant peut se mesurer en microns. Leurs odeurs se mélangent, une fraise et un bleuet dans le fond d’un bol de yogourt. Comme c’est beau les histoires d’amour d’un Chanel Numéro 5 et d’un Old Spice se rejoignant. Ils se sentent comme si après cent ans d’une séparation décousue, la réunion se fait. Ne manquent que les mots au dictionnaire de leur eux-mêmes.

- J’ai l’air heureuse ?
- Heureusement.

Le léger tintement de l’ascenseur leur est retourné. Le prennent. À deux, cette fois. Même descente vers un sol mineur. Ou majeur, qui pourra véritablement le dire. N’échangent aucune parole. Déclinent le six-cinq-quatre-trois-deux-un, bingo ! les ramenant sur le plancher des vaches. Il ose lui prendre la main par la main. Les doigts se multiplient par deux. Sur le trottoir, libres à l’air libre de tout trucage, le col bleu dans un geste d’un pathétique unique visse ses yeux à ceux de la robe rouge ne pouvant le dévisager qu’outrageusement. Il sent en lui qu’elle est sur le point final et sur la pointe des pieds des stalles de lui ouvrir son cœur, son âme et si le temps le permet sa robe rouge.

- J’ai rougi durant mon entrevue.
- Il ne t’a peut-être qu’entrevue…

Il fait un soleil d’avril. Un avril sans poisson. Un avril que personne ne découvre d’un fil. Mais elle ne souhaite pas perdre le fil de ce qu’elle se prépare à dire. Lui, le col bleu, aurait voulu l’appeler Ariane, mais la culture néo-gothique fait défaut chez cet homme profondément terre-à-terre. En vertu de l’amour qu’il lui supporte, de cet amour qu’il n’est pas en mesure de perdre l’ayant trop enfoui aux confins du lac Saguay par une nuit étoilée de juillet 2002, alors que pour la première fois de sa vie il la vit avec la vitesse d’une étoile filante, en vertu de cet amour, il lui donne ses oreilles afin qu’elle, enfin, lui parle, lui dise, l’objet de sa jouissance.

- Tu ne peux imaginer.
- J’imagine.

Un incendie sur la rue Sanguinet enregistrée. Les pompiers filent à toute allure. Cela soulève la robe de la robe rouge un peu comme celle de Marylin Monroe. Le col bleu est bleu de Gênes à la vue de la petite culotte rouge de la robe rouge. Elle a toujours su agencer les couleurs même si cela le rend bleu de rage. L’autobus de la Croix-Rouge suit à la queue-leu-leu le camion qui sirène sur la mer qu’est devenue à ses yeux cette rue jadis si peu fréquentée. On saura demain combien de morts. Pour le moment, c’est tout à fait une artère secondaire.

- Je l’ai eu.

Il y a de ces phrases qui frappent avec tellement de précision qu’on en reste bouche bée.

La robe rouge, devant un col bleu courroucé, venait de lui apprendre qu’elle commence, demain, son stage chez un teinturier.

Une légère rougeur s’entacha sur les joues du col bleu.



FIN





mercredi 3 mai 2006

Le cent vingt-troisième saut de crapaud

... la suite …

La nuit de noces fut vierge. De même que plusieurs autres par la suite. Élisabeth, y voyant là l’inexpérience de son mari, ne savait trop comment aborder un sujet duquel même les mots lui manquaient.

Le couple s’était installé chez le père de Joseph, ce qui ne faisait pas tout à fait l’affaire d’Élisabeth. Puisque son mari devait hériter de la ferme dans un avenir plus ou moins rapproché, demeurer dans la même maison que monsieur Lacasse s’avéra la meilleure décision. Celui-ci entrevoyait les quitter à l’automne suivant pour aller vivre à Gaspé.

La chambre dans laquelle ils emménagèrent, était celle où logea la cousine Suzanne à une certaine époque alors qu’elle vint donner un coup de main au père de Joseph, veuf suite à la naissance de ce dernier.

Élisabeth remarqua rapidement que son mari s’usait au travail. Tellement que la nuit arrivée, il se couchait tôt, s’endormait sur le champ et roulait sur lui-même comme si de mauvais rêves le torturaient. Elle, si petite, réussissait à peine à remplir l’espace laissé libre par cet homme qu’elle découvrait. Ni taciturne ni réservé, il était comme absent.

Un soir qu’elle avait cousu plus longtemps qu’à l’habitude, Élisabeth s’en souvient, c’était en août lors de la canicule, elle s’étendit à côté de son homme en sueurs. Afin de le soulager des chaleurs torrides qui sévissaient, s’étendant, Élisabeth enleva du corps de Joseph le drap fait de coton léger. Celui-ci sursauta, la regarda avec dans les yeux comme une espèce de crainte qu’elle ne lui connaissait pas.

- Tu as chaud.

Le mari se leva, descendit vers la cuisine, laissant pantoise une Élisabeth entièrement dépouillée de réactions. Elle se demandait si la situation dans laquelle ils se retrouvaient, dépendait d’elle. Fallait-il adopter un comportement dont elle était totalement ignorante ?

Élisabeth alla le rejoindre, lui déjà dehors, immobile près du puits dont la poulie laissait s’éteindre des couinements rouillés. Elle s’approcha de son mari.

- Y a-t-il quelque chose qui te déplait ?
- Non. Je ne sais tout simplement pas ce qu’il faut que je fasse pour devenir un bon mari.
- Mais tu es un bon mari. Tu es travaillant et doux. Tu ne me forces pas à faire des choses qui me choqueraient.

Un profond silence s’enracina entre eux. Élisabeth apprit qu’elle devrait conjuguer avec ces absences de paroles et en deviner leur signification.

- Avant de partir pour l’église, le matin du mariage, ma mère m’a dit que les hommes sont ceux qui possèdent l’instrument pour faire des enfants. Je n’ai jamais vu autre chose que mes petits frères ou encore les animaux quand vient le temps de servir les femelles.
- C’est la même chose pour moi.
- Il nous faudra donc apprendre par nous-mêmes.

Élisabeth s’approcha de cet homme distant physiquement et lointain moralement. Avec la douceur qui guide l'incertitude, elle lui prit la main, la caressa d'un mouvement pudique aussi beau qu'une lune éclairant la mer. Le bruit des vagues venait jusqu’à eux enveloppé dans une brise rafraichissant légèrement la nuit.

Au loin, le jappement d’un chien fit sursauter Joseph. Il se retourna vers sa femme et la prit dans ses bras. Elle se laissa aller. Il la berçait ainsi qu’une mère l’aurait fait pour un enfant malade.

- Je t’aime Joseph. Il faut que tu en sois certain.

Aucun mot ne sortit de sa bouche alors qu’il respirait ses cheveux. Les mains noueuses de Joseph, malhabiles à lui adresser un message, se promenaient sur les épaules et le dos d’Élisabeth comme si elles recherchaient en tâtonnant ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait dire.

- Allons nous coucher, dit-elle en se retournant vers le perron, s’y dirigeant avec assurance.

Les deux jeunes mariés montèrent à l’étage sans faire de bruit. Refermèrent derrière eux la porte de la chambre.

Dans la noirceur brûlante, l’un et l’autre étendus, retenant leur souffle, à bout de doigts se rejoignant pour se refermer dans une espèce de prière, Joseph et Élisabeth, maladroitement, firent leur premier acte d’amour qu’on appelait à cette époque, « faire des enfants ».

Élisabeth reçut son homme sans que cela ne la fasse souffrir, sans jamais savoir si son homme lui transmettait de l’amour, de la souffrance ou encore, le germe d’une famille à venir.

… à suivre …

dimanche 30 avril 2006

Le cent vingt-deuxième saut de crapaud

... la suite …

Il fallait moins de temps pour dire le prénom d’Élisabeth qu’elle en prenait pour exécuter ce qu’on lui demandait. C’est trop souvent ainsi que s’acquièrent les habitudes de faire faire par un autre ce que l’on pourrait aisément faire soi-même. Dans la famille Gendron, on se mit naturellement à fonctionner de cette façon. Pour la grande sœur malgré le fait qu’elle fut si petite, la fille aînée, le destin semblait tout tracé.

Elle se levait très tôt le matin et toute la journée ne cessait de courir ça et là afin d’exécuter ce que l’on attendait d’elle. Jamais une parole à dire contre sa situation de servante. Tout était parfait ou en voie de l’être. Rien pour en faire une histoire. La banalité à l’état pur.

L’intelligence d’Élisabeth résidait principalement dans un sens incroyable de l’organisation. De manière subtile, sans l’annoncer, elle réussissait à modifier des façons d’agir qui, en très peu de temps, devinrent les nouvelles manières d’aborder les choses. À chaque fois, cela permettait plus de rapidité ou une qualité devenant la loi. On n’aurait jamais imaginé laisser à la cuisine un plat mijoté alors qu’on s’afférait à la traite des vaches. On n’aurait jamais cru qu’une rangée de légumes puisse s’allonger d’est en ouest alors que depuis toujours on les plantait nord-sud. Ce genre de petites victoires sur les règles en vigueur la rendaient heureuse. Surtout qu’on puisse en jaser sur le perron de l’église, à la messe du dimanche, ajoutant que c’était là une autre de ses brillantes idées.

Cela plut énormément au père Lacasse, cet homme en vue à l’Anse-au-Griffon, un visionnaire à sa façon. Dans ses rêves les plus secrets, il voyait son fils Joseph s’amourachant de la petite Élisabeth et espérait que cela puisse tourner au mieux, c’est-à-dire par un mariage. Mais Joseph. on le sait, était un être secret, renfermé et surtout distant.

Monsieur Lacasse en glissa un mot au père Gendron. Ils verraient tous les deux à ce que quelque chose se passe. Et cela se passa.

Élisabeth reçut la visite du père de Joseph par un soir de juillet. Il prenait les devants. Par la suite, du bout du rang, cet espèce de grand galet dont le charme résidait sans doute dans son attitude de jeune homme déglingué, mal habile à parler de lui et de ce qu’il aimait, prenant son courage à deux mains et l’habitude de venir la courtiser trois soirs par semaine. Ça devint sérieux lorsque les visites tombèrent le samedi.

Élisabeth ne connaissait rien aux amourachements comme le disait sa mère mais elle laissait, souvent aidait le grand Joseph à faire sa cour. Péniblement au début, jusqu’à la grande demande faite à la fin de l’automne avec promesse de mariage pour l’hiver.

Se marier en hiver n’était pas coutume mais au rythme lent avec lequel les choses se déroulaient, c’est Élisabeth qui proposa de publier les bans. Son père y vit plus d’inconvénients que d’avantages, mais il fallait bien que la vie continue. De plus, le fils Lacasse lui apparaissait un bon parti, son père lui assurant certainement un avenir acceptable.

C’est Élisabeth qui confectionna les atours que chacun porterait pour la noce et mit une attention particulière à sa robe. En effet, et cela surprit un peu tout le monde, il y avait un peu de bleu dans les reflets chatoyants du tissu qu’elle avait choisi. Léger mais des yeux aguerris pouvaient très bien le déceler. À cette époque, les jeunes filles se mariaient en blanc, symbole de leur virginité. Lorsqu’on dérogeait un tant soit peu à la couleur traditionnelle, il fallait s’interroger.

La fille Gendron aurait-elle eu des rencontres intimes avec son galant avant le grand jour? Ou bien, puisque la cérémonie allait se dérouler en hiver, fallait-il marquer l’événement d’une petite teinte, en fait une touche colorée? On connaissait ses goûts pour la couture.

Le matin du grand jour, un soleil magnifique luisait dans une totale absence de nuages. Le Bon Dieu était de leur bord, se dirent les sceptiques.

Monsieur Lacasse insista pour que les cloches de l’église résonnent toute la journée. Élisabeth les entendit alors qu’elle achevait de s’habiller à l’étage, seule avec sa mère qui, c’était d’accoutumance à cette époque, lui donna les premiers et derniers conseils d’une mère à sa fille.

- Élisabeth, les hommes ont des façons de faire auxquelles tu devras t’habituer. Le Bon Dieu leur a donné l’instrument qui fait naître les enfants. Tu n’as qu’à laisser faire sans te poser de questions et tout ira bien. Comme toutes les autres, tu es faite pour recevoir ton mari et ensuite porter les petits que le Ciel voudra bien te donner. La première fois, c’est un peu douloureux mais après ça ira tout seul. Ne le refuse pas car ça serait offenser la Sainte Famille. Si quelque chose ne fonctionne pas, tu pourras toujours en parler à Monsieur le Curé. Il va savoir comment te guider.

Élisabeth sortit de la maison au bras de son père. Une brise si légère lui chatouilla le visage qu’un instant elle fut heureuse.

… à suivre …

jeudi 27 avril 2006

Le cent vingt et unième saut de crapaud

... la suite …

Il y a de ces prénoms qui ne survivent que par leurs surnoms. Plusieurs ne sont que des raccourcis (Jean devient Ti-Jean, Arthur, Ti-Thur), d’autres, plus complexes, relèvent du détail (Aldège transformé en Gros-Nez, Clémence en Vieille-Fille, Constant, en L’Ivrogne).

Pour Élisabeth, on se serait attendu à un diminutif, alors qu’au contraire il lui resta accolé jusqu’au jour où grand-mère Lacasse l’identifia.

Elle n’aimait pas ce prénom, nous l’avons déjà signalé, du fait qu’il était plus grand qu’elle. Quatre syllabes pour une jeune fille d’à peine quatre pieds !

Sa naissance, son enfance et son adolescence, Élisabeth Gendron les vécut dans la maison familiale. Rapidement, pour des raisons utilitaires, on bouscula sa croissance afin de la voir devenir utile à ses parents. Sa mère surtout. L’aide indispensable qu’elle aurait à apporter aux tâches ménagères et de la ferme, fera de cette jeune fille un être qu’on ne vit pas changer. À dix ans tout comme à vingt ans, Élisabeth Gendron sera la même : petite, industrieuse et servante.

Élever ses frères et ses sœurs ; courir de l’étage à l’étable : nourrir les hommes et les animaux ; entretenir les souvenirs de la famille – elle était dotée d’une mémoire fascinante - ; et se faire discrète : voilà le résumé de sa vie jusqu’au jour où on lui annonça que son prénom pouvait changer. Le curé de l’époque jugea que la famille Gendron se devait absolument de faire un don à l’Église en laissant partir leur aînée vers le couvent de Rimouski. La plus âgée, à cette époque, représentait la dote que l’on devait offrir à l’Église en devenant religieuse.

Élisabeth fut épargnée principalement à cause de la santé fragile de sa mère et beaucoup du fait que la pauvreté sévissant dans la famille Gendron exigeait sa présence. Elle passa donc son tour et conserverait à jamais le prénom d’Élisabeth.

Fréquenter l’école ne lui fut pas permis. Cela ne servirait à rien pour une future servante. Ce qu’elle aurait besoin d’apprendre, c’est au contact de sa mère que ça allait se faire. Tenir maison n’était pas au programme scolaire.

D’Élisabeth, on disait combien elle était « de service », docile et surtout en très bonne santé. La maladie ne la rejoignait jamais, sans doute lui passait-elle par-dessus la tête. Elle emmagasinait le comment faire plus que le pourquoi le faire. Et tout devait s’effectuer rapidement, parfaitement. Pas le temps de s’attarder aux détails, autre chose urgeait.

Ce qu’elle entendait, elle le retint dans le but avoué de le rappeler si le besoin s’en faisait sentir. Ses parents se fiaient sur elle pour garder vivants les dates importantes, les événements du village, les changements annuels de la température. Elle devint une espèce d’almanach infaillible. Son cerveau accumulait des faits et Élisabeth les restituait sans ni les commenter ni les juger.

- C’est quand la visite du curé ?
- Dans la semaine de la Fête-Dieu, répondait aussitôt la fille aînée, ajoutant qu’il allait exiger le paiement de la dîme.

- Les semences approchent ?
- Au début de la lune de juin, allongeait une Élisabeth pour qui accumuler des renseignements n’était pas une tâche bien difficile.

- La famille Synnott a eu du nouveau ?
- Un garçon, ajoutait-elle en achevant de détremper les crêpes.

Que dire de ses qualités de cuisinière, sinon qu’en très peu de temps elle dépassa sa mère en rapidité et surtout en qualité. On en parla beaucoup dans le village et à un certain moment, la femme d’Aldège vint chercher auprès d’elle des conseils judicieux permettant d’améliorer, comme si cela fut possible, un talent hors-pair en cuisine.

Elle cousait aussi. Afin d’habiller la marmaille mais surtout pour se retrouver un peu seule. Installée sur la grande galerie qui ceinturait la maison, ou à l’étage lorsque le temps l’obligeait à entrer, Élisabeth vous confectionnait une robe, un pantalon et avec les retailles qu’elle déposait dans un panier en osier, de petites surprises afin de les offrir à Noël ou pour l’anniversaire de celui-ci ou celle-là.

Toutes les heures de sa journée, partagées en temps égal, Élisabeth Gendron savait où se trouver, ce qu’elle avait à faire et tout cela avec un sens aigu de l’organisation et de la perfection. Personne n’avait réussi à lui trouver un défaut. Une sainte.

Une sainte qui abhorrait son prénom…

… à suivre …

mardi 25 avril 2006

Le cent vingtième saut de crapaud

... la suite …

- Élisabeth, tu devrais …

- Élisabeth, n’oublie pas de …

- Élisabeth …

Chaque fois qu’elle entendait prononcer son prénom, beaucoup par sa mère, à l’occasion par son père, la petite Élisabeth se convainquait davantage que celui-ci ne lui convenait pas. Une vague impression de non appartenance. De sorte qu’elle s’en tenait aux consignes suivant l’écho de ces quatre syllabes.

- Élisabeth, tu devrais accélérer un peu, les hommes vont revenir des champs et ils auront faim. Alors, ne perds pas ton temps.

Des chambres qu’elle achevait de remettre en ordre, elle descendait à la cuisine pour s’affairer à préparer le dîner. Debout depuis très tôt le matin, après être allée à l’étable donner le coup de main nécessaire à la traite des vaches, avoir nourri les poules qui couraient partout autour de la maison, Élisabeth, la fille aînée de la famille Gendron, celle qui ne prenait jamais le temps de se recoiffer ou encore de jeter un coup d’œil dans la glace afin de vérifier l’état de sa beauté, revenait auprès de sa mère afin de vaquer à l’essentiel. L’essentiel étant continuellement de s’assurer que les hommes aient à manger avant de repartir travailler.

Toute jeune encore, Élisabeth sut que le travail du matin au soir serait son lot. Qu’elle n’aurait d’autre destinée que celle de « donner un coup de main » dans une famille pauvre qui peinait à joindre les deux bouts et dont les assises reposaient sur les garçons, ceux qui verront à la survie des Gendron.

Elle apprit à lire, sans jamais avoir su écrire, en revoyant d’un dimanche à l’autre les mêmes mots en latin inscrits dans un prie-avec-l’église dont les années froissèrent les pages. Ses seules sorties également. À cette époque, celle où la Gaspésie vivait sans électricité, celle des toilettes attenantes aux arrières des maisons, celle où les heures humaines suivaient les levers et les couchers du soleil, à cette époque où l’on vivait imperméabilisé aux changements. Les nouvelles parvenant dans la région avaient déjà un bon bout de chemin de fait et pouvaient être classées parmi les souvenirs.

Élisabeth sut rapidement que son monde était celui des hommes. Sans eux, point de salut ! Ils avaient droit de parole et celle-ci devenait la voie, la vérité et la vie. Ils avaient droit à l’exploitation et celle-ci s’étendait aux espaces, aux habitations puis aux personnes. Les hommes faisaient les chemins, les empruntaient vers des directions qu’eux seuls dessinaient. Ils étaient seuls à pouvoir revendiquer le droit à la propriété qu’ils étendirent du matériel aux animaux puis aux humains. On était le fils de celui-ci, la fille de celui-là. Tout se conjuguait au masculin.

Élisabeth sut rapidement qu’elle servirait, qu’elle serait au service de son père et sous la gouverne de sa mère. Elle l’intégra aussi vite que la routine dans laquelle son utilité se confondrait. En bas âge, à titre d’aînée, elle devint l’assistante de l’assistante de monsieur Gendron, l’agriculteur gaspésien typique. Et plus elle avançait en âge, plus ses journées s’allongeaient, plus sa besogne l’accaparait.

Parfois, dans les yeux de sa mère, elle décelait une fatigue que les nombreuses couches y déposaient. Sa destinée ressemblerait à cela, il n’était pas possible d’envisager autre chose. Autant se résigner tout de suite et calquer ses comportements à ceux-là.

Sa place à table était debout à remplir les assiettes que les hommes de la maison vidaient avant d’aller s’étendre quelques minutes, recroquevillés dans un coin de la maison, un oreiller sous leur tête. Ça allait au temps des saisons chaudes. En hiver, on ne dormait pas à même le sol, il fallait vite repartir vers la forêt, cette donneuse de bois et de gibier.

La femme tenait maison que l’homme avait construite. Dans la répartition des tâches qui s’ensuivait, une hiérarchie s’installa, maintenue par une organisation sociale serrée. C’était ainsi, un point c’est tout.

Voilà comment Élisabeth fut modelée. L’inévitable isolement qui à l’époque allait de soi avec le fait de vivre dans les terres reculées, marqua cette génération au fer rouge. Revenir sur l’importance des gens d’église risquerait de nous plonger dans des clichés souvent rabâchés. Insister sur l’absence d’informations parvenant au compte-goutte apparaît superflu. On vivait au bout de la terre, d’une terre trempée dans la mer et le fait de survivre relevait encore de l’exploit. Pour un enfant vivant deux mouraient. Pour une saison bonne, trois mauvaises.

Élisabeth Gendron, comme toutes les filles et les femmes du début de ce siècle numéro vingt, avançait dans la vie munie d’un plan tracé à l’avance, tatoué sur son corps et son âme comme un testament à exécuter. Telle sa mère et ses sœurs, Élisabeth qui n’aimait pas son prénom, ne connaissait d’elle que les rôles imposés par son sexe.

… à suivre …

vendredi 21 avril 2006

Le cent dix-neuvième saut de crapaud

Élisabeth demanda à Herménégilde de brûler la berceuse. Ce qu’il fit sans poser de questions.

Élisabeth demanda à Jeanne de laver à l’eau de javel tous les draps de la chambre froide. Ce qu’elle fit avec empressement.

Ce fut les deux seules choses que grand-mère Lacasse exigea de son fils et de sa bru. Puis elle se rendit au presbytère afin de discuter des funérailles avec le curé Boudreau. Celui-ci était bien mal pris avec cette mort tragique. À l’évêché de Gaspé, encore plus. Comme dans toute situation qui demande une réponse diplomatique, le principal décideur déposa le dossier sur le bureau de son secrétaire, l’abbé Joachin Archambeau avec pour seule recommandation celle que l’affaire ne fasse pas trop de vagues.

L’option retenue, qui ne plut à personne, alla dans le sens suivant. On soulignerait la mort de Joseph Lacasse un dimanche, à la basse messe, la tombe demeurerait sur le parvis de l’église et il n’y aurait aucune cérémonie particulière au cimetière. Les parents proches se tiendraient à l’arrière de l’église et quitteraient après la communion. La dépouille de Joseph Lacasse serait ensevelie du côté anglican, près du charnier. Elle y est encore malgré les représentations faites auprès de l’évêque par les petits-enfants Lacasse. À sa mort, survenue quelques après celle de son mari lors du fameux incendie qui dévasta une bonne partie de l'Anse-au-Griffon, Élisabeth sera inhumée dans le lot familial.

Pour une des rares fois dans sa vie, ce n’était pas parfait pour grand-mère Lacasse. Mais elle avait toujours été une bonne catholique pratiquante, de sorte qu’Élisabeth ne revint plus jamais sur cette question. C’était d’ailleurs un des traits de sa personnalité : elle faisait tout pour avoir raison, mais lorsqu’elle perdait, la résignation faisait son œuvre.

Aux questions de ses petits-enfants sur le décès du grand-père, Élisabeth feignait ne pas comprendre, simulant une surdité que son grand âge excusait. À force de ne pas recevoir de réponses, ceux-ci oublièrent l’événement qui pendant un certain temps leur fut ramené à la mémoire par les autres enfants du village. Encore une fois, l’institutrice Gaudreau calma les esprits, utilisant cette opportunité pour parler de la mort et son incompréhension, mais surtout de la vie et toute sa fragilité.

Au bout de quelques mois, Joseph Lacasse avait disparu de la mémoire collective, bien qu’on le ressuscita afin d’expliquer la présence d’un certain fantôme dans le clocher de l’église. L’histoire ne tint pas la route bien longtemps.

Herménégilde et Jeanne craignirent pendant un certain temps que grand-mère Lacasse puisse tomber dans une déprime que le deuil lui aurait occasionnée. Ils optèrent pour un silence calculé, évitant toute allusion à la discrète présence du grand-père et à sa fulgurante sortie. Une certaine omerta s’installa autour des couteaux, des chiens et du téléphone.

Dans le village, secoué par cet après-midi spécial, n’eut été d’Émile qui se fit un point d’honneur de faire dévier les conversations sur d’autres sujets moins macabres, on parla de la « chose » une saison ou deux puis on l’oublia. Ainsi va la vie dans les petites localités où très peu de coups d’éclat surgissent, où tout le monde se connait et a une opinion sur tout.

Joseph Lacasse ne passa pas à la légende. Il resta un éternel inconnu ayant peur des chiens…

Les semaines, les mois et les années qui suivirent, pour Élisabeth Gendron, grand-mère Lacasse, ressemblèrent à l’ensemble de sa vie : s’occuper, toujours s’occuper, pour ne pas penser à autre chose. Travailler, toujours travailler, pour rassurer son besoin d’être utile. Rendre tout propre, à sa place, parce que chaque chose a une place et doit y demeurer. La recherche de la perfection en tout. Il lui était impossible d’imaginer que l’on puisse lui faire quelque reproche que ce soit sur ce qu’elle avait à faire. Toute sa vie s’était calquée sur cette croyance que l’équilibre était parente avec l’immobilité.

Dans la maison de Jeanne et d’Herménégilde, grand-mère Lacasse s’employa fébrilement à ne rien laisser paraître des émotions que la mort de son mari avait déposées en elle. La dépouille enterrée, plus rien ayant appartenu au seul homme de sa vie ne subsistait. Ce fut comme si jamais il avait existé, vécu dans cette demeure qui avait été la sienne, la leur. Même les odeurs disparurent graduellement. Elle nettoya la fenêtre avec du papier journal. Jeta l’almanach.

- Si vous avez besoin de quelque chose, vous le dites.

Jeanne aimait beaucoup Élisabeth. Ces paroles furent les seules qu’elle réussit à trouver afin de lui signifier sa compassion.

Élisabeth Gendron entreprenait le dernier droit de sa vie.

… à suivre …

mercredi 19 avril 2006

Le cent dix-huitième saut de crapaud

Dans le même veine… voici des poèmes qui, il me semble, sauront faire tourner la page sur ce Joseph Lacasse. Nous entreprendrons bientôt l’histoire d’Élisabeth Gendron, l’épouse de ce dernier. Elle permettra de mieux cerner une certaine époque où les femmes devaient être ce que l’on attendait d’elles et non pas ce qu’elles étaient vraiment. Longtemps, elles furent les filles de… les femmes de… les grands-mères de… Elles étaient des « appartenances » jusqu’au temps où, se levant, une après l’autre, les femmes devinrent qui elles sont maintenant. On a longtemps dit qu’au Québec nous vivions entre matriarcat et patriarcat, qu’il fallait absolument se situer sous une ou l’autre de ces bannières. C’est poser la situation comme un choix ou, pire encore, comme une prise de position face au pouvoir. Ne serait-il pas possible, plutôt, de regarder des vies de femmes et des vies d’hommes pour ce qu’elles sont véritablement, c’est-à-dire une occasion donnée à chacun et à chacune d’investir le temps et l’espace ?


Le premier poème est de Pierre Reverdy (1889-1960) chez qui nous avons déjà puisé le magnifique CHEMIN TOURNANT. Celui-ci s’intitule :

UN HOMME FINI

Le soir, il promène, à travers la pluie et le danger nocturne, son ombre informe et tout ce qui l’a fait amer.
À la première rencontre, il tremble – où se réfugier contre le désespoir?
Une foule rôde dans le vent qui torture les branches, et le Maître du ciel le suit d’un œil terrible.
Une enseigne grince – la peur. Une porte bouge et le volet d’en haut claque contre le mur; il court et les ailes qui emportaient l’ange noir l’abandonnent.
Et puis, dans les couloirs sans fin, dans les champs désolés de la nuit, dans les limites sombres où se heurte l’esprit, les voix imprévues traversent les cloisons, les idées mal bâties chancellent, les cloches de la mort équivoque résonnent.


Nous nous retournons maintenant vers Paul Éluard.

Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que nous connaissons tous deux si bien, je n’entrerai plus dans cette chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de fois attiré. À force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j’avais inventé. À quoi leur servirai-je?


Le poème FACTION de Hector Saint-Denys Garneau (1912-1943) est parmi les plus beaux de la poésie québécoise. Je vous l’offre.

On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

On a décidé de faire la nuit
pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile
encore qui n’est pas sûre
Qui sera peut-être une étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creusent en nous
Nos avides prunelles.


Je vous invite à écouter le merveilleux disque du groupe Villeray, consacré aux poèmes de Saint-Denys Garneau. À ne pas passer à côté. Cet ensemble musical a su découvrir chez ce grand poète une musicalité tout à fait particulière.

mardi 18 avril 2006

Le cent dix-septième saut de crapaud

Il est dans nos bonnes habitudes, suite à une histoire racontée par le crapaud, bien des fois inspirée par le grand-père, de nous offrir quelques poèmes en lien avec celle-ci. En voici donc trois qui tenteront de rejoindre celle de Joseph Lacasse.

Le premier de Hugues de Saint-Maardt vicomte de Blosseville, sans titre, fut écrit autour des années 1470.


C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

Qui n’est de tous maux délivre,
C’est grand peine que de vivre.

Raison à la Mort nous livre,
Rien ne nous peut secourir :
C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

*

J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux qui vous resjoie.
Vous en riez, et j’en larmoie,
Vous en parlez, et je m’en tais;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix.

Vous vous baignez, et je me noie,
Vous vous faites, je me défais,
Vous me blâmez, dont ne puis mais,
Vous ne voulez que j’y pourvoie;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux, qui vous resjoie.



Celui-ci, de Jean de la Ceppède (1548-1623) est également sans titre.


Que peut une galère ayant perdu la rame,
Le poisson hors de l’eau, la terre sans humeur,
Un roi sans son conseil, un peuple sans seigneur,
La salamandre froide ayant perdu la flamme?

Que pourra faire un corps destitué de l’âme,
Et le faon orphelin par le coup d’un chasseur?
Beaucoup moins peut encor le triste serviteur
Égaré de son cœur, et des yeux de sa dame.

Hélas! que puis-je donc? je ne puis que souffrir
Et la force me nuit m’empêchant de mourir.
Je n’imagine rien qu’un désespoir d’absence.

Je puis chercher le fond de ma fière douleur,
L’essence de tout mal, je puis tout pour malheur
Mais c’est à me guérir qu’on voit mon impuissance.


Et ce dernier, de Oscar Venceslas de Lubiez-Milosz (1877-1939) :



TOUS LES MORTS SONT IVRES…


Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten.

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine,
Des histoires plus charmantes ou moins folles;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…

(Si j’ai bonne souvenance, Juliette a mis ce poème en musique.)


La mort, particulièrement celle de Joseph Lacasse, dans des circonstances tragiques, ne peut que nous interpeler, nous amener à une profonde réflexion sur la vie. Sans cela elle n’aurait pas de sens, serait absurde. Il y a dans ce moment entre chaud et froid où l’on se revêt de frissons, cette dernière hésitation du pas vers ailleurs, là où encore on ne sait trop comment c’est, toute la question du pardon. À soi et à l’autre. Y parvient-on lors de cette infinitésimale dernière seconde de lucidité ? Ou n’y parvenons-nous jamais?

lundi 17 avril 2006

Le cent seizième saut de crapaud



Du soleil imprimé sur le corps, le crapaud est de retour de Cuba suite à une semaine « outrageusement » belle. Le soleil y était, dans toute sa chaleur, sa beauté et sa clarté.

Et la mer cubaine, cette jeune fille aux couleurs changeantes, aux allures de princesse caraïbe ; cette mer à la fois bleue, turquoise et verte nous recevait le matin en s’ébrouant des mille moutons plus blancs que les nuages qui se collaient à elle ; cette mer qui ne nous a pas dit si elle connaissait celle de l’Anse-au-Griffon ou de Cap-des-Rosiers mais, narquoise, nous glissait à l’oreille d’espagnoles sérénades. Elle savait, entre chaud et tiède, se mêler au sable blanc s’étendant plus loin que les traces dorées des rayons du soleil au bout de la plage. On s’y avançait, pieds nus, empreintes aussitôt remplies et à jamais perdues, en route vers rien. Une plongée de la berge vers le soleil déjà chaud, en lutte contre cette humidité dont l’odeur est si personnelle.

Une île au loin, dans son écrin brumeux ; un rocher plus noir que les couleurs de la nuit ; des coquillages vomis qui se bousculent à nos pieds ; un marcheur ; une promeneuse ; trois enfants qui pleurent le château de sable délavé ; et ce bruit à la fois léger et lointain mourant dans nos matins engourdis.

Puis, tout doucement, comme sortant d’un cocon diaphane, le jour se levait. Il allait, lui et les autres, être beau. Paresseux. Se cherchant des longueurs infinies. S’enrobant de chaleur, celle qui donne des frissons.

Une semaine en-dehors du temps... Ne penser qu’à ne pas penser... Se laisser aller au rythme des heures insulaires... Ne regarder que là où le regard courbe, au loin, si loin que la distance n’a plus d’espace pour s’imprégner d'instants que l’on souhaiterait éternels.

Goûter au sel marin que les vagues aspergent sur le corps. Laisser le sable dessiner sur nos pieds et nos mains, de naïves toiles éphémères. Arrêter les rythmes fous en les inondant de rhum sucré et froid. Sourire à ces visages inconnus hier, amis aujourd’hui. Ne dire rien d’autre que des hommages intimes au bien-être d’être là, où sans doute, un jour, une main magistrale dans un élan d’une pureté inachevée aura déposé la beauté d’une splendeur sans pareille.

On ne compte pas les heures et les jours de la même manière lorsque c’est les vacances. Ils deviennent des instants de bonheur, de plénitude... une recharge d’énergie !

Cuba est une île qui sait encore le demeurer, qui sait encore se protéger des invasions délétères d’attaques sauvages contre sa beauté. Elle respire bon et permet à son peuple fier et bon-enfant de vivre comme si ailleurs n’existait pas, ne pouvait l’atteindre dans son intrinsèque volonté à demeurer pure. Elle se protège. Elle conserve cette conscience de la mer, du soleil et de la plage. Du vent qui arrache aux palmiers les plus délicates volutes.


Le crapaud revient de Cuba l’âme et le cœur renouvelés, vous conviant à reprendre là où nous avions laissé le flot de ses petites histoires et de sa poésie. Il a su mieux comprendre ce Francis-poète, lorsque celui-ci disait à notre grand-père que l’extérieur est la porte d’entrée vers l’intérieur. Ne pouvant pas s’éloigner de la mer, il lui a ouvert encore davantage son esprit, lui laissant toute la place nécessaire afin que l'imagination continue sa route.
La mer c’est le lointain s’approchant, charriant avec elle, les retenant sur ses vagues complices, mille et une paroles d’un langage qui ne demande qu’à s’éclabousser. Le ressac que l’on retient entre nos doigts ouverts.

Bon retour au crapaud et surtout, bon retour à ses pages de plus en plus indispensables.


lundi 3 avril 2006

VARADERO




Le crapaud s'en va-t-en vacances pour quelques jours!


Du mardi 4 avril jusqu'à la journée d'anniversaire d'Odile (mon bijou d'avril) soit le 11, le crapaud part pour Varadero, sur l'île de Cuba.


Des vacances qui lui permettront de prendre un congé du "blogue" jusqu'au lundi 17 avril.

Je lui souhaite du beau temps et du soleil ainsi qu'à Mathilde.

Qui sait, trouvera-t-il là-bas, de quoi "étang"-dre son imagination.



À bientôt.

dimanche 2 avril 2006

Le cent quinzième saut de crapaud

… la suite …


… en temps décousu…

L’Anse-au-Griffon, sous l’impulsion donnée par le père de Joseph Lacasse devint graduellement ce qu’il est maintenant. Un petit village sur la côte gaspésienne où l’on s’installa progressivement, progressa. Agréable à vivre. La mer et la montagne, à la porte de cette étendue boisée qui deviendra plus tard le parc Forillon, belles et porteuses d’espérances.

Joseph, libéré de la présence tyrannique de cette cousine, la boiteuse Suzanne – dont on apprendra quelques années plus tard qu’elle quitta la Gaspésie pour la grande ville de Montréal où elle fut employée par une riche famille afin de s’occuper de l’éducation des enfants – se maria à Élisabeth Gendron. La femme parfaite pour lui. Peu sensible aux élans de l’âme, pratique en tout, soucieuse de l’organisation de la maison afin que toujours on puisse s’y trouver bien, d’une propreté maladive et, de manière presque compulsive donnait au temps une logique froide et indiscutée.

Ils eurent huit enfants : quatre garçons et quatre filles. Herménégilde, l’aîné de la famille, le seul à demeurer à l’Anse-au-Griffon, s’intéressera aux travaux de la ferme. Les autres quittèrent rapidement, n’y revenant qu’à Noël, à Pâques et parfois, un jour ou deux, au cours de l’été. Ce fut d’ailleurs le drame de la vie de celle qui deviendra grand-mère Lacasse, ne plus revoir ses enfants. Elle jettera son dévolu sur la douzaine d’ Herménégilde et Jeanne.

Dire qu’à la suite de la boiteuse, Joseph fut un être intéressant, quelqu’un dont on recherchait la compagnie, serait mentir. Certains avancèrent qu’il vivait dans sa tête. Lui parler c’était le déranger. Comme si on allait le chercher dans une dimension qui n’était pas celle de tout le monde.

Sa peur des chiens, légendaire. Au fond de lui-même, était-ce celle des chiens ou la hantise qu’une bête aux yeux jaunes et aux crocs noircis ayant un jour pris le chemin de la forêt, ne revienne ? En coyote peut-être ? De sa fenêtre à laquelle il s’assoyait si souvent, dans l’inconfortable insécurité que ses yeux gris acier laissaient transparaître, Joseph Lacasse fixait la forêt. Dans des silences entretenus qu’avec les années on interpréta comme de la sagesse. Ses paroles d’énigmatiques qu’elles étaient, devinrent mystérieuses, sibyllines.

On le savait tout le contraire de la méchanceté. Docile, grand-mère Lacasse le menait par le bout du nez, parlant pour lui, décidant pour lui, agençant la vie familiale comme s’il s’agissait de la vie tout court.

Il aura vécu une existence disloquée. La maison paternelle devint la sienne puis deviendrait celle d’Herménégilde. On transforma périodiquement l’étage selon les nécessaires commodités que l’arrivée d’un enfant supplémentaire nécessitait.

Jamais, plus jamais, Joseph Lacasse n’était retourné au grenier. La porte fut close. Personne ne remarqua les soubresauts qu’il eut lorsqu’on parla de le réaménager pour l’arrivée des douze enfants. Il n’allait pas donner un coup de main. La chambre dans laquelle, à la noirceur la plus complète, il avait passé ses nuits d’homme marié deviendrait celle de son fils. Il emménagerait dans la chambre froide, l’ancien petit salon, en bas.

Les amours avec Élisabeth Gendron furent des amours industrielles. Jamais il ne ressentit pour cette femme qui l’accompagnera toute sa vie durant, autre chose qu’une forme différente mais semblable à de l’attendrissement. Tranché de ses émotions, ne pouvant leur faire confiance, il accompagnait cette femme sans la connaître entièrement. Il ne l’avait jamais regardée, nue. Ne l’avait touchée intimement. Il ne lui avait jamais dit l’aimer. Elle était là près de lui, comme une odeur sortant du bois, comme la couleur des nuages, comme la suite de la suite des choses. Il ne lui parla jamais. Elle le savait secret. Il était obéissant et surtout, il n’était pas méchant. Le reste rejoignait le superflu.

Joseph Lacasse, une fois la famille de son fils installée, sut où était le couteau. Il refaisait le chemin de la berceuse à l’atelier, au couteau, mille fois par jour dans sa tête fêlée. Mesurait la longueur de chaîne retenant les chiens, au millième de pouce. Savait quand les restes de table leur étaient lancés. Et s’installait dans l’attente. Essayait de modifier la peur de la mort en la calquant sur ses références passées. Regardait, souvent, grand-mère Lacasse.

Joseph avait choisi le mois de mars. Certain que dans son imagination, l’île nouvelle, celle que depuis tant d’années il reconstruisait après l’avoir ensevelie puis remontée et encore défaite, saurait supporter son pas lourd. Le gris acier serait la couleur du drapeau qui y flotterait.

Il palpait sa jugulaire comme celui qui a mal et qu’aucun médicament ne peut soulager.

Il partit. On ne s’en rendit pas compte. Aucun ange ne sonna de cloches. Prit le couteau alors que les chiens grugeaient les os. En route, il ne jeta aucun œil derrière lui. La neige grisonnait. La lame du couteau à l’intérieur de son manteau. Froide et invitante.

Le village traversé, l’église devant lui, il regarda la mer. Se coupa la jugulaire. Mourut.

Au loin, encore plus loin que l’espace d’une vie, comme un cri gigantesque de coyote qu’une chaîne piégée aurait étouffé, sur une île invisible que le soleil timide mordillait, entre jaune et noir, puis gris, acier, quelqu’un, les yeux crevés de s’être trop agrafé au même paysage, à petits pas, dans la plus apeurante nudité… pleurait.

Une femme vêtue de tweed jaune assista aux funérailles.

…Fin…


jeudi 30 mars 2006

Le cent quatorzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
… à la même époque…

Le bonheur et la souffrance logent en nous. Ils choisissent judicieusement l’endroit, différent pour l’un et pour l’autre. Ils ne font pas bon ménage. En duel permanent, ils se disputent âprement un recoin du corps, un recoin de l’âme qu’ils investiront. Le bonheur vient seul, il est singulier. La souffrance est plurielle.

Chez Joseph, les souffrances se manifestèrent par des crampes à la jugulaire qu’une bride attachée, qu'un licou en feu, qu'un foulard de crin étranglant le contraignaient à porter comme une ceinture entre sa tête et son corps.

Il rougissait de honte ou pâlissait de peur lorsqu’il quittait son île, le seul endroit où il puisse se délester un peu du carcan enroulé à l'invisible pilori paralysant sa voix lorsque d’aventure, elle osait traverser sa gorge éteinte.

Juin, ce mois-passeport vers l’été, celui de la Fête-Dieu, sans doute l’occasion de la plus grande manifestation paradée qu’organisait le curé de la paroisse, ce juin disloqua entièrement Joseph.

La famille Lacasse partait vers le village, père en tête, gorgé à l’avance de l’admiration qui rejaillirait sur lui alors que tous verraient son fils aîné, porte-drapeau de la banderole de satin offerte au vent, aux cieux et aux yeux des habitants de l’Anse-au-Griffon, lancerait la marche.

- Joseph ne sortira pas, dit Suzanne. Il n’est pas question qu’il aille à la procession quand il n’est pas même capable de faire le petit peu que je lui demande de faire.
- Tu te punis aussi, répondit le père anxieux de quitter la ferme.
- Il a besoin de discipline.

L’enfant disparut vers la grange. Il avait bien entendu tomber le châtiment sur lui et dans la poussière qui se levait sur la route, s’évanouirent ces quelques moments d’espoir de quitter ce lieu dans lequel l’enfer avait fait son nid.

Les hirondelles faisaient des clins d’œil en passant au travers le rayon de soleil qui, du plafond de la grange traçait une ligne oblique jusqu’aux pieds de l’enfant grelottant. Il savait sentir la menace. En reconnaître l’annonce par ses silences tambourinant dans l’espace.

L’attente inquiète fut d’une si longue brièveté que, fondue dans le cliquetis d’une chaîne qu’activaient des mains expertes dans le maniement de la torture, la silhouette de la cousine apparut à la porte. Elle avait détaché le chien qui, avec une force dévastatrice, la tirait tant et tant qu’elle en oublia de boiter.

Cloué sur place, Joseph ne put s’éclipser du regard grimaçant de Suzanne. Sidéré par la présence du chien qui venait tout juste de renifler sa présence, l’enfant appela la mort, qui seule pourrait l’exempter des morsures que le cruel animal s’apprêtait à lui infliger.

- Espèce de petit morveux, tu pensais bien que je n’allais pas te trouver.

Les yeux jaunes du chien, dans une fixité surprise, lui brûlaient la peau.

- Connais-tu le châtiment à qui tue sa mère ?

Les crocs cherchaient l’endroit exact où trancher la chair.

- Tu vas arrêter de me provoquer tous les jours avec ton air de morveux.

L’haleine fétide du chien lançait vers Joseph des odeurs de coyote déchiqueté.

Suzanne n’en pouvait plus, à bout de force, de retenir les ardeurs herculéennes du chien qui bondit vers l’enfant mouillé de sueurs. Le cri qui s’échappa de lui résonnera dans ses tempes jusqu’à la fin de ses jours. Il l’entendra perforer les silences muets que devinrent, à partir de ce jour de la Fête-Dieu, d’innombrables appels à la pitié qu’il logera à la vie. Devant cette proie inerte et abandonnée, surpris par son cri lugubre, le chien stoppa son élan et s’attaqua à la chaîne. Il la prit dans sa gueule spumeuse et rebroussa chemin, bousculant au passage la cousine stupéfaite.

Le chien se précipita hors de la grange et prit le chemin des coyotes. Il laissait derrière lui, dans le sillage que la chaîne rouillée avait tracé, une femme défaite dans sa guerre et un vaincu, englouti dans la peur qui venait, une autre fois, de le mordre à la jugulaire.

Suzanne tourna un talon haut et un autre hésitant, sortit de l’île imaginée par Joseph, évanoui, halluciné… divaguant dans une réalité à construire. Son île ne lui était plus un refuge sécuritaire. Il allait devoir créer un autre lieu quelque part entre le visible et l’invisible, où il pourrait s’établir sans courir de risques.

Il le trouva. Aussitôt revenu de cette mort momentanée, il le bâtit en lui, dans son imagination.

Suzanne quitta la ferme avant le retour du père.

…à suivre…

mardi 28 mars 2006

Le cent treizième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
…de celles qui perdureront…


Joseph Lacasse avait mal au sang. Il n’arrivait pas à établir une ligne de démarcation entre le sien et celui que Suzanne fit éclabousser dans son âme. Était-il bien à lui ou à sa mère, ce sang que la cousine arbora diaboliquement devant ses yeux ? Son cœur boitait. Son île s’asséchait.

Joseph Lacasse avait mal au corps. Il ne parvenait pas à balayer de son esprit les reflets de cette personne, plus infirme qu’il ne la voyait en plein jour. Les artifices de la nuit… La boiteuse nue bousculait des images auxquelles, jamais auparavant, il ne s’était arrêté. Était-ce lui qui l’avait ainsi mutilée ? Ou le résultat charnel de ce qui accompagne la méchanceté ? Le corps parle, plus menaçant encore quand il se lève la nuit, du feu à la main, du feu dans les yeux, du feu sur le sang. Joseph ne pouvait plus regarder son propre corps. Son corps sali. Il se mit à craindre ce spectre se faufilant près des hanches de Suzanne. Allait-il l’attaquer, l’estropier s’il se touchait ainsi qu’elle le fit devant lui ? Son corps se froissa.

Joseph Lacasse avait mal au sexe. Il n’avait jamais porté attention au sien avant cette nuit fantomatique. Pourquoi était-il différent de celui de la boiteuse ? En serait-il amputé un jour comme punition pour la mort de sa mère ? Deviendra-t-il à ce moment-là, infirme ? Comme elle. Et méchant ? Comme elle. Y avait-il les bons, les sans-sexe, et les mauvais, les avec-sexe ?

Joseph Lacasse avait mal au monde. Il n’avait jamais remarqué que la guerre isole. Qu’elle bat son plein sur des ailleurs que les belligérants n’ont pas choisis, mais que leur impose la cruauté. Qu’on ne choisit pas ses adversaires. Ils nous arrivent tout droit de l’éclatement perfide de l’égoïsme. Un acte d’orgueil gigantesque armé jusqu’aux dents. Un forage d’instincts meurtriers. Un choix entre la fatalité de vivre ou de mourir. Le monde devenait à ses yeux une caserne assise sur de la poudre à canon.

Joseph Lacasse avait mal à la lumière. Il apprit dans un fulgurant éclat de phosphore tout l’artificiel des rayons du soleil et ceux de la lune. Il ne pouvait plus nommer leurs dissemblances. Le jour, il cherchait la nuit. La nuit, s’apeurait du lacté dans lequel les ombres s’empoussiéraient. Il colora son île imaginaire en noir et blanc. Avec les pourtours gris, comme ses yeux. Sur tout ce que son regard s’arrêtait, les couleurs dégoulinaient, se rapetissaient dans une mare délavée.

Joseph Lacasse avait mal à lui. Il reçut la métamorphose nocturne comme une nouvelle naissance. Il enfantait d’un autre qu’il n’avait pas désiré. Un être couvert d’abjections qu’il nourrirait de stériles pourritures, de restes de table où il ne sera jamais convié. Comme si au lieu de les jeter au chien, on les engouffrait furieusement dans la gueule avide d’un fou. Il côtoierait un Joseph Lacasse non baptisé, en retard sur la route des limbes. Un lui à côté de lui. Leurs ombres superposées projetant encore plus d’ombre.

Joseph Lacasse avait mal à l’avenir. Il n’arrivait plus à départager hier et demain. Il n’y avait que la nuit dernière. Que la peur de la nuit prochaine. Que la nuit. Que la peur. Celles qui s’approchent, nuit et peur confondues. L’éternité de la nuit. Il lui donna des noms comme s’il devait les démarquer sur l’ardoise du temps. « Celle-là », puis « l’autre après », et « encore une autre »… Il se mit à les indéfinir afin de mieux estamper la mémoire de l’horreur. Plus de place ne restait en lui pour autre chose que cette chose qui charpenta sa marche à l’aveugle dans les brouillards remplissant ses yeux.

Joseph Lacasse avait mal à la mort. Il la voyait maintenant. Collée à ses reins, cherchant à lui consumer l’intérieur. Un brasier d’os, de chair et de sang qu’alimentait sadiquement une main habile à lui charogner les derniers vestiges d’une vie offerte au bourreau, comme un sacrifice inévitable. L’espace entre la vie et la mort était aspiré, capté et emprisonné dans un grand filet à papillons. Étourdi, Joseph Lacasse voltigeait au coeur des grands huit articulés par un chorège païen, centrifugé aux mailles du piège. La danse macabre commençait.

Joseph Lacasse avait mal à la vie. Il ne la voyait plus maintenant. Le linceul noir dans lequel elle s’était drapée, l’en empêchait. Rejoindre sa mère. Revenir en elle. Ne plus bouger afin qu’elle ne meure plus. À rebours, comment faire ? S’accrocher à l’aile blessée de la mouette qui plonge dans la mer ? Ramper sous la paille de son île ? Arracher l’acier de son œil ? Ou tout simplement se laisser envahir par l’insensibilité des mots, des gestes ? Se donner en pâture à la haine et à la rancune ? Traverser comme un marcheur épuisé les jours et les nuits, la tête haute à ses pieds, les sentiers sans ruisseaux ? Mordre ? Comme un chien dévorant des coyotes…

Joseph Lacasse n’était plus Joseph Lacasse. Il ne souvenait plus de lui. On avait déformé le peu, si peu de lui avec lequel il pouvait composer. Un sans-nom sans abri perdu dans un pays inconnu.

Joseph Lacasse, égaré parmi les siens, ne put, jamais plus sourire. Les réflexes innocents de l’enfant en lui furent stigmatisés. Une vague asséchée.

Joseph Lacasse n’avait plus d’identité. On avait croqué dedans. À grands coups de ruissellements de sang. Une jambe boitant l’avait frappé si fort que les ecchymoses inapparentes à ceux qui ne le regardaient plus, se logèrent en locataires éternels dans l’exigüité de son être. Le seul endroit où il pouvait être petit.

Il changea de nom. Joseph Lacasse était devenu Joseph… Le cassé.


… à suivre …











lundi 27 mars 2006

Le cent douzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…

Son île imaginaire, établie dans la grange, là où jambes à son cou il trouvait refuge quand la boiteuse cousine Suzanne le prenait en chasse, s’installa en lui. En fait, elle y est toujours demeurée. Des années après les événements, marié à Élisabeth Gendron, il devait fréquemment y retourner. Comme un abri que le temps instilla dans son sang. Une réponse sommaire à la réalité des autres. Sans être un rêveur, la vie de Joseph tenant plutôt du naufrage. À un oubli de naufragé… Une longue tige d’acier, grise comme ses yeux, le reliant encore à la berge qui s’éloignait dans des bruits devenus rumeurs… Il lui semblait vivre à côté de la vie.

Les membres de la famille Lacasse, et Suzanne, revenaient des prières du mois de Marie en compagnie des Gendron. Les hommes discutaient. La boiteuse écoutait la mère. Les enfants s’entremêlaient. Joseph fermait la marche. Le jour tombait. Le chien les attendait.

Un soir de ce mai aux odeurs de lilas, ce fut avant les concerts de criquets et de cigales, ces annonceurs de beau temps, restera imprégné dans l’âme et le corps de Joseph. La boiteuse ne s’était pas intéressée à lui de la journée. Avec le temps, une victime finit par se sécuriser des attaques de son bourreau. Elles le maintiennent en vie. L’empêchent de mourir de lui-même. Il n’allait jamais se douter que maintenant on piétinerait ses nuits.

Le grenier, d’où il appelait le sommeil qu’accompagnerait une sentinelle vigilante, transformé en chambre inconfortable, froid en hiver, suant en été, les entre-saisons voguant entre le deux, ce grenier possédait une porte donnant sur l’étage de la maison. Les frères et les sœurs de Joseph dormaient dans cette grande pièce où quatre lits s’entassaient. La chambre de son père. Puis la dernière, adjacente à l’ancienne nuptiale, l’antre de Suzanne. Le périmètre de sécurité était délimité par une rampe qui, lorsqu’on s’y accrochait, menait à la cuisine d’hiver au rez-de-chaussée et à l’entrée du grenier.

Grand-père Lacasse voyait bien sous le pas de la porte, la lueur scintillante d’une lampe à l'huile. Elle restait là, à plat ventre sur le plancher, nuançant des teintes de jaune avant de s’évanouir dans un noir le plus obscur. Cette raie de lumière ne possédait qu’une seule vie. Sans doute l’espace compris entre se dévêtir et se mettre au lit. Parfois, l’humidité des doigts de Suzanne égrenant les aves de son chapelet traversait les murs dans une fragilité graduée.

Ses frères et ses sœurs dormaient. Les enfants rejoignent vite le pays des songes. Ils ont tellement accumulé d’images au cours de la journée que leurs yeux grattent. Ils sont tellement occupés à suivre les fées qui emplissent leur nuit que rien ne les distrait. Ils se retrouvent dans cet ailleurs que le mélange des sons, des couleurs et des odeurs a mis en bouquet et qu’ils respirent comme un oxygène concentré.

Cette nuit-là.

Cette nuit-là, Suzanne n’éteignit pas le fanal. Elle se leva, et telle une louve silencieuse mariée à un chien sanguinaire, l’ogresse somnambule se dirigea vers le grenier. Boitait-elle ? Joseph ne put le dire. Il entendit le gond de la porte tourné sur lui-même. Apparaître à ses yeux. Rêvait-il ? Les cheveux de la cousine se perdaient derrière son cou. Nue. Blafarde. Même en nageant dans les sueurs qui l’inondaient, son ’île était trop loin. La noyade ne venait pas. Le squelette des mots lui barrait la gorge. L’asphyxie respirait pour lui. Paralysé dans des gestes urgents, sa mâchoire pleurait. Son cœur vomissait.

- Vois ce que tu m’as fait, espèce de petit morveux.

Une coulée de sang filamenteux, rouge et noir selon les reflets de cette lumière qui insistait à la main de la cousine, cheminait vers sa cheville difforme. L’autre main, ouverte et maculée, tendue vers Joseph, l’accusait. Le condamnait. Une cible s’avançant.

- Espèce de petit morveux.

Elle martelait plaintivement ses paroles, toujours le fixant. C’est l’âme qu’elle visait. Inépuisablement, comme si d’avoir entrepris ce pèlerinage diabolique la rendait plus humaine à ses yeux. Plus vivante de la mort qui s’écoulait d’elle.

Joseph, comme un fœtus pourri, recroquevillé en lui-même, paralysé de peur et de honte, reçut le pubis de la cousine en pleine figure. À la senteur du sang, à l’heure où le chien guettait les coyotes et hurla sa rage, il perdit connaissance.

À l’aube, quand naissent les couleurs du jour, Joseph ouvrit un œil. La porte de sa chambre refermée ressemblait à un catafalque. On bougeait sous le plancher. Il lui sembla entendre le « bonjour » de son père qui partait. La chaîne cliqueter. Des chuchotements au-dessous parvenant à ses oreilles évanouies, il ne repérait qu’une seule voix. Visqueuse.

Son île l’appelait.

- Penses-tu que je fais faire deux déjeuners, Joseph Lacasse ? Tu viens de passer tout droit.

Il y avait dans le voisement de Suzanne, en plus de la haine habituelle, le signal que le champ de bataille où déjà coulait le sang, avait été déplacé.

… à suivre …






samedi 25 mars 2006

Le cent onzième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…

Les enfants, ça ne regarde jamais plus loin que très proche. En fait, leurs yeux ne sont pas encore devenus des radars, ils sont géodésiques. Ils voient ce qu’ils dévisagent, c’est tout. Premier degré. Par la suite, dans les empreintes de la mémoire, là où tout s’est concentré sans nuances de teintes et de significations, comme installées quelque part bien au chaud dans un grand ensemble vierge de possibles, s’organisent les remous. Les bousculades fusionnent. Ils n’arrivent pas encore à discriminer le nécessaire de l’important ou de l’essentiel. L’œuvre du temps prend la relève. Les années codifient ces flashs stroboscopiques, les structurant comme si elle y mettait de l’ordre. Un grand ménage du printemps.

Le chien sans nom léchait ses pattes. Les premières fontes de neige l’obligeaient à cette hygiène, une tâche à laquelle il s’appliquait avec une patience carnassière. Il y était, suite à la demande de la cousine Suzanne, depuis la fin de l’été. Les foins étaient coupés. Entassés dans la grange. Les odeurs mêlées. Celle de la luzerne, surtout. À moins que ce ne fut du sarrasin.

À l’automne, Joseph Lacasse remarqua le poil de la bête devenir épineux, les yeux d’un jaune progestatif et les crocs, comminatoires. Il se souvint de ce matin, une fois son père parti vers le village, où le monstrueux animal, babines rouges et corps luisant, ayant sans doute attaqué un coyote audacieux puis s’étouffant au bout de sa chaîne, l’air bouffi d’orgueil qu’il ne partagerait avec personne, manifestant une rage contenue. Les frères et les sœurs de Joseph jugèrent plus prudent de ne pas le nourrir. Le chien savourait une victoire, les pattes ensanglantées.

L’hiver fut rigoureux. Le chien hurla quelques nuits sans attendre pour le faire que la lune fût pleine. Il guettait des proies, tapi dans l’ombre, enveloppé dans un silence complet. Arracheur de vies.

Les attaques de Suzanne vis-à-vis Joseph, depuis l’installation de la bête, prirent une nouvelle direction. Comme un scientifique rigoureux, elle colligeait des données sur la routine et les habitudes de ce jeune orphelin de mère qui n’osa pas s’enquérir du portrait disparu de la crédence. Même la dentelle tressée sur laquelle reposait le cadre n’y était plus. Un coup de chiffon effaça les derniers signes de la seule présence ayant pu le rassurer.

Elle tenta quelques initiatives belliqueuses dont le seul objectif visait à gauger la défensive de l’autre. Celui-ci ne pouvait rivaliser en stratégies. Une seule : il quittait précipitamment pour aller se blottir à la même place, dans la grange. Entrée. À droite. Une porte. Le foin. L’attente que tout fut redevenu calme.

Le printemps passa ainsi. Qu’elle ne le prenne pas en défaut sur quoi que ce soit, cela représentait une journée de répit. Qu’elle réussisse à lui lancer un objet ou une volée de coups, cela représentait une journée normale. Qu’elle progresse dans l’élimination de la distance qui la séparait de lui et parvienne à lui retenir un bras, y enfonçant des ongles acérés, cela lui rappelait les failles de sa défensive.

Combien de fois espéra-t-il qu’elle parte ? Que le père lui signifie que sa présence n’était plus requise ? Il invoquait l’intervention de sa mère. Cela n’advint jamais. Traqué, s’épuisant rapidement à tenter de croire que ce supplice ne pouvait être que temporaire, inconscient du fait que sa cachette était brûlée, Joseph se construisit un château-faible au beau milieu d’une île imaginaire. Le foin était l’eau. La porte, le continent, loin à ses yeux, tel un mirage. Et cette ardente certitude que jamais ne viendront les secours. Il s’effilochait de jour en jour, de nuit en nuit, de cachette en cachette. Seuls les grognements rauques du chien le ramenaient à une réalité qui progressivement l’expulsait du temps.

Suzanne n’avait plus besoin maintenant d’accélérer les sautillements que ses pas marquaient inégalement sur le plancher de la cuisine ou dans les marches de l’escalier. L’enfant répondait continuellement de la même manière, mécaniquement, à ses charges. Elle avait renoncé à crier, sauf l’abject « espèce de petit morveux » préfaçant le début des hostilités. Elle goûtait déjà au miel de la victoire. En redemandait.

En mai, le mois consacré à Marie, en fin de journée, tous les habitants du village se réunissaient sous l’imposant calvaire jouxtant le cimetière. Le curé de l’époque y invitait les paroissiens pour des prières, les premières depuis les grandes cérémonies de Pâques. Cela permettait aux gens de se rencontrer, d’échanger sur la saison présente et celle à venir.

Le père de Joseph tenait absolument à ce que ses enfants participent, se targuait devant son fils aîné, officiant près du curé. Il ne tarissait pas d’éloges pour celui qui, avec une facilité incroyable, s’était mis au latin et semblait même le comprendre.

- Pas mal moins fainéant que Joseph, celui-là.

Le père reçut les paroles de Suzanne comme un compliment envers celui dont il espérait secrètement le voir partir pour le séminaire.

Joseph Lacasse n’aimait pas y être. À ses oreilles, ce qu’il entendait, prenait des airs de bien inutiles lamentations.

… à suivre …









jeudi 23 mars 2006

Le cent dixième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…


L’enfance de Joseph Lacasse se résumerait en un grand jeu de cache-cache. Entre Suzanne, la cousine de son père, et lui. La boiteuse. Celle dont il était le souffre-douleur. Qui, le jour, l’épiait afin de le prendre en défaut sur tout ou rien. Qui, dans ses rêves la nuit, l’obnubilait en se transformant en une castratrice féroce et sanguinaire. Les vilénies qu’elle utilisait, s’écrivirent comme de profondes douleurs dans l’âme du jeune garçon de l’époque, du jeune homme qu’il devint et de l’homme qui s’ensuivit, alimentant une inépuisable source de fiel à laquelle il s’abreuvait bien malgré lui.

Elle mit un cadenas sur son âme. Des couches de culpabilité superposées à celles de la honte, de la peur et de l’inquiétude étendues avec un pinceau rudimentaire ! Sans attendre qu’elles ne sèchent, une autre y était appliquée avec encore plus de force mue par une énergie destructrice.

Cette femme allait devenir son ennemie. Sa fatalité aussi. Ne pouvant espérer du père un quelconque appui, il partait pour la guerre, vaincu à l’avance, armé d’une sensibilité que la moindre épreuve affaiblissait. Ne pouvant souhaiter de ses frères et de ses sœurs une quelconque déférence, on l’enrégimentait dans une troupe solitaire.

Cette femme lui imposait un terrain de bataille sur lequel, sans expérience, ne sachant pas d’où les coups pouvaient survenir, il errait sur des chemins minés. Il vécut pour la première fois de sa vie, l’antipersonnel. Les coups de canon sans nombre éclataient à ses oreilles, éparpillant dans son espace de plus en plus restreint des morceaux charnus de son innocence, l’assourdissant chaque jour davantage. La surdité guettait son cœur.

Cette femme devint à ses yeux le premier modèle que l’existence lui fournissait ; le premier modèle féminin. Et ça boitait… Des bruits incessamment répétés de sabots le pourchassant. Même sa retraite la plus intime, la grange, fut assiégée. La pugnacité de Suzanne allait lui être crachée au visage de manière atroce.

La belligérante, tout à fait consciente des limites que lui imposait son infirmité, devint encore plus rusée. Maniant fort habilement les artifices de la gentillesse et de la cruauté, elle lui tendait des pièges dans lesquels tombait grand-père Lacasse, croyant que l’opiniâtreté de la cousine s’adoucissait quand dans ses yeux pointait une supposée accalmie. Il paya chèrement cette ingénuité.

Suzanne insistait depuis quelques semaines auprès du père de Joseph afin qu’il se procure un chien. Les coyotes, nombreux dans la région, s’attaquaient aux poules de la ferme. Chaque matin, une nouvelle victime s’ajoutait à celle de la veille. Cela donna des munitions à la cousine au point qu’un bon jour, un clébard aux yeux jaunes, aux crocs aiguisés et à l’allure patibulaire fut attaché tout près du poulailler.

Le père de Joseph fut strict en interdisant que pour aucune raison on ne le détache. La férocité sanguinaire de la bête nécessitait que l’on s’en tienne éloigné. Les enfants eurent la tâche de le nourrir, mais en lui lançant d’une distance mesurée, deux longueurs de chaîne, les restants solides de la table. D’ailleurs, ce chien n’intéressait ni grand-père Lacasse ni ses frères et sœurs. Ses allures lycanthropes n’avaient rien de rassurant.

Ce chien, sans nom, ne jappait que la nuit. Sans doute au passage des coyotes. Puis se taisait dans un grognement sourd. Les cliquetis de sa chaîne résonnèrent longtemps dans la mémoire apeurée de Joseph.

Suzanne mit un certain temps à l’apprivoiser. En fait, se l’approprier serait plus juste. Elle cachait dans son tablier des morceaux de sucre. Sans être vue par personne, un pas claudicant après l’autre, de jour en jour, s’approchait de lui. Les monstres se reconnaissent et savent se domestiquer.

Un mois plus tard, sans pour autant pouvoir lui toucher, elle avait su se faire accepter de lui. Du moins, permettait-il qu’elle harponne la chaîne, la tienne de plus en plus longtemps dans sa main et en échange, lui jetait un carré de sucre. La bête s’y projetait puis, docilement à la fin, s’en retournait au bout de la chaîne que Suzanne lâchait.

Le manège fonctionna à l’insu de tous. Bientôt, elle pouvait exiger de lui qu’il sache attendre le moment précis de la tombée de la récompense. Pour un service à rendre. Celui qu’elle mijotait en elle avec avidité.

Ce chien allait s’ajouter à l’arsenal de la cousine. Déjà, elle s’en délectait. Son infirmité se transcendait dans la bête continuellement assujettie à une chaîne de la même couleur que le cadenas qui emprisonnait Joseph.

La stratégie militaire de la cousine était maintenant prête. Ne restait plus qu’à identifier le moment idéal pour l’exécuter. Les armes fourbies, elle allait les camoufler sous une période de tranquillité présageant l’explosion d’une indescriptible fureur.

Joseph ne vit pas que le chien aux yeux jaunes, aux crocs menaçants, terré tout le jour au bout de sa chaîne, frétillait à la vue de Suzanne.


… à suivre …









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