mercredi 17 mai 2006

Le cent vingt-huitième saut de crapaud

... la suite …

Madame Synnott prit place tout à côté d’Élisabeth. Dans ses yeux d’une si grande douceur, on aurait lu facilement que les paroles à venir, elle les connaissait déjà sans les avoir entendues. Les paroles de femmes vont directement au cœur des choses. Et les choses de femmes sont celles du cœur.

- Je suis heureuse, me semble-t-il, avança une Élisabeth qui se calmait au contact de la sage-femme.

Herménégilde ouvrit les yeux ayant entendu la voix de sa mère.

- Je suis heureuse et en même temps j’ai l’impression de ne pas l’être comme je le souhaiterais.
- Que veux-tu dire exactement ?
- Joseph est tellement secret, tellement distant.

Élisabeth but un peu de son thé, ce qui la remplit d’une rassurante chaleur. Elle sembla se calmer et cessa de pleurer.

- Les hommes n’ont pas l’habitude des femmes, dit madame Synnott qui venait de prendre la main d’Élisabeth, la caressant tout doucement.
- Il ne me parle jamais d’autres choses que des travaux de la ferme, de ce qu’il y a à faire et attend que je lui dise comment je veux que cela soit. Il est incapable de décider par lui-même.
- Tu sais, ils ne sont pas tous ainsi. Plusieurs et je suis conscient que les femmes qui viennent chez toi pour la couture ou autre chose t’en parlent différemment.
- Vous avez raison. Elles sont soumises. Quand ce n’est pas à leur mari ou leur famille, c’est aux affaires du curé.

Rapidement et cela depuis qu’Élisabeth avait quitté la maison paternelle pour s’installer chez son mari et monsieur Lacasse, elle recevait des femmes mariées, ou en voie de l’être, qui lui donnaient à confectionner des vêtements pour la saison ou pour des occasions spéciales, les écoutait et se sentait choyée de ne pas à subir l’autorité parfois intransigeante des hommes. Elle était une exception à la règle en vigueur et tout à la fois, cela la rendait particulière.

Ces femmes vivaient parfois l’enfer. Juste de pouvoir sortir de chez elles, de venir passer quelques minutes chez la couturière, cela exigeait d’elle des permissions longuement négociées. Élisabeth était devenue une sorte de conseillère sur plusieurs aspects de leur existence. Sa manière de voir la vie et beaucoup comment elle l’organisait, lui valait un statut hors du commun. Élisabeth n’usait pas de ce pouvoir qu’on lui octroyait, cherchant davantage à comprendre les malheurs de ces femmes, leur offrant parfois des conseils dont elle savait pertinemment qu’ils devenaient des papillons lancés dans le vent au large de la mer.

- Tu ne dois pas te sentir responsable des autres. Les femmes qui te parlent, Élisabeth, trouvent chez toi un lieu où déposer leurs souffrances. Sache les recevoir et leur faire saisir que tu les accueilles sans les juger.
- Mais monsieur le curé s’inquiète de cela.
- Toi aussi, si je comprends bien.
- Ce n’est pas ce qu’en pense le curé qui m’effraie…

Élisabeth déposa sa tasse de thé sur le coin de la table. Jeta un coup d’œil vers son fils qui bougeait, l’appelant à la tétée. Elle se leva, prit l’enfant et lui offrit le sein. Madame Synnott aimait voir cette communion de la mère et l’enfant.

- … c’est ce que je pense, moi, du curé.

Un vague sourire s’esquissait sur le visage de l’accoucheuse. Un peu comme si cette jeune mère, cette femme si petite de taille, se présentait à elle comme une géante. De celles qui n’existent pas assez. De celles que l’on écrase au berceau. De celles qui devront survenir afin que change le monde. Elle savait, de toutes les fibres de son âme, que c’est par les femmes, une fois debout et bien installées dans leur corps, bien libérées de la soumission qui écrasait leur liberté d’être humain, c’est à partir de ce geste en soit anodin mais tellement difficile à entreprendre que demain pourrait cesser de ressembler à hier.

Elle savait, cette femme sage, cette fomenteuse de vies, que tant et aussi longtemps que ses sœurs demeuraient isolées dans leur cuisine, dans leur lit, incapables de prendre la parole autrement que pour approuver leurs hommes qu’ils soient avec ou sans soutane, elles se condamnaient à subir l’oppression de ces maîtres que servilement, pour faire leurs devoirs, elles s’obligeaient lamentablement au malheur. Est-ce que cette Élisabeth aurait déjà su dans le fond de son cœur et de son intelligence, sans pour autant se charger d’une mission salvatrice, qu’elle pourrait entre deux fils à coudre, entre deux recettes, dire que la vie est transformable ?

Élisabeth venait d’achever de nourrir son fils.

… à suivre …

lundi 15 mai 2006

Crapaud spécial: ...à louer


… à louer

Appartement situé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, sur la rue La Fontaine (est de Montréal, au Québec), à deux pas du système d’autobus menant directement à la station de métro Pie-IX, pour la période du 11 septembre au 15 octobre 2006.

. Deux chambres comprenant un lit double chacune et garde-robe;
. Très grande salle à dîner avec téléviseur (câble);
. Cuisinette avec frigo, poêle électrique et lave-vaiselle sur roulettes;
. Salle de bain avec douche, laveuse/sécheuse;
. Deux bureaux avec dans chacun installation d’ordinateur (internet extrême haute-vitesse);
. Salle de rangement intérieure (un vélo disponible);
. Cour extérieure avec barbecue.

La location est pour cette période seulement.

Le ménage devra être fait avant le départ par le locateur ou une surcharge de 50$ (environ 40 euros) sera ajoutée au prix de location de la semaine ou de toute la période.

Deux personnes seront continuellement disponibles pour résoudre les problèmes pouvant survenir.

Prix comprenant l’appartement, l’électricité, l’internet et le câble télé :
. à la semaine : 300$ (environ 250 euros)
. pour toute la période : 1000$ (environ 825 euros)

À contacter :

Jean Turcotte
3940 rue La Fontaine
Montréal, Québec
H1W 1W6
Portable : (514) 245-6764
jean.turcotte@videotron.ca

Afin de voir les photos de l'appartement, vous cliquez sur ce lien.

vendredi 12 mai 2006

Le cent vingt-septième saut de crapaud

... la suite …

La naissance d’Herménégilde, son premier fils, transforma Élisabeth. En profondeur. Elle devint davantage une mère qu’une épouse. La grande majorité de ses attentions se tournèrent vers son rejeton et Joseph, le mari ténébreux, devint de plus en plus un accessoire dans sa vie. S’étant rapidement aperçue que celui-ci ne comblerait pas ses besoins affectifs, Élisabeth donna à cet enfant tout ce qu’elle avait. Ne resterait pour Joseph, qui ne s’en plaindra jamais, que les ordres, les commandes et, dans la noirceur de leurs nuits, quelques élans retenus de l’amour.

Elle saigna beaucoup après son accouchement, au point qu’elle jugea utile de se rendre chez madame Synnott, la sage-femme, afin de se faire conseiller. La vieille dame regorgeait de santé et sa jovialité était proverbiale. Rien des choses féminines ne lui échappait. À combien de nouvelles épouses avaient-elles suggéré des méthodes infaillibles pour passer à travers les craintes que leurs mères avaient inscrites dans leur imaginaire ? À celles dont les maternités successives avaient grugé toute leur énergie, elle savait leur offrir un breuvage qu’elle concoctait à partir de certaines plantes dont elle était la seule à en connaître la recette ? Aux femmes plus âgées chez qui les menstruations se faisaient plus abondantes et moins régulières, madame Synnott avait aussi une formule magique.

Élisabeth partit vers l’accoucheuse, Herménégilde bien emmailloté et installé dans un petit traîneau. Ce printemps tardait à réchauffer le jour et ressemblait, le soir, à des fins d’automne. Les nuages gris, immobiles au-dessus de sa tête, se faisaient menaçants. À chaque dix pas, elle se tournait vers son fils pour vérifier si tout était parfait.

Elle arriva complètement essoufflée. Ramassa le poupon, gravit les marches où la vieille dame la reçut avec un regard pénétrant, de ceux qui savent avant même que la parole se délie.

Madame Synnott habitait seule. Sa maison était située près de la route nationale que le père de Joseph, pendant de nombreuses années, s’esquintait à entretenir. Il y voyait une veine centrale infiltrant la région afin de mettre en communication une grande partie de la côte gaspésienne.

- Tu prendras bien une tasse de thé, ma belle Élisabeth ?
- Ce ne sera pas de refus, répondit la jeune mère, les bras remplis d’un Herménégilde endormi.

À l’intérieur ça sentait bon le thé chaud mêlé à l’odeur du feu qui ronflait dans le poêle occupant presque tout l’espace de la cuisine. Un morceau de viande, du gibier, cuisait avec une lenteur étouffée. Rien sur les murs. Pas même un crucifix. De longs rideaux d’une couleur difficile à identifier, à cause de l’âge sans doute, s’écrasaient jusqu'au sol. Une lampe à huile sur la table où une assiette bleue et blanche reposait tout près d’une tasse à moitié vide.

- J’arrive sur votre heure de dîner, s’excusa Élisabeth.
- Tu ne me déranges absolument pas.

Madame Synnott enleva le bébé des bras d’Élisabeth et se mit à le dévisager avec un sérieux inhabituel.

- Tu as un bel enfant.

Élisabeth se défit de son manteau et comme à son habitude, ne passant jamais par quatre chemins, exposa l’objet de sa visite.

- Depuis son arrivée, je ne cesse pas de saigner. Ça commence à beaucoup m’inquiéter.
- J’ai l’impression qu’il n’y a pas que cela qui t’inquiète, ma belle fille.
- Vous avez raison.

Madame Synnott, après avoir déposé l’enfant sur un fauteuil adossé près de la fenêtre, servit le thé.

- Je vais te donner une tisane qui devrait alléger les saignements. Tu sais, les petites personnes sont comme du concentré. Tout est plus compact que chez les autres. Mais dis-moi ce qui te tracasse ?

Élisabeth jeta un coup d’œil vers son fils puis, dévisageant cette femme qui semblait tellement au-dessus de tout, dont rien ne paraissait surprendre, lui ouvrit son cœur.

- J’ai un bon mari. Il est travaillant…

… Madame Synnott lui coupa la parole :
- Toutes les femmes disent cela mais dans le fond de leur cœur elles ne le pensent pas. Elles essaient plutôt de se convaincre. Nous portons toutes un poids si lourd qu’il écrase qui nous sommes vraiment. Tu sais, Élisabeth, nous ne vivons pas dans un temps de femmes.

Élisabeth se mit à pleurer.

… à suivre …

mercredi 10 mai 2006

Le cent vingt-sixième saut de crapaud

... la suite …

Joseph se faisait de plus en plus courant d’air. Il se levait pour la traite des vaches. Entrait pour déjeuner. Repartait aux champs. À l’heure fixée par Élisabeth, il se pointait pour le dîner. Courte sieste avant de se lancer dans les travaux que la saison lui dictait. Elle le rejoignait en milieu de journée avec le thé froid et les galettes à la mélasse, au fond de la terre près du boisé. Rentrait pour souper. S’assoyait sur la grande galerie jusqu’au coucher du soleil. Montait se coucher. Dix mots prononcés durant la journée. À peine. Ils prenaient l’allure d’un rapport sur l’état de l’exploitation agricole.

Ils écoutaient la mer au loin, l’un près de l’autre, dans des silences continus et froids. Élisabeth risquait parfois un commentaire parvenant aux oreilles de son homme comme des ordres. Elle voyait à tout. Il le savait.

Dans son âme, Élisabeth espérait la présence de l’enfant à venir. L’hiver entier de sa grossesse, elle ne diminua jamais son rythme effréné. Mars tardait à venir.

Aux premières heures de ce matin du 8 mars, la future mère indiqua à son mari qu’il devait aller quérir la sage-femme. Ça serait pour aujourd’hui. Madame Synnott se pointa en milieu d’avant-midi. L’accouchement fut court. À peine souffrant. Joseph était dehors. Herménégilde naquit après quelques poussées de sa mère. Il serait grand. Elle n’en douta pas un instant après l’avoir vu et serré dans ses bras.

Madame Synnott ramassa tous les linges imbibés de sang et d’eau. Comme à son habitude, elle conserva les restes utérins. Personne ne savait exactement pourquoi. C’était son salaire.

- Il est en bonne santé. Tu n’as qu’à le nourrir et lui donner, tous les jours, une tasse d’eau fraîche. Les enfants ont besoin d’eau. Ton lait est riche. Donne-toi un mois avant de regarder ton mari et tout ira bien.

Cette femme caricaturée en sorcière par le curé pouvait d’un seul regard jeté sur l’enfant et la couleur du sang, vous dessiner le portrait exact du nouveau-né. Elle prédit à Élisabeth un fils solide, vigoureux et surtout facile à élever.

- Nourris-le longtemps. Ne le cajole pas trop et fais attention à ses yeux. Je vois que ce sera là sa faiblesse. Si tu peux lui laver les yeux avec du thé chaud, tous les jours, il te rendra heureux.

Élisabeth fut debout à temps pour préparer le dîner de son homme. Celui-ci, sans rien changer à sa routine, se pointa vers midi. En entrant, l’odeur des femmes répandue dans la maison lui annonça la naissance du premier Lacasse. Un fils. Il savait déjà son prénom, Élisabeth l’avait si souvent répété.

Au milieu de la cuisine, encore plus propre qu’à l’accoutumée, trônait un berceau. Celui que l’on avait rangé au grenier lors de sa naissance, lors de la mort de sa mère et qu’Élisabeth n’avait pas descendu avant que ne se pointe la sage-femme. Un enfant dormait : momie blanche. Ses poings dans de courtes saccades balayaient l’espace restreint du moïse.

Joseph s’en approcha. Se pencha sur le nouveau-né puis vers une Élisabeth aussi fraîche que le jour de ses noces, délivrée d’un ventre encombrant, lui adressant un sourire.

- Je vais aller annoncer son arrivée à mon père.
- On attendra quelques jours, puis on se rendra à Gaspé avec le bébé pour qu’il le bénisse.
- C’est au curé de bénir les enfants.
- Les curés baptisent, ils ne bénissent pas.

Joseph sut que c’est ainsi que cela allait se passer. Il fut surpris de ne pas entendre sa femme parler de sa propre famille. Elle avait certainement ses raisons. Qu’il n’avait pas à savoir.

Élisabeth se dirigea vers Herménégilde, le prit dans ses bras et assise à la table de cuisine, lui donna une tasse d’eau avant de le nourrir à son sein gonflé.

Son mari sortit dans un midi de mars frais et ensoleillé. Inconsciemment, comme le passage d’une hirondelle aux premiers jours du printemps, cet oiseau dont on n’est pas certain que ce soit lui, ferma les yeux, les rouvrit afin de s’assurer que ce fils était vivant et qu’il n’avait pas tué sa mère. Cette mère, sa femme, elle n’allait pas mourir. Pas avant lui, le destin venait de parler dans les cris rauques d’un Herménégilde Lacasse.

Une fois l’enfant nourri et endormi, Élisabeth se remit à l’ouvrage avec une perfection renouvelée.


… à suivre …

mardi 9 mai 2006

Le cent vingt-cinquième saut de crapaud

... la suite …

Élisabeth souhaitait un fils. C’est un être du sexe masculin qu’elle voulait porter. Déjà trop d’inconvénients lui apparaissaient collés à la vie d’une femme pour qu’elle puisse espérer voir naître une fille. Sa vie aurait été figée, comme vécue à l’avance. Peu d’espoirs devant elle.

Toutes les nuits, passant sa main sur son ventre gonflé, Élisabeth s’acharnait à nommer cet enfant du prénom d’Herménégilde. Malgré le fait que le sien, son prénom, soit plus long que sa taille, elle se disait que si elle s’évertuait à lui en choisir un comprenant plusieurs syllabes, il risquait d’être grand. Il ne pouvait pas être petit. La vie d’un petit, c’est trop compliqué.

Joseph ne parlait jamais de l’enfant à venir. Il laissait cela à sa femme tout comme il avait abandonné la suite des choses à Élisabeth qui dirigeait adroitement tout avec une assurance à chaque jour… inquiète.

Elle qui cherchait la perfection en tout, enceinte, se vit inondée d’une inquiétude dont elle ne réussissait pas à en trouver la cause. Il est vrai qu’au départ de son beau-père pour Gaspé, elle ressentit une douloureuse perte. Ce n’est qu’avec lui qu’Élisabeth pouvait raisonnablement établir un dialogue, partager des idées de changement, qu’elle écoutait puis répétait à toutes ces femmes descendues chez elle pour la confection d’une robe ou demander une recette, les étranges possibilités de voir les choses autrement.

Et on l’écoutait, cette Élisabeth apparaissant de plus en plus petite avec ce ventre important. Il y a de ces secrets entre femmes qui n’auront jamais franchis le seuil d’une salle de couture ! Celle-ci dont le mari exigeait plus au lit qu’un ogre sa nourriture. Celle-là qui se fatiguait horriblement ne parvenant pas à tout faire les travaux ménagers. L’autre, préoccupée par les ravages de la boisson dans sa famille. Et cette autre encore ne se trouvant pas assez aguichante pour trouver mari. Cette dernière, toujours captive à la maison paternelle, servant d’objet de plaisir pour ses frères et son père. Dans des confidences au départ feutrées, par la suite ouvertes, Élisabeth recevait ses clientes venant chercher auprès d’elle des solutions à des problèmes plus grands qu’elles. La robe et la tasse de sucre servaient de motifs.

Une tombe, cette Élisabeth. Ce qu’on lui confiait devenait plus en sécurité qu’au confessionnal. Le curé de la paroisse, suspect, s’en rendit compte et aborda la question lors d’une de ses visites annuelles.

- Tu travailles beaucoup Élisabeth.
- J’ai un bon mari mais la terre ne rapporte pas assez.
- Ton influence auprès des femmes du village est grande.

Élisabeth avait appris par les conseils de son beau-père à se méfier des hommes de pouvoir. Ils n’en possèdent jamais trop et le recherchent avidement. De sorte qu’elle usait d’une habile diplomatie sachant déceler dans les paroles du curé le prodrome d’une enquête inquisitrice.

- Elles viennent pour la couture et les recettes de cuisine.

Le curé, cherchant à s’en faire une alliée, évitait les terrains minés. Il tournait autour du pot, mais Élisabeth, devant un obstacle, savait s’armer à la perfection et se défendre sans inquiétude.

- Tu sais Élisabeth, le devoir d’un homme de Dieu est de conseiller les âmes. Il serait dangereux que quelqu’un n’entrave sa route. Elle risquerait de se retrouver dans de fâcheuses situations.
- Comme vous avez raison, monsieur le curé.

Elle lui offrit une tasse de thé. Son état de future primipare la rendait intouchable. Son assiduité à la messe du dimanche au bras du fils Lacasse faisait d’elle une femme rangée. Les regards complices que tant de femmes de la paroisse lui adressaient, aux yeux du curé, la rendait équivoque.

- C’est pour bientôt ?
- Au début de mois de mars.
- Le docteur Lanctôt t’accompagne bien ?
- Ce sera madame Synnott qui m’aidera à mettre au monde mon premier enfant.

Le curé faillit s’étouffer. Il n’aimait pas cette sage-femme. Pour lui, c’était une sorcière tout droit descendue de l’enfer afin d’incendier les esprits des femmes de sa paroisse. Qu’Élisabeth ait opté pour elle n’allait pas améliorer les relations tendues qui s’établissaient entre eux. Il ne savait plus comment jauger cette jeune femme, adversaire potentielle dont la notoriété l’obligeait à respecter.

Il quitta la maison qui sentait bon les crêpes au sirop d’érable.

… à suivre …

lundi 8 mai 2006

Le cent vingt-quatrième saut de crapaud

... la suite …

Élisabeth n’en parla pas. Jamais en fait. Les femmes ne peuvent pas être autre chose qu’une machine à faire des enfants, une soubrette tenant maison, un soldat au garde-à-vous devant leur mari. On le lui avait dit et tous les modèles allaient dans ce sens. Aucun espace pour autre chose.

Sauf qu’Élisabeth, dans son petit corps de jeune fille fraîchement mariée, installée chez le père de son époux au moins jusqu’à la fin de l’été, lorsqu’elle reçut son mari, en éprouva du plaisir. Bien loin des douleurs que sa mère lui avait prédites. En elle, entre ses reins, dans son ventre, là où sans le savoir encore, une nouvelle vie s’installait, la douceur du feu l’avait conquise. Elle sut très vite de quel bois se chaufferait cet homme et opta pour l'accommodement. Élisabeth s’organiserait pour revivre ces courts instants où il la pénétra, selon son goût, sa convenance et verrait à ce qu’à chaque fois, la rencontre puisse être de plus en plus parfaite.

Il y avait, dans ces petits villages du bout de la côte gaspésienne, ailleurs également, une espèce de code non écrit décrétant que durant la première année du mariage, le couple se retrouvait sous haute surveillance. Pour Élisabeth et Joseph, il fut appliqué de manière extrêmement rigide. On ne se mariait pas en hiver pour rien. On ne portait pas du bleu sur sa robe de noces sans que cela puisse cacher quelque chose. On n’allait pas vivre chez les beaux-parents impunément, en découvrir le secret alimenterait les conversations. Élisabeth allait-elle enfanter dans le circuit des dates officielles ? Si elle précédait les dix mois règlementaires ou dépassait l’année, la réputation des familles Gendron et Lacasse s’en verrait éternellement entachée.

Le veuvage du père de Joseph Lacasse avait nourri les placotages fort peu longtemps, la notoriété de l’homme et son implication dans la paroisse étouffèrent les quand-dira-t-on. À tel point que son départ vers Gaspé, aux premières feuilles tombées, eut l’effet d’une perte considérable, presqu’un deuil national. Tous savaient que Joseph ne possédait pas le coffre pour chausser les bottes de ce bâtisseur. Les hommes ont besoin d’un éclaireur, d’un visionnaire afin de lire au loin, proposant des avenues vers lesquelles tracer la route. L’Anse-au-Griffon deviendrait orpheline et ne saurait vers qui se tourner.

Élisabeth vouait pour cet homme une admiration sans limites. Une vénération serait le mot plus juste. Son sixième sens, celui de l’organisation, elle s’affaira pendant les quelques mois au cours desquels elle fut en sa présence, à se l’approprier. Écoutant sans se lasser ce faiseur de rêves, ce créateur d’avenir, ce liseur dans les événements des actions à construire, des chantiers à inventer, Élisabeth s’en délectait. Elle pouvait passer des heures à entendre le fracasseur d’immobilismes, celui qui ne croyait pas aux vertus de la politique comme facteur de changement. Sa foi était celle de la terre, de sa culture et du lieu où la vie y prenant sa source obligeait chacun de ses habitants de la rendre meilleure pour la descendance.

Joseph n’était pas de cette mouture. Son frère plus âgé, celui qui quitterait la maison familiale pour le Séminaire de Québec, deviendrait ce prêtre ne revenant plus sur les lieux de sa naissance, s’engagea dans la grande ville à enseigner l’histoire et ouvrir les consciences urbaines sur des projets plus vastes, plus nationalistes.

Sans instruction, Élisabeth se nourrissait aux enseignements de ce beau-père qui n’aura pas assez de toute une vie pour voir apparaître sous ses yeux le début des transformations qu’il projetait.

Installé près de la baie de Gaspé, le père de Joseph, dépérit tout doucement comme si l’usure de ses combats acharnés le rejoignit trop vite et la déception de voir croupir une population peu encline aux risques d’un monde meilleur l’avait amené à la résignation.

Il ne revenait plus à l’Anse-au-Griffon. La seule consolation qui enveloppa ses vieux jours fut celle de lire les articles de son fils aîné traitant de l’avenir d’un peuple.

Élisabeth dont le corps se modifiait sous l’impulsion de la maternité cousait avec un acharnement inhabituel. Annonçant l’événement à son mari, elle crut y lire, l’espace d’un trop bref instant, la joie. Elle donnerait naissance à un enfant. Les plus intenses caresses lui seraient destinées, son mari n’acceptant pas d’en recevoir.

Un jour qu’elle se retrouva seule avec sa mère, elle osa mais ce serait la dernière fois, aborder avec elle une question qui l’obnubilait.

- Dois-je continuer de recevoir mon mari même si je suis partie pour la famille ?
- N’oublie jamais ma fille que ce n’est pas toi qui décide cela. C’est à ton mari que tu appartiens et c’est lui, lui seul, qui est maître de ces choses-là.

La réponse de sa mère la déçut profondément.
... à suivre ...

jeudi 4 mai 2006

Un saut de crapaud... spécial!

(La revue littéraire Biscuit chinois proposait un thème sur lequel des auteurs n'ayant jamais publié pouvaient aiguiser leur imagination: le ketchup. Voici le texte que j'ai envoyé et qui n'a pas été retenu.)
Une tache de ketchup sur la robe rouge


- Monsieur prendra quoi ?
- Un verre de ketchup.

Sur le comptoir en zinc de la cantine, entre deux mains paraplégiques pianotant leur inertie, la serveuse dépose un plat de frites.

- Elles sont froides comme vous les aimez.
- Idaho ?

Le téléviseur, derrière les épaules du col bleu, projette dans le miroir les dernières images de la journaliste achevant son reportage sur l’importance et le sérieux que l’Église apporte au choix des décanteurs pour vin de messe.

- Elle n’est pas venue ce matin.
- Hein(z) ?

Il y a du bruit. Du genre qui enterre tout. Parti du fond de la place, circulant entre les pattes de chaises, s’arrête, clignote à gauche puis tourne à droite avant d’exploser dans la vitrine où des mots écrits à l’envers dans la poussière et les gras trans immobilisés depuis huit cent soixante-huit jours s’exposent en exhibitionnistes illettrés à des voyeurs analphabètes : LA REINE DU KETCHUP.com

- Le patron a acheté.
- Équitable ?

Le collectionneur de courants d’air en cache un nouveau dans sa valise ouverte. Il lui donnera un prénom après l’avoir thérapeutisé. Hésite, mais dans le fond de son vide intérieur, le reconnaît. Son abécédaire est épuisé. Le spécialiste lui a suggéré de faire des catégories. Il suivra son conseil lorsqu’il aura perdu son temps. À la retraite ou lors d’une attente urgente à sa clinique vétérinaire privée.

- Pourquoi une robe rouge ?
- Elle n’aime plus se balader nue. Les vélos l’embrochaient.

Les volutes de la fumée de cigarette font des nuages au plafond. (Ce détail important situe l’histoire : nous ne sommes donc pas en mai, le mois de la loi anti-tabac, de Virginie ou d’ailleurs, blond ou noir, en boîte ou en blague, en pipe ou autochtone.) Elles se chargeront bien de le repeindre en gris noirci. Les néons sont les seuls à lui tenir un discours cohérent. Ça vole haut. La philosophie, c’est un nuage de fumée au plafond d’une cantine. Rue Sanguinet enregistrée.

- Avez-vous voté ?
- La mine du crayon était brisée.

Sur le visage de la serveuse aux tomates, en majuscules froissées, se lisait une profonde incompréhension comme si tout le malheur des enfants afghans n’ayant pas obtenu un coffee-brake après les mille et une nuits sur la grève, leur aurait buriné de grandes auréoles qui ne se rendront pas jusqu’à la fin de la journée. Elle se moucha dans la napekin derrière laquelle se profilent, en braille, les règlements de la loi 101.

- Et puis, il y a Pâques…
- On n’y échappera pas.

(Redétail important qui situe l’histoire quelque part en avril de cette année.)

Le client entre. Derrière lui, une ombre titube sur le petit stand dans lequel dorment les copies du journal paroissial. Il jette ses clefs sous le calorifère. Le système électrique se déclenche semi-automatiquement. Les turbines du barrage Daniel-Johnson toussèrent en écho et se remirent en marche. Sa facture hydroélectrique sera ketchup, salée ou poivrée, personne ne le saura vraiment car on vient de passer la consigne de cacheter les enveloppes. À la langue dans le vinaigre. Ça créera de l’emploi. Son insouciance ressemble beaucoup à celle de ce banquier qui, sur la rue Ontario, dans un grand élan canonique, annonce en hurlant dans un porte-voix en papier mâché la parution imminente d’une version falsifiée de la Bible. Le client se choisit une moue dans le sac déposé à cet effet près de la porte.

- C’est sûr.

Comment peut-on en être certain lorsqu’on n’a que quarante-cinq minutes comme heure de dîner ? (Ce reredétail essentiel situe l’action plus précisément encore, quelque part en avril sur un quarante-minutes de dîner qui aura l’heure de vous aider à mieux sentir l’odeur de frites frites à l’huile de canola entremêlée à celle du menu du jour, le même que celui du menu d’hier. Demain est trop loin pour se prononcer.) À peine le temps de dénombrer les gens qui passent. Qui s’en vont d’où ils viennent. Il faudra qu’un sérieux comité ad hoc se penche là-dessus. On ne peut pas dans une société organisée, syndiquée et qui ne va plus à la messe le dimanche, en rester là dans un immobilisme attentif qui, selon un éminent psychologue croate invité comme professeur invité à l’UQAM (pas de U après le Q) disait : « C’est le début annoncé de la perversion. »

- Canadiens a gagné hier.
- Les prophètes ont toujours raison.

L’étudiant mexicain scrute à la loupe de ses lunettes (ça lui donne une fausse allure intellectuelle) le mode d’emploi de son podomètre. Il avait hésité entre celui vendu à La Cordée et l’autre que Future Chop donne en prime à l’achat un téléviseur 52’’ à écran cathodique. Les décisions ne sont pas toujours évidentes à prendre surtout si en traversant la frontière texane, on a frôlé de loin l’odeur de la mort de quelques coyotes roux, une espèce fondamentalement en voie d’extinction. Vaut mieux être vigilant.

- Depuis quand a-t-elle foutu le camp ?
- Son cœur emballé dans le Saran Haut de gamme.

Le dos de la cuiller souffre d’un lumbago persistant. De pierres au foie. D’une myopie chronique, déformante et creuse. À la quincaillerie, on lui a suggéré de retourner le problème ou d’attendre la grande vente d’avril (selon l’amalgame de nos détails, celle-ci approche à grand pas de bâtons de popcycle.) Elle en a eu acier depuis que les ustensiles de la cantine se sont plastifiés. Mais, on ne peut pas tout contrôler. Les sacs verts attendent toujours, adossés aux parcomètres électroniques, que l’heure de tombée leur relève le moral.

- Madame Bélisle est entrée au foyer.
- Elle dormait comme une bûche, la bouche ouverte.

La cantine se vide. La bouteille de ketchup maculée d’empreintes digitales graisseuses peut faire la sieste d’un œil, de l’autre, se mirer au dos du distributeur de papiers-mouchoirs à mains. La serveuse chiffonne le comptoir. La brûlure sous ses ongles la fait souffrir. Elle n’allait pas se plaindre. Après tout c’est elle qui a exigé de la poseuse, des ongles incarnés. Ils allaient mieux avec son métier. Elle pourboirera un dernier thé vert. Biologique. Venu du Ceylan qu’envisagent sérieusement d’envahir les USA afin de libérer les graines de pavot qu’une organisation multinationale écosserait dans les toilettes climatisées d’un aéroport vide. Un autre vol… (il vous est permis ici de jouer sur les mots à quelque degré Celcius que vous voulez, en autant que ça ne vole pas trop bas car vous pourriez croiser une volée de grippes aviaires, nom nouvellement adapté pour identifier les migrateurs clandestins…)

- Les chiens renifleurs porteront plainte auprès des autorités. Ils sentent que les chevaux de la police montée sont mieux traités qu’eux.
- On n’arrête pas le progrès.


…alors que le col bleu… la robe rouge…


Sur le trottoir d’un Montréal éternel, les interstices comitéd’accueillent le printemps. Elle déambule dans sa robe en tulle rouge comme un somnambule dans sa bulle qui bouscule tout sur son passage à niveau. S’arrête. Dévisage une main rouge qui semble la saluer. Pause. 29 secondes dans une vie, ce n’est pas trop pour qui ne veut pas mourir.

Des haut-parleurs pirates installés en-dessous des feux de circulation, Pink Martini chante Sympathique. Des glaçons givrés dans leurs voix orégonnaises.

Elle ne s’est pas arrêtée à la cantine. (Nouveau détail qui permet de coller ce qui s’en vient avec ce que s’en est allé.) Elle le sait. L’a dit à son groupe de soutien. Même pas un œil torve tordu vers la porte en stainless steel. Droite sur son chemin qu’une croix transversale en asphalte oblige à s’arrêter, la robe rouge demande l’heure à une brigadière orange.

- Une heure adolescente, madame.
- Ma robe rouge souffre d’une tache de ketchup qui ne veut pas partir.

La robe rouge est amoureuse du col bleu. Elle et lui se sont rencontrés à l’occasion d’une grève de la faim organisée par une association vouée à la protection des OGM libres. Ce ne fut pas facile mais ils réussirent à digérer tout cela. Au menu des activités, en haut de la tête de liste - c’est sûrement cela qui les a fait se récolter dans la plus pure démesure - le boycottage du ketchup. Pour le col bleu, ce fut pénible. Pour elle, moins. En fait, elle déteste les sous-produits dérivés de la tomate. Mais elle n’en parla pas. Elle fit sa fine gueule de bois. Mais comme les lèvres sirupeuses du col bleu l’attiraient ! Comme un aimant amant la nature…

- J’ai perdu mon parapluie.
- Il y a des événements dans la vie qui parlent d’eux-mêmes.

Le chauffeur de taxi chauve remonte dans sa voiture balisée. Incognito. Il fait du taxi au noir dans sa Chevrolet Malibu mauve, de la même couleur que les colères du col bleu et de la robe rouge. On peut facilement lire dans ce visage étiré longitudinalement que toute la nuit, il l’a passée à trafiquer son odomètre. Impossible de supporter les chiffres qui s’affichent devant ses yeux. Sa chirurgie au laser afin de corriger une myopie génétique l’a rendu entièrement pluvieux. Il météorise le temps avec l’exactitude écumeuse des jours. Il lit Boris Vian depuis la fin de son cours technique et depuis, il répand des crachats sur les tombes de tout un chacun. Madame Bélisle lui a demandé de servir de corbillard pour son enterrement. Il en fut ému. Comme une sécheresse appréhendée.

- Avez-vous du « change » ?
- Oui.

Il y a de ces questions auxquelles on répond de manière instantanée. Comme un coup de poing. Qui mériteraient qu’on les référendumise. De velléitaires affaires. De celles qui ne savent pas trop où mettre le point d’interrogation. Franchement dérangeantes sur l’heure du midi. (On note le détail dans toute son amplitude.) Des questions hors-temps ayant perdu leur suc unidimensionnel au beau milieu des allées d’une boutique hors-taxe. Dédouanées. Mais la robe rouge s’en est bien sortie. Par la porte de côté où elle s’est profondément engouffrée. Beaucoup trop plongée dans la lecture rapide d’une lettre qui la trouble. Celle apportée par un facteur en culottes courtes feignant ne pas remarquer que le petit drapeau canadien cousu en-dessous du sigle universel de la société des postes du même pays, montre une étiquette « made un Japan ». Honteux. Elle doit prendre une décision. Sur le champ de bataille asphalté ou bitumé, elle ne peut le dire avec une précision de bistouri cloné en scalpel. Elle remarque le nid de poule que son col bleu a refermé l’an dernier. Impossible de passer à côté. Trop trou.

- Ce n’est pas en lisant mille fois la même lettre qui fera que les voyelles qu’on sonne deviendront dyslexiques.
- Vous lisez Schopenhauer ?

Il y a des paroles qui assomment. À grands coups de paniers percés. Vides de sens et pleins d’aromates. La robe rouge tient à la main la lettre, de l’autre l’enveloppe. Elle ne sait laquelle des deux représentent le plus de danger pour sa vie urbaine. Pourquoi les services gouvernementaux ne paient-ils jamais leurs timbres, ces ancêtres dénaturés de la famille Gold Star ? Pourquoi est-il interdit de retourner l’envoi à l’expéditeur ? Pourquoi sont-elles toujours platement de la même couleur, ces enveloppes sentant la bave électronique ? L’encre, du jus de pieuvre ? Qui saura mettre à jour ces secrets d’État ? Comme le troisième message de Fatima. Une énigme digne des plus incompréhensibles jeux de société secrète qui soit ! Survivra-elle à toutes ces questions ontologiques ? On le saura lors du prochain épisode… (Ce détail est projectif. Et un peu embêtant, avouons-le.)


- C’est tout droit.
- Merci.

La robe rouge se lit à elle-même, dans un silence cacophonique, le nouveau testament qui allait, du moins le souhaite-t-elle sans vraiment se l’avouer, lui donner un nouvel élan solidaire ou lucide, elle ne peut malheureusement pas le dire avec précision, son droit de vote en dépend. Sa demande est acceptée. Oui. Un oui inconditionnel présent sans restriction. Limpide comme une bouteille de sirop Lambert après deux jours dans l’eau de vaisselle additionnée de vitamine E. Elle est acceptée. Elle et sa demande sont acceptées. Ou inversement proportionnel, qui saura le dire ? Deux féminins singuliers devenant un féminin pluriel. Ciel que la grammaire, dans sa vastitude, sait parfois se pencher sur des simplicités complexes ! Elle n’a qu’à se présenter au bureau sous-régional des pré-demandes. Pourra bénéficier d’une rencontre avec un préposé. Tout prend un sens axial dans sa vie de robe rouge tachée en mal d’amour d’un col bleu qui hésite, hoquette serait plus juste, entre un Reer individuel ou un Reer collectif moins avantageux mais plus conforme à l’anarchie utopiste de ses idées jadis révolutionnaires mais désabusées par de trop longues nuits à vendre des copies d’un journal gauchiste pas encore imprimé sur papier recyclé - ce qui lui valut des critiques néo-modernes de la génération montant par l’escalier de secours… -

- Qui chauffe le camion ?
- Article 39 de la convention.

Personne n’a jamais réellement pris le temps de vérifier. Le col bleu, les blues à l’âme, défile vers la fourrière municipale. Il va son chemin, petit bonhomme de neige fondant sous les premiers chauds rayons de bicyclette du soleil voilé par le smog que TVA, à bord de son hélicoptère pétaradant, survole avec un orgueil à faire rougir les bourgeons des pommiers devant l’Hôtel-de-Ville de Montréal. (Un printanier détail.) Le quorum de l’assemblée syndicale lui pèse sur le dos. Autant que la froideur de la robe rouge. Il a bien remarqué, ce matin, au réveille-matin, que les toasts Weston n’avaient pas le même goût que d’habitude. Il y a des choses qui ne savent pas mentir. Même si elles viennent de loin. Même saupoudrées de gelée de menthe. Le vert est l’opposé du rouge. La différence entre « avancez » et « arrêtez ». Si peu de place pour la désobéissance civile. Celle que l’on enseigne dans l’enceinte ombrageuse des écoles réformées ; le jaune est une valse hésitante. Toutes ces nuances galvaudées ! De quoi piquer une crise d’urticaire durant ses temps libres qui, si la tendance se maintient, se croc-en-jamberont toute la fin de semaine, laissant à peine le temps de profiter des spéciaux chez Métro. Le monde est ingrat dans son injustice participative. Mais c’est un autre problème qui mériterait que l’on si attarde, si le temps le permet. Le temps ne permet jamais rien. Il n’a pas le temps.
- Vous voulez signer ma pétition ?
- La mine du crayon est brisée.

Les jambes de la robe rouge partent du trottoir, remontent jusqu’au galbe des hanches. Ça ne veut rien dire mais cela va de soie. En fait, cela allait et allait toujours tout droit. Azimut bien défini. Aucune déviation ne saurait être tolérée. Une engagée centre-gauche déambule dans le Centre-Ville-Marie. On ne saurait dire combien de sous-amendements elle battit aux voix avant d’opter pour un départ sans sacoche. Le col bleu n’a pas osé le lui faire remarquer. Il y a dans les couples de deux-pas-de-danse, certaines choses qu’on ne peut se permettre oser dire : trop de non-dit dans ces paroles en l’air à l’emporte-pièce. Amèrement, s’installe le regret. Devient, à son corps défendant, un nid-de-poule tellement creux que si on s’y aventure on s’y perd tout comme les si mènent à Paris. Un voyage longtemps rêvé. Payé avec des Air Miles périmés. Mais ce matin-là, pas de place pour les vols d’oiseau. Du concret. Comme le beuglement de la sonnerie du détecteur alors que la fumée du volcan de l’incompréhension jaillit par le four à micro-ondes du cœur. Cette phrase poétique ne peut avoir de sens que pour eux seuls : le col bleu et la robe rouge. Alors, nous les laisserons déjeuner solitairement ensemble sans nous interroger sur le partage des tâches qui fut un long moment objet de discorde, une soucoupe qui s’envasa dans la platitude… ça va faire !

- T’es pas dans ton assiette.
- En-dehors de mes pompes.

Les conversations masculines sont riches en sous-entendus. Un peu comme cet écrivain qui écrit vainement. Il transcrit en langue gutturale une version copiée du Da Vinci Code pour les cancéreux de la gorge. Rien ne l’empêchera d’exiger du Vatican qui songe à démanger dans une maison blanche style bunker néo-allemand, de placer son œuvre connue à l’Index. Quand peut-on véritablement affirmer que la conversation masculine décroche des sous-entendus ? Les masculins ne conversent pas, ils sous-entendent entre les mots. Trop de responsabilités que les différents conciles depuis Adam et Ève leur ont remises entre les mains et dans les bras, comme le flambeau du Forum. Les masculins sous-entendent comme des semi-auditifs que leurs paroles incomprises au deuxième degré ne peuvent qu’être retenues contre eux. Alors ils les mesurent au fur et à mesure. Les masculins, ils ont inventé le silence, celui qui dort dans leur parole donnée.

- Vous avez rendez-vous ?
- Non, un agenda.

L’adresse inscrite en code-à-barres est la bonne. La robe rouge entre dans ce building que la démolition n’avait pas encore totalement reconstruit. Elle se met à regretter sa sacoche. Le cuir de crocodile fait toujours son effet. Elle songe d’une nuit d’été à en vouloir au col bleu. Que voulait-il dire en ne lui disant pas d’apporter sa sacoche bourgogne ? La transparence des relations humaines s’embrouille dans la bouillie pour les chats siamois que l’on n’ose pas encore chirurgicaliser. Cela sent-il la fin de quelque chose ? Les histoires d’amour, jadis en noir et blanc, aujourd’hui en cinémascope, demain deviendront satellitaires. Elle le « g p s »pérait. L’espoir est un vice qui a mal tourné en rond sur lui-même. Mais, elle décide de ne plus y penser. Cela exige trop d’énergie. Sa duracell ne peut certainement pas supporter tout cela.

- Je t’avoue honnêtement que je n’ai rien à dire.
- Ça paraissait dans ta voix.

Le col bleu descend du camion rouge. En fait le tour en quatre-vingt jours. Si longtemps que cela pousse entre elle et lui. Comme si lui et elle, elle ou lui n’ont pas su voir le train venir. Une passion selon Mel Gibson se changeant au jour le jour en quotidiennetés. Des banalités, de celles qui enlèvent la tête à l’ouvrage. Le goût du risque. Puis, et puis ces paroles à doubles-sens engagées dans un sens unique nord-sud. Des « ah ! bon » qui en disent si long que se rendre au bout ne mérite pas que l’on prenne un ticket aller-retour. Une correspondance passée date. Un autobus raté. Le col bleu prend la pioche que lui tend son collègue à l’ancienneté douteuse. Il hésite. Regarde autour de lui si l’avancement dans l’échelle sociale le regarde. Avec juste l’humilité nécessaire pour que le geste gracile ait du sens, il creuse le trou.

- Madame a une tache de ketchup sur sa robe.
- C’est le drame intrinsèque qui me remplit d’une volonté de changement.

Jamais la robe rouge ne se serait crue capable d’une telle familiarité, illustre et inconnue. Elle n’est pas du type de gens qui, de prime abord, déballent leurs problèmes au premier vu et connu. Réservée, c’est davantage elle. Ça l’avantage autant que le rouge. Comme un gant. Mais ce n’est plus la saison des gants même si cela serait plus élégant. Elle a teint en roux ses cheveux noirs. Pour mieux camoufler la tache sur la robe. Une fois entrée dans le bureau ovale, sans répondre à l’invitation, elle s’assoit. Croise les jambes. La gauche sur la droite, la meilleure façon pour qu’on puisse apercevoir ladite tache. La maudite tache. Elle s’est juré qu’elle ne sortirait pas de ce bureau sans une réponse au-delà de l’adéquat. Dans un réflexe d’auto-sécurité, elle toise tous les orifices mises à son insu si jamais elle doit disposer illico. Ce ne fut pas nécessaire. La confiance était du rendez-vous.

- C’est l’heure de la pause.
- Quelle heure est-il ?

Le col bleu eut une pensée blême qui, traversant son esprit retors, lui éclaboussa le fond du cerveau. Comme une tache. Et si elle ne revient plus ? Surtout que les provisions, eh ! bien il y en a pour deux dans le frigo. Surtout que Gaz Métropolitain a exigé pour les brancher deux signatures au bas du contrat emphytéotique. Surtout qu’il n’a aucune idée si les dracénas, il faut les arroser le matin ou le soir. Surtout que le printemps approche et que le printemps sans la robe rouge, ça ne ressemble plus à une saison qui coule dans les veines comme l’eau d’érable dans une chaudière en plastique rouillée. Surtout, il y a la robe rouge, comme une tache de ketchup collée au fond du cerveau…

- C’est votre première demande ?
- Je vous demande pardon ?

La robe rouge veut faire bonne impression. C’est tout de même impressionnant de se retrouver dans l’office du service des pré-demandes. Au sous-bureau régional ou au bureau sous-régional, déjà l’émotion l’embrouille. Le préposé, derrière une liasse de sans-papiers, se donne un air de déjà entendu. Il se racle la gorge déployée à heure fixe. Toute personne normalement constituée aurait certainement remarqué qu’il pratiquait une nouvelle paire de verres. Il est poli, sent bon le Windex bon marché. Un anneau à l’annulaire trahit un mariage récent. Il regarde la robe rouge de ce regard hagard qui en dit long, tait l’essentiel. Aucune familiarité dans son Bon Ami bon enfant. Il savait ce qu’il devait faire et allait le faire sans qu’on lui dise quoi faire. On sent, c’est à couper au couteau Tupper Ware, que le premier des deux qui allait parler prendrait la parole. On se mesure un peu comme le feront les fumeurs de juin prochain déployant leur ruban de neuf mètres que Wall Mart mettra en vente afin de s’assurer que la distance entre l’interdiction de fumer et la bâtisse est bien respectée. Dans sa tête de pioche -(sans doute une forme de télépathie entre la robe rouge et le col bleu) – la femme, sur qui l’âge n’a pas encore laissé de marques griffées, réfléchit à la réponse à une question imposée.

- On prend une bière à la fin de la journée ?
- Je n’y ai pas pensé.

La camionnette municipale vogue allègrement entre les lignes blanches de la rue Sanguinet enregistrée. Il y a de ces hasards qui défient Loto-Québec. Sans tourner en rond - un œil averti aurait remarqué par inadvertance que ça n’allait pas comme sur des roulettes – le groupe hétérogène de cols bleus fait du sur place. Une espèce d’attraction les fait se parquer devant l’édifice fort peu édifiant du bureau sous-régional. Le moteur cale. Des adolescents en mal de malbouffe s’engouffrent dans le McDonald. C’est jour du spécial deux frites pour le prix d’une. La cantine ne peut rivaliser avec cela. Tout le drame des PME est ici exposé dans sa plus entière globalité. Les adolescents sortent du « fast-lieu ». Qui, en premier, remarqua les piercings à leurs visages ravagés par une acné sévère ? Vaut mieux parfois taire sa première impression passagère ! La jeune fille se tient à la chaîne canine du plus grand qui attire vers lui la sympathie collective fort peu généralisée. Il y a dans l’expression de ses sentiments une telle absence émotive que cela affecte le col bleu. Et si la robe rouge… tralala… tralala… Il y a de ces pensées qui s’accrochent à soi avec une telle fureur, que la fureur de vivre « jamesdean » au galop.

- Vous ?
- Moi ?

Une fraternelle complicité met du temps à naître entre le préposé et la robe rouge. Les services publics recherchent des partenariats, c’est évident. Il ne faut rien mélanger. Ça dérange le train-train routinier. Les nouveaux verres du fonctionnaire fonctionnel filtrent l’atmosphère ambiante. Un quidam reconnu pour ses qualités de communicateur aurait immédiatement lu que le dossier n’était pas assez épais. Ça ne fait pas sérieux. Une demande acceptée avec si peu de feuilles, c’est louche. Ça cache-cache quelque chose. Tellement quelque chose qu’une enquête royale allait sûrement devoir être exigée. Un investissement de la sorte hypothéquera l’avenir de toute une nation. Le drame se joue dans le bureau dudit rond-de-cuir à cravate mince. La robe rouge, experte en Monopoly à l’époque pas si lointaine où les bars ne cartaient pas, adopte une pose de danse lascive. Tout son charme carmin suffira-t-il pour amadouer cet être réfugié dans une neutralité suisse ? Un jos-bras-de-fer commence. Nous nous retrouvons dans les ligues majeures. Pas dans le monde de la bande-dessiné pour abrutis. Un instant. Il y va d’une vie après tout.

- Je monte.
- Alors descends.

Le col bleu, mû par un sûr instinct, « basic » hésite entre l’ascenseur et l’escalier. Son ambivalence lui fait se gratter le creux de la main. Il opte pour la solution la plus rapide. Le bouton enfoncé, son voyage au septième ciel le fait s’arrêter au sixième. Il n’a pas le temps de lire dans toute son entièreté le résumé des règles à suivre en cas de panne sèche. Il remarque les traces de doigts sur le téléphone d’urgence. Il pense à Nikita et John qui ne se parlaient pas malgré leur téléphone rouge.

- Je pense que cela pourra aller.
- À la va-comme-je-te-pousse ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. La porte du bureau s’ouvre. Il y a des coïncidences qui coïncident avec une telle exactitude, exactement comme si tout était programmé par un homme et son PC.
- Merci de votre encouragement.
- C’est encourageant.

La robe rouge sort du bureau par la porte principale. Le col bleu sort par la seule porte de l’ascenseur qui donne sur l’étage sis au six. Les deux durent durant deux instants, comme des personnages de Sergio Leone, se faire face-à-face. Ce qu’ils firent avec tout le tragi-dramatique qu’un spectateur inattentif aurait sans doute apprécié s’il n’eut été trop occupé à lire les numéros de série sur chacun des pop corn de son bocal géant à prix modique.

- Oh ! C’est toi ?
- C’est toi aussi.

Le col bleu regarde la robe rouge. La reconnait. Il sait que c’est elle. Que ça ne peut qu’être elle. Son amour a poussé entre les branches du temps comme le chiendent sur la pelouse du 18 888 rue Aylmer.

La robe rouge regarde le col bleu. Le reconnaît. Elle sait que c’est lui. Que ça ne peut qu’être lui. Son amour … croyez-vous qu’il puisse être différent ? Oui il l’est. Dans ses yeux d’émeraude, qu’elle tente de cacher dans une pudeur d’horloge, il lui est impossible de camoufler tout l’enthousiasme qui s’y profile. Son amour-enthousiasme a le profil précis d’une déesse grecque retrouvant un bras perdu dans l’autobus 125 et que la Société des Transports de la ville de Montréal aurait gardé en consigne durant les trois derniers siècles inachevés.

- Tu as l’air heureuse ?
- Heureusement.

Elle fait le même nombre de pas à pas que lui. La distance les séparant peut se mesurer en microns. Leurs odeurs se mélangent, une fraise et un bleuet dans le fond d’un bol de yogourt. Comme c’est beau les histoires d’amour d’un Chanel Numéro 5 et d’un Old Spice se rejoignant. Ils se sentent comme si après cent ans d’une séparation décousue, la réunion se fait. Ne manquent que les mots au dictionnaire de leur eux-mêmes.

- J’ai l’air heureuse ?
- Heureusement.

Le léger tintement de l’ascenseur leur est retourné. Le prennent. À deux, cette fois. Même descente vers un sol mineur. Ou majeur, qui pourra véritablement le dire. N’échangent aucune parole. Déclinent le six-cinq-quatre-trois-deux-un, bingo ! les ramenant sur le plancher des vaches. Il ose lui prendre la main par la main. Les doigts se multiplient par deux. Sur le trottoir, libres à l’air libre de tout trucage, le col bleu dans un geste d’un pathétique unique visse ses yeux à ceux de la robe rouge ne pouvant le dévisager qu’outrageusement. Il sent en lui qu’elle est sur le point final et sur la pointe des pieds des stalles de lui ouvrir son cœur, son âme et si le temps le permet sa robe rouge.

- J’ai rougi durant mon entrevue.
- Il ne t’a peut-être qu’entrevue…

Il fait un soleil d’avril. Un avril sans poisson. Un avril que personne ne découvre d’un fil. Mais elle ne souhaite pas perdre le fil de ce qu’elle se prépare à dire. Lui, le col bleu, aurait voulu l’appeler Ariane, mais la culture néo-gothique fait défaut chez cet homme profondément terre-à-terre. En vertu de l’amour qu’il lui supporte, de cet amour qu’il n’est pas en mesure de perdre l’ayant trop enfoui aux confins du lac Saguay par une nuit étoilée de juillet 2002, alors que pour la première fois de sa vie il la vit avec la vitesse d’une étoile filante, en vertu de cet amour, il lui donne ses oreilles afin qu’elle, enfin, lui parle, lui dise, l’objet de sa jouissance.

- Tu ne peux imaginer.
- J’imagine.

Un incendie sur la rue Sanguinet enregistrée. Les pompiers filent à toute allure. Cela soulève la robe de la robe rouge un peu comme celle de Marylin Monroe. Le col bleu est bleu de Gênes à la vue de la petite culotte rouge de la robe rouge. Elle a toujours su agencer les couleurs même si cela le rend bleu de rage. L’autobus de la Croix-Rouge suit à la queue-leu-leu le camion qui sirène sur la mer qu’est devenue à ses yeux cette rue jadis si peu fréquentée. On saura demain combien de morts. Pour le moment, c’est tout à fait une artère secondaire.

- Je l’ai eu.

Il y a de ces phrases qui frappent avec tellement de précision qu’on en reste bouche bée.

La robe rouge, devant un col bleu courroucé, venait de lui apprendre qu’elle commence, demain, son stage chez un teinturier.

Une légère rougeur s’entacha sur les joues du col bleu.



FIN





mercredi 3 mai 2006

Le cent vingt-troisième saut de crapaud

... la suite …

La nuit de noces fut vierge. De même que plusieurs autres par la suite. Élisabeth, y voyant là l’inexpérience de son mari, ne savait trop comment aborder un sujet duquel même les mots lui manquaient.

Le couple s’était installé chez le père de Joseph, ce qui ne faisait pas tout à fait l’affaire d’Élisabeth. Puisque son mari devait hériter de la ferme dans un avenir plus ou moins rapproché, demeurer dans la même maison que monsieur Lacasse s’avéra la meilleure décision. Celui-ci entrevoyait les quitter à l’automne suivant pour aller vivre à Gaspé.

La chambre dans laquelle ils emménagèrent, était celle où logea la cousine Suzanne à une certaine époque alors qu’elle vint donner un coup de main au père de Joseph, veuf suite à la naissance de ce dernier.

Élisabeth remarqua rapidement que son mari s’usait au travail. Tellement que la nuit arrivée, il se couchait tôt, s’endormait sur le champ et roulait sur lui-même comme si de mauvais rêves le torturaient. Elle, si petite, réussissait à peine à remplir l’espace laissé libre par cet homme qu’elle découvrait. Ni taciturne ni réservé, il était comme absent.

Un soir qu’elle avait cousu plus longtemps qu’à l’habitude, Élisabeth s’en souvient, c’était en août lors de la canicule, elle s’étendit à côté de son homme en sueurs. Afin de le soulager des chaleurs torrides qui sévissaient, s’étendant, Élisabeth enleva du corps de Joseph le drap fait de coton léger. Celui-ci sursauta, la regarda avec dans les yeux comme une espèce de crainte qu’elle ne lui connaissait pas.

- Tu as chaud.

Le mari se leva, descendit vers la cuisine, laissant pantoise une Élisabeth entièrement dépouillée de réactions. Elle se demandait si la situation dans laquelle ils se retrouvaient, dépendait d’elle. Fallait-il adopter un comportement dont elle était totalement ignorante ?

Élisabeth alla le rejoindre, lui déjà dehors, immobile près du puits dont la poulie laissait s’éteindre des couinements rouillés. Elle s’approcha de son mari.

- Y a-t-il quelque chose qui te déplait ?
- Non. Je ne sais tout simplement pas ce qu’il faut que je fasse pour devenir un bon mari.
- Mais tu es un bon mari. Tu es travaillant et doux. Tu ne me forces pas à faire des choses qui me choqueraient.

Un profond silence s’enracina entre eux. Élisabeth apprit qu’elle devrait conjuguer avec ces absences de paroles et en deviner leur signification.

- Avant de partir pour l’église, le matin du mariage, ma mère m’a dit que les hommes sont ceux qui possèdent l’instrument pour faire des enfants. Je n’ai jamais vu autre chose que mes petits frères ou encore les animaux quand vient le temps de servir les femelles.
- C’est la même chose pour moi.
- Il nous faudra donc apprendre par nous-mêmes.

Élisabeth s’approcha de cet homme distant physiquement et lointain moralement. Avec la douceur qui guide l'incertitude, elle lui prit la main, la caressa d'un mouvement pudique aussi beau qu'une lune éclairant la mer. Le bruit des vagues venait jusqu’à eux enveloppé dans une brise rafraichissant légèrement la nuit.

Au loin, le jappement d’un chien fit sursauter Joseph. Il se retourna vers sa femme et la prit dans ses bras. Elle se laissa aller. Il la berçait ainsi qu’une mère l’aurait fait pour un enfant malade.

- Je t’aime Joseph. Il faut que tu en sois certain.

Aucun mot ne sortit de sa bouche alors qu’il respirait ses cheveux. Les mains noueuses de Joseph, malhabiles à lui adresser un message, se promenaient sur les épaules et le dos d’Élisabeth comme si elles recherchaient en tâtonnant ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait dire.

- Allons nous coucher, dit-elle en se retournant vers le perron, s’y dirigeant avec assurance.

Les deux jeunes mariés montèrent à l’étage sans faire de bruit. Refermèrent derrière eux la porte de la chambre.

Dans la noirceur brûlante, l’un et l’autre étendus, retenant leur souffle, à bout de doigts se rejoignant pour se refermer dans une espèce de prière, Joseph et Élisabeth, maladroitement, firent leur premier acte d’amour qu’on appelait à cette époque, « faire des enfants ».

Élisabeth reçut son homme sans que cela ne la fasse souffrir, sans jamais savoir si son homme lui transmettait de l’amour, de la souffrance ou encore, le germe d’une famille à venir.

… à suivre …

dimanche 30 avril 2006

Le cent vingt-deuxième saut de crapaud

... la suite …

Il fallait moins de temps pour dire le prénom d’Élisabeth qu’elle en prenait pour exécuter ce qu’on lui demandait. C’est trop souvent ainsi que s’acquièrent les habitudes de faire faire par un autre ce que l’on pourrait aisément faire soi-même. Dans la famille Gendron, on se mit naturellement à fonctionner de cette façon. Pour la grande sœur malgré le fait qu’elle fut si petite, la fille aînée, le destin semblait tout tracé.

Elle se levait très tôt le matin et toute la journée ne cessait de courir ça et là afin d’exécuter ce que l’on attendait d’elle. Jamais une parole à dire contre sa situation de servante. Tout était parfait ou en voie de l’être. Rien pour en faire une histoire. La banalité à l’état pur.

L’intelligence d’Élisabeth résidait principalement dans un sens incroyable de l’organisation. De manière subtile, sans l’annoncer, elle réussissait à modifier des façons d’agir qui, en très peu de temps, devinrent les nouvelles manières d’aborder les choses. À chaque fois, cela permettait plus de rapidité ou une qualité devenant la loi. On n’aurait jamais imaginé laisser à la cuisine un plat mijoté alors qu’on s’afférait à la traite des vaches. On n’aurait jamais cru qu’une rangée de légumes puisse s’allonger d’est en ouest alors que depuis toujours on les plantait nord-sud. Ce genre de petites victoires sur les règles en vigueur la rendaient heureuse. Surtout qu’on puisse en jaser sur le perron de l’église, à la messe du dimanche, ajoutant que c’était là une autre de ses brillantes idées.

Cela plut énormément au père Lacasse, cet homme en vue à l’Anse-au-Griffon, un visionnaire à sa façon. Dans ses rêves les plus secrets, il voyait son fils Joseph s’amourachant de la petite Élisabeth et espérait que cela puisse tourner au mieux, c’est-à-dire par un mariage. Mais Joseph. on le sait, était un être secret, renfermé et surtout distant.

Monsieur Lacasse en glissa un mot au père Gendron. Ils verraient tous les deux à ce que quelque chose se passe. Et cela se passa.

Élisabeth reçut la visite du père de Joseph par un soir de juillet. Il prenait les devants. Par la suite, du bout du rang, cet espèce de grand galet dont le charme résidait sans doute dans son attitude de jeune homme déglingué, mal habile à parler de lui et de ce qu’il aimait, prenant son courage à deux mains et l’habitude de venir la courtiser trois soirs par semaine. Ça devint sérieux lorsque les visites tombèrent le samedi.

Élisabeth ne connaissait rien aux amourachements comme le disait sa mère mais elle laissait, souvent aidait le grand Joseph à faire sa cour. Péniblement au début, jusqu’à la grande demande faite à la fin de l’automne avec promesse de mariage pour l’hiver.

Se marier en hiver n’était pas coutume mais au rythme lent avec lequel les choses se déroulaient, c’est Élisabeth qui proposa de publier les bans. Son père y vit plus d’inconvénients que d’avantages, mais il fallait bien que la vie continue. De plus, le fils Lacasse lui apparaissait un bon parti, son père lui assurant certainement un avenir acceptable.

C’est Élisabeth qui confectionna les atours que chacun porterait pour la noce et mit une attention particulière à sa robe. En effet, et cela surprit un peu tout le monde, il y avait un peu de bleu dans les reflets chatoyants du tissu qu’elle avait choisi. Léger mais des yeux aguerris pouvaient très bien le déceler. À cette époque, les jeunes filles se mariaient en blanc, symbole de leur virginité. Lorsqu’on dérogeait un tant soit peu à la couleur traditionnelle, il fallait s’interroger.

La fille Gendron aurait-elle eu des rencontres intimes avec son galant avant le grand jour? Ou bien, puisque la cérémonie allait se dérouler en hiver, fallait-il marquer l’événement d’une petite teinte, en fait une touche colorée? On connaissait ses goûts pour la couture.

Le matin du grand jour, un soleil magnifique luisait dans une totale absence de nuages. Le Bon Dieu était de leur bord, se dirent les sceptiques.

Monsieur Lacasse insista pour que les cloches de l’église résonnent toute la journée. Élisabeth les entendit alors qu’elle achevait de s’habiller à l’étage, seule avec sa mère qui, c’était d’accoutumance à cette époque, lui donna les premiers et derniers conseils d’une mère à sa fille.

- Élisabeth, les hommes ont des façons de faire auxquelles tu devras t’habituer. Le Bon Dieu leur a donné l’instrument qui fait naître les enfants. Tu n’as qu’à laisser faire sans te poser de questions et tout ira bien. Comme toutes les autres, tu es faite pour recevoir ton mari et ensuite porter les petits que le Ciel voudra bien te donner. La première fois, c’est un peu douloureux mais après ça ira tout seul. Ne le refuse pas car ça serait offenser la Sainte Famille. Si quelque chose ne fonctionne pas, tu pourras toujours en parler à Monsieur le Curé. Il va savoir comment te guider.

Élisabeth sortit de la maison au bras de son père. Une brise si légère lui chatouilla le visage qu’un instant elle fut heureuse.

… à suivre …

jeudi 27 avril 2006

Le cent vingt et unième saut de crapaud

... la suite …

Il y a de ces prénoms qui ne survivent que par leurs surnoms. Plusieurs ne sont que des raccourcis (Jean devient Ti-Jean, Arthur, Ti-Thur), d’autres, plus complexes, relèvent du détail (Aldège transformé en Gros-Nez, Clémence en Vieille-Fille, Constant, en L’Ivrogne).

Pour Élisabeth, on se serait attendu à un diminutif, alors qu’au contraire il lui resta accolé jusqu’au jour où grand-mère Lacasse l’identifia.

Elle n’aimait pas ce prénom, nous l’avons déjà signalé, du fait qu’il était plus grand qu’elle. Quatre syllabes pour une jeune fille d’à peine quatre pieds !

Sa naissance, son enfance et son adolescence, Élisabeth Gendron les vécut dans la maison familiale. Rapidement, pour des raisons utilitaires, on bouscula sa croissance afin de la voir devenir utile à ses parents. Sa mère surtout. L’aide indispensable qu’elle aurait à apporter aux tâches ménagères et de la ferme, fera de cette jeune fille un être qu’on ne vit pas changer. À dix ans tout comme à vingt ans, Élisabeth Gendron sera la même : petite, industrieuse et servante.

Élever ses frères et ses sœurs ; courir de l’étage à l’étable : nourrir les hommes et les animaux ; entretenir les souvenirs de la famille – elle était dotée d’une mémoire fascinante - ; et se faire discrète : voilà le résumé de sa vie jusqu’au jour où on lui annonça que son prénom pouvait changer. Le curé de l’époque jugea que la famille Gendron se devait absolument de faire un don à l’Église en laissant partir leur aînée vers le couvent de Rimouski. La plus âgée, à cette époque, représentait la dote que l’on devait offrir à l’Église en devenant religieuse.

Élisabeth fut épargnée principalement à cause de la santé fragile de sa mère et beaucoup du fait que la pauvreté sévissant dans la famille Gendron exigeait sa présence. Elle passa donc son tour et conserverait à jamais le prénom d’Élisabeth.

Fréquenter l’école ne lui fut pas permis. Cela ne servirait à rien pour une future servante. Ce qu’elle aurait besoin d’apprendre, c’est au contact de sa mère que ça allait se faire. Tenir maison n’était pas au programme scolaire.

D’Élisabeth, on disait combien elle était « de service », docile et surtout en très bonne santé. La maladie ne la rejoignait jamais, sans doute lui passait-elle par-dessus la tête. Elle emmagasinait le comment faire plus que le pourquoi le faire. Et tout devait s’effectuer rapidement, parfaitement. Pas le temps de s’attarder aux détails, autre chose urgeait.

Ce qu’elle entendait, elle le retint dans le but avoué de le rappeler si le besoin s’en faisait sentir. Ses parents se fiaient sur elle pour garder vivants les dates importantes, les événements du village, les changements annuels de la température. Elle devint une espèce d’almanach infaillible. Son cerveau accumulait des faits et Élisabeth les restituait sans ni les commenter ni les juger.

- C’est quand la visite du curé ?
- Dans la semaine de la Fête-Dieu, répondait aussitôt la fille aînée, ajoutant qu’il allait exiger le paiement de la dîme.

- Les semences approchent ?
- Au début de la lune de juin, allongeait une Élisabeth pour qui accumuler des renseignements n’était pas une tâche bien difficile.

- La famille Synnott a eu du nouveau ?
- Un garçon, ajoutait-elle en achevant de détremper les crêpes.

Que dire de ses qualités de cuisinière, sinon qu’en très peu de temps elle dépassa sa mère en rapidité et surtout en qualité. On en parla beaucoup dans le village et à un certain moment, la femme d’Aldège vint chercher auprès d’elle des conseils judicieux permettant d’améliorer, comme si cela fut possible, un talent hors-pair en cuisine.

Elle cousait aussi. Afin d’habiller la marmaille mais surtout pour se retrouver un peu seule. Installée sur la grande galerie qui ceinturait la maison, ou à l’étage lorsque le temps l’obligeait à entrer, Élisabeth vous confectionnait une robe, un pantalon et avec les retailles qu’elle déposait dans un panier en osier, de petites surprises afin de les offrir à Noël ou pour l’anniversaire de celui-ci ou celle-là.

Toutes les heures de sa journée, partagées en temps égal, Élisabeth Gendron savait où se trouver, ce qu’elle avait à faire et tout cela avec un sens aigu de l’organisation et de la perfection. Personne n’avait réussi à lui trouver un défaut. Une sainte.

Une sainte qui abhorrait son prénom…

… à suivre …

mardi 25 avril 2006

Le cent vingtième saut de crapaud

... la suite …

- Élisabeth, tu devrais …

- Élisabeth, n’oublie pas de …

- Élisabeth …

Chaque fois qu’elle entendait prononcer son prénom, beaucoup par sa mère, à l’occasion par son père, la petite Élisabeth se convainquait davantage que celui-ci ne lui convenait pas. Une vague impression de non appartenance. De sorte qu’elle s’en tenait aux consignes suivant l’écho de ces quatre syllabes.

- Élisabeth, tu devrais accélérer un peu, les hommes vont revenir des champs et ils auront faim. Alors, ne perds pas ton temps.

Des chambres qu’elle achevait de remettre en ordre, elle descendait à la cuisine pour s’affairer à préparer le dîner. Debout depuis très tôt le matin, après être allée à l’étable donner le coup de main nécessaire à la traite des vaches, avoir nourri les poules qui couraient partout autour de la maison, Élisabeth, la fille aînée de la famille Gendron, celle qui ne prenait jamais le temps de se recoiffer ou encore de jeter un coup d’œil dans la glace afin de vérifier l’état de sa beauté, revenait auprès de sa mère afin de vaquer à l’essentiel. L’essentiel étant continuellement de s’assurer que les hommes aient à manger avant de repartir travailler.

Toute jeune encore, Élisabeth sut que le travail du matin au soir serait son lot. Qu’elle n’aurait d’autre destinée que celle de « donner un coup de main » dans une famille pauvre qui peinait à joindre les deux bouts et dont les assises reposaient sur les garçons, ceux qui verront à la survie des Gendron.

Elle apprit à lire, sans jamais avoir su écrire, en revoyant d’un dimanche à l’autre les mêmes mots en latin inscrits dans un prie-avec-l’église dont les années froissèrent les pages. Ses seules sorties également. À cette époque, celle où la Gaspésie vivait sans électricité, celle des toilettes attenantes aux arrières des maisons, celle où les heures humaines suivaient les levers et les couchers du soleil, à cette époque où l’on vivait imperméabilisé aux changements. Les nouvelles parvenant dans la région avaient déjà un bon bout de chemin de fait et pouvaient être classées parmi les souvenirs.

Élisabeth sut rapidement que son monde était celui des hommes. Sans eux, point de salut ! Ils avaient droit de parole et celle-ci devenait la voie, la vérité et la vie. Ils avaient droit à l’exploitation et celle-ci s’étendait aux espaces, aux habitations puis aux personnes. Les hommes faisaient les chemins, les empruntaient vers des directions qu’eux seuls dessinaient. Ils étaient seuls à pouvoir revendiquer le droit à la propriété qu’ils étendirent du matériel aux animaux puis aux humains. On était le fils de celui-ci, la fille de celui-là. Tout se conjuguait au masculin.

Élisabeth sut rapidement qu’elle servirait, qu’elle serait au service de son père et sous la gouverne de sa mère. Elle l’intégra aussi vite que la routine dans laquelle son utilité se confondrait. En bas âge, à titre d’aînée, elle devint l’assistante de l’assistante de monsieur Gendron, l’agriculteur gaspésien typique. Et plus elle avançait en âge, plus ses journées s’allongeaient, plus sa besogne l’accaparait.

Parfois, dans les yeux de sa mère, elle décelait une fatigue que les nombreuses couches y déposaient. Sa destinée ressemblerait à cela, il n’était pas possible d’envisager autre chose. Autant se résigner tout de suite et calquer ses comportements à ceux-là.

Sa place à table était debout à remplir les assiettes que les hommes de la maison vidaient avant d’aller s’étendre quelques minutes, recroquevillés dans un coin de la maison, un oreiller sous leur tête. Ça allait au temps des saisons chaudes. En hiver, on ne dormait pas à même le sol, il fallait vite repartir vers la forêt, cette donneuse de bois et de gibier.

La femme tenait maison que l’homme avait construite. Dans la répartition des tâches qui s’ensuivait, une hiérarchie s’installa, maintenue par une organisation sociale serrée. C’était ainsi, un point c’est tout.

Voilà comment Élisabeth fut modelée. L’inévitable isolement qui à l’époque allait de soi avec le fait de vivre dans les terres reculées, marqua cette génération au fer rouge. Revenir sur l’importance des gens d’église risquerait de nous plonger dans des clichés souvent rabâchés. Insister sur l’absence d’informations parvenant au compte-goutte apparaît superflu. On vivait au bout de la terre, d’une terre trempée dans la mer et le fait de survivre relevait encore de l’exploit. Pour un enfant vivant deux mouraient. Pour une saison bonne, trois mauvaises.

Élisabeth Gendron, comme toutes les filles et les femmes du début de ce siècle numéro vingt, avançait dans la vie munie d’un plan tracé à l’avance, tatoué sur son corps et son âme comme un testament à exécuter. Telle sa mère et ses sœurs, Élisabeth qui n’aimait pas son prénom, ne connaissait d’elle que les rôles imposés par son sexe.

… à suivre …

vendredi 21 avril 2006

Le cent dix-neuvième saut de crapaud

Élisabeth demanda à Herménégilde de brûler la berceuse. Ce qu’il fit sans poser de questions.

Élisabeth demanda à Jeanne de laver à l’eau de javel tous les draps de la chambre froide. Ce qu’elle fit avec empressement.

Ce fut les deux seules choses que grand-mère Lacasse exigea de son fils et de sa bru. Puis elle se rendit au presbytère afin de discuter des funérailles avec le curé Boudreau. Celui-ci était bien mal pris avec cette mort tragique. À l’évêché de Gaspé, encore plus. Comme dans toute situation qui demande une réponse diplomatique, le principal décideur déposa le dossier sur le bureau de son secrétaire, l’abbé Joachin Archambeau avec pour seule recommandation celle que l’affaire ne fasse pas trop de vagues.

L’option retenue, qui ne plut à personne, alla dans le sens suivant. On soulignerait la mort de Joseph Lacasse un dimanche, à la basse messe, la tombe demeurerait sur le parvis de l’église et il n’y aurait aucune cérémonie particulière au cimetière. Les parents proches se tiendraient à l’arrière de l’église et quitteraient après la communion. La dépouille de Joseph Lacasse serait ensevelie du côté anglican, près du charnier. Elle y est encore malgré les représentations faites auprès de l’évêque par les petits-enfants Lacasse. À sa mort, survenue quelques après celle de son mari lors du fameux incendie qui dévasta une bonne partie de l'Anse-au-Griffon, Élisabeth sera inhumée dans le lot familial.

Pour une des rares fois dans sa vie, ce n’était pas parfait pour grand-mère Lacasse. Mais elle avait toujours été une bonne catholique pratiquante, de sorte qu’Élisabeth ne revint plus jamais sur cette question. C’était d’ailleurs un des traits de sa personnalité : elle faisait tout pour avoir raison, mais lorsqu’elle perdait, la résignation faisait son œuvre.

Aux questions de ses petits-enfants sur le décès du grand-père, Élisabeth feignait ne pas comprendre, simulant une surdité que son grand âge excusait. À force de ne pas recevoir de réponses, ceux-ci oublièrent l’événement qui pendant un certain temps leur fut ramené à la mémoire par les autres enfants du village. Encore une fois, l’institutrice Gaudreau calma les esprits, utilisant cette opportunité pour parler de la mort et son incompréhension, mais surtout de la vie et toute sa fragilité.

Au bout de quelques mois, Joseph Lacasse avait disparu de la mémoire collective, bien qu’on le ressuscita afin d’expliquer la présence d’un certain fantôme dans le clocher de l’église. L’histoire ne tint pas la route bien longtemps.

Herménégilde et Jeanne craignirent pendant un certain temps que grand-mère Lacasse puisse tomber dans une déprime que le deuil lui aurait occasionnée. Ils optèrent pour un silence calculé, évitant toute allusion à la discrète présence du grand-père et à sa fulgurante sortie. Une certaine omerta s’installa autour des couteaux, des chiens et du téléphone.

Dans le village, secoué par cet après-midi spécial, n’eut été d’Émile qui se fit un point d’honneur de faire dévier les conversations sur d’autres sujets moins macabres, on parla de la « chose » une saison ou deux puis on l’oublia. Ainsi va la vie dans les petites localités où très peu de coups d’éclat surgissent, où tout le monde se connait et a une opinion sur tout.

Joseph Lacasse ne passa pas à la légende. Il resta un éternel inconnu ayant peur des chiens…

Les semaines, les mois et les années qui suivirent, pour Élisabeth Gendron, grand-mère Lacasse, ressemblèrent à l’ensemble de sa vie : s’occuper, toujours s’occuper, pour ne pas penser à autre chose. Travailler, toujours travailler, pour rassurer son besoin d’être utile. Rendre tout propre, à sa place, parce que chaque chose a une place et doit y demeurer. La recherche de la perfection en tout. Il lui était impossible d’imaginer que l’on puisse lui faire quelque reproche que ce soit sur ce qu’elle avait à faire. Toute sa vie s’était calquée sur cette croyance que l’équilibre était parente avec l’immobilité.

Dans la maison de Jeanne et d’Herménégilde, grand-mère Lacasse s’employa fébrilement à ne rien laisser paraître des émotions que la mort de son mari avait déposées en elle. La dépouille enterrée, plus rien ayant appartenu au seul homme de sa vie ne subsistait. Ce fut comme si jamais il avait existé, vécu dans cette demeure qui avait été la sienne, la leur. Même les odeurs disparurent graduellement. Elle nettoya la fenêtre avec du papier journal. Jeta l’almanach.

- Si vous avez besoin de quelque chose, vous le dites.

Jeanne aimait beaucoup Élisabeth. Ces paroles furent les seules qu’elle réussit à trouver afin de lui signifier sa compassion.

Élisabeth Gendron entreprenait le dernier droit de sa vie.

… à suivre …

mercredi 19 avril 2006

Le cent dix-huitième saut de crapaud

Dans le même veine… voici des poèmes qui, il me semble, sauront faire tourner la page sur ce Joseph Lacasse. Nous entreprendrons bientôt l’histoire d’Élisabeth Gendron, l’épouse de ce dernier. Elle permettra de mieux cerner une certaine époque où les femmes devaient être ce que l’on attendait d’elles et non pas ce qu’elles étaient vraiment. Longtemps, elles furent les filles de… les femmes de… les grands-mères de… Elles étaient des « appartenances » jusqu’au temps où, se levant, une après l’autre, les femmes devinrent qui elles sont maintenant. On a longtemps dit qu’au Québec nous vivions entre matriarcat et patriarcat, qu’il fallait absolument se situer sous une ou l’autre de ces bannières. C’est poser la situation comme un choix ou, pire encore, comme une prise de position face au pouvoir. Ne serait-il pas possible, plutôt, de regarder des vies de femmes et des vies d’hommes pour ce qu’elles sont véritablement, c’est-à-dire une occasion donnée à chacun et à chacune d’investir le temps et l’espace ?


Le premier poème est de Pierre Reverdy (1889-1960) chez qui nous avons déjà puisé le magnifique CHEMIN TOURNANT. Celui-ci s’intitule :

UN HOMME FINI

Le soir, il promène, à travers la pluie et le danger nocturne, son ombre informe et tout ce qui l’a fait amer.
À la première rencontre, il tremble – où se réfugier contre le désespoir?
Une foule rôde dans le vent qui torture les branches, et le Maître du ciel le suit d’un œil terrible.
Une enseigne grince – la peur. Une porte bouge et le volet d’en haut claque contre le mur; il court et les ailes qui emportaient l’ange noir l’abandonnent.
Et puis, dans les couloirs sans fin, dans les champs désolés de la nuit, dans les limites sombres où se heurte l’esprit, les voix imprévues traversent les cloisons, les idées mal bâties chancellent, les cloches de la mort équivoque résonnent.


Nous nous retournons maintenant vers Paul Éluard.

Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que nous connaissons tous deux si bien, je n’entrerai plus dans cette chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de fois attiré. À force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j’avais inventé. À quoi leur servirai-je?


Le poème FACTION de Hector Saint-Denys Garneau (1912-1943) est parmi les plus beaux de la poésie québécoise. Je vous l’offre.

On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

On a décidé de faire la nuit
pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile
encore qui n’est pas sûre
Qui sera peut-être une étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creusent en nous
Nos avides prunelles.


Je vous invite à écouter le merveilleux disque du groupe Villeray, consacré aux poèmes de Saint-Denys Garneau. À ne pas passer à côté. Cet ensemble musical a su découvrir chez ce grand poète une musicalité tout à fait particulière.

mardi 18 avril 2006

Le cent dix-septième saut de crapaud

Il est dans nos bonnes habitudes, suite à une histoire racontée par le crapaud, bien des fois inspirée par le grand-père, de nous offrir quelques poèmes en lien avec celle-ci. En voici donc trois qui tenteront de rejoindre celle de Joseph Lacasse.

Le premier de Hugues de Saint-Maardt vicomte de Blosseville, sans titre, fut écrit autour des années 1470.


C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

Qui n’est de tous maux délivre,
C’est grand peine que de vivre.

Raison à la Mort nous livre,
Rien ne nous peut secourir :
C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

*

J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux qui vous resjoie.
Vous en riez, et j’en larmoie,
Vous en parlez, et je m’en tais;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix.

Vous vous baignez, et je me noie,
Vous vous faites, je me défais,
Vous me blâmez, dont ne puis mais,
Vous ne voulez que j’y pourvoie;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux, qui vous resjoie.



Celui-ci, de Jean de la Ceppède (1548-1623) est également sans titre.


Que peut une galère ayant perdu la rame,
Le poisson hors de l’eau, la terre sans humeur,
Un roi sans son conseil, un peuple sans seigneur,
La salamandre froide ayant perdu la flamme?

Que pourra faire un corps destitué de l’âme,
Et le faon orphelin par le coup d’un chasseur?
Beaucoup moins peut encor le triste serviteur
Égaré de son cœur, et des yeux de sa dame.

Hélas! que puis-je donc? je ne puis que souffrir
Et la force me nuit m’empêchant de mourir.
Je n’imagine rien qu’un désespoir d’absence.

Je puis chercher le fond de ma fière douleur,
L’essence de tout mal, je puis tout pour malheur
Mais c’est à me guérir qu’on voit mon impuissance.


Et ce dernier, de Oscar Venceslas de Lubiez-Milosz (1877-1939) :



TOUS LES MORTS SONT IVRES…


Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten.

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine,
Des histoires plus charmantes ou moins folles;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…

(Si j’ai bonne souvenance, Juliette a mis ce poème en musique.)


La mort, particulièrement celle de Joseph Lacasse, dans des circonstances tragiques, ne peut que nous interpeler, nous amener à une profonde réflexion sur la vie. Sans cela elle n’aurait pas de sens, serait absurde. Il y a dans ce moment entre chaud et froid où l’on se revêt de frissons, cette dernière hésitation du pas vers ailleurs, là où encore on ne sait trop comment c’est, toute la question du pardon. À soi et à l’autre. Y parvient-on lors de cette infinitésimale dernière seconde de lucidité ? Ou n’y parvenons-nous jamais?

lundi 17 avril 2006

Le cent seizième saut de crapaud



Du soleil imprimé sur le corps, le crapaud est de retour de Cuba suite à une semaine « outrageusement » belle. Le soleil y était, dans toute sa chaleur, sa beauté et sa clarté.

Et la mer cubaine, cette jeune fille aux couleurs changeantes, aux allures de princesse caraïbe ; cette mer à la fois bleue, turquoise et verte nous recevait le matin en s’ébrouant des mille moutons plus blancs que les nuages qui se collaient à elle ; cette mer qui ne nous a pas dit si elle connaissait celle de l’Anse-au-Griffon ou de Cap-des-Rosiers mais, narquoise, nous glissait à l’oreille d’espagnoles sérénades. Elle savait, entre chaud et tiède, se mêler au sable blanc s’étendant plus loin que les traces dorées des rayons du soleil au bout de la plage. On s’y avançait, pieds nus, empreintes aussitôt remplies et à jamais perdues, en route vers rien. Une plongée de la berge vers le soleil déjà chaud, en lutte contre cette humidité dont l’odeur est si personnelle.

Une île au loin, dans son écrin brumeux ; un rocher plus noir que les couleurs de la nuit ; des coquillages vomis qui se bousculent à nos pieds ; un marcheur ; une promeneuse ; trois enfants qui pleurent le château de sable délavé ; et ce bruit à la fois léger et lointain mourant dans nos matins engourdis.

Puis, tout doucement, comme sortant d’un cocon diaphane, le jour se levait. Il allait, lui et les autres, être beau. Paresseux. Se cherchant des longueurs infinies. S’enrobant de chaleur, celle qui donne des frissons.

Une semaine en-dehors du temps... Ne penser qu’à ne pas penser... Se laisser aller au rythme des heures insulaires... Ne regarder que là où le regard courbe, au loin, si loin que la distance n’a plus d’espace pour s’imprégner d'instants que l’on souhaiterait éternels.

Goûter au sel marin que les vagues aspergent sur le corps. Laisser le sable dessiner sur nos pieds et nos mains, de naïves toiles éphémères. Arrêter les rythmes fous en les inondant de rhum sucré et froid. Sourire à ces visages inconnus hier, amis aujourd’hui. Ne dire rien d’autre que des hommages intimes au bien-être d’être là, où sans doute, un jour, une main magistrale dans un élan d’une pureté inachevée aura déposé la beauté d’une splendeur sans pareille.

On ne compte pas les heures et les jours de la même manière lorsque c’est les vacances. Ils deviennent des instants de bonheur, de plénitude... une recharge d’énergie !

Cuba est une île qui sait encore le demeurer, qui sait encore se protéger des invasions délétères d’attaques sauvages contre sa beauté. Elle respire bon et permet à son peuple fier et bon-enfant de vivre comme si ailleurs n’existait pas, ne pouvait l’atteindre dans son intrinsèque volonté à demeurer pure. Elle se protège. Elle conserve cette conscience de la mer, du soleil et de la plage. Du vent qui arrache aux palmiers les plus délicates volutes.


Le crapaud revient de Cuba l’âme et le cœur renouvelés, vous conviant à reprendre là où nous avions laissé le flot de ses petites histoires et de sa poésie. Il a su mieux comprendre ce Francis-poète, lorsque celui-ci disait à notre grand-père que l’extérieur est la porte d’entrée vers l’intérieur. Ne pouvant pas s’éloigner de la mer, il lui a ouvert encore davantage son esprit, lui laissant toute la place nécessaire afin que l'imagination continue sa route.
La mer c’est le lointain s’approchant, charriant avec elle, les retenant sur ses vagues complices, mille et une paroles d’un langage qui ne demande qu’à s’éclabousser. Le ressac que l’on retient entre nos doigts ouverts.

Bon retour au crapaud et surtout, bon retour à ses pages de plus en plus indispensables.


lundi 3 avril 2006

VARADERO




Le crapaud s'en va-t-en vacances pour quelques jours!


Du mardi 4 avril jusqu'à la journée d'anniversaire d'Odile (mon bijou d'avril) soit le 11, le crapaud part pour Varadero, sur l'île de Cuba.


Des vacances qui lui permettront de prendre un congé du "blogue" jusqu'au lundi 17 avril.

Je lui souhaite du beau temps et du soleil ainsi qu'à Mathilde.

Qui sait, trouvera-t-il là-bas, de quoi "étang"-dre son imagination.



À bientôt.

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

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